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C’est jeune et ça vote mal

C’était un temps ancien. Les étudiants arboraient des autocollants anti-fachos sur leurs sacs à dos. Ils reprenaient en chœur le refrain des Bérus expliquant que la « jeunesse emmerde le Front National » et ledit FN était rebaptisé F-Haine par des politologues en culottes courtes qui luttaient avec leurs mots à eux contre la bête immonde.

En ce temps-là, vers 1993-1995, on combattait l’extrême droite en scandant des slogans et on avait honte d’avoir un tonton marseillais ou meusien qui votait Jean-Marie et ne manquait jamais une occasion de gâcher les réunions de famille en n’ayant même pas peur de le dire à table.

L’étudiant, et par extension le jeune idéal, était le fer de lance de la lutte contre l’obscurantisme, la haine de l’étranger, le repli national. La mondialisation était son élément, l’Autre son ami. Le phénomène était planétaire : à l’époque, ce credo du « Tout ce qui est différent est forcément bon » fût férocement moqué par Tim Burton dans Mars Attacks !

Mais nous voici en 2012, et ne voilà-t-il pas que le jeune est tenté par le vote Front National. Alors, le nouveau jeune serait-il raciste, xénophobe, frileux, nationaliste, bref déjà moisi ? En tout cas, un sondage CSA, publié dans Le Monde lundi 9, est venu foutre le bordel dans une image de la jeunesse cajolée par la gauche, qui en fait le fer de lance de la lutte contre le président sortant. 24% des 18-24 ans sont tentés par un vote pour Marine Le Pen à la présidentielle. Un score jamais atteint dans ces proportions par son père.

Immédiatement la machine à explications officielles s’est mise en route : les jeunes les plus pauvres, les moins diplômés, les plus menacés par la mondialisation sont désespérés et donc votent pour l’extrême droite dans un mouvement de rejet. Les partis traditionnels, qui pourtant sortent l’artillerie lourde (le permis quasi gratuit, l’allocation autonomie, et bientôt la semaine des quatre mercredis) n’arrivent pas à les fixer. François Hollande est d’ailleurs, selon ce sondage, celui qui a perdu le plus chez les 18-24 ans.

Alors, où est le problème avec les jeunes ? Et bien le problème, une fois de plus, c’est ces salauds de pauvres. Ainsi le magazine l’Etudiant brandit son propre sondage qui montre que ceux qui vont à l’université, poursuivent leurs études longtemps, eux, votent Sarkozy, Bayrou et Hollande et ne sont pas « extrémistes », même s’ils sont à une courte majorité à droite. François Hollande rassemblerait 30% de leurs intentions de vote, Nicolas Sarkozy est à peine derrière, captant 28% de leurs voix. François Bayrou n’obtiendrait, lui, que 11%.L’étudiant peut donc être de droite, surtout dans les grandes écoles, et vote PS ou Mélenchon en fac de Lettres. Mais ne vote pas Marine Le Pen.

La vitesse avec laquelle les organisations de jeunesse (sous-entendu de gauche) sont montées au créneau après la publication du sondage, montre bien l’idée que des jeunes puissent voter à l’extrême droite les terrifie, les dégoûte. La stupeur journalistique devant le titre du Monde montre aussi que le jeune reste un inconnu, sauf quand il use ses fonds de Levis 501 à Louis-le-Grand, Dauphine ou Sciences-Po. Un jour sur deux, le media convoquera l’autre figure obligée du 18-25 le djeun de banlieue, de préférence né dans une famille immigrée, lequel sera potentiellement délinquant pour la droite, et honteusement discriminé pour la gauche.

Comme l’électeur moyen serait un quarantenaire bobo, cadre sup’ séduit par Mélenchon et Hollande, au pire Bayrou et s’informant sur Twitter. A l’instar de la Mémé de Vesoul, certains ont rêvé qu’on pourrait remonter le film électoral en virant du casting le cousin prolo de 22 ans chauffeur poids lourds en intérim, la cousine aide soignante qui travaille de nuit, ou celle qui, bac en poche, ne trouve pas de boulot ou alors comme saisonnière deux mois par an à Palavas-Les-Flots. Ceux-là n’existent pas. Ne sont même pas des vrais jeunes, en fait.

Pourtant les chiffres sont têtus, beaucoup de 18-24 ans, sont déjà sortis de l’école, sont au chômage ou travaillent. Evidemment, sauf exception, des petits boulots, des CDD, la galère de début de vie professionnelle, l’impossibilité d’avoir un logement à soi, le permis qu’on ne peut pas se payer sans l’aide de papy ou mamie.

Autant dire que pour ceux-là, la peur du déclassement n’est pas juste une phobie. Dans pas mal de cas c’est une réalité. Alors ils s’énervent et peuvent avoir envie de voter pour ceux qui promettent de rétablir un Etat protecteur, et d’inventer de nouvelles frontières. Il n’est même pas certain qu’ils croient que ça puisse se produire, ils veulent juste donner un peu plus qu’un signe.

Ces intentions de vote gênent, parce qu’elles renvoient à des jeunes pas propres sur eux, sans carte Amex ni même une banale Gold de base, n’ayant confiance ni dans le marché, ni dans l’Europe. Surtout, ces jeunes malvotants sont le signe que l’opération dédiabolisation menée par Marine Le Pen est peut-être en train de réussir. Les quotidiens, friands de ces nouveaux monstres qui sont allés en interroger leur font dire que « voter Marine c’est plus facile que Jean-Marie » et que sa tolérance de l’homosexualité, son personnage de femme divorcée, son modernisme séduisent. Ces jeunes là sont insensibles au discours crétin (pour rester polie) de Thierry Marchal-Beck le nouveau patron du MJS, ou aux tentatives hilarantes (pour rester gentille) de politique 2.0 des Jeunes Pop de Benjamin Lancar. Somme toute c’est une bonne nouvelle.

La mauvaise c’est qu’après avoir voté Le Pen une première fois, ils risquent de remettre ça, y compris quand jeunes sera passée. Et finalement les hauts cris, des exégètes autorisés trahissent peut-être autre chose qu’une indignation face à une jeunesse statistiquement décevante. Comme une angoisse que ces futurs ex-jeunes fassent les bataillons puissants à venir du Front National en 2017 et pourquoi pas 2022, oubliant au passage de s’abstenir. Cette fois là, les promesses sur le permis de conduire à un euro ou l’allocation d’autonomie à deux balles ne serviront absolument à rien. On en vient presque à regretter qu’ils ne s’abstiennent pas comme ils le faisaient d’habitude, ces jeunes cons…

La guerre des œufs a bien eu lieu

L’œuf traditionnel fait de la résistance. Malgré la déloyale concurrence des œufs durs industriels en tube, et autres tentatives fantaisistes de fabrication d’œufs carrés (bien plus aisés à transporter !) l’œuf classique ovoïdal issu de la poule, elle-même issue de l’œuf – se porte bien, et a un bel avenir. On le comprend bien chaque année à Pâques, en observant la fascination légèrement hystérique des enfants pour les œufs en chocolat…
On savait que cette célébration avait pour vocation d’enrichir grassement des boulangers-pâtissiers cupides dont l’un des seuls buts dans la vie est de vendre un maximum d’œufs de Pâques pour s’acheter des BMW à toit ouvrant ; on ne se doutait pas que cette fête pascale déclencherait un jour une impitoyable « guerre des œufs » dans la paisible ville de Villeneuve-le-Roi (Val-de-Marne)

Le Parisien nous rapporte en effet que deux candidats aux prochaines élections législatives (sur la même circonscription) ont organisé des distributions concurrentes d’œufs de Pâques et de friandises à destination des enfants de la commune. « La chasse aux œufs vire à la polémique » prévient le journaliste. « Hier pour la première fois, deux chasses aux œufs ont été organisées dans la ville. L’une, le matin, par le député-maire (UMP) sortant Didier Gonzalès. L’autre, l’après-midi, par le conseiller général (MRC) Daniel Guérin, qui sera suppléant du socialiste Régis Charbonnier pour les législatives ». A trop se focaliser sur les élections présidentielles on prend vraiment le risque de passer à côté de ce type de « coups » politiques magistraux, et si subtiles, que peuvent pondre les candidats au Parlement.

Président du parc du Grand Godet de Villeneuve, Daniel Guérin a « proposé une chasse aux œufs afin de mieux faire connaître ce lieu qui rayonne sur les trois communes de Villeneuve, Orly et Choisy. Comme par hasard, la municipalité de Villeneuve-le-Roi, qui n’avait jamais organisé une telle initiative, a annoncé le 2 avril, dans la précipitation, sa propre chasse le même jour. Le maire est coutumier de ce type de pratiques… » La tension est à son comble, les candidats sont résolus à ne pas mettre leurs œufs dans le même panier ; mais pour les petits villeneuvois et les petites villeneuvoises n’est-ce pas une belle initiation à la politique ? Après tout, n’ont-ils pas eu double ration de chocolat… ? Vivement que nous entrions dans le vif de la campagne des législatives, on va bien s’amuser.

Marine Le Pen est-elle de gauche ?

Dans l’une de ses premières publications relatives à ce qu’il appelait le « national-populisme » lepéniste, Pierre-André Taguieff notait, comme l’un des points caractéristiques du discours frontiste, le fait que celui-ci s’inspire « d’interprétations insoutenables de la souveraineté du peuple ». Insoutenables au sens où elles pouvaient paraître démesurées, excessives, inappropriées, notamment au regard d’une théorie représentative issue de Montesquieu et de Sièyès. Une théorie selon laquelle le peuple ne saurait prendre part aux affaires publiques qu’à travers l’élection, en désignant des représentants qui feront en son nom ce qu’il est incapable de faire lui-même, gouverner directement. Et en effet, ce que l’on constate, sur un plan institutionnel, c’est l’attachement, désormais systématiquement affiché, du parti de Marine Le Pen à une approche très radicale de la démocratie, qualifiée dans le projet de 2012 de « principe fondamental de la République française » et de « bien sacré. » Une position qui, quoi qu’on dise, semble le rapprocher de la tradition rousseauiste et jacobine – autrement dit, de courants habituellement classés tout à la gauche de l’échiquier politique.

C’est ainsi que, dans ce discours, la démocratie directe est définie comme la forme la plus authentique de démocratie. Et qu’à l’inverse, « l’absence de recours quasi systématique au peuple via l’organisation de référendums » est considérée comme portant « gravement atteinte à la démocratie », en ce qu’elle retire « au peuple l’idée pourtant fondamentale qu’il est maître de son destin. » A partir de ce principe, les propositions institutionnelles du FN se déploient sur trois plans : l’instauration d’un référendum obligatoire en matière constituante, l’élargissement du référendum législatif aux questions de société, et la mise en place d’un véritable référendum d’initiative populaire – c’est-à-dire, d’un mécanisme qui, expressément inspiré par la Suisse, ne saurait être accusé de dérive plébiscitaire. « Il est plus que temps d’écouter enfin le peuple » , déclare à ce propos Marine Le Pen, car « celui qui sait le mieux ce qui est bon pour le peuple français…est précisément le peuple français ! » Où l’on retrouve l’écho de l’idée rousseauiste selon laquelle le peuple a toujours raison, la « Volonté générale » ne pouvant errer.

L’une des marques de fabrique de ce néo-jacobinisme est sa méfiance à l’égard de la représentation. Dans le Contrat social, Rousseau multipliait les diatribes contre le régime parlementaire anglais, où le peuple ne serait libre que durant le laps de temps où il désigne ceux qui vont décider à sa place, après quoi il redevient esclave. Il y affirmait aussi que la volonté du peuple ne se représente pas ; et qu’il ne doit donc pas y avoir de représentants, mais simplement des commissaires, subordonnés à la volonté du peuple et se bornant à l’exécuter : tout autre système, impliquant le transfert du pouvoir du peuple à ses élus, serait étranger au principe démocratique. On rencontre cette même défiance dans le discours frontiste, à l’égard les parlementaires, mais également à l’encontre du chef de l’État – dont la dimension monarchique ne constitue nullement un avantage, une qualité ou un sauf-conduit. Le Chef n’a plus toujours raison : il n’est en effet que le mandataire du peuple souverain, et comme tel, il « doit agir uniquement en fonction des engagements qu’il a pris devant les Français … » Bref, en un sens, ce n’est plus lui qui décide.

Plus largement, ce néo-jacobinisme se traduit par la récusation de tout pouvoir non démocratique. « Regardons ces maîtres illégitimes droit dans les yeux », déclare ainsi Marine Le Pen sur un mode un peu théâtral. « Et rappelons leur qui est maitre chez soi en démocratie : le peuple, et personne d’autre ! » C’est désormais sur cette base que se fonde le discours frontiste pour refuser l’intégration européenne, les décisions prises à ce niveau ne pouvant être démocratiques puisque le pouvoir réel y appartient à des technocrates. C’est à cette idée que renvoie également sa défiance l’égard des autorités juridictionnelles, soupçonnées de vouloir empiéter sur un pouvoir normatif qui ne saurait appartenir qu’au peuple. Critique du « gouvernement des juges » dont on observera au passage qu’elle aussi s’enracine dans la tradition jacobine – qui entendait limiter le juge au rôle, subordonné, de « bouche de la loi » : de serviteur du peuple souverain.

Dernière caractéristique du discours du Front National, son rejet catégorique des corps intermédiaires au nom de l’unicité du peuple souverain : un rejet qui le distingue de façon radicale d’autres courants de pensée de droite, et en particulier, de la tradition maurrassienne, essentiellement fédéraliste et décentralisatrice. Pour Maurras, la remise en cause du principe démocratique devait permettre la restauration des libertés locales et l’instauration d’une véritable décentralisation. Pour le Front National, au contraire, le rétablissement d’une démocratie plénière implique la remise en cause d’une décentralisation qui s’est traduite par des empiétements innombrables sur des prérogatives qui ne sauraient appartenir qu’au peuple souverain.
Le Front National serait-il donc devenu un parti de gauche ? On notera à cet égard, sans même évoquer la question des personnes, et notamment, l’arrivée massive de cadres chevènementistes dans le parti de Marine Le Pen, que ce néojacobinisme s’est affirmé progressivement, alors que le Front National, devenu un parti de masse, se détachait de la tradition de la droite contre-révolutionnaire. Dans son premier manifeste, Les Français d’abord, publié en 1984, Jean-Marie Le Pen était encore loin d’afficher le démocratisme radical qui caractérise aujourd’hui le discours du Front National – déclarant être « un démocrate de type churchillien », qui considère simplement la démocratie comme la moins mauvaise solution, à condition de l’encadrer, puisqu’« il faut expliquer au peuple que ses envies, ses désirs ou les tentations de la facilité ne correspondent pas toujours à son intérêt ». On mesure la distance parcourue entre cette affirmation et les positions frontistes actuelles, selon lesquelles on doit avoir toute confiance dans l’intelligence spontanée et le bon sens du peuple.

En France, écrivait Raymond Aron, « un régime autoritaire » se réclame « inévitablement (…) de la grande Révolution, paie tribut verbal à la volonté nationale, adopte un vocabulaire de gauche, fait profession de s’adresser, par-delà les partis, au peuple entier ». Le Front National ambitionne-t-il d’établir un régime autoritaire ? Si la question a pu se poser lors de la création du mouvement, il y a quarante ans, elle est aujourd’hui tranchée, et depuis longtemps, dans un sens évidemment négatif. Le Front National n’est plus un parti autoritaire. Ce qui subsiste de ce que décrivait Aron, c’est tout le reste : tout ce qui, en distinguant le populisme frontiste d’une droite fondamentalement sceptique à l’égard du peuple, permet de le replacer dans une tradition ancienne où figurent également le jacobinisme, certaines figures du socialisme pré-marxiste, le « bonapartisme de gauche » décrit par René Rémond, les partisans de l’Appel au peuple, qui se qualifiaient de « démocrates purs », ou encore le « gaullisme de gauche » défendu par René Capitant au début de la Vème République. Alors, Rouge Marine ?

Affaire Vanneste : un licenciement sec ?

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J’ai découvert l’« affaire Vanneste » par les flash-infos et autres échos habituels du buzz médiatique. Jusque-là, j’étais plutôt sympathisant de cet élu de la Droite populaire. Dans une époque où le camp du « progrès » impose un nouvel ordre moral, où la police des arrière-pensées parvient à réprimer le dérapage avant même la sortie de route, j’avais fini par convenir qu’après tout, même un peu d’ « homophobie », comme ils disent, pour peu qu’elle soit contenue, ne peut pas vraiment nuire à la diversité du débat et à notre divertissement. Le député du Nord, jeté dans la « cage aux phobes » de Muray pour des déclarations passées relatives aux homosexuels, frappées au coin du bon sens pour certaines, plus discutables pour d’autres, mais toutes manifestement inaudibles, était cette fois-ci non seulement poursuivi par la meute mais lâché par ses « amis ». L’accusation était grave, le « Monsieur homophobe » de l’UMP avait nié, dans un entretien filmé, la déportation des homosexuels pendant l’Occupation. Alors, comme beaucoup de gens, je n’ai pas pu m’empêcher de me faire ma petite idée. Pousser son obsession jusqu’au révisionnisme, c’était franchir la ligne jaune. Et les triangles roses, alors ? Un homme, ça s’empêche, où alors c’est que son « homophobie » tourne à la phobie, et là, c’est grave. Pour finir, le jour où Sarkozy devenait officiellement candidat, ça tenait de l’attentat-suicide. Et bien, il n’avait qu’à sauter. Un élu de la République aussi peu politique qu’un membre du Hamas, on ne va pas le regretter.[access capability= »lire_inedits »]

Mais à Causeur, on n’aime pas en rester là et, avec Marc Cohen, nous sommes allés voir Christian Vanneste, dans son bureau de l’Assemblée, pour tâcher de savoir à quel point cet homme était dangereux – ou pas.
Eh bien, comme tout conservateur qui se respecte, notre député est fermement opposé au mariage gay. Cela fait-il de lui un homophobe ? Il s’en défend tout aussi fermement. Comme tout libéral qui doute, j’y suis opposé mollement, je veux surtout garder le droit de sourire dans ma barbe au spectacle de moustachus enlacés sur le parvis de la mairie. Lequel de nous deux est le plus coupable ? Je l’ignore, mais, pour ne plus avoir à répondre, sans droit de réponse, de ce crime suprême de notre époque, Vanneste finira sans doute par se taire. L’expression de ses positions est jugée obsessionnelle, tendancieuse et contestable. Chacun devrait pouvoir en juger, mais les instances de son parti ont tranché et l’incorrigible a été écarté. Après tout, même si les propos de Vanneste peuvent blesser des communautés et des gens, doit-on réduire l’expression politique à l’aune des susceptibilités communautaires ? Même si l’on est choqué par les propos de l’élu, même si l’on déplore ses généralisations et ses avis personnels sur l’homosexualité, ne pouvons-nous souffrir de les entendre ? En réprimant les grandes gueules, nous n’autorisons plus que la pratique de la langue de bois, qui anesthésie la politique et en détourne les amateurs de sensations fortes, lesquels ne manquent pas de grossir les rangs des abstentionnistes. La démocratie est plus vivante quand ses acteurs parlent trop que quand ils n’osent plus rien dire. En protégeant les individus ou les communautés de toute critique qui pourrait être jugée offensante, on n’affadit pas seulement le débat politique, on finit par empêcher toute défense de l’intérêt général qui pourrait être « stigmatisante » et, donc, de l’idée que nous nous faisons de la République. Si la politique vise à civiliser les conflits par le débat contradictoire, nous devons accepter pour nous-mêmes et pour les autres la possibilité d’être critiqués, même jusqu’à l’offense. Il nous reste la possibilité d’y répondre : certains préfèrent appeler la police, se plaindre à la justice ou tenter d’imposer la loi du silence.

Non seulement on n’arrête pas le progrès, mais on est sommé de l’accompagner sinon, c’est le camp du progrès qui vous arrête et vous fait taire. Alors, si la démocratie, c’est « Cause toujours… » et la dictature, « Ferme ta gueule ! », aujourd’hui, au regard de l’affaire Vanneste, je ne sais plus très bien où j’habite.[/access]
 

De la Politique, de la vraie

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Mon camarade de jeux causeuriens Renaud Chenu vient, en collaboration avec Jean-Laurent Lastelle[1. Président de L’Assaut, un « laboratoire d’idées » de gauche composé essentiellement de jeunes d’une trentaine d’années (fonctionnaires, avocats, universitaires, salariés du secteur privé… ), de publier un fort séduisant Antimanuel de guérilla politique]. Engagé, cet abécédaire décode la novlangue des politiques et se donne pour mission -réussie- de réhabiliter les mots de la gauche contre les maux de la droite.

Même si le clivage droite-gauche ne constitue pas la grille privilégiée de lecture politique de votre serviteur, il encourage néanmoins le lecteur de se précipiter sur cet ouvrage qui a l’honneur et l’avantage de ne pas traiter de la politique par le petit bout de la lorgnette, contrairement aux bouquins qui nous expliquent – pour ne citer que cet exemple- qui si Nicolas Sarkozy a mal débuté son quinquennat, c’est à cause de sa foutue ex-bonne femme. De la Politique avec sa majuscule, voilà donc ce que vous trouverez dans cet antimanuel au ton grinçant, qui ne recule pas devant un certain humour, parce que le vocabulaire pseudo-gestionnaire que la politique nous impose depuis trente ans est risible et qu’il est salutaire de s’en moquer. En même temps le propos est profondément sérieux car les mots et la manière dont ils ont emprisonné la politique sont essentiels.

Antimanuel de guérilla politique, par Jean-Laurent Lastelle et Renaud Chenu (éditions JC Gawséwitch), mars 2012, 180 pages, 14,50€.

La lecture, ce vice enfin puni

Danton, juste après le Saint-Just du bonheur qui est une idée neuve en Europe, a prononcé une des plus belles phrases de la Révolution Française : « Après le pain, l’éducation est le premier besoin du peuple. »
Ce qui est intéressant, dans la déclaration de Danton, c’est qu’elle nous interroge sur la notion de produit de première nécessité. La question redevient d’actualité aujourd’hui, où la crise refait de l’achat de nourriture le premier poste de dépense de ménages paupérisés par la crise. On avait oublié ce phénomène qui nous renvoie au bon vieux temps de la révolution industrielle où les salaires assuraient à peine la survie alimentaire et nécessitait qu’on fasse travailler les enfants. Mais on n’est plus dans Germinal, me direz-vous ?

On remarquera aussi, à propos de cette question de produits de première nécessité, que depuis quelques années les Français ont également pris la fâcheuse habitude de se rationner sur les soins. Ambroise Croizat, le créateur de la sécurité sociale française en 1945, alors qu’on fêtait le soixantième anniversaire de sa mort en 2011 dans une remarquable discrétion, a dû se retourner dans sa tombe : près d’un tiers des Français d’après un sondage de la fin de l’année dernière, a dû renoncer à se soigner ou reporter des soins faute de moyens contre 11% seulement il y a deux ans. A la question, « Au cours de l’année écoulée, vous est-il arrivé de renoncer ou de reporter des soins médicaux pour vous ou un membre de votre foyer, en raison de difficultés financières ? », 23% répondaient oui à cette question en 2010. Avec 29% de réponses positives en 2011, la France est devenue franchement mal placée par rapport à ses voisins européens et même aux Etats-Unis où les mesures d’Obama ont resserré l’écart. Seuls les Polonais sont plus nombreux (36%) à dire qu’ils ont dû faire le choix entre la metka et le toubib. On ne parle pas des Grecs, qui sont hors concours depuis 2008…

Alors, tiens, si pour passer le temps et oublier son mal de dents, on lisait Germinal, justement ?
Eh bien, ça va devenir plus compliqué. Au milieu d’une absence presque complète de réactions, en dehors des professionnels du secteur, une des mesures du dernier plan de rigueur de Fillon a été l’augmentation, entrée en vigueur au 1er avril, de la TVA sur le livre qui est passée de 5,5% à 7%. En faisant glisser le livre du statut de produit de première nécessité avec une TVA à taux réduit à la nouvelle TVA, dite « à taux réduit intermédiaire », François Fillon a fait le choix d’un bénéfice économique nul mais symboliquement très lourd. On aurait d’ailleurs, par exemple, aimer entendre Frédéric Mitterrand sur une question qui le concerne au premier chef, plutôt que de ne faire parler de lui que par une charge hargneuse et pavlovienne contre ce que serait la gauche au pouvoir : une catastrophe, forcément…

Sur le plan économique, à part fragiliser un peu plus le remarquable réseau des libraires indépendants, une belle spécificité française déjà aux abois pour de multiples raisons (baisse du pouvoir d’achat des consommateurs, géants de la vente en ligne, etc…), la mesure ne rapportera pratiquement rien au budget de l’Etat, 60 millions d’euros d’après les estimations les plus optimistes. Cette TVA sur le livre est l’archétype de la stupidité injuste d’un impôt qui, outre son côté inégalitaire, a pour principale mesure de perdre d’une main ce qu’il prend de l’autre en contractant la demande, du fait de la hausse des prix. On sait très bien que le secteur qu’un ménage sacrifie en premier quand il doit arbitrer ses dépenses, c’est son budget culture/loisir s’il en a encore un et que dans ce budget culture, c’est le livre.

Pour 60 millions d’euros, l’équipe au pouvoir a donc perdu une occasion de racheter un certain mépris pour le livre qui aura marqué le début du quinquennat avec La princesse de Clèves, bolossée à plusieurs reprises, en ombre passante.
6O millions d’euros, c’est au hasard, quatre ou cinq rémunérations annuelles de quelques grands patrons du CAC, en général assez cultivés, qui, eux, continueront à acheter leurs livres à une TVA de 7% sans vraiment se rendre compte de la différence.
Aux autres, on pourra dire d’aller en bibliothèque. On fera juste remarquer que les bibliothèques aussi achètent leurs livres et surtout que ce genre de conseil aurait un petit air désinvolte de « S’ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche… ».

N’est-ce pas, Danton ?

Attentat contre Geagea : ça sent le roussi au pays du Cèdre…

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On parle beaucoup du compteur quotidien des morts en Syrie – d’ailleurs, sans préciser s’il s’agit de civils, de militaires, de forces « révolutionnaires » ou « loyales » au régime, comme l’a justement noté Frédéric Pichon.

Etrangement, à moins de deux heures de taxi de Damas, la crise politique qui secoue le Liban intéresse moins nos médias en quête de sensationnalisme. Pourtant, il a bien failli y avoir effusion de sang la semaine dernière lorsqu’un mystérieux sniper a tenté d’assassiner Samir Geagea, figure des Forces Libanaises, dont il représentait l’aile antisyrienne pendant la guerre civile. Posté à un kilomètre et demi de son point de cible, le tireur n’a dû son échec qu’au geste inattendu de Geagea, qui s’est penché pour humer une fleur sauvage de son jardin. Après les meurtres jamais élucidés d’Elie Hobeika, l’ancien frère ennemi prosyrien de Geagea au sein des Forces Libanaises, de Rafic Hariri, des journalistes antisyriens Samir Kassir et Ghassan Tueni, du ministre phalangiste Pierre Gemayel, ce dernier attentat ciblé aurait pu entraîner une nouvelle spirale de violence au pays du Cèdre. Preuve en est, l’indifférence assumée du camp du 8 mars, majoritaire au sein du gouvernement libanais, face à l’attaque : le Hezbollah et ses alliés aounistes minimisent l’épisode, jugé « exagéré », voire « fabriqué ». Et comme les précédent(s) (tentatives de) meurtres, mon petit doigt me dit que l’enquête n’aboutira pas, au nom de la sacrosainte concorde nationale que se doit de respecter tout pays traumatisé par le spectre de la guerre civile, a fortiori s’il s’avère aussi morcelé et féodalisé que le Liban…

Pas besoin d’être grand clerc, ni de se remémorer les massacres mutuels de mai 2008, lorsque miliciens hezbollahi, forces du PSNS et militants hariristes s’entredéchirèrent avant l’élection consensuelle de Michel Sleimane à la présidence de la République, pour craindre le pire. Dans la série des déclarations subliminales, Sethrida, l’épouse de Samir Geagea, députée des Forces Libanaises a averti ses ennemis : plus aucun crime ne passera, quelle que soit la partie visée. Avec des élections législatives en ligne de mire l’an prochain, le printemps de Beyrouth semble aussi chimérique que celui de Damas…

Günter Grass raisonne comme un tambour

Günter Grass, prix Nobel de littérature, 84 ans, vient de se signaler à l’attention du public international, qui avait tendance à l’oublier, par la publication, dans plusieurs grands journaux européens d’un « poème ». En voici la traduction en français que Le Monde.fr a fait établir. Les guillemets s’imposent pour classer ce texte dans le genre poétique, et le pauvre traducteur n’en est aucunement responsable. La version allemande est tout aussi filandreuse et amphigourique, témoignant du très sérieux affaiblissement des capacités créatrices de l’écrivain allemand vivant le plus connu sur la planète. Comme le fait remarquer le polémiste juif allemand Henryk Broder, il ne suffit pas de couper les phrases de telle manière à ce que, vu de loin, le texte ait l’air d’être écrit en vers pour que cela fasse poésie…

Il s’agit plutôt d’un stratagème pour transformer en pseudo œuvre littéraire une prise de position politique – en l’occurrence l’accusation portée contre Israël de menacer la paix mondiale – en s’exonérant de développer une argumentation convaincante. Moi, Günter Grass, Grand Ecrivain vous affirme que l’Etat juif projette la vitrification nucléaire de l’Iran avec la complicité de l’Allemagne qui livre à Israël des sous-marins lui permettant de mettre ce funeste projet à exécution. Croyez-moi sur parole, car je me suis trop longtemps interdit de briser le tabou qui nous interdirait, à nous autres Allemands, de désigner cet Etat qui menace notre survie à tous au prétexte que son peuple a eu quelques ennuis avec l’Allemagne au siècle dernier. Admirez mon courage, garant de la pertinence de mes propos…
Cela fait maintenant plus d’un demi-siècle qu’Israël dispose d’un arsenal nucléaire présumé, construit, rappelons-le avec l’aide le France ante-gaullienne. Il n’en a jamais fait un autre usage que dissuasif, même dans les jours critiques de la guerre de Kippour, en 1973, alors que Tsahal était sur le point d’être débordée par les forces égyptiennes et syriennes. Cela n’émeut pas Günter Grass, qui passe sous un poétique silence les imprécations du président iranien appelant de manière répétitive à la destruction d’Israël comme jadis Caton l’ancien exigeait que Carthage fût détruite à l’issue de chacun de ses discours.

La bonne nouvelle, cependant, c’est qu’à de très rares exceptions, les milieux politiques et intellectuels d’outre-Rhin – y compris le Parti de Gauche d’Oskar Lafontaine – ont déploré, plus que condamné, la prise de position tonitruante de l’écrivain. Les plus charitables des commentateurs mettent sur le compte du grand âge la « perte de contact de Grass avec le réel » . Celui qui était, avant la chute du mur de Berlin, une conscience morale de l’Allemagne d’après guerre a perdu son statut d’oracle. Même son aveu de s’être engagé à la Waffen SS à 17 ans en octobre 1944 ne l’a pas replacé au centre du débat public, ce qui le navre plus que tout. Son aveuglement persistant sur la vraie nature du régime est-allemand, et ses réticences face à la réunification de l’Allemagne en 1990 l’ont disqualifié dans les nouvelles générations, qui n’ont d’ailleurs plus besoin, comme les précédentes, de bouée morale pour survivre à un passé trop lourd. Grass ne sera donc pas le Hessel d’outre-Rhin. Les Allemands ont bien de la chance.

Eros français, Eros secret…

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En son temps, aux éditions Seghers, le regretté Marcel Béalu avait publié une admirable anthologie de la poésie érotique française. Il avait montré notamment que peu de poètes, même dans ceux qui sont révérés dans les manuels scolaires, avaient échappé à la tentation de célébrer le sexe, parfois dans des termes extrêmement crus. Il avait aussi donné une place importante aux surréalistes dont on sait que l’amour fou fut la grande préoccupation. À l’époque, d’ailleurs, Béalu ne pouvait encore affirmer avec certitude que l’auteur du Con d’Irène, cette longue méditation en prose centrée autour d’un sexe de femme, était Louis Aragon. On le sait maintenant et on en retrouvera un extrait dans Eros émerveillé, anthologie de 350 poèmes choisis par Zéno Bianu pour la collection Poésie/Gallimard : « Touchez, mais touchez donc : vous ne sauriez faire un meilleur emploi de vos mains. »[access capability= »lire_inedits »]

Dans Eros émerveillé, on saluera le souci d’exhaustivité pour rendre compte de cette poésie secrète et joyeuse, obscène et lyrique, dangereuse et subversive. Il est parfois arrivé, en effet, que l’on meure pour avoir écrit des vers trop sulfureux à l’exemple de Claude Le Petit, brûlé vif à 23 ans, en 1667, pour « blasphèmes et impiétés », mais qui a eu le temps de laisser le Bordel des Muses, un de ces textes obsessionnels où l’écriture se confronte à ses propres limites de manière étonnamment moderne : « Foutez tout, mais souffrez aussi / Si vous foutez dans l’autre monde / Que nous foutions dans celui-ci ! »

Bien sûr, Eros émerveillé recouvre sous le vocable d’érotisme des choses bien différentes. On aura le droit de trouver ennuyeux l’érotisme intellectualisé de Georges Bataille et de ses épigones qui ont une fâcheuse tendance à confondre le sexe et la métaphysique, le sexe et la politique, le sexe et la transgression en oubliant au passage que le sexe est aussi, simplement, le sexe. On pourra aussi, à l’inverse, se lasser de la gauloiserie systématique de certains poètes dont on sent bien qu’ils se livrent à un exercice de style presque obligé et désarment par le rire le trouble qu’ils ne veulent pas éprouver.

Mais, il s’agit là, bien entendu, d’une appréciation purement subjective de votre serviteur qui reste, lui, fasciné par l’équilibre magique qu’a trouvé le grand Guillaume Apollinaire entre ces deux tendances contradictoires que sont la chanson à boire et la méditation torturée. Et comme il n’y a pas de hasard, Apollinaire se trouve, dans Eros émerveillé qui a adopté un classement chronologique, au centre géométrique du recueil, à mi-chemin entre Eustorg de Beaulieu « Cul enlevé trop mieux qu’une coquille » et Sophie Loizeau, née en 1970, « faille aînée / qui sève / d’être vue ». Ainsi peut-il continuer de chanter, sous les obus de 1914, les neufs portes du corps de Madeleine : « Tu l’ignores, ma vierge ? À ton corps sont neuf portes / J’en connais sept et deux me sont celées. »

En ces temps où la pornographie obligatoire est devenue la meilleure garantie du néo-puritanisme, Eros émerveillé se révèle indispensable pour les poètes et les amants, qui sont souvent les mêmes – clandestins, heureux, libres.[/access]
 

Eros émerveillé, anthologie de la poésie érotique française (Poésie/Gallimard).

Bobo fait de la Résistance

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Auteurs de trois beaux films inventifs et rigoureux, La Nuit Bengali, une œuvre d’une belle facture classique, Paria et La Blessure, deux opus justes et sombres sur les êtres en souffrance, et d’un film passionnant (La Question humaine) mais déjà vampirisé par son discours idéologique[1. La Question humaine comparait le travail dans l’entreprise moderne, son organisation et le mal de vivre qui en découle à l’organisation… des camps de concentration.], Nicolas Klotz et Élisabeth Perceval semblent se perdent dans le naufrage d’un film démonstratif et sans âme, oubliant que le cinéma ne doit pas démontrer, ni par la parole ou les actes, mais montrer, ouvrir une fenêtre sur le monde, donner matière à réflexion.

Low life est un film ampoulé, hautain, prétentieux, étouffé par son ambition même. Il prend comme figure tutélaire deux des plus grands chefs d’œuvre du cinéma : Vaudou de Jacques Tourneur et Le Diable probablement de Robert Bresson, sans jamais atteindre la grandeur politique et la sombre beauté poétique de ces deux modèles. Le film non dénué de quelques belles fulgurances – Nicolas Klotz étant un grand filmeur – tente dans notre France contemporaine, celle du sarkozysme honni, de nous raconter l’histoire de quelques jeunes gens plus ou moins artistes et bohèmes, ne travaillant jamais, vivant dans un appartement cossu (un squat probablement). Il y a là une jeune demoiselle un peu photographe, Carmen qui se meurt d’amour pour un poète sans papier, tragique et ténébreux, Hussain, au grand désespoir de son ancien ami Charles, un jeune bourgeois au port aristocratique. Leur passion est constamment menacée par une police fascisante qui, sur ordre du Ministère de l’intérieur, expulse les sans-papiers. Confrontée à une étrange série d’accidents s’abattant sur et des civils et des policiers, le ministère public enquête. Ces faits se révèlent être la conséquence d’actes de sorcellerie pratiqués par un groupe organisé de sans-papiers, qui brûlent leurs documents de reconduite à la frontière lors de rituels vaudou, avant de les glisser dans les poches de leurs futures victimes (on reconnaît là une allusion lourde et maladroite au sublime « Vaudou » de Tourneur).

Ici, les acteurs en proie à une logorrhée insupportable et vaine sont les vecteurs déclamatoires du film et de son idéologie post-soixante huitarde. Indignés, ils récitent du Hölderlin et du Alain Badiou et affrontent une police caricaturale à souhait – parfaitement caractérisée par la commissaire inhumaine qui dirige les expulsions, jouée par Hélène Fillières– lors de manifestations pour la défense des sans-papiers. Morceaux choisis : « Pétain reviens, tu as oublié tes chiens », « En 42 j’aurais fait pareil » (sic).

Le film dénué du moindre recul, plombé par son absence d’humour et d’ironie, est régi par une série de poncifs qui laissent pantois. Il semble s’adresser aux jeunes bobos lecteurs des Inrockuptibles. Les acteurs du film jouent des artistes de pacotille et des indignés de salon à mille lieues des jeunes des films de Godard (La chinoise, Week-end) ou de Garrel (Les Amants réguliers) qui incarnent la beauté rageuse de la révolte. On est encore plus loin des œuvres de Bresson, portées par leur détestation du monde de l’argent et servies par le cinéma implacable du grand cinéaste, sa vision du monde où les êtres paraissent mus par le Diable.

Pour tout dire, Low Life est un film péremptoire, affecté, désincarné et intimidant qui n’autorise pas d’autres propos que ceux des cinéastes sur un monde-machine injuste et totalitaire. Un conseil : si la révolte gronde en votre for intérieur, revoyez plutôt l’implacable In girum imus nocte et consumimur igni (Nous tournons en rond dans la nuit et nous sommes consumés par le feu) du regretté Guy Debord.

C’est jeune et ça vote mal

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C’était un temps ancien. Les étudiants arboraient des autocollants anti-fachos sur leurs sacs à dos. Ils reprenaient en chœur le refrain des Bérus expliquant que la « jeunesse emmerde le Front National » et ledit FN était rebaptisé F-Haine par des politologues en culottes courtes qui luttaient avec leurs mots à eux contre la bête immonde.

En ce temps-là, vers 1993-1995, on combattait l’extrême droite en scandant des slogans et on avait honte d’avoir un tonton marseillais ou meusien qui votait Jean-Marie et ne manquait jamais une occasion de gâcher les réunions de famille en n’ayant même pas peur de le dire à table.

L’étudiant, et par extension le jeune idéal, était le fer de lance de la lutte contre l’obscurantisme, la haine de l’étranger, le repli national. La mondialisation était son élément, l’Autre son ami. Le phénomène était planétaire : à l’époque, ce credo du « Tout ce qui est différent est forcément bon » fût férocement moqué par Tim Burton dans Mars Attacks !

Mais nous voici en 2012, et ne voilà-t-il pas que le jeune est tenté par le vote Front National. Alors, le nouveau jeune serait-il raciste, xénophobe, frileux, nationaliste, bref déjà moisi ? En tout cas, un sondage CSA, publié dans Le Monde lundi 9, est venu foutre le bordel dans une image de la jeunesse cajolée par la gauche, qui en fait le fer de lance de la lutte contre le président sortant. 24% des 18-24 ans sont tentés par un vote pour Marine Le Pen à la présidentielle. Un score jamais atteint dans ces proportions par son père.

Immédiatement la machine à explications officielles s’est mise en route : les jeunes les plus pauvres, les moins diplômés, les plus menacés par la mondialisation sont désespérés et donc votent pour l’extrême droite dans un mouvement de rejet. Les partis traditionnels, qui pourtant sortent l’artillerie lourde (le permis quasi gratuit, l’allocation autonomie, et bientôt la semaine des quatre mercredis) n’arrivent pas à les fixer. François Hollande est d’ailleurs, selon ce sondage, celui qui a perdu le plus chez les 18-24 ans.

Alors, où est le problème avec les jeunes ? Et bien le problème, une fois de plus, c’est ces salauds de pauvres. Ainsi le magazine l’Etudiant brandit son propre sondage qui montre que ceux qui vont à l’université, poursuivent leurs études longtemps, eux, votent Sarkozy, Bayrou et Hollande et ne sont pas « extrémistes », même s’ils sont à une courte majorité à droite. François Hollande rassemblerait 30% de leurs intentions de vote, Nicolas Sarkozy est à peine derrière, captant 28% de leurs voix. François Bayrou n’obtiendrait, lui, que 11%.L’étudiant peut donc être de droite, surtout dans les grandes écoles, et vote PS ou Mélenchon en fac de Lettres. Mais ne vote pas Marine Le Pen.

La vitesse avec laquelle les organisations de jeunesse (sous-entendu de gauche) sont montées au créneau après la publication du sondage, montre bien l’idée que des jeunes puissent voter à l’extrême droite les terrifie, les dégoûte. La stupeur journalistique devant le titre du Monde montre aussi que le jeune reste un inconnu, sauf quand il use ses fonds de Levis 501 à Louis-le-Grand, Dauphine ou Sciences-Po. Un jour sur deux, le media convoquera l’autre figure obligée du 18-25 le djeun de banlieue, de préférence né dans une famille immigrée, lequel sera potentiellement délinquant pour la droite, et honteusement discriminé pour la gauche.

Comme l’électeur moyen serait un quarantenaire bobo, cadre sup’ séduit par Mélenchon et Hollande, au pire Bayrou et s’informant sur Twitter. A l’instar de la Mémé de Vesoul, certains ont rêvé qu’on pourrait remonter le film électoral en virant du casting le cousin prolo de 22 ans chauffeur poids lourds en intérim, la cousine aide soignante qui travaille de nuit, ou celle qui, bac en poche, ne trouve pas de boulot ou alors comme saisonnière deux mois par an à Palavas-Les-Flots. Ceux-là n’existent pas. Ne sont même pas des vrais jeunes, en fait.

Pourtant les chiffres sont têtus, beaucoup de 18-24 ans, sont déjà sortis de l’école, sont au chômage ou travaillent. Evidemment, sauf exception, des petits boulots, des CDD, la galère de début de vie professionnelle, l’impossibilité d’avoir un logement à soi, le permis qu’on ne peut pas se payer sans l’aide de papy ou mamie.

Autant dire que pour ceux-là, la peur du déclassement n’est pas juste une phobie. Dans pas mal de cas c’est une réalité. Alors ils s’énervent et peuvent avoir envie de voter pour ceux qui promettent de rétablir un Etat protecteur, et d’inventer de nouvelles frontières. Il n’est même pas certain qu’ils croient que ça puisse se produire, ils veulent juste donner un peu plus qu’un signe.

Ces intentions de vote gênent, parce qu’elles renvoient à des jeunes pas propres sur eux, sans carte Amex ni même une banale Gold de base, n’ayant confiance ni dans le marché, ni dans l’Europe. Surtout, ces jeunes malvotants sont le signe que l’opération dédiabolisation menée par Marine Le Pen est peut-être en train de réussir. Les quotidiens, friands de ces nouveaux monstres qui sont allés en interroger leur font dire que « voter Marine c’est plus facile que Jean-Marie » et que sa tolérance de l’homosexualité, son personnage de femme divorcée, son modernisme séduisent. Ces jeunes là sont insensibles au discours crétin (pour rester polie) de Thierry Marchal-Beck le nouveau patron du MJS, ou aux tentatives hilarantes (pour rester gentille) de politique 2.0 des Jeunes Pop de Benjamin Lancar. Somme toute c’est une bonne nouvelle.

La mauvaise c’est qu’après avoir voté Le Pen une première fois, ils risquent de remettre ça, y compris quand jeunes sera passée. Et finalement les hauts cris, des exégètes autorisés trahissent peut-être autre chose qu’une indignation face à une jeunesse statistiquement décevante. Comme une angoisse que ces futurs ex-jeunes fassent les bataillons puissants à venir du Front National en 2017 et pourquoi pas 2022, oubliant au passage de s’abstenir. Cette fois là, les promesses sur le permis de conduire à un euro ou l’allocation d’autonomie à deux balles ne serviront absolument à rien. On en vient presque à regretter qu’ils ne s’abstiennent pas comme ils le faisaient d’habitude, ces jeunes cons…

La guerre des œufs a bien eu lieu

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L’œuf traditionnel fait de la résistance. Malgré la déloyale concurrence des œufs durs industriels en tube, et autres tentatives fantaisistes de fabrication d’œufs carrés (bien plus aisés à transporter !) l’œuf classique ovoïdal issu de la poule, elle-même issue de l’œuf – se porte bien, et a un bel avenir. On le comprend bien chaque année à Pâques, en observant la fascination légèrement hystérique des enfants pour les œufs en chocolat…
On savait que cette célébration avait pour vocation d’enrichir grassement des boulangers-pâtissiers cupides dont l’un des seuls buts dans la vie est de vendre un maximum d’œufs de Pâques pour s’acheter des BMW à toit ouvrant ; on ne se doutait pas que cette fête pascale déclencherait un jour une impitoyable « guerre des œufs » dans la paisible ville de Villeneuve-le-Roi (Val-de-Marne)

Le Parisien nous rapporte en effet que deux candidats aux prochaines élections législatives (sur la même circonscription) ont organisé des distributions concurrentes d’œufs de Pâques et de friandises à destination des enfants de la commune. « La chasse aux œufs vire à la polémique » prévient le journaliste. « Hier pour la première fois, deux chasses aux œufs ont été organisées dans la ville. L’une, le matin, par le député-maire (UMP) sortant Didier Gonzalès. L’autre, l’après-midi, par le conseiller général (MRC) Daniel Guérin, qui sera suppléant du socialiste Régis Charbonnier pour les législatives ». A trop se focaliser sur les élections présidentielles on prend vraiment le risque de passer à côté de ce type de « coups » politiques magistraux, et si subtiles, que peuvent pondre les candidats au Parlement.

Président du parc du Grand Godet de Villeneuve, Daniel Guérin a « proposé une chasse aux œufs afin de mieux faire connaître ce lieu qui rayonne sur les trois communes de Villeneuve, Orly et Choisy. Comme par hasard, la municipalité de Villeneuve-le-Roi, qui n’avait jamais organisé une telle initiative, a annoncé le 2 avril, dans la précipitation, sa propre chasse le même jour. Le maire est coutumier de ce type de pratiques… » La tension est à son comble, les candidats sont résolus à ne pas mettre leurs œufs dans le même panier ; mais pour les petits villeneuvois et les petites villeneuvoises n’est-ce pas une belle initiation à la politique ? Après tout, n’ont-ils pas eu double ration de chocolat… ? Vivement que nous entrions dans le vif de la campagne des législatives, on va bien s’amuser.

Marine Le Pen est-elle de gauche ?

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Dans l’une de ses premières publications relatives à ce qu’il appelait le « national-populisme » lepéniste, Pierre-André Taguieff notait, comme l’un des points caractéristiques du discours frontiste, le fait que celui-ci s’inspire « d’interprétations insoutenables de la souveraineté du peuple ». Insoutenables au sens où elles pouvaient paraître démesurées, excessives, inappropriées, notamment au regard d’une théorie représentative issue de Montesquieu et de Sièyès. Une théorie selon laquelle le peuple ne saurait prendre part aux affaires publiques qu’à travers l’élection, en désignant des représentants qui feront en son nom ce qu’il est incapable de faire lui-même, gouverner directement. Et en effet, ce que l’on constate, sur un plan institutionnel, c’est l’attachement, désormais systématiquement affiché, du parti de Marine Le Pen à une approche très radicale de la démocratie, qualifiée dans le projet de 2012 de « principe fondamental de la République française » et de « bien sacré. » Une position qui, quoi qu’on dise, semble le rapprocher de la tradition rousseauiste et jacobine – autrement dit, de courants habituellement classés tout à la gauche de l’échiquier politique.

C’est ainsi que, dans ce discours, la démocratie directe est définie comme la forme la plus authentique de démocratie. Et qu’à l’inverse, « l’absence de recours quasi systématique au peuple via l’organisation de référendums » est considérée comme portant « gravement atteinte à la démocratie », en ce qu’elle retire « au peuple l’idée pourtant fondamentale qu’il est maître de son destin. » A partir de ce principe, les propositions institutionnelles du FN se déploient sur trois plans : l’instauration d’un référendum obligatoire en matière constituante, l’élargissement du référendum législatif aux questions de société, et la mise en place d’un véritable référendum d’initiative populaire – c’est-à-dire, d’un mécanisme qui, expressément inspiré par la Suisse, ne saurait être accusé de dérive plébiscitaire. « Il est plus que temps d’écouter enfin le peuple » , déclare à ce propos Marine Le Pen, car « celui qui sait le mieux ce qui est bon pour le peuple français…est précisément le peuple français ! » Où l’on retrouve l’écho de l’idée rousseauiste selon laquelle le peuple a toujours raison, la « Volonté générale » ne pouvant errer.

L’une des marques de fabrique de ce néo-jacobinisme est sa méfiance à l’égard de la représentation. Dans le Contrat social, Rousseau multipliait les diatribes contre le régime parlementaire anglais, où le peuple ne serait libre que durant le laps de temps où il désigne ceux qui vont décider à sa place, après quoi il redevient esclave. Il y affirmait aussi que la volonté du peuple ne se représente pas ; et qu’il ne doit donc pas y avoir de représentants, mais simplement des commissaires, subordonnés à la volonté du peuple et se bornant à l’exécuter : tout autre système, impliquant le transfert du pouvoir du peuple à ses élus, serait étranger au principe démocratique. On rencontre cette même défiance dans le discours frontiste, à l’égard les parlementaires, mais également à l’encontre du chef de l’État – dont la dimension monarchique ne constitue nullement un avantage, une qualité ou un sauf-conduit. Le Chef n’a plus toujours raison : il n’est en effet que le mandataire du peuple souverain, et comme tel, il « doit agir uniquement en fonction des engagements qu’il a pris devant les Français … » Bref, en un sens, ce n’est plus lui qui décide.

Plus largement, ce néo-jacobinisme se traduit par la récusation de tout pouvoir non démocratique. « Regardons ces maîtres illégitimes droit dans les yeux », déclare ainsi Marine Le Pen sur un mode un peu théâtral. « Et rappelons leur qui est maitre chez soi en démocratie : le peuple, et personne d’autre ! » C’est désormais sur cette base que se fonde le discours frontiste pour refuser l’intégration européenne, les décisions prises à ce niveau ne pouvant être démocratiques puisque le pouvoir réel y appartient à des technocrates. C’est à cette idée que renvoie également sa défiance l’égard des autorités juridictionnelles, soupçonnées de vouloir empiéter sur un pouvoir normatif qui ne saurait appartenir qu’au peuple. Critique du « gouvernement des juges » dont on observera au passage qu’elle aussi s’enracine dans la tradition jacobine – qui entendait limiter le juge au rôle, subordonné, de « bouche de la loi » : de serviteur du peuple souverain.

Dernière caractéristique du discours du Front National, son rejet catégorique des corps intermédiaires au nom de l’unicité du peuple souverain : un rejet qui le distingue de façon radicale d’autres courants de pensée de droite, et en particulier, de la tradition maurrassienne, essentiellement fédéraliste et décentralisatrice. Pour Maurras, la remise en cause du principe démocratique devait permettre la restauration des libertés locales et l’instauration d’une véritable décentralisation. Pour le Front National, au contraire, le rétablissement d’une démocratie plénière implique la remise en cause d’une décentralisation qui s’est traduite par des empiétements innombrables sur des prérogatives qui ne sauraient appartenir qu’au peuple souverain.
Le Front National serait-il donc devenu un parti de gauche ? On notera à cet égard, sans même évoquer la question des personnes, et notamment, l’arrivée massive de cadres chevènementistes dans le parti de Marine Le Pen, que ce néojacobinisme s’est affirmé progressivement, alors que le Front National, devenu un parti de masse, se détachait de la tradition de la droite contre-révolutionnaire. Dans son premier manifeste, Les Français d’abord, publié en 1984, Jean-Marie Le Pen était encore loin d’afficher le démocratisme radical qui caractérise aujourd’hui le discours du Front National – déclarant être « un démocrate de type churchillien », qui considère simplement la démocratie comme la moins mauvaise solution, à condition de l’encadrer, puisqu’« il faut expliquer au peuple que ses envies, ses désirs ou les tentations de la facilité ne correspondent pas toujours à son intérêt ». On mesure la distance parcourue entre cette affirmation et les positions frontistes actuelles, selon lesquelles on doit avoir toute confiance dans l’intelligence spontanée et le bon sens du peuple.

En France, écrivait Raymond Aron, « un régime autoritaire » se réclame « inévitablement (…) de la grande Révolution, paie tribut verbal à la volonté nationale, adopte un vocabulaire de gauche, fait profession de s’adresser, par-delà les partis, au peuple entier ». Le Front National ambitionne-t-il d’établir un régime autoritaire ? Si la question a pu se poser lors de la création du mouvement, il y a quarante ans, elle est aujourd’hui tranchée, et depuis longtemps, dans un sens évidemment négatif. Le Front National n’est plus un parti autoritaire. Ce qui subsiste de ce que décrivait Aron, c’est tout le reste : tout ce qui, en distinguant le populisme frontiste d’une droite fondamentalement sceptique à l’égard du peuple, permet de le replacer dans une tradition ancienne où figurent également le jacobinisme, certaines figures du socialisme pré-marxiste, le « bonapartisme de gauche » décrit par René Rémond, les partisans de l’Appel au peuple, qui se qualifiaient de « démocrates purs », ou encore le « gaullisme de gauche » défendu par René Capitant au début de la Vème République. Alors, Rouge Marine ?

Affaire Vanneste : un licenciement sec ?

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J’ai découvert l’« affaire Vanneste » par les flash-infos et autres échos habituels du buzz médiatique. Jusque-là, j’étais plutôt sympathisant de cet élu de la Droite populaire. Dans une époque où le camp du « progrès » impose un nouvel ordre moral, où la police des arrière-pensées parvient à réprimer le dérapage avant même la sortie de route, j’avais fini par convenir qu’après tout, même un peu d’ « homophobie », comme ils disent, pour peu qu’elle soit contenue, ne peut pas vraiment nuire à la diversité du débat et à notre divertissement. Le député du Nord, jeté dans la « cage aux phobes » de Muray pour des déclarations passées relatives aux homosexuels, frappées au coin du bon sens pour certaines, plus discutables pour d’autres, mais toutes manifestement inaudibles, était cette fois-ci non seulement poursuivi par la meute mais lâché par ses « amis ». L’accusation était grave, le « Monsieur homophobe » de l’UMP avait nié, dans un entretien filmé, la déportation des homosexuels pendant l’Occupation. Alors, comme beaucoup de gens, je n’ai pas pu m’empêcher de me faire ma petite idée. Pousser son obsession jusqu’au révisionnisme, c’était franchir la ligne jaune. Et les triangles roses, alors ? Un homme, ça s’empêche, où alors c’est que son « homophobie » tourne à la phobie, et là, c’est grave. Pour finir, le jour où Sarkozy devenait officiellement candidat, ça tenait de l’attentat-suicide. Et bien, il n’avait qu’à sauter. Un élu de la République aussi peu politique qu’un membre du Hamas, on ne va pas le regretter.[access capability= »lire_inedits »]

Mais à Causeur, on n’aime pas en rester là et, avec Marc Cohen, nous sommes allés voir Christian Vanneste, dans son bureau de l’Assemblée, pour tâcher de savoir à quel point cet homme était dangereux – ou pas.
Eh bien, comme tout conservateur qui se respecte, notre député est fermement opposé au mariage gay. Cela fait-il de lui un homophobe ? Il s’en défend tout aussi fermement. Comme tout libéral qui doute, j’y suis opposé mollement, je veux surtout garder le droit de sourire dans ma barbe au spectacle de moustachus enlacés sur le parvis de la mairie. Lequel de nous deux est le plus coupable ? Je l’ignore, mais, pour ne plus avoir à répondre, sans droit de réponse, de ce crime suprême de notre époque, Vanneste finira sans doute par se taire. L’expression de ses positions est jugée obsessionnelle, tendancieuse et contestable. Chacun devrait pouvoir en juger, mais les instances de son parti ont tranché et l’incorrigible a été écarté. Après tout, même si les propos de Vanneste peuvent blesser des communautés et des gens, doit-on réduire l’expression politique à l’aune des susceptibilités communautaires ? Même si l’on est choqué par les propos de l’élu, même si l’on déplore ses généralisations et ses avis personnels sur l’homosexualité, ne pouvons-nous souffrir de les entendre ? En réprimant les grandes gueules, nous n’autorisons plus que la pratique de la langue de bois, qui anesthésie la politique et en détourne les amateurs de sensations fortes, lesquels ne manquent pas de grossir les rangs des abstentionnistes. La démocratie est plus vivante quand ses acteurs parlent trop que quand ils n’osent plus rien dire. En protégeant les individus ou les communautés de toute critique qui pourrait être jugée offensante, on n’affadit pas seulement le débat politique, on finit par empêcher toute défense de l’intérêt général qui pourrait être « stigmatisante » et, donc, de l’idée que nous nous faisons de la République. Si la politique vise à civiliser les conflits par le débat contradictoire, nous devons accepter pour nous-mêmes et pour les autres la possibilité d’être critiqués, même jusqu’à l’offense. Il nous reste la possibilité d’y répondre : certains préfèrent appeler la police, se plaindre à la justice ou tenter d’imposer la loi du silence.

Non seulement on n’arrête pas le progrès, mais on est sommé de l’accompagner sinon, c’est le camp du progrès qui vous arrête et vous fait taire. Alors, si la démocratie, c’est « Cause toujours… » et la dictature, « Ferme ta gueule ! », aujourd’hui, au regard de l’affaire Vanneste, je ne sais plus très bien où j’habite.[/access]
 

De la Politique, de la vraie

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Mon camarade de jeux causeuriens Renaud Chenu vient, en collaboration avec Jean-Laurent Lastelle[1. Président de L’Assaut, un « laboratoire d’idées » de gauche composé essentiellement de jeunes d’une trentaine d’années (fonctionnaires, avocats, universitaires, salariés du secteur privé… ), de publier un fort séduisant Antimanuel de guérilla politique]. Engagé, cet abécédaire décode la novlangue des politiques et se donne pour mission -réussie- de réhabiliter les mots de la gauche contre les maux de la droite.

Même si le clivage droite-gauche ne constitue pas la grille privilégiée de lecture politique de votre serviteur, il encourage néanmoins le lecteur de se précipiter sur cet ouvrage qui a l’honneur et l’avantage de ne pas traiter de la politique par le petit bout de la lorgnette, contrairement aux bouquins qui nous expliquent – pour ne citer que cet exemple- qui si Nicolas Sarkozy a mal débuté son quinquennat, c’est à cause de sa foutue ex-bonne femme. De la Politique avec sa majuscule, voilà donc ce que vous trouverez dans cet antimanuel au ton grinçant, qui ne recule pas devant un certain humour, parce que le vocabulaire pseudo-gestionnaire que la politique nous impose depuis trente ans est risible et qu’il est salutaire de s’en moquer. En même temps le propos est profondément sérieux car les mots et la manière dont ils ont emprisonné la politique sont essentiels.

Antimanuel de guérilla politique, par Jean-Laurent Lastelle et Renaud Chenu (éditions JC Gawséwitch), mars 2012, 180 pages, 14,50€.

La lecture, ce vice enfin puni

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Danton, juste après le Saint-Just du bonheur qui est une idée neuve en Europe, a prononcé une des plus belles phrases de la Révolution Française : « Après le pain, l’éducation est le premier besoin du peuple. »
Ce qui est intéressant, dans la déclaration de Danton, c’est qu’elle nous interroge sur la notion de produit de première nécessité. La question redevient d’actualité aujourd’hui, où la crise refait de l’achat de nourriture le premier poste de dépense de ménages paupérisés par la crise. On avait oublié ce phénomène qui nous renvoie au bon vieux temps de la révolution industrielle où les salaires assuraient à peine la survie alimentaire et nécessitait qu’on fasse travailler les enfants. Mais on n’est plus dans Germinal, me direz-vous ?

On remarquera aussi, à propos de cette question de produits de première nécessité, que depuis quelques années les Français ont également pris la fâcheuse habitude de se rationner sur les soins. Ambroise Croizat, le créateur de la sécurité sociale française en 1945, alors qu’on fêtait le soixantième anniversaire de sa mort en 2011 dans une remarquable discrétion, a dû se retourner dans sa tombe : près d’un tiers des Français d’après un sondage de la fin de l’année dernière, a dû renoncer à se soigner ou reporter des soins faute de moyens contre 11% seulement il y a deux ans. A la question, « Au cours de l’année écoulée, vous est-il arrivé de renoncer ou de reporter des soins médicaux pour vous ou un membre de votre foyer, en raison de difficultés financières ? », 23% répondaient oui à cette question en 2010. Avec 29% de réponses positives en 2011, la France est devenue franchement mal placée par rapport à ses voisins européens et même aux Etats-Unis où les mesures d’Obama ont resserré l’écart. Seuls les Polonais sont plus nombreux (36%) à dire qu’ils ont dû faire le choix entre la metka et le toubib. On ne parle pas des Grecs, qui sont hors concours depuis 2008…

Alors, tiens, si pour passer le temps et oublier son mal de dents, on lisait Germinal, justement ?
Eh bien, ça va devenir plus compliqué. Au milieu d’une absence presque complète de réactions, en dehors des professionnels du secteur, une des mesures du dernier plan de rigueur de Fillon a été l’augmentation, entrée en vigueur au 1er avril, de la TVA sur le livre qui est passée de 5,5% à 7%. En faisant glisser le livre du statut de produit de première nécessité avec une TVA à taux réduit à la nouvelle TVA, dite « à taux réduit intermédiaire », François Fillon a fait le choix d’un bénéfice économique nul mais symboliquement très lourd. On aurait d’ailleurs, par exemple, aimer entendre Frédéric Mitterrand sur une question qui le concerne au premier chef, plutôt que de ne faire parler de lui que par une charge hargneuse et pavlovienne contre ce que serait la gauche au pouvoir : une catastrophe, forcément…

Sur le plan économique, à part fragiliser un peu plus le remarquable réseau des libraires indépendants, une belle spécificité française déjà aux abois pour de multiples raisons (baisse du pouvoir d’achat des consommateurs, géants de la vente en ligne, etc…), la mesure ne rapportera pratiquement rien au budget de l’Etat, 60 millions d’euros d’après les estimations les plus optimistes. Cette TVA sur le livre est l’archétype de la stupidité injuste d’un impôt qui, outre son côté inégalitaire, a pour principale mesure de perdre d’une main ce qu’il prend de l’autre en contractant la demande, du fait de la hausse des prix. On sait très bien que le secteur qu’un ménage sacrifie en premier quand il doit arbitrer ses dépenses, c’est son budget culture/loisir s’il en a encore un et que dans ce budget culture, c’est le livre.

Pour 60 millions d’euros, l’équipe au pouvoir a donc perdu une occasion de racheter un certain mépris pour le livre qui aura marqué le début du quinquennat avec La princesse de Clèves, bolossée à plusieurs reprises, en ombre passante.
6O millions d’euros, c’est au hasard, quatre ou cinq rémunérations annuelles de quelques grands patrons du CAC, en général assez cultivés, qui, eux, continueront à acheter leurs livres à une TVA de 7% sans vraiment se rendre compte de la différence.
Aux autres, on pourra dire d’aller en bibliothèque. On fera juste remarquer que les bibliothèques aussi achètent leurs livres et surtout que ce genre de conseil aurait un petit air désinvolte de « S’ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche… ».

N’est-ce pas, Danton ?

Attentat contre Geagea : ça sent le roussi au pays du Cèdre…

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On parle beaucoup du compteur quotidien des morts en Syrie – d’ailleurs, sans préciser s’il s’agit de civils, de militaires, de forces « révolutionnaires » ou « loyales » au régime, comme l’a justement noté Frédéric Pichon.

Etrangement, à moins de deux heures de taxi de Damas, la crise politique qui secoue le Liban intéresse moins nos médias en quête de sensationnalisme. Pourtant, il a bien failli y avoir effusion de sang la semaine dernière lorsqu’un mystérieux sniper a tenté d’assassiner Samir Geagea, figure des Forces Libanaises, dont il représentait l’aile antisyrienne pendant la guerre civile. Posté à un kilomètre et demi de son point de cible, le tireur n’a dû son échec qu’au geste inattendu de Geagea, qui s’est penché pour humer une fleur sauvage de son jardin. Après les meurtres jamais élucidés d’Elie Hobeika, l’ancien frère ennemi prosyrien de Geagea au sein des Forces Libanaises, de Rafic Hariri, des journalistes antisyriens Samir Kassir et Ghassan Tueni, du ministre phalangiste Pierre Gemayel, ce dernier attentat ciblé aurait pu entraîner une nouvelle spirale de violence au pays du Cèdre. Preuve en est, l’indifférence assumée du camp du 8 mars, majoritaire au sein du gouvernement libanais, face à l’attaque : le Hezbollah et ses alliés aounistes minimisent l’épisode, jugé « exagéré », voire « fabriqué ». Et comme les précédent(s) (tentatives de) meurtres, mon petit doigt me dit que l’enquête n’aboutira pas, au nom de la sacrosainte concorde nationale que se doit de respecter tout pays traumatisé par le spectre de la guerre civile, a fortiori s’il s’avère aussi morcelé et féodalisé que le Liban…

Pas besoin d’être grand clerc, ni de se remémorer les massacres mutuels de mai 2008, lorsque miliciens hezbollahi, forces du PSNS et militants hariristes s’entredéchirèrent avant l’élection consensuelle de Michel Sleimane à la présidence de la République, pour craindre le pire. Dans la série des déclarations subliminales, Sethrida, l’épouse de Samir Geagea, députée des Forces Libanaises a averti ses ennemis : plus aucun crime ne passera, quelle que soit la partie visée. Avec des élections législatives en ligne de mire l’an prochain, le printemps de Beyrouth semble aussi chimérique que celui de Damas…

Günter Grass raisonne comme un tambour

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Günter Grass, prix Nobel de littérature, 84 ans, vient de se signaler à l’attention du public international, qui avait tendance à l’oublier, par la publication, dans plusieurs grands journaux européens d’un « poème ». En voici la traduction en français que Le Monde.fr a fait établir. Les guillemets s’imposent pour classer ce texte dans le genre poétique, et le pauvre traducteur n’en est aucunement responsable. La version allemande est tout aussi filandreuse et amphigourique, témoignant du très sérieux affaiblissement des capacités créatrices de l’écrivain allemand vivant le plus connu sur la planète. Comme le fait remarquer le polémiste juif allemand Henryk Broder, il ne suffit pas de couper les phrases de telle manière à ce que, vu de loin, le texte ait l’air d’être écrit en vers pour que cela fasse poésie…

Il s’agit plutôt d’un stratagème pour transformer en pseudo œuvre littéraire une prise de position politique – en l’occurrence l’accusation portée contre Israël de menacer la paix mondiale – en s’exonérant de développer une argumentation convaincante. Moi, Günter Grass, Grand Ecrivain vous affirme que l’Etat juif projette la vitrification nucléaire de l’Iran avec la complicité de l’Allemagne qui livre à Israël des sous-marins lui permettant de mettre ce funeste projet à exécution. Croyez-moi sur parole, car je me suis trop longtemps interdit de briser le tabou qui nous interdirait, à nous autres Allemands, de désigner cet Etat qui menace notre survie à tous au prétexte que son peuple a eu quelques ennuis avec l’Allemagne au siècle dernier. Admirez mon courage, garant de la pertinence de mes propos…
Cela fait maintenant plus d’un demi-siècle qu’Israël dispose d’un arsenal nucléaire présumé, construit, rappelons-le avec l’aide le France ante-gaullienne. Il n’en a jamais fait un autre usage que dissuasif, même dans les jours critiques de la guerre de Kippour, en 1973, alors que Tsahal était sur le point d’être débordée par les forces égyptiennes et syriennes. Cela n’émeut pas Günter Grass, qui passe sous un poétique silence les imprécations du président iranien appelant de manière répétitive à la destruction d’Israël comme jadis Caton l’ancien exigeait que Carthage fût détruite à l’issue de chacun de ses discours.

La bonne nouvelle, cependant, c’est qu’à de très rares exceptions, les milieux politiques et intellectuels d’outre-Rhin – y compris le Parti de Gauche d’Oskar Lafontaine – ont déploré, plus que condamné, la prise de position tonitruante de l’écrivain. Les plus charitables des commentateurs mettent sur le compte du grand âge la « perte de contact de Grass avec le réel » . Celui qui était, avant la chute du mur de Berlin, une conscience morale de l’Allemagne d’après guerre a perdu son statut d’oracle. Même son aveu de s’être engagé à la Waffen SS à 17 ans en octobre 1944 ne l’a pas replacé au centre du débat public, ce qui le navre plus que tout. Son aveuglement persistant sur la vraie nature du régime est-allemand, et ses réticences face à la réunification de l’Allemagne en 1990 l’ont disqualifié dans les nouvelles générations, qui n’ont d’ailleurs plus besoin, comme les précédentes, de bouée morale pour survivre à un passé trop lourd. Grass ne sera donc pas le Hessel d’outre-Rhin. Les Allemands ont bien de la chance.

Eros français, Eros secret…

2

En son temps, aux éditions Seghers, le regretté Marcel Béalu avait publié une admirable anthologie de la poésie érotique française. Il avait montré notamment que peu de poètes, même dans ceux qui sont révérés dans les manuels scolaires, avaient échappé à la tentation de célébrer le sexe, parfois dans des termes extrêmement crus. Il avait aussi donné une place importante aux surréalistes dont on sait que l’amour fou fut la grande préoccupation. À l’époque, d’ailleurs, Béalu ne pouvait encore affirmer avec certitude que l’auteur du Con d’Irène, cette longue méditation en prose centrée autour d’un sexe de femme, était Louis Aragon. On le sait maintenant et on en retrouvera un extrait dans Eros émerveillé, anthologie de 350 poèmes choisis par Zéno Bianu pour la collection Poésie/Gallimard : « Touchez, mais touchez donc : vous ne sauriez faire un meilleur emploi de vos mains. »[access capability= »lire_inedits »]

Dans Eros émerveillé, on saluera le souci d’exhaustivité pour rendre compte de cette poésie secrète et joyeuse, obscène et lyrique, dangereuse et subversive. Il est parfois arrivé, en effet, que l’on meure pour avoir écrit des vers trop sulfureux à l’exemple de Claude Le Petit, brûlé vif à 23 ans, en 1667, pour « blasphèmes et impiétés », mais qui a eu le temps de laisser le Bordel des Muses, un de ces textes obsessionnels où l’écriture se confronte à ses propres limites de manière étonnamment moderne : « Foutez tout, mais souffrez aussi / Si vous foutez dans l’autre monde / Que nous foutions dans celui-ci ! »

Bien sûr, Eros émerveillé recouvre sous le vocable d’érotisme des choses bien différentes. On aura le droit de trouver ennuyeux l’érotisme intellectualisé de Georges Bataille et de ses épigones qui ont une fâcheuse tendance à confondre le sexe et la métaphysique, le sexe et la politique, le sexe et la transgression en oubliant au passage que le sexe est aussi, simplement, le sexe. On pourra aussi, à l’inverse, se lasser de la gauloiserie systématique de certains poètes dont on sent bien qu’ils se livrent à un exercice de style presque obligé et désarment par le rire le trouble qu’ils ne veulent pas éprouver.

Mais, il s’agit là, bien entendu, d’une appréciation purement subjective de votre serviteur qui reste, lui, fasciné par l’équilibre magique qu’a trouvé le grand Guillaume Apollinaire entre ces deux tendances contradictoires que sont la chanson à boire et la méditation torturée. Et comme il n’y a pas de hasard, Apollinaire se trouve, dans Eros émerveillé qui a adopté un classement chronologique, au centre géométrique du recueil, à mi-chemin entre Eustorg de Beaulieu « Cul enlevé trop mieux qu’une coquille » et Sophie Loizeau, née en 1970, « faille aînée / qui sève / d’être vue ». Ainsi peut-il continuer de chanter, sous les obus de 1914, les neufs portes du corps de Madeleine : « Tu l’ignores, ma vierge ? À ton corps sont neuf portes / J’en connais sept et deux me sont celées. »

En ces temps où la pornographie obligatoire est devenue la meilleure garantie du néo-puritanisme, Eros émerveillé se révèle indispensable pour les poètes et les amants, qui sont souvent les mêmes – clandestins, heureux, libres.[/access]
 

Eros émerveillé, anthologie de la poésie érotique française (Poésie/Gallimard).

Bobo fait de la Résistance

1

Auteurs de trois beaux films inventifs et rigoureux, La Nuit Bengali, une œuvre d’une belle facture classique, Paria et La Blessure, deux opus justes et sombres sur les êtres en souffrance, et d’un film passionnant (La Question humaine) mais déjà vampirisé par son discours idéologique[1. La Question humaine comparait le travail dans l’entreprise moderne, son organisation et le mal de vivre qui en découle à l’organisation… des camps de concentration.], Nicolas Klotz et Élisabeth Perceval semblent se perdent dans le naufrage d’un film démonstratif et sans âme, oubliant que le cinéma ne doit pas démontrer, ni par la parole ou les actes, mais montrer, ouvrir une fenêtre sur le monde, donner matière à réflexion.

Low life est un film ampoulé, hautain, prétentieux, étouffé par son ambition même. Il prend comme figure tutélaire deux des plus grands chefs d’œuvre du cinéma : Vaudou de Jacques Tourneur et Le Diable probablement de Robert Bresson, sans jamais atteindre la grandeur politique et la sombre beauté poétique de ces deux modèles. Le film non dénué de quelques belles fulgurances – Nicolas Klotz étant un grand filmeur – tente dans notre France contemporaine, celle du sarkozysme honni, de nous raconter l’histoire de quelques jeunes gens plus ou moins artistes et bohèmes, ne travaillant jamais, vivant dans un appartement cossu (un squat probablement). Il y a là une jeune demoiselle un peu photographe, Carmen qui se meurt d’amour pour un poète sans papier, tragique et ténébreux, Hussain, au grand désespoir de son ancien ami Charles, un jeune bourgeois au port aristocratique. Leur passion est constamment menacée par une police fascisante qui, sur ordre du Ministère de l’intérieur, expulse les sans-papiers. Confrontée à une étrange série d’accidents s’abattant sur et des civils et des policiers, le ministère public enquête. Ces faits se révèlent être la conséquence d’actes de sorcellerie pratiqués par un groupe organisé de sans-papiers, qui brûlent leurs documents de reconduite à la frontière lors de rituels vaudou, avant de les glisser dans les poches de leurs futures victimes (on reconnaît là une allusion lourde et maladroite au sublime « Vaudou » de Tourneur).

Ici, les acteurs en proie à une logorrhée insupportable et vaine sont les vecteurs déclamatoires du film et de son idéologie post-soixante huitarde. Indignés, ils récitent du Hölderlin et du Alain Badiou et affrontent une police caricaturale à souhait – parfaitement caractérisée par la commissaire inhumaine qui dirige les expulsions, jouée par Hélène Fillières– lors de manifestations pour la défense des sans-papiers. Morceaux choisis : « Pétain reviens, tu as oublié tes chiens », « En 42 j’aurais fait pareil » (sic).

Le film dénué du moindre recul, plombé par son absence d’humour et d’ironie, est régi par une série de poncifs qui laissent pantois. Il semble s’adresser aux jeunes bobos lecteurs des Inrockuptibles. Les acteurs du film jouent des artistes de pacotille et des indignés de salon à mille lieues des jeunes des films de Godard (La chinoise, Week-end) ou de Garrel (Les Amants réguliers) qui incarnent la beauté rageuse de la révolte. On est encore plus loin des œuvres de Bresson, portées par leur détestation du monde de l’argent et servies par le cinéma implacable du grand cinéaste, sa vision du monde où les êtres paraissent mus par le Diable.

Pour tout dire, Low Life est un film péremptoire, affecté, désincarné et intimidant qui n’autorise pas d’autres propos que ceux des cinéastes sur un monde-machine injuste et totalitaire. Un conseil : si la révolte gronde en votre for intérieur, revoyez plutôt l’implacable In girum imus nocte et consumimur igni (Nous tournons en rond dans la nuit et nous sommes consumés par le feu) du regretté Guy Debord.