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Le Vert est dans le fruit défendu

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Les Verts allemands partent en croisade contre les phtalates contenus dans les phallus en plastique destinés à donner de la joie aux dames et demoiselles d’outre-Rhin ne disposant pas à demeure d’un porteur vivant de cet organe destiné, en principe, à assurer la reproduction de l’espèce.

Cet additif confère à l’engin la souplesse permettant une utilisation optimale, mais serait responsable, selon les écologistes, de dérèglements hormonaux, de cancers, de diabètes et même d’une forme d’obésité sans rapport avec la grossesse. Les députés Verts ne suggèrent pas, cependant, un retour aux godes bios de nos grand-mères, car le risque de bactérie e.colli est encore plus dissuasif.

En France, les vibromasseurs continuent imperturbablement à zonzonner grâce à l’énergie nucléaire. Le couple franco-allemand est décidément bien mal en point.

Le chien du peuple est immortel !

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Depuis plus d’un an que le peuple grec manifeste contre la mise en coupe réglée de sa nation par le talon de fer de l’UE-FMI, on voit sur de nombreuses photos un chien rebelle auquel un site même a été consacré.

L’animal, qui est de toutes les batailles s’appelle Loukanikos, ce qui signifie « saucisse ». Si le nom est peu glorieux, ses exploits le sont beaucoup plus comme on le verra, par exemple, ici

Loukanikos est devenu un véritable symbole de la résistance populaire et il n’est pas étonnant que les très redoutés voltigeurs motocyclistes de la police (ce type d’unité est interdit en France depuis 1986 et la mort de Malik Oussekine) tentent désormais ouvertement de lui faire la peau.

Plus policiers que grecs, en l’occurrence, ils oublient un peu facilement qu’au pays de la mythologie, Loukanikos est déjà immortel à l’image de Cerbère et d’Orthos et qu’il viendra les narguer pour l’éternité avec la même insolence joyeuse.

Martin Fox-Terrier

Le mari de la femme de César ne doit pas être soupçonné

image : lmpetersen (Flickr)

« Je ne sais quelle envie perverse me prit de la gêner, de l’assiéger, de la contraindre dans sa dernière réserve. »
Eugène Fromentin, Dominique, ch. XII.

L’affaire DSK est décidément le miroir déformant de la vie politique française. On ne saurait prévoir l’issue du procès qui décidera de l’innocence ou de la culpabilité de l’ex-directeur général du FMI. Mais les arguments mis en avant pour distinguer sa vie publique de sa vie privée et apprécier les répercussions que celle-ci aurait pu avoir sur celle-là témoignent d’une incompréhension radicale de ce qu’est − ou devrait être − une démocratie.

Après le coup de tonnerre, le débat a dévié sur le silence du milieu politique − et du Parti socialiste au premier chef − concernant son goût pour la gent féminine. Il se justifie, plaide-t-on, par le refus de lier sa vie privée à sa vie publique au nom du respect dû à son intimité. La plupart des intervenants à la télévision et à la radio, qu’ils soient amis ou adversaires de M. Strauss-Kahn, reconnaissent qu’il n’était pas convenable de parler de ses ardeurs érotiques bien qu’elles aient été un secret de Polichinelle. On a répété à l’envi que la presse ne devait pas mettre en cause la vie privée d’un homme politique, quoi qu’on en pense sur le plan moral, d’autant que nul ne sait si et à quel moment le dragueur peut se transformer en prédateur.[access capability= »lire_inedits »]

Tout cela est vrai. Il serait malvenu d’imputer à quelqu’un les conséquences possibles de son libertinage et de préjuger de la violation virtuelle des lois. La présomption d’innocence concerne au premier lieu des attitudes qui, auraient-elles été douteuses, n’ont pas entraîné jusqu’alors de faits délictueux. Il n’empêche que le silence convenu de la presse française, comme le silence gêné du Parti socialiste, sur les frasques de l’homme politique relèvent d’un véritable déni de transparence démocratique. On peut même parler d’une connivence du microcosme médiatique et d’une solidarité de la caste politique. Au milieu des rires des invités de Thierry Ardisson, Tristane Banon déclarait en février 2007 s’être battue avec un « chimpanzé en rut » qui avait tenté de la violer. Le nom de la personnalité concernée était occulté, mais chacun le connaissait et faisait des gorges chaudes de sa prodigalité naturelle. Aujourd’hui, les langues se délient et le grand public, encore sidéré par la mise en cause de l’un des hommes les plus puissants de la planète, est stupéfait de ces révélations d’autant plus brutales qu’elles sont tardives.

L’étrange mutisme de la gauche

Or, s’il est légitime de séparer la vie privée des citoyens de l’espace public quand elle se limite à la sphère personnelle, il est aussi légitime de les rapprocher quand cette vie déborde sur la sphère politique. Les droits d’un individu à son intimité changent de sens lorsqu’ils s’opposent à ses devoirs : les vices privés ne peuvent pas se transformer par enchantement en vertus publiques. On a trop oublié que la vertu, au sens de Montesquieu, est le seul principe qui anime la démocratie. Louis Althusser avait justement souligné cette nécessité d’une cohérence vertueuse. Si le citoyen est bien le reflet de l’État dans l’homme particulier, « la démocratie suppose […] une véritable conversion de l’homme privé dans l’homme public ». Et Althusser d’ajouter cette réflexion plus actuelle que jamais : « Si, dans la démocratie, tous les délits privés sont des crimes publics, ce qui justifie les censeurs, si le droit civil fait un avec le droit politique, c’est que toute la vie privée de l’homme consiste à être un homme public − les lois étant le perpétuel rappel de cette exigence. »[1. Louis Althusser, Montesquieu, la politique et l’histoire, Paris, PUF, 1959, p. 65]

Il n’est pas question de donner à quiconque, et surtout aux hommes politiques, des leçons de morale. On sait de quel bois l’homme est fait. Mais on aimerait que les socialistes prennent conscience de l’exigence démocratique. On aimerait aussi qu’ils mettent en regard de la présomption d’innocence du directeur du FMI la présomption de victimisation de l’employée du Sofitel. Avant de commettre un délit, tout homme est innocent aux yeux de ses amis et de la société. À force de taquiner les limites en toute impunité, on bascule parfois dans le passage à l’acte. La gauche a ironisé à satiété sur la boulimie sexuelle de M. Berlusconi ; elle est restée étrangement muette sur celle de M. Strauss-Kahn qui butinait les mêmes fleurs. Aux yeux des Romains, la femme de César ne devait pas être soupçonnée ; en conséquence, l’empereur répudia son épouse soupçonnée d’avoir eu des relations illicites avec Clodius. Mais la sentence ne doit-elle pas concerner d’abord César lui-même ? Le principe de précaution s’applique aussi aux hommes politiques.[/access]

Grèce: nos politiques passent le bac Eco

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photo : http://lenumerozero.lautre.net

Il faut chaudement féliciter le Monde de son traitement de la crise grecque. Rien de très révolutionnaire, ni de très interactif ou de buzz 3.0. Non, Le Monde a simplement demandé à six responsables politiques français (par ordre alphabétique : Bayrou, Copé, Hollande, Marine Le Pen, Mélenchon et Montebourg) leurs préconisations « pour éviter tout effet de contamination de la crise de la dette publique grecque à l’ensemble de la zone euro ». Là où l’exercice devient bigrement intéressant, c’est qu’on leur a demandé de le faire par écrit et très cursivement -pour parler en jargon de presse, environ un demi-feuillet, soit l’équivalent d’une douzaine de lignes standard ou de trente secondes à l’oral…

Honnêtement, cet exercice est assez réjouissant pour le lecteur. Parce que nos candidats, coincés entre une question qui oblige à être concret et la contrainte de convaincre en peu de mots, n’ont d’autre choix que d’aller droit au but en montrant qu’ils savent faire autre chose que des phrases. Enfin, théoriquement. Car les résultats sont terriblement contrastés et souvent attristants. Et contrairement aux correcteurs des épreuves de maths du bac qui donneront probablement quelques points en plus pour une histoire de fuite sans robinet, nous serons sans pitié.

Ceux qui s’en sortent bien : Bayrou, Mélenchon, Montebourg

Deux qualités communes à ces copies : de l’esprit pratique et une philosophie générale de la crise actuelle. Assez drôle d’ailleurs de retrouver ensemble :

– Le président du Modem, eurobéat intégriste.
– Le candidat du Front de gauche, auto-investi gardien des reliques du nonisme de 2005.
– Le socialiste bon teint, qui a découvert assez tardivement que le protectionnisme était peut-être une chance pour la France et a depuis rattrapé son retard en le relookant façon sexy sous l’appellation fort maline de démondialisation.

Evidemment, les deux candidats de la gauche de gauche proposent des solutions antilibérales pour endiguer la crise grecque et aider ce pays : pour Montebourg, mise sous tutelle des banques avant qu’elles « ne mettent les citoyens et les Etats sous tutelle »; pour Mélenchon, rachat des dettes publiques par la BCE accompagné d’une « dévaluation substantielle » de l’euro (à « moins d’un dollar »). Mais Bayrou n’est pas en reste, et prône la création d’une « caisse commune empruntant au nom des Etats, en bons du Trésor européens ». Le centriste demande aussi que la zone euro soit enfin « gouvernée », ce qui n’est pas très sympa pour MM. Trichet et Von Rompuy.

On peut trouver ces solutions trop extrémistes, ou trop timides. Mais elles sont avancées clairement, étayées solidement et compréhensibles par tous, sans pour autant sonner comme des slogans de fin de meeting ou des petites phrases confectionnées à façon pour passer chez Drucker, Ferrari ou Denisot. Si la volonté politique existait, l’Europe pourrait s’engager dès demain dans chacune de ces trois directions, fût-ce partiellement. A minima, la France pourrait peser en leur faveur, sans qu’il soit besoin de réécrire le TCE ou d’envahir l’Allemagne. Leur créativité, qui contraste avec l’inertie actuelle, vaut doncà nos trois larrons une note honorable, disons entre 14 et 16 sur 20.

Ceux qui récitent le cours : Hollande, Le Pen

Ah, les premiers de la classe… Toujours prêts à dégainer leurs plans en trois parties et à sortir de chic les bonnes citations. François et Marine ont bien révisé mais c’est tout. Dans leurs notes de cours, il n’y avait rien qui leur permette de faire preuve d’un brin d’originalité. Dommage.

Pourquoi faut-il que la présidente du Front National récite par cœur sa liturgie de l’Apocalypse ? « Il n’y a pas de solution pour sortir de cette crise. Ce qu’il faut, c’est anticiper l’effondrement de l’euro et sortir de la monnaie unique. La Grèce n’est pas sauvable. » Certes, comme elle le martèle dans sa copie, elle a probablement été la première à le dire, mais l’intitulé de l’exercice engageait l’élève à envisager des solutions, voire, le cas échéant,à en anticiper les effets. À ne voir partout que des signes de la fin d’un monde,la prophétesse Marine Le Pen oublie d’être concrète et ne pense qu’à s’autocongratuler : prem’s, m’sieur, prem’s !

Atteint du syndrome « Je vous l’avais bien dit », l’élève Hollande pêche par le même travers. Dès le début de sa copie, il perd son temps à dire qu’il faut faire vite, et à cafter ses petits camarades : « Sarkozy et Merkel ont sous évalué la gravité de la crise. » Enarque un jour, énarque toujours, il s’offre même le luxe, très déplacé dans un si petit espace, de nous proposer une introduction générale à la situation grecque, remontant dix-huit mois en arrière – au cas où les lecteurs du Monde ne sauraient pas qu’il y a des problèmes du côté d’Athènes et de Thessalonique…

Se perdre en imprécations et diluer à l’envi alors qu’on demande d’aller droit au but : Le Pen et Hollande méritent à peine la moyenne alors que la question semblait pourtant largement à leur portée.

Le trop doué : Jean-François Copé

Le problème de ceux à qui on a trop souvent et depuis trop longtemps dit et qu’ils étaient doués, c’est qu’ils ne prennent même pas la peine de lire les énoncés et pensent qu’ils s’en sortiront toujours par une pirouette de style Trop intelligents, trop rapides, trop trop. C’est le syndrome Copé, magistralement à côté de la plaque.

Il convient de citer, en entier, la première phrase de sa composition : « Je tiens à saluer le sang-froid et la réactivité de Nicolas Sarkozy et d’Angela Merkel, qui ont trouvé une position commune pour aider la Grèce à accélérer son plan de redressement, tout en donnant la possibilité au secteur privé de financer une partie des besoins grecs. » Fayot, va, et pas malin, avec ça, puisque tout le monde s’accorde à dire que la Grèce va encore moins bien qu’il y a quelques semaines. Et le reste du papier est à l’avenant. Le FMI salue la France, la croissance est au rendez-vous, il faut financer notre expansion par le travail et non par la dette. Du blabla qui ne répond jamais à la question : comment sauver la Grèce ? Bref Copé a tout faux. Heureusement qu’on est à l’écrit, sinon, en prime, on aurait eu droit à ses sempiternelles références sportives : « Heu, c’est la Grèce, je vais parler de marathon… ».

Bref, une copie tellement nulle qu’on la croirait écrite par Luc Chatel et relue par Séguéla. Par excès de confiance, mais sans doute aussi parce que, comme tous les gens trop brillants, il nous prend pour des imbéciles à qui il faut donner leurs corn-flakes quotidiens garantis sans OGM, odeurni saveur. Croire que nous sommes tous des glands, c’est vilain, mais laisser deviner qu’on le croit, c’est crétin. Copé, 2/20.

Double nationalité : Claude Goasguen veut-il qu’on légifère contre Carla Bruni ?

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La proposition de suppression de la double nationalité suggérée par Claude Goasguen n’a suscité que des commentaires indignés voire amusés à l’Assemblée, droite et gauche confondues. A tel point que la proposition-phare de son rapport sur le droit de la nationalité vient d’être enterrée avant même de voir le jour.

Aux Quatre colonnes hier, on a aussi fait aussi beaucoup de blagues à propos de la clientèle électorale du député UMP du 16ème arrondissement: « Je me demande ce qu’il va répondre à ses électeurs franco-américains, franco-israéliens ou franco-italiens » rigolait perfide un de ses collègues de la majorité. Perfidie qui prend encore plus de sens quand on sait que Claude Goasguen est président du groupe d’amitié France-Israël au Palais Bourbon. Groupe très actif, et on l’en félicite, pour la libération du soldat Gilad Shalit, qui bénéficie de cette double nationalité, ce que nombre d’électeurs de Claude Goasguen, passablement énervés, n’ont pas manqué de faire remarquer à leur député.

Enfin, on rira, pour une fois grâce à Eva Joly, qui a fait remarquer que parmi ces hordes de binationaux qui vivent chez nous sans vouloir n’être que Français, on trouverait une certaine Carla Bruni-Sarkozy…

Arménie : une tragédie sans répit

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campagne d'affichage à Los Angeles, photo : Arash Derambarsh (Flickr)

Entre Ben Laden et DSK, la discussion par notre Parlement d’un texte visant à pénaliser la négation du génocide arménien[1. Si 1915 a été l’année culminante du génocide, les massacres d’Arméniens dans l’Empire ottoman ont démarré dès la fin du XIXe siècle pour se poursuivre à l’aube de la Turquie kémaliste. Pour rappel, cette tragédie aux plaies toujours béantes décima plus d’un million d’Arméniens chrétiens, accusés de collusion avec l’ennemi du seul fait de leur religion] n’a guère fait recette. Il faut croire que ça ne fait pas vendre. L’événement charrie pourtant tous les ingrédients susceptibles de mobiliser l’opinion : le sang, les larmes, la douleur. Ne manquent que la rédemption du coupable et le happy end.

Près de cent ans après les faits, alors que la Turquie n’exprime aucun regret[2. À Ankara l’enseignement de l’histoire du génocide et sa simple évocation dans la presse sont pénalement répréhensibles. Pire, murée dans le déni, la Turquie post-kémaliste pousse l’impudeur jusqu’à dresser des monuments aux « victimes ottomanes des massacres arméniens »], c’est donc la France qui endosse la responsabilité du travail de mémoire[3. En 2001, au terme d’intenses péripéties, le Sénat avait adopté la loi reconnaissant officiellement le génocide arménien]. Comme si le face-à-face avec son propre passé ne lui suffisait pas, notre pays prend en charge les souffrances des autres, se donnant en quelque sorte bonne conscience par procuration.[access capability= »lire_inedits »]

Début mai, un groupe de sénateurs socialo-communistes a donc déposé un projet de texte proposant, sur le modèle de la loi Gayssot[4. Qui pénalise la négation du génocide juif], de pénaliser la négation du génocide arménien. Peut-être avaient-ils en tête la phrase glaçante qu’Adolf Hitler aurait lancée avant de planifier les exactions que l’on sait : « Qui se souvient du génocide arménien ? » Comme l’a noté Bernard-Henri Lévy, certains sénateurs UMP étaient peut-être animés aussi par l’ambition peu glorieuse de ménager la Turquie par crainte de représailles commerciales. Pour la petite histoire, il y a quelques années, une grande école que l’on ne nommera pas a envisagé de créer une chaire d’études turques qui avalisait le révisionnisme officiel d’Ankara. Coïncidence, le projet était financé par un grand groupe pétrolier. La bronca du « lobby » arménien – qui ne contrôle toutefois pas assez d’hydrocarbures pour avoir droit au respect du Medef – eut finalement raison de cette triste chaire.

L’Etat et les « communautés » copropriétaires de la vérité historique

Entre les négationnistes par conviction, les opportunistes pieds et poings liés par leurs prises d’intérêts sur les rives du Bosphore, les partisans d’une histoire officielle et les obsédés de la mémoire qui ne comprennent rien à la liberté du chercheur, on ne voit pas très bien l’utilité qu’aurait eue cette loi.

Qu’on ne se méprenne pas : il est d’autant plus impératif que la Turquie affronte son passé que le déni officiel et populaire contribue à rendre difficile la vie de ses minorités ethniques et religieuses, en particulier des quelques Arméniens demeurant encore dans le pays où périrent leurs ancêtres. Il n’est pas sûr que les lois mémorielles françaises, qui nous téléportent au bon vieux temps de l’historiographie officielle, charge royale qui assura des jours paisibles à Voltaire, permettent la moindre avancée dans ce sens.

Loin d’exprimer la « volonté générale », ces lois font de la vérité historique une copropriété de l’État et de la « communauté victime ». De plus, cette vérité peut être partielle, comme dans le cas de la loi Taubira qui désigne la France comme seule coupable de l’esclavage et ignore les traites africaines et arabo-musulmanes : si l’intérêt historique d’un tel texte est pour le moins limité, ses effets politiques peuvent être délétères.

Ce n’est pas tout. Même quand elles ne prennent pas trop de libertés avec la vérité, ces lois transforment les révisionnistes en martyrs de la liberté d’expression tout en injectant dans le débat public leur venin victimaire. Quand le passé, même quand il a partie liée avec le mal, devrait être notre bien commun, elles favorisent la guerre des lobbies. À l’arrivée, le refrain émollient « Nous sommes tous des … » (compléter avec l’adjectif souhaité, « Français » excepté !) tient lieu de pensée politique à bien des consciences atrophiées. Alors, n’en déplaise à tous ceux qui croient que notre histoire commence et finit à Auschwitz, la France n’est ni une association de victimes, ni un agrégat de diasporas.[/access]

Finkielkraut à la Bnf : plaisir d’amour ne dure plus qu’un soir

Avis aux amateurs (et je crois qu’il en traine pas mal par ici) : c’est ce jeudi qu’aura lieu la dernière des quatre conférences consacrées au roman d’amour par Alain Finkielkraut.

Ceux qui n’étaient pas au courant de la tenue de ce cycle à la BnF n’ont plus que leurs yeux pour pleurer ; en effet, ils ont déjà loupé :
-Madame de Lafayette et La Princesse de Clèves
-Autour d’Ingmar Bergman (en particulier Les Meilleures Intentions)
-Autour de Philip Roth (en particulier Professeur de désir)

La dernière séance sera consacrée à son ami Milan Kundera, et en particulier à L’Insoutenable Légèreté de l’être. Est-il besoin d’en dire plus?

Informations pratiques : Jeudi 23 juin 2011, 
18h30-20h00, Petit auditorium. 
Entrée libre. Site 
François-Mitterrand, Quai François-Mauriac, Paris XIIIème

Lauvergeon: cherchez l’erreur

Je me demande ce que fabriquent les Chiennes de garde. Je ne les ai pas encore vues montrer les crocs pour dénoncer l’éviction brutale d’Anne Lauvergeon de la tête d’Areva. Or, Lauvergeon était (il faut parler à l’imparfait) une exception dans le paysage français. Pour le port systématique d’une frange avec un carré coupé aux épaules très 1983, mais aussi parce qu’elle était la seule femme à la tête d’une grande entreprise industrielle du Cac 40, avec capitaux publics.

Qu’on se rassure, je crois que personne ne poussera le ridicule à expliquer que si Lauvergeon a sauté, c’est parce qu’elle est une femme. Mais on a bien entendu des commentateurs de presse expliquer que son socialisme la rendait peu sarko-compatible. On le sait, la brillante patronne du géant nucléaire a commencé sa carrière à l’Elysée, comme sherpa de François Mitterrand. Mais je défie quiconque de savoir pour qui elle ira voter à la primaire socialiste.

S’il faut défendre Atomic-Anne (quel surnom grotesque) c’est sans doute pour d’autres raisons que son sexe, sa frange ou son socialisme apocryphe. La présidence de la République, pour justifier l’éviction de Lauvergeon, a expliqué qu’elle avait fait son temps (10 ans en poste) et qu’après Fukushima il était de bon ton de bouger les meubles, pour faire croire que le nucléaire ne sera plus ce qu’il était.

Lauvergeon était trop nucléocrate old school, n’a pas voulu s’entendre avec EDF et a bataillé pour garder son poste coûte que coûte. Au point de réussir la prouesse d’unir une palanquée de députés PS et UMP qui souhaitaient qu’elle enquille un troisième mandat, au nom de la continuité et de son talent certain. Alors, elle n’a certes pas vendu autant d’EPR et de centrales que ce qui était sans doute attendu, mais sauf erreur de ma part, elle n’a pas fait d’énorme connerie et elle a tout de même réussi à créer Areva en fusionnant CEA Industrie, Cogema et Framatome. Et c’est bien là le problème.

En France, pour faire un patron heureux et à la longévité imbattable, le plus sûr est de faire n’importe quoi. Et sans remonter jusqu’aux temps glorieux du Crédit Lyonnais, tentons juste une petite comparaison. Carlos Ghosn, le patron de Renault (15% du capital appartient à l’Etat qui a encore son mot à dire sur la gestion de cette entreprise) n’a pas brillé, nous dit-on. Sans parler de la piteuse affaire d’espionnage industriel monté de toutes pièces à l’endroit de cadres écoutés, traqués et virés du jour au lendemain, puis réintégrés, sur fond de fantamasgorie à propos d’un complot international sino-genevois visant à piquer les plans de la future voiture électrique. On a vu Ghosn affirmer au 20 heures de TF1 qu’il avait des certitudes sur la culpabilité des uns et des autres, puis se rétracter, au risque de faire vaciller toute la maison. C’est le numéro deux qui a servi de fusible et Ghosn a accepté comme acte de contrition de renoncer à une petite partie de ses stocks-options. Depuis, oubliée l’affaire d’espionnage qui nous a tenus en haleine pendant des semaines. Et l’Etat, c’est-à-dire nous, a regardé ailleurs.

Que dire du patron de la SNCF, Guillaume Pepy qui a appris à faire le gros dos quand tout un hiver, les TGV déconnent, laissant en carafe des milliers de voyageurs, ou que les tarifs s’envolent de façon indécente ? Et ne parlons pas des banques à qui l’Etat a sauvé la mise après la crise de 2008-2009 (en étant remboursé, faut pas déconner non plus) mais sans pour autant demander que l’on fasse un peu de ménage dans le management ni réclamer des part dans le capital de ces entreprises, comme les très libéraux anglais eux, n’ont pas hésité à le faire.

Somme toute, la jurisprudence en matière de nomination des grands patrons est assez confuse. À moins qu’elle ne soit trop claire : l’important, c’est d’être un ami politique ; les résultats on s’en fout. Car le grand patron d’entreprise proto-publiquese doit de respecter une certaine éthique : d’abord faire des choix désastreux, ne pas les assumer, et quand il devient manifeste qu’il faut partir, s’accrocher à son siège jusqu’à ce que le golden-parachute se déploie dans toute sa splendeur. On raconte encore des sanglots dans la voix à Bercy, cette petite histoire. Un honorable Monsieur gérait l’agence des participations de l’Etat, grosso-modo le fric public et les actions de la puissance publique dans un certain nombre d’entreprises. Il avait la fâcheuse habitude de prendre des décisions désastreuses, à tel point qu’on avait l’habitude d’utiliser son nom comme unité de valeur de millions perdus. Il a fini par partir en retraite, avec tous les honneurs.

Revenons à Lauvergeon, virée alors que l’Elysée affirme qu’elle n’a pas démérité, même si en off, on explique que c’est une sanction. Notamment parce qu’elle aurait refusé de devenir ministre de l’Economie en 2007, argument cocasse surtout quand dans la même phrase on murmure avec un air entendu que Sarkozy ne peut pas l’encadrer… Elle a surtout le défaut de déplaire à deux grands amis du président, Henri Proglio, le patron d’EDF et Patrick Kron, celui d’Alsthom. Et l’éthique du grandpatronfrançais suppose l’amitié voire plus avec le chef de l’Etat.

Pour aggraver son cas, Lauvergeon avait, disait-on, refusé l’indemnité de départ de deux ans de salaire royalement offerte par Nicolas Sarkozy. Une information démentie ensuite par Areva. Ouf ! On était à deux doigts de faire de l’ancienne patronne du géant nucléaire un Stéphane Hessel du Cac 40. Elle devrait partir avec l’indemnité fixée par son contrat, quelques millions d’euros si ça se trouve. C’est la fausse note de l’affaire, Lauvergeon, celle qui dit non, ça aurait eu de la gueule. Mais un contrat de travail est un contrat. Pour elle, comme Raymond Domenech, qui avait demandé des indemnités après son débarquement de la fédé de foot.

Pourtant, je propose à la vaillante avant-garde d’Osons le féminisme d’oublier la réhabilitation du clitoris et de défendre Lauvergeon, licenciée parce que femme. Allez, osons la frange !

Le socialisme à visage numérique

On entend seriner chaque jour que le numérique multiplie les possibilités offertes aux femmes et aux hommes de notre temps de s’épanouir ici-bas. Peut-être, mais c’est vrai aussi pour leur bêtise. J’en veux pour preuve le texte passionné que Martine Aubry a donné récemment au site Rue 89, dans lequel la Premier secrétaire défend sa vision de notre « vie numérique » et donne en exemple les succès de la société roubaisienne Ankama. « C’est l’une des plus belles réussites du jeu vidéo en ligne », écrit-elle à propos d’une entreprise dont l’un des produits-phares est une émission diffusée sur internet plaisamment intitulée « J’irai loler sur vos tombes ». Sur le site d’Ankama, on trouve aussi, en guise de belle réussite, d’hideux personnages criards dans le style manga qui dans des poses grotesques proposent au chaland d’alléchantes offres commerciales, du genre « 2 mangas achetés = la peluche bilby offerte ». Quant aux jeux vidéo vantés par la maire de Lille, il s’agit principalement du jeu pour enfants Dofus, dont l’objectif est de parvenir à prendre possession de six œufs de dragon magiques et d’atteindre le cercle ultime de la « puissance ultime », soit le niveau 200. Ce qui doit bien représenter, au bas mot, pour les plus habiles de nos chères têtes blondes, quelques centaines d’heures de jeu en ligne. C’est toujours ça de pris sur les discriminations sociales engendrées par les devoirs à la maison.

Serait-ce ce genre de jeu vidéo hautement éducatif que « le programme numérique » socialiste vante sans ambages en déclarant : « aujourd’hui, l’audio, la vidéo, le texte sont combinés de multiples manières, allant jusqu’au jeu vidéo. Ce dernier est encore trop peu valorisé par la puissance publique alors qu’il devient un type d’œuvre culturelle majeure » ? Comment ne pas constater en effet que le jeu vidéo est encore trop peu valorisé par la puissance publique alors que la tragédie classique bénéficie d’un traitement de faveur indigne. Il n’est qu’à comparer la popularité des uns et des autres sur Facebook (à peine 564 fans pour Jean Racine, contre 87 247 pour Ankama) pour constater à quel point l’attention, encore trop souvent accordée par la puissance publique à la littérature du Grand Siècle dont tout le monde se moque, s’exerce au détriment du soutien que cette même puissance devrait accorder toutes affaires cessantes à l’industrie florissante du jeu vidéo.

C’est, n’en doutons pas, dans cette perspective hautement réjouissante que le programme socialiste prévoit encore de « renforcer l’enseignement des technologies du numérique [le gras est d’origine] et de leur usage à l’école et en formation continue, pour assurer aux citoyens une maîtrise des nouveaux langages de communication et de création. » C’est bien vrai ça : les gamins ne passent pas assez de temps à la maison devant les ordinateurs, il faut encore leur ajouter des heures de numérique à l’école. C’est la vie, qui sera numérique ou ne sera pas. Grâce aux machines, nos enfants apprendront à maîtriser les nouveaux langages de communication, à défaut de savoir pratiquer les anciens, et se passeront ainsi plus facilement des profs que Sarkozy leurs chipote. Des profs qu’ils ne verront de toute façon plus, planqués qu’ils seront derrière des machines dont ils maitrisent d’ores et déjà mieux le langage que leurs obsolètes ainés, dont la date de péremption arrive plus vite encore que celle d’un smart-phone d’avant-dernière génération.

Mais ce n’est pas parce que, comme le dit elle-même Martine Aubry, les technologies numériques, telle une mauvaise otite, « se collent à notre oreille » que nous devons mal le prendre. Au contraire, toujours fidèle au poste, elle en veut toujours plus. « Il faut pouvoir, dit-elle, accéder à l’internet partout et à tout moment : dans les trains comme dans les aéroports, les hôpitaux et les mairies, les jardins publics ou les hôtels. »

« Partout et à tout moment » : je ne sais pas ce que vous en pensez, mais je trouve pour ma part cette idée plutôt glaçante, et elle me donne envie de réclamer non pas un « droit à la connexion » qui semble aller de soi pour madame Aubry, mais son inverse exact. Avec Alain Finkielkraut, je revendique un « droit à la déconnection », que je vais d’ailleurs m’empresser d’exercer. Maintenant.

Le crime et la formule

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Les faits divers sexuels sont toujours passionnants. Ils nous éclairent sur les fantasmes en cours avec une netteté irremplaçable. Le kidnapping de Bourg-en-Bresse mérite une place à part dans les registres. Voilà un homme qui enlève un petit garçon, et qui, après avoir été rattrapé sur le fil, déclare à la police qu’il voulait simplement « offrir un enfant à sa femme ». La formule est frappante. Elle mériterait qu’on s’y attarde.

Il n’est pas difficile d’imaginer le traitement médiatique que cette déclaration va recevoir. Il ment. Sa défense est grotesque. Inutile de chercher midi à quatorze heure : l’homme est un pédophile et les mots n’ont pas d’importance. Le fait que le petit garçon ait été sauvé par sa sœur, voilà toute le charme de l’histoire. Le fait que la police soit alertée par l’héroïsme d’un enfant, voilà toute la beauté de l’incident. La famille et la police contre le pervers, peut-on imaginer scénario plus simple ? Peut-on imaginer fantasme mieux rôdé ?

Une société qui réduit tout à un seul crime est certainement en voie d’infantilisation par rapport à ses propres fantasmes. A supposer que l’acte de pédophilie soit confirmé, ce qu’il ne s’agit pas d’exclure, il reste que le crime n’épuise en rien le choix des mots. Que signifie « offrir un enfant à sa femme » ? Pourquoi utiliser cette tournure si étrangement sacrificielle ? Et si le kidnapping nous renvoyait à un tout autre crime ? Et si, par hypothèse, la clé de cette formule était à rechercher dans la fascination, dans la peur totémique, dans la relation de pouvoir que la femme exerçait sur lui ? Que se passerait-il si l’enfant qu’il n’arrivait pas à offrir à cette épouse, c’était lui-même ?

Le Vert est dans le fruit défendu

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Les Verts allemands partent en croisade contre les phtalates contenus dans les phallus en plastique destinés à donner de la joie aux dames et demoiselles d’outre-Rhin ne disposant pas à demeure d’un porteur vivant de cet organe destiné, en principe, à assurer la reproduction de l’espèce.

Cet additif confère à l’engin la souplesse permettant une utilisation optimale, mais serait responsable, selon les écologistes, de dérèglements hormonaux, de cancers, de diabètes et même d’une forme d’obésité sans rapport avec la grossesse. Les députés Verts ne suggèrent pas, cependant, un retour aux godes bios de nos grand-mères, car le risque de bactérie e.colli est encore plus dissuasif.

En France, les vibromasseurs continuent imperturbablement à zonzonner grâce à l’énergie nucléaire. Le couple franco-allemand est décidément bien mal en point.

Le chien du peuple est immortel !

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Depuis plus d’un an que le peuple grec manifeste contre la mise en coupe réglée de sa nation par le talon de fer de l’UE-FMI, on voit sur de nombreuses photos un chien rebelle auquel un site même a été consacré.

L’animal, qui est de toutes les batailles s’appelle Loukanikos, ce qui signifie « saucisse ». Si le nom est peu glorieux, ses exploits le sont beaucoup plus comme on le verra, par exemple, ici

Loukanikos est devenu un véritable symbole de la résistance populaire et il n’est pas étonnant que les très redoutés voltigeurs motocyclistes de la police (ce type d’unité est interdit en France depuis 1986 et la mort de Malik Oussekine) tentent désormais ouvertement de lui faire la peau.

Plus policiers que grecs, en l’occurrence, ils oublient un peu facilement qu’au pays de la mythologie, Loukanikos est déjà immortel à l’image de Cerbère et d’Orthos et qu’il viendra les narguer pour l’éternité avec la même insolence joyeuse.

Martin Fox-Terrier

Le mari de la femme de César ne doit pas être soupçonné

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image : lmpetersen (Flickr)

« Je ne sais quelle envie perverse me prit de la gêner, de l’assiéger, de la contraindre dans sa dernière réserve. »
Eugène Fromentin, Dominique, ch. XII.

L’affaire DSK est décidément le miroir déformant de la vie politique française. On ne saurait prévoir l’issue du procès qui décidera de l’innocence ou de la culpabilité de l’ex-directeur général du FMI. Mais les arguments mis en avant pour distinguer sa vie publique de sa vie privée et apprécier les répercussions que celle-ci aurait pu avoir sur celle-là témoignent d’une incompréhension radicale de ce qu’est − ou devrait être − une démocratie.

Après le coup de tonnerre, le débat a dévié sur le silence du milieu politique − et du Parti socialiste au premier chef − concernant son goût pour la gent féminine. Il se justifie, plaide-t-on, par le refus de lier sa vie privée à sa vie publique au nom du respect dû à son intimité. La plupart des intervenants à la télévision et à la radio, qu’ils soient amis ou adversaires de M. Strauss-Kahn, reconnaissent qu’il n’était pas convenable de parler de ses ardeurs érotiques bien qu’elles aient été un secret de Polichinelle. On a répété à l’envi que la presse ne devait pas mettre en cause la vie privée d’un homme politique, quoi qu’on en pense sur le plan moral, d’autant que nul ne sait si et à quel moment le dragueur peut se transformer en prédateur.[access capability= »lire_inedits »]

Tout cela est vrai. Il serait malvenu d’imputer à quelqu’un les conséquences possibles de son libertinage et de préjuger de la violation virtuelle des lois. La présomption d’innocence concerne au premier lieu des attitudes qui, auraient-elles été douteuses, n’ont pas entraîné jusqu’alors de faits délictueux. Il n’empêche que le silence convenu de la presse française, comme le silence gêné du Parti socialiste, sur les frasques de l’homme politique relèvent d’un véritable déni de transparence démocratique. On peut même parler d’une connivence du microcosme médiatique et d’une solidarité de la caste politique. Au milieu des rires des invités de Thierry Ardisson, Tristane Banon déclarait en février 2007 s’être battue avec un « chimpanzé en rut » qui avait tenté de la violer. Le nom de la personnalité concernée était occulté, mais chacun le connaissait et faisait des gorges chaudes de sa prodigalité naturelle. Aujourd’hui, les langues se délient et le grand public, encore sidéré par la mise en cause de l’un des hommes les plus puissants de la planète, est stupéfait de ces révélations d’autant plus brutales qu’elles sont tardives.

L’étrange mutisme de la gauche

Or, s’il est légitime de séparer la vie privée des citoyens de l’espace public quand elle se limite à la sphère personnelle, il est aussi légitime de les rapprocher quand cette vie déborde sur la sphère politique. Les droits d’un individu à son intimité changent de sens lorsqu’ils s’opposent à ses devoirs : les vices privés ne peuvent pas se transformer par enchantement en vertus publiques. On a trop oublié que la vertu, au sens de Montesquieu, est le seul principe qui anime la démocratie. Louis Althusser avait justement souligné cette nécessité d’une cohérence vertueuse. Si le citoyen est bien le reflet de l’État dans l’homme particulier, « la démocratie suppose […] une véritable conversion de l’homme privé dans l’homme public ». Et Althusser d’ajouter cette réflexion plus actuelle que jamais : « Si, dans la démocratie, tous les délits privés sont des crimes publics, ce qui justifie les censeurs, si le droit civil fait un avec le droit politique, c’est que toute la vie privée de l’homme consiste à être un homme public − les lois étant le perpétuel rappel de cette exigence. »[1. Louis Althusser, Montesquieu, la politique et l’histoire, Paris, PUF, 1959, p. 65]

Il n’est pas question de donner à quiconque, et surtout aux hommes politiques, des leçons de morale. On sait de quel bois l’homme est fait. Mais on aimerait que les socialistes prennent conscience de l’exigence démocratique. On aimerait aussi qu’ils mettent en regard de la présomption d’innocence du directeur du FMI la présomption de victimisation de l’employée du Sofitel. Avant de commettre un délit, tout homme est innocent aux yeux de ses amis et de la société. À force de taquiner les limites en toute impunité, on bascule parfois dans le passage à l’acte. La gauche a ironisé à satiété sur la boulimie sexuelle de M. Berlusconi ; elle est restée étrangement muette sur celle de M. Strauss-Kahn qui butinait les mêmes fleurs. Aux yeux des Romains, la femme de César ne devait pas être soupçonnée ; en conséquence, l’empereur répudia son épouse soupçonnée d’avoir eu des relations illicites avec Clodius. Mais la sentence ne doit-elle pas concerner d’abord César lui-même ? Le principe de précaution s’applique aussi aux hommes politiques.[/access]

Grèce: nos politiques passent le bac Eco

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photo : http://lenumerozero.lautre.net

Il faut chaudement féliciter le Monde de son traitement de la crise grecque. Rien de très révolutionnaire, ni de très interactif ou de buzz 3.0. Non, Le Monde a simplement demandé à six responsables politiques français (par ordre alphabétique : Bayrou, Copé, Hollande, Marine Le Pen, Mélenchon et Montebourg) leurs préconisations « pour éviter tout effet de contamination de la crise de la dette publique grecque à l’ensemble de la zone euro ». Là où l’exercice devient bigrement intéressant, c’est qu’on leur a demandé de le faire par écrit et très cursivement -pour parler en jargon de presse, environ un demi-feuillet, soit l’équivalent d’une douzaine de lignes standard ou de trente secondes à l’oral…

Honnêtement, cet exercice est assez réjouissant pour le lecteur. Parce que nos candidats, coincés entre une question qui oblige à être concret et la contrainte de convaincre en peu de mots, n’ont d’autre choix que d’aller droit au but en montrant qu’ils savent faire autre chose que des phrases. Enfin, théoriquement. Car les résultats sont terriblement contrastés et souvent attristants. Et contrairement aux correcteurs des épreuves de maths du bac qui donneront probablement quelques points en plus pour une histoire de fuite sans robinet, nous serons sans pitié.

Ceux qui s’en sortent bien : Bayrou, Mélenchon, Montebourg

Deux qualités communes à ces copies : de l’esprit pratique et une philosophie générale de la crise actuelle. Assez drôle d’ailleurs de retrouver ensemble :

– Le président du Modem, eurobéat intégriste.
– Le candidat du Front de gauche, auto-investi gardien des reliques du nonisme de 2005.
– Le socialiste bon teint, qui a découvert assez tardivement que le protectionnisme était peut-être une chance pour la France et a depuis rattrapé son retard en le relookant façon sexy sous l’appellation fort maline de démondialisation.

Evidemment, les deux candidats de la gauche de gauche proposent des solutions antilibérales pour endiguer la crise grecque et aider ce pays : pour Montebourg, mise sous tutelle des banques avant qu’elles « ne mettent les citoyens et les Etats sous tutelle »; pour Mélenchon, rachat des dettes publiques par la BCE accompagné d’une « dévaluation substantielle » de l’euro (à « moins d’un dollar »). Mais Bayrou n’est pas en reste, et prône la création d’une « caisse commune empruntant au nom des Etats, en bons du Trésor européens ». Le centriste demande aussi que la zone euro soit enfin « gouvernée », ce qui n’est pas très sympa pour MM. Trichet et Von Rompuy.

On peut trouver ces solutions trop extrémistes, ou trop timides. Mais elles sont avancées clairement, étayées solidement et compréhensibles par tous, sans pour autant sonner comme des slogans de fin de meeting ou des petites phrases confectionnées à façon pour passer chez Drucker, Ferrari ou Denisot. Si la volonté politique existait, l’Europe pourrait s’engager dès demain dans chacune de ces trois directions, fût-ce partiellement. A minima, la France pourrait peser en leur faveur, sans qu’il soit besoin de réécrire le TCE ou d’envahir l’Allemagne. Leur créativité, qui contraste avec l’inertie actuelle, vaut doncà nos trois larrons une note honorable, disons entre 14 et 16 sur 20.

Ceux qui récitent le cours : Hollande, Le Pen

Ah, les premiers de la classe… Toujours prêts à dégainer leurs plans en trois parties et à sortir de chic les bonnes citations. François et Marine ont bien révisé mais c’est tout. Dans leurs notes de cours, il n’y avait rien qui leur permette de faire preuve d’un brin d’originalité. Dommage.

Pourquoi faut-il que la présidente du Front National récite par cœur sa liturgie de l’Apocalypse ? « Il n’y a pas de solution pour sortir de cette crise. Ce qu’il faut, c’est anticiper l’effondrement de l’euro et sortir de la monnaie unique. La Grèce n’est pas sauvable. » Certes, comme elle le martèle dans sa copie, elle a probablement été la première à le dire, mais l’intitulé de l’exercice engageait l’élève à envisager des solutions, voire, le cas échéant,à en anticiper les effets. À ne voir partout que des signes de la fin d’un monde,la prophétesse Marine Le Pen oublie d’être concrète et ne pense qu’à s’autocongratuler : prem’s, m’sieur, prem’s !

Atteint du syndrome « Je vous l’avais bien dit », l’élève Hollande pêche par le même travers. Dès le début de sa copie, il perd son temps à dire qu’il faut faire vite, et à cafter ses petits camarades : « Sarkozy et Merkel ont sous évalué la gravité de la crise. » Enarque un jour, énarque toujours, il s’offre même le luxe, très déplacé dans un si petit espace, de nous proposer une introduction générale à la situation grecque, remontant dix-huit mois en arrière – au cas où les lecteurs du Monde ne sauraient pas qu’il y a des problèmes du côté d’Athènes et de Thessalonique…

Se perdre en imprécations et diluer à l’envi alors qu’on demande d’aller droit au but : Le Pen et Hollande méritent à peine la moyenne alors que la question semblait pourtant largement à leur portée.

Le trop doué : Jean-François Copé

Le problème de ceux à qui on a trop souvent et depuis trop longtemps dit et qu’ils étaient doués, c’est qu’ils ne prennent même pas la peine de lire les énoncés et pensent qu’ils s’en sortiront toujours par une pirouette de style Trop intelligents, trop rapides, trop trop. C’est le syndrome Copé, magistralement à côté de la plaque.

Il convient de citer, en entier, la première phrase de sa composition : « Je tiens à saluer le sang-froid et la réactivité de Nicolas Sarkozy et d’Angela Merkel, qui ont trouvé une position commune pour aider la Grèce à accélérer son plan de redressement, tout en donnant la possibilité au secteur privé de financer une partie des besoins grecs. » Fayot, va, et pas malin, avec ça, puisque tout le monde s’accorde à dire que la Grèce va encore moins bien qu’il y a quelques semaines. Et le reste du papier est à l’avenant. Le FMI salue la France, la croissance est au rendez-vous, il faut financer notre expansion par le travail et non par la dette. Du blabla qui ne répond jamais à la question : comment sauver la Grèce ? Bref Copé a tout faux. Heureusement qu’on est à l’écrit, sinon, en prime, on aurait eu droit à ses sempiternelles références sportives : « Heu, c’est la Grèce, je vais parler de marathon… ».

Bref, une copie tellement nulle qu’on la croirait écrite par Luc Chatel et relue par Séguéla. Par excès de confiance, mais sans doute aussi parce que, comme tous les gens trop brillants, il nous prend pour des imbéciles à qui il faut donner leurs corn-flakes quotidiens garantis sans OGM, odeurni saveur. Croire que nous sommes tous des glands, c’est vilain, mais laisser deviner qu’on le croit, c’est crétin. Copé, 2/20.

Double nationalité : Claude Goasguen veut-il qu’on légifère contre Carla Bruni ?

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La proposition de suppression de la double nationalité suggérée par Claude Goasguen n’a suscité que des commentaires indignés voire amusés à l’Assemblée, droite et gauche confondues. A tel point que la proposition-phare de son rapport sur le droit de la nationalité vient d’être enterrée avant même de voir le jour.

Aux Quatre colonnes hier, on a aussi fait aussi beaucoup de blagues à propos de la clientèle électorale du député UMP du 16ème arrondissement: « Je me demande ce qu’il va répondre à ses électeurs franco-américains, franco-israéliens ou franco-italiens » rigolait perfide un de ses collègues de la majorité. Perfidie qui prend encore plus de sens quand on sait que Claude Goasguen est président du groupe d’amitié France-Israël au Palais Bourbon. Groupe très actif, et on l’en félicite, pour la libération du soldat Gilad Shalit, qui bénéficie de cette double nationalité, ce que nombre d’électeurs de Claude Goasguen, passablement énervés, n’ont pas manqué de faire remarquer à leur député.

Enfin, on rira, pour une fois grâce à Eva Joly, qui a fait remarquer que parmi ces hordes de binationaux qui vivent chez nous sans vouloir n’être que Français, on trouverait une certaine Carla Bruni-Sarkozy…

Arménie : une tragédie sans répit

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campagne d'affichage à Los Angeles, photo : Arash Derambarsh (Flickr)

Entre Ben Laden et DSK, la discussion par notre Parlement d’un texte visant à pénaliser la négation du génocide arménien[1. Si 1915 a été l’année culminante du génocide, les massacres d’Arméniens dans l’Empire ottoman ont démarré dès la fin du XIXe siècle pour se poursuivre à l’aube de la Turquie kémaliste. Pour rappel, cette tragédie aux plaies toujours béantes décima plus d’un million d’Arméniens chrétiens, accusés de collusion avec l’ennemi du seul fait de leur religion] n’a guère fait recette. Il faut croire que ça ne fait pas vendre. L’événement charrie pourtant tous les ingrédients susceptibles de mobiliser l’opinion : le sang, les larmes, la douleur. Ne manquent que la rédemption du coupable et le happy end.

Près de cent ans après les faits, alors que la Turquie n’exprime aucun regret[2. À Ankara l’enseignement de l’histoire du génocide et sa simple évocation dans la presse sont pénalement répréhensibles. Pire, murée dans le déni, la Turquie post-kémaliste pousse l’impudeur jusqu’à dresser des monuments aux « victimes ottomanes des massacres arméniens »], c’est donc la France qui endosse la responsabilité du travail de mémoire[3. En 2001, au terme d’intenses péripéties, le Sénat avait adopté la loi reconnaissant officiellement le génocide arménien]. Comme si le face-à-face avec son propre passé ne lui suffisait pas, notre pays prend en charge les souffrances des autres, se donnant en quelque sorte bonne conscience par procuration.[access capability= »lire_inedits »]

Début mai, un groupe de sénateurs socialo-communistes a donc déposé un projet de texte proposant, sur le modèle de la loi Gayssot[4. Qui pénalise la négation du génocide juif], de pénaliser la négation du génocide arménien. Peut-être avaient-ils en tête la phrase glaçante qu’Adolf Hitler aurait lancée avant de planifier les exactions que l’on sait : « Qui se souvient du génocide arménien ? » Comme l’a noté Bernard-Henri Lévy, certains sénateurs UMP étaient peut-être animés aussi par l’ambition peu glorieuse de ménager la Turquie par crainte de représailles commerciales. Pour la petite histoire, il y a quelques années, une grande école que l’on ne nommera pas a envisagé de créer une chaire d’études turques qui avalisait le révisionnisme officiel d’Ankara. Coïncidence, le projet était financé par un grand groupe pétrolier. La bronca du « lobby » arménien – qui ne contrôle toutefois pas assez d’hydrocarbures pour avoir droit au respect du Medef – eut finalement raison de cette triste chaire.

L’Etat et les « communautés » copropriétaires de la vérité historique

Entre les négationnistes par conviction, les opportunistes pieds et poings liés par leurs prises d’intérêts sur les rives du Bosphore, les partisans d’une histoire officielle et les obsédés de la mémoire qui ne comprennent rien à la liberté du chercheur, on ne voit pas très bien l’utilité qu’aurait eue cette loi.

Qu’on ne se méprenne pas : il est d’autant plus impératif que la Turquie affronte son passé que le déni officiel et populaire contribue à rendre difficile la vie de ses minorités ethniques et religieuses, en particulier des quelques Arméniens demeurant encore dans le pays où périrent leurs ancêtres. Il n’est pas sûr que les lois mémorielles françaises, qui nous téléportent au bon vieux temps de l’historiographie officielle, charge royale qui assura des jours paisibles à Voltaire, permettent la moindre avancée dans ce sens.

Loin d’exprimer la « volonté générale », ces lois font de la vérité historique une copropriété de l’État et de la « communauté victime ». De plus, cette vérité peut être partielle, comme dans le cas de la loi Taubira qui désigne la France comme seule coupable de l’esclavage et ignore les traites africaines et arabo-musulmanes : si l’intérêt historique d’un tel texte est pour le moins limité, ses effets politiques peuvent être délétères.

Ce n’est pas tout. Même quand elles ne prennent pas trop de libertés avec la vérité, ces lois transforment les révisionnistes en martyrs de la liberté d’expression tout en injectant dans le débat public leur venin victimaire. Quand le passé, même quand il a partie liée avec le mal, devrait être notre bien commun, elles favorisent la guerre des lobbies. À l’arrivée, le refrain émollient « Nous sommes tous des … » (compléter avec l’adjectif souhaité, « Français » excepté !) tient lieu de pensée politique à bien des consciences atrophiées. Alors, n’en déplaise à tous ceux qui croient que notre histoire commence et finit à Auschwitz, la France n’est ni une association de victimes, ni un agrégat de diasporas.[/access]

Finkielkraut à la Bnf : plaisir d’amour ne dure plus qu’un soir

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Avis aux amateurs (et je crois qu’il en traine pas mal par ici) : c’est ce jeudi qu’aura lieu la dernière des quatre conférences consacrées au roman d’amour par Alain Finkielkraut.

Ceux qui n’étaient pas au courant de la tenue de ce cycle à la BnF n’ont plus que leurs yeux pour pleurer ; en effet, ils ont déjà loupé :
-Madame de Lafayette et La Princesse de Clèves
-Autour d’Ingmar Bergman (en particulier Les Meilleures Intentions)
-Autour de Philip Roth (en particulier Professeur de désir)

La dernière séance sera consacrée à son ami Milan Kundera, et en particulier à L’Insoutenable Légèreté de l’être. Est-il besoin d’en dire plus?

Informations pratiques : Jeudi 23 juin 2011, 
18h30-20h00, Petit auditorium. 
Entrée libre. Site 
François-Mitterrand, Quai François-Mauriac, Paris XIIIème

Lauvergeon: cherchez l’erreur

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Je me demande ce que fabriquent les Chiennes de garde. Je ne les ai pas encore vues montrer les crocs pour dénoncer l’éviction brutale d’Anne Lauvergeon de la tête d’Areva. Or, Lauvergeon était (il faut parler à l’imparfait) une exception dans le paysage français. Pour le port systématique d’une frange avec un carré coupé aux épaules très 1983, mais aussi parce qu’elle était la seule femme à la tête d’une grande entreprise industrielle du Cac 40, avec capitaux publics.

Qu’on se rassure, je crois que personne ne poussera le ridicule à expliquer que si Lauvergeon a sauté, c’est parce qu’elle est une femme. Mais on a bien entendu des commentateurs de presse expliquer que son socialisme la rendait peu sarko-compatible. On le sait, la brillante patronne du géant nucléaire a commencé sa carrière à l’Elysée, comme sherpa de François Mitterrand. Mais je défie quiconque de savoir pour qui elle ira voter à la primaire socialiste.

S’il faut défendre Atomic-Anne (quel surnom grotesque) c’est sans doute pour d’autres raisons que son sexe, sa frange ou son socialisme apocryphe. La présidence de la République, pour justifier l’éviction de Lauvergeon, a expliqué qu’elle avait fait son temps (10 ans en poste) et qu’après Fukushima il était de bon ton de bouger les meubles, pour faire croire que le nucléaire ne sera plus ce qu’il était.

Lauvergeon était trop nucléocrate old school, n’a pas voulu s’entendre avec EDF et a bataillé pour garder son poste coûte que coûte. Au point de réussir la prouesse d’unir une palanquée de députés PS et UMP qui souhaitaient qu’elle enquille un troisième mandat, au nom de la continuité et de son talent certain. Alors, elle n’a certes pas vendu autant d’EPR et de centrales que ce qui était sans doute attendu, mais sauf erreur de ma part, elle n’a pas fait d’énorme connerie et elle a tout de même réussi à créer Areva en fusionnant CEA Industrie, Cogema et Framatome. Et c’est bien là le problème.

En France, pour faire un patron heureux et à la longévité imbattable, le plus sûr est de faire n’importe quoi. Et sans remonter jusqu’aux temps glorieux du Crédit Lyonnais, tentons juste une petite comparaison. Carlos Ghosn, le patron de Renault (15% du capital appartient à l’Etat qui a encore son mot à dire sur la gestion de cette entreprise) n’a pas brillé, nous dit-on. Sans parler de la piteuse affaire d’espionnage industriel monté de toutes pièces à l’endroit de cadres écoutés, traqués et virés du jour au lendemain, puis réintégrés, sur fond de fantamasgorie à propos d’un complot international sino-genevois visant à piquer les plans de la future voiture électrique. On a vu Ghosn affirmer au 20 heures de TF1 qu’il avait des certitudes sur la culpabilité des uns et des autres, puis se rétracter, au risque de faire vaciller toute la maison. C’est le numéro deux qui a servi de fusible et Ghosn a accepté comme acte de contrition de renoncer à une petite partie de ses stocks-options. Depuis, oubliée l’affaire d’espionnage qui nous a tenus en haleine pendant des semaines. Et l’Etat, c’est-à-dire nous, a regardé ailleurs.

Que dire du patron de la SNCF, Guillaume Pepy qui a appris à faire le gros dos quand tout un hiver, les TGV déconnent, laissant en carafe des milliers de voyageurs, ou que les tarifs s’envolent de façon indécente ? Et ne parlons pas des banques à qui l’Etat a sauvé la mise après la crise de 2008-2009 (en étant remboursé, faut pas déconner non plus) mais sans pour autant demander que l’on fasse un peu de ménage dans le management ni réclamer des part dans le capital de ces entreprises, comme les très libéraux anglais eux, n’ont pas hésité à le faire.

Somme toute, la jurisprudence en matière de nomination des grands patrons est assez confuse. À moins qu’elle ne soit trop claire : l’important, c’est d’être un ami politique ; les résultats on s’en fout. Car le grand patron d’entreprise proto-publiquese doit de respecter une certaine éthique : d’abord faire des choix désastreux, ne pas les assumer, et quand il devient manifeste qu’il faut partir, s’accrocher à son siège jusqu’à ce que le golden-parachute se déploie dans toute sa splendeur. On raconte encore des sanglots dans la voix à Bercy, cette petite histoire. Un honorable Monsieur gérait l’agence des participations de l’Etat, grosso-modo le fric public et les actions de la puissance publique dans un certain nombre d’entreprises. Il avait la fâcheuse habitude de prendre des décisions désastreuses, à tel point qu’on avait l’habitude d’utiliser son nom comme unité de valeur de millions perdus. Il a fini par partir en retraite, avec tous les honneurs.

Revenons à Lauvergeon, virée alors que l’Elysée affirme qu’elle n’a pas démérité, même si en off, on explique que c’est une sanction. Notamment parce qu’elle aurait refusé de devenir ministre de l’Economie en 2007, argument cocasse surtout quand dans la même phrase on murmure avec un air entendu que Sarkozy ne peut pas l’encadrer… Elle a surtout le défaut de déplaire à deux grands amis du président, Henri Proglio, le patron d’EDF et Patrick Kron, celui d’Alsthom. Et l’éthique du grandpatronfrançais suppose l’amitié voire plus avec le chef de l’Etat.

Pour aggraver son cas, Lauvergeon avait, disait-on, refusé l’indemnité de départ de deux ans de salaire royalement offerte par Nicolas Sarkozy. Une information démentie ensuite par Areva. Ouf ! On était à deux doigts de faire de l’ancienne patronne du géant nucléaire un Stéphane Hessel du Cac 40. Elle devrait partir avec l’indemnité fixée par son contrat, quelques millions d’euros si ça se trouve. C’est la fausse note de l’affaire, Lauvergeon, celle qui dit non, ça aurait eu de la gueule. Mais un contrat de travail est un contrat. Pour elle, comme Raymond Domenech, qui avait demandé des indemnités après son débarquement de la fédé de foot.

Pourtant, je propose à la vaillante avant-garde d’Osons le féminisme d’oublier la réhabilitation du clitoris et de défendre Lauvergeon, licenciée parce que femme. Allez, osons la frange !

Le socialisme à visage numérique

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On entend seriner chaque jour que le numérique multiplie les possibilités offertes aux femmes et aux hommes de notre temps de s’épanouir ici-bas. Peut-être, mais c’est vrai aussi pour leur bêtise. J’en veux pour preuve le texte passionné que Martine Aubry a donné récemment au site Rue 89, dans lequel la Premier secrétaire défend sa vision de notre « vie numérique » et donne en exemple les succès de la société roubaisienne Ankama. « C’est l’une des plus belles réussites du jeu vidéo en ligne », écrit-elle à propos d’une entreprise dont l’un des produits-phares est une émission diffusée sur internet plaisamment intitulée « J’irai loler sur vos tombes ». Sur le site d’Ankama, on trouve aussi, en guise de belle réussite, d’hideux personnages criards dans le style manga qui dans des poses grotesques proposent au chaland d’alléchantes offres commerciales, du genre « 2 mangas achetés = la peluche bilby offerte ». Quant aux jeux vidéo vantés par la maire de Lille, il s’agit principalement du jeu pour enfants Dofus, dont l’objectif est de parvenir à prendre possession de six œufs de dragon magiques et d’atteindre le cercle ultime de la « puissance ultime », soit le niveau 200. Ce qui doit bien représenter, au bas mot, pour les plus habiles de nos chères têtes blondes, quelques centaines d’heures de jeu en ligne. C’est toujours ça de pris sur les discriminations sociales engendrées par les devoirs à la maison.

Serait-ce ce genre de jeu vidéo hautement éducatif que « le programme numérique » socialiste vante sans ambages en déclarant : « aujourd’hui, l’audio, la vidéo, le texte sont combinés de multiples manières, allant jusqu’au jeu vidéo. Ce dernier est encore trop peu valorisé par la puissance publique alors qu’il devient un type d’œuvre culturelle majeure » ? Comment ne pas constater en effet que le jeu vidéo est encore trop peu valorisé par la puissance publique alors que la tragédie classique bénéficie d’un traitement de faveur indigne. Il n’est qu’à comparer la popularité des uns et des autres sur Facebook (à peine 564 fans pour Jean Racine, contre 87 247 pour Ankama) pour constater à quel point l’attention, encore trop souvent accordée par la puissance publique à la littérature du Grand Siècle dont tout le monde se moque, s’exerce au détriment du soutien que cette même puissance devrait accorder toutes affaires cessantes à l’industrie florissante du jeu vidéo.

C’est, n’en doutons pas, dans cette perspective hautement réjouissante que le programme socialiste prévoit encore de « renforcer l’enseignement des technologies du numérique [le gras est d’origine] et de leur usage à l’école et en formation continue, pour assurer aux citoyens une maîtrise des nouveaux langages de communication et de création. » C’est bien vrai ça : les gamins ne passent pas assez de temps à la maison devant les ordinateurs, il faut encore leur ajouter des heures de numérique à l’école. C’est la vie, qui sera numérique ou ne sera pas. Grâce aux machines, nos enfants apprendront à maîtriser les nouveaux langages de communication, à défaut de savoir pratiquer les anciens, et se passeront ainsi plus facilement des profs que Sarkozy leurs chipote. Des profs qu’ils ne verront de toute façon plus, planqués qu’ils seront derrière des machines dont ils maitrisent d’ores et déjà mieux le langage que leurs obsolètes ainés, dont la date de péremption arrive plus vite encore que celle d’un smart-phone d’avant-dernière génération.

Mais ce n’est pas parce que, comme le dit elle-même Martine Aubry, les technologies numériques, telle une mauvaise otite, « se collent à notre oreille » que nous devons mal le prendre. Au contraire, toujours fidèle au poste, elle en veut toujours plus. « Il faut pouvoir, dit-elle, accéder à l’internet partout et à tout moment : dans les trains comme dans les aéroports, les hôpitaux et les mairies, les jardins publics ou les hôtels. »

« Partout et à tout moment » : je ne sais pas ce que vous en pensez, mais je trouve pour ma part cette idée plutôt glaçante, et elle me donne envie de réclamer non pas un « droit à la connexion » qui semble aller de soi pour madame Aubry, mais son inverse exact. Avec Alain Finkielkraut, je revendique un « droit à la déconnection », que je vais d’ailleurs m’empresser d’exercer. Maintenant.

Le crime et la formule

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Les faits divers sexuels sont toujours passionnants. Ils nous éclairent sur les fantasmes en cours avec une netteté irremplaçable. Le kidnapping de Bourg-en-Bresse mérite une place à part dans les registres. Voilà un homme qui enlève un petit garçon, et qui, après avoir été rattrapé sur le fil, déclare à la police qu’il voulait simplement « offrir un enfant à sa femme ». La formule est frappante. Elle mériterait qu’on s’y attarde.

Il n’est pas difficile d’imaginer le traitement médiatique que cette déclaration va recevoir. Il ment. Sa défense est grotesque. Inutile de chercher midi à quatorze heure : l’homme est un pédophile et les mots n’ont pas d’importance. Le fait que le petit garçon ait été sauvé par sa sœur, voilà toute le charme de l’histoire. Le fait que la police soit alertée par l’héroïsme d’un enfant, voilà toute la beauté de l’incident. La famille et la police contre le pervers, peut-on imaginer scénario plus simple ? Peut-on imaginer fantasme mieux rôdé ?

Une société qui réduit tout à un seul crime est certainement en voie d’infantilisation par rapport à ses propres fantasmes. A supposer que l’acte de pédophilie soit confirmé, ce qu’il ne s’agit pas d’exclure, il reste que le crime n’épuise en rien le choix des mots. Que signifie « offrir un enfant à sa femme » ? Pourquoi utiliser cette tournure si étrangement sacrificielle ? Et si le kidnapping nous renvoyait à un tout autre crime ? Et si, par hypothèse, la clé de cette formule était à rechercher dans la fascination, dans la peur totémique, dans la relation de pouvoir que la femme exerçait sur lui ? Que se passerait-il si l’enfant qu’il n’arrivait pas à offrir à cette épouse, c’était lui-même ?