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Crise de rire

photo : Alliancefrançaise de Sabadell

Il y a deux sortes de poètes. Mystérieusement, en liaison directe avec les muses, certains ne font que retranscrire les images qui dansent dans leurs têtes. Plus laborieux, d’autres construisent des vers en se servant de leurs doigts pour en compter le nombre de pieds. Assurément, Frédéric Lordon appartient à la seconde catégorie.
Lordon n’est pas vraiment un poète. C’est un économiste, connu pour ses ouvrages stimulants sur l’application du conatus spinoziste aux sciences sociales (Capitalisme, désir et servitude. Marx et Spinoza, 2010), et son opposition aux dérives de la finance[1. En février dernier, dans le Monde diplomatique, il proposait la suppression pure et simple de la Bourse !].
Lassé de se répandre en articles obscurs et en livres peu vendus, Frédéric Lordon s’essaie à la comédie en vers pour diffuser son agacement. La « gestion » politique de la crise bancaire l’a courroucé, et il le fait savoir ! Sa colère a donné D’un retournement l’autre (2011), texte théâtral plutôt jubilatoire fustigeant les Diafoirus de la « phynance » et les Pères Ubu de l’interbancaire.

Si l’on pouvait craindre un message lourd comme du plomb, le style ironique de Lordon nous rassure. Ses alexandrins dénoncent les relations incestueuses entre finance et politique non sans railler l’arrogance des traders qui jonglent avec des produits financiers ultra-complexes.
Devant l’évidence de certaines « anomalies » de la crise, un profond malaise nous saisit. Ainsi des faibles contreparties exigées par l’Etat au sauvetage- sur deniers publics- des banques en difficulté. Certaines outrances de l’auteur irritent néanmoins, comme son acharnement à l’encontre des traders- qu’il qualifie de « morveux » et de « nuisibles » lorsqu’il ne les décrit pas comme des cocaïnomanes roulant en Maserati !). A fortiori, Lordon connait une sérieuse baisse de régime aux deux tiers de sa pièce, lorsqu’il introduit des arguments doctrinaux avec ses gros sabots.

La lecture de ce livre-ovni n’en reste pas moins un plaisir. Dans sa galerie de portraits, Frédéric Lordon manipule la satire réaliste avec beaucoup d’humour. Son personnage de premier ministre à l’allure de basset artésien aquaboniste fait immanquablement penser à François Fillon. Quant au Président de la République- qui envoie des SMS alors qu’on lui explique l’écroulement du système économique- son comportement adolescent rappelle qui vous savez. Complétant le tableau, les banquiers arrogants et jargonnant à souhait font penser aux médecins-bouffons de Molière.

Dans sa conclusion, l’auteur évoque le surgissement d’émeutes populaires. Voilà le fameux « retournement » du titre. Si l’auteur n’avait pas si bien illustré l’intolérable cynisme des banquiers d’opérette, un tel scénario ferait ricaner. Au final, l’ambition comique de la pièce sert le sérieux de son intrigue politico-financière. Lordon remplit son contrat, et de belle manière.


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