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Qui n’a pas son clito ?

photo : SherrySJ (Flickr)

Le féminisme est de retour !

Ces retrouvailles avec notre grand combat, c’est à Dominique Strauss-Kahn que nous les devons. Vous pensiez que l’action dont il est accusé signait le retour d’une bestialité présumée mais néanmoins glaçante ? Pas du tout. C’est la douceur maternante de la féminité qui triomphe sous vos yeux humides d’émotion sororale.

Mais il faut également rendre hommage à Georges Tron, dont le placement en garde à vue quelques heures à peine avant le coup d’envoi de « l’action coup de poing » en faveur du clitoris lancée par « Osez le féminisme » montre une fois de plus que la force n’est pas toujours du côté de celui qui brandit la verge.

Grâce à ces promoteurs inopinés de la cause des femmes, nous voyons désormais fleurir tout un tas de porte-parole de nos peines, de nos misères et de nos désirs.

Le 20 juin en effet, l’association de Caroline de Haas lançait officiellement sa grande campagne « osez le clito », en dévoilant cette affiche :

Réalisée sous la supervision d’un gynécologue et inspirée du célèbre tableau « l’origine d’immonde » de Gustave Courbet, cette image est un véritable remède contre la crise des vocations au sein de l’Eglise catholique. Car si ce clitoris-là est « instigateur de plaisirs » au féminin, aucun doute qu’il vaccine chaque homme normalement constitué contre toute pulsion érotique quelle qu’elle soit, et pour longtemps.

Outre les associations, on notera également l’œuvre salvatrice du think tank Terra Nova. Jamais en retard d’un rapport de 80 pages inutiles, celui-ci a publié il y a une semaine son étude sur « l’implication des hommes dans la lutte pour l’égalité des sexes ».

Le think tank propose pas moins d’une quarantaine de mesures phares telles que celle-ci : « sur toute apparence corporelle retouchée à des fins publicitaires (…) imposer une signalétique « photographie retouchée afin de modifier l’apparence corporelle ». Exemple :

Autre proposition majeure, « lutter contre la présentation sexiste des jouets ». Pour notre part, nous proposerons ce jouet, très neutre et parfaitement asexué, qui a l’avantage d’exister également en version sombre, certifié 100% « issu de la diversité » :

Saluons enfin l’audace de Terra Nova qui, trouvant insuffisant d’ériger la moitié de l’humanité en conglomérat victimaire, a judicieusement proposé de victimiser aussi les hommes. Ainsi, ceux-ci se voient-ils invités à refuser d’être « dominés par leur propre domination ».
Les « progressistes », ça ose tout. C’est d’ailleurs à ça qu’on les reconnaît…

Anne Sinclair en voie de canonisation médiatique

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Si, aux yeux des Français, Anne Sinclair est une moderne Antigone, vaillante et courageuse dans la défense de DSK, dans d’autres pays elle apparaît surtout comme une désastreuse icône de la soumission féminine, trahissant ses propres valeurs pour sauvegarder les apparences.

L’Antigone française serait au mieux la complice des turpitudes de son époux, au pire, comme l’écrit Anna Lietti dans « Le Temps » de Genève, une femme décidée à faire payer à la hauteur de son investissement les intérêts des trahisons qu’elle aurait subies.

On peut même imaginer qu’elle savoure enfin maintenant le plaisir amer de l’avoir, pour la première fois de sa vie, entièrement à elle. L’enfer du couple, surtout dans le luxe le plus éhonté, est parfois pire qu’une cellule de prison.

DSK a joué et perdu

image : Giuseppe Bognanni

Quitte à me faire lyncher, je rappellerai trois « fondamentaux » sur ce qu’on nomme, par euphémisme, les « rapports sexuels ». Pour qu’il se passe quelque chose entre un homme et une femme, trois conditions au moins sont requises, sur lesquelles on s’abstiendra de formuler un jugement moral.

La première est qu’un certain parfum de transgression permette d’anticiper ce qu’on espère éprouver dans ce genre d’exercice. La deuxième est la situation dans laquelle on se trouve : elle compte souvent autant, sinon plus, que le ou la partenaire. On évitera, bien sûr, de faire l’amour dans une morgue − et a fortiori avec un cadavre − même si le lieu pourrait y inciter, mais un ascenseur, une salle de cinéma ou une chambre d’hôtel peuvent stimuler l’imaginaire érotique, comme chacun, je le présume, a pu en faire l’expérience. Enfin, la troisième condition implique une certaine forme de violence, voire de contrainte, physique ou psychique. Les menottes ne sont pas nécessairement bannies, ni les divers gadgets que proposent les sex-shops pour alimenter des scénarios convenant à la structure mentale de chacun.[access capability= »lire_inedits »]

D’autres éléments entrent en ligne de compte − et parfois même l’amour, et surtout la haine, qui sont de puissants aphrodisiaques − mais je doute qu’il soit possible de se passer durablement des conditions que je viens d’énumérer. Ceci étant admis, tentons de comprendre ce qui est arrivé à l’honorable Dominique Strauss-Kahn, dorénavant cas d’école pour les psychiatres et les criminologues.

Au réveil, la puissance érectile d’un homme est à son zénith

D’après les témoignages, nous pouvons formuler l’hypothèse qu’il était un adepte de rapports sexuels où sa partenaire faisait preuve de soumission et lui d’une certaine brutalité. Jusque-là, rien que de très banal. Il semblerait qu’au Sofitel de Manhattan, il avait déjà fait appel à des agences de call-girls, voire aux services de la direction. À son âge, et nul ne le lui reprochera, il avait ses habitudes. Notamment au réveil, où la puissance érectile d’un homme est à son zénith.

À partir de là, on me permettra, après avoir rappelé que le prévenu est présumé innocent, de me placer, pour la commodité du récit dans l’hypothèse où la plaignante aurait dit toute la vérité et rien que la vérité. Il s’attendait vraisemblablement, en sortant nu de sa salle de bain, à vivre une brève séquence fortement épicée avec une call-girl ou une employée de l’hôtel mise au parfum par la direction. Or, ce jour-là, le directeur était absent et la femme de chambre, une jeune Guinéenne de 33 ans, d’origine peule et musulmane de surcroît, n’avait pas été prévenue. Il s’est précipité sur elle, comme d’habitude, suivant un rituel bien rôdé. Elle a pris peur, s’est débattue. Il a cru que le jeu était encore plus corsé qu’à l’accoutumée, l’a enfermée dans la salle de bains…. jusqu’à ce qu’elle parvienne à s’échapper, se réfugiant dans un placard, bouleversée par ce qu’elle venait de subir. Comme quoi, dans la vie, et pas seulement sexuelle, il vaut mieux être prêt à tout.

Une fois remise de cette agression inattendue et sauvage, elle est redescendue au desk où le sous-directeur a alerté la police qui a fait son travail. Ce qui aurait dû être une aube glorieuse a fini en tragique malentendu avec un timing digne des films de Fritz Lang.

Même si ce récit imaginaire correspondait aux faits dans leur sèche exactitude, affirmer que DSK est coupable n’aurait guère de sens : je dirais plutôt qu’il a osé, mais mal dosé. Mal dosé les trois conditions nécessaires − transgression, violence, situation incongrue − à une forme de sexualité plus excitante que conjugale. Il a surtout très mal évalué la psychologie de sa partenaire, et ce tragique malentendu risque de lui coûter cher.
Quant à elle, dans ce cas, elle est évidemment une victime et peut prétendre à des réparations substantielles pour s’être trouvée là où il ne fallait pas quand il ne fallait pas. C’est ainsi que débutent les tragédies. En portant plainte, cette fière Peul s’est sans doute souvenue de la sentence chère à son peuple : « Là où ton pouvoir n’est plus respecté, c’est qu’un autre est en marche. » Elle a fait plier un des hommes les plus puissants du monde. C’est un drame américain. En France, c’eût été un vaudeville.[/access]

Belgique : c’est la crise finale

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Pour comprendre pourquoi la crise gouvernementale belge dure depuis si longtemps (on vient de passer une année de vaines négociations), il ne suffit pas de se plonger dans les analyses convenues des politologues francophones d’outre Quiévrain. Ces honorables universitaires sont incollables sur les subtilités byzantines du fédéralisme belge, ils vous décortiquent la question de BHV[1. L‘arrondissement électoral Bruxelles-Halle-Vilvorde, dit BHV est le seul en Belgique, à rassembler des communes flamandes et francophones. Cela permet aux francophones résidant au-delà de la frontière linguistique de voter pour des partis de leur communauté. Les Flamands exigent aujourd’hui sa scission] avec la virtuosité d’un naturaliste disséquant une grenouille guatémaltèque, mais ils sont dans l’incapacité de percevoir que leur objet d’étude est en train de leur échapper. Cette crise, nous disent-ils, est certes un peu plus délicate à gérer que les précédentes, mais au bout du compte elle débouchera sur un de ces fameux compromis qui permettra au royaume de poursuivre, cahin-caha, le parcours entamé en 1830.

Pour eux, l’impossibilité de la disparition de la Belgique de la carte de l’Europe est un axiome de base, un présupposé ontologique. Les forces centrifuges qui la travaillent depuis un demi-siècle ne parviendraient pas, à vue humaine, à briser le cadre qui assure la pérennité de son existence. De sondages en sondages, remarquent-ils, les Belges, des deux côtés de la frontière linguistique, expriment leur refus de la scission du royaume.

Cette constatation est parfaitement vérifiable dans la partie francophone du pays (Wallonie et Bruxelles): à l’exception de la toute petite cohorte des « rattachistes », partisans d’une intégration dans la République française, l’opinion manifeste son attachement à la pérennité du royaume et de la dynastie qui l’incarne. En conséquence, nos amis belges pratiquant la langue de Grevisse apportent leurs suffrages à des partis non pas en fonction de la question « nationale », mais selon des critères politiques classiques: droite, gauche, centre, écologie. Néanmoins, l’emprise culturelle de la France est manifeste: les médias francophones accordent plus d’importance à la primaire socialiste, ou à la succession de Zemmour et Naulleau chez Ruquier, qu’aux péripéties de l’interminable négociation pour la formation du gouvernement fédéral. Ce qui se passe en Flandre les indiffère totalement, pour autant que cela n’interfère pas dans leur vie quotidienne.

Bart de Wever, nationaliste flamand sans complexes

La situation en Flandre est plus complexe : toujours selon les sondages, les Flamands ne souhaitent pas majoritairement divorcer de leurs concitoyens francophones, mais ils sont de plus en plus nombreux à accorder leurs suffrages à des partis qui souhaitent ouvertement la scission du pays. Aux élections du 13 juin 2010, ces partis (Nouvelle Alliance Flamande, Liste Dedecker, Vlaams Belang) obtiennent plus de 47% des suffrages, alors que les partis traditionnels (Démocrates-Chrétiens, Libéraux, socialistes, écologistes), qui rassemblaient il y a dix ans 75% des votes voient leur influence se réduire lentement mais sûrement. Cette situation pose un problème aux politologues : comment évaluer la vraie position de la majorité des Flamands ? Disent-ils la vérité lorsqu’ils répondent aux instituts de sondages ou lorsqu’ils glissent un bulletin dans l’urne ? La réponse à cette question ne se trouve pas dans les colloques consacrés à cette question à l’université de Louvain ou à l’ULB de Bruxelles. Elle se déduit de l’évolution des « vieux » partis flamands.

Ces derniers durcissent de plus en plus leur ligne « communautaire » et s’alignent sur les positions les plus intransigeantes de celui qui est désormais le chef d’orchestre incontesté du concert politique flamand, Bart de Wever, président de la Nouvelle Alliance Flamande, grand vainqueur de élections de juin 2010, avec 30 % des suffrages en Flandre.

Doté d’un physique rondouillard de buveur de bière breughelien, Bart De Wever, 40 ans, est peut-être le personnage politique le plus radicalement nouveau apparu depuis longtemps dans nos vieilles démocratie. Il échappe à toutes les catégories élaborées par les politologues de notre continent. C’est un nationaliste flamand: il revendique cette étiquette sans complexe et ne cherche pas à l’édulcorer par des discours fumeux sur l’autonomie du culturel vis-à-vis du politique. Pour lui la question flamande est politique de part en part, et ne souffre pas de se voir découpée en rondelles pour devenir plus digeste par les délicats estomacs belges francophones. La différence de substrat culturel entre les deux composantes principales du royaume produit un « clash » de civilisation, certes non-violent, mais permanent et irréductible, qu’il est vain de vouloir effacer par un marchandage politicien après chaque élection législative.

La Wallonie est structurellement de gauche, la Flandre de droite. Les Francophones sont majoritairement royalistes, la plupart des Flamands sont indifférents, voire hostiles à ces rejetons des Saxe-Cobourg qui les ont si longtemps méprisés. La Révolution française, l’héritage des Lumières font partie de l’ADN politique et culturel des Francophones ? Bart de Wever se revendique d’une filiation intellectuelle antagoniste, celle du philosophe anglo-irlandais Edmund Burke[2. Edmund Burke (1729-1797) Philosophe et homme politique anglo-irlandais, favorable à l’indépendance des Etats-Unis, mais farouche adversaire des idées de la révolution française; Il est considéré comme l’inspirateur lointain des conservateurs et néo-conservateurs anglo-saxons], et, plus près de nous, de l’essayiste britannique Theodore Darlymple, deux conservateurs dotés d’un solide pessimisme sur la nature humaine.

Jusque-là, la cuisine politique belge se mijotait avec des ingrédients plutôt rustiques, le partage des fromages jouant un rôle notablement plus important que la confrontation des idées et des projets. Bart de Wever ne joue plus. Il sait où il veut aller, à l’avènement de l’Etat-nation flamand au sein de l’Europe et il est persuadé qu’il va y arriver. Mais il sait aussi, en bon disciple de Burke, qu’à vouloir accélérer le mouvement de l’Histoire on court le risque de tout perdre.

C’est pourquoi il s’est attaché, avec succès, à changer le paradigme qui permettait jusque là le fonctionnement de la machine étatique belge. Les Francophones acceptaient que le Premier ministre soit issu du groupe linguistique le plus nombreux (les Flamands), et obtenaient en échange des avantages sonnants et trébuchants sous forme de transferts d’argent de la riche Flandre vers la Wallonie en crise au nom de la « solidarité interpersonnelle » de tous les Belges. Après chaque élection législative, les Francophones faisaient l’aumône aux Flamands d’un supplément de « régionalisation » relatif à des compétences mineures, pour que les dirigeants des partis néerlandophones puissent bomber le torse devant leurs électeurs.

Bart de Wever a renversé la table. Le poste de Premier ministre fédéral, qui lui revenait dans la configuration antérieure, ne l’intéresse absolument pas. « Tu souhaites la continuation de la Belgique fédérale, dit-il en substance à son principal interlocuteur francophone, le socialiste wallon Elio Di Rupo ? Eh bien d’accord, deviens Premier ministre et on verra ce que cela donne ! » Ce faisant, il place les Francophones dans une situation impossible: le prix fixé par De Wever pour soutenir un tel gouvernement évoque celui demandé par Méphisto au Dr Faust. Ainsi, il fait adopter par tous les partis flamands, y compris les socialistes, un projet visant à reculer l’âge de la retraite. Les Wallons n’en veulent pas ? Pas de problème, mais laissez nous le faire en Flandre ! S’il veut devenir Premier ministre, Elio Di Rupo devra aussi avaler l’énorme couleuvre de l’abandon des Francophones de la périphérie bruxelloise, qui ne sauront plus autorisés à voter pour des partis de leur communauté linguistique. Bart de Wever ne sollicite rien pour lui-même, et n’ambitionne, dans l’immédiat que de conquérir la municipalité d’Anvers en octobre 2012.

En l’absence de gouvernement fédéral la Belgique peut continuer à fonctionner sans drame majeur dans une Europe secouée par la crise de l’euro. Bart n’est pas pressé, il sait que les forces souterraines de l’Histoire travaillent pour lui et que tôt pu tard il aura la gloire d’être le père fondateur d’une nation flamande dotée de tous les attributs de la souveraineté. La Belgique se sera alors, selon son expression « évaporée », comme une méduse échouée trop longtemps sur la plage d’Ostende.

France moisie cherche candidat

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DSK hors course, il ne fait aucun doute qu’un(e) social-démocrate de bonne facture saura défendre face au sortant les principes économiques de la gauche moderne et raisonnable. Si les Girondins peuvent s’en réjouir, il n’en va pas de même pour les Jacobins. Où sont passés les thuriféraires de la France moisie ? Va-t-on se reposer éternellement sur le patriarche de Belfort ? Dois-je rappeler à mes amis rétrogrades que Jean-Pierre Chevènement n’est plus dans sa première fraîcheur ? Comment comprendre que la relève ne soit pas assurée chez les 18-24 ans ? Je veux bien croire que la notion de moisissure soit un tantinet péjorative, mais cette défection des jeunes ne laisse pas d’inquiéter.

L’actualité est pourtant riche en catastrophes de toute sorte: un eurosceptique un peu dégourdi devrait pouvoir en tirer quelque chose. La Grèce, berceau de la démocratie, menace d’entraîner dans sa chute l’ensemble du système : peut-on rêver d’un symbole plus clair dans une Union européenne incapable de respecter la décision des peuples ? En Libye, les Américains ont repris la main une fois les hostilités déclenchées, confirmant au grand jour, là comme ailleurs, l’inconsistance de toute politique militaire intégrée. Côté institutions, la désignation d’un Président de l’UE allait permettre à l’Europe de peser sur le monde ; mais le Dieu juridique des 27 n’est pas un artiste, et M Van Rompuy non plus. Quant à la situation de l’euro, celle-ci devrait ravir tous ceux qui rêvent de mettre un terme à l’indépendance suicidaire de la BCE. Veut-on me voir allonger la liste indéfiniment ? Croit-on que les catastrophes financières ne vont pas s’enchaîner à un rythme extrêmement utile pour l’intérêt général ?

Cet opportunisme du pire vaut bien les promesses gentillettes du camp adverse. Un esprit impartial devrait le trouver excellent. Allons, Messieurs les Jacobins, l’avenir est à vous. Rien n’est perdu. Encore un effort pour être tout à fait rétrogrades.

Groucho tendance marxiste

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On ne dira jamais assez de bien de l’humour en économie. Veblen nous avait déjà diverti avec sa théorie de la consommation ostentatoire (plus c’est cher, plus on en veut) il faudra désormais compter avec le marxisme inspiré de Frédéric Lordon. De quoi est-il question ? De l’ingénierie financière – matière aride et déplaisante que notre auteur a eu la chic idée de retourner contre les experts prétentieux de la dérégulation libérale. Il faut dire que ce marxiste possède un goût très sûr pour les blagues potaches, chose qui n’a pas dû arranger son cas auprès des Maestrichtiens libéraux-raisonnables (le mot n’est pas facile à prononcer, mais comme la chose est assez indigeste, on se dit qu’il y a peut-être un rapport). Je me souviens qu’Alain-Gérard Slama, sur France Culture, n’a pas eu de mots assez distants pour confiner notre chercheur dans la sphère des petits plaisantins. Lordon… attendez-voir… n’est-ce pas le gaucho du CNRS qui vient d’écrire une comédie Grand Siècle sur la crise des subprimes ? Eh bien si. C’est bien lui. La pièce s’appelle D’un retournement l’autre et elle est écrite en alexandrins. Vous ne l’avez pas lu ? Non ? C’est dommage.

Pendant que la France se réveillait à la dure réalité des déficits publics, notre homme a donc écrit la comédie que des hommes aussi sérieux que Nicolas Baverez ou Jean-Marc Sylvestre méritaient. Il faut dire que les gauchistes ont de qui tenir. Marx avait déjà frappé fort avec Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, sans doute l’un des chefs-d’œuvre de l’humour économique noir. Nous savons grâce à Marx que toute doctrine bidon frappe toujours deux fois : la première comme promesse de liberté universelle, la seconde comme tarte à la crème. Lordon a donc choisi de se payer la fiole des repasseurs de plats. Le choix de l’hémistiche paraît d’autant plus justifié que ces économistes ont toujours été bien en Cour. On se croyait à l’Elysée, on était à Versailles. D’où l’envie d’arpenter les couloirs du Grand Siècle pour entartrer les Trissotins de la mondialisation heureuse, cette effarante pièce montée pleine de choux à la crème pâtissière.

Mais la joie de cet homme ne serait pas complète si elle ne s’accompagnait d’un immense travail de sape philosophique. Qu’est-ce que l’envie ? Qu’est-ce que le patronat ? Comment un désir s’y prend-t-il pour impliquer des puissances tierces dans son entreprise ? Un grand économiste est un philosophe qui s’assume. Lordon a décidé de ne pas raser les murs théoriques. Il polit ses lentilles à Ville d’Avray et ne demande rien à personne.

Bien sûr, et comme il se doit en philosophie, il est toujours possible de chipoter. On peut juger cette greffe de Spinoza sur notre époque mal fichue. On peut juger cette conception immanente du désir ontologiquement contestable. Un Lacanien, normalement, devrait trouver à y redire. Mais l’important est ailleurs, l’important est dans la joie qui s’en dégage. La joie est le seul affect métaphysique qui ne trompe pas.

Il faut lire le chapitre intitulé « les Passions séditieuses » dans « Capitalisme, désir et servitude » : Lordon y dézingue le libre arbitre avec une radicalité qui fait plaisir à voir. On finirait pas croire que les années de plomb Ferry-Renaut sont derrière nous, que la philosophie va redevenir ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : une entreprise sauvage. Que cette entreprise salutaire de philosophie première se sente en liberté dans la pitrerie littéraire est une preuve supplémentaire de sa cohérence. J’imagine que ce passage incessant entre la plaisanterie potache et l’ontologie spinoziste a de quoi inquiéter les professeurs. Voyez comme c’est drôle : elle ne nous inquiète pas. Elle nous enchante. Elle nous rassure.

Putain trente-cinq ans !

C’est officiel, l’ex-président Zine al-Abidine Ben Ali et son épouse Leïla ont été condamnés à trente-cinq ans de prison et 45 millions d’euros d’amende pour détournement de fonds publics au terme d’un procès par contumace qui aura duré… moins d’une journée. Rétive aux Mc Donalds, la Tunisie n’en a pas moins adopté la fast justice, qui est aux droits de la défense ce que le Royal Deluxe ou les nuggets de poulet sont au lablabi ou à la mloukhia.

Ironie de l’histoire, un peu à la manière d’Al Capone -qui, faute de preuves pour le trafic d’alcool, les meurtres ou la corruption, tomba banalement pour fraude fiscale- les deux époux terribles étaient poursuivis pour une broutille : la découverte de liasses de billets et de bijoux dans leur coquette villa de Sidi Bou Saïd. Dans sa très grande approximation, le tribunal a renvoyé à plus tard les accusations de trafic de stupéfiants et le gros du racket d’Etat institué par le clan Ben-Ali-Trabelsi, qui s’est fendu pour l’occasion d’un communiqué assez hilarant comme quoi Zine al-Abidine et son épouse auraient été exfiltrés de Tunisie « par ruse ».

Une chose est sûre, justice expéditive ou pas, aussi longtemps que l’Arabie Saoudite refusera d’extrader le couple d’idoles déchues, on n’est pas près de les revoir sous le soleil de Carthage…

Déchirés par les races

Racisme

Un spectre hante l’Occident aujourd’hui : celui de la cour de récré. Malheur à la ville dont les princes sont des enfants ! Voilà des mois, des années même que l’on se débat dans une guerre des boutons inlassable autant que méprisable pour savoir qui a la plus grosse. Hier, on nous bassine avec Christophe Lemaître, « premier sprinteur blanc » à passer sous l’ineffable barre des 10 secondes au 100 mètres. Deux heures plus tard, c’est Teddy Riner qui, Noir de son état − ou peut-être de profession, va-t-on finir par croire −, démontre au monde entier, particulièrement aux Japonais, que c’est lui le plus fort au judo, donc toute l’Afrique. Dans les cinq minutes qui suivent, un hurluberlu quelconque rappelle que, quand même, ce sont les Blancs qui nagent le mieux en vertu de je ne sais quelle théorie scientifico-musculaire. Puis l’on entend dans le poste un champion français de taekwondo dont le nom m’échappe annoncer benoîtement qu’eux, les Noirs, ils sont programmés pour être plus forts, c’est génétique. On enchaîne avec un blaireau qui demande où sont les prix Nobel scientifiques africains. Thuram rétorque que les pharaons, eh ben, ils avaient le type négroïde et que Ésope soi-même venait de Mauritanie.[access capability= »lire_inedits »]

Ça valait le coup de se demander comment on peut être persan

Obama est élu, c’est la revanche des esclaves mélanodermes. Les Chinois construisent des basketteurs titanesques par croisement de camarades géants à qui on n’a pas demandé leur avis pour suppléer à la petite taille dont ils sont pour les siècles naturellement affublés. Les Espagnols gagnent la Coupe du monde parce qu’ils sont tous catalans ou aragonais depuis Alaric II. Les All Blacks sont les meilleurs du monde parce qu’ils mangent beaucoup de poisson des mers du Sud. Les Indiens gagnent au cricket parce qu’ils sont plus solidaires. Les Texans tirent mieux à la carabine parce que c’est leur papa qui leur a appris. Jeannie Longo gagne toujours parce qu’elle fait elle-même son yaourt. Les Italiens ont la classe au foot mais perdent toujours parce qu’ils parlent trop. Les Éthiopiens et les Marocains ont le souffle long des hauts plateaux. Sans parler des dealers qui sont soit tous noirs et arabes, soit jamais ni noirs ni arabes.

Et il y a quelques semaine, c’étaient les propos ô combien importants des gens de la FFF qui étaient à la « une » de tous les journaux. Le niveau monte, indubitablement.

En vérité, pour en arriver là, ça valait vraiment le coup de se demander comment on peut être persan. Ça valait le coup de gagner la dernière guerre mondiale contre le diable. Ça valait le coup de faire des déclarations universelles. Ça valait le coup de nous faire porter des petites mains jaunes en 1985. De quotas en contre-quotas, de discriminations neutres, positives ou négatives en promotion de la diversité, de lutte contre le racisme en marche des Beurs, voilà donc où nous sommes rendus : en une génération, on sera parvenu à réduire à néant les efforts de la précédente pour sortir des visions racistes et essentialistes du monde. Elle avait banni l’antisémitisme d’État, décolonisé, et même arrêté d’écrire « Y’a bon Banania ! » : mais trente ans plus tard, la « question » revient par la bande, sous une forme américaine, qu’on dit pragmatique ou réaliste, celle que Nicolas Sarkozy a, un moment, tenté d’importer. Oh, il n’est pas le seul responsable : la fascination pour les méthodes à l’anglo-saxonne touche beaucoup de monde, à l’heure de la science et de la technique divinisées. On aurait pourtant tort d’oublier les leçons de l’Histoire, à savoir que ce sont toujours les nations latines, et particulièrement la France qui, au sein du monde occidental, ont battu en brèche le racisme scientifique. Tort d’oublier aussi que la France peut se prévaloir d’être la seule, parmi toutes ces puissantes nations, à n’avoir jamais commis de génocide. Tort de ne pas se demander pourquoi et surtout quelle contre-puissance intimement cultivée a présidé à sa retenue, à sa mesure face à la déferlante eugéniste du XIXe siècle et de la fin du XXe siècle. Tort d’oublier que les États-Unis ont été profondément racistes dans leurs fondements et n’en sont peut-être pas tout à fait sortis ; que les Anglais l’ont été fondamentalement dans leur impérialisme. Tort donc de se résoudre à adopter la conception des rapports entre groupes humains dont ils ont eu tant de mal à se délivrer.

Alliance de la gauche libertaire et de la droite libérale

Le racisme contemporain ne vise évidemment plus à obtenir un classement définitif sur l’échelle de la dignité humaine. En cela, nous avons − et heureusement − définitivement dépassé nos aïeux. Non, c’est un racisme néolibéral, c’est-à-dire de parts de marché. Accuser les gènes quand on refuse d’instruire a toujours été le discours de l’impérialisme, et cela a servi beaucoup de monde. Celui-là, le nouveau, est un impérialisme intérieur, appliqué aux sociétés dites « modernes », dites « de la diversité ». En ce sens, la gauche libertaire comme la droite libérale se sont fait les alliés très objectifs de l’identitarisme façon Marine Le Pen. La première parce qu’elle a brisé l’outil de transmission et d’éducation, renvoyant chacun à son identité première, familiale, clanique ou tribale, et réservant la culture exclusivement aux milieux favorisés. La seconde parce que la réification des êtres humains, leur modification en consommateurs de type prédéfini lui a permis d’édifier des marchés parallèles, des segments où elle est sûre de satisfaire des clients à qui on a imposé dès la naissance une sous-identité. Marine Le Pen, contrairement à ce que beaucoup se prennent à croire, n’a en aucun cas développé une réponse à cette monstruosité postmoderne. Elle occupe, en vérité, le poste de chef de produit pour le segment « françois-de-souche » qui, resté longtemps accroché à sa vocation universaliste de Français, s’est aperçu avec le temps que sa position était intenable dans ce monde. Comme chacun sait dans le marketing, arrivée en troisième acteur du marché, Marine Le Pen prend ses 20%. Pour la domination, il n’y a absolument rien à craindre de ce côté-là. Au contraire, ça redynamise un marché en berne, comme dirait Séguéla.

Non, ce qui peut faire exploser ce pacte infernal, c’est seulement la reconstruction des outils de l’universalisme : celui qui n’accuse ni ne victimise. Le monde ancien a eu tendance à nier l’existence des victimes sur lesquelles il se bâtissait ; le monde moderne à ériger de fausses victimes perpétuelles pour se créer une légitimité dans l’accusation, comme l’a excellemment montré Girard : évitons ces deux écueils.
Il nous faut une justice véritable, qui ne doive ni à l’air du temps ni aux grondements des puissants : une justice qui défende tous les laissés-pour-compte, ces petits de banlieue qui ont vu naître autour d’eux une génération sauvage comme les membres mêmes de cette génération à qui on n’a rien donné sinon la concupiscence et l’avidité ; les campagnards oubliés de la redistribution sociale comme les habitants de ces nations sinistrées du Sud que les oligarchies occidentales pillent sans vergogne. Une justice qui montre, une fois encore avec Leclerc, que « nous ne sommes pas encore mûrs pour l’esclavage ».[/access]

Les primaires socialistes, ou le suicide tranquille

photo : carlobusi (Flickr)

Ils ne sont pas très bons joueurs, à l’UMP. Plus les primaires socialistes s’approchent, plus ils s’énervent. Jean-François Copé, qui fait toujours dans la mesure, parle d’un « gigantesque fichage politique » en préparation et de « parodie d’élection ». Soudain très soucieux du droit des citoyens, il s’inquiète pour les agents municipaux et les présidents d’associations qui bouderaient ces primaires dans les villes sous dictature socialiste, c’est à dire presque toutes en France puisqu’on connaît les brillants résultats de la droite aux dernières élections municipales.

Il est étrange que Copé ne voie pas à quel point les socialistes ont rendu service à la droite en construisant eux-mêmes, ironie suprême, avec une application et une obstination suicidaires le piège à cons qui est en train de se refermer sur eux. On se souvient sans doute que les plus lucides d’entre eux, au moment où DSK était au firmament des sondages, suggéraient mezzo voce que peut-être, étant donné la popularité du président du FMI et néanmoins candidat putatif, qu’il était préférable d’éviter ce parcours du combattant qui laisserait nécessairement des traces.

C’est peu de le dire. Etranger à toute tradition politique française, le principe même des primaires est un formidable aveu d’impuissance pour un parti dépourvu de projet alternatif et dont les militants rêvent de devenir permanents ou élus locaux en s’inscrivant dans le sillage de tel ou tel éléphant.

En théorie, un militant, c’est quelqu’un qui paie sa cotisation afin d’avoir le droit de faire des choses aussi gratifiantes que se lever tôt le dimanche matin pour aller tracter sur des marchés et se coucher tard en semaine pour assister à des réunions pas toujours passionnantes. À l’occasion, c’est aussi présider un bureau de vote installé dans une classe d’école primaire et souvent déserté par les électeurs, ce qui laisse le temps, toutes les deux heures, d’écrire mélancoliquement le taux de participation à la craie sur un tableau noir, et de méditer avec un fort sentiment de déréliction sur la manière dont meurent les démocraties.

Mais s’il fait tout cela, c’est parce qu’il y croit, qu’il est associé, d’une manière ou d’une autre, à l’élaboration d’un programme qu’il veut défendre et qu’il adhère sincèrement à des valeurs, toujours prêt à mouiller sa chemise pour elles malgré les inévitables désillusions de ce genre de combat. En tout cas, c’était comme ça avant.

Les primaires, et en particulier celles du PS, achèvent de discréditer cette fonction des partis d’antan, en évacuant les militants au profit des électeurs, tous étant invités à choisir le candidat d’un parti qui n’est pas le leur, aux seules conditions de signer une vague déclaration de principe sur l’adhésion aux valeurs de la gauche et de s’acquitter d’une somme symbolique. Autrement dit, la voix du militant engagé ne vaut pas plus que celle du péquin de l’autre bord qui va décider, si l’envie lui prend, d’influer sur le résultat.

Prenez l’exemple de votre serviteur qui n’est pas socialiste. Il est évident que j’irai voter aux primaires du Parti socialiste et que je le ferai dans l’intérêt de mon propre camp : en l’occurrence le Front de gauche, désormais représenté officiellement par Jean-Luc Mélenchon puisque ce dernier a été investi ce dimanche par 60 % des militants PCF (et seulement les militants PCF…).

Je peux même dire quel sera mon choix, dans ces primaires : celui du socialiste le plus à gauche. Parce que si, par un improbable malheur, Jean-Luc Mélenchon n’accédait pas au second tour, je veux que le report de nos voix sur le socialiste qualifié se fasse le mieux possible. Inutile de vous dire que s’il s’était agi de DSK, il aurait pratiquement fallu, mes camarades et moi, qu’on nous amène au bureau de vote sous la menace d’une arme.

À l’inverse, un partisan de l’UMP aura tout intérêt à voter pour Manuel Valls, par exemple, car il se dira assez justement que Valls est une manière de Sarkozy vaguement teinté de social-libéralisme, qu’il ne mobilisera pas ou peu la gauche autour de son nom et que l’électeur préfère toujours l’original à la copie.

Vraiment, Jean-François Copé n’a aucune raison de s’inquiéter pour ces primaires qui sont, au contraire, un handicap de plus pour la gauche.
En revanche, puisqu’on parle de militants, on peut lui conseiller de s’interroger sur l’hémorragie d’adhérents que connaît sa propre formation, notamment depuis qu’il en a pris la tête. Un défaut de projet, peut-être ?

Les Anglais vont-ils rembarquer ?

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On avait arrêté les Arabes à Poitiers mais il faut reconnaître qu’avec les Anglais, on a toujours eu plus de mal depuis la guerre de Cent ans. Ainsi occupaient-ils, courtoisement mais définitivement, et par dizaines de milliers, villes et villages du Périgord, du Quercy et de leurs alentours depuis un bon quart de siècle, attirés par la chaleur raisonnable, l’escalope de foie gras frais, le calme et un immobilier dérisoirement peu cher si on le comparae avec celui du Kent ou de la Cornouaille. Ils avaient même leurs écoles et leurs journaux.

Bref, on n’était plus chez nous et on devait vivre avec ces gens aimables mais distants qui, manquant de soleil, venaient en pendre des coups en investissant nos fermettes et en ressuscitant nos vielles pierres.

Pourtant, depuis quelque temps, c’est la panique dans le Dordogneshire. Des ratonades britophobes à Brantôme ? Un gouffre financier à Padirac ? Une pénurie de Marmite ou de Bovril à Périgueux? Pas du tout : plus prosaïquement, l’Assemblée Nationale vient d’approuver un nouvel impôt sur les habitations des non-résidents qui convient très moyennement à nos amis d’Outre-Manche au point de leur faire perdre ce sens of humor qui fait tout leur charme. Profiter de notre soleil, oui, mais payer pour lui et, accessoirement, pour les services publics locaux et nationaux, no thank you !

Paradoxalement, pour eux, c’est de Bruxelles que viendra peut être l’espoir. Il semblerait que cette taxe ne soit pas très compatible avec la législation européenne. Les Britanniques du Sud-Ouest sont comme ceux restés dans la mère patrie : ils se sont longtemps couchés anti-européens compulsifs mais se réveillent maintenant avec le nez dans le journal officiel des Communautés et les décisions de la Cour de justice de l’Union. Un magret de canard et une bouteille de Bergerac avec vue sur la Dordogne, ça ne se lâche pas comme ça et si l’Europe peut servir à quelque chose, eh bien on oubliera pendant un temps les éditoriaux enflammés du Times contre la dictature bruxelloise.

Qui n’a pas son clito ?

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photo : SherrySJ (Flickr)

Le féminisme est de retour !

Ces retrouvailles avec notre grand combat, c’est à Dominique Strauss-Kahn que nous les devons. Vous pensiez que l’action dont il est accusé signait le retour d’une bestialité présumée mais néanmoins glaçante ? Pas du tout. C’est la douceur maternante de la féminité qui triomphe sous vos yeux humides d’émotion sororale.

Mais il faut également rendre hommage à Georges Tron, dont le placement en garde à vue quelques heures à peine avant le coup d’envoi de « l’action coup de poing » en faveur du clitoris lancée par « Osez le féminisme » montre une fois de plus que la force n’est pas toujours du côté de celui qui brandit la verge.

Grâce à ces promoteurs inopinés de la cause des femmes, nous voyons désormais fleurir tout un tas de porte-parole de nos peines, de nos misères et de nos désirs.

Le 20 juin en effet, l’association de Caroline de Haas lançait officiellement sa grande campagne « osez le clito », en dévoilant cette affiche :

Réalisée sous la supervision d’un gynécologue et inspirée du célèbre tableau « l’origine d’immonde » de Gustave Courbet, cette image est un véritable remède contre la crise des vocations au sein de l’Eglise catholique. Car si ce clitoris-là est « instigateur de plaisirs » au féminin, aucun doute qu’il vaccine chaque homme normalement constitué contre toute pulsion érotique quelle qu’elle soit, et pour longtemps.

Outre les associations, on notera également l’œuvre salvatrice du think tank Terra Nova. Jamais en retard d’un rapport de 80 pages inutiles, celui-ci a publié il y a une semaine son étude sur « l’implication des hommes dans la lutte pour l’égalité des sexes ».

Le think tank propose pas moins d’une quarantaine de mesures phares telles que celle-ci : « sur toute apparence corporelle retouchée à des fins publicitaires (…) imposer une signalétique « photographie retouchée afin de modifier l’apparence corporelle ». Exemple :

Autre proposition majeure, « lutter contre la présentation sexiste des jouets ». Pour notre part, nous proposerons ce jouet, très neutre et parfaitement asexué, qui a l’avantage d’exister également en version sombre, certifié 100% « issu de la diversité » :

Saluons enfin l’audace de Terra Nova qui, trouvant insuffisant d’ériger la moitié de l’humanité en conglomérat victimaire, a judicieusement proposé de victimiser aussi les hommes. Ainsi, ceux-ci se voient-ils invités à refuser d’être « dominés par leur propre domination ».
Les « progressistes », ça ose tout. C’est d’ailleurs à ça qu’on les reconnaît…

Anne Sinclair en voie de canonisation médiatique

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Si, aux yeux des Français, Anne Sinclair est une moderne Antigone, vaillante et courageuse dans la défense de DSK, dans d’autres pays elle apparaît surtout comme une désastreuse icône de la soumission féminine, trahissant ses propres valeurs pour sauvegarder les apparences.

L’Antigone française serait au mieux la complice des turpitudes de son époux, au pire, comme l’écrit Anna Lietti dans « Le Temps » de Genève, une femme décidée à faire payer à la hauteur de son investissement les intérêts des trahisons qu’elle aurait subies.

On peut même imaginer qu’elle savoure enfin maintenant le plaisir amer de l’avoir, pour la première fois de sa vie, entièrement à elle. L’enfer du couple, surtout dans le luxe le plus éhonté, est parfois pire qu’une cellule de prison.

DSK a joué et perdu

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image : Giuseppe Bognanni

Quitte à me faire lyncher, je rappellerai trois « fondamentaux » sur ce qu’on nomme, par euphémisme, les « rapports sexuels ». Pour qu’il se passe quelque chose entre un homme et une femme, trois conditions au moins sont requises, sur lesquelles on s’abstiendra de formuler un jugement moral.

La première est qu’un certain parfum de transgression permette d’anticiper ce qu’on espère éprouver dans ce genre d’exercice. La deuxième est la situation dans laquelle on se trouve : elle compte souvent autant, sinon plus, que le ou la partenaire. On évitera, bien sûr, de faire l’amour dans une morgue − et a fortiori avec un cadavre − même si le lieu pourrait y inciter, mais un ascenseur, une salle de cinéma ou une chambre d’hôtel peuvent stimuler l’imaginaire érotique, comme chacun, je le présume, a pu en faire l’expérience. Enfin, la troisième condition implique une certaine forme de violence, voire de contrainte, physique ou psychique. Les menottes ne sont pas nécessairement bannies, ni les divers gadgets que proposent les sex-shops pour alimenter des scénarios convenant à la structure mentale de chacun.[access capability= »lire_inedits »]

D’autres éléments entrent en ligne de compte − et parfois même l’amour, et surtout la haine, qui sont de puissants aphrodisiaques − mais je doute qu’il soit possible de se passer durablement des conditions que je viens d’énumérer. Ceci étant admis, tentons de comprendre ce qui est arrivé à l’honorable Dominique Strauss-Kahn, dorénavant cas d’école pour les psychiatres et les criminologues.

Au réveil, la puissance érectile d’un homme est à son zénith

D’après les témoignages, nous pouvons formuler l’hypothèse qu’il était un adepte de rapports sexuels où sa partenaire faisait preuve de soumission et lui d’une certaine brutalité. Jusque-là, rien que de très banal. Il semblerait qu’au Sofitel de Manhattan, il avait déjà fait appel à des agences de call-girls, voire aux services de la direction. À son âge, et nul ne le lui reprochera, il avait ses habitudes. Notamment au réveil, où la puissance érectile d’un homme est à son zénith.

À partir de là, on me permettra, après avoir rappelé que le prévenu est présumé innocent, de me placer, pour la commodité du récit dans l’hypothèse où la plaignante aurait dit toute la vérité et rien que la vérité. Il s’attendait vraisemblablement, en sortant nu de sa salle de bain, à vivre une brève séquence fortement épicée avec une call-girl ou une employée de l’hôtel mise au parfum par la direction. Or, ce jour-là, le directeur était absent et la femme de chambre, une jeune Guinéenne de 33 ans, d’origine peule et musulmane de surcroît, n’avait pas été prévenue. Il s’est précipité sur elle, comme d’habitude, suivant un rituel bien rôdé. Elle a pris peur, s’est débattue. Il a cru que le jeu était encore plus corsé qu’à l’accoutumée, l’a enfermée dans la salle de bains…. jusqu’à ce qu’elle parvienne à s’échapper, se réfugiant dans un placard, bouleversée par ce qu’elle venait de subir. Comme quoi, dans la vie, et pas seulement sexuelle, il vaut mieux être prêt à tout.

Une fois remise de cette agression inattendue et sauvage, elle est redescendue au desk où le sous-directeur a alerté la police qui a fait son travail. Ce qui aurait dû être une aube glorieuse a fini en tragique malentendu avec un timing digne des films de Fritz Lang.

Même si ce récit imaginaire correspondait aux faits dans leur sèche exactitude, affirmer que DSK est coupable n’aurait guère de sens : je dirais plutôt qu’il a osé, mais mal dosé. Mal dosé les trois conditions nécessaires − transgression, violence, situation incongrue − à une forme de sexualité plus excitante que conjugale. Il a surtout très mal évalué la psychologie de sa partenaire, et ce tragique malentendu risque de lui coûter cher.
Quant à elle, dans ce cas, elle est évidemment une victime et peut prétendre à des réparations substantielles pour s’être trouvée là où il ne fallait pas quand il ne fallait pas. C’est ainsi que débutent les tragédies. En portant plainte, cette fière Peul s’est sans doute souvenue de la sentence chère à son peuple : « Là où ton pouvoir n’est plus respecté, c’est qu’un autre est en marche. » Elle a fait plier un des hommes les plus puissants du monde. C’est un drame américain. En France, c’eût été un vaudeville.[/access]

Belgique : c’est la crise finale

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Pour comprendre pourquoi la crise gouvernementale belge dure depuis si longtemps (on vient de passer une année de vaines négociations), il ne suffit pas de se plonger dans les analyses convenues des politologues francophones d’outre Quiévrain. Ces honorables universitaires sont incollables sur les subtilités byzantines du fédéralisme belge, ils vous décortiquent la question de BHV[1. L‘arrondissement électoral Bruxelles-Halle-Vilvorde, dit BHV est le seul en Belgique, à rassembler des communes flamandes et francophones. Cela permet aux francophones résidant au-delà de la frontière linguistique de voter pour des partis de leur communauté. Les Flamands exigent aujourd’hui sa scission] avec la virtuosité d’un naturaliste disséquant une grenouille guatémaltèque, mais ils sont dans l’incapacité de percevoir que leur objet d’étude est en train de leur échapper. Cette crise, nous disent-ils, est certes un peu plus délicate à gérer que les précédentes, mais au bout du compte elle débouchera sur un de ces fameux compromis qui permettra au royaume de poursuivre, cahin-caha, le parcours entamé en 1830.

Pour eux, l’impossibilité de la disparition de la Belgique de la carte de l’Europe est un axiome de base, un présupposé ontologique. Les forces centrifuges qui la travaillent depuis un demi-siècle ne parviendraient pas, à vue humaine, à briser le cadre qui assure la pérennité de son existence. De sondages en sondages, remarquent-ils, les Belges, des deux côtés de la frontière linguistique, expriment leur refus de la scission du royaume.

Cette constatation est parfaitement vérifiable dans la partie francophone du pays (Wallonie et Bruxelles): à l’exception de la toute petite cohorte des « rattachistes », partisans d’une intégration dans la République française, l’opinion manifeste son attachement à la pérennité du royaume et de la dynastie qui l’incarne. En conséquence, nos amis belges pratiquant la langue de Grevisse apportent leurs suffrages à des partis non pas en fonction de la question « nationale », mais selon des critères politiques classiques: droite, gauche, centre, écologie. Néanmoins, l’emprise culturelle de la France est manifeste: les médias francophones accordent plus d’importance à la primaire socialiste, ou à la succession de Zemmour et Naulleau chez Ruquier, qu’aux péripéties de l’interminable négociation pour la formation du gouvernement fédéral. Ce qui se passe en Flandre les indiffère totalement, pour autant que cela n’interfère pas dans leur vie quotidienne.

Bart de Wever, nationaliste flamand sans complexes

La situation en Flandre est plus complexe : toujours selon les sondages, les Flamands ne souhaitent pas majoritairement divorcer de leurs concitoyens francophones, mais ils sont de plus en plus nombreux à accorder leurs suffrages à des partis qui souhaitent ouvertement la scission du pays. Aux élections du 13 juin 2010, ces partis (Nouvelle Alliance Flamande, Liste Dedecker, Vlaams Belang) obtiennent plus de 47% des suffrages, alors que les partis traditionnels (Démocrates-Chrétiens, Libéraux, socialistes, écologistes), qui rassemblaient il y a dix ans 75% des votes voient leur influence se réduire lentement mais sûrement. Cette situation pose un problème aux politologues : comment évaluer la vraie position de la majorité des Flamands ? Disent-ils la vérité lorsqu’ils répondent aux instituts de sondages ou lorsqu’ils glissent un bulletin dans l’urne ? La réponse à cette question ne se trouve pas dans les colloques consacrés à cette question à l’université de Louvain ou à l’ULB de Bruxelles. Elle se déduit de l’évolution des « vieux » partis flamands.

Ces derniers durcissent de plus en plus leur ligne « communautaire » et s’alignent sur les positions les plus intransigeantes de celui qui est désormais le chef d’orchestre incontesté du concert politique flamand, Bart de Wever, président de la Nouvelle Alliance Flamande, grand vainqueur de élections de juin 2010, avec 30 % des suffrages en Flandre.

Doté d’un physique rondouillard de buveur de bière breughelien, Bart De Wever, 40 ans, est peut-être le personnage politique le plus radicalement nouveau apparu depuis longtemps dans nos vieilles démocratie. Il échappe à toutes les catégories élaborées par les politologues de notre continent. C’est un nationaliste flamand: il revendique cette étiquette sans complexe et ne cherche pas à l’édulcorer par des discours fumeux sur l’autonomie du culturel vis-à-vis du politique. Pour lui la question flamande est politique de part en part, et ne souffre pas de se voir découpée en rondelles pour devenir plus digeste par les délicats estomacs belges francophones. La différence de substrat culturel entre les deux composantes principales du royaume produit un « clash » de civilisation, certes non-violent, mais permanent et irréductible, qu’il est vain de vouloir effacer par un marchandage politicien après chaque élection législative.

La Wallonie est structurellement de gauche, la Flandre de droite. Les Francophones sont majoritairement royalistes, la plupart des Flamands sont indifférents, voire hostiles à ces rejetons des Saxe-Cobourg qui les ont si longtemps méprisés. La Révolution française, l’héritage des Lumières font partie de l’ADN politique et culturel des Francophones ? Bart de Wever se revendique d’une filiation intellectuelle antagoniste, celle du philosophe anglo-irlandais Edmund Burke[2. Edmund Burke (1729-1797) Philosophe et homme politique anglo-irlandais, favorable à l’indépendance des Etats-Unis, mais farouche adversaire des idées de la révolution française; Il est considéré comme l’inspirateur lointain des conservateurs et néo-conservateurs anglo-saxons], et, plus près de nous, de l’essayiste britannique Theodore Darlymple, deux conservateurs dotés d’un solide pessimisme sur la nature humaine.

Jusque-là, la cuisine politique belge se mijotait avec des ingrédients plutôt rustiques, le partage des fromages jouant un rôle notablement plus important que la confrontation des idées et des projets. Bart de Wever ne joue plus. Il sait où il veut aller, à l’avènement de l’Etat-nation flamand au sein de l’Europe et il est persuadé qu’il va y arriver. Mais il sait aussi, en bon disciple de Burke, qu’à vouloir accélérer le mouvement de l’Histoire on court le risque de tout perdre.

C’est pourquoi il s’est attaché, avec succès, à changer le paradigme qui permettait jusque là le fonctionnement de la machine étatique belge. Les Francophones acceptaient que le Premier ministre soit issu du groupe linguistique le plus nombreux (les Flamands), et obtenaient en échange des avantages sonnants et trébuchants sous forme de transferts d’argent de la riche Flandre vers la Wallonie en crise au nom de la « solidarité interpersonnelle » de tous les Belges. Après chaque élection législative, les Francophones faisaient l’aumône aux Flamands d’un supplément de « régionalisation » relatif à des compétences mineures, pour que les dirigeants des partis néerlandophones puissent bomber le torse devant leurs électeurs.

Bart de Wever a renversé la table. Le poste de Premier ministre fédéral, qui lui revenait dans la configuration antérieure, ne l’intéresse absolument pas. « Tu souhaites la continuation de la Belgique fédérale, dit-il en substance à son principal interlocuteur francophone, le socialiste wallon Elio Di Rupo ? Eh bien d’accord, deviens Premier ministre et on verra ce que cela donne ! » Ce faisant, il place les Francophones dans une situation impossible: le prix fixé par De Wever pour soutenir un tel gouvernement évoque celui demandé par Méphisto au Dr Faust. Ainsi, il fait adopter par tous les partis flamands, y compris les socialistes, un projet visant à reculer l’âge de la retraite. Les Wallons n’en veulent pas ? Pas de problème, mais laissez nous le faire en Flandre ! S’il veut devenir Premier ministre, Elio Di Rupo devra aussi avaler l’énorme couleuvre de l’abandon des Francophones de la périphérie bruxelloise, qui ne sauront plus autorisés à voter pour des partis de leur communauté linguistique. Bart de Wever ne sollicite rien pour lui-même, et n’ambitionne, dans l’immédiat que de conquérir la municipalité d’Anvers en octobre 2012.

En l’absence de gouvernement fédéral la Belgique peut continuer à fonctionner sans drame majeur dans une Europe secouée par la crise de l’euro. Bart n’est pas pressé, il sait que les forces souterraines de l’Histoire travaillent pour lui et que tôt pu tard il aura la gloire d’être le père fondateur d’une nation flamande dotée de tous les attributs de la souveraineté. La Belgique se sera alors, selon son expression « évaporée », comme une méduse échouée trop longtemps sur la plage d’Ostende.

France moisie cherche candidat

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DSK hors course, il ne fait aucun doute qu’un(e) social-démocrate de bonne facture saura défendre face au sortant les principes économiques de la gauche moderne et raisonnable. Si les Girondins peuvent s’en réjouir, il n’en va pas de même pour les Jacobins. Où sont passés les thuriféraires de la France moisie ? Va-t-on se reposer éternellement sur le patriarche de Belfort ? Dois-je rappeler à mes amis rétrogrades que Jean-Pierre Chevènement n’est plus dans sa première fraîcheur ? Comment comprendre que la relève ne soit pas assurée chez les 18-24 ans ? Je veux bien croire que la notion de moisissure soit un tantinet péjorative, mais cette défection des jeunes ne laisse pas d’inquiéter.

L’actualité est pourtant riche en catastrophes de toute sorte: un eurosceptique un peu dégourdi devrait pouvoir en tirer quelque chose. La Grèce, berceau de la démocratie, menace d’entraîner dans sa chute l’ensemble du système : peut-on rêver d’un symbole plus clair dans une Union européenne incapable de respecter la décision des peuples ? En Libye, les Américains ont repris la main une fois les hostilités déclenchées, confirmant au grand jour, là comme ailleurs, l’inconsistance de toute politique militaire intégrée. Côté institutions, la désignation d’un Président de l’UE allait permettre à l’Europe de peser sur le monde ; mais le Dieu juridique des 27 n’est pas un artiste, et M Van Rompuy non plus. Quant à la situation de l’euro, celle-ci devrait ravir tous ceux qui rêvent de mettre un terme à l’indépendance suicidaire de la BCE. Veut-on me voir allonger la liste indéfiniment ? Croit-on que les catastrophes financières ne vont pas s’enchaîner à un rythme extrêmement utile pour l’intérêt général ?

Cet opportunisme du pire vaut bien les promesses gentillettes du camp adverse. Un esprit impartial devrait le trouver excellent. Allons, Messieurs les Jacobins, l’avenir est à vous. Rien n’est perdu. Encore un effort pour être tout à fait rétrogrades.

Groucho tendance marxiste

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On ne dira jamais assez de bien de l’humour en économie. Veblen nous avait déjà diverti avec sa théorie de la consommation ostentatoire (plus c’est cher, plus on en veut) il faudra désormais compter avec le marxisme inspiré de Frédéric Lordon. De quoi est-il question ? De l’ingénierie financière – matière aride et déplaisante que notre auteur a eu la chic idée de retourner contre les experts prétentieux de la dérégulation libérale. Il faut dire que ce marxiste possède un goût très sûr pour les blagues potaches, chose qui n’a pas dû arranger son cas auprès des Maestrichtiens libéraux-raisonnables (le mot n’est pas facile à prononcer, mais comme la chose est assez indigeste, on se dit qu’il y a peut-être un rapport). Je me souviens qu’Alain-Gérard Slama, sur France Culture, n’a pas eu de mots assez distants pour confiner notre chercheur dans la sphère des petits plaisantins. Lordon… attendez-voir… n’est-ce pas le gaucho du CNRS qui vient d’écrire une comédie Grand Siècle sur la crise des subprimes ? Eh bien si. C’est bien lui. La pièce s’appelle D’un retournement l’autre et elle est écrite en alexandrins. Vous ne l’avez pas lu ? Non ? C’est dommage.

Pendant que la France se réveillait à la dure réalité des déficits publics, notre homme a donc écrit la comédie que des hommes aussi sérieux que Nicolas Baverez ou Jean-Marc Sylvestre méritaient. Il faut dire que les gauchistes ont de qui tenir. Marx avait déjà frappé fort avec Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte, sans doute l’un des chefs-d’œuvre de l’humour économique noir. Nous savons grâce à Marx que toute doctrine bidon frappe toujours deux fois : la première comme promesse de liberté universelle, la seconde comme tarte à la crème. Lordon a donc choisi de se payer la fiole des repasseurs de plats. Le choix de l’hémistiche paraît d’autant plus justifié que ces économistes ont toujours été bien en Cour. On se croyait à l’Elysée, on était à Versailles. D’où l’envie d’arpenter les couloirs du Grand Siècle pour entartrer les Trissotins de la mondialisation heureuse, cette effarante pièce montée pleine de choux à la crème pâtissière.

Mais la joie de cet homme ne serait pas complète si elle ne s’accompagnait d’un immense travail de sape philosophique. Qu’est-ce que l’envie ? Qu’est-ce que le patronat ? Comment un désir s’y prend-t-il pour impliquer des puissances tierces dans son entreprise ? Un grand économiste est un philosophe qui s’assume. Lordon a décidé de ne pas raser les murs théoriques. Il polit ses lentilles à Ville d’Avray et ne demande rien à personne.

Bien sûr, et comme il se doit en philosophie, il est toujours possible de chipoter. On peut juger cette greffe de Spinoza sur notre époque mal fichue. On peut juger cette conception immanente du désir ontologiquement contestable. Un Lacanien, normalement, devrait trouver à y redire. Mais l’important est ailleurs, l’important est dans la joie qui s’en dégage. La joie est le seul affect métaphysique qui ne trompe pas.

Il faut lire le chapitre intitulé « les Passions séditieuses » dans « Capitalisme, désir et servitude » : Lordon y dézingue le libre arbitre avec une radicalité qui fait plaisir à voir. On finirait pas croire que les années de plomb Ferry-Renaut sont derrière nous, que la philosophie va redevenir ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : une entreprise sauvage. Que cette entreprise salutaire de philosophie première se sente en liberté dans la pitrerie littéraire est une preuve supplémentaire de sa cohérence. J’imagine que ce passage incessant entre la plaisanterie potache et l’ontologie spinoziste a de quoi inquiéter les professeurs. Voyez comme c’est drôle : elle ne nous inquiète pas. Elle nous enchante. Elle nous rassure.

Putain trente-cinq ans !

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C’est officiel, l’ex-président Zine al-Abidine Ben Ali et son épouse Leïla ont été condamnés à trente-cinq ans de prison et 45 millions d’euros d’amende pour détournement de fonds publics au terme d’un procès par contumace qui aura duré… moins d’une journée. Rétive aux Mc Donalds, la Tunisie n’en a pas moins adopté la fast justice, qui est aux droits de la défense ce que le Royal Deluxe ou les nuggets de poulet sont au lablabi ou à la mloukhia.

Ironie de l’histoire, un peu à la manière d’Al Capone -qui, faute de preuves pour le trafic d’alcool, les meurtres ou la corruption, tomba banalement pour fraude fiscale- les deux époux terribles étaient poursuivis pour une broutille : la découverte de liasses de billets et de bijoux dans leur coquette villa de Sidi Bou Saïd. Dans sa très grande approximation, le tribunal a renvoyé à plus tard les accusations de trafic de stupéfiants et le gros du racket d’Etat institué par le clan Ben-Ali-Trabelsi, qui s’est fendu pour l’occasion d’un communiqué assez hilarant comme quoi Zine al-Abidine et son épouse auraient été exfiltrés de Tunisie « par ruse ».

Une chose est sûre, justice expéditive ou pas, aussi longtemps que l’Arabie Saoudite refusera d’extrader le couple d’idoles déchues, on n’est pas près de les revoir sous le soleil de Carthage…

Déchirés par les races

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Racisme

Un spectre hante l’Occident aujourd’hui : celui de la cour de récré. Malheur à la ville dont les princes sont des enfants ! Voilà des mois, des années même que l’on se débat dans une guerre des boutons inlassable autant que méprisable pour savoir qui a la plus grosse. Hier, on nous bassine avec Christophe Lemaître, « premier sprinteur blanc » à passer sous l’ineffable barre des 10 secondes au 100 mètres. Deux heures plus tard, c’est Teddy Riner qui, Noir de son état − ou peut-être de profession, va-t-on finir par croire −, démontre au monde entier, particulièrement aux Japonais, que c’est lui le plus fort au judo, donc toute l’Afrique. Dans les cinq minutes qui suivent, un hurluberlu quelconque rappelle que, quand même, ce sont les Blancs qui nagent le mieux en vertu de je ne sais quelle théorie scientifico-musculaire. Puis l’on entend dans le poste un champion français de taekwondo dont le nom m’échappe annoncer benoîtement qu’eux, les Noirs, ils sont programmés pour être plus forts, c’est génétique. On enchaîne avec un blaireau qui demande où sont les prix Nobel scientifiques africains. Thuram rétorque que les pharaons, eh ben, ils avaient le type négroïde et que Ésope soi-même venait de Mauritanie.[access capability= »lire_inedits »]

Ça valait le coup de se demander comment on peut être persan

Obama est élu, c’est la revanche des esclaves mélanodermes. Les Chinois construisent des basketteurs titanesques par croisement de camarades géants à qui on n’a pas demandé leur avis pour suppléer à la petite taille dont ils sont pour les siècles naturellement affublés. Les Espagnols gagnent la Coupe du monde parce qu’ils sont tous catalans ou aragonais depuis Alaric II. Les All Blacks sont les meilleurs du monde parce qu’ils mangent beaucoup de poisson des mers du Sud. Les Indiens gagnent au cricket parce qu’ils sont plus solidaires. Les Texans tirent mieux à la carabine parce que c’est leur papa qui leur a appris. Jeannie Longo gagne toujours parce qu’elle fait elle-même son yaourt. Les Italiens ont la classe au foot mais perdent toujours parce qu’ils parlent trop. Les Éthiopiens et les Marocains ont le souffle long des hauts plateaux. Sans parler des dealers qui sont soit tous noirs et arabes, soit jamais ni noirs ni arabes.

Et il y a quelques semaine, c’étaient les propos ô combien importants des gens de la FFF qui étaient à la « une » de tous les journaux. Le niveau monte, indubitablement.

En vérité, pour en arriver là, ça valait vraiment le coup de se demander comment on peut être persan. Ça valait le coup de gagner la dernière guerre mondiale contre le diable. Ça valait le coup de faire des déclarations universelles. Ça valait le coup de nous faire porter des petites mains jaunes en 1985. De quotas en contre-quotas, de discriminations neutres, positives ou négatives en promotion de la diversité, de lutte contre le racisme en marche des Beurs, voilà donc où nous sommes rendus : en une génération, on sera parvenu à réduire à néant les efforts de la précédente pour sortir des visions racistes et essentialistes du monde. Elle avait banni l’antisémitisme d’État, décolonisé, et même arrêté d’écrire « Y’a bon Banania ! » : mais trente ans plus tard, la « question » revient par la bande, sous une forme américaine, qu’on dit pragmatique ou réaliste, celle que Nicolas Sarkozy a, un moment, tenté d’importer. Oh, il n’est pas le seul responsable : la fascination pour les méthodes à l’anglo-saxonne touche beaucoup de monde, à l’heure de la science et de la technique divinisées. On aurait pourtant tort d’oublier les leçons de l’Histoire, à savoir que ce sont toujours les nations latines, et particulièrement la France qui, au sein du monde occidental, ont battu en brèche le racisme scientifique. Tort d’oublier aussi que la France peut se prévaloir d’être la seule, parmi toutes ces puissantes nations, à n’avoir jamais commis de génocide. Tort de ne pas se demander pourquoi et surtout quelle contre-puissance intimement cultivée a présidé à sa retenue, à sa mesure face à la déferlante eugéniste du XIXe siècle et de la fin du XXe siècle. Tort d’oublier que les États-Unis ont été profondément racistes dans leurs fondements et n’en sont peut-être pas tout à fait sortis ; que les Anglais l’ont été fondamentalement dans leur impérialisme. Tort donc de se résoudre à adopter la conception des rapports entre groupes humains dont ils ont eu tant de mal à se délivrer.

Alliance de la gauche libertaire et de la droite libérale

Le racisme contemporain ne vise évidemment plus à obtenir un classement définitif sur l’échelle de la dignité humaine. En cela, nous avons − et heureusement − définitivement dépassé nos aïeux. Non, c’est un racisme néolibéral, c’est-à-dire de parts de marché. Accuser les gènes quand on refuse d’instruire a toujours été le discours de l’impérialisme, et cela a servi beaucoup de monde. Celui-là, le nouveau, est un impérialisme intérieur, appliqué aux sociétés dites « modernes », dites « de la diversité ». En ce sens, la gauche libertaire comme la droite libérale se sont fait les alliés très objectifs de l’identitarisme façon Marine Le Pen. La première parce qu’elle a brisé l’outil de transmission et d’éducation, renvoyant chacun à son identité première, familiale, clanique ou tribale, et réservant la culture exclusivement aux milieux favorisés. La seconde parce que la réification des êtres humains, leur modification en consommateurs de type prédéfini lui a permis d’édifier des marchés parallèles, des segments où elle est sûre de satisfaire des clients à qui on a imposé dès la naissance une sous-identité. Marine Le Pen, contrairement à ce que beaucoup se prennent à croire, n’a en aucun cas développé une réponse à cette monstruosité postmoderne. Elle occupe, en vérité, le poste de chef de produit pour le segment « françois-de-souche » qui, resté longtemps accroché à sa vocation universaliste de Français, s’est aperçu avec le temps que sa position était intenable dans ce monde. Comme chacun sait dans le marketing, arrivée en troisième acteur du marché, Marine Le Pen prend ses 20%. Pour la domination, il n’y a absolument rien à craindre de ce côté-là. Au contraire, ça redynamise un marché en berne, comme dirait Séguéla.

Non, ce qui peut faire exploser ce pacte infernal, c’est seulement la reconstruction des outils de l’universalisme : celui qui n’accuse ni ne victimise. Le monde ancien a eu tendance à nier l’existence des victimes sur lesquelles il se bâtissait ; le monde moderne à ériger de fausses victimes perpétuelles pour se créer une légitimité dans l’accusation, comme l’a excellemment montré Girard : évitons ces deux écueils.
Il nous faut une justice véritable, qui ne doive ni à l’air du temps ni aux grondements des puissants : une justice qui défende tous les laissés-pour-compte, ces petits de banlieue qui ont vu naître autour d’eux une génération sauvage comme les membres mêmes de cette génération à qui on n’a rien donné sinon la concupiscence et l’avidité ; les campagnards oubliés de la redistribution sociale comme les habitants de ces nations sinistrées du Sud que les oligarchies occidentales pillent sans vergogne. Une justice qui montre, une fois encore avec Leclerc, que « nous ne sommes pas encore mûrs pour l’esclavage ».[/access]

Les primaires socialistes, ou le suicide tranquille

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photo : carlobusi (Flickr)

Ils ne sont pas très bons joueurs, à l’UMP. Plus les primaires socialistes s’approchent, plus ils s’énervent. Jean-François Copé, qui fait toujours dans la mesure, parle d’un « gigantesque fichage politique » en préparation et de « parodie d’élection ». Soudain très soucieux du droit des citoyens, il s’inquiète pour les agents municipaux et les présidents d’associations qui bouderaient ces primaires dans les villes sous dictature socialiste, c’est à dire presque toutes en France puisqu’on connaît les brillants résultats de la droite aux dernières élections municipales.

Il est étrange que Copé ne voie pas à quel point les socialistes ont rendu service à la droite en construisant eux-mêmes, ironie suprême, avec une application et une obstination suicidaires le piège à cons qui est en train de se refermer sur eux. On se souvient sans doute que les plus lucides d’entre eux, au moment où DSK était au firmament des sondages, suggéraient mezzo voce que peut-être, étant donné la popularité du président du FMI et néanmoins candidat putatif, qu’il était préférable d’éviter ce parcours du combattant qui laisserait nécessairement des traces.

C’est peu de le dire. Etranger à toute tradition politique française, le principe même des primaires est un formidable aveu d’impuissance pour un parti dépourvu de projet alternatif et dont les militants rêvent de devenir permanents ou élus locaux en s’inscrivant dans le sillage de tel ou tel éléphant.

En théorie, un militant, c’est quelqu’un qui paie sa cotisation afin d’avoir le droit de faire des choses aussi gratifiantes que se lever tôt le dimanche matin pour aller tracter sur des marchés et se coucher tard en semaine pour assister à des réunions pas toujours passionnantes. À l’occasion, c’est aussi présider un bureau de vote installé dans une classe d’école primaire et souvent déserté par les électeurs, ce qui laisse le temps, toutes les deux heures, d’écrire mélancoliquement le taux de participation à la craie sur un tableau noir, et de méditer avec un fort sentiment de déréliction sur la manière dont meurent les démocraties.

Mais s’il fait tout cela, c’est parce qu’il y croit, qu’il est associé, d’une manière ou d’une autre, à l’élaboration d’un programme qu’il veut défendre et qu’il adhère sincèrement à des valeurs, toujours prêt à mouiller sa chemise pour elles malgré les inévitables désillusions de ce genre de combat. En tout cas, c’était comme ça avant.

Les primaires, et en particulier celles du PS, achèvent de discréditer cette fonction des partis d’antan, en évacuant les militants au profit des électeurs, tous étant invités à choisir le candidat d’un parti qui n’est pas le leur, aux seules conditions de signer une vague déclaration de principe sur l’adhésion aux valeurs de la gauche et de s’acquitter d’une somme symbolique. Autrement dit, la voix du militant engagé ne vaut pas plus que celle du péquin de l’autre bord qui va décider, si l’envie lui prend, d’influer sur le résultat.

Prenez l’exemple de votre serviteur qui n’est pas socialiste. Il est évident que j’irai voter aux primaires du Parti socialiste et que je le ferai dans l’intérêt de mon propre camp : en l’occurrence le Front de gauche, désormais représenté officiellement par Jean-Luc Mélenchon puisque ce dernier a été investi ce dimanche par 60 % des militants PCF (et seulement les militants PCF…).

Je peux même dire quel sera mon choix, dans ces primaires : celui du socialiste le plus à gauche. Parce que si, par un improbable malheur, Jean-Luc Mélenchon n’accédait pas au second tour, je veux que le report de nos voix sur le socialiste qualifié se fasse le mieux possible. Inutile de vous dire que s’il s’était agi de DSK, il aurait pratiquement fallu, mes camarades et moi, qu’on nous amène au bureau de vote sous la menace d’une arme.

À l’inverse, un partisan de l’UMP aura tout intérêt à voter pour Manuel Valls, par exemple, car il se dira assez justement que Valls est une manière de Sarkozy vaguement teinté de social-libéralisme, qu’il ne mobilisera pas ou peu la gauche autour de son nom et que l’électeur préfère toujours l’original à la copie.

Vraiment, Jean-François Copé n’a aucune raison de s’inquiéter pour ces primaires qui sont, au contraire, un handicap de plus pour la gauche.
En revanche, puisqu’on parle de militants, on peut lui conseiller de s’interroger sur l’hémorragie d’adhérents que connaît sa propre formation, notamment depuis qu’il en a pris la tête. Un défaut de projet, peut-être ?

Les Anglais vont-ils rembarquer ?

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On avait arrêté les Arabes à Poitiers mais il faut reconnaître qu’avec les Anglais, on a toujours eu plus de mal depuis la guerre de Cent ans. Ainsi occupaient-ils, courtoisement mais définitivement, et par dizaines de milliers, villes et villages du Périgord, du Quercy et de leurs alentours depuis un bon quart de siècle, attirés par la chaleur raisonnable, l’escalope de foie gras frais, le calme et un immobilier dérisoirement peu cher si on le comparae avec celui du Kent ou de la Cornouaille. Ils avaient même leurs écoles et leurs journaux.

Bref, on n’était plus chez nous et on devait vivre avec ces gens aimables mais distants qui, manquant de soleil, venaient en pendre des coups en investissant nos fermettes et en ressuscitant nos vielles pierres.

Pourtant, depuis quelque temps, c’est la panique dans le Dordogneshire. Des ratonades britophobes à Brantôme ? Un gouffre financier à Padirac ? Une pénurie de Marmite ou de Bovril à Périgueux? Pas du tout : plus prosaïquement, l’Assemblée Nationale vient d’approuver un nouvel impôt sur les habitations des non-résidents qui convient très moyennement à nos amis d’Outre-Manche au point de leur faire perdre ce sens of humor qui fait tout leur charme. Profiter de notre soleil, oui, mais payer pour lui et, accessoirement, pour les services publics locaux et nationaux, no thank you !

Paradoxalement, pour eux, c’est de Bruxelles que viendra peut être l’espoir. Il semblerait que cette taxe ne soit pas très compatible avec la législation européenne. Les Britanniques du Sud-Ouest sont comme ceux restés dans la mère patrie : ils se sont longtemps couchés anti-européens compulsifs mais se réveillent maintenant avec le nez dans le journal officiel des Communautés et les décisions de la Cour de justice de l’Union. Un magret de canard et une bouteille de Bergerac avec vue sur la Dordogne, ça ne se lâche pas comme ça et si l’Europe peut servir à quelque chose, eh bien on oubliera pendant un temps les éditoriaux enflammés du Times contre la dictature bruxelloise.