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Un quotidien de gauche doit-il être un tract pour François Hollande ?

Le 1er mars 2011, les principaux actionnaires de Libération nommaient Nicolas Demorand à la tête du quotidien, en remplacement de Laurent Joffrin, lui-même arrivé rue Béranger en 2006 pour reprendre le siège laissé vacant par Serge July après ce celui-ci ait réussi à liguer contre sa personne les actionnaires et les salariés de Libé.

Lors de la nomination de Nicolas Demorand aux postes de directeur de la rédaction et de directeur de la publication, une très courte majorité des journalistes (56 %) approuva cette décision . Quatre mois plus tard, ces mêmes journalistes votaient à 78% une motion de défiance à l’encontre de leur nouveau patron. Apparemment, cette révolte généralisée portait sur des points mineurs (refus de la direction de requalifier en CDI un poste de journaliste en CDD, le réaménagement sans concertation d’une rubrique du quotidien, et le recrutement jugé peu opportun d’un protégé de Demorand pour suivre la campagne présidentielle).

Nicolas Demorand commenta ce vote comme une « alerte » dont il saurait tenir compte. Et il avait raison : ces « détails » portaient en fait sur des comportements sociaux généralement attribués par le quotidien de la rue Béranger à la droite sarkozyste et au patronat rétrograde (précarité, refus du dialogue, népotisme) et que le journal ne cesse de vilipender, y compris dans les pompeux éditos de son directeur.

Force est de constater que Nicolas Demorand n’a pas voulu tenir compte de cette alerte, pensant que les bonnes ventes actuelles (ou disons les ventes moins mauvaises) de Libé étaient le seul indicateur valable quant à la bonne marche de son entreprise. Résultat, aujourd’hui, c’est une pure et simple déclaration de guerre que viennent de lui adresser les journalistes et l’ensemble des salariés du quotidien. Voici, en intégralité, le document issu de leur Assemblée Générale :

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COMMUNIQUÉ DE L’ÉQUIPE DE LIBÉRATION

Lundi 2 avril, l’assemblée générale convoquée par la SCPL [1] s’est réunie dans la salle du hublot. Une large majorité des personnels de Libération y a participé dans une ambiance calme et résolue.
Au cours de cette assemblée, s’est exprimé un grand malaise, qui tient d’abord au sentiment d’être dépossédé du journal. Bien souvent, nous ne nous y reconnaissons plus.
La direction semble ne pas avoir de politique relative à chaque domaine du journal, du sport à l’économie, de la politique à la société, du web à la culture. Elle ne tient aucun compte de ce que les rédacteurs, eux, peuvent en savoir selon leurs compétences et leur aptitude à travailler ensemble. De là, le sentiment général d’être l’objet d’un mépris, encore accentué par l’attitude autoritaire et arrogante de la direction. Et ce, dix mois après que l’équipe a voté à une large majorité une motion de défiance. Un an après l’arrivée de Nicolas Demorand, la greffe n’a pas pris.
La liste des griefs est longue : 


– Des Unes racoleuses qui tantôt défigurent Libération, tantôt vont à l’encontre des valeurs qui ont toujours été les siennes. 

– De pseudo-événements basés sur des interviews et non sur des reportages et enquêtes.
– Un traitement éditorial partisan en matière politique, qui semble inféoder le journal au PS. 

– La mise à l’écart de continents entiers du journal, comme le social, l’environnement, l’immigration. 

– Des embauches de cadres répondant à une logique discrétionnaire, sur fond de précarisation croissante des pigistes. 

– Des divergences évidentes au sein de l’équipe de direction qui conduisent à la confusion tant rédactionnelle qu’organisationnelle. 

– Des opérations publicitaires contestables lancées sans consultation de la SCPL en dépit des engagements pris par la direction.

Le sentiment prévalent est que l’équipe de direction s’est surtout souciée d’asseoir son pouvoir plutôt que de se mettre au service du journal. Libération ne se fera pas sans son équipe. L’équipe demande à entendre la direction sur l’ensemble de ces points, et se déterminera en conséquence.
L’équipe réunie en AG.

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Que dire de ce texte aussi calme dans sa forme que violent sur le fond ? Certes, certaines de ces accusations pourraient se retrouver dans les cahiers de doléances de n’importe quelle entreprise, fut-elle de la métallurgie ou de l’hôtellerie (« mépris », « attitude autoritaire et arrogante de la direction », mauvaise utilisation des compétences des salariés). En revanche, les sept griefs spécialement listés par le personnel de Libé, résument parfaitement le malaise de bien des journalistes dans bien des rédactions où les managers, les publicitaires et les éditocrates se sont appropriés le pouvoir. Or, si plus personne ne préconise l’autogestion, chacun devrait savoir qu’on ne fait pas de bons journaux sans les journalistes, sans l’adhésion de ceux-ci au projet de la direction et des actionnaires.

Un de ces griefs, pourra étonner certains lecteurs , celui qui reproche à Demorand « un traitement éditorial partisan en matière politique, qui semble inféoder le journal au PS. ». Mais enfin, me dira-t-on, Libé a toujours été de gauche, et ses journalistes aussi. Sauf que d’abord, la gauche ne se résume pas au seul Parti Socialiste, surtout dans cette présidentielle. Et qu’ensuite, un journaliste de gauche, voire socialiste, n’est pas forcément preneur quand son quotidien se transforme jour après jour en tract de campagne pour François Hollande, au détriment des enquêtes, des reportages, des analyses, bref du sérieux.

Nicolas Demorand, dont toute la gauche bienpensante ne cesse de louer la capacité d’être à l’écoute de la société n’a pas su entendre le ras-le-bol qui sourdait dans sa propre société.

Faut-il vraiment tirer sur la languette ?

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J’ai renoncé, depuis hier, à compter les lettres de lecteurs de Causeur me faisant part – après avoir rapidement loué la hauteur de vue, l’exigence, la précision des analyses politiques et la haute tenue morale qui caractériseraient chacune de mes interventions – de leur stupéfaction devant la lâcheté avec laquelle je me suis défilé, trois ans durant, devant la seule question qui vaille : « Faut-il vraiment tirer sur la languette ? » Enfin délivré par moi-même de la tâche fastidieuse de dénombrer ces missives, je vais profiter du temps considérable dont je dispose à présent pour leur apporter une réponse claire et sans ambiguïté.

« Faut-il vraiment tirer sur la languette ? » La question est à l’évidence, selon l’expression chère à tous les extraterrestres, « au cœur des préoccupations des Français ». Et j’en veux d’abord pour preuve le silence entendu de tous les candidats à l’élection présidentielle et de tous les experts polymorphes au sujet de la guerre des languettes qui fait rage et dans laquelle ils se gardent bien de choisir leur camp.[access capability= »lire_inedits »]
Pour ceux qui consentiraient à cesser de fermer les yeux, il suffit de visiter le premier forum de discussion venu, où la même interrogation vrille toutes les tripes et assiège toutes les consciences. Et d’entendre Chronoflo lancer à la cyber-cantonade : « Bonjour, je suis à la recherche de câbles RJ45 avec languette incassable… » RaoulTaBoule, autre témoin de notre perte de confiance collective dans la languette, ne peut livrer en retour que l’aveu de son propre désarroi et de son égale impuissance : « Salut, ba moi dans le meme cas, je les petais toujours ces languette. » À quelques encablures de là, Tuxracer lance le même cri de détresse : « Bonjour tout le monde : je voudrais savoir comment ouvrir un récipient. Il est cylindrique, en verre avec un couvercle en verre et un joint en caoutchouc avec une languette. J’ai essayé de tirer sur la languette, mais pas moyen de l’ouvrir. Il faut un instrument spécial ? » Et com21 de lui répondre tout à trac et fort peu chrétiennement : « Tire plus fort (vas à la salle de muscu) » Sur cette question comme sur toutes les autres, la désorientation des Français est totale. Ils ne voient plus le bout du tunnel et certains commencent même à se demander s’ils sont réellement à l’intérieur d’un tunnel.

Nombre d’autres situations ne laissent pas de place au doute. Quiconque tire sur une chevillette peut raisonnablement s’attendre à voir choir une bobinette. Chacun sait que la rencontre d’un pianiste ou d’une ambulance commande de tirer à vue sans barguigner. Et ce d’autant plus promptement que l’expérience démontre que le pianiste (à l’exception du génial et imparable Nicholas Angelich) est toujours armé d’un piano et que l’âme maléfique de l’ambulancier est la tanière de prédilection dans laquelle les intentions les plus noires viennent immanquablement se blottir aux premiers frimas. Sans même parler du cas où le pianiste plastronne à travers la ville en pianotant de manière endiablée, juché sur le toit d’une ambulance incontrôlable. Face à une telle menace, l’usage d’au moins deux armes de destruction massive s’impose au bon sens de tous.

En revanche, devant l’énigme de la languette, nous restons interdits et hagards. Que se passera-t-il au juste si nous tirons sur la languette ? Un liquide non-identifié et brûlant va-t-il nécessairement gicler au plafond ? Il me semble certes acquis que tirer sur la languette, par définition, ne produit jamais l’effet promis avec une assurance fanfaronne par l’inscription à côté de la languette (en particulier dans le cas des « nouvelles languettes spéciales »). Mais doit-on pour autant en déduire que le séjour des languettes parmi les hommes est animé par l’unique dessein de distiller autour d’elles la peur, l’humiliation, l’incertitude et l’inassouvissement ?

La languette, en se déchirant et en nous déchirant, ne nous fait-elle pas plutôt naître à nous-mêmes ? Ne démasque-t-elle pas soudain notre orgueil, notre impatience, notre misérable volonté d’asservir le monde et les autres ? Plus efficacement encore que les princes de la finance, la languette nous dépouille de tous nos avantages acquis, qu’ils soient matériels ou métaphysiques. Face à la languette, il n’y a plus de maîtrise ni de savoir. Elle nous laisse à terre, nus et impuissants. Vivants. Comme elle, dignes, faillibles, fragiles. Infiniment faibles. Infiniment précieux. Ontologiquement insuffisants. La languette vient de faire de nous des hommes.[/access]
 

En route vers l’Atlantide

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Si les éditeurs (Le Livre de Poche et Albin Michel) n’avaient pas décidé de célébrer le cinquantième anniversaire de la mort de Pierre Benoit et si Patrick Besson n’en avait pas fait l’objet de sa chronique dans Le Point, je serais passé à côté de ce grand auteur. C’est plus grave que de perdre un triple A ou le Tournoi des VI Nations. Il y a très longtemps, dans la bibliothèque de mes grands-parents, j’avais aperçu le nom de cet écrivain sans m’y intéresser vraiment. Mes goûts d’alors me portaient plutôt vers les romans chocolatés de Roald Dahl ou les pitreries du Petit Nicolas que je dévorais sous la couette sans modération.

Je me souvenais pourtant que les livres de Pierre Benoit (né en 1886 à Albi et mort en 1962 à Ciboure) étaient coincés entre ceux de Roger Martin du Gard, de Pierre Loti, de Mauriac et les inévitables cavaleries de Dumas. Il faudra un jour montrer, statistiques à l’appui, combien nos bibliothèques modernes sont devenues vaines et sèches. Mes grands-parents étaient des négociants en vin berrichons des années 50, leurs livres étaient à leur image, simple, distrayante, vraie et sensible.

Nous n’étions pas dans ces familles d’intellectuels qui parsèment leurs bibliothèques d’ouvrages savants, de philosophes incompris et de théoriciens du vide. En plein cœur de la campagne française, on lisait pour s’évader d’un dur labeur, pour oublier les livraisons au petit matin dans les fermes lointaines, ces heures à manipuler des fûts trop lourds ou à fabriquer la limonade artisanale la plus succulente du département. On ne chômait pas et on ne s’en plaignait pas. On faisait plusieurs dizaines de kilomètres pour apporter un carton de bouteilles d’eau minérale ou une caisse de Sancerre (il était abordable à cette époque-là) à une grand-mère paysanne qui, excepté le marchand de vin et le facteur, recevait bien peu de visites. Tout ça, c’était avant que la grande distribution n’étende son emprise sur notre façon de manger, de boire et de penser. Pour s’extraire de ce travail souvent rude, le choix d’un bon livre ne se prenait donc pas à la légère. On était attentif au sujet, aux personnages mais aussi au style. Hors de question de refourguer à mon grand-père, lecteur attentif et musicien chevronné, un livre écrit par un athlète à la retraite ou un animateur de télévision en échec scolaire.

Je sais maintenant pourquoi mon grand-père lisait Pierre Benoit et ses folles histoires d’aventures où les hommes partent à la conquête de terres inexplorées et de femmes inaccessibles. Quand on vit entouré d’un pré et de quelques coteaux de vigne, se retrouver dans le désert du Hoggar, dans un château de Lautenbourg-Detmold ou dans les palais d’Angkor et voilà la vie intérieure qui prend une autre dimension. On s’endort dans les bras d’Antinéa, la petite fille de Neptune et de la grande duchesse Aurore.

Le Livre de Poche a eu la formidable idée de republier trois volumes à la couverture délicieusement désuète, tous préfacés par Adrien Goetz : L’Atlantide, Le Roi Lépreux et Koenigsmark (qui fut le premier Livre de Poche de la collection créée par Henri Filipacchi en 1953). Dans le même temps, Albin Michel ressort Axelle, La châtelaine du Liban et Mademoiselle de la Ferté. Ce 50ème anniversaire ne serait pas complet sans la biographie de Gérard de Cortanze intitulé Le romancier paradoxal. Pourquoi Benoit a-t-il disparu des rayons de nos librairies alors qu’en son temps, il fut l’empereur des best-sellers ? Son droitisme, sa nomination à l’Académie française en 1931, son orientalisme et sa plume réactionnaire n’ont pas aidé à sa reconnaissance posthume. Et pourtant, si le cinéma a souvent puisé dans son œuvre, c’est à l’évidence que Benoit était un maître du suspense et de l’évasion. Il répond parfaitement à ce que l’on est en droit d’attendre d’un écrivain, il écrit juste, la forme est enlevée, le fond documenté. La lecture devient alors, à la fois captivante et instructive. Si on y ajoute une dose d’érotisme et cet élan narratif qui nous maintient sans cesse en haleine, les romans de Benoit font honneur à la grande littérature populaire française. Exigence envers un très large public et puissance d’un imaginaire débridé sont des ingrédients qui nous manquent cruellement aujourd’hui. Nos grands-parents avaient décidément bien de la chance. Grâce à ces multiples rééditions, nous aussi.

Ne stigmatisons pas (trop) les agresseurs antisémites

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Un étudiant franco-iranien de 24 ans, soupçonné d’être l’auteur d’une agression antisémite commise dans les quartiers sud de Marseille, a été déféré vendredi en comparution immédiate devant le tribunal correctionnel de Marseille.

Dimanche dernier, il avait insulté une famille à la sortie de la synagogue, avait donné un violent coup de poing au visage au père, avant de prendre la fuite. La victime, âgée de 27 ans, s’était vue délivrer une incapacité de travail de cinq jours.
La police avait interpellé jeudi l’auteur présumé des faits, un étudiant en doctorat de sciences physiques du campus universitaire de Luminy, à Marseille. Il a indiqué avoir la double nationalité française et iranienne.

Lors de sa garde à vue, il a notamment déclaré que Mohamed Merah, le responsable des tueries de Toulouse et Montauban, était « un résistant ».
Au titre des « violences commises à raison de l’appartenance à une race, une ethnie ou une religion », le coupable encourrait une peine qui pouvait aller jusqu’à cinq ans de prison ferme et 75.000 euros d’amende. Le procureur a requis contre lui une peine de dix-huit mois de prison ferme. Les magistrats du tribunal correctionnel de Marseille ont estimé qu’il était plus raisonnable de ne le condamner qu’à un an de prison ferme.

Art et imposture au Jeu de Paume

Qualifier uniquement de photographe Ai Weiwei serait bien trop réducteur pour ce touche-à-tout que des médias en quête de figure dérangeante présentent comme le Cocteau asiatique du mondialisme artistique. On se permettra de préciser : le talent en moins. Etant aussi bien l’architecte opportuniste capable de servir le régime oppressif qu’il dénonce que le rebelle en chef du web contestataire et militant, l’homme à la barbe de prophète est tout et n’importe quoi en même temps. Peintre, sculpteur, designer, plasticien, blogueur, trublion, activiste, les points de suspension s’imposent tant l’homme n’a de cesse d’accumuler les activités les plus diverses.

Cette agitation boulimique arrache des cris d’éloge convenus au snobisme ambiant : l’artiste est génialement « hors champs, inclassable ». Du flot intempestif de tweets qu’il déverse quotidiennement sur son compte comme s’il était l’avatar numérique de Jackson Pollock à la navrante série des « Doigts d’honneur » appelé avec ironie « étude de perspective », toute cette production, estampillée Ai Weiwei, expert en dissidence, est art parce qu’elle est provocation. Les commentaires de l’exposition expliquent doctement que « ces doigts d’honneur invitent le spectateur à remettre en question le respect qu’il témoigne envers toutes ces formes de pouvoir établi… ». Ils valent en inanité ceux d’Ai Weiwei lui-même, alias Mister Fuck, qui assure avec aplomb sur Twitter qu’il « porte un regard humain sur le monde ». On en est presque à s’étrangler tant l’absurdité est grande et la confusion à son comble. Du portrait de Mao à la Basilique Saint-Marc en passant par la Tour Eiffel, la Maison Blanche, la place Tienanmen, Ai Weiwei répète « Fuck ! » avec la même et triste nonchalance … Tout y passe : même un innocent arc-en-ciel y a droit. Mais là c’est le doigt de trop ! Levé devant l’apparition enchanteresse de ce phénomène naturel, il ne fait que révéler toute l’étendue de l’imbécillité anarchiste de ce soi-disant artiste.

Heureusement, le musée a également eu l’excellente idée de consacrer une exposition à l’œuvre de la photographe américaine Bérénice Abbott. Cette admiratrice d’Eugène Atget qui fut l’élève de Man Ray a su capter la beauté architecturale du New York des années 30. Certes, la rétrospective de son œuvre est assez inégale. Ses photos documentaires, prises le long des routes américaines sont finalement réduites à des paysages plats et vides et à un ou deux portraits d’agriculteurs édentés. Ses photographies scientifiques qui terminent l’exposition ne sont pas d’un grand intérêt artistique mais ce qui retient l’attention au premier chef, c’est bien son travail sur New York. Les perspectives audacieuses de Bérénice Abbott invitent à s’immerger en noir et blanc dans cette « ville debout » comme l’écrivait Céline dans le Voyage au bout de la nuit auquel on ne peut que penser ici. L’œil captivé parcourt alors les lignes verticales des gratte-ciel jusqu’à se perdre dans les échappées de lumière dynamique et les jeux d’ombres inquiétantes, avant de redescendre vers le sol où la petitesse des hommes pressés contraste avec la grandeur majestueuse des monuments.
Deux époques, deux pays, mais au bout du compte une seule artiste et un seul imposteur.

Jusqu’au 29 avril au Musée du Jeu de Paume, Paris

Les mépriseurs méprisés

Face caméra, pas peu fier du succès de son film aux Oscars, le producteur Thomas Langmann s’en prend aux Inrockuptibles, journal coupable à ses yeux de ne pas avoir placé The Artist dans son Top 20 des meilleurs films de l’année 2011. Il se moque d’un magazine « qui vend 10 numéros par mois » et se veut néanmoins arbitre des élégances, alors que les Américains viennent de prouver que The Artist est un grand film. Sur son compte Twitter, Mattieu Kassovitz s’en prend au cinéma français qu’il « encule », « se fout » des Césars – institution coupable à ses yeux de n’avoir pas retenu L’Ordre et la morale mais privilégié Polisse et Intouchables, qui se sont partagés le gâteau des nominations et des prix.

Les exemples de ce type abondent, en dehors même du microcosme du cinéma français : Pascal Obispo attaquant l’émission Taratata parce qu’il n’y avait jamais été invité ; le rappeur Booba n’ayant pas de mots assez durs pour Les Victoires de la musique… parce que sa nomination s’inscrivait sous l’appellation supposée péjorative de « musiques urbaines » ; des directeurs de théâtre vilipendant les Molières… parce que leur pièce n’était pas mentionnée dans la catégorie « meilleur spectacle »… [access capability= »lire_inedits »] Aujourd’hui, le vaniteux humilie le cuistre, le raté en veut au minable, le snob se moque du précieux et l’ordure dénonce le salaud. Les journalistes serviles démasquent les politiciens hâbleurs, les critiques myopes attaquent les romans flous, les cinéphiles moutonniers dénoncent les cinéastes académiques. Notre époque est celle du débat de corrompus dénonçant les compromissions, de tristes drilles moquant les tristes sires, de sectateurs de la modernité la plus échevelée se reprochant mutuellement de n’être pas assez modernes. Philippe Muray l’évoquait déjà dans son Moderne contre Moderne (2005) : « Les désaccords n’ont plus lieu qu’entre instances largement d’accord sur les objectifs à atteindre, et qui ne se séparent même pas sur la question de la désirabilité d’un monde en train de se suicider. » En tous lieux, désormais, le Moderne n’a ainsi plus qu’une occupation : « crêper son propre chignon ».

Il faut bien comprendre en effet que The Artist appartient entièrement au cinéma défendu par Les Inrocks (qui l’ont d’ailleurs encensé lors de sa sortie) : la parodie gentiment décalée et le genre dynamité comme forme, la nostalgie rigolarde et l’incommunicabilité pop comme fond. Il faut bien comprendre que L’Ordre et la morale, c’est tout comme Polisse, du cinéma politique d’aujourd’hui, c’est à dire parfaitement inoffensif puisque revu et corrigé par l’auto-apitoiement sentimental. Langmann ou Kassovitz aimeraient bien se poser en parias, l’un en héraut d’un cinéma populaire méprisé par une critique élitiste, l’autre en créateur d’un cinéma innovant incompris d’une profession conformiste mais, hélas, il n’y a plus de parias. Comme le prophétisait déjà Baudrillard dans ses Cool Memories (1990), « pas moyen d’être le Rushdie de l’Occident. C’est qu’il n’y a personne en face, pas de possibilité de dire le mal, de réveiller l’aversion, à défaut de subversion, pas de réaction vivante. C’est le signe d’un très grand mépris de cette culture pour elle-même ». Oui, le Moderne n’a plus face à lui que le Moderne pour en découdre et pour en jouir, lui qui veut à la fois la solitude du poète maudit et les flatteries des courtisans, lui qui a tant besoin d’être en avance et pourtant attendu, d’être singulier à la mesure de tout le monde, lui qui a un si fort désir de surfer sur un air du temps que ne comprendraient cependant plus que des happy few.

Langmann méprise Les Inrockuptibles et Kassovitz les Césars : en ce cas, le violent regret de n’être pas dans leurs petits papiers signe une belle haine de soi. Ce serait d’ailleurs l’hypothèse la moins grave, après tout, que ces gens cultivent en eux-mêmes un négatif si ardemment éradiqué partout ailleurs ; ce serait peut-être même l’occasion de faire un cinéma un peu moins lisse. Ou alors, seul le besoin de reconnaissance guide leur aversion et leur estime, et ce mépris affiché ne découle que d’un inassouvissement passager. Ce qui est certain, c’est que le Moderne n’a pas fini de faire son cinéma.[/access]
 

Cette année-là…

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Que retiendra-t-on de 2012 ? Pas seulement collectivement mais aussi individuellement, intimement. L’élection présidentielle, sans doute ; les tueries de Toulouse et Montauban, bien sûr ; les secousses telluriques de la crise de l’euro, les gouvernements techniques sur ordre de Bruxelles qui se passent d’élections, cela va de soi. Mais aussi, si ça se trouve, une après-midi de printemps à regarder les filles passer à la terrasse d’un bar dans une petite ville d’importance secondaire, la relecture d’Ada ou l’Ardeur de Nabokov sur une tablette du nouveau TGV Lille Strasbourg, la température un peu fraîche lorsqu’on accompagne dehors des amis fumeurs lors d’un dîner au Jeu de Quilles (Rue Boulard, Paris XIVème), le visage de Chiara Caselli dans Beau Rivage ou Pepito Bleu de Sébastien Tellier écouté sur la route de Saint-Malo. L’historique ne cesse de se mêler à l’intime, dans nos vies hâtives et c’est bien plus tard qu’on appellera ça, ou pas d’ailleurs, une époque formidable.

On sera reconnaissant à Bertrand Le Gendre dans 1962, l’année prodigieuse, de prendre ce parti pour retracer un moment qui représenta une forme d’acmé du bonheur français. Les derniers soubresauts de la guerre d’Algérie, par leur violence même, donnaient désormais autant l’envie de dire Salut les copains qu’ Adieu l’OAS aux baby boomers. Et les nouveaux transistors sur lesquels on écoutait Sylvie qui veut être la plus belle pour aller danser furent les mêmes que ceux sur lesquels les appelés entendirent l’année d’avant Michel Debré les adjurant de ne pas suivre les généraux putschistes. Quant aux violences policières qui s’abattirent à la station Charonne, laissant sur le pavé huit personnes dont des femmes et un adolescent, tous communistes, après une manifestation anti 0AS, elles ne peuvent faire oublier que cette France-là était celle du plein emploi (taux de chômage à 2%) et que De Gaulle pressait le jeune ministre des finances Valery Giscard d’Estaing de signer un ordre de virement au Trésor Américain de 293 400 000 dollars qui correspondait au remboursement anticipé des prêts consentis par les USA en application du plan Marshall.

Parce que De Gaulle, évidemment, est à son apogée. Il fait voter l’élection présidentielle au suffrage universel, histoire de devenir un monarque élu et l’on voit bien cinquante ans après, pour le meilleur comme pour le pire, que cette élection reste l’alpha et l’oméga de notre vie politique. Il échappe miraculeusement à des attentats comme celui du Petit-Clamart et Pompidou est furieux de voir le Général se comporter en la matière comme un homme du monde d’avant, comme un Du Guesclin dont la seule armure serait une DS 19 et non comme un chef d’Etat moderne : « Vous avez déjà vu un chef de l’Etat qui prend si peu de précautions, alors qu’il n’y en a pas un sur Terre qui soit aussi menacé que lui. » Mais c’est bien le paradoxe De Gaulle qui éclate à travers cet événement : l’homme qui modernise la France dans une relative égalité sociale sur la lancée du CNR, est encore, dans sa pratique du pouvoir, un homme du siècle précédent.

D’ailleurs, il continue à croire au grand destin du Vieux Pays et arrive à faire partager sa foi. On fait exploser des bombes atomiques dans le Sahara, on enregistre la naissance record de huit cent mille petits français, on consolide le couple franco-allemand, on cherche une troisième voie entre Kennedy et Khrouchtchev. Et tout ça sur un fond de twists euphorisants qui trustent les hit-parades et affolent parfois les forces de l’ordre quand les blousons noirs viennent faire les cadors au Golf-Drouot. Certains diront aujourd’hui qu’il s’est agi d’une formidable illusion collective, voire d’une hallucination tandis que d’autres penseront que la France avait juste besoin d’un baiser du prince charmant pour se réveiller et jouer sa carte de grande puissance.

Et puis si les Américains ont Marilyn, nous on a BB. On pourra ainsi compléter la lecture de Bertrand Legendre et de son reportage en machine à remonter le temps par l’élégant esssai biographique de Marie-Dominique Lelièvre sur Brigitte Bardot, Brigitte Bardot plein la vue. 1962 est aussi l’année où Bardot acquiert son statut définitif d’îcone française et internationale : elle va tourner Le Mépris avec Godard « et mes fesses, tu les aimes mes fesses » alors qu’elle vient de terminer Vie Privée de Louis Malle et Le repos du Guerrier, film à scandale tiré du roman de Christiane Rochefort parce qu’il parle, à l’époque du féminisme naissant, d’une femme qui accepte volontairement de se soumettre à un homme qui n’a plus envie de vivre à moins de rester allongé dans un lit en fumant sans arrêt et en lisant des séries noires. « Bardot et De Gaulle sont nos dieux lares » écrit assez justement Marie Dominique Lelièvre.

J’attendrais donc 50 ans pour savoir quels seront les nôtres à ce moment-là : au lecteur de prendre les paris !

Bertrand Le Gendre, 1962, l’année prodigieuse
Marie-Dominique Lelièvre, Brigitte Bardot, plein la vue

Au secours Tocqueville, revoilà Hobbes et Rousseau !

Sur le plateau de Ce soir ou jamais, mardi dernier, les invités de Taddeï se sont essayés à la philosophie pour gagner un peu de hauteur par rapport à cette campagne dont tous ont convenu qu’elle était bien loin des attentes et des enjeux du moment.

Certains ont plané sur leurs petits nuages narcissiques ramenant le débat à leur propre personne parlant de leur « Petite Poucette », de leur sage vieillesse et de leur pauvreté fantasmée alors que d’autres sont bien vite retombés dans la lourdeur des préjugés.

On ne peut pas dire qu’Alexandre Lacroix, le rédac chef de Philosophie Magazine, soit allé dans la légèreté en nous balançant sa dichotomie facile et hâtive entre l’anthropologie politique de la gauche et celle de la droite, faisant de François Hollande un doucereux disciple de Rousseau et de Nicolas Sarkozy, un hobbesien belliqueux et despotique.

On a eu le droit à l’histoire du loup et de l’agneau, du bon, de la brute et du truand, du candidat qui croit à la bonté naturelle de l’homme contre celui qui pense que l’homme naît mauvais et qu’il est voué à entretenir une concurrence mortelle avec ses semblables. Efficacité idéologique oblige, Alexandre Lacroix a préféré utiliser la différence anthropologique entre ces deux auteurs pour mieux masquer leur proximité au niveau de la théorie politique.

En effet, cette mise en scène de l’opposition dogmatique a en réalité donné raison à l’excellent Mathieu Laine, héritier isolé de Montesquieu et de Tocqueville qui ne cesse de prêcher dans le désert de l’interventionnisme généralisé l’inexistence de la pensée humaniste libérale en France, puisque ni l’auteur du Contrat social ni l’auteur du Léviathan n’ont pensé la nature d’une société libre et responsable.

Au contraire, Hobbes et Rousseau ont théorisé un contrat social qui unit les hommes dans l’assujettissement à une souveraineté une et indivisible, qui fabrique le citoyen en le forgeant selon l’image du modèle de la volonté générale, qui divise le corps social entre ceux qui décident de ce que doit être l’intérêt général de la nation, et ceux qui obéissent en combattant leurs intérêts particuliers susceptibles de nuire au bien-être général.

Mathieu Laine était bien seul ce soir-là à défendre l’esprit de liberté qui insuffle cette envie d’agir et d’entreprendre ensemble, cet enthousiasme créateur que l’on sent vivant dans les rues de New York, de Londres ou de Hong Kong. Oui il était bien seul à démontrer que c’est finalement par le libre développement et l’amélioration de soi, pratiqués par chaque citoyen, que la société a le plus de chance de progresser.

Toutefois, il peut remercier ses contradicteurs d’avoir avancé leurs théories éculées et liberticides puisqu’ils n’ont fait que prouver la vérité de son propos : le libéralisme n’existe pas en France. En sortant du plateau, Mathieu Laine a très certainement dû se rappeler, avec un petit pincement au cœur, le constat toujours aussi flagrant de Tocqueville : « Il n’est rien de plus fécond que l’art d’être libre, mais il n’est rien de plus dur que l’apprentissage de la liberté. »

Faire payer les riches pour faire rêver les pauvres ?

Chaque semaine jusqu’à l’élection présidentielle, la « battle » sur Yahoo ! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Elisabeth Levy et Pascal Riché débattent du programme de François Hollande.

Visiblement, je n’avais pas tout compris. À quinze jours du premier tour de l’élection présidentielle, je croyais être bien informée sur les intentions des principaux candidats, qui avaient déjà décliné leurs programmes en projets à moins que ce fût l’inverse. Mais on me dit que la publication des mesures proposées par les deux favoris a été l’événement de la semaine. Il faut dire que les communicants se sont creusés la tête pour inventer un nouveau genre de paquet-cadeau. Mercredi, François Hollande dévoilait sa « feuille de route », terme militaire signifiant que les mesures, déjà connues pour la plupart, sont assorties d’un calendrier — il ne manque plus que le dress-code. Quant à Nicolas Sarkozy, c’est pas pour me vanter, mais il m’a écrit une lettre. Je ne l’ai pas encore reçue, mais comme il a tout raconté en conférence de presse jeudi, j’ai l’impression que je n’aurai pas de surprise ébouriffante.

Alors, je ne voudrais pas faire ma fine bouche, mais j’ai un peu l’impression qu’on me ressert à Pâques les cadeaux qu’on m’avait offerts à Noël. Puisque François Hollande a dégainé le premier (et que c’est à son sujet que nous avons décidé de croiser le fer), penchons-nous sur la « feuille de route ». Pas grand-chose de nouveau, donc: toutefois, j’ignorais que la première mesure du candidat socialiste, s’il est élu (et qu’il a une majorité parlementaire) serait de réduire les salaires des ministres et du Président de 30 %. Mesure symbolique, se sont extasiés les confrères. Certes, puisque c’est la première, mais symbolique de quoi ? C’est comme ça qu’il va nous sortir de la crise le successeur de Jaurès et de Mitterrand — ou peut-être de Guy Mollet ? Si au moins vous-et-moi récupérions la différence, mais non, c’est juste pour montrer que lui, il n’est pas comme ces gens de droite qui aiment l’argent. Plus démago tu meurs. D’ailleurs, il a aussi remis dans le paquet son joli gadget: la tranche d’imposition à 75 % pour les vraiment-trop-riches, ça ne rapporte rien (c’est lui qui le disait il y a un an) mais il paraît que ça fait plaisir aux gens qui galèrent. Moi j’appelle ça la politique du ressentiment et ça ne me dit rien qui vaille. En revanche, il n’est pas forcément absurde de vouloir limiter l’éventail des rémunérations dans les entreprises publiques — de 1 à 20 — parce qu’après tout, servir son pays est un honneur qui vaut bien quelques sacrifices: j’attends avec impatience les réactions des dirigeants actuels ou futurs desdites entreprises.

Il serait fastidieux de commenter chaque mesure. Je compte néanmoins sur mes valeureux adversaires pour décrypter les intentions hollandaises sur la réforme des retraites, vous savez la mère de toutes les injustices. « Retraite à 60 ans avec 41,5 annuités », nous dit l’homme qui veut sauver la France du sarkozysme. Certes, il y a le mot magique — « 60 ans »—, mais je flaire l’entourloupe: dans la vraie vie, ces « 60 ans avec 41,5 années de cotisation » risquent d’amener beaucoup de gens à la retraite à 62 ans, non ?

On ne s’attardera pas sur le mariage gay, le droit de vote aux étrangers et le « droit de mourir dans la dignité », ce qui veut dire « euthanasie », qui font partie de la panoplie des droits nouveaux que la gauche offrira à la France — s’accrocher à la vie, c’est indigne ? Pour le reste, le candidat socialiste promet de créer des emplois publics en pagaille et de verser plus d’allocations aux plus pauvres, je n’ai rien contre. Mais il y a comme qui dirait une vague contradiction. Comment fera-t-on tout cela après le 3 juillet, date à laquelle, si j’en crois la « feuille de route », le Parlement, réuni en session extraordinaire, aura voté une « loi de programmation pluriannuelle des finances publiques. Un texte qui, quelles que soient les réformes engagées durant le quinquennat, bordera l’action gouvernementale, avec l’engagement de tenir l’objectif de zéro déficit en 2017 » ?

Et là, chers amis, il y a foutage de gueule. Je veux bien qu’on embauche des fonctionnaires et qu’on augmente les allocations de ceci ou de cela, mais sauf à piquer leurs biens à tous ceux qui gagnent plus de 4000,00 € par mois (ce qui, pour Hollande, définissait les riches il y a trois ans) après les avoir guillotinés ou enfermés, je ne vois pas comment cela va nous amener à « zéro déficit » en 2017.

Vous me direz que le président sortant ne propose pas autre chose: «Toutes mes propositions, a-t-il dit, s’articulent autour d’un objectif: l’équilibre des finances publiques en 2016» — ça fait rêver, non ? Il me semble cependant qu’il se fiche un peu moins de nous puisqu’il ne propose pas en prime de recruter des fonctionnaires à tour de bras. Quoi qu’il en soit, ce n’est pas tout-à-fait blanc bonnet et bonnet blanc, mais dans la vraie vie, je ne suis pas sûre qu’on fera la différence. Je ne veux pas faire de la peine aux gens qui dorment bien parce qu’ils sont de gauche et détestent Nicolas Sarkozy, mais sur des broutilles comme l’Europe, l’euro et le libre-échange, on dirait bien que nos duettistes sont assez d’accord. Alors, profitons des quelques semaines qui nous séparent de l’élection, parce que j’ai comme l’impression qu’après, on ne va pas rigoler. Même quand on est « de gauche ».

Derrière Mélenchon, le printemps des staliniens

Dans les dîners en ville de la capitale, il est du dernier chic de faire son « coming out » mélenchonien, à la suite de quelques pipoles qui annoncent sur Youtube leur ralliement au candidat du Front de gauche, comme le psychanalyste mondain Gérard Miller, ou l’actrice Sophie de la Rochefoucauld, arrière-petite-fille de Pierre de La Rochefoucauld (1853-1930), duc de La Roche-Guyon, petite fille du comte Jacques de La Rochefoucauld (1897-1981) et de Jacqueline de Cassagne de Beaufort (1902-1966), et fille du cinéaste Jean-Dominique de La Rochefoucauld[1. Je me moque, mais j’ai tort. Sophie de la Rochefoucauld est une militante de longue date de toutes les causes impliquant des « sans » (papiers, logis etc…)]. La conversation portera alors sur la question de savoir si le tribun issu du trotskisme est en train de plumer la volaille stalinienne, ou si, à l’inverse l’ancien « lambertiste » Mélenchon n’est pas devenu l’idiot utile permettant aux héritiers de Staline retranchés place du Colonel-Fabien de se refaire une santé électorale. On se gardera bien, ici, de se prononcer sur cette question cruciale, qui fera l’an prochain les choux gras des maîtres de conférences à Sciences Po tout contents d’expliquer la généalogie du mélenchonisme à un public d’étudiant(es) en état de pamoison.

Mais il faut bien constater que le printemps des sondages dont bénéficie Jean-Luc Mélenchon a fait éclore des plantes dont les graines, telles celles des végétaux du désert, attendaient depuis deux décennies la pluie salvatrice. Ainsi, on avait cru qu’avec la mort de Jeannette Vermeersch en 2001, l’espèce Stalinistus galliensis s’était définitivement éteinte. Grave erreur ! Il existe encore, dans notre pays, des gens qui considèrent que la chute du mur de Berlin et la dissolution de l’URSS ont été une catastrophe pour l’humanité. Il ne s’agit pas, pour eux, de se raccrocher à « l’hypothèse communiste » d’Alain Badiou, qui fait du passé table rase pour ne penser la révolution qu’au futur, mais d’affirmer que le « socialisme réellement existant », en URSS et dans les pays satellites ne manquait pas de vertus. J’exagère ? Je renvoie les sceptiques à la réécoute, sur le site de France-Culture de l’émission Les retours du dimanche diffusée le 1er avril, et qui n’avait rien d’un canular, hélas ! Cette émission avait convié un estimable professeur de philosophie à la Sorbonne, Jean Salem, qui vient de publier un petit livre, Elections, piège à cons ?, qui veut mettre en garde les possesseurs d’une carte d’électeur contre les illusions provoquées par l’idée stupide d’en faire usage à l’occasion du prochain scrutin présidentiel. Pourtant Salem n’est pas sectaire : il ira voter Mélenchon au premier tour, et s’abstiendra au second. Issu d’une célèbre famille de communistes orthodoxes[2. Jean Salem est le fils d’Henri Alleg, dirigeant du Parti communiste algérien, arrêté et torturé en 1957 par la police française en raison de son soutien actif au FLN.], Salem peut sans susciter la moindre contradiction chez ses hôtes de France-Culture développer une analyse historique décoiffante. L’URSS et l’ensemble des forces progressistes à travers le monde ont, selon lui, été victime d’un complot ourdi par les Etats-Unis de Ronald Reagan, qui ont contraint l’URSS à courir au suicide économique en la forçant à une course aux armement démentielle. Ce complot visait, toujours selon Salem, à soumettre les classes laborieuses du monde entier à la domination sans partage du capital. Sans le bouclier d’un « socialisme réel » puissant, il n’est pas d’espoir pour les opprimés d’espérer leur émancipation.

Il est symptomatique qu’un tel discours puisse aujourd’hui trouver des médias pour le relayer, et des oreilles pour y prêter attention. Vingt ans et des poussières après l’effondrement du communisme soviétique, arrive à l’âge politique une génération qui n’a pas eu l’expérience sensible de la guerre froide, de l’existence, moins d’une heure d’avion de la France, de pays où l’on emprisonnait les dissidents, muselait la presse, et procédait à des parodies d’élections où les sortants étaient régulièrement reconduits avec 95% des voix au minimum. Il arrivait même que l’on construise des murs pour empêcher les habitants de ces « démocraties populaires » d’aller voir à côté si l’herbe n’était pas plus verte.

Cette génération, qui pour la première fois est appelée à élire un président de la République française a tout à fait le droit de revisiter cette histoire à la lumière de ses propres aspirations. Les vieux staliniens sortent donc de leurs tanières où ils s’étaient terrés pendant vingt ans, et s’engouffrent dans la brèche que leur ouvrent les Hessel et les Mélenchon. Ce phénomène ne concerne pas que la France. Pour la première fois depuis la chute du mur de Berlin, Margot Honecker, la veuve, exilée au Chili, du dernier satrape stalinien de la défunte RDA a accordé un long entretien à une chaine de télévision allemande. Cette dame, âgée aujourd’hui de 84 ans, saine de corps et d’esprit, s’étonne encore aujourd’hui que certains de ses concitoyens ait eu l’idée saugrenue de tenter, au péril de leur vie, de franchir le « mur de protection antifasciste » édifié par son défunt époux à Berlin « La question que nous nous sommes toujours posée, c’est: « pourquoi ont-ils pris ce risque ? » Ils n’avaient pas besoin de faire cela, pas besoin de franchir le Mur. C’est quand même dur de payer de sa vie une telle stupidité » explique-t-elle candidement. Et d’ajouter que si Honecker n’avait pas été lâchement abandonné par Mikhaïl Gorbatchev, la RDA aurait pu réaliser des grandes choses. Enfin, Margot Honecker, qui fut ministre de l’éducation de RDA de 1963 à 1989, et responsable de l’endoctrinement marxiste-léniniste des enfants dès la maternelle se plaint amèrement du montant « scandaleusement insuffisant » de la pension mensuelle de 1500 € (net d’impôts) que lui accorde le gouvernement de la RFA[3. N’ayant pas été condamné, car son procès a été suspendu en 1992 pour raisons de santé, Erich Honecker a bénéficié jusqu’à sa mort d’une pension versée par les autorités allemandes, comme à tous les anciens fonctionnaires est-allemands, à l’exception des membres de la police politique. Margot Honecker touche aujourd’hui la pension de réversion de son défunt époux.]. En Allemagne, ces propos ont provoqué un scandale. En France, ils sont passés inaperçus, sauf du Figaro. On aurait bien aimé entendre l’ami Jean-Luc à ce sujet.

Un quotidien de gauche doit-il être un tract pour François Hollande ?

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Le 1er mars 2011, les principaux actionnaires de Libération nommaient Nicolas Demorand à la tête du quotidien, en remplacement de Laurent Joffrin, lui-même arrivé rue Béranger en 2006 pour reprendre le siège laissé vacant par Serge July après ce celui-ci ait réussi à liguer contre sa personne les actionnaires et les salariés de Libé.

Lors de la nomination de Nicolas Demorand aux postes de directeur de la rédaction et de directeur de la publication, une très courte majorité des journalistes (56 %) approuva cette décision . Quatre mois plus tard, ces mêmes journalistes votaient à 78% une motion de défiance à l’encontre de leur nouveau patron. Apparemment, cette révolte généralisée portait sur des points mineurs (refus de la direction de requalifier en CDI un poste de journaliste en CDD, le réaménagement sans concertation d’une rubrique du quotidien, et le recrutement jugé peu opportun d’un protégé de Demorand pour suivre la campagne présidentielle).

Nicolas Demorand commenta ce vote comme une « alerte » dont il saurait tenir compte. Et il avait raison : ces « détails » portaient en fait sur des comportements sociaux généralement attribués par le quotidien de la rue Béranger à la droite sarkozyste et au patronat rétrograde (précarité, refus du dialogue, népotisme) et que le journal ne cesse de vilipender, y compris dans les pompeux éditos de son directeur.

Force est de constater que Nicolas Demorand n’a pas voulu tenir compte de cette alerte, pensant que les bonnes ventes actuelles (ou disons les ventes moins mauvaises) de Libé étaient le seul indicateur valable quant à la bonne marche de son entreprise. Résultat, aujourd’hui, c’est une pure et simple déclaration de guerre que viennent de lui adresser les journalistes et l’ensemble des salariés du quotidien. Voici, en intégralité, le document issu de leur Assemblée Générale :

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COMMUNIQUÉ DE L’ÉQUIPE DE LIBÉRATION

Lundi 2 avril, l’assemblée générale convoquée par la SCPL [1] s’est réunie dans la salle du hublot. Une large majorité des personnels de Libération y a participé dans une ambiance calme et résolue.
Au cours de cette assemblée, s’est exprimé un grand malaise, qui tient d’abord au sentiment d’être dépossédé du journal. Bien souvent, nous ne nous y reconnaissons plus.
La direction semble ne pas avoir de politique relative à chaque domaine du journal, du sport à l’économie, de la politique à la société, du web à la culture. Elle ne tient aucun compte de ce que les rédacteurs, eux, peuvent en savoir selon leurs compétences et leur aptitude à travailler ensemble. De là, le sentiment général d’être l’objet d’un mépris, encore accentué par l’attitude autoritaire et arrogante de la direction. Et ce, dix mois après que l’équipe a voté à une large majorité une motion de défiance. Un an après l’arrivée de Nicolas Demorand, la greffe n’a pas pris.
La liste des griefs est longue : 


– Des Unes racoleuses qui tantôt défigurent Libération, tantôt vont à l’encontre des valeurs qui ont toujours été les siennes. 

– De pseudo-événements basés sur des interviews et non sur des reportages et enquêtes.
– Un traitement éditorial partisan en matière politique, qui semble inféoder le journal au PS. 

– La mise à l’écart de continents entiers du journal, comme le social, l’environnement, l’immigration. 

– Des embauches de cadres répondant à une logique discrétionnaire, sur fond de précarisation croissante des pigistes. 

– Des divergences évidentes au sein de l’équipe de direction qui conduisent à la confusion tant rédactionnelle qu’organisationnelle. 

– Des opérations publicitaires contestables lancées sans consultation de la SCPL en dépit des engagements pris par la direction.

Le sentiment prévalent est que l’équipe de direction s’est surtout souciée d’asseoir son pouvoir plutôt que de se mettre au service du journal. Libération ne se fera pas sans son équipe. L’équipe demande à entendre la direction sur l’ensemble de ces points, et se déterminera en conséquence.
L’équipe réunie en AG.

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Que dire de ce texte aussi calme dans sa forme que violent sur le fond ? Certes, certaines de ces accusations pourraient se retrouver dans les cahiers de doléances de n’importe quelle entreprise, fut-elle de la métallurgie ou de l’hôtellerie (« mépris », « attitude autoritaire et arrogante de la direction », mauvaise utilisation des compétences des salariés). En revanche, les sept griefs spécialement listés par le personnel de Libé, résument parfaitement le malaise de bien des journalistes dans bien des rédactions où les managers, les publicitaires et les éditocrates se sont appropriés le pouvoir. Or, si plus personne ne préconise l’autogestion, chacun devrait savoir qu’on ne fait pas de bons journaux sans les journalistes, sans l’adhésion de ceux-ci au projet de la direction et des actionnaires.

Un de ces griefs, pourra étonner certains lecteurs , celui qui reproche à Demorand « un traitement éditorial partisan en matière politique, qui semble inféoder le journal au PS. ». Mais enfin, me dira-t-on, Libé a toujours été de gauche, et ses journalistes aussi. Sauf que d’abord, la gauche ne se résume pas au seul Parti Socialiste, surtout dans cette présidentielle. Et qu’ensuite, un journaliste de gauche, voire socialiste, n’est pas forcément preneur quand son quotidien se transforme jour après jour en tract de campagne pour François Hollande, au détriment des enquêtes, des reportages, des analyses, bref du sérieux.

Nicolas Demorand, dont toute la gauche bienpensante ne cesse de louer la capacité d’être à l’écoute de la société n’a pas su entendre le ras-le-bol qui sourdait dans sa propre société.

Faut-il vraiment tirer sur la languette ?

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J’ai renoncé, depuis hier, à compter les lettres de lecteurs de Causeur me faisant part – après avoir rapidement loué la hauteur de vue, l’exigence, la précision des analyses politiques et la haute tenue morale qui caractériseraient chacune de mes interventions – de leur stupéfaction devant la lâcheté avec laquelle je me suis défilé, trois ans durant, devant la seule question qui vaille : « Faut-il vraiment tirer sur la languette ? » Enfin délivré par moi-même de la tâche fastidieuse de dénombrer ces missives, je vais profiter du temps considérable dont je dispose à présent pour leur apporter une réponse claire et sans ambiguïté.

« Faut-il vraiment tirer sur la languette ? » La question est à l’évidence, selon l’expression chère à tous les extraterrestres, « au cœur des préoccupations des Français ». Et j’en veux d’abord pour preuve le silence entendu de tous les candidats à l’élection présidentielle et de tous les experts polymorphes au sujet de la guerre des languettes qui fait rage et dans laquelle ils se gardent bien de choisir leur camp.[access capability= »lire_inedits »]
Pour ceux qui consentiraient à cesser de fermer les yeux, il suffit de visiter le premier forum de discussion venu, où la même interrogation vrille toutes les tripes et assiège toutes les consciences. Et d’entendre Chronoflo lancer à la cyber-cantonade : « Bonjour, je suis à la recherche de câbles RJ45 avec languette incassable… » RaoulTaBoule, autre témoin de notre perte de confiance collective dans la languette, ne peut livrer en retour que l’aveu de son propre désarroi et de son égale impuissance : « Salut, ba moi dans le meme cas, je les petais toujours ces languette. » À quelques encablures de là, Tuxracer lance le même cri de détresse : « Bonjour tout le monde : je voudrais savoir comment ouvrir un récipient. Il est cylindrique, en verre avec un couvercle en verre et un joint en caoutchouc avec une languette. J’ai essayé de tirer sur la languette, mais pas moyen de l’ouvrir. Il faut un instrument spécial ? » Et com21 de lui répondre tout à trac et fort peu chrétiennement : « Tire plus fort (vas à la salle de muscu) » Sur cette question comme sur toutes les autres, la désorientation des Français est totale. Ils ne voient plus le bout du tunnel et certains commencent même à se demander s’ils sont réellement à l’intérieur d’un tunnel.

Nombre d’autres situations ne laissent pas de place au doute. Quiconque tire sur une chevillette peut raisonnablement s’attendre à voir choir une bobinette. Chacun sait que la rencontre d’un pianiste ou d’une ambulance commande de tirer à vue sans barguigner. Et ce d’autant plus promptement que l’expérience démontre que le pianiste (à l’exception du génial et imparable Nicholas Angelich) est toujours armé d’un piano et que l’âme maléfique de l’ambulancier est la tanière de prédilection dans laquelle les intentions les plus noires viennent immanquablement se blottir aux premiers frimas. Sans même parler du cas où le pianiste plastronne à travers la ville en pianotant de manière endiablée, juché sur le toit d’une ambulance incontrôlable. Face à une telle menace, l’usage d’au moins deux armes de destruction massive s’impose au bon sens de tous.

En revanche, devant l’énigme de la languette, nous restons interdits et hagards. Que se passera-t-il au juste si nous tirons sur la languette ? Un liquide non-identifié et brûlant va-t-il nécessairement gicler au plafond ? Il me semble certes acquis que tirer sur la languette, par définition, ne produit jamais l’effet promis avec une assurance fanfaronne par l’inscription à côté de la languette (en particulier dans le cas des « nouvelles languettes spéciales »). Mais doit-on pour autant en déduire que le séjour des languettes parmi les hommes est animé par l’unique dessein de distiller autour d’elles la peur, l’humiliation, l’incertitude et l’inassouvissement ?

La languette, en se déchirant et en nous déchirant, ne nous fait-elle pas plutôt naître à nous-mêmes ? Ne démasque-t-elle pas soudain notre orgueil, notre impatience, notre misérable volonté d’asservir le monde et les autres ? Plus efficacement encore que les princes de la finance, la languette nous dépouille de tous nos avantages acquis, qu’ils soient matériels ou métaphysiques. Face à la languette, il n’y a plus de maîtrise ni de savoir. Elle nous laisse à terre, nus et impuissants. Vivants. Comme elle, dignes, faillibles, fragiles. Infiniment faibles. Infiniment précieux. Ontologiquement insuffisants. La languette vient de faire de nous des hommes.[/access]
 

En route vers l’Atlantide

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Si les éditeurs (Le Livre de Poche et Albin Michel) n’avaient pas décidé de célébrer le cinquantième anniversaire de la mort de Pierre Benoit et si Patrick Besson n’en avait pas fait l’objet de sa chronique dans Le Point, je serais passé à côté de ce grand auteur. C’est plus grave que de perdre un triple A ou le Tournoi des VI Nations. Il y a très longtemps, dans la bibliothèque de mes grands-parents, j’avais aperçu le nom de cet écrivain sans m’y intéresser vraiment. Mes goûts d’alors me portaient plutôt vers les romans chocolatés de Roald Dahl ou les pitreries du Petit Nicolas que je dévorais sous la couette sans modération.

Je me souvenais pourtant que les livres de Pierre Benoit (né en 1886 à Albi et mort en 1962 à Ciboure) étaient coincés entre ceux de Roger Martin du Gard, de Pierre Loti, de Mauriac et les inévitables cavaleries de Dumas. Il faudra un jour montrer, statistiques à l’appui, combien nos bibliothèques modernes sont devenues vaines et sèches. Mes grands-parents étaient des négociants en vin berrichons des années 50, leurs livres étaient à leur image, simple, distrayante, vraie et sensible.

Nous n’étions pas dans ces familles d’intellectuels qui parsèment leurs bibliothèques d’ouvrages savants, de philosophes incompris et de théoriciens du vide. En plein cœur de la campagne française, on lisait pour s’évader d’un dur labeur, pour oublier les livraisons au petit matin dans les fermes lointaines, ces heures à manipuler des fûts trop lourds ou à fabriquer la limonade artisanale la plus succulente du département. On ne chômait pas et on ne s’en plaignait pas. On faisait plusieurs dizaines de kilomètres pour apporter un carton de bouteilles d’eau minérale ou une caisse de Sancerre (il était abordable à cette époque-là) à une grand-mère paysanne qui, excepté le marchand de vin et le facteur, recevait bien peu de visites. Tout ça, c’était avant que la grande distribution n’étende son emprise sur notre façon de manger, de boire et de penser. Pour s’extraire de ce travail souvent rude, le choix d’un bon livre ne se prenait donc pas à la légère. On était attentif au sujet, aux personnages mais aussi au style. Hors de question de refourguer à mon grand-père, lecteur attentif et musicien chevronné, un livre écrit par un athlète à la retraite ou un animateur de télévision en échec scolaire.

Je sais maintenant pourquoi mon grand-père lisait Pierre Benoit et ses folles histoires d’aventures où les hommes partent à la conquête de terres inexplorées et de femmes inaccessibles. Quand on vit entouré d’un pré et de quelques coteaux de vigne, se retrouver dans le désert du Hoggar, dans un château de Lautenbourg-Detmold ou dans les palais d’Angkor et voilà la vie intérieure qui prend une autre dimension. On s’endort dans les bras d’Antinéa, la petite fille de Neptune et de la grande duchesse Aurore.

Le Livre de Poche a eu la formidable idée de republier trois volumes à la couverture délicieusement désuète, tous préfacés par Adrien Goetz : L’Atlantide, Le Roi Lépreux et Koenigsmark (qui fut le premier Livre de Poche de la collection créée par Henri Filipacchi en 1953). Dans le même temps, Albin Michel ressort Axelle, La châtelaine du Liban et Mademoiselle de la Ferté. Ce 50ème anniversaire ne serait pas complet sans la biographie de Gérard de Cortanze intitulé Le romancier paradoxal. Pourquoi Benoit a-t-il disparu des rayons de nos librairies alors qu’en son temps, il fut l’empereur des best-sellers ? Son droitisme, sa nomination à l’Académie française en 1931, son orientalisme et sa plume réactionnaire n’ont pas aidé à sa reconnaissance posthume. Et pourtant, si le cinéma a souvent puisé dans son œuvre, c’est à l’évidence que Benoit était un maître du suspense et de l’évasion. Il répond parfaitement à ce que l’on est en droit d’attendre d’un écrivain, il écrit juste, la forme est enlevée, le fond documenté. La lecture devient alors, à la fois captivante et instructive. Si on y ajoute une dose d’érotisme et cet élan narratif qui nous maintient sans cesse en haleine, les romans de Benoit font honneur à la grande littérature populaire française. Exigence envers un très large public et puissance d’un imaginaire débridé sont des ingrédients qui nous manquent cruellement aujourd’hui. Nos grands-parents avaient décidément bien de la chance. Grâce à ces multiples rééditions, nous aussi.

Ne stigmatisons pas (trop) les agresseurs antisémites

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Un étudiant franco-iranien de 24 ans, soupçonné d’être l’auteur d’une agression antisémite commise dans les quartiers sud de Marseille, a été déféré vendredi en comparution immédiate devant le tribunal correctionnel de Marseille.

Dimanche dernier, il avait insulté une famille à la sortie de la synagogue, avait donné un violent coup de poing au visage au père, avant de prendre la fuite. La victime, âgée de 27 ans, s’était vue délivrer une incapacité de travail de cinq jours.
La police avait interpellé jeudi l’auteur présumé des faits, un étudiant en doctorat de sciences physiques du campus universitaire de Luminy, à Marseille. Il a indiqué avoir la double nationalité française et iranienne.

Lors de sa garde à vue, il a notamment déclaré que Mohamed Merah, le responsable des tueries de Toulouse et Montauban, était « un résistant ».
Au titre des « violences commises à raison de l’appartenance à une race, une ethnie ou une religion », le coupable encourrait une peine qui pouvait aller jusqu’à cinq ans de prison ferme et 75.000 euros d’amende. Le procureur a requis contre lui une peine de dix-huit mois de prison ferme. Les magistrats du tribunal correctionnel de Marseille ont estimé qu’il était plus raisonnable de ne le condamner qu’à un an de prison ferme.

Art et imposture au Jeu de Paume

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Qualifier uniquement de photographe Ai Weiwei serait bien trop réducteur pour ce touche-à-tout que des médias en quête de figure dérangeante présentent comme le Cocteau asiatique du mondialisme artistique. On se permettra de préciser : le talent en moins. Etant aussi bien l’architecte opportuniste capable de servir le régime oppressif qu’il dénonce que le rebelle en chef du web contestataire et militant, l’homme à la barbe de prophète est tout et n’importe quoi en même temps. Peintre, sculpteur, designer, plasticien, blogueur, trublion, activiste, les points de suspension s’imposent tant l’homme n’a de cesse d’accumuler les activités les plus diverses.

Cette agitation boulimique arrache des cris d’éloge convenus au snobisme ambiant : l’artiste est génialement « hors champs, inclassable ». Du flot intempestif de tweets qu’il déverse quotidiennement sur son compte comme s’il était l’avatar numérique de Jackson Pollock à la navrante série des « Doigts d’honneur » appelé avec ironie « étude de perspective », toute cette production, estampillée Ai Weiwei, expert en dissidence, est art parce qu’elle est provocation. Les commentaires de l’exposition expliquent doctement que « ces doigts d’honneur invitent le spectateur à remettre en question le respect qu’il témoigne envers toutes ces formes de pouvoir établi… ». Ils valent en inanité ceux d’Ai Weiwei lui-même, alias Mister Fuck, qui assure avec aplomb sur Twitter qu’il « porte un regard humain sur le monde ». On en est presque à s’étrangler tant l’absurdité est grande et la confusion à son comble. Du portrait de Mao à la Basilique Saint-Marc en passant par la Tour Eiffel, la Maison Blanche, la place Tienanmen, Ai Weiwei répète « Fuck ! » avec la même et triste nonchalance … Tout y passe : même un innocent arc-en-ciel y a droit. Mais là c’est le doigt de trop ! Levé devant l’apparition enchanteresse de ce phénomène naturel, il ne fait que révéler toute l’étendue de l’imbécillité anarchiste de ce soi-disant artiste.

Heureusement, le musée a également eu l’excellente idée de consacrer une exposition à l’œuvre de la photographe américaine Bérénice Abbott. Cette admiratrice d’Eugène Atget qui fut l’élève de Man Ray a su capter la beauté architecturale du New York des années 30. Certes, la rétrospective de son œuvre est assez inégale. Ses photos documentaires, prises le long des routes américaines sont finalement réduites à des paysages plats et vides et à un ou deux portraits d’agriculteurs édentés. Ses photographies scientifiques qui terminent l’exposition ne sont pas d’un grand intérêt artistique mais ce qui retient l’attention au premier chef, c’est bien son travail sur New York. Les perspectives audacieuses de Bérénice Abbott invitent à s’immerger en noir et blanc dans cette « ville debout » comme l’écrivait Céline dans le Voyage au bout de la nuit auquel on ne peut que penser ici. L’œil captivé parcourt alors les lignes verticales des gratte-ciel jusqu’à se perdre dans les échappées de lumière dynamique et les jeux d’ombres inquiétantes, avant de redescendre vers le sol où la petitesse des hommes pressés contraste avec la grandeur majestueuse des monuments.
Deux époques, deux pays, mais au bout du compte une seule artiste et un seul imposteur.

Jusqu’au 29 avril au Musée du Jeu de Paume, Paris

Les mépriseurs méprisés

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Face caméra, pas peu fier du succès de son film aux Oscars, le producteur Thomas Langmann s’en prend aux Inrockuptibles, journal coupable à ses yeux de ne pas avoir placé The Artist dans son Top 20 des meilleurs films de l’année 2011. Il se moque d’un magazine « qui vend 10 numéros par mois » et se veut néanmoins arbitre des élégances, alors que les Américains viennent de prouver que The Artist est un grand film. Sur son compte Twitter, Mattieu Kassovitz s’en prend au cinéma français qu’il « encule », « se fout » des Césars – institution coupable à ses yeux de n’avoir pas retenu L’Ordre et la morale mais privilégié Polisse et Intouchables, qui se sont partagés le gâteau des nominations et des prix.

Les exemples de ce type abondent, en dehors même du microcosme du cinéma français : Pascal Obispo attaquant l’émission Taratata parce qu’il n’y avait jamais été invité ; le rappeur Booba n’ayant pas de mots assez durs pour Les Victoires de la musique… parce que sa nomination s’inscrivait sous l’appellation supposée péjorative de « musiques urbaines » ; des directeurs de théâtre vilipendant les Molières… parce que leur pièce n’était pas mentionnée dans la catégorie « meilleur spectacle »… [access capability= »lire_inedits »] Aujourd’hui, le vaniteux humilie le cuistre, le raté en veut au minable, le snob se moque du précieux et l’ordure dénonce le salaud. Les journalistes serviles démasquent les politiciens hâbleurs, les critiques myopes attaquent les romans flous, les cinéphiles moutonniers dénoncent les cinéastes académiques. Notre époque est celle du débat de corrompus dénonçant les compromissions, de tristes drilles moquant les tristes sires, de sectateurs de la modernité la plus échevelée se reprochant mutuellement de n’être pas assez modernes. Philippe Muray l’évoquait déjà dans son Moderne contre Moderne (2005) : « Les désaccords n’ont plus lieu qu’entre instances largement d’accord sur les objectifs à atteindre, et qui ne se séparent même pas sur la question de la désirabilité d’un monde en train de se suicider. » En tous lieux, désormais, le Moderne n’a ainsi plus qu’une occupation : « crêper son propre chignon ».

Il faut bien comprendre en effet que The Artist appartient entièrement au cinéma défendu par Les Inrocks (qui l’ont d’ailleurs encensé lors de sa sortie) : la parodie gentiment décalée et le genre dynamité comme forme, la nostalgie rigolarde et l’incommunicabilité pop comme fond. Il faut bien comprendre que L’Ordre et la morale, c’est tout comme Polisse, du cinéma politique d’aujourd’hui, c’est à dire parfaitement inoffensif puisque revu et corrigé par l’auto-apitoiement sentimental. Langmann ou Kassovitz aimeraient bien se poser en parias, l’un en héraut d’un cinéma populaire méprisé par une critique élitiste, l’autre en créateur d’un cinéma innovant incompris d’une profession conformiste mais, hélas, il n’y a plus de parias. Comme le prophétisait déjà Baudrillard dans ses Cool Memories (1990), « pas moyen d’être le Rushdie de l’Occident. C’est qu’il n’y a personne en face, pas de possibilité de dire le mal, de réveiller l’aversion, à défaut de subversion, pas de réaction vivante. C’est le signe d’un très grand mépris de cette culture pour elle-même ». Oui, le Moderne n’a plus face à lui que le Moderne pour en découdre et pour en jouir, lui qui veut à la fois la solitude du poète maudit et les flatteries des courtisans, lui qui a tant besoin d’être en avance et pourtant attendu, d’être singulier à la mesure de tout le monde, lui qui a un si fort désir de surfer sur un air du temps que ne comprendraient cependant plus que des happy few.

Langmann méprise Les Inrockuptibles et Kassovitz les Césars : en ce cas, le violent regret de n’être pas dans leurs petits papiers signe une belle haine de soi. Ce serait d’ailleurs l’hypothèse la moins grave, après tout, que ces gens cultivent en eux-mêmes un négatif si ardemment éradiqué partout ailleurs ; ce serait peut-être même l’occasion de faire un cinéma un peu moins lisse. Ou alors, seul le besoin de reconnaissance guide leur aversion et leur estime, et ce mépris affiché ne découle que d’un inassouvissement passager. Ce qui est certain, c’est que le Moderne n’a pas fini de faire son cinéma.[/access]
 

Cette année-là…

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Que retiendra-t-on de 2012 ? Pas seulement collectivement mais aussi individuellement, intimement. L’élection présidentielle, sans doute ; les tueries de Toulouse et Montauban, bien sûr ; les secousses telluriques de la crise de l’euro, les gouvernements techniques sur ordre de Bruxelles qui se passent d’élections, cela va de soi. Mais aussi, si ça se trouve, une après-midi de printemps à regarder les filles passer à la terrasse d’un bar dans une petite ville d’importance secondaire, la relecture d’Ada ou l’Ardeur de Nabokov sur une tablette du nouveau TGV Lille Strasbourg, la température un peu fraîche lorsqu’on accompagne dehors des amis fumeurs lors d’un dîner au Jeu de Quilles (Rue Boulard, Paris XIVème), le visage de Chiara Caselli dans Beau Rivage ou Pepito Bleu de Sébastien Tellier écouté sur la route de Saint-Malo. L’historique ne cesse de se mêler à l’intime, dans nos vies hâtives et c’est bien plus tard qu’on appellera ça, ou pas d’ailleurs, une époque formidable.

On sera reconnaissant à Bertrand Le Gendre dans 1962, l’année prodigieuse, de prendre ce parti pour retracer un moment qui représenta une forme d’acmé du bonheur français. Les derniers soubresauts de la guerre d’Algérie, par leur violence même, donnaient désormais autant l’envie de dire Salut les copains qu’ Adieu l’OAS aux baby boomers. Et les nouveaux transistors sur lesquels on écoutait Sylvie qui veut être la plus belle pour aller danser furent les mêmes que ceux sur lesquels les appelés entendirent l’année d’avant Michel Debré les adjurant de ne pas suivre les généraux putschistes. Quant aux violences policières qui s’abattirent à la station Charonne, laissant sur le pavé huit personnes dont des femmes et un adolescent, tous communistes, après une manifestation anti 0AS, elles ne peuvent faire oublier que cette France-là était celle du plein emploi (taux de chômage à 2%) et que De Gaulle pressait le jeune ministre des finances Valery Giscard d’Estaing de signer un ordre de virement au Trésor Américain de 293 400 000 dollars qui correspondait au remboursement anticipé des prêts consentis par les USA en application du plan Marshall.

Parce que De Gaulle, évidemment, est à son apogée. Il fait voter l’élection présidentielle au suffrage universel, histoire de devenir un monarque élu et l’on voit bien cinquante ans après, pour le meilleur comme pour le pire, que cette élection reste l’alpha et l’oméga de notre vie politique. Il échappe miraculeusement à des attentats comme celui du Petit-Clamart et Pompidou est furieux de voir le Général se comporter en la matière comme un homme du monde d’avant, comme un Du Guesclin dont la seule armure serait une DS 19 et non comme un chef d’Etat moderne : « Vous avez déjà vu un chef de l’Etat qui prend si peu de précautions, alors qu’il n’y en a pas un sur Terre qui soit aussi menacé que lui. » Mais c’est bien le paradoxe De Gaulle qui éclate à travers cet événement : l’homme qui modernise la France dans une relative égalité sociale sur la lancée du CNR, est encore, dans sa pratique du pouvoir, un homme du siècle précédent.

D’ailleurs, il continue à croire au grand destin du Vieux Pays et arrive à faire partager sa foi. On fait exploser des bombes atomiques dans le Sahara, on enregistre la naissance record de huit cent mille petits français, on consolide le couple franco-allemand, on cherche une troisième voie entre Kennedy et Khrouchtchev. Et tout ça sur un fond de twists euphorisants qui trustent les hit-parades et affolent parfois les forces de l’ordre quand les blousons noirs viennent faire les cadors au Golf-Drouot. Certains diront aujourd’hui qu’il s’est agi d’une formidable illusion collective, voire d’une hallucination tandis que d’autres penseront que la France avait juste besoin d’un baiser du prince charmant pour se réveiller et jouer sa carte de grande puissance.

Et puis si les Américains ont Marilyn, nous on a BB. On pourra ainsi compléter la lecture de Bertrand Legendre et de son reportage en machine à remonter le temps par l’élégant esssai biographique de Marie-Dominique Lelièvre sur Brigitte Bardot, Brigitte Bardot plein la vue. 1962 est aussi l’année où Bardot acquiert son statut définitif d’îcone française et internationale : elle va tourner Le Mépris avec Godard « et mes fesses, tu les aimes mes fesses » alors qu’elle vient de terminer Vie Privée de Louis Malle et Le repos du Guerrier, film à scandale tiré du roman de Christiane Rochefort parce qu’il parle, à l’époque du féminisme naissant, d’une femme qui accepte volontairement de se soumettre à un homme qui n’a plus envie de vivre à moins de rester allongé dans un lit en fumant sans arrêt et en lisant des séries noires. « Bardot et De Gaulle sont nos dieux lares » écrit assez justement Marie Dominique Lelièvre.

J’attendrais donc 50 ans pour savoir quels seront les nôtres à ce moment-là : au lecteur de prendre les paris !

Bertrand Le Gendre, 1962, l’année prodigieuse
Marie-Dominique Lelièvre, Brigitte Bardot, plein la vue

Au secours Tocqueville, revoilà Hobbes et Rousseau !

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Sur le plateau de Ce soir ou jamais, mardi dernier, les invités de Taddeï se sont essayés à la philosophie pour gagner un peu de hauteur par rapport à cette campagne dont tous ont convenu qu’elle était bien loin des attentes et des enjeux du moment.

Certains ont plané sur leurs petits nuages narcissiques ramenant le débat à leur propre personne parlant de leur « Petite Poucette », de leur sage vieillesse et de leur pauvreté fantasmée alors que d’autres sont bien vite retombés dans la lourdeur des préjugés.

On ne peut pas dire qu’Alexandre Lacroix, le rédac chef de Philosophie Magazine, soit allé dans la légèreté en nous balançant sa dichotomie facile et hâtive entre l’anthropologie politique de la gauche et celle de la droite, faisant de François Hollande un doucereux disciple de Rousseau et de Nicolas Sarkozy, un hobbesien belliqueux et despotique.

On a eu le droit à l’histoire du loup et de l’agneau, du bon, de la brute et du truand, du candidat qui croit à la bonté naturelle de l’homme contre celui qui pense que l’homme naît mauvais et qu’il est voué à entretenir une concurrence mortelle avec ses semblables. Efficacité idéologique oblige, Alexandre Lacroix a préféré utiliser la différence anthropologique entre ces deux auteurs pour mieux masquer leur proximité au niveau de la théorie politique.

En effet, cette mise en scène de l’opposition dogmatique a en réalité donné raison à l’excellent Mathieu Laine, héritier isolé de Montesquieu et de Tocqueville qui ne cesse de prêcher dans le désert de l’interventionnisme généralisé l’inexistence de la pensée humaniste libérale en France, puisque ni l’auteur du Contrat social ni l’auteur du Léviathan n’ont pensé la nature d’une société libre et responsable.

Au contraire, Hobbes et Rousseau ont théorisé un contrat social qui unit les hommes dans l’assujettissement à une souveraineté une et indivisible, qui fabrique le citoyen en le forgeant selon l’image du modèle de la volonté générale, qui divise le corps social entre ceux qui décident de ce que doit être l’intérêt général de la nation, et ceux qui obéissent en combattant leurs intérêts particuliers susceptibles de nuire au bien-être général.

Mathieu Laine était bien seul ce soir-là à défendre l’esprit de liberté qui insuffle cette envie d’agir et d’entreprendre ensemble, cet enthousiasme créateur que l’on sent vivant dans les rues de New York, de Londres ou de Hong Kong. Oui il était bien seul à démontrer que c’est finalement par le libre développement et l’amélioration de soi, pratiqués par chaque citoyen, que la société a le plus de chance de progresser.

Toutefois, il peut remercier ses contradicteurs d’avoir avancé leurs théories éculées et liberticides puisqu’ils n’ont fait que prouver la vérité de son propos : le libéralisme n’existe pas en France. En sortant du plateau, Mathieu Laine a très certainement dû se rappeler, avec un petit pincement au cœur, le constat toujours aussi flagrant de Tocqueville : « Il n’est rien de plus fécond que l’art d’être libre, mais il n’est rien de plus dur que l’apprentissage de la liberté. »

Faire payer les riches pour faire rêver les pauvres ?

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Chaque semaine jusqu’à l’élection présidentielle, la « battle » sur Yahoo ! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Elisabeth Levy et Pascal Riché débattent du programme de François Hollande.

Visiblement, je n’avais pas tout compris. À quinze jours du premier tour de l’élection présidentielle, je croyais être bien informée sur les intentions des principaux candidats, qui avaient déjà décliné leurs programmes en projets à moins que ce fût l’inverse. Mais on me dit que la publication des mesures proposées par les deux favoris a été l’événement de la semaine. Il faut dire que les communicants se sont creusés la tête pour inventer un nouveau genre de paquet-cadeau. Mercredi, François Hollande dévoilait sa « feuille de route », terme militaire signifiant que les mesures, déjà connues pour la plupart, sont assorties d’un calendrier — il ne manque plus que le dress-code. Quant à Nicolas Sarkozy, c’est pas pour me vanter, mais il m’a écrit une lettre. Je ne l’ai pas encore reçue, mais comme il a tout raconté en conférence de presse jeudi, j’ai l’impression que je n’aurai pas de surprise ébouriffante.

Alors, je ne voudrais pas faire ma fine bouche, mais j’ai un peu l’impression qu’on me ressert à Pâques les cadeaux qu’on m’avait offerts à Noël. Puisque François Hollande a dégainé le premier (et que c’est à son sujet que nous avons décidé de croiser le fer), penchons-nous sur la « feuille de route ». Pas grand-chose de nouveau, donc: toutefois, j’ignorais que la première mesure du candidat socialiste, s’il est élu (et qu’il a une majorité parlementaire) serait de réduire les salaires des ministres et du Président de 30 %. Mesure symbolique, se sont extasiés les confrères. Certes, puisque c’est la première, mais symbolique de quoi ? C’est comme ça qu’il va nous sortir de la crise le successeur de Jaurès et de Mitterrand — ou peut-être de Guy Mollet ? Si au moins vous-et-moi récupérions la différence, mais non, c’est juste pour montrer que lui, il n’est pas comme ces gens de droite qui aiment l’argent. Plus démago tu meurs. D’ailleurs, il a aussi remis dans le paquet son joli gadget: la tranche d’imposition à 75 % pour les vraiment-trop-riches, ça ne rapporte rien (c’est lui qui le disait il y a un an) mais il paraît que ça fait plaisir aux gens qui galèrent. Moi j’appelle ça la politique du ressentiment et ça ne me dit rien qui vaille. En revanche, il n’est pas forcément absurde de vouloir limiter l’éventail des rémunérations dans les entreprises publiques — de 1 à 20 — parce qu’après tout, servir son pays est un honneur qui vaut bien quelques sacrifices: j’attends avec impatience les réactions des dirigeants actuels ou futurs desdites entreprises.

Il serait fastidieux de commenter chaque mesure. Je compte néanmoins sur mes valeureux adversaires pour décrypter les intentions hollandaises sur la réforme des retraites, vous savez la mère de toutes les injustices. « Retraite à 60 ans avec 41,5 annuités », nous dit l’homme qui veut sauver la France du sarkozysme. Certes, il y a le mot magique — « 60 ans »—, mais je flaire l’entourloupe: dans la vraie vie, ces « 60 ans avec 41,5 années de cotisation » risquent d’amener beaucoup de gens à la retraite à 62 ans, non ?

On ne s’attardera pas sur le mariage gay, le droit de vote aux étrangers et le « droit de mourir dans la dignité », ce qui veut dire « euthanasie », qui font partie de la panoplie des droits nouveaux que la gauche offrira à la France — s’accrocher à la vie, c’est indigne ? Pour le reste, le candidat socialiste promet de créer des emplois publics en pagaille et de verser plus d’allocations aux plus pauvres, je n’ai rien contre. Mais il y a comme qui dirait une vague contradiction. Comment fera-t-on tout cela après le 3 juillet, date à laquelle, si j’en crois la « feuille de route », le Parlement, réuni en session extraordinaire, aura voté une « loi de programmation pluriannuelle des finances publiques. Un texte qui, quelles que soient les réformes engagées durant le quinquennat, bordera l’action gouvernementale, avec l’engagement de tenir l’objectif de zéro déficit en 2017 » ?

Et là, chers amis, il y a foutage de gueule. Je veux bien qu’on embauche des fonctionnaires et qu’on augmente les allocations de ceci ou de cela, mais sauf à piquer leurs biens à tous ceux qui gagnent plus de 4000,00 € par mois (ce qui, pour Hollande, définissait les riches il y a trois ans) après les avoir guillotinés ou enfermés, je ne vois pas comment cela va nous amener à « zéro déficit » en 2017.

Vous me direz que le président sortant ne propose pas autre chose: «Toutes mes propositions, a-t-il dit, s’articulent autour d’un objectif: l’équilibre des finances publiques en 2016» — ça fait rêver, non ? Il me semble cependant qu’il se fiche un peu moins de nous puisqu’il ne propose pas en prime de recruter des fonctionnaires à tour de bras. Quoi qu’il en soit, ce n’est pas tout-à-fait blanc bonnet et bonnet blanc, mais dans la vraie vie, je ne suis pas sûre qu’on fera la différence. Je ne veux pas faire de la peine aux gens qui dorment bien parce qu’ils sont de gauche et détestent Nicolas Sarkozy, mais sur des broutilles comme l’Europe, l’euro et le libre-échange, on dirait bien que nos duettistes sont assez d’accord. Alors, profitons des quelques semaines qui nous séparent de l’élection, parce que j’ai comme l’impression qu’après, on ne va pas rigoler. Même quand on est « de gauche ».

Derrière Mélenchon, le printemps des staliniens

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Dans les dîners en ville de la capitale, il est du dernier chic de faire son « coming out » mélenchonien, à la suite de quelques pipoles qui annoncent sur Youtube leur ralliement au candidat du Front de gauche, comme le psychanalyste mondain Gérard Miller, ou l’actrice Sophie de la Rochefoucauld, arrière-petite-fille de Pierre de La Rochefoucauld (1853-1930), duc de La Roche-Guyon, petite fille du comte Jacques de La Rochefoucauld (1897-1981) et de Jacqueline de Cassagne de Beaufort (1902-1966), et fille du cinéaste Jean-Dominique de La Rochefoucauld[1. Je me moque, mais j’ai tort. Sophie de la Rochefoucauld est une militante de longue date de toutes les causes impliquant des « sans » (papiers, logis etc…)]. La conversation portera alors sur la question de savoir si le tribun issu du trotskisme est en train de plumer la volaille stalinienne, ou si, à l’inverse l’ancien « lambertiste » Mélenchon n’est pas devenu l’idiot utile permettant aux héritiers de Staline retranchés place du Colonel-Fabien de se refaire une santé électorale. On se gardera bien, ici, de se prononcer sur cette question cruciale, qui fera l’an prochain les choux gras des maîtres de conférences à Sciences Po tout contents d’expliquer la généalogie du mélenchonisme à un public d’étudiant(es) en état de pamoison.

Mais il faut bien constater que le printemps des sondages dont bénéficie Jean-Luc Mélenchon a fait éclore des plantes dont les graines, telles celles des végétaux du désert, attendaient depuis deux décennies la pluie salvatrice. Ainsi, on avait cru qu’avec la mort de Jeannette Vermeersch en 2001, l’espèce Stalinistus galliensis s’était définitivement éteinte. Grave erreur ! Il existe encore, dans notre pays, des gens qui considèrent que la chute du mur de Berlin et la dissolution de l’URSS ont été une catastrophe pour l’humanité. Il ne s’agit pas, pour eux, de se raccrocher à « l’hypothèse communiste » d’Alain Badiou, qui fait du passé table rase pour ne penser la révolution qu’au futur, mais d’affirmer que le « socialisme réellement existant », en URSS et dans les pays satellites ne manquait pas de vertus. J’exagère ? Je renvoie les sceptiques à la réécoute, sur le site de France-Culture de l’émission Les retours du dimanche diffusée le 1er avril, et qui n’avait rien d’un canular, hélas ! Cette émission avait convié un estimable professeur de philosophie à la Sorbonne, Jean Salem, qui vient de publier un petit livre, Elections, piège à cons ?, qui veut mettre en garde les possesseurs d’une carte d’électeur contre les illusions provoquées par l’idée stupide d’en faire usage à l’occasion du prochain scrutin présidentiel. Pourtant Salem n’est pas sectaire : il ira voter Mélenchon au premier tour, et s’abstiendra au second. Issu d’une célèbre famille de communistes orthodoxes[2. Jean Salem est le fils d’Henri Alleg, dirigeant du Parti communiste algérien, arrêté et torturé en 1957 par la police française en raison de son soutien actif au FLN.], Salem peut sans susciter la moindre contradiction chez ses hôtes de France-Culture développer une analyse historique décoiffante. L’URSS et l’ensemble des forces progressistes à travers le monde ont, selon lui, été victime d’un complot ourdi par les Etats-Unis de Ronald Reagan, qui ont contraint l’URSS à courir au suicide économique en la forçant à une course aux armement démentielle. Ce complot visait, toujours selon Salem, à soumettre les classes laborieuses du monde entier à la domination sans partage du capital. Sans le bouclier d’un « socialisme réel » puissant, il n’est pas d’espoir pour les opprimés d’espérer leur émancipation.

Il est symptomatique qu’un tel discours puisse aujourd’hui trouver des médias pour le relayer, et des oreilles pour y prêter attention. Vingt ans et des poussières après l’effondrement du communisme soviétique, arrive à l’âge politique une génération qui n’a pas eu l’expérience sensible de la guerre froide, de l’existence, moins d’une heure d’avion de la France, de pays où l’on emprisonnait les dissidents, muselait la presse, et procédait à des parodies d’élections où les sortants étaient régulièrement reconduits avec 95% des voix au minimum. Il arrivait même que l’on construise des murs pour empêcher les habitants de ces « démocraties populaires » d’aller voir à côté si l’herbe n’était pas plus verte.

Cette génération, qui pour la première fois est appelée à élire un président de la République française a tout à fait le droit de revisiter cette histoire à la lumière de ses propres aspirations. Les vieux staliniens sortent donc de leurs tanières où ils s’étaient terrés pendant vingt ans, et s’engouffrent dans la brèche que leur ouvrent les Hessel et les Mélenchon. Ce phénomène ne concerne pas que la France. Pour la première fois depuis la chute du mur de Berlin, Margot Honecker, la veuve, exilée au Chili, du dernier satrape stalinien de la défunte RDA a accordé un long entretien à une chaine de télévision allemande. Cette dame, âgée aujourd’hui de 84 ans, saine de corps et d’esprit, s’étonne encore aujourd’hui que certains de ses concitoyens ait eu l’idée saugrenue de tenter, au péril de leur vie, de franchir le « mur de protection antifasciste » édifié par son défunt époux à Berlin « La question que nous nous sommes toujours posée, c’est: « pourquoi ont-ils pris ce risque ? » Ils n’avaient pas besoin de faire cela, pas besoin de franchir le Mur. C’est quand même dur de payer de sa vie une telle stupidité » explique-t-elle candidement. Et d’ajouter que si Honecker n’avait pas été lâchement abandonné par Mikhaïl Gorbatchev, la RDA aurait pu réaliser des grandes choses. Enfin, Margot Honecker, qui fut ministre de l’éducation de RDA de 1963 à 1989, et responsable de l’endoctrinement marxiste-léniniste des enfants dès la maternelle se plaint amèrement du montant « scandaleusement insuffisant » de la pension mensuelle de 1500 € (net d’impôts) que lui accorde le gouvernement de la RFA[3. N’ayant pas été condamné, car son procès a été suspendu en 1992 pour raisons de santé, Erich Honecker a bénéficié jusqu’à sa mort d’une pension versée par les autorités allemandes, comme à tous les anciens fonctionnaires est-allemands, à l’exception des membres de la police politique. Margot Honecker touche aujourd’hui la pension de réversion de son défunt époux.]. En Allemagne, ces propos ont provoqué un scandale. En France, ils sont passés inaperçus, sauf du Figaro. On aurait bien aimé entendre l’ami Jean-Luc à ce sujet.