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Sous le macho, le gentilhomme

Apparemment, à part Elizabeth Teissier, tout le monde redoutait les débordements de Dominique Strauss-Kahn. En revanche, personne ne pouvait prévoir les dommages collatéraux liés à ce viol présumé. Un notable marié à une riche héritière, ce qui est très utile pour se loger à Manhattan mais désastreux pour la libido, se lâche sur le room-service et les répercussions sont internationales, interraciales, inter-classes sociales et inter-femelles et mâles. On aura tout vu et tout entendu et il n’est pas juste que le bienheureux privé de médias depuis un mois soit épargné. Je vais donc proposer un petit rappel des faits.

Prenant comme un seul homme la défense de la victime, les Guinéens de New York sont descendus dans la rue pour rappeler que le corps de la femme africaine ou musulmane ou les deux est sacré et qu’en abuser entraîne le déshonneur. Pour la victime en tous cas. On est heureux de l’apprendre et je suis sûr que le New-Yorkais dérangé sous ses fenêtres et déjà émasculé par les efforts conjugués du puritanisme et du féminisme en a pris bonne note.

Il reste à aller porter le message dans les pays africains en guerre car il semble avoir échappé aux hommes qui règnent dans ces contrées, qu’ils appartiennent aux armées régulières ou aux forces rebelles. Les Guinéens éclairés du monde libre et civilisé s’honoreraient tentant de convaincre leurs compatriotes que les femmes sont les égales des hommes, ou encore leurs cousins du Congo, pays qui détient le record du monde de viols, juste avant la Suède. Sûrement à cause des Suédois.[access capability= »lire_inedits »]

En France, pendant qu’un comité de soutien à Nafissatou Diallo dénonçait le racisme et l’islamophobie du mâle blanc dominant et de ses amis (mais où ont-ils vu jouer ça ?), le peuple de gauche, qui se méfie des Césars comme des tribuns, est abasourdi et désemparé qu’on l’ait privé de son sauveur suprême. De Badinter à Jean-François Kahn[1. C’est injuste pour Jean-François Kahn qui, contrairement aux autres, a reconnu avoir dit une connerie sous l’emprise de son amitié pour Anne Sinclair, mais on ne peut tout de même pas le citer sans le nommer] et de Jack Lang à Bernard-Henri Lévy, les camarades de caste du lourdingue présumé criminel sont montés au créneau, expliquant que quand Dreyfus trousse la domestique, il n’y a pas mort d’homme et que ça ne mérite pas les menottes . J’aurais tendance à penser que le spectacle d’un délinquant menotté, même présumé, est plutôt rassurant. Ces sommités nous ont surtout démontré qu’on a beau être super-journaliste, super ex-ministre ou super-intello, quand on parle sans réfléchir et sans conseiller en communication, on est con comme tout le monde. Et ça aussi, c’est plutôt rassurant.

Un homme ça s’empêche. Même quand la tentation est proche de la torture

Hélas, ce n’est pas ce qu’ont compris les féministes. Ces femelles professionnelles sont désespérément silencieuses sur le machisme, le vrai, le dur, le tatoué, qui sévit dans certaines de nos banlieues. Mais depuis qu’elles croient, avec DSK, tenir une juste cause, on ne les arrête plus. Par je ne sais quel tour de passe-passe dont l’actualité est coutumière, et pour quelques bourdes de l’élite médiatisée, le peuple mâle s’est retrouvé tout entier inculpé, comme un vulgaire président qui ne sait pas se tenir. La collectivité masculine est accusée de rester sourde à l’exigence de parité en matière de tâches ménagères. Selon Caroline De Haas, qui « ose le féminisme » comme d’autres osent la mini-jupe ou le rose, et qui est de gauche car le macho est de droite, dans 80% des couples, les tâches ménagères sont encore effectuées par les femmes. Personne n’a pensé à mesurer le pourcentage de couples dans lesquels l’homme change la roue crevée pendant qu’il tombe des cordes ou corrige le mal-élevé qui a manqué de respect à madame parce que les gens normaux s’aiment, se complètent et se foutent de ces nouvelles ligues de vertu qui entendent régenter leurs petits arrangements entre amants.

Il m’aura quand même manqué dans ce torrent de bavardages consternant un petit hommage, un petit témoignage de reconnaissance, un petit merci et pourquoi pas un petit bravo. La chute vertigineuse du patron du FMI, numéro sept mondial sur l’échelle des VIP, (j’ai lu ça quelque part, ne me demandez pas ce que font les six premiers) et ex-futur président des Français, en dit long sur la puissance dévastatrice de la pulsion sexuelle masculine. Risquer de tout perdre pour un orgasme de quelques secondes relève moins de la psychiatrie ou de l’addiction que de la simple hétérosexualité et DSK n’est pas un malade, c’est un homme que plus rien n’arrête. Nous, les hommes civilisés, qui vivons avec des femmes libres et égales, sommes bien souvent soumis à une tentation proche de la torture. La tempête intérieure qui se lève à la vue de la violente douceur d’une courbe féminine et qui chaque fois nous renverse, demande des efforts constants pour être contenue. Cette bête qui vit dans nos entrailles et qui mord lorsque le parfum d’une femme la réveille est toujours sauvage, jamais domptée mais bien souvent maîtrisée, attendant le consentement d’une femme pour se déchainer. Et ce tourment qui ne nous laisse jamais en paix, et dont vous les femmes jouez parfois, nous vivons avec, pour le meilleur et pour le pire. Il est l’épreuve du gentilhomme. Un homme ça s’empêche et il faut reconnaitre que malgré sa force colossale, le monstre qui nous habite attend souvent son heure et votre bon plaisir.

Au lieu de ces injonctions culpabilisatrices et de ces entreprises féministes de castration, notre sang-froid mérite sûrement quelque récompense. Alors à vos bons cœurs mesdames.[/access]

Blanc en bleu, face aux Blacks

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Laurent Blanc avait l’air bien goguenard, ce samedi, en signant des autographes avant le match de gala que donnait au Parc des Princes l’équipe « France 98 » en l’honneur du jubilé de l’un de ses gardiens de l’époque, Bernard Lama.

Etait-ce en raison de la présence en « bleu », à ses côtés et sous son capitanat, de Lilian Thuram, qui l’a salement chargé dans la polémique dite des « quotas » ? Possible. Nombreux auront en effet regretté que Thuram, qui se pique d’être un intello, ait ajouté à la confusion dans cette affaire, confondant allègrement « race » et « nationalité », et faisant mine de ne pas comprendre qu’en souhaitant davantage de joueurs « petits et intelligents » dans nos centres de formation, le sélectionneur des Bleus songeait sans doute autant à Messi qu’à Pelé ou à Tigana – tous deux petits, intelligents et noirs de la tête aux crampons.

Mais peut-être Laurent Blanc avait-il un autre motif à sourire. Car à qui Zidane, Blanc et leurs coéquipiers étaient-ils opposés en ce samedi 11 juin ? Aux « Blacks Stars », une équipe délibérément cent pour cent noire et maghrébine. Sans doute assez mal à l’aise, Thuram a discrètement filé aux vestiaires au bout de quelques minutes. Dommage. Il n’aura pas eu le temps d’exiger, comme au soir de la victoire 3-0 sur le Brésil, une photo « avec les Blacks uniquement ». Et de s’entendre (comme jadis) répondre par Franck Leboeuf : « Non, mais Lilian, tu imagines l’inverse..? » Bref, voilà un jubilé qui restera comme le digne – et suffisamment grotesque ? – épilogue au « cauchemar » (Thuram dixit) des « quotas » au sein de la FFF.

Inventaire après héritage

Ce n’est pas vraiment une biographie. Ni un essai de sciences politiques. Finalement, Marine Le Pen, de Caroline Fourest et Fiammetta Venner, est un livre d’histoire.

Passionnant du point de vue factuel, cet ouvrage dense est une véritable plongée dans l’histoire personnelle de « Marine », dans l’histoire familiale du clan Le Pen, et dans l’histoire politique du Front national. Les deux auteurs entendent montrer qu’entre un père omniprésent et un réseau d’amitié pour le moins turbulent, Marine Le Pen serait prisonnière d’une nécessaire continuité. Mais leur thèse est davantage étayée par l’accumulation d’informations sur les coulisses du FN que par la déconstruction du « double discours » qu’elles prêtent à leur héroïne. Cette grille de lecture se révèle beaucoup moins efficace pour démontrer l’ancrage à l’extrême droite de l’héritière Le Pen qu’elle ne le fut pour démasquer la prétendue modération de Tariq Ramadan. Imprégnées d’une idéologie très « deuxième gauche », les deux journalistes, dont il ne s’agit nullement de contester l’honnêteté, pêchent par conformisme social-libéral.

Ainsi, les raisons du succès mariniste sont pudiquement tues tandis que les électeurs du Front national sont à peine évoqués. Tout juste apprend-on qu’ils ont « une pointe d’infantilisme dans le cœur », au détour d’un épilogue moralisateur qui gâche presque la lecture des 400 pages précédentes.

Au nom du père

Marine Le Pen est avant tout le récit du long passage de témoin entre le père et sa fille, dans le cadre d’un véritable « front familial », comme l’appellent tous ceux qui en ont claqué la porte, ou en ont été congédiés. Car la benjamine Le Pen a hérité d’un parti comme d’autres héritent de l’affaire familiale. Si « Marine » semble prête à repeindre la devanture, c’est pour faire fructifier le fonds de commerce. Pour cela, il lui faut réhabiliter le nom du père. Comme elle le raconte dans son autobiographie[1. Marine Le Pen, A contre-flots, Grancher, 2006], elle s’est toujours rangée de son côté dans les épreuves, en particulier lors de la scission du parti orchestrée par les mégrétistes. De cette longue proximité, résulte un véritable « contrat moral » qui interdit à l’héritière toute rupture véritable.

L’ouvrage est également une plongée au cœur du « nouveau » Front national. On y découvre un parti affaibli suite aux départs successifs de la vieille garde archéo : fascistes historiques, catholiques traditionalistes, gollnischiens claquent la porte ou sont « purgés ». Certains tournent le dos à une « gourgandine » trop légère, d’autres à une personnalité trop médiatique, donc adoubée par le « système ». De son côté, si elle pâtit du manque de cadres, Marine Le Pen profite du départ des caciques comme Bernard Antony, Karl Lang ou Roger Holeindre pour donner l’image d’un Front « dépoussiéré ». En laissant la panoplie de nostalgiques de tous poils s’exiler aux marges du FN, elle s’offre la possibilité d’apparaître un jour comme un juste milieu entre la droite classique et l’extrême droite la plus dure. Et espère faire oublier que ceux dont elle s’entoure aujourd’hui viennent de la frange nationale-radicale de l’extrême-droite. Qu’ils soient mégrétistes repentis, anciens « gudards » ou nationaux-révolutionnaires, ils ne sont pas les moins virulents.

« Laïcité à tête chercheuse »

L’ouvrage se poursuit sur une analyse de la rhétorique mariniste, ce discours « attrape-tout » fait d’emprunts multiples, et qui peine à trouver une cohérence.

La critique de « l’OPA sur la République et la laïcité » est franchement convaincante. Militantes laïques de longue date, Fourest et Venner montrent comment la référence réitérée à la laïcité, dont Marine le Pen se fait désormais la porte-parole inconditionnelle, est inédite pour un FN qui se prononça en 2004 contre la loi interdisant les signes religieux ostentatoires à l’école publique. Elles voient dans cette « laïcité à tête chercheuse visant uniquement l’islam » une réponse d’extrême droite à la montée d’un islam politique concurrent de l’intégrisme catholique. Au terme « islamisme », le FN préfère cependant « islamisation » qui suggère une invasion, voire une nouvelle forme d’« occupation ». Marine Le Pen, une femme moderne, est d’autant plus crédible dans le rôle de la pasionaria laïque qu’elle peut brandir le spectre de l’obscurantisme et la profonde misogynie, au demeurant bien réels, de l’islam radical.

La première faiblesse du livre réside dans l’analyse d’autres pans de la doxa mariniste, passée en revue de manière exhaustive. En cédant à leur tropisme sociétaliste, les auteurs nuisent à l’acuité de leur démonstration. Ainsi, le FN serait incontestablement d’extrême droite parce qu’il est – comble de l’horreur – nataliste, et qu’il n’envisage pas de « repeupler la Nation française en autorisant les homosexuels à adopter ou des couples à avoir recours à la gestation pour autrui ». Faut-il donc choisir entre la modernolâtrie ou l’infamie ? Faut-il se pâmer d’aise au moindre kiss-in, die-in, gay pride et autre surgeon de l’hyperfestivité revendicative sous peine d’être suspect d’appartenir à la catégorie des « phobes » ?

Autre faiblesse du livre, la déconstruction du discours économique. Pour contrer le caractère gauchisant de l’économisme mariniste, Caroline Fourest et Fiammetta Venner n’ont pas d’autre argument que le psittacisme caractéristique des sociaux-libéraux qui répètent en boucle « il n’y a pas d’autre politique possible ». La sortie de l’euro ferait donc forcément exploser le coût de la vie, gonfler la dette, condamnant les Français « au niveau de vie des Roumains ». Bref, un véritable naufrage façon Argentine 2002. On pourrait leur répondre qu’un retour au franc suivi d’une dévaluation réduirait les importations pour le plus grand bonheur des producteurs nationaux, qu’il doperait les exportations et le tourisme et que la possibilité retrouvée de monétiser la dette réduirait le poids de celle-ci. Hélas, les enquêtrices ont déjà tranché : « l’époque de la dynamique industrielle et du plein emploi est révolue ». Qu’on se le tienne pour dit : la désindustrialisation et le chômage, c’est pour toujours !

Condescendance bourgeoise

La conclusion de Marine Le Pen rappelle irrésistiblement la chronique dans laquelle Sophia Aram traitait les électeurs du Front national de « gros cons », ce qui avait au moins le mérite de ne pas prêter à l’ambigüité. Ni au rire, d’ailleurs.

Rien de si grossier chez Fourest et Venner, qui sont bien élevées. Mais derrière une volonté – que l’on espère sincère – de proposer des solutions, on sent poindre un zeste de condescendance bourgeoise. Pour elles, « voter Front national relève de la facilité ». « Ceux qui souhaitent se défouler peuvent faire du sport », proposent-elles fort sérieusement. Et dans un élan judéo-chrétien tout à fait inattendu consistant à chatouiller la mauvaise conscience pour obtenir l’abstinence et à agiter la peur du Diable pour dissuader les pêcheurs, elles plaident pour que l’on ne « déculpabilise » point les électeurs frontistes.

L’épilogue, qui nous invite également à « ne plus se servir des questions culturelles pour esquiver le débat économique et social », comme si l’un était exclusif de l’autre, révèle assez l’incapacité rémanente d’une certaine gauche à renouer avec le peuple et à prendre en compte ses « paniques morales »[2. Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin, Voyage au bout de la droite, Mille et Une Nuits, 2010]. Pourtant, comme le dit le politologue Laurent Bouvet, « les questions économiques et sociales, aussi cruciales soient-elles, ne sont en aucun cas détachables des questions d’identité au sens large. Parce qu’on ne peut fermer les yeux sur le rapport à la Nation ».

C’est donc sur une fausse note que s’achève ce Marine Le Pen pourtant bien parti. On le dévore, mais la conclusion en altère la digestion. Car enfin, si, comme le redoutent ses deux biographes, « Marine le Pen est dans nos vies pour quelques décennies », ne serait-il pas temps de se demander pourquoi ?

Marine Le Pen

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Ron Sexsmith, miracle pop

image : Ron Eldon Sexsmith

Dans un monde qui aurait miraculeusement cessé de marcher sur la tête – où les philosophes écriraient des livres avec de vrais morceaux de pensée au lieu d’amidonner leur chemise puis de dicter leur politique étrangère aux vieilles nations fatiguées ; où les gouvernants, ayant renoncé à débattre interminablement de la nécessité de débattre, auraient enfin assez de temps et de volonté pour gouverner ; où l’on ne pourrait pas se payer deux ou trois tableaux de Poussin pour le prix d’un homard gonflable ; dans un monde idéal, donc, Ron Sexsmith trônerait au firmament de la pop. Il serait aussi numéro un des ventes, comme à l’époque dorée des sixties où le bon goût et l’excellence musicale suffisaient à obtenir la faveur du public[1. Du public anglo-saxon au moins].

À la très basse époque où nous sommes condamnés à vivre, Ron Eldon Sexsmith sort ses disques dans l’indifférence générale. Ce silence fait de lui l’un des secrets les mieux gardés de la pop. Il a beau avoir été adoubé par ses pairs Paul McCartney, Elvis (Costello, pas le bellâtre bouffi permanenté à paillettes) et Bob Dylan, rien n’y fait. Les albums s’enchaînent, distillant la même pop délicate et inspirée avec une constance qui brave fièrement le désespoir. De disque en disque, les mêmes sentiments en demi-teinte exprimés par la même écriture subtilement mélancolique et charmeuse reviennent.[access capability= »lire_inedits »]

Cette fois[2. Long Player Late Bloomer, de Ron Sexsmith, un CD Cooking Vinyl], Ron paraît s’être lassé de l’anonymat et avoir décidé de mettre toutes les chances de son côté sans réduire son niveau d’exigence. Un son moins fragile, plus ample, parfois légèrement gonflé au service de chansons qui ne reculent pas devant le lyrisme (le refrain de My Love Shines) ou l’élan conquérant (le single Believe When I See It qui devrait caracoler en tête des hit-parades), se trouve discrètement boosté par une production musclée signée Bob Rock[3. Surtout connu pour avoir signé l’enveloppe sonore de plusieurs disques de Metallica, à l’opposé de l’univers de Sexsmith]. Tranchant avec l’habituelle ambiance automnale de ses disques, la pochette s’orne de teintes chaudes et bariolées, au milieu desquelles trône notre compère. Malgré ses 45 ans passés, ce dernier affiche toujours le même visage poupon avec un sourire triste en signe de timidité.

En bon popiste, Sexsmith préfère toujours véhiculer sa mélancolie par le biais de l’ironie (« Si tu vises à me rabaisser, si tu prétends me courber sous le poids de la culpabilité, tu ferais bien de prendre un ticket et de faire la queue », chante-t-il dans le très poétique Get In Line). La légèreté est ainsi le maître mot d’une œuvre qui ne prétend pas voir la vie en rose. Ron n’ignore rien de la duplicité des rapports humains et de la dureté du monde. Il ne cherche pas à les masquer (« Et pour ce qui est de la paix et de l’amour, j’y croirai quand je les verrai », entend-on dans Believe When I See It).

Sexsmith ne veut pas non plus abandonner sa capacité d’émerveillement là où d’autres renonceraient à la mission première de la musique. Celle-ci vise à réenchanter un monde désespéré par le sarcasme de la modernité. All You Need Is Love : la devise des Beatles ferait un parfait exergue pour l’œuvre de Ron Sexsmith tant elle nous donne le remords poignant de ne pas aimer davantage.[/access]

Long Player Late Bloomer

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Crise de rire

photo : Alliancefrançaise de Sabadell

Il y a deux sortes de poètes. Mystérieusement, en liaison directe avec les muses, certains ne font que retranscrire les images qui dansent dans leurs têtes. Plus laborieux, d’autres construisent des vers en se servant de leurs doigts pour en compter le nombre de pieds. Assurément, Frédéric Lordon appartient à la seconde catégorie.
Lordon n’est pas vraiment un poète. C’est un économiste, connu pour ses ouvrages stimulants sur l’application du conatus spinoziste aux sciences sociales (Capitalisme, désir et servitude. Marx et Spinoza, 2010), et son opposition aux dérives de la finance[1. En février dernier, dans le Monde diplomatique, il proposait la suppression pure et simple de la Bourse !].
Lassé de se répandre en articles obscurs et en livres peu vendus, Frédéric Lordon s’essaie à la comédie en vers pour diffuser son agacement. La « gestion » politique de la crise bancaire l’a courroucé, et il le fait savoir ! Sa colère a donné D’un retournement l’autre (2011), texte théâtral plutôt jubilatoire fustigeant les Diafoirus de la « phynance » et les Pères Ubu de l’interbancaire.

Si l’on pouvait craindre un message lourd comme du plomb, le style ironique de Lordon nous rassure. Ses alexandrins dénoncent les relations incestueuses entre finance et politique non sans railler l’arrogance des traders qui jonglent avec des produits financiers ultra-complexes.
Devant l’évidence de certaines « anomalies » de la crise, un profond malaise nous saisit. Ainsi des faibles contreparties exigées par l’Etat au sauvetage- sur deniers publics- des banques en difficulté. Certaines outrances de l’auteur irritent néanmoins, comme son acharnement à l’encontre des traders- qu’il qualifie de « morveux » et de « nuisibles » lorsqu’il ne les décrit pas comme des cocaïnomanes roulant en Maserati !). A fortiori, Lordon connait une sérieuse baisse de régime aux deux tiers de sa pièce, lorsqu’il introduit des arguments doctrinaux avec ses gros sabots.

La lecture de ce livre-ovni n’en reste pas moins un plaisir. Dans sa galerie de portraits, Frédéric Lordon manipule la satire réaliste avec beaucoup d’humour. Son personnage de premier ministre à l’allure de basset artésien aquaboniste fait immanquablement penser à François Fillon. Quant au Président de la République- qui envoie des SMS alors qu’on lui explique l’écroulement du système économique- son comportement adolescent rappelle qui vous savez. Complétant le tableau, les banquiers arrogants et jargonnant à souhait font penser aux médecins-bouffons de Molière.

Dans sa conclusion, l’auteur évoque le surgissement d’émeutes populaires. Voilà le fameux « retournement » du titre. Si l’auteur n’avait pas si bien illustré l’intolérable cynisme des banquiers d’opérette, un tel scénario ferait ricaner. Au final, l’ambition comique de la pièce sert le sérieux de son intrigue politico-financière. Lordon remplit son contrat, et de belle manière.

Du bon usage des aphorismes

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A propos d’un prévenu qui, dans une affaire de viol, plaiderait non coupable, dites : « On ne peut à la fois être sincère et le paraître. » Et s’il se décide à plaider coupable :  » Ce n’est pas que les hommes ne soient pas sincères. Ils changent de sincérité, voilà tout. « Au cas où l’on vous reprocherait votre piètre opinion de l’humanité, confessez avec Jules Renard : « C’est l’homme que je suis qui me rend misanthrope. » Et ajoutez : « D’ailleurs, nous sommes toujours deux, et c’est l’autre qui est le plus intéressant. »

Les aphorismes sont des clés pour ouvrir les psychismes, ainsi qu’une forme de judo mental pour déstabiliser votre interlocuteur. François Bott est un orfèvre en la matière et il les glisse avec son humeur vagabonde dans son : « Éloge des contraires » (éd. du Rocher. Cet admirateur de Fontenelle et de Joubert ne tolère les vérités que lorsqu’elles sont doubles.

Avec François Bott, la morale se dissipe comme par enchantement. Il sait que les pires monstres cachent des trésors de tendresse et que Landru lui-même, ce séducteur, était un meurtrier d’une délicatesse extrême.

Quand on pose à François Bott la question hamlétienne : « Être ou ne pas être ? « , il répond avec Cioran : « Ni l’un, ni l’autre ». La pire des déchéances pour lui serait d’être en accord avec lui-même. Rassurons-le : le voudrait-il qu’il ne le pourrait pas.

Cioran, exil et expiation

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image : siderevs

À ses débuts en France, Cioran était plus que minoritaire, tant sur le plan philosophique que politique. Tout juste lui reconnaissait-on la grâce d’un styliste dans la ligne des moralistes français, soit en l’ignorant, soit en le considérant comme un affreux réactionnaire. Il fallait être légèrement dérangé pour s’intéresser à ce Roumain que la rumeur décrivait comme un syphilitique ayant un peu trop fréquenté les bordels de Sibiu.

Personne ne se penchait sur son passé pour la bonne et simple raison que personne ne s’intéressait à lui. Il me raconta qu’à une question de son médecin sur sa profession, il répondit, contrairement à son habitude, « écrivain ». Le médecin lui demanda de surcroît − et non sans condescendance − s’il avait déjà publié. Cioran répliqua par l’affirmative. « Vous êtes méconnu… », conclut le médecin. Et Cioran de rectifier : « Non, je suis inconnu. » La gloire vint subitement et tardivement, comme pour Schopenhauer. Peu importe d’ailleurs, car la gloire n’est qu’une des formes de l’indifférence humaine.

On sait le peu d’estime que Cioran portait à l’être humain et on connaît ses ricanements devant les progrès de la civilisation. L’extinction de l’espèce, voilà le seul progrès qu’il concevait. On se réjouit qu’un esprit ait été assez audacieux et farceur pour pousser aussi loin le bouchon nihiliste.[access capability= »lire_inedits »]

Il aurait préféré être crucifié plutôt que de goûter une crème chantilly

Personne ne le surpassera dans cette discipline. Est-ce de la philosophie ? De la littérature ? Une forme inédite d’humour ? Sonne-t-il le glas d’une civilisation ? Il aimait l’idée que l’heure de la fermeture avait sonné dans les jardins d’Occident… mais cela ne l’empêchait pas d’arpenter les allées du Jardin du Luxembourg avec une vigueur peu commune, ni de consulter ses médecins pour le moindre bobo. Si le penseur était un virus dangereux, Cioran, lui, devenait un patient irréprochable. Il avait arrêté de fumer, ne touchait plus à l’alcool et se nourrissait de légumes bouillis. Cioran aurait préféré être crucifié plutôt que de goûter une crème Chantilly.

Lors de nos promenades nocturnes au Luxembourg, c’était un vrai jeu de massacre. Ses deux têtes de Turc étaient Teilhard de Chardin − le jésuite qui avait vu poindre l’Homme nouveau en Yougoslavie − et Jacques Lacan dont il avait suivi le séminaire et qu’il tenait pour un imposteur prétentieux. Il jugeait Derrida creux et ne portait à l’actif d’Althusser que l’étranglement de sa femme. Il se passionnait en revanche pour Freud et pour mon ami Thomas Szasz, le psychiatre libertaire que je lui avais fait découvrir. Sa curiosité ne connaissait de limites que pour le cinéma. Sa vue ayant décliné, il y avait renoncé. Il avait l’élégance de ne jamais évoquer les maux qui vous frappent immanquablement avec le passage du temps : Parkinson, Alzheimer, prostate et tutti quanti… Quant au suicide, il m’avoua un jour y avoir également renoncé. Il était trop vieux pour se tuer. Il regrettait de ne pas l’avoir fait plus jeune et savait qu’il paierait pour ce manquement à ses engagements. La facture fut salée. Il ne lui restait plus qu’à faire semblant d’être encore là, alors qu’il était déjà ailleurs.

Il avait rejoint la communauté des loups

La légende veut − et il n’est pas de grand homme sans légende − que, durant sa dernière année à l’hôpital Broca, Cioran ait tenté à plusieurs reprises de s’enfuir et que les infirmiers l’aient souvent retrouvé hagard, dans un couloir, hurlant comme un loup. Certes, il avait écrit dans De l’inconvénient d’être né qu’il n’existe pas de langage plus déchirant que le hurlement d’un loup. « Jamais je ne l’oublierai, ajoutait-il, et il me suffira à l’avenir, dans des moments de trop grande solitude, de me le rappeler distinctement pour avoir le sentiment d’appartenir à une communauté. » Cioran n’appartenait déjà plus à la communauté des humains, mais avait rejoint celle des loups. Les services secrets roumains tentèrent néanmoins de l’exfiltrer pour qu’il meure en Roumanie. En vain.

Dans Les Syllogismes de l’amertume, Cioran se demandait comment il perdrait la raison. Il trouvait cette question tonique et ajoutait que chacun devrait se la poser. La dernière soirée que j’ai passée avec lui, il était déjà absent. Lui toujours si vif, si enjoué, si paradoxal, écoutait sans entendre, regardait sans voir, tel un mannequin de paille, comme Peter Altenberg au café Central à Vienne. Eussé-je été un peu plus courageux, je l’aurais étranglé. Cinq interminables années de déchéance débutaient. Lui qui prônait l’extermination des vieux se trouvait sans défense dans la peau d’un vieillard dont l’esprit aurait émigré ailleurs, probablement dans ses livres. Exit Cioran, me dis-je au terme de cette soirée lugubre. Nous n’étions plus dans le chic macabre, mais dans l’antichambre de la mort.

Exil et expiation : la condition humaine se résume à ces deux termes. L’exil, Cioran l’a connu dans son destin d’apatride. L’expiation est la clef de son œuvre. Elle lui donne sa dimension tragique[1. Au-delà du caractère humoristique de l’œuvre de Cioran, qui le classe entre Woody Allen et Sacha Guitry dans les dictionnaires des citations]. Ce vandale des Carpates, ce thuriféraire de Hitler, ce zélote du néant, cet amoureux du mot, cet ami si fidèle allait capituler face aux quatre A : amnésie, apraxie, aphasie, agnosie qui signent l’Alzheimer. Sans doute eût-il préféré l’ataraxie, lui qui prônait trois remèdes au cafard : rester sous la couette en écoutant du fado, se plonger dans un dictionnaire ou un traité de grammaire, se promener dans un cimetière.

Peu importe les remèdes. Comme nous tous, il se sera trémoussé pendant quelques années dans un univers absurde, polissant de surcroît quelques formules qui resteront comme autant de fragments d’éternité.[/access]

Oeuvres

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Giraud, réveille-toi, ils sont devenus fous !

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image : sexyi (Flicker)

Ce gonze-là, il était marle comme tout. On racontait que son chibre tenait plus du mât de cocagne que du colibri et qu’il ne pouvait pas passer une journée sans se dégourdir la braguette. Il avait des coliques bâtonneuses, toujours au garde-à-vous, pire qu’un président du FMI. On aurait dit une maladie.

Comme il n’était pas du genre à se coller un rassis ou à jouer à la bataille de jésuite, il fallait qu’il trouve sa ration de gardons. Au minimum, lorsqu’il avait trop trainé avec ses potes gigolpinces ou essayeurs dans des maisons d’abattage, il se faisait défromager le minaret par une nuiteuse de permanence au bobinard.

Un jour, lui vint le désir d’amours (presque) honnêtes. Il eut envie d’un mariage à la détrempe avec une morue d’eau douce pas encore trop usée. Il la trouva, ou plutôt crut l’avoir trouvée. Hélas, au bout de deux mois, elle avait la devanture gondolée et se retrouvait avec plein de crabes de calcif et d’autres écrevisses de mer sur l’écouvillon. Ca lui apprendra à avoir les premiers rêves de cave venu avec une nichonneuse plombée ne cherchant qu’à se faire greluchonner.

Obscène, vous avez dit obscène ?

Si quelques aspects de ce conte moral vous ont échappé, il faut vous procurer L’Argot d’Eros de Robert Giraud, opportunément réédité ces jours-ci par La Table Ronde dans sa collection de poche La petite vermillon. Nous avions déjà parlé de Robert Giraud (1921-1997) à l’occasion d’une jolie biographie écrite par Olivier Bailly.

Copain de Blondin et Doisneau, témoin irremplaçable de la vie bistrotière du Paris d’après guerre, il s’est révélé un remarquable lexicographe des marges. Giraud se montre un spécialiste de l’argot dont il a recensé les plus pittoresques dérives dans deux domaines essentiels : les excès de boisson et les écarts de l’amour.

On appréciera deux choses dans cet Argot d’Eros : la richesse des exemples et une réflexion profonde sur l’obscénité. Le lecteur y retrouve en effet un corpus de citations dont la litanie forme une histoire littéraire aimablement subversive. Ce panthéon recouvre les grands noms des années cinquante comme Alphonse Boudard, Ange Bastiani alias Maurice Raphaël ou René Fallet, des auteurs fin de siècle comme Jean Lorrain, Aristide Bruant et Verlaine, sans compter un important contingent d’écrivains du XVIIIème siècle, cet âge d’or du libertinage heureux des Casanova, Mirabeau ou Andréa de Nerciat.

Au-delà de son érudition, cet Argot d’Eros nous invite à réfléchir sur la nature de l’obscénité contemporaine. Au cas où vous en doutiez, le déballage de ces dernières semaines illustre la tendance du puritain à exposer publiquement chez les autres ce qu’il refoule chez lui. Après les affaires DSK et Tron, la lecture de Giraud rappelle finalement qu’il est beaucoup plus malsain et indécent d’évoquer des traces d’ADN dans un Sofitel new-yorkais que de déclarer avec Thérèse philosophe : « Je saisis alors sans hésiter la flèche, qui, jusqu’alors, m’avait paru si redoutable et je la plaçai moi-même à l’embouchure qu’elle menaçait. »

L'argot d'Éros

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Je me souviens de Mladic à Srebrenica

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Je me souviens qu’au moment d’empêcher Mladic de marcher sur Srebrenica, les avions de l’OTAN ont dû repartir à la base à cause d’un nuage trop épais qui barrait malencontreusement leur visibilité. Je me souviens que des civils ont fui dans les collines, et que, pour les attirer, les hommes de Mladic se sont déguisés en Casques bleus. Je me souviens des atrocités de Mladic, mais je me souviens aussi de ce nuage.

Je me souviens que les civils ont appelé à l’aide. Je me souviens que les autorités militaires n’ont rien pu faire. Je me souviens que le haut commandement n’a pas bien compris le message désespéré des Casques bleu néerlandais restés sur place, parce que le fax était malencontreusement resté coincé dans la machine. Je me souviens des atrocités de Mladic, mais je me souviens aussi de ce fax.

Je me souviens de nos diplomates en Bosnie et je comprends mieux l’expression « tourner la page».
Je me souviens qu’une journaliste n’avait pas compris mon scepticisme à l’égard du Tribunal Pénal International. Pourtant j’aime la justice, moi aussi. L’idée d’un Tribunal où l’on jugerait les criminels de guerre a quelque chose de séduisant : comment pourrait-il en être autrement ? Mais je me souviens de la justice tranquille des vainqueurs et je me souviens surtout de la pensée 554 de Pascal.

Bien que l’arrestation du général Mladic soit fêtée comme une bonne nouvelle, bien que les Européens s’en frottent les mains et que les journalistes aient l’air contents de ce qu’ils appellent un symbole, je n’arrive pas à oublier le nuage de Srebrenica.

Des plombiers polonais ? Oh oui !

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photo : eyesore9 (Flicker)

« Nous sommes prêts à embaucher tout travailleur qualifié, même parmi ceux qui ne parlent pas l’allemand. Il nous faut également n’importe quelle quantité d’infirmières et plus on en trouvera, mieux ce sera ! » Cette petite phrase a été prononcée, début avril, par un responsable de l’entreprise allemande de ressources humaines Personal Service, dans la ville frontalière de Nysa, en Silésie, où se tenait la Foire internationale du travail. L’événement a attiré près de 3 000 visiteurs, Polonais en recherche d’emploi ou employeurs allemands en manque désespéré de main-d’oeuvre. Plus de 1 000 personnes recrutées à Nysa travaillent déjà, en toute légalité, de l’autre côté de la frontière. Car depuis le 1er mai, les marchés du travail de l’Allemagne, de l’Autriche et de la Suisse sont ouverts aux ressortissants des dix pays intégrés le plus
récemment à l’Union européenne[1. Contrairement aux autres pays de l’Union, l’Allemagne, l’Autriche et la Suisse − qui honore la majorité des directives européennes bien qu’elle ne soit pas de la famille − ont appliqué la période de transition maximale de sept ans avant de permettre aux Polonais, Tchèques ou Hongrois de cueillir des fraises en Basse-Rhénanie ou de soigner les dents des Berlinois]. Lors de l’élargissement, en mai 2004, seules la Grande-Bretagne, l’Irlande et la Suède n’ont posé aucune restriction à l’emploi des nouveaux venus. À ce stade, il est encore difficile d’apprécier les conséquences de ce choix.[access capability= »lire_inedits »]

L’immigration, une chance pour l’Europe ?

Si le borough (district) de Westminster a dû recourir au service de quelques interprètes et mobiliser des policiers supplémentaires de la Metropolitan Force pour maîtriser les gangs de SDF polonais, le ministère britannique de l’Intérieur évalue à environ 15 % la contribution des immigrés est-européens, dont près de 2 millions de travailleurs polonais, à la croissance économique du pays – ce qui, pour la période 2004-2009, correspond à la contribution nette du pays au budget européen. Ni plus ni moins. À en croire le National Institute of Economic and Social Research, « si les Allemands avaient ouvert leur marché du travail au même moment que les Britanniques, leur PIB aurait pu augmenter de 0,5 % ». Bien sûr, cela ne prouve nullement que l’ouverture tardive du marché allemand aura des effets comparables.

En théorie, quelque 50 millions d’Européens de l’Est sont désormais autorisés à postuler à n’importe quel poste en Allemagne mais, selon l’Institut allemand du marché du travail de Nuremberg, on nais ? Oh oui ! On devrait enregistrer 140 000 candidatures par an. Pour sa part, Krystyna Iglicka, experte polonaise en immigration, avance le chiffre de 1 million, estimant qu’une grande partie des 400 000 clandestins travaillant comme saisonniers devraient profiter des nouvelles dispositions pour s’établir définitivement de l’autre côté de la frontière Oder-Neisse.

Alors que l’économie allemande semble recouvrer la santé et que l’OCDE anticipe un écart de 25 % entre entrants et sortants sur le marché du travail, ces prévisions ne suscitent pas d’inquiétude, même chez les adversaires les plus résolus de l’immigration, comme le chef de la CSU bavaroise Horst Seehofer. Avec une croissance annoncée de 3,4 % pour l’année 2011, les entrepreneurs allemands multiplient les appels au secours pour recruter du personnel qualifié. Ainsi, la toute-puissante Association fédérale pour la technologie de l’information, des télécommunications et des nouveaux médias estime que 28 000 postes, dans le domaine du hightech, resteraient désespérément vacants.

L’ennui, c’est qu’on ne résoudra pas ce problème en faisant appel aux chômeurs de longue durée, comme l’a proposé Angela Merkel en réponse à la demande de Horst Seehofer de stopper net l’immigration venant de « cultures étrangères ». Après les houleux débats sur le « multikulti », nombre d’hommes politiques allemands sont favorables à une « préférence européenne » qui ne dit pas son nom. Dans Der Spiegel, Krystyna Iglicka appelle un chat un chat : « Les Polonais et les ressortissants du reste des pays de l’Europe de l’Est peuvent s’assimiler beaucoup plus facilement que les immigrés des autres groupes ethniques. Après tout, ils ont des origines chrétiennes et ne suscitent pas autant d’appréhension que, disons, les Africains ou les Pakistanais. »

Bataille globale pour la main d’oeuvre

Seulement voilà : une partie des Polonais hautement qualifiés n’a pas attendu le bon plaisir allemand pour s’exiler en Irlande ou en Grande-Bretagne. Or, les démographes estiment que, pour maintenir sa croissance à un niveau de 2 à 3 %, l’Allemagne va avoir besoin de 300 000 travailleurs étrangers par an. Si l’on met de côté leurs origines chrétiennes et leurs valises en carton, avec quel bagage les nouveaux immigrés polonais arriveront-ils en Allemagne ? D’après les chercheurs de l’Institut des affaires publiques de Varsovie, les Allemands doivent s’attendre à accueillir deux genres de Polonais : les premiers, ouvriers spécialisés dans le bâtiment, la plomberie, la maçonnerie ou la rénovation ne parleront pas l’allemand et connaîtront donc des difficultés d’adaptation aux conditions de travail et de vie locales, ce qui ne devrait pas contribuer à faire reculer le stéréotype, largement répandu outre-Rhin, de la « polnische Wirtschaft »[2. En allemand, expression qui signifie « économie polonaise »] ; le second groupe sera composé d’étudiants en fin de parcours universitaire et de diplômés de fraîche date. En l’absence de réelles perspectives d’avenir en Pologne, 60 % de ces jeunes gens éduqués, ambitieux et polyglottes se déclarent fermement décidés à s’établir à l’étranger. De quoi rassurer les patrons de Siemens ou de Deutsche Telekom et désespérer les dirigeants de l’économie polonaise.

Le maire de Nysa cache mal son embarras face au succès incontestable de la Foire internationale du travail organisée dans sa ville : « C’est bien qu’ils trouvent enfin le travail qui correspond à leurs qualifications. Mais que se passera-t-il si tous nos jeunes éduqués partent ailleurs ? 30 % de nos chômeurs ont moins de 25 ans ! » Pour autant, la panique n’est pas de mise. Mieux vaut la Pologne à ce que certains spécialistes
appellent la « bataille globale pour la maind’oeuvre ». L’Université de Wroclaw a ainsi ouvert ses portes à 500 étudiants ukrainiens, biélorusses et moldaves. « Nous devrions dès à présent penser à comment les retenir en Pologne une fois leur diplôme en poche ! », prévient, tout à fait sérieusement, Krystyna Iglicka. Faute de trouver les solutions pour retenir les Ukrainiens, il sera toujours temps de faire appel aux Chinois, même s’ils ne peuvent se targuer d’avoir des racines chrétiennes.[/access]

Sous le macho, le gentilhomme

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Apparemment, à part Elizabeth Teissier, tout le monde redoutait les débordements de Dominique Strauss-Kahn. En revanche, personne ne pouvait prévoir les dommages collatéraux liés à ce viol présumé. Un notable marié à une riche héritière, ce qui est très utile pour se loger à Manhattan mais désastreux pour la libido, se lâche sur le room-service et les répercussions sont internationales, interraciales, inter-classes sociales et inter-femelles et mâles. On aura tout vu et tout entendu et il n’est pas juste que le bienheureux privé de médias depuis un mois soit épargné. Je vais donc proposer un petit rappel des faits.

Prenant comme un seul homme la défense de la victime, les Guinéens de New York sont descendus dans la rue pour rappeler que le corps de la femme africaine ou musulmane ou les deux est sacré et qu’en abuser entraîne le déshonneur. Pour la victime en tous cas. On est heureux de l’apprendre et je suis sûr que le New-Yorkais dérangé sous ses fenêtres et déjà émasculé par les efforts conjugués du puritanisme et du féminisme en a pris bonne note.

Il reste à aller porter le message dans les pays africains en guerre car il semble avoir échappé aux hommes qui règnent dans ces contrées, qu’ils appartiennent aux armées régulières ou aux forces rebelles. Les Guinéens éclairés du monde libre et civilisé s’honoreraient tentant de convaincre leurs compatriotes que les femmes sont les égales des hommes, ou encore leurs cousins du Congo, pays qui détient le record du monde de viols, juste avant la Suède. Sûrement à cause des Suédois.[access capability= »lire_inedits »]

En France, pendant qu’un comité de soutien à Nafissatou Diallo dénonçait le racisme et l’islamophobie du mâle blanc dominant et de ses amis (mais où ont-ils vu jouer ça ?), le peuple de gauche, qui se méfie des Césars comme des tribuns, est abasourdi et désemparé qu’on l’ait privé de son sauveur suprême. De Badinter à Jean-François Kahn[1. C’est injuste pour Jean-François Kahn qui, contrairement aux autres, a reconnu avoir dit une connerie sous l’emprise de son amitié pour Anne Sinclair, mais on ne peut tout de même pas le citer sans le nommer] et de Jack Lang à Bernard-Henri Lévy, les camarades de caste du lourdingue présumé criminel sont montés au créneau, expliquant que quand Dreyfus trousse la domestique, il n’y a pas mort d’homme et que ça ne mérite pas les menottes . J’aurais tendance à penser que le spectacle d’un délinquant menotté, même présumé, est plutôt rassurant. Ces sommités nous ont surtout démontré qu’on a beau être super-journaliste, super ex-ministre ou super-intello, quand on parle sans réfléchir et sans conseiller en communication, on est con comme tout le monde. Et ça aussi, c’est plutôt rassurant.

Un homme ça s’empêche. Même quand la tentation est proche de la torture

Hélas, ce n’est pas ce qu’ont compris les féministes. Ces femelles professionnelles sont désespérément silencieuses sur le machisme, le vrai, le dur, le tatoué, qui sévit dans certaines de nos banlieues. Mais depuis qu’elles croient, avec DSK, tenir une juste cause, on ne les arrête plus. Par je ne sais quel tour de passe-passe dont l’actualité est coutumière, et pour quelques bourdes de l’élite médiatisée, le peuple mâle s’est retrouvé tout entier inculpé, comme un vulgaire président qui ne sait pas se tenir. La collectivité masculine est accusée de rester sourde à l’exigence de parité en matière de tâches ménagères. Selon Caroline De Haas, qui « ose le féminisme » comme d’autres osent la mini-jupe ou le rose, et qui est de gauche car le macho est de droite, dans 80% des couples, les tâches ménagères sont encore effectuées par les femmes. Personne n’a pensé à mesurer le pourcentage de couples dans lesquels l’homme change la roue crevée pendant qu’il tombe des cordes ou corrige le mal-élevé qui a manqué de respect à madame parce que les gens normaux s’aiment, se complètent et se foutent de ces nouvelles ligues de vertu qui entendent régenter leurs petits arrangements entre amants.

Il m’aura quand même manqué dans ce torrent de bavardages consternant un petit hommage, un petit témoignage de reconnaissance, un petit merci et pourquoi pas un petit bravo. La chute vertigineuse du patron du FMI, numéro sept mondial sur l’échelle des VIP, (j’ai lu ça quelque part, ne me demandez pas ce que font les six premiers) et ex-futur président des Français, en dit long sur la puissance dévastatrice de la pulsion sexuelle masculine. Risquer de tout perdre pour un orgasme de quelques secondes relève moins de la psychiatrie ou de l’addiction que de la simple hétérosexualité et DSK n’est pas un malade, c’est un homme que plus rien n’arrête. Nous, les hommes civilisés, qui vivons avec des femmes libres et égales, sommes bien souvent soumis à une tentation proche de la torture. La tempête intérieure qui se lève à la vue de la violente douceur d’une courbe féminine et qui chaque fois nous renverse, demande des efforts constants pour être contenue. Cette bête qui vit dans nos entrailles et qui mord lorsque le parfum d’une femme la réveille est toujours sauvage, jamais domptée mais bien souvent maîtrisée, attendant le consentement d’une femme pour se déchainer. Et ce tourment qui ne nous laisse jamais en paix, et dont vous les femmes jouez parfois, nous vivons avec, pour le meilleur et pour le pire. Il est l’épreuve du gentilhomme. Un homme ça s’empêche et il faut reconnaitre que malgré sa force colossale, le monstre qui nous habite attend souvent son heure et votre bon plaisir.

Au lieu de ces injonctions culpabilisatrices et de ces entreprises féministes de castration, notre sang-froid mérite sûrement quelque récompense. Alors à vos bons cœurs mesdames.[/access]

Blanc en bleu, face aux Blacks

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Laurent Blanc avait l’air bien goguenard, ce samedi, en signant des autographes avant le match de gala que donnait au Parc des Princes l’équipe « France 98 » en l’honneur du jubilé de l’un de ses gardiens de l’époque, Bernard Lama.

Etait-ce en raison de la présence en « bleu », à ses côtés et sous son capitanat, de Lilian Thuram, qui l’a salement chargé dans la polémique dite des « quotas » ? Possible. Nombreux auront en effet regretté que Thuram, qui se pique d’être un intello, ait ajouté à la confusion dans cette affaire, confondant allègrement « race » et « nationalité », et faisant mine de ne pas comprendre qu’en souhaitant davantage de joueurs « petits et intelligents » dans nos centres de formation, le sélectionneur des Bleus songeait sans doute autant à Messi qu’à Pelé ou à Tigana – tous deux petits, intelligents et noirs de la tête aux crampons.

Mais peut-être Laurent Blanc avait-il un autre motif à sourire. Car à qui Zidane, Blanc et leurs coéquipiers étaient-ils opposés en ce samedi 11 juin ? Aux « Blacks Stars », une équipe délibérément cent pour cent noire et maghrébine. Sans doute assez mal à l’aise, Thuram a discrètement filé aux vestiaires au bout de quelques minutes. Dommage. Il n’aura pas eu le temps d’exiger, comme au soir de la victoire 3-0 sur le Brésil, une photo « avec les Blacks uniquement ». Et de s’entendre (comme jadis) répondre par Franck Leboeuf : « Non, mais Lilian, tu imagines l’inverse..? » Bref, voilà un jubilé qui restera comme le digne – et suffisamment grotesque ? – épilogue au « cauchemar » (Thuram dixit) des « quotas » au sein de la FFF.

Inventaire après héritage

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Ce n’est pas vraiment une biographie. Ni un essai de sciences politiques. Finalement, Marine Le Pen, de Caroline Fourest et Fiammetta Venner, est un livre d’histoire.

Passionnant du point de vue factuel, cet ouvrage dense est une véritable plongée dans l’histoire personnelle de « Marine », dans l’histoire familiale du clan Le Pen, et dans l’histoire politique du Front national. Les deux auteurs entendent montrer qu’entre un père omniprésent et un réseau d’amitié pour le moins turbulent, Marine Le Pen serait prisonnière d’une nécessaire continuité. Mais leur thèse est davantage étayée par l’accumulation d’informations sur les coulisses du FN que par la déconstruction du « double discours » qu’elles prêtent à leur héroïne. Cette grille de lecture se révèle beaucoup moins efficace pour démontrer l’ancrage à l’extrême droite de l’héritière Le Pen qu’elle ne le fut pour démasquer la prétendue modération de Tariq Ramadan. Imprégnées d’une idéologie très « deuxième gauche », les deux journalistes, dont il ne s’agit nullement de contester l’honnêteté, pêchent par conformisme social-libéral.

Ainsi, les raisons du succès mariniste sont pudiquement tues tandis que les électeurs du Front national sont à peine évoqués. Tout juste apprend-on qu’ils ont « une pointe d’infantilisme dans le cœur », au détour d’un épilogue moralisateur qui gâche presque la lecture des 400 pages précédentes.

Au nom du père

Marine Le Pen est avant tout le récit du long passage de témoin entre le père et sa fille, dans le cadre d’un véritable « front familial », comme l’appellent tous ceux qui en ont claqué la porte, ou en ont été congédiés. Car la benjamine Le Pen a hérité d’un parti comme d’autres héritent de l’affaire familiale. Si « Marine » semble prête à repeindre la devanture, c’est pour faire fructifier le fonds de commerce. Pour cela, il lui faut réhabiliter le nom du père. Comme elle le raconte dans son autobiographie[1. Marine Le Pen, A contre-flots, Grancher, 2006], elle s’est toujours rangée de son côté dans les épreuves, en particulier lors de la scission du parti orchestrée par les mégrétistes. De cette longue proximité, résulte un véritable « contrat moral » qui interdit à l’héritière toute rupture véritable.

L’ouvrage est également une plongée au cœur du « nouveau » Front national. On y découvre un parti affaibli suite aux départs successifs de la vieille garde archéo : fascistes historiques, catholiques traditionalistes, gollnischiens claquent la porte ou sont « purgés ». Certains tournent le dos à une « gourgandine » trop légère, d’autres à une personnalité trop médiatique, donc adoubée par le « système ». De son côté, si elle pâtit du manque de cadres, Marine Le Pen profite du départ des caciques comme Bernard Antony, Karl Lang ou Roger Holeindre pour donner l’image d’un Front « dépoussiéré ». En laissant la panoplie de nostalgiques de tous poils s’exiler aux marges du FN, elle s’offre la possibilité d’apparaître un jour comme un juste milieu entre la droite classique et l’extrême droite la plus dure. Et espère faire oublier que ceux dont elle s’entoure aujourd’hui viennent de la frange nationale-radicale de l’extrême-droite. Qu’ils soient mégrétistes repentis, anciens « gudards » ou nationaux-révolutionnaires, ils ne sont pas les moins virulents.

« Laïcité à tête chercheuse »

L’ouvrage se poursuit sur une analyse de la rhétorique mariniste, ce discours « attrape-tout » fait d’emprunts multiples, et qui peine à trouver une cohérence.

La critique de « l’OPA sur la République et la laïcité » est franchement convaincante. Militantes laïques de longue date, Fourest et Venner montrent comment la référence réitérée à la laïcité, dont Marine le Pen se fait désormais la porte-parole inconditionnelle, est inédite pour un FN qui se prononça en 2004 contre la loi interdisant les signes religieux ostentatoires à l’école publique. Elles voient dans cette « laïcité à tête chercheuse visant uniquement l’islam » une réponse d’extrême droite à la montée d’un islam politique concurrent de l’intégrisme catholique. Au terme « islamisme », le FN préfère cependant « islamisation » qui suggère une invasion, voire une nouvelle forme d’« occupation ». Marine Le Pen, une femme moderne, est d’autant plus crédible dans le rôle de la pasionaria laïque qu’elle peut brandir le spectre de l’obscurantisme et la profonde misogynie, au demeurant bien réels, de l’islam radical.

La première faiblesse du livre réside dans l’analyse d’autres pans de la doxa mariniste, passée en revue de manière exhaustive. En cédant à leur tropisme sociétaliste, les auteurs nuisent à l’acuité de leur démonstration. Ainsi, le FN serait incontestablement d’extrême droite parce qu’il est – comble de l’horreur – nataliste, et qu’il n’envisage pas de « repeupler la Nation française en autorisant les homosexuels à adopter ou des couples à avoir recours à la gestation pour autrui ». Faut-il donc choisir entre la modernolâtrie ou l’infamie ? Faut-il se pâmer d’aise au moindre kiss-in, die-in, gay pride et autre surgeon de l’hyperfestivité revendicative sous peine d’être suspect d’appartenir à la catégorie des « phobes » ?

Autre faiblesse du livre, la déconstruction du discours économique. Pour contrer le caractère gauchisant de l’économisme mariniste, Caroline Fourest et Fiammetta Venner n’ont pas d’autre argument que le psittacisme caractéristique des sociaux-libéraux qui répètent en boucle « il n’y a pas d’autre politique possible ». La sortie de l’euro ferait donc forcément exploser le coût de la vie, gonfler la dette, condamnant les Français « au niveau de vie des Roumains ». Bref, un véritable naufrage façon Argentine 2002. On pourrait leur répondre qu’un retour au franc suivi d’une dévaluation réduirait les importations pour le plus grand bonheur des producteurs nationaux, qu’il doperait les exportations et le tourisme et que la possibilité retrouvée de monétiser la dette réduirait le poids de celle-ci. Hélas, les enquêtrices ont déjà tranché : « l’époque de la dynamique industrielle et du plein emploi est révolue ». Qu’on se le tienne pour dit : la désindustrialisation et le chômage, c’est pour toujours !

Condescendance bourgeoise

La conclusion de Marine Le Pen rappelle irrésistiblement la chronique dans laquelle Sophia Aram traitait les électeurs du Front national de « gros cons », ce qui avait au moins le mérite de ne pas prêter à l’ambigüité. Ni au rire, d’ailleurs.

Rien de si grossier chez Fourest et Venner, qui sont bien élevées. Mais derrière une volonté – que l’on espère sincère – de proposer des solutions, on sent poindre un zeste de condescendance bourgeoise. Pour elles, « voter Front national relève de la facilité ». « Ceux qui souhaitent se défouler peuvent faire du sport », proposent-elles fort sérieusement. Et dans un élan judéo-chrétien tout à fait inattendu consistant à chatouiller la mauvaise conscience pour obtenir l’abstinence et à agiter la peur du Diable pour dissuader les pêcheurs, elles plaident pour que l’on ne « déculpabilise » point les électeurs frontistes.

L’épilogue, qui nous invite également à « ne plus se servir des questions culturelles pour esquiver le débat économique et social », comme si l’un était exclusif de l’autre, révèle assez l’incapacité rémanente d’une certaine gauche à renouer avec le peuple et à prendre en compte ses « paniques morales »[2. Gaël Brustier et Jean-Philippe Huelin, Voyage au bout de la droite, Mille et Une Nuits, 2010]. Pourtant, comme le dit le politologue Laurent Bouvet, « les questions économiques et sociales, aussi cruciales soient-elles, ne sont en aucun cas détachables des questions d’identité au sens large. Parce qu’on ne peut fermer les yeux sur le rapport à la Nation ».

C’est donc sur une fausse note que s’achève ce Marine Le Pen pourtant bien parti. On le dévore, mais la conclusion en altère la digestion. Car enfin, si, comme le redoutent ses deux biographes, « Marine le Pen est dans nos vies pour quelques décennies », ne serait-il pas temps de se demander pourquoi ?

Marine Le Pen

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Ron Sexsmith, miracle pop

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image : Ron Eldon Sexsmith

Dans un monde qui aurait miraculeusement cessé de marcher sur la tête – où les philosophes écriraient des livres avec de vrais morceaux de pensée au lieu d’amidonner leur chemise puis de dicter leur politique étrangère aux vieilles nations fatiguées ; où les gouvernants, ayant renoncé à débattre interminablement de la nécessité de débattre, auraient enfin assez de temps et de volonté pour gouverner ; où l’on ne pourrait pas se payer deux ou trois tableaux de Poussin pour le prix d’un homard gonflable ; dans un monde idéal, donc, Ron Sexsmith trônerait au firmament de la pop. Il serait aussi numéro un des ventes, comme à l’époque dorée des sixties où le bon goût et l’excellence musicale suffisaient à obtenir la faveur du public[1. Du public anglo-saxon au moins].

À la très basse époque où nous sommes condamnés à vivre, Ron Eldon Sexsmith sort ses disques dans l’indifférence générale. Ce silence fait de lui l’un des secrets les mieux gardés de la pop. Il a beau avoir été adoubé par ses pairs Paul McCartney, Elvis (Costello, pas le bellâtre bouffi permanenté à paillettes) et Bob Dylan, rien n’y fait. Les albums s’enchaînent, distillant la même pop délicate et inspirée avec une constance qui brave fièrement le désespoir. De disque en disque, les mêmes sentiments en demi-teinte exprimés par la même écriture subtilement mélancolique et charmeuse reviennent.[access capability= »lire_inedits »]

Cette fois[2. Long Player Late Bloomer, de Ron Sexsmith, un CD Cooking Vinyl], Ron paraît s’être lassé de l’anonymat et avoir décidé de mettre toutes les chances de son côté sans réduire son niveau d’exigence. Un son moins fragile, plus ample, parfois légèrement gonflé au service de chansons qui ne reculent pas devant le lyrisme (le refrain de My Love Shines) ou l’élan conquérant (le single Believe When I See It qui devrait caracoler en tête des hit-parades), se trouve discrètement boosté par une production musclée signée Bob Rock[3. Surtout connu pour avoir signé l’enveloppe sonore de plusieurs disques de Metallica, à l’opposé de l’univers de Sexsmith]. Tranchant avec l’habituelle ambiance automnale de ses disques, la pochette s’orne de teintes chaudes et bariolées, au milieu desquelles trône notre compère. Malgré ses 45 ans passés, ce dernier affiche toujours le même visage poupon avec un sourire triste en signe de timidité.

En bon popiste, Sexsmith préfère toujours véhiculer sa mélancolie par le biais de l’ironie (« Si tu vises à me rabaisser, si tu prétends me courber sous le poids de la culpabilité, tu ferais bien de prendre un ticket et de faire la queue », chante-t-il dans le très poétique Get In Line). La légèreté est ainsi le maître mot d’une œuvre qui ne prétend pas voir la vie en rose. Ron n’ignore rien de la duplicité des rapports humains et de la dureté du monde. Il ne cherche pas à les masquer (« Et pour ce qui est de la paix et de l’amour, j’y croirai quand je les verrai », entend-on dans Believe When I See It).

Sexsmith ne veut pas non plus abandonner sa capacité d’émerveillement là où d’autres renonceraient à la mission première de la musique. Celle-ci vise à réenchanter un monde désespéré par le sarcasme de la modernité. All You Need Is Love : la devise des Beatles ferait un parfait exergue pour l’œuvre de Ron Sexsmith tant elle nous donne le remords poignant de ne pas aimer davantage.[/access]

Long Player Late Bloomer

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Crise de rire

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photo : Alliancefrançaise de Sabadell

Il y a deux sortes de poètes. Mystérieusement, en liaison directe avec les muses, certains ne font que retranscrire les images qui dansent dans leurs têtes. Plus laborieux, d’autres construisent des vers en se servant de leurs doigts pour en compter le nombre de pieds. Assurément, Frédéric Lordon appartient à la seconde catégorie.
Lordon n’est pas vraiment un poète. C’est un économiste, connu pour ses ouvrages stimulants sur l’application du conatus spinoziste aux sciences sociales (Capitalisme, désir et servitude. Marx et Spinoza, 2010), et son opposition aux dérives de la finance[1. En février dernier, dans le Monde diplomatique, il proposait la suppression pure et simple de la Bourse !].
Lassé de se répandre en articles obscurs et en livres peu vendus, Frédéric Lordon s’essaie à la comédie en vers pour diffuser son agacement. La « gestion » politique de la crise bancaire l’a courroucé, et il le fait savoir ! Sa colère a donné D’un retournement l’autre (2011), texte théâtral plutôt jubilatoire fustigeant les Diafoirus de la « phynance » et les Pères Ubu de l’interbancaire.

Si l’on pouvait craindre un message lourd comme du plomb, le style ironique de Lordon nous rassure. Ses alexandrins dénoncent les relations incestueuses entre finance et politique non sans railler l’arrogance des traders qui jonglent avec des produits financiers ultra-complexes.
Devant l’évidence de certaines « anomalies » de la crise, un profond malaise nous saisit. Ainsi des faibles contreparties exigées par l’Etat au sauvetage- sur deniers publics- des banques en difficulté. Certaines outrances de l’auteur irritent néanmoins, comme son acharnement à l’encontre des traders- qu’il qualifie de « morveux » et de « nuisibles » lorsqu’il ne les décrit pas comme des cocaïnomanes roulant en Maserati !). A fortiori, Lordon connait une sérieuse baisse de régime aux deux tiers de sa pièce, lorsqu’il introduit des arguments doctrinaux avec ses gros sabots.

La lecture de ce livre-ovni n’en reste pas moins un plaisir. Dans sa galerie de portraits, Frédéric Lordon manipule la satire réaliste avec beaucoup d’humour. Son personnage de premier ministre à l’allure de basset artésien aquaboniste fait immanquablement penser à François Fillon. Quant au Président de la République- qui envoie des SMS alors qu’on lui explique l’écroulement du système économique- son comportement adolescent rappelle qui vous savez. Complétant le tableau, les banquiers arrogants et jargonnant à souhait font penser aux médecins-bouffons de Molière.

Dans sa conclusion, l’auteur évoque le surgissement d’émeutes populaires. Voilà le fameux « retournement » du titre. Si l’auteur n’avait pas si bien illustré l’intolérable cynisme des banquiers d’opérette, un tel scénario ferait ricaner. Au final, l’ambition comique de la pièce sert le sérieux de son intrigue politico-financière. Lordon remplit son contrat, et de belle manière.

Du bon usage des aphorismes

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A propos d’un prévenu qui, dans une affaire de viol, plaiderait non coupable, dites : « On ne peut à la fois être sincère et le paraître. » Et s’il se décide à plaider coupable :  » Ce n’est pas que les hommes ne soient pas sincères. Ils changent de sincérité, voilà tout. « Au cas où l’on vous reprocherait votre piètre opinion de l’humanité, confessez avec Jules Renard : « C’est l’homme que je suis qui me rend misanthrope. » Et ajoutez : « D’ailleurs, nous sommes toujours deux, et c’est l’autre qui est le plus intéressant. »

Les aphorismes sont des clés pour ouvrir les psychismes, ainsi qu’une forme de judo mental pour déstabiliser votre interlocuteur. François Bott est un orfèvre en la matière et il les glisse avec son humeur vagabonde dans son : « Éloge des contraires » (éd. du Rocher. Cet admirateur de Fontenelle et de Joubert ne tolère les vérités que lorsqu’elles sont doubles.

Avec François Bott, la morale se dissipe comme par enchantement. Il sait que les pires monstres cachent des trésors de tendresse et que Landru lui-même, ce séducteur, était un meurtrier d’une délicatesse extrême.

Quand on pose à François Bott la question hamlétienne : « Être ou ne pas être ? « , il répond avec Cioran : « Ni l’un, ni l’autre ». La pire des déchéances pour lui serait d’être en accord avec lui-même. Rassurons-le : le voudrait-il qu’il ne le pourrait pas.

Cioran, exil et expiation

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image : siderevs

À ses débuts en France, Cioran était plus que minoritaire, tant sur le plan philosophique que politique. Tout juste lui reconnaissait-on la grâce d’un styliste dans la ligne des moralistes français, soit en l’ignorant, soit en le considérant comme un affreux réactionnaire. Il fallait être légèrement dérangé pour s’intéresser à ce Roumain que la rumeur décrivait comme un syphilitique ayant un peu trop fréquenté les bordels de Sibiu.

Personne ne se penchait sur son passé pour la bonne et simple raison que personne ne s’intéressait à lui. Il me raconta qu’à une question de son médecin sur sa profession, il répondit, contrairement à son habitude, « écrivain ». Le médecin lui demanda de surcroît − et non sans condescendance − s’il avait déjà publié. Cioran répliqua par l’affirmative. « Vous êtes méconnu… », conclut le médecin. Et Cioran de rectifier : « Non, je suis inconnu. » La gloire vint subitement et tardivement, comme pour Schopenhauer. Peu importe d’ailleurs, car la gloire n’est qu’une des formes de l’indifférence humaine.

On sait le peu d’estime que Cioran portait à l’être humain et on connaît ses ricanements devant les progrès de la civilisation. L’extinction de l’espèce, voilà le seul progrès qu’il concevait. On se réjouit qu’un esprit ait été assez audacieux et farceur pour pousser aussi loin le bouchon nihiliste.[access capability= »lire_inedits »]

Il aurait préféré être crucifié plutôt que de goûter une crème chantilly

Personne ne le surpassera dans cette discipline. Est-ce de la philosophie ? De la littérature ? Une forme inédite d’humour ? Sonne-t-il le glas d’une civilisation ? Il aimait l’idée que l’heure de la fermeture avait sonné dans les jardins d’Occident… mais cela ne l’empêchait pas d’arpenter les allées du Jardin du Luxembourg avec une vigueur peu commune, ni de consulter ses médecins pour le moindre bobo. Si le penseur était un virus dangereux, Cioran, lui, devenait un patient irréprochable. Il avait arrêté de fumer, ne touchait plus à l’alcool et se nourrissait de légumes bouillis. Cioran aurait préféré être crucifié plutôt que de goûter une crème Chantilly.

Lors de nos promenades nocturnes au Luxembourg, c’était un vrai jeu de massacre. Ses deux têtes de Turc étaient Teilhard de Chardin − le jésuite qui avait vu poindre l’Homme nouveau en Yougoslavie − et Jacques Lacan dont il avait suivi le séminaire et qu’il tenait pour un imposteur prétentieux. Il jugeait Derrida creux et ne portait à l’actif d’Althusser que l’étranglement de sa femme. Il se passionnait en revanche pour Freud et pour mon ami Thomas Szasz, le psychiatre libertaire que je lui avais fait découvrir. Sa curiosité ne connaissait de limites que pour le cinéma. Sa vue ayant décliné, il y avait renoncé. Il avait l’élégance de ne jamais évoquer les maux qui vous frappent immanquablement avec le passage du temps : Parkinson, Alzheimer, prostate et tutti quanti… Quant au suicide, il m’avoua un jour y avoir également renoncé. Il était trop vieux pour se tuer. Il regrettait de ne pas l’avoir fait plus jeune et savait qu’il paierait pour ce manquement à ses engagements. La facture fut salée. Il ne lui restait plus qu’à faire semblant d’être encore là, alors qu’il était déjà ailleurs.

Il avait rejoint la communauté des loups

La légende veut − et il n’est pas de grand homme sans légende − que, durant sa dernière année à l’hôpital Broca, Cioran ait tenté à plusieurs reprises de s’enfuir et que les infirmiers l’aient souvent retrouvé hagard, dans un couloir, hurlant comme un loup. Certes, il avait écrit dans De l’inconvénient d’être né qu’il n’existe pas de langage plus déchirant que le hurlement d’un loup. « Jamais je ne l’oublierai, ajoutait-il, et il me suffira à l’avenir, dans des moments de trop grande solitude, de me le rappeler distinctement pour avoir le sentiment d’appartenir à une communauté. » Cioran n’appartenait déjà plus à la communauté des humains, mais avait rejoint celle des loups. Les services secrets roumains tentèrent néanmoins de l’exfiltrer pour qu’il meure en Roumanie. En vain.

Dans Les Syllogismes de l’amertume, Cioran se demandait comment il perdrait la raison. Il trouvait cette question tonique et ajoutait que chacun devrait se la poser. La dernière soirée que j’ai passée avec lui, il était déjà absent. Lui toujours si vif, si enjoué, si paradoxal, écoutait sans entendre, regardait sans voir, tel un mannequin de paille, comme Peter Altenberg au café Central à Vienne. Eussé-je été un peu plus courageux, je l’aurais étranglé. Cinq interminables années de déchéance débutaient. Lui qui prônait l’extermination des vieux se trouvait sans défense dans la peau d’un vieillard dont l’esprit aurait émigré ailleurs, probablement dans ses livres. Exit Cioran, me dis-je au terme de cette soirée lugubre. Nous n’étions plus dans le chic macabre, mais dans l’antichambre de la mort.

Exil et expiation : la condition humaine se résume à ces deux termes. L’exil, Cioran l’a connu dans son destin d’apatride. L’expiation est la clef de son œuvre. Elle lui donne sa dimension tragique[1. Au-delà du caractère humoristique de l’œuvre de Cioran, qui le classe entre Woody Allen et Sacha Guitry dans les dictionnaires des citations]. Ce vandale des Carpates, ce thuriféraire de Hitler, ce zélote du néant, cet amoureux du mot, cet ami si fidèle allait capituler face aux quatre A : amnésie, apraxie, aphasie, agnosie qui signent l’Alzheimer. Sans doute eût-il préféré l’ataraxie, lui qui prônait trois remèdes au cafard : rester sous la couette en écoutant du fado, se plonger dans un dictionnaire ou un traité de grammaire, se promener dans un cimetière.

Peu importe les remèdes. Comme nous tous, il se sera trémoussé pendant quelques années dans un univers absurde, polissant de surcroît quelques formules qui resteront comme autant de fragments d’éternité.[/access]

Oeuvres

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Giraud, réveille-toi, ils sont devenus fous !

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image : sexyi (Flicker)

Ce gonze-là, il était marle comme tout. On racontait que son chibre tenait plus du mât de cocagne que du colibri et qu’il ne pouvait pas passer une journée sans se dégourdir la braguette. Il avait des coliques bâtonneuses, toujours au garde-à-vous, pire qu’un président du FMI. On aurait dit une maladie.

Comme il n’était pas du genre à se coller un rassis ou à jouer à la bataille de jésuite, il fallait qu’il trouve sa ration de gardons. Au minimum, lorsqu’il avait trop trainé avec ses potes gigolpinces ou essayeurs dans des maisons d’abattage, il se faisait défromager le minaret par une nuiteuse de permanence au bobinard.

Un jour, lui vint le désir d’amours (presque) honnêtes. Il eut envie d’un mariage à la détrempe avec une morue d’eau douce pas encore trop usée. Il la trouva, ou plutôt crut l’avoir trouvée. Hélas, au bout de deux mois, elle avait la devanture gondolée et se retrouvait avec plein de crabes de calcif et d’autres écrevisses de mer sur l’écouvillon. Ca lui apprendra à avoir les premiers rêves de cave venu avec une nichonneuse plombée ne cherchant qu’à se faire greluchonner.

Obscène, vous avez dit obscène ?

Si quelques aspects de ce conte moral vous ont échappé, il faut vous procurer L’Argot d’Eros de Robert Giraud, opportunément réédité ces jours-ci par La Table Ronde dans sa collection de poche La petite vermillon. Nous avions déjà parlé de Robert Giraud (1921-1997) à l’occasion d’une jolie biographie écrite par Olivier Bailly.

Copain de Blondin et Doisneau, témoin irremplaçable de la vie bistrotière du Paris d’après guerre, il s’est révélé un remarquable lexicographe des marges. Giraud se montre un spécialiste de l’argot dont il a recensé les plus pittoresques dérives dans deux domaines essentiels : les excès de boisson et les écarts de l’amour.

On appréciera deux choses dans cet Argot d’Eros : la richesse des exemples et une réflexion profonde sur l’obscénité. Le lecteur y retrouve en effet un corpus de citations dont la litanie forme une histoire littéraire aimablement subversive. Ce panthéon recouvre les grands noms des années cinquante comme Alphonse Boudard, Ange Bastiani alias Maurice Raphaël ou René Fallet, des auteurs fin de siècle comme Jean Lorrain, Aristide Bruant et Verlaine, sans compter un important contingent d’écrivains du XVIIIème siècle, cet âge d’or du libertinage heureux des Casanova, Mirabeau ou Andréa de Nerciat.

Au-delà de son érudition, cet Argot d’Eros nous invite à réfléchir sur la nature de l’obscénité contemporaine. Au cas où vous en doutiez, le déballage de ces dernières semaines illustre la tendance du puritain à exposer publiquement chez les autres ce qu’il refoule chez lui. Après les affaires DSK et Tron, la lecture de Giraud rappelle finalement qu’il est beaucoup plus malsain et indécent d’évoquer des traces d’ADN dans un Sofitel new-yorkais que de déclarer avec Thérèse philosophe : « Je saisis alors sans hésiter la flèche, qui, jusqu’alors, m’avait paru si redoutable et je la plaçai moi-même à l’embouchure qu’elle menaçait. »

L'argot d'Éros

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Je me souviens de Mladic à Srebrenica

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Je me souviens qu’au moment d’empêcher Mladic de marcher sur Srebrenica, les avions de l’OTAN ont dû repartir à la base à cause d’un nuage trop épais qui barrait malencontreusement leur visibilité. Je me souviens que des civils ont fui dans les collines, et que, pour les attirer, les hommes de Mladic se sont déguisés en Casques bleus. Je me souviens des atrocités de Mladic, mais je me souviens aussi de ce nuage.

Je me souviens que les civils ont appelé à l’aide. Je me souviens que les autorités militaires n’ont rien pu faire. Je me souviens que le haut commandement n’a pas bien compris le message désespéré des Casques bleu néerlandais restés sur place, parce que le fax était malencontreusement resté coincé dans la machine. Je me souviens des atrocités de Mladic, mais je me souviens aussi de ce fax.

Je me souviens de nos diplomates en Bosnie et je comprends mieux l’expression « tourner la page».
Je me souviens qu’une journaliste n’avait pas compris mon scepticisme à l’égard du Tribunal Pénal International. Pourtant j’aime la justice, moi aussi. L’idée d’un Tribunal où l’on jugerait les criminels de guerre a quelque chose de séduisant : comment pourrait-il en être autrement ? Mais je me souviens de la justice tranquille des vainqueurs et je me souviens surtout de la pensée 554 de Pascal.

Bien que l’arrestation du général Mladic soit fêtée comme une bonne nouvelle, bien que les Européens s’en frottent les mains et que les journalistes aient l’air contents de ce qu’ils appellent un symbole, je n’arrive pas à oublier le nuage de Srebrenica.

Des plombiers polonais ? Oh oui !

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photo : eyesore9 (Flicker)

« Nous sommes prêts à embaucher tout travailleur qualifié, même parmi ceux qui ne parlent pas l’allemand. Il nous faut également n’importe quelle quantité d’infirmières et plus on en trouvera, mieux ce sera ! » Cette petite phrase a été prononcée, début avril, par un responsable de l’entreprise allemande de ressources humaines Personal Service, dans la ville frontalière de Nysa, en Silésie, où se tenait la Foire internationale du travail. L’événement a attiré près de 3 000 visiteurs, Polonais en recherche d’emploi ou employeurs allemands en manque désespéré de main-d’oeuvre. Plus de 1 000 personnes recrutées à Nysa travaillent déjà, en toute légalité, de l’autre côté de la frontière. Car depuis le 1er mai, les marchés du travail de l’Allemagne, de l’Autriche et de la Suisse sont ouverts aux ressortissants des dix pays intégrés le plus
récemment à l’Union européenne[1. Contrairement aux autres pays de l’Union, l’Allemagne, l’Autriche et la Suisse − qui honore la majorité des directives européennes bien qu’elle ne soit pas de la famille − ont appliqué la période de transition maximale de sept ans avant de permettre aux Polonais, Tchèques ou Hongrois de cueillir des fraises en Basse-Rhénanie ou de soigner les dents des Berlinois]. Lors de l’élargissement, en mai 2004, seules la Grande-Bretagne, l’Irlande et la Suède n’ont posé aucune restriction à l’emploi des nouveaux venus. À ce stade, il est encore difficile d’apprécier les conséquences de ce choix.[access capability= »lire_inedits »]

L’immigration, une chance pour l’Europe ?

Si le borough (district) de Westminster a dû recourir au service de quelques interprètes et mobiliser des policiers supplémentaires de la Metropolitan Force pour maîtriser les gangs de SDF polonais, le ministère britannique de l’Intérieur évalue à environ 15 % la contribution des immigrés est-européens, dont près de 2 millions de travailleurs polonais, à la croissance économique du pays – ce qui, pour la période 2004-2009, correspond à la contribution nette du pays au budget européen. Ni plus ni moins. À en croire le National Institute of Economic and Social Research, « si les Allemands avaient ouvert leur marché du travail au même moment que les Britanniques, leur PIB aurait pu augmenter de 0,5 % ». Bien sûr, cela ne prouve nullement que l’ouverture tardive du marché allemand aura des effets comparables.

En théorie, quelque 50 millions d’Européens de l’Est sont désormais autorisés à postuler à n’importe quel poste en Allemagne mais, selon l’Institut allemand du marché du travail de Nuremberg, on nais ? Oh oui ! On devrait enregistrer 140 000 candidatures par an. Pour sa part, Krystyna Iglicka, experte polonaise en immigration, avance le chiffre de 1 million, estimant qu’une grande partie des 400 000 clandestins travaillant comme saisonniers devraient profiter des nouvelles dispositions pour s’établir définitivement de l’autre côté de la frontière Oder-Neisse.

Alors que l’économie allemande semble recouvrer la santé et que l’OCDE anticipe un écart de 25 % entre entrants et sortants sur le marché du travail, ces prévisions ne suscitent pas d’inquiétude, même chez les adversaires les plus résolus de l’immigration, comme le chef de la CSU bavaroise Horst Seehofer. Avec une croissance annoncée de 3,4 % pour l’année 2011, les entrepreneurs allemands multiplient les appels au secours pour recruter du personnel qualifié. Ainsi, la toute-puissante Association fédérale pour la technologie de l’information, des télécommunications et des nouveaux médias estime que 28 000 postes, dans le domaine du hightech, resteraient désespérément vacants.

L’ennui, c’est qu’on ne résoudra pas ce problème en faisant appel aux chômeurs de longue durée, comme l’a proposé Angela Merkel en réponse à la demande de Horst Seehofer de stopper net l’immigration venant de « cultures étrangères ». Après les houleux débats sur le « multikulti », nombre d’hommes politiques allemands sont favorables à une « préférence européenne » qui ne dit pas son nom. Dans Der Spiegel, Krystyna Iglicka appelle un chat un chat : « Les Polonais et les ressortissants du reste des pays de l’Europe de l’Est peuvent s’assimiler beaucoup plus facilement que les immigrés des autres groupes ethniques. Après tout, ils ont des origines chrétiennes et ne suscitent pas autant d’appréhension que, disons, les Africains ou les Pakistanais. »

Bataille globale pour la main d’oeuvre

Seulement voilà : une partie des Polonais hautement qualifiés n’a pas attendu le bon plaisir allemand pour s’exiler en Irlande ou en Grande-Bretagne. Or, les démographes estiment que, pour maintenir sa croissance à un niveau de 2 à 3 %, l’Allemagne va avoir besoin de 300 000 travailleurs étrangers par an. Si l’on met de côté leurs origines chrétiennes et leurs valises en carton, avec quel bagage les nouveaux immigrés polonais arriveront-ils en Allemagne ? D’après les chercheurs de l’Institut des affaires publiques de Varsovie, les Allemands doivent s’attendre à accueillir deux genres de Polonais : les premiers, ouvriers spécialisés dans le bâtiment, la plomberie, la maçonnerie ou la rénovation ne parleront pas l’allemand et connaîtront donc des difficultés d’adaptation aux conditions de travail et de vie locales, ce qui ne devrait pas contribuer à faire reculer le stéréotype, largement répandu outre-Rhin, de la « polnische Wirtschaft »[2. En allemand, expression qui signifie « économie polonaise »] ; le second groupe sera composé d’étudiants en fin de parcours universitaire et de diplômés de fraîche date. En l’absence de réelles perspectives d’avenir en Pologne, 60 % de ces jeunes gens éduqués, ambitieux et polyglottes se déclarent fermement décidés à s’établir à l’étranger. De quoi rassurer les patrons de Siemens ou de Deutsche Telekom et désespérer les dirigeants de l’économie polonaise.

Le maire de Nysa cache mal son embarras face au succès incontestable de la Foire internationale du travail organisée dans sa ville : « C’est bien qu’ils trouvent enfin le travail qui correspond à leurs qualifications. Mais que se passera-t-il si tous nos jeunes éduqués partent ailleurs ? 30 % de nos chômeurs ont moins de 25 ans ! » Pour autant, la panique n’est pas de mise. Mieux vaut la Pologne à ce que certains spécialistes
appellent la « bataille globale pour la maind’oeuvre ». L’Université de Wroclaw a ainsi ouvert ses portes à 500 étudiants ukrainiens, biélorusses et moldaves. « Nous devrions dès à présent penser à comment les retenir en Pologne une fois leur diplôme en poche ! », prévient, tout à fait sérieusement, Krystyna Iglicka. Faute de trouver les solutions pour retenir les Ukrainiens, il sera toujours temps de faire appel aux Chinois, même s’ils ne peuvent se targuer d’avoir des racines chrétiennes.[/access]