photo : Suhaib Salem

Les piliers de zinc du café du commerce proche-oriental sirotent leur anisette et jouent les sceptiques blasés : l’accord de réconciliation entre le Fatah et le Hamas qui doit être signé solennellement début mai au Caire n’est pour eux qu’un épisode supplémentaire d’un jeu de dupes entre deux factions palestiniennes cherchant mutuellement à s’éliminer. Et d’égrener la liste des accords précédents, dûment signés et paraphés depuis dix ans, dont la durée de vie n’a pas excédé quelques semaines. Peut-être ont-ils raison, mais supposons que ce nouvel accord survive grâce à l’un de ces miracles dont les parages furent coutumiers il y bien longtemps, si l’on en croit nos amis chrétiens.

Un bon accord, disait Talleyrand, est celui qui harmonise non seulement les pensées des parties, mais également leurs arrière-pensées. J’ajouterai à cette maxime du « Diable boiteux » que si les arrière-pensées des protagonistes consistent à ce que chacun d’entre eux estime qu’au bout du compte, il va rouler l’autre dans la farine, ça marche aussi.

Le « deal » élaboré grâce à l’entremise de Nabil al-Arabi, le nouveau ministre égyptien des Affaires étrangères, prévoit la constitution d’un gouvernement « d’experts », dont les membres seront choisis d’un commun accord, l’organisation d’élections présidentielles et législatives dans un an, la réunification des forces de sécurité du Hamas et du Fatah, la libération des prisonniers politiques à Gaza et en Cisjordanie.

Pourquoi des négociations enlisées depuis plusieurs années ont-elles finalement abouti ? Le remplacement de l’ancien chef du renseignement égyptien Omar Suleiman, viscéralement hostile au Hamas, comme médiateur entre les factions palestiniennes, a été un facteur important. Les nouveaux dirigeants du Caire doivent tenir compte de l’opinion publique égyptienne et du poids des Frères musulmans, dont le Hamas est la branche palestinienne.

Mahmoud Abbas, de son côté, a fondé sa nouvelle stratégie sur la reconnaissance par l’Assemblée générale de l’ONU d’un Etat palestinien dans les frontières de 1967. En se présentant en septembre à New York comme le représentant de l’ensemble des Palestiniens, il estime accroître ses chances de rallier le maximum de pays à cette résolution.
Le Hamas, de son côté, sans rien renier de ses principes (pas de reconnaissance d’Israël, pas d’acceptation des accords antérieurs signés par l’OLP et l’Autorité palestinienne), se verrait bien rflar la mise en remportant, l’an prochain les élections prévues par l’accord.

La situation en Syrie, jusque-là principal soutien du Hamas, l’incite également à améliorer ses relations avec une Egypte en pleine mutation. Enfin, l’ouverture probable de la frontière sud de la bande de Gaza devrait lui valoir la gratitude d’une population qui n’en peut plus des conditions de vie auxquelles elle est soumise.

Tout cela est bel et bon, mais place les autres acteurs de la scène proche-orientale dans une profonde perplexité. À l’heure où nous écrivons ces lignes, la Maison Blanche n’a pas réagi, mais on peut gager, sans grand risque d’erreur, que l’administration Obama exigera du Hamas qu’il accepte les conditions posées par la Communauté internationale pour lever l’ostracisme où il est tenu : renonciation au terrorisme, reconnaissance d’Israël et des accords antérieurs. L’Union européenne, par la voix de Catherine Ashton, a dit qu’elle allait « étudier » la nouvelle situation, une manière polie de constater qu’elle est bien enquiquinée.

Quant à Benyamin Netanyahou, qui est à la veille de prononcer un discours très attendu devant le Congrès américain, et qui était jusque-là menacé d’une Bérézina diplomatique devant l’ONU en septembre, il a accueilli cette nouvelle comme le meilleur cadeau de Pessah possible. Il se voit déjà acclamé au Capitole par une standing ovation pour avoir fustigé la compromission de Mahmoud Abbas avec la branche palestinienne du terrorisme international. De plus, il observera avec gourmandise les fractures qui déchireront une Union européenne déjà secouée par les l’affaire libyenne. En effet, si le Hamas campe sur ses positions, on peut d’ores et déjà prédire qu’il n’y aura pas de vote unanime des pays de l’UE sur la reconnaissance de l’Etat palestinien …

De plus, le pavé de l’ours lancé par le ministre iranien des Affaires étrangères, qui a salué cet accord comme le prélude à une grande victoire sur le sionisme, fait plutôt le jeu de Bibi.

En attendant, si l’accord entre réellement en vigueur, cela signifie sur le terrain la fin de la coopération sécuritaire entre Israël et l’Autorité palestinienne. Les services de sécurité israéliens ne voudront plus communiquer d’informations à leurs homologues de Cisjordanie s’il existe le moindre risque qu’elles parviennent au Hamas. Or, cette coopération qui s’est mise en place avec la fin, en 2007 de la deuxième Intifada a été déterminante dans le démantèlement des cellules terroristes. Ça, ce n’est pas une bonne nouvelle.

* Pour ceux dont les souvenirs sur l’histoire de la Révolution française se sont quelque peu estompés, voici une piqure de rappel

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