Accueil Site Page 2846

Bruno Gollnisch, professeur de droit extrême ?

Prenant appui sur la campagne de prévention télévisée orchestrée par le nébuleux « Collectif féministe contre le viol », Bruno Gollnisch se moque du numéro de téléphone « de dénonciation à la Kommandantur », associé à l’opération. Pour Gollnisch la notion même du « viol entre époux », reconnu par la loi depuis 1990, est problématique en soi ; il note : « Quand je faisais mon droit, il n’y avait pas de viol entre époux. On en était resté à la sagesse traditionnelle selon laquelle le mariage comportait en principe, comme l’avait déclaré un sociologue, une exclusivité donnée par chaque époux à l’autre sur son corps. » De plus, il estime que le viol conjugal ne devrait pas être considéré comme un crime aggravé par rapport à l’acte d’un quelconque rôdeur car les femmes concernées sont « entrées volontairement » dans le lit conjugal de leurs brutaux époux. Eh oui, petite, tu n’avais qu’à savoir à l’avance que ton homme allait – un moche soir – essayer d’enfoncer la porte alors que tu envisageais de rester tranquillement au lit à lire du Géraldy ! Mais le devoir conjugal, ma brave dame, que voulez-vous !

S’appuyant sur l’argument irritant que cette loi peut prêter le flanc à des procédures pénales abusives de femmes malhonnêtes, le député européen la jette par dessus bord en son entier: « Haro sur le mâle en effet, surtout s’il est occidental, et, pire encore, tenant de quelque élément de tradition politique, patriotique ou religieuse ! » Comme si le fait d’avoir criminalisé le viol entre conjoints remettait en question quoi que se soit dans l’essence du mâle occidental… Ma virilité, personnellement, vit très bien le fait qu’un homo-erectus imbécile qui n’a pas voulu entendre le souvent pénible « Pas ce soir, j’ai la migraine » doive rendre des comptes.

Circonstance aggravante, et sans discussion possible, cette fois, Bruno Gollnisch entreprend au passage d’insulter doublement le grand Rocco Siffredi. Tout d’abord en prétendant que la comédienne du clip télé du Collectif féministe contre le viol pourrait le laisser de marbre, et ensuite en l’affublant du qualificatif d’érotomane, alors que le comédien italien ne fait que contribuer artistiquement à une cinématographie des marges. L’érotomanie étant une psychose délirante conduisant le patient atteint à se croire aimé. Un syndrome partagé par certains hommes politiques, parfois…

Laissez-nous notre part d’ombre !

image : Howard's Rock

Tu seras le flic de ton frère. Cette injonction paradoxale sera peut-être demain notre loi commune. Le soap-opera planétaire auquel nous avons assisté, avides et fascinés, passant du gros rire qui tache à l’effroi, de la compassion à la joie mauvaise, du boulevard à la tragédie, consacre en effet le triomphe du « voyeurisme du Bien »[1. J’ai beau me torturer la cervelle, je ne sais plus à quel ami j’emprunte cette formule. S’il lit ce texte, qu’il se dénonce pour être remercié de vive voix].

Comme toujours après une beuverie collective, les commentateurs ont décrété que « rien ne serait plus comme avant », chanson qui annonce généralement un retour aux affaires courantes. Cette fois, il est possible que quelque chose change pour de bon. Et plutôt pour le pire. On dirait que sous le poids du scandale, une digue a lâché, nous projetant dans un monde sans pitié et sans pudeur. Désormais, nous n’exigeons pas seulement que nos dirigeants aient les mains propres, nous voulons qu’ils aient des vies propres. Et nous entendons vérifier par nous-mêmes. Prière de laver son linge sale en public.

« Le héros de notre temps est une balance »

Certes, nous n’avons pas attendu le scandale DSK pour ériger la transparence en vertu démocratique suprême, tandis que le secret était frappé de suspicion, qu’il fût celui des Etats ou des individus. Alors que la frénésie de l’inquisition et le goût de l’exhibition ont opéré leur jonction, on ne saurait avoir que des raisons inavouables de ne pas tout avouer. L’homme vertueux n’a rien à cacher. Muni d’un téléphone portable et d’une connexion internet, il est invité à dénoncer les « dérapages » de ses semblables et les crimes de ses supérieurs, les mauvaises blagues de ses voisins et les penchants coupables de ses élus. Le héros de notre temps est une « balance ». Quand il espionne une vieille dame trop riche, c’est parce que l’injustice sociale lui est insupportable. Quand il rapporte des propos tenus en réunion par les dirigeants du football, c’est pour lutter contre le racisme. Et quand demain, ce vigilant qui est souvent une vigilante, dénoncera le patron qui drague sa secrétaire ou le député qui a louché sur le décolleté d’une journaliste, il cherchera à faire progresser l’égalité entre les sexes. Qui oserait critiquer les moyens employés pour parvenir à d’aussi louables fins ?[access capability= »lire_inedits »]

On ne regrettera pas l’époque où le manteau du secret recouvrait commodément vices privés et turpitudes publiques, où les forts s’attaquaient aux faibles en toute impunité, où les gouvernants mettre l’Etat au service de leurs intérêts. On pratiquait l’inceste dans l’intimité des familles et il ne serait pas venu à l’idée d’une femme battue ou violée de se rendre dans un commissariat où d’ailleurs on ne l’aurait pas écoutée. Qu’une femme de ménage illettrée puisse, en saisissant la Justice, demander des comptes au patron du FMI prouve que l’esprit démocratique a progressé. Il faut s’en réjouir – sous réserve que le puissant ne soit pas condamné d’avance.

La société de surveillance est là. Mais c’est la société qui espionne le pouvoir

Que les gouvernés puissent exercer un contrôle sur les gouvernants, il faut s’en réjouir. Sauf que de citoyen, ce contrôle est devenu policier – ce qui est sans doute moins contradictoire qu’il n’y paraît. Drapée dans les habits de la vérité, parée des atours de l’égalité, la « société de surveillance » annoncée par Michel Foucault est en train d’advenir. À ceci près que l’Histoire, toujours farceuse, a inversé les rôles. Là où Foucault anticipait l’intrusion du pouvoir dans les âmes et les corps des individus, c’est la société qui, non seulement surveille le pouvoir, mais se surveille elle-même.

L’honnête citoyen veut être mis au parfum. Il en a assez d’être tenu à l’écart des conciliabules des puissants. Et voilà qu’il découvre que l’homme qu’on prétendait lui faire élire comme président n’était pas celui qu’il croyait. Alors l’honnête citoyen trépigne de rage. « Vous saviez ? Vous saviez et vous n’avez rien dit ? » Cette clameur qui monte des tréfonds de la société déclenche une réaction en chaîne. L’opinion réclame des comptes. Exige des têtes. L’honnête citoyen se mue en procureur impitoyable. Politiques, journalistes, intellectuels, tous les membres de ce groupe disparate que le langage populaire appelle « ils » sont traînés sur le banc des accusés. Ceux qui ont, au nom de l’amitié, pris la défense du prince déchu, sont dénoncés comme ennemis du peuple. Après la bourde de Jean-François Kahn, Marianne reçoit des centaines de lettres de lecteurs qui se disent trahis. Ils le croyaient avec eux, dans le camp des « petits », contre les « gros ». Cette fois, ils ont compris. On ne les aura plus avec des belles phrases. Ils veulent des preuves.

Dans les rangs de l’élite, c’est le début de la débandade. Les uns se terrent, les autres se joignent à la meute. Les socialistes essaient de faire disparaître le visage de leur ancien champion des photos de famille, la presse de faire oublier qu’elle a mis plusieurs jours pour s’intéresser à la victime présumée. Plus question d’évoquer avec des mines gourmandes les petits secrets du Tout-Paris avant de conclure, l’air de rien « mais tout le monde le sait ! » Mieux vaut au contraire prouver sa bonne foi en se rendant spontanément – non pas à la police mais au peuple himself. Et tant qu’à faire, en profiter pour balancer quelques vacheries sur ses ennemis, et peut-être, qui sait, sur ses amis. Les candidats présumés répètent avec sérieux que ces bagarres de cours d’écoles ne les intéressent pas et qu’eux travaillent à améliorer le sort des Français – sans parvenir à se convaincre eux-mêmes. Dans les états-majors, on réfléchit aux grenades malodorantes qu’on pourra, le moment venu, faire exploser – l’alcoolisme de l’un, les petites combines de l’autre, les amitiés douteuses du troisième. Chacun inspecte son passé, se demandant avec terreur quel fantôme en surgira. À ce compte-là, ne pourront bientôt briguer la magistrature suprême que ceux qui, ayant prévu le coup depuis l’âge de quinze ans, auront dressé un mur étanche entre leur vraie vie et la légende qu’ils auront concoctée avec ténacité. Ce qui serait un effet paradoxal de l’exigence de vérité. Ou alors nous choisirons pour nous diriger des gens qui n’ont rien à cacher. Donc rien à montrer.

Le grand déballage a commencé, il ne doit pas s’arrêter. Alors que DSK est installé dans sa prison privée et dorée, qu’on a interrogé les cousins des concierges, filmé la moquette et les poignées de porte de l’immeuble de Broadway, puis de la maison de Tribeca, écouté en boucle les experts en justice américaine et en familles-brisées-soudées par l’épreuve, il faut du sang frais. La machine à accuser marche à plein régime. Georges Tron, fétichiste des pieds présumé, succède à DSK avant de céder la vedette à Luc Ferry qui sait, la preuve c’est qu’on le lui a dit, qu’un ex-ministre qu’il ne nommera pas a participé à des « partouzes avec des petits garçons »[2. Comme l’a remarqué l’excellent François Miclo, cette expression est absurde : la pédophilie est un crime perpétré sur des enfants, la partouze une sexualité de groupe entre adultes consentants] au Maroc. On a peu relevé, dans cette affaire, une intéressante innovation : le coupable est anonyme alors que le délateur parade sur un plateau. Patrick Balkany a eu plus de chance : la dépêche reprenant les accusations de harcèlement formulées par une de ses collaboratrices quittera promptement la « une » des moteurs de recherche. À qui le tour ?

Les dominées triomphent sous le regard contrit des dominants

Dans ce renversement, la faiblesse réelle ou supposée des victimes est une arme de destruction massive. Face à la jeune femme immigrée, le « vieux mâle blanc » ne peut pas lutter. L’accusation vaut inculpation. Et l’inculpation vaut condamnation. À ce judo idéologique où la force de l’adversaire est retournée contre lui, les féministes sont les championnes incontestées. Flairant immédiatement l’aubaine que représente la chute du « vieux mâle blanc », les dominées trimballent leur hargne satisfaite sur tous les plateaux, encouragées par les regards contrits de dominants présumés. « La parole se libère », se réjouit le patron de Libération, tandis que les plaignantes, les plaintives et les plaigneuses dénoncent d’un même mouvement les violeurs et les dragueurs, ceux qui mettent la main aux fesses et ceux qui refusent de passer l’aspirateur. On notera que la parole, essentiellement féminine, est libérée au moment où la sexualité, exclusivement masculine, est placée sous contrôle judiciaire. Si on me demandait mon avis, on remettrait la parole en prison et le désir des hommes en liberté. Mais j’ai l’impression qu’on ne me le demandera pas.

En réalité, ces cohortes d’humiliées déchaînées ne mobilisent que de maigres bataillons. Pourtant, la presse se lance avec un zèle ridicule dans la croisade « anti-machos ». C’est que la corporation est dans le collimateur des procureurs anonymes qui reçoivent le soutien des journalistes anglo-saxons, invités, eux aussi, à dire tout le mal qu’ils pensent de leurs collègues français. Chefs d’inculpation : connivence, complaisance, silence, maquillés en « respect de la vie privée ». Nous –les journalistes – savions et nous n’avons rien dit. Reste à savoir ce que nous savions et ce que nous aurions dû dire.

On peut d’autant moins éluder l’accusation que l’affaire DSK est un cas-limite. À supposer que l’on ait encore une chance de soustraire quelques bribes d’intimité à une curiosité d’autant plus féroce qu’elle s’exerce « au nom du peuple français », il faudra bien s’accorder sur les bornes fixées à la liberté privée des gouvernants – ne serait-ce que pour éviter que la classe politique s’entretue dans une assassine guerre des rumeurs. Personne ne sait si l’ex-sauveur de la gauche a eu de coupables idées dans la suite 2806 du Sofitel de New York. Mais si certaines consœurs refusaient de le rencontrer en tête-à-tête, il y avait sans doute une raison qui n’était pas seulement leur goût pour le travail en équipe. Inutile d’épiloguer, on sait que les journalistes savaient. Il « aime les femmes », disaient pudiquement ses proches. Chacun a le droit d’avoir sa petite idée sur le sens du mot « aimer », mais en l’occurrence, il avait plutôt une légère tendance à « sauter tout ce qui bouge », ce qui n’est pas un délit, mais aussi à se montrer fort insistant, ce qui peut le devenir. Certes, il y a une différence radicale entre « harcèlement » et « viol » et qu’un homme soit capable de l’un ne permet nullement de conclure qu’il est coupable de commettre l’autre.

Fallait-il feindre d’ignorer cet aspect scabreux de la personnalité d’un éminent responsable politique ou le traiter comme une information digne d’intéresser le public ? Pour le coup, je n’en sais rien. Je m’empresse de préciser que je n’ai aucun témoignage personnel à apporter au dossier[3. Je finis par me demander si je devrais être vexée. Mais je crois bien n’avoir jamais rencontré DSK]. Mais quand une consœur raconte qu’elle a failli quitter le métier parce qu’il arrivait que des responsables politiques lui fassent la cour, allant jusqu’à frapper à la porte de sa chambre d’hôtel, je me demande si je dois rire ou fuir. Quel traumatisme ! M’étant déjà mise à dos les pieuses féministes de notre pays, autant l’avouer ; je ne déteste pas qu’on me fasse la cour et si un homme que je ne désire pas cogne à la porte de ma chambre, je n’ouvre pas. Devrais-je me sentir humiliée ? La séduction fait partie de l’attirail des relations humaines. Du reste, un certain nombre de journalistes ont été séduites au point d’épouser – on imagine qu’elles étaient consentantes. Cela n’a rien à voir avec le syndrome de la jolie stagiaire à qui on fait comprendre qu’en se montrant trop bégueule, elle pourrait compromettre sa carrière, menace insupportable même si elle n’est pas suivie d’effet, ayant simplement permis au mâle repoussé d’exprimer son dépit. Or, il semble que dans le milieu si progressiste des médias, ce genre d’épisode ne relève pas seulement de la légende.

Seulement, ceux qui prétendent aujourd’hui interdire l’interdit sur la vie privée ont tout autre chose en tête. Dès lors, nous disent-ils, que les politiques exposent leurs femmes, enfants, chiens, chevaux et accouchements, on a le droit d’aller fouiller l’envers du décor. Cet argument aboutit à nier l’idée même de vie privée : quand vous vous confiez à vos amis ou à vos collègues, vous choisissez ce que vous voulez livrer et, avouez-le, il vous arrive de mentir pour montrer votre meilleur profil. Eh bien les ministres et autres people de la politique jouent au bonheur parfait dans Paris Match. Je ne vois pas au nom de quelle loi humaine on devrait à ses contemporains la vérité sur son intimité. Qu’il existe une grande différence entre ce qu’on est et ce qu’on montre n’a rien de scandaleux, c’est ce qui rend possible la vie en société.

L’autre argument en faveur de la levée du « secret de l’intimité », c’est que la vie privée affecte nécessairement la conduite des affaires publiques, et pas seulement parce qu’elle accapare du temps et de l’énergie dus à la collectivité. Imaginons, par exemple, un Président de la République qui aurait, outre une épouse dévouée, une ou plusieurs maitresses. L’une d’elle pourrait avoir un enfant dont la protection mobiliserait les moyens de l’Etat. L’autre, un frère ou un cousin qui bénéficierait de quelques avantages – là, c’est de la pure fiction. Et ainsi de suite. Tout cela est indéniable. Ces petits arrangements avec la vertu, quand ils restent dans des limites « raisonnables », me paraissent infiniment moins graves que l’instauration d’une inquisition érigée en devoir sacré. Le gouvernement d’un homme moralement irréprochable appelé Robespierre n’a pas laissé que d’heureux souvenirs.

Ne nous faisons aucune illusion, si on accompagne béatement le mouvement, la surveillance généralisée ne s’arrêtera pas aux politiques. Célèbre ou pas, chacun d’entre nous sera demain exposé au regard de tous. Au demeurant, ça a déjà commencé.

En plébiscitant l’idée niaise de proximité, nous avons voulu des gouvernants à notre image, c’est-à-dire aussi médiocres que nous. Seraient-ils les meilleurs d’entre nous qu’ils resteraient des êtres humains, travaillés par des affects, des pulsions, des contradictions. Cette part de négatif est parfois dangereuse. C’est elle qui donne du sens à l’existence, mais encore permet cette aventure collective qu’on appelle l’Histoire.[/access]

Le clito n’est pas le seul sujet sensible

4

Il n’y a pas que Caroline de Haas pour « oser » n’importe quoi. Et il n’y a pas que les Verts allemands qui prônent l’usage du phallus bio. En effet, comme chacun sait, si « les con(ne)s, ça ose tout », les coquecigrues, quant à elles, volent toujours en escadrille.

La collection « Osez » ne comporte pas encore de volume intégralement dédié au « clito ». Cependant, grâce à cette série de petits bouquins édités par La Musardine, le lecteur naturolâtre amoureux des étendues vierges et autres forêts impénétrables pourra enfin « Oser le sexe écolo ». Ce qui n’est pas du luxe tant il est vrai que le cul pollue : « drague en voiture, préservatifs non recyclables, sextoys en plastique ». On attend avec impatience de tout savoir sur l’érotisme suranné de la capote à usages multiples et du pénis en pierre de taille.

« Osez », c’est tout un tas de plaisirs insoupçonnés en perspective, et vous pourrez tour à tour « oser l’amour des rondes », « oser le quick sex » ou « oser coucher pour réussir : travailler moins pour baiser plus ».

Les phallocrates incoercibles ayant échappé aux griffes et à la surveillance sans concession des « Big Sisters » d’OLF pourront continuer à « oser la masturbation masculine ». Qu’ils sachent cependant que désormais, c’est au péril de leur vie.

Quant à Caroline de Haas et à sa horde de spadassines, elles pourront enfin réaliser leur rêve en découvrant un manuel explicitant comment corriger ces mâles qui « depuis la nuit des temps » se sont toujours « comportés en prédateurs ». En avant, les filles : « Osez la chasse à l’homme » !

La Tunisie nouvelle : en vert et contre tout ?

2
photo : ramzikarima (Flickr)

Début juin, le parti islamiste tunisien Ennahda[1. Initialement appelé Mouvement de la Tendance Islamique (MTI), le nom du parti Ennahda signifie renaissance, en allusion à la période de bouillonnement intellectuel, moral et religieux intense dans le monde arabe que fut la fin du XIXe siècle] a célébré ses trente ans d’existence. Mais la vraie fête avait eu lieu le 14 janvier, avec le départ de Ben Ali pour Jeddah. Cadeau inespéré pour Ennahda qui, interdit depuis vingt ans, profite d’événements qu’il n’a ni provoqués ni accompagnés. À son retour d’exil fin janvier, Ghannouchi est acclamé par des foules de femmes voilées extériorisant enfin leur adhésion à l’islam politique, chose impensable quelques semaines auparavant. Ce jour-là, le fringant septuagénaire a probablement compris qu’une page se tournait en Tunisie, pays dont le père de l’indépendance osait narguer les musulmans pratiquants en buvant un jus d’orange à la télévision en plein ramadan.

La frange laïque et occidentalisée de la bourgeoisie tunisienne a assisté au retour de Ghannouchi avec un mélange d’effarement et de circonspection. La veille de l’arrivée du cheikh, un cortège rassemblait à Tunis des milliers de femmes redoutant que l’islamisme social et politique confisque la révolution et mette à mal leurs droits chèrement acquis. Laïques, les manifestants se disaient prêts à intégrer un parti islamiste dans le jeu démocratique mais entendaient aussi adresser un message aux islamistes : nous pèserons dans le rapport de forces qui façonnera la Tunisie post-révolutionnaire.

Il faut dire que la condition de la femme tunisienne n’était pas (si) rose (que cela) sous Ben Ali. La propagande de Zine et Leila a construit l’image idyllique et artificielle d’une femme tunisienne émancipée à 100%, figure aussi réaliste que la kolkhozienne radieuse des films officiels soviétiques. Depuis que le jeu de chaises musicales idéologique a commencé, l’interdiction du voile dans les administrations et les entraves à l’expression de l’islam politique sont devenus des épouvantails agités par les militants d’Ennahda. On les comprend. Après une révolution menée contre le despotisme, pourquoi se priveraient-ils d’apparaître comme des défenseurs de la liberté ?

Les mosquées comme salles de meeting

Au fil des enquêtes d’opinions, Ennahda est donné grand vainqueur des élections législatives d’octobre, avec plus d’un tiers des intentions de vote, loin devant une myriade de petits partis aussi divers qu’inconnus. Rien de très étonnant pour un mouvement politique qui possède autant de cordes à son arc. À la différence de ses principaux concurrents, Ennahda n’a jamais été « mouillé » avec le pouvoir, ni dans l’opposition légale à Ben Ali, pas même dans le gouvernement de transition maladroitement confié, dans un premier temps, au Premier ministre sortant de Ben Ali.

Fort d’un maillage social et territorial qui couvre une grande partie de la Tunisie, le parti de Ghannouchi a les mosquées de quartier comme salles de meeting. Grâce à la défection des clercs oints par l’ancien régime ainsi qu’à la persistance de ses réseaux de solidarité gelés par les années de répression, dans nombre de quartiers, le départ des cadres benalistes a permis aux militants ennahdistes d’installer leurs QG dans les sièges locaux du RCD. Quel que soit son degré de religiosité, la population locale s’accommode généralement de cet état de fait et ne conteste pas la légitimité des lieutenants de Ghannouchi à occuper le vide laissé par le RCD. Une passation de pouvoir larvée s’est déroulée dans plusieurs localités urbaines, là où le parti islamiste recrute la plus grande partie de ses cadres (médecins, ingénieurs…).
Ennahda essaie par ailleurs de faire fructifier ce capital politique déjà coquet en investissant peu à peu le centre du pays d’où est partie la contestation à la fin de l’année dernière. C’est à grands renforts de presse que le mouvement a annoncé l’ouverture d’une antenne locale à Sidi Bouzid, la ville du martyr Mohamed Bouazizi intronisée capitale de la révolution par la grâce des médias. Traditionnellement implanté dans les périphéries des grandes villes, le parti islamo-conservateur pourrait conquérir les bastions ouvriers des campagnes du centre et du sud sensibles à son discours paupériste.

Soucieux de mener à bien la normalisation qui leur permettra de réaliser leurs ambitions nationales, les idéologues du parti poursuivent l’aggiornamento démocratique amorcé depuis plusieurs années par Ghannouchi. Ses fidèles se réfèrent sans cesse à l’AKP turque et à Erdogan qui, comme l’ex- nassérien Ghannouchi, a gravi le cursus honorum des Frères Musulmans. Fraîchement et brillamment réélu, le Premier ministre turc a déjà passé près de dix ans à la tête de la République laïque et les slogans islamistes de l’AKP ne dissuadent ni les investisseurs étrangers ni les touristes, tant s’en faut. À l’image de l’AKP qui conjugue sans mal le soutien du patronat et les suffrages des classes laborieuses pieuses, Ghannouchi espère réunir une coalition sociale majoritaire armé de ce réformisme dévot. Certains diplomates français de haut rang citent d’ailleurs la Turquie parmi les principaux bailleurs de fonds d’Ennahda, aux côtés des Emirats arabes Unis et d’autres pieux alliés des Etats-Unis.

Comme son allié néo-ottoman, Ghannouchi aime surprendre en jouant à front renversé. À l’occasion de la journée internationale de la femme, il s’est ainsi officiellement rallié à l’interdiction de la polygamie[2. Décrétée par Bourguiba- ainsi qu’à l’ensemble du Code du statut personnel qui fit de la femme tunisienne l’une des plus émancipées du monde arabe] et a déclaré soutenir la « fondation d’un Etat démocratique où (seront) respectés les droits et les devoirs de citoyenneté sans discrimination de quelqu’ordre que ce soit, racial, religieux ou ethnique » (sic).

Vierges de tout péché politique, les barbus présentables d’Ennahda bénéficient en outre de l’extrémisme du groupe Hizb-at-Tahrir, qui n’hésite pas à s’en prendre aux prostituées ou à vandaliser les bouges et débits d’alcool tunisiens à des fins de « moralisation » publique. Ouvertement salafistes et violents, ses membres affichent clairement la couleur : ils entendent instaurer une République islamique sur le modèle du califat sunnite. Du pain-bénit pour les ennahdistes qui apparaissent comme d’aimables modérés.

« Allahou Akbar ! »

Jouant à fond la carte de la respectabilité, Ghannouchi exploite inlassablement le registre de la réforme. Le site internet du mouvement arbore fièrement le slogan: « Des réformes avec l’impulsion et l’accord de Dieu ».

Puisqu’il accepte, le pluralisme religieux et les libertés acquises par la femme tunisienne, on finit par se demander en quoi Ennahda diffère des partis classiques. L’omniprésence du sacré dans ses tracts fournit un début de réponse. Dans la phraséologie ennahdiste, tout est mené au nom d’Allah, dont on attend monts et merveilles. Un projet économique ? Des mesures concrètes pour relever les régions économiquement désertées du Centre et de l’ouest tunisien ? N’y comptez pas. Le citoyen tunisien retrouve tout au plus quelques déclarations d’intentions sur la nécessité de réinvestir le Sud Tunisien déshérité et la volonté de tempérer l’économie de marché par une politique de charité islamique.

Pour rassurer les électeurs sans rentrer entièrement dans le rang, Ennahda manie une rhétorique antisioniste rentable à peu de frais. Or, comme l’a noté Henry Laurens, dès la guerre entre Israël et le Hamas de janvier 2009, la solidarité avec les Palestiniens fut le ferment de la mobilisation virtuelle des premiers blogueurs politiques tunisiens. Il suffisait de remplacer « Israël » par « Ben Ali » dans les imprécations antisionistes de la toile tunisienne, et on obtenait les slogans révolutionnaires. Ghannouchi reproduit donc scrupuleusement la prose anti-israélienne des blogueurs tunisiens. Une nouvelle fois, les ennahdistes recyclent un procédé-phare de l’AKP qui, des admonestations publiques d’Erdogan contre Shimon Peres à l’affaire de la flottille, tente d’arracher à l’Iran le statut disputé d’antisioniste numéro un.

En s’appropriant ce champ de contestation consensuel, Ennahda fait la preuve de son intelligence stratégique. Ses militants ne se contentent pas de scander « Allahou Akbar » comme des millions de musulmans manifestant à travers le monde. Ils revendiquent – à raison – la primeur de l’islam politique en Tunisie et, pour capter l’émotion collective et surfer sur le regain de pratique des Tunisiens, ne lésinent pas sur les références à l’identité islamique de la Palestine. c’est que des libres-penseurs aux islamistes, l’invocation d’Allah constitue aujourd’hui la grammaire politique incontournable des revendications sociales, économiques ou culturelles des masses arabes révoltées. L’hégémonie islamique sur le champ culturel arabe et tunisien pourrait offrir à Ennahda une force de projection identitaire sans commune mesure avec sa capacité de gouvernement. Reste à savoir si Ennahda pourra transformer ce capital identitaire en passant de la contestation clandestine à l’éthique de responsabilité d’un parti de gouvernement. Pour l’instant, les Tunisiens observent qu’Ennahda est aussi loin d’Erdogan que Bourguiba l’était d’Atatürk…

Le Carré contre l’ennemi intérieur

20
image : nevil5 (Flickr)

C’était un temps déraisonnable, mais finalement presque rassurant. À l’époque, les années 1960, à Londres, au 9 Bayswater street, près de Picadilly Circus, se trouvait le Cirque : des bureaux anodins, une administration poussiéreuse et des hommes à la banalité affectée qui ressemblaient à des ronds-de-cuir un peu gris. Le premier d’entre eux s’appelait George Smiley et, derrière son allure de petit fonctionnaire mal marié à une femme trop riche et trop jolie, il était un maître-espion. John Le Carré venait d’inventer l’anti-James Bond et, par la même occasion, devenait un des grands écrivains anglais de ce temps, propulsant une littérature de genre, le roman d’espionnage, à des altitudes inconnues.

Avec lui, aurait dit Borges, le roman d’espionnage devenait une branche de la théologie. Une réflexion janséniste sur le Bien, le Mal et le sentiment biblique du « combat douteux » surprenait le lecteur qui croyait simplement assister à des conversations sur d’éventuels agents doubles autour d’un single malt dans un club londonien ou à l’assassinat à mains nues d’un traître, sur cette terra incognita qu’était devenu le Bloc de l’Est.[access capability= »lire_inedits »]

Argent sale et sang des autres

L’Espion qui venait du froid, La Taupe, Les Gens de Smiley rendaient compte de cet univers où des étudiants étaient recrutés à Oxford pour le Grand Jeu et passaient, en quelques années, de l’étude du grec ancien à la traque sans pitié d’un ennemi invisible. Leurs fidélités contradictoires à des seigneurs rivaux du renseignement, les doutes qui les rongeaient inévitablement à force de jouer double et parfois triple jeu les faisaient parfois tomber aux mains de l’adversaire. À force de mensonges, d’identités falsifiées, de vies par procuration, ils ne savaient plus quels maîtres ils servaient au juste et tout se terminait par une exécution hâtive, sans gloire, dans l’impasse sans nom d’une ville tchèque d’importance secondaire. C’était un temps déraisonnable : c’était le temps de la Guerre froide et il cessa un jour de décembre 1989, réduisant au chômage ces héros paradoxaux frappés par un sentiment de vacuité prononcée.

Là où tant d’auteurs de romans d’espionnage passèrent à autre chose (roman noir, techno thriller), John Le Carré creuse le même sillon, à la manière d’un tailleur de Saville Row qui refuse la dictature du
prêt-à-porter made in China et persiste à faire du sur-mesure impeccable. Pour lui, malgré la chute du Mur et, avec lui, du Bloc soviétique, l’Histoire continuait, encore plus complexe. Celui qui n’avait eu de cesse de dévoiler le danger communiste, sa manière diabolique de s’infiltrer et de séduire les élites (on se souvient de la fameuse affaire Philby) s’est retrouvé dans un monde où le capitalisme imposait sa loi aux États, engendrant les principaux désordres géopolitiques de l’époque. On se souviendra de La Constance du jardinier, roman du cynisme absolu, dans lequel de grands laboratoires pharmaceutiques profitent des guerres civiles en Afrique pour tester leurs nouvelles molécules sur des cobayes humains.

Un Traître à notre goût, le dernier roman de Le Carré, prétend montrer les dessous de la crise financière de septembre 2008 et ses conséquences. Tout commence par un couple d’Anglais bien comme il faut, la trentaine active, qui prend des vacances à Antigua, paradis fiscal aux plages magnifiques. Lui, Perry, enseigne la littérature à Oxford. C’est un athlète accompli qui joue superbement au tennis. Gail est une avocate qui monte dans les cabinets d’affaires londoniens. Seulement Perry doute : il n’est plus du tout certain de vouloir terminer sa vie dans le cocon d’Oxford.

De ses parents de gauche, Perry a hérité une culpabilité qui lui donne envie, dans un Royaume-Uni en pleine déglingue, d’aller mettre ses compétences aux services de mômes défavorisés. Gail, que cette perspective n’enchante guère, propose ce séjour à Antigua : luxe, calme et volupté pour prendre le temps de faire le point. Ce sera évidemment un échec. La rencontre avec Dima, un mafieux russe, et avec toute sa famille, va changer la donne. Une sympathie réciproque et les confidences très encombrantes de ce banquier des oligarques et blanchisseur en chef vont faire de Perry un espion malgré lui. Dima demande en effet la protection du Royaume-Uni en échange de renseignements proprement terrifiants sur les manoeuvres de la City, prête à tout pour conserver son rang de grande place financière en dépit des séismes financiers à répétition.

De la tuerie de Bombay en 2008 aux coulisses de Roland-Garros en passant par la mémoire du Goulag, John Le Carré rappelle que l’argent sale qui submerge la planète, c’est d’abord le sang des autres. Dans ce livre où il fait preuve d’une maestria narrative encore plus grande que d’habitude, avec points de vue éclatés et chronologie fragmentée, on sent percer une pointe d’amertume sur son pays en voie de tiers-mondisation, qui a tout oublié, jusqu’à sa fierté séculaire : « Vous avez la réputation de penser que notre beau pays verdoyant a cruellement besoin d’être sauvé de lui-même. Il se trouve que je partage cette opinion. J’ai étudié cette maladie, j’ai vécu dans le marigot. Ma conclusion d’expert est que, en tant qu’ancienne grande nation, nous souffrons de pourriture managériale du sommet à la base. »[/access]

Un traître à notre goût

Price: ---

0 used & new available from

Méfiez-vous des femmes, et des hommes aussi…

4
Cyril Connolly, 1903-1974

Avant même de l’avoir lu, je me suis trouvé en accord avec Sir Cyril Connolly – le premier admirateur de Cioran en Angleterre -, qui mettait en garde ses proches : on ne se méfiera jamais assez d’une femme qui a trop d’amies, car celles-ci n’auront de cesse qu’elles n’aient détruit votre couple. Une seule amie est évidemment pire encore, à moins que nous ne l’épousions ensuite. Ce sont des choses que les pères devraient dire à leurs fils.

Une mère, elle, devrait expliquer à sa fille qu’elle ne pourra jamais rendre un homme heureux, donc jamais être heureuse elle-même, si elle ne feint pas la soumission. Là encore, elle pourrait citer Connolly : « Il n’y a jamais eu de suffragettes heureuses ». C’est navrant, certes, mais enfin ne vaut-il pas mieux être prévenu ?

Une orpheline au caractère docile constitue le meilleur parti. J’ai le privilège d’en avoir croisé quelques-unes. Elles m’ont offert le bonheur que le destin leur avait refusé. Les mères ont-elles conscience du service qu’elles rendent à leurs filles en les abandonnant ?

Dans Le Tombeau de Palinure, son chef-d’œuvre, Connolly observe que dans la guerre des sexes, l’insouciance est l’arme du mâle, la rancune celle de la femelle : « L’une engendre l’autre, mais le désir de vengeance d’une femme survit à toutes ses autres émotions. » Autre réflexion à laquelle je souscris : « Jeunes, nous sommes fidèles aux individus. Plus âgés, nous le devenons davantage à des situations et à des types. » De là vient qu’en dépit de nos charmes déclinants, nous puissions encore exercer quelque ascendant sur des êtres jeunes, car, en un instant, nous savons tout sur eux. Et eux sont hypnotisés par cette clairvoyance inattendue.

Dans son dernier livre traduit en français en 2011 mais écrit en 1948, Ce qu’il faut faire pour ne plus être écrivain (Les Belles Lettres), Connolly prophétise que sous peu l’art d’écrire des livres, surtout des œuvres d’imagination, aura disparu. Il en tire aussitôt les conséquences, se convertissant au snobisme et tournant en dérision le style mandarin. Laisser une œuvre….quelle ambition de parvenu ! Et puis, pour écrire des romans ou se soucier de justice sociale, encore faudrait-il aimer ses semblables, ce qui lui semble bien méprisable. « Étant contaminé par la philosophie orientale, je suis incapable de prendre les gens au sérieux, écrit-il. Tous, ils semblent remplaçables, à part quelques-uns infiniment rares qui emportent des fragments de nous-mêmes… »

Comme Cioran, il pensait que quelques aphorismes suffisent. À ceux qui aspiraient à plus, il donnait ce conseil toujours d’actualité : « La meilleure écriture est comme l’homme le mieux habillé : ses qualités sont la discrétion, la modestie et l’effacement. »

Ce qu'il faut faire pour ne plus être écrivain

Price: ---

0 used & new available from


Meurtre au Gassendi Club

Price: ---

0 used & new available from


100 livres-clés de la littérature moderne

Price: ---

0 used & new available from

Sarkozy et l’école primaire : la Grâce efficace

27

Touché par la Grâce, qui décidément infuse qui elle veut, surtout huit mois avant les élections présidentielles, Nicolas Sarkozy vient d’annoncer qu’il gelait la fermeture de 1500 classes d’école primaire pour la rentrée scolaire 2011, pourtant naguère présentée comme une impérieuse nécessité par son ministre de l’Education. Et puis il y a aussi que tout cela va réjouir les maires des communes concernées, surtout rurales, où la fermeture d’une classe unique signifie, de fait, la mort de l’école dans le village.

Que les maires de ces communes soient souvent des non inscrits avec le cœur à droite mais aussi de grands électeurs aux sénatoriales de septembre qui pourraient bien voir la Haute Assemblée passer à gauche si la majorité actuelle ne fait pas le plein des voix n’a évidemment aucun rapport avec cette soudaine décision de Nicolas Sarkozy de maintenir un service public d’éducation digne de ce nom dans nos campagnes. La Grâce, on vous dit…

Les années 70, il y a un siècle…

40
Time, 5 janvier 1981, Homme de l'année 1980

Vous aviez des préjugés sur les poètes ? Vous les trouviez dépressifs, versatiles, égotistes, égoïstes, cyclothymiques, inadaptés, sensuels, paresseux, plaintifs, jouisseurs, graphomanes, impudiques ? Eh bien, n’en oubliez aucun, vous êtes encore au-dessous de la vérité. Ils sont effectivement comme ça, les poètes. En tout cas celui que décrit Serge Safran dans son roman Le voyage du poète à Paris.

Si Serge Safran est lui-même éditeur (Zulia, et tout récemment Serge Safran éditeur), il est avant tout poète. Alors, inutile de le cacher, Le voyage du poète à Paris est un journal intime, une autobiographie déguisée, un roman d’apprentissage qui passe en contrebande, caché dans les double-fonds de la troisième personne. C’est l’auteur lui même qui l’avoue mais il a de bonnes raisons pour ça. Les poètes sont tout ce qu’on a dit mais ils sont aussi, dès qu’il est question de leur art, d’une méthode et d’une précision qu’on ne trouve que chez les poseurs de bombe ou les chirurgiens. Deux autres vocations semblables, malgré les apparences, à celle de rimailleur patenté. Le voyage du poète à Paris, pour Safran est une interruption « qui correspondait à la résolution d’écrire sa propre existence à la troisième personne du singulier, et au passé, comme dans un roman. »

La date aussi a son importance. Le roman, puisqu’il s’agit d’un roman, commence un 14 octobre 1980. Sous la pluie bordelaise, en plus. On aurait voulu nous indiquer que cette histoire commençait l’année inaugurale d’une décennie fatidique, on ne s’y prendrait pas autrement. 1980 marque assez précisément la fin de « la parenthèse enchantée » qui a donné son titre à un joli film de Michel Spinosa en 2000, c’est-à-dire cette période très courte d’insousiance sexuelle et sociale que put connaître une certaine jeunesse entre la fin de 1968 et les deux chocs pétroliers puis le sida qui marquèrent le retour à l’ordre.

Les velléités de Philippe Darcueil, trente-trois ans comme le Christ, qui s’en va à la recherche de travail et d’éditeurs à Paris ne sont pas sans rapport avec ce moment historique. L’espèce de dépression, d’acédie sur fond des Greatest hits de Bob Dylan qu’il va connaître en arrivant dans l’appartement inoccupé d’amis à Asnières, est autant liée à ses problèmes amoureux qu’au sentiment de basculer d’un monde à l’autre et pas seulement géographiquement. En 1980, on peut encore vivre dans une communauté en Ariège et connaître une histoire d’amour avec une fille de seize ans, Sandra. Sans qu’il y ait la moindre culpabilité de part et d’autre ni que la société trouve à y redire. La correspondance entre Sandra et Philippe qui émaille le roman, parfois très explicite sexuellement, ne choque pas. On ne parlait pas de pédophilie à tout bout de champ. Et puis l’avantage d’une époque où l’on s’écrivait encore et que parfois, comme dans le livre, on attendait le courrier en maudissant une grève de la poste, c’est que l’on a des documents qui appartiennent désormais à l’archéologie, c’est-à-dire des lettres d’amour. L’instantanéité des mails et des sms était encore un cauchemar futuriste La grammaire des sentiments et des affinités n’avait décidément rien de commun avec celle qui nous préoccupe aujourd’hui où le désir se fait obscénité dans la décomposition de la langue.

Qu’elle est lointaine, d’ailleurs, cette France des trains corail où l’on pouvait encore acheter Les Nouvelles Littéraires dans un kiosque, lire les critiques de Bory dans le Nouvel Obs, assister à des comités de rédaction du Fou Parle, fumer dans les bars et coucher avec deux filles en même temps avant d’aller voir Sauve qui peut (la vie) de Godard et espérer trouver un boulot dans un institut de sondages ou d’enquêtes sociologiques un boulot qui laissait le temps d’écrire des poèmes.

Serge Safran ne parle jamais explicitement de changement d’époque. De toute manière, ce serait contraire à ce projet de « journal intime au passé » mais cette espèce d’effondrement lent, d’implosion au ralenti n’est pas sans rappeler celle de L’Homme qui dort. Le héros de Perec, étudiant cloîtré dans sa chambre sordide, qui se force à une vie végétative pour mieux se retirer du monde est un presque contemporain de Philippe Darcueil, le personnage de Safran.

Et si l’on peut trouver à leur malaise toutes les explications psychologiques voire psychiatriques que l’on veut, on ne nous empêchera pas de penser qu’elles sont aussi, profondément, politiques.

Le Voyage du poète à Paris

Price: ---

0 used & new available from

La fabrique des jeunes filles tristes

photo : Clint Davis

Tu as presque 8 ans. Déjà, tu te disputes avec tes copines de CE1. L’une dit ne pas aimer son père. Parce qu’il est « arabe ». L’autre veut aller dans une école privée. Parce que « c’est là où vont les meilleurs ». Le soir, après avoir fait tes devoirs, il y a des larmes, des histoires d’amoureux, d’amies « volées » par d’autres amies. Le soir, il y a aussi les curiosités des choses de la vie : qui était cette petite Anne Frank, quel est ce livre dont la couverture ressemble au roman de ton papa, qu’est-ce qu’un « cancre » ?

Tu as 14 ans. Tu es en 4ème dans ce collège où les garçons t’appellent « sale pute ». Au début tu les trouvais cons, les garçons. Mais ils parlent comme dans « Secret story » ou « Les anges de la téléréalité ». D’ailleurs, tu t’habilles comme les filles de ces émissions que tu regardes, sur le ouèbe, en rentrant chez toi. Pendant que tes parents s’engueulent dans le salon. Tes devoirs, tu les feras, peut-être, après avoir insulté cette salope de Britney sur fesse bouc. Britney t’a piqué Kevin, parce que tu avais embrassé John dans les toilettes. Dans les couloirs, l’autre jour, entre deux cours, Britney t’a craché à la gueule. Tu l’as giflée, griffée, cognée à coups de pieds. Elle l’avait méritée. Tes copines étaient d’accord. Une salope, Britney. À la sortie du collège, maintenant, c’est Dylan qui s’approche de toi. Dylan, lui aussi, te dit que tu es une « sale pute ». Dylan te dit encore : « Touche plus à ma sœur ! ». Et Dylan commence à taper, avec ses poings d’apprenti-boxeur de 15 ans. Au deuxième coup, tout se brouille dans ta tête, dans ton corps.

Tu as 17 ans. Tu t’ennuies au lycée, où seuls les professeurs de lettres et d’histoire t’intéressent. Le professeur de lettres est connu. Tu sais qu’il a eu, il y a longtemps, le prix Goncourt. Il a une drôle de tête, le professeur de lettres, avec ses cheveux aplatis sur le front et une mèche qui part en quenouille. Toi et tes copines Clémence et Claudine, il vous appelle « les petites pisseuses ». Quand l’été se pointe, il aime bien regarder vos seins, vos jambes nues. L’autre jour, il t’a dit : « Tu as de jolies pommes ». Tu as souri : sa voix, toujours, est délicate. Même quand, le jour de la rentrée, il annonce : « L’année va être dure comme ma bite ! » Des filles ont répété ça à leurs parents, qui ont voulu porter plainte. Les mêmes filles, pourtant, ne protestent jamais quand les garçons les appellent « sale pute » et hurlent : « Suce-moi la bite, pétasse ! » Pour t’évader, dans ta chambre, tu lis quelques auteurs que le professeur de lettres t’a conseillé : Blondin et Dorothy Parker, Sagan et Dawn Powell, Patrick Besson et Gabriel Matzneff. Ivre du vin perdu, ce beau roman d’amour, tu vas y penser en courant de longues minutes, sous le soleil pâle de la fin de journée. Au rythme léger de ta foulée, tu penses à Pierre aussi. Tu l’aimes, Pierre, et tu lui as écrit une lettre, que tu lui donneras demain. Par contre, tu n’as pas envie que ce type sorti de nulle part te suive pendant ton foutingue. Non, tu ne lui diras pas ton nom. Tu n’as pas de cigarettes sur toi, non plus. Et tu ne veux pas boire un verre chez lui. Tu aurais voulu, surtout, qu’il ne t’oblige pas à t’arrêter, qu’il te lâche le bras, qu’il ne sorte pas ce couteau, qu’il ne te traîne pas dans ce coin perdu du parc, en menaçant : « Tu fermes ta gueule, sale pute, ou t’es morte. » Tu n’as pas fermé ta gueule.

Tu as 26 ans, une petite fille de 6 ans que tu élèves seule, pas de travail. Pôle Emploi ne te propose rien, hormis te présenter à la permanence du député de ta circonscription, qui est également le maire de la ville. Tu l’as déjà vu à la télé, ce vieux beau aux cheveux gris. Il n’a pas l’air sympathique mais il te reçoit, très vite, à la mairie. Tu es vaguement flattée quand il te dit qu’il te trouve « jolie ». Il a précisé : « Très sexy ». En t’invitant à la soirée d’inauguration d’un salon du livre, il a voulu te rassurer : « Ne vous inquiétez, il y a toujours du travail pour un brin de femme comme vous. » Un job, c’est ce que tu veux. Pour toi, pour ta fille, pour payer la bouffe, le loyer de l’appartement. Le député-maire te comprend, il fera quelque chose pour toi, il veut te revoir. Dans son bureau, il te trouve trop stressée. Il faut te détendre, t’allonger sur le fauteuil relax : « Vous connaissez la réflexologie ? » Tu n’en as jamais entendu parler. Tu portes, cet après-midi, un caraco noir, une jupe bleu nuit, des escarpins d’été. Le député-maire te demande d’ôter tes escarpins et d’enfiler des mi-bas couleur chair : « Je ne supporte pas les pieds nus. » En commençant à malaxer la plante de tes pieds, il t’annonce qu’une place va se libérer à la mairie et qu’elle sera pour toi. Les mains du député-maire ne sont pas désagréables. Impression d’une caresse profonde. Tu es surprise, par contre, quand il se met à sucer ton gros orteil. Sa bouche bave beaucoup, ne s’arrêtant que pour demander : « Tu aimes ? » Il te tutoie désormais, tandis que ses doigts filent le long de tes cuisses. Tu devrais savoir dire stop, le repousser du pied. Tu restes silencieuse. Tu penses au poste promis. À l’excitation dans ses yeux, aussi. Ca fait longtemps que tu n’as pas vu l’excitation que tu provoques chez un homme. Il joue maintenant avec l’étoffe de ta culotte, essaie de s’insérer en toi. Tu resserres les cuisses, murmures un « non » que tu n’arrives pas à hurler, tu ne sais pas pourquoi. Le député-maire te force à t’ouvrir : « Ne fais pas ta timide, tu es une bonne fille, tu aimes ça. » Le job est à toi désormais; tes pieds, tes cuisses, ton sexe sont à lui. Chaque jour, quand il veut, seul ou avec sa Pompadour. Ça te dégoute, mais tu te tais. Tu n’as plus de mots et, bientôt, plus de travail. Tu n’en veux plus, de son job, de sa bave et de ses doigts.

Le Vert est dans le fruit défendu

9

Les Verts allemands partent en croisade contre les phtalates contenus dans les phallus en plastique destinés à donner de la joie aux dames et demoiselles d’outre-Rhin ne disposant pas à demeure d’un porteur vivant de cet organe destiné, en principe, à assurer la reproduction de l’espèce.

Cet additif confère à l’engin la souplesse permettant une utilisation optimale, mais serait responsable, selon les écologistes, de dérèglements hormonaux, de cancers, de diabètes et même d’une forme d’obésité sans rapport avec la grossesse. Les députés Verts ne suggèrent pas, cependant, un retour aux godes bios de nos grand-mères, car le risque de bactérie e.colli est encore plus dissuasif.

En France, les vibromasseurs continuent imperturbablement à zonzonner grâce à l’énergie nucléaire. Le couple franco-allemand est décidément bien mal en point.

Bruno Gollnisch, professeur de droit extrême ?

7

Prenant appui sur la campagne de prévention télévisée orchestrée par le nébuleux « Collectif féministe contre le viol », Bruno Gollnisch se moque du numéro de téléphone « de dénonciation à la Kommandantur », associé à l’opération. Pour Gollnisch la notion même du « viol entre époux », reconnu par la loi depuis 1990, est problématique en soi ; il note : « Quand je faisais mon droit, il n’y avait pas de viol entre époux. On en était resté à la sagesse traditionnelle selon laquelle le mariage comportait en principe, comme l’avait déclaré un sociologue, une exclusivité donnée par chaque époux à l’autre sur son corps. » De plus, il estime que le viol conjugal ne devrait pas être considéré comme un crime aggravé par rapport à l’acte d’un quelconque rôdeur car les femmes concernées sont « entrées volontairement » dans le lit conjugal de leurs brutaux époux. Eh oui, petite, tu n’avais qu’à savoir à l’avance que ton homme allait – un moche soir – essayer d’enfoncer la porte alors que tu envisageais de rester tranquillement au lit à lire du Géraldy ! Mais le devoir conjugal, ma brave dame, que voulez-vous !

S’appuyant sur l’argument irritant que cette loi peut prêter le flanc à des procédures pénales abusives de femmes malhonnêtes, le député européen la jette par dessus bord en son entier: « Haro sur le mâle en effet, surtout s’il est occidental, et, pire encore, tenant de quelque élément de tradition politique, patriotique ou religieuse ! » Comme si le fait d’avoir criminalisé le viol entre conjoints remettait en question quoi que se soit dans l’essence du mâle occidental… Ma virilité, personnellement, vit très bien le fait qu’un homo-erectus imbécile qui n’a pas voulu entendre le souvent pénible « Pas ce soir, j’ai la migraine » doive rendre des comptes.

Circonstance aggravante, et sans discussion possible, cette fois, Bruno Gollnisch entreprend au passage d’insulter doublement le grand Rocco Siffredi. Tout d’abord en prétendant que la comédienne du clip télé du Collectif féministe contre le viol pourrait le laisser de marbre, et ensuite en l’affublant du qualificatif d’érotomane, alors que le comédien italien ne fait que contribuer artistiquement à une cinématographie des marges. L’érotomanie étant une psychose délirante conduisant le patient atteint à se croire aimé. Un syndrome partagé par certains hommes politiques, parfois…

Laissez-nous notre part d’ombre !

42
image : Howard's Rock

Tu seras le flic de ton frère. Cette injonction paradoxale sera peut-être demain notre loi commune. Le soap-opera planétaire auquel nous avons assisté, avides et fascinés, passant du gros rire qui tache à l’effroi, de la compassion à la joie mauvaise, du boulevard à la tragédie, consacre en effet le triomphe du « voyeurisme du Bien »[1. J’ai beau me torturer la cervelle, je ne sais plus à quel ami j’emprunte cette formule. S’il lit ce texte, qu’il se dénonce pour être remercié de vive voix].

Comme toujours après une beuverie collective, les commentateurs ont décrété que « rien ne serait plus comme avant », chanson qui annonce généralement un retour aux affaires courantes. Cette fois, il est possible que quelque chose change pour de bon. Et plutôt pour le pire. On dirait que sous le poids du scandale, une digue a lâché, nous projetant dans un monde sans pitié et sans pudeur. Désormais, nous n’exigeons pas seulement que nos dirigeants aient les mains propres, nous voulons qu’ils aient des vies propres. Et nous entendons vérifier par nous-mêmes. Prière de laver son linge sale en public.

« Le héros de notre temps est une balance »

Certes, nous n’avons pas attendu le scandale DSK pour ériger la transparence en vertu démocratique suprême, tandis que le secret était frappé de suspicion, qu’il fût celui des Etats ou des individus. Alors que la frénésie de l’inquisition et le goût de l’exhibition ont opéré leur jonction, on ne saurait avoir que des raisons inavouables de ne pas tout avouer. L’homme vertueux n’a rien à cacher. Muni d’un téléphone portable et d’une connexion internet, il est invité à dénoncer les « dérapages » de ses semblables et les crimes de ses supérieurs, les mauvaises blagues de ses voisins et les penchants coupables de ses élus. Le héros de notre temps est une « balance ». Quand il espionne une vieille dame trop riche, c’est parce que l’injustice sociale lui est insupportable. Quand il rapporte des propos tenus en réunion par les dirigeants du football, c’est pour lutter contre le racisme. Et quand demain, ce vigilant qui est souvent une vigilante, dénoncera le patron qui drague sa secrétaire ou le député qui a louché sur le décolleté d’une journaliste, il cherchera à faire progresser l’égalité entre les sexes. Qui oserait critiquer les moyens employés pour parvenir à d’aussi louables fins ?[access capability= »lire_inedits »]

On ne regrettera pas l’époque où le manteau du secret recouvrait commodément vices privés et turpitudes publiques, où les forts s’attaquaient aux faibles en toute impunité, où les gouvernants mettre l’Etat au service de leurs intérêts. On pratiquait l’inceste dans l’intimité des familles et il ne serait pas venu à l’idée d’une femme battue ou violée de se rendre dans un commissariat où d’ailleurs on ne l’aurait pas écoutée. Qu’une femme de ménage illettrée puisse, en saisissant la Justice, demander des comptes au patron du FMI prouve que l’esprit démocratique a progressé. Il faut s’en réjouir – sous réserve que le puissant ne soit pas condamné d’avance.

La société de surveillance est là. Mais c’est la société qui espionne le pouvoir

Que les gouvernés puissent exercer un contrôle sur les gouvernants, il faut s’en réjouir. Sauf que de citoyen, ce contrôle est devenu policier – ce qui est sans doute moins contradictoire qu’il n’y paraît. Drapée dans les habits de la vérité, parée des atours de l’égalité, la « société de surveillance » annoncée par Michel Foucault est en train d’advenir. À ceci près que l’Histoire, toujours farceuse, a inversé les rôles. Là où Foucault anticipait l’intrusion du pouvoir dans les âmes et les corps des individus, c’est la société qui, non seulement surveille le pouvoir, mais se surveille elle-même.

L’honnête citoyen veut être mis au parfum. Il en a assez d’être tenu à l’écart des conciliabules des puissants. Et voilà qu’il découvre que l’homme qu’on prétendait lui faire élire comme président n’était pas celui qu’il croyait. Alors l’honnête citoyen trépigne de rage. « Vous saviez ? Vous saviez et vous n’avez rien dit ? » Cette clameur qui monte des tréfonds de la société déclenche une réaction en chaîne. L’opinion réclame des comptes. Exige des têtes. L’honnête citoyen se mue en procureur impitoyable. Politiques, journalistes, intellectuels, tous les membres de ce groupe disparate que le langage populaire appelle « ils » sont traînés sur le banc des accusés. Ceux qui ont, au nom de l’amitié, pris la défense du prince déchu, sont dénoncés comme ennemis du peuple. Après la bourde de Jean-François Kahn, Marianne reçoit des centaines de lettres de lecteurs qui se disent trahis. Ils le croyaient avec eux, dans le camp des « petits », contre les « gros ». Cette fois, ils ont compris. On ne les aura plus avec des belles phrases. Ils veulent des preuves.

Dans les rangs de l’élite, c’est le début de la débandade. Les uns se terrent, les autres se joignent à la meute. Les socialistes essaient de faire disparaître le visage de leur ancien champion des photos de famille, la presse de faire oublier qu’elle a mis plusieurs jours pour s’intéresser à la victime présumée. Plus question d’évoquer avec des mines gourmandes les petits secrets du Tout-Paris avant de conclure, l’air de rien « mais tout le monde le sait ! » Mieux vaut au contraire prouver sa bonne foi en se rendant spontanément – non pas à la police mais au peuple himself. Et tant qu’à faire, en profiter pour balancer quelques vacheries sur ses ennemis, et peut-être, qui sait, sur ses amis. Les candidats présumés répètent avec sérieux que ces bagarres de cours d’écoles ne les intéressent pas et qu’eux travaillent à améliorer le sort des Français – sans parvenir à se convaincre eux-mêmes. Dans les états-majors, on réfléchit aux grenades malodorantes qu’on pourra, le moment venu, faire exploser – l’alcoolisme de l’un, les petites combines de l’autre, les amitiés douteuses du troisième. Chacun inspecte son passé, se demandant avec terreur quel fantôme en surgira. À ce compte-là, ne pourront bientôt briguer la magistrature suprême que ceux qui, ayant prévu le coup depuis l’âge de quinze ans, auront dressé un mur étanche entre leur vraie vie et la légende qu’ils auront concoctée avec ténacité. Ce qui serait un effet paradoxal de l’exigence de vérité. Ou alors nous choisirons pour nous diriger des gens qui n’ont rien à cacher. Donc rien à montrer.

Le grand déballage a commencé, il ne doit pas s’arrêter. Alors que DSK est installé dans sa prison privée et dorée, qu’on a interrogé les cousins des concierges, filmé la moquette et les poignées de porte de l’immeuble de Broadway, puis de la maison de Tribeca, écouté en boucle les experts en justice américaine et en familles-brisées-soudées par l’épreuve, il faut du sang frais. La machine à accuser marche à plein régime. Georges Tron, fétichiste des pieds présumé, succède à DSK avant de céder la vedette à Luc Ferry qui sait, la preuve c’est qu’on le lui a dit, qu’un ex-ministre qu’il ne nommera pas a participé à des « partouzes avec des petits garçons »[2. Comme l’a remarqué l’excellent François Miclo, cette expression est absurde : la pédophilie est un crime perpétré sur des enfants, la partouze une sexualité de groupe entre adultes consentants] au Maroc. On a peu relevé, dans cette affaire, une intéressante innovation : le coupable est anonyme alors que le délateur parade sur un plateau. Patrick Balkany a eu plus de chance : la dépêche reprenant les accusations de harcèlement formulées par une de ses collaboratrices quittera promptement la « une » des moteurs de recherche. À qui le tour ?

Les dominées triomphent sous le regard contrit des dominants

Dans ce renversement, la faiblesse réelle ou supposée des victimes est une arme de destruction massive. Face à la jeune femme immigrée, le « vieux mâle blanc » ne peut pas lutter. L’accusation vaut inculpation. Et l’inculpation vaut condamnation. À ce judo idéologique où la force de l’adversaire est retournée contre lui, les féministes sont les championnes incontestées. Flairant immédiatement l’aubaine que représente la chute du « vieux mâle blanc », les dominées trimballent leur hargne satisfaite sur tous les plateaux, encouragées par les regards contrits de dominants présumés. « La parole se libère », se réjouit le patron de Libération, tandis que les plaignantes, les plaintives et les plaigneuses dénoncent d’un même mouvement les violeurs et les dragueurs, ceux qui mettent la main aux fesses et ceux qui refusent de passer l’aspirateur. On notera que la parole, essentiellement féminine, est libérée au moment où la sexualité, exclusivement masculine, est placée sous contrôle judiciaire. Si on me demandait mon avis, on remettrait la parole en prison et le désir des hommes en liberté. Mais j’ai l’impression qu’on ne me le demandera pas.

En réalité, ces cohortes d’humiliées déchaînées ne mobilisent que de maigres bataillons. Pourtant, la presse se lance avec un zèle ridicule dans la croisade « anti-machos ». C’est que la corporation est dans le collimateur des procureurs anonymes qui reçoivent le soutien des journalistes anglo-saxons, invités, eux aussi, à dire tout le mal qu’ils pensent de leurs collègues français. Chefs d’inculpation : connivence, complaisance, silence, maquillés en « respect de la vie privée ». Nous –les journalistes – savions et nous n’avons rien dit. Reste à savoir ce que nous savions et ce que nous aurions dû dire.

On peut d’autant moins éluder l’accusation que l’affaire DSK est un cas-limite. À supposer que l’on ait encore une chance de soustraire quelques bribes d’intimité à une curiosité d’autant plus féroce qu’elle s’exerce « au nom du peuple français », il faudra bien s’accorder sur les bornes fixées à la liberté privée des gouvernants – ne serait-ce que pour éviter que la classe politique s’entretue dans une assassine guerre des rumeurs. Personne ne sait si l’ex-sauveur de la gauche a eu de coupables idées dans la suite 2806 du Sofitel de New York. Mais si certaines consœurs refusaient de le rencontrer en tête-à-tête, il y avait sans doute une raison qui n’était pas seulement leur goût pour le travail en équipe. Inutile d’épiloguer, on sait que les journalistes savaient. Il « aime les femmes », disaient pudiquement ses proches. Chacun a le droit d’avoir sa petite idée sur le sens du mot « aimer », mais en l’occurrence, il avait plutôt une légère tendance à « sauter tout ce qui bouge », ce qui n’est pas un délit, mais aussi à se montrer fort insistant, ce qui peut le devenir. Certes, il y a une différence radicale entre « harcèlement » et « viol » et qu’un homme soit capable de l’un ne permet nullement de conclure qu’il est coupable de commettre l’autre.

Fallait-il feindre d’ignorer cet aspect scabreux de la personnalité d’un éminent responsable politique ou le traiter comme une information digne d’intéresser le public ? Pour le coup, je n’en sais rien. Je m’empresse de préciser que je n’ai aucun témoignage personnel à apporter au dossier[3. Je finis par me demander si je devrais être vexée. Mais je crois bien n’avoir jamais rencontré DSK]. Mais quand une consœur raconte qu’elle a failli quitter le métier parce qu’il arrivait que des responsables politiques lui fassent la cour, allant jusqu’à frapper à la porte de sa chambre d’hôtel, je me demande si je dois rire ou fuir. Quel traumatisme ! M’étant déjà mise à dos les pieuses féministes de notre pays, autant l’avouer ; je ne déteste pas qu’on me fasse la cour et si un homme que je ne désire pas cogne à la porte de ma chambre, je n’ouvre pas. Devrais-je me sentir humiliée ? La séduction fait partie de l’attirail des relations humaines. Du reste, un certain nombre de journalistes ont été séduites au point d’épouser – on imagine qu’elles étaient consentantes. Cela n’a rien à voir avec le syndrome de la jolie stagiaire à qui on fait comprendre qu’en se montrant trop bégueule, elle pourrait compromettre sa carrière, menace insupportable même si elle n’est pas suivie d’effet, ayant simplement permis au mâle repoussé d’exprimer son dépit. Or, il semble que dans le milieu si progressiste des médias, ce genre d’épisode ne relève pas seulement de la légende.

Seulement, ceux qui prétendent aujourd’hui interdire l’interdit sur la vie privée ont tout autre chose en tête. Dès lors, nous disent-ils, que les politiques exposent leurs femmes, enfants, chiens, chevaux et accouchements, on a le droit d’aller fouiller l’envers du décor. Cet argument aboutit à nier l’idée même de vie privée : quand vous vous confiez à vos amis ou à vos collègues, vous choisissez ce que vous voulez livrer et, avouez-le, il vous arrive de mentir pour montrer votre meilleur profil. Eh bien les ministres et autres people de la politique jouent au bonheur parfait dans Paris Match. Je ne vois pas au nom de quelle loi humaine on devrait à ses contemporains la vérité sur son intimité. Qu’il existe une grande différence entre ce qu’on est et ce qu’on montre n’a rien de scandaleux, c’est ce qui rend possible la vie en société.

L’autre argument en faveur de la levée du « secret de l’intimité », c’est que la vie privée affecte nécessairement la conduite des affaires publiques, et pas seulement parce qu’elle accapare du temps et de l’énergie dus à la collectivité. Imaginons, par exemple, un Président de la République qui aurait, outre une épouse dévouée, une ou plusieurs maitresses. L’une d’elle pourrait avoir un enfant dont la protection mobiliserait les moyens de l’Etat. L’autre, un frère ou un cousin qui bénéficierait de quelques avantages – là, c’est de la pure fiction. Et ainsi de suite. Tout cela est indéniable. Ces petits arrangements avec la vertu, quand ils restent dans des limites « raisonnables », me paraissent infiniment moins graves que l’instauration d’une inquisition érigée en devoir sacré. Le gouvernement d’un homme moralement irréprochable appelé Robespierre n’a pas laissé que d’heureux souvenirs.

Ne nous faisons aucune illusion, si on accompagne béatement le mouvement, la surveillance généralisée ne s’arrêtera pas aux politiques. Célèbre ou pas, chacun d’entre nous sera demain exposé au regard de tous. Au demeurant, ça a déjà commencé.

En plébiscitant l’idée niaise de proximité, nous avons voulu des gouvernants à notre image, c’est-à-dire aussi médiocres que nous. Seraient-ils les meilleurs d’entre nous qu’ils resteraient des êtres humains, travaillés par des affects, des pulsions, des contradictions. Cette part de négatif est parfois dangereuse. C’est elle qui donne du sens à l’existence, mais encore permet cette aventure collective qu’on appelle l’Histoire.[/access]

Le clito n’est pas le seul sujet sensible

4

Il n’y a pas que Caroline de Haas pour « oser » n’importe quoi. Et il n’y a pas que les Verts allemands qui prônent l’usage du phallus bio. En effet, comme chacun sait, si « les con(ne)s, ça ose tout », les coquecigrues, quant à elles, volent toujours en escadrille.

La collection « Osez » ne comporte pas encore de volume intégralement dédié au « clito ». Cependant, grâce à cette série de petits bouquins édités par La Musardine, le lecteur naturolâtre amoureux des étendues vierges et autres forêts impénétrables pourra enfin « Oser le sexe écolo ». Ce qui n’est pas du luxe tant il est vrai que le cul pollue : « drague en voiture, préservatifs non recyclables, sextoys en plastique ». On attend avec impatience de tout savoir sur l’érotisme suranné de la capote à usages multiples et du pénis en pierre de taille.

« Osez », c’est tout un tas de plaisirs insoupçonnés en perspective, et vous pourrez tour à tour « oser l’amour des rondes », « oser le quick sex » ou « oser coucher pour réussir : travailler moins pour baiser plus ».

Les phallocrates incoercibles ayant échappé aux griffes et à la surveillance sans concession des « Big Sisters » d’OLF pourront continuer à « oser la masturbation masculine ». Qu’ils sachent cependant que désormais, c’est au péril de leur vie.

Quant à Caroline de Haas et à sa horde de spadassines, elles pourront enfin réaliser leur rêve en découvrant un manuel explicitant comment corriger ces mâles qui « depuis la nuit des temps » se sont toujours « comportés en prédateurs ». En avant, les filles : « Osez la chasse à l’homme » !

La Tunisie nouvelle : en vert et contre tout ?

2
photo : ramzikarima (Flickr)

Début juin, le parti islamiste tunisien Ennahda[1. Initialement appelé Mouvement de la Tendance Islamique (MTI), le nom du parti Ennahda signifie renaissance, en allusion à la période de bouillonnement intellectuel, moral et religieux intense dans le monde arabe que fut la fin du XIXe siècle] a célébré ses trente ans d’existence. Mais la vraie fête avait eu lieu le 14 janvier, avec le départ de Ben Ali pour Jeddah. Cadeau inespéré pour Ennahda qui, interdit depuis vingt ans, profite d’événements qu’il n’a ni provoqués ni accompagnés. À son retour d’exil fin janvier, Ghannouchi est acclamé par des foules de femmes voilées extériorisant enfin leur adhésion à l’islam politique, chose impensable quelques semaines auparavant. Ce jour-là, le fringant septuagénaire a probablement compris qu’une page se tournait en Tunisie, pays dont le père de l’indépendance osait narguer les musulmans pratiquants en buvant un jus d’orange à la télévision en plein ramadan.

La frange laïque et occidentalisée de la bourgeoisie tunisienne a assisté au retour de Ghannouchi avec un mélange d’effarement et de circonspection. La veille de l’arrivée du cheikh, un cortège rassemblait à Tunis des milliers de femmes redoutant que l’islamisme social et politique confisque la révolution et mette à mal leurs droits chèrement acquis. Laïques, les manifestants se disaient prêts à intégrer un parti islamiste dans le jeu démocratique mais entendaient aussi adresser un message aux islamistes : nous pèserons dans le rapport de forces qui façonnera la Tunisie post-révolutionnaire.

Il faut dire que la condition de la femme tunisienne n’était pas (si) rose (que cela) sous Ben Ali. La propagande de Zine et Leila a construit l’image idyllique et artificielle d’une femme tunisienne émancipée à 100%, figure aussi réaliste que la kolkhozienne radieuse des films officiels soviétiques. Depuis que le jeu de chaises musicales idéologique a commencé, l’interdiction du voile dans les administrations et les entraves à l’expression de l’islam politique sont devenus des épouvantails agités par les militants d’Ennahda. On les comprend. Après une révolution menée contre le despotisme, pourquoi se priveraient-ils d’apparaître comme des défenseurs de la liberté ?

Les mosquées comme salles de meeting

Au fil des enquêtes d’opinions, Ennahda est donné grand vainqueur des élections législatives d’octobre, avec plus d’un tiers des intentions de vote, loin devant une myriade de petits partis aussi divers qu’inconnus. Rien de très étonnant pour un mouvement politique qui possède autant de cordes à son arc. À la différence de ses principaux concurrents, Ennahda n’a jamais été « mouillé » avec le pouvoir, ni dans l’opposition légale à Ben Ali, pas même dans le gouvernement de transition maladroitement confié, dans un premier temps, au Premier ministre sortant de Ben Ali.

Fort d’un maillage social et territorial qui couvre une grande partie de la Tunisie, le parti de Ghannouchi a les mosquées de quartier comme salles de meeting. Grâce à la défection des clercs oints par l’ancien régime ainsi qu’à la persistance de ses réseaux de solidarité gelés par les années de répression, dans nombre de quartiers, le départ des cadres benalistes a permis aux militants ennahdistes d’installer leurs QG dans les sièges locaux du RCD. Quel que soit son degré de religiosité, la population locale s’accommode généralement de cet état de fait et ne conteste pas la légitimité des lieutenants de Ghannouchi à occuper le vide laissé par le RCD. Une passation de pouvoir larvée s’est déroulée dans plusieurs localités urbaines, là où le parti islamiste recrute la plus grande partie de ses cadres (médecins, ingénieurs…).
Ennahda essaie par ailleurs de faire fructifier ce capital politique déjà coquet en investissant peu à peu le centre du pays d’où est partie la contestation à la fin de l’année dernière. C’est à grands renforts de presse que le mouvement a annoncé l’ouverture d’une antenne locale à Sidi Bouzid, la ville du martyr Mohamed Bouazizi intronisée capitale de la révolution par la grâce des médias. Traditionnellement implanté dans les périphéries des grandes villes, le parti islamo-conservateur pourrait conquérir les bastions ouvriers des campagnes du centre et du sud sensibles à son discours paupériste.

Soucieux de mener à bien la normalisation qui leur permettra de réaliser leurs ambitions nationales, les idéologues du parti poursuivent l’aggiornamento démocratique amorcé depuis plusieurs années par Ghannouchi. Ses fidèles se réfèrent sans cesse à l’AKP turque et à Erdogan qui, comme l’ex- nassérien Ghannouchi, a gravi le cursus honorum des Frères Musulmans. Fraîchement et brillamment réélu, le Premier ministre turc a déjà passé près de dix ans à la tête de la République laïque et les slogans islamistes de l’AKP ne dissuadent ni les investisseurs étrangers ni les touristes, tant s’en faut. À l’image de l’AKP qui conjugue sans mal le soutien du patronat et les suffrages des classes laborieuses pieuses, Ghannouchi espère réunir une coalition sociale majoritaire armé de ce réformisme dévot. Certains diplomates français de haut rang citent d’ailleurs la Turquie parmi les principaux bailleurs de fonds d’Ennahda, aux côtés des Emirats arabes Unis et d’autres pieux alliés des Etats-Unis.

Comme son allié néo-ottoman, Ghannouchi aime surprendre en jouant à front renversé. À l’occasion de la journée internationale de la femme, il s’est ainsi officiellement rallié à l’interdiction de la polygamie[2. Décrétée par Bourguiba- ainsi qu’à l’ensemble du Code du statut personnel qui fit de la femme tunisienne l’une des plus émancipées du monde arabe] et a déclaré soutenir la « fondation d’un Etat démocratique où (seront) respectés les droits et les devoirs de citoyenneté sans discrimination de quelqu’ordre que ce soit, racial, religieux ou ethnique » (sic).

Vierges de tout péché politique, les barbus présentables d’Ennahda bénéficient en outre de l’extrémisme du groupe Hizb-at-Tahrir, qui n’hésite pas à s’en prendre aux prostituées ou à vandaliser les bouges et débits d’alcool tunisiens à des fins de « moralisation » publique. Ouvertement salafistes et violents, ses membres affichent clairement la couleur : ils entendent instaurer une République islamique sur le modèle du califat sunnite. Du pain-bénit pour les ennahdistes qui apparaissent comme d’aimables modérés.

« Allahou Akbar ! »

Jouant à fond la carte de la respectabilité, Ghannouchi exploite inlassablement le registre de la réforme. Le site internet du mouvement arbore fièrement le slogan: « Des réformes avec l’impulsion et l’accord de Dieu ».

Puisqu’il accepte, le pluralisme religieux et les libertés acquises par la femme tunisienne, on finit par se demander en quoi Ennahda diffère des partis classiques. L’omniprésence du sacré dans ses tracts fournit un début de réponse. Dans la phraséologie ennahdiste, tout est mené au nom d’Allah, dont on attend monts et merveilles. Un projet économique ? Des mesures concrètes pour relever les régions économiquement désertées du Centre et de l’ouest tunisien ? N’y comptez pas. Le citoyen tunisien retrouve tout au plus quelques déclarations d’intentions sur la nécessité de réinvestir le Sud Tunisien déshérité et la volonté de tempérer l’économie de marché par une politique de charité islamique.

Pour rassurer les électeurs sans rentrer entièrement dans le rang, Ennahda manie une rhétorique antisioniste rentable à peu de frais. Or, comme l’a noté Henry Laurens, dès la guerre entre Israël et le Hamas de janvier 2009, la solidarité avec les Palestiniens fut le ferment de la mobilisation virtuelle des premiers blogueurs politiques tunisiens. Il suffisait de remplacer « Israël » par « Ben Ali » dans les imprécations antisionistes de la toile tunisienne, et on obtenait les slogans révolutionnaires. Ghannouchi reproduit donc scrupuleusement la prose anti-israélienne des blogueurs tunisiens. Une nouvelle fois, les ennahdistes recyclent un procédé-phare de l’AKP qui, des admonestations publiques d’Erdogan contre Shimon Peres à l’affaire de la flottille, tente d’arracher à l’Iran le statut disputé d’antisioniste numéro un.

En s’appropriant ce champ de contestation consensuel, Ennahda fait la preuve de son intelligence stratégique. Ses militants ne se contentent pas de scander « Allahou Akbar » comme des millions de musulmans manifestant à travers le monde. Ils revendiquent – à raison – la primeur de l’islam politique en Tunisie et, pour capter l’émotion collective et surfer sur le regain de pratique des Tunisiens, ne lésinent pas sur les références à l’identité islamique de la Palestine. c’est que des libres-penseurs aux islamistes, l’invocation d’Allah constitue aujourd’hui la grammaire politique incontournable des revendications sociales, économiques ou culturelles des masses arabes révoltées. L’hégémonie islamique sur le champ culturel arabe et tunisien pourrait offrir à Ennahda une force de projection identitaire sans commune mesure avec sa capacité de gouvernement. Reste à savoir si Ennahda pourra transformer ce capital identitaire en passant de la contestation clandestine à l’éthique de responsabilité d’un parti de gouvernement. Pour l’instant, les Tunisiens observent qu’Ennahda est aussi loin d’Erdogan que Bourguiba l’était d’Atatürk…

Le Carré contre l’ennemi intérieur

20
image : nevil5 (Flickr)

C’était un temps déraisonnable, mais finalement presque rassurant. À l’époque, les années 1960, à Londres, au 9 Bayswater street, près de Picadilly Circus, se trouvait le Cirque : des bureaux anodins, une administration poussiéreuse et des hommes à la banalité affectée qui ressemblaient à des ronds-de-cuir un peu gris. Le premier d’entre eux s’appelait George Smiley et, derrière son allure de petit fonctionnaire mal marié à une femme trop riche et trop jolie, il était un maître-espion. John Le Carré venait d’inventer l’anti-James Bond et, par la même occasion, devenait un des grands écrivains anglais de ce temps, propulsant une littérature de genre, le roman d’espionnage, à des altitudes inconnues.

Avec lui, aurait dit Borges, le roman d’espionnage devenait une branche de la théologie. Une réflexion janséniste sur le Bien, le Mal et le sentiment biblique du « combat douteux » surprenait le lecteur qui croyait simplement assister à des conversations sur d’éventuels agents doubles autour d’un single malt dans un club londonien ou à l’assassinat à mains nues d’un traître, sur cette terra incognita qu’était devenu le Bloc de l’Est.[access capability= »lire_inedits »]

Argent sale et sang des autres

L’Espion qui venait du froid, La Taupe, Les Gens de Smiley rendaient compte de cet univers où des étudiants étaient recrutés à Oxford pour le Grand Jeu et passaient, en quelques années, de l’étude du grec ancien à la traque sans pitié d’un ennemi invisible. Leurs fidélités contradictoires à des seigneurs rivaux du renseignement, les doutes qui les rongeaient inévitablement à force de jouer double et parfois triple jeu les faisaient parfois tomber aux mains de l’adversaire. À force de mensonges, d’identités falsifiées, de vies par procuration, ils ne savaient plus quels maîtres ils servaient au juste et tout se terminait par une exécution hâtive, sans gloire, dans l’impasse sans nom d’une ville tchèque d’importance secondaire. C’était un temps déraisonnable : c’était le temps de la Guerre froide et il cessa un jour de décembre 1989, réduisant au chômage ces héros paradoxaux frappés par un sentiment de vacuité prononcée.

Là où tant d’auteurs de romans d’espionnage passèrent à autre chose (roman noir, techno thriller), John Le Carré creuse le même sillon, à la manière d’un tailleur de Saville Row qui refuse la dictature du
prêt-à-porter made in China et persiste à faire du sur-mesure impeccable. Pour lui, malgré la chute du Mur et, avec lui, du Bloc soviétique, l’Histoire continuait, encore plus complexe. Celui qui n’avait eu de cesse de dévoiler le danger communiste, sa manière diabolique de s’infiltrer et de séduire les élites (on se souvient de la fameuse affaire Philby) s’est retrouvé dans un monde où le capitalisme imposait sa loi aux États, engendrant les principaux désordres géopolitiques de l’époque. On se souviendra de La Constance du jardinier, roman du cynisme absolu, dans lequel de grands laboratoires pharmaceutiques profitent des guerres civiles en Afrique pour tester leurs nouvelles molécules sur des cobayes humains.

Un Traître à notre goût, le dernier roman de Le Carré, prétend montrer les dessous de la crise financière de septembre 2008 et ses conséquences. Tout commence par un couple d’Anglais bien comme il faut, la trentaine active, qui prend des vacances à Antigua, paradis fiscal aux plages magnifiques. Lui, Perry, enseigne la littérature à Oxford. C’est un athlète accompli qui joue superbement au tennis. Gail est une avocate qui monte dans les cabinets d’affaires londoniens. Seulement Perry doute : il n’est plus du tout certain de vouloir terminer sa vie dans le cocon d’Oxford.

De ses parents de gauche, Perry a hérité une culpabilité qui lui donne envie, dans un Royaume-Uni en pleine déglingue, d’aller mettre ses compétences aux services de mômes défavorisés. Gail, que cette perspective n’enchante guère, propose ce séjour à Antigua : luxe, calme et volupté pour prendre le temps de faire le point. Ce sera évidemment un échec. La rencontre avec Dima, un mafieux russe, et avec toute sa famille, va changer la donne. Une sympathie réciproque et les confidences très encombrantes de ce banquier des oligarques et blanchisseur en chef vont faire de Perry un espion malgré lui. Dima demande en effet la protection du Royaume-Uni en échange de renseignements proprement terrifiants sur les manoeuvres de la City, prête à tout pour conserver son rang de grande place financière en dépit des séismes financiers à répétition.

De la tuerie de Bombay en 2008 aux coulisses de Roland-Garros en passant par la mémoire du Goulag, John Le Carré rappelle que l’argent sale qui submerge la planète, c’est d’abord le sang des autres. Dans ce livre où il fait preuve d’une maestria narrative encore plus grande que d’habitude, avec points de vue éclatés et chronologie fragmentée, on sent percer une pointe d’amertume sur son pays en voie de tiers-mondisation, qui a tout oublié, jusqu’à sa fierté séculaire : « Vous avez la réputation de penser que notre beau pays verdoyant a cruellement besoin d’être sauvé de lui-même. Il se trouve que je partage cette opinion. J’ai étudié cette maladie, j’ai vécu dans le marigot. Ma conclusion d’expert est que, en tant qu’ancienne grande nation, nous souffrons de pourriture managériale du sommet à la base. »[/access]

Un traître à notre goût

Price: ---

0 used & new available from

Méfiez-vous des femmes, et des hommes aussi…

4
Cyril Connolly, 1903-1974

Avant même de l’avoir lu, je me suis trouvé en accord avec Sir Cyril Connolly – le premier admirateur de Cioran en Angleterre -, qui mettait en garde ses proches : on ne se méfiera jamais assez d’une femme qui a trop d’amies, car celles-ci n’auront de cesse qu’elles n’aient détruit votre couple. Une seule amie est évidemment pire encore, à moins que nous ne l’épousions ensuite. Ce sont des choses que les pères devraient dire à leurs fils.

Une mère, elle, devrait expliquer à sa fille qu’elle ne pourra jamais rendre un homme heureux, donc jamais être heureuse elle-même, si elle ne feint pas la soumission. Là encore, elle pourrait citer Connolly : « Il n’y a jamais eu de suffragettes heureuses ». C’est navrant, certes, mais enfin ne vaut-il pas mieux être prévenu ?

Une orpheline au caractère docile constitue le meilleur parti. J’ai le privilège d’en avoir croisé quelques-unes. Elles m’ont offert le bonheur que le destin leur avait refusé. Les mères ont-elles conscience du service qu’elles rendent à leurs filles en les abandonnant ?

Dans Le Tombeau de Palinure, son chef-d’œuvre, Connolly observe que dans la guerre des sexes, l’insouciance est l’arme du mâle, la rancune celle de la femelle : « L’une engendre l’autre, mais le désir de vengeance d’une femme survit à toutes ses autres émotions. » Autre réflexion à laquelle je souscris : « Jeunes, nous sommes fidèles aux individus. Plus âgés, nous le devenons davantage à des situations et à des types. » De là vient qu’en dépit de nos charmes déclinants, nous puissions encore exercer quelque ascendant sur des êtres jeunes, car, en un instant, nous savons tout sur eux. Et eux sont hypnotisés par cette clairvoyance inattendue.

Dans son dernier livre traduit en français en 2011 mais écrit en 1948, Ce qu’il faut faire pour ne plus être écrivain (Les Belles Lettres), Connolly prophétise que sous peu l’art d’écrire des livres, surtout des œuvres d’imagination, aura disparu. Il en tire aussitôt les conséquences, se convertissant au snobisme et tournant en dérision le style mandarin. Laisser une œuvre….quelle ambition de parvenu ! Et puis, pour écrire des romans ou se soucier de justice sociale, encore faudrait-il aimer ses semblables, ce qui lui semble bien méprisable. « Étant contaminé par la philosophie orientale, je suis incapable de prendre les gens au sérieux, écrit-il. Tous, ils semblent remplaçables, à part quelques-uns infiniment rares qui emportent des fragments de nous-mêmes… »

Comme Cioran, il pensait que quelques aphorismes suffisent. À ceux qui aspiraient à plus, il donnait ce conseil toujours d’actualité : « La meilleure écriture est comme l’homme le mieux habillé : ses qualités sont la discrétion, la modestie et l’effacement. »

Ce qu'il faut faire pour ne plus être écrivain

Price: ---

0 used & new available from


Meurtre au Gassendi Club

Price: ---

0 used & new available from


100 livres-clés de la littérature moderne

Price: ---

0 used & new available from

Sarkozy et l’école primaire : la Grâce efficace

27

Touché par la Grâce, qui décidément infuse qui elle veut, surtout huit mois avant les élections présidentielles, Nicolas Sarkozy vient d’annoncer qu’il gelait la fermeture de 1500 classes d’école primaire pour la rentrée scolaire 2011, pourtant naguère présentée comme une impérieuse nécessité par son ministre de l’Education. Et puis il y a aussi que tout cela va réjouir les maires des communes concernées, surtout rurales, où la fermeture d’une classe unique signifie, de fait, la mort de l’école dans le village.

Que les maires de ces communes soient souvent des non inscrits avec le cœur à droite mais aussi de grands électeurs aux sénatoriales de septembre qui pourraient bien voir la Haute Assemblée passer à gauche si la majorité actuelle ne fait pas le plein des voix n’a évidemment aucun rapport avec cette soudaine décision de Nicolas Sarkozy de maintenir un service public d’éducation digne de ce nom dans nos campagnes. La Grâce, on vous dit…

Les années 70, il y a un siècle…

40
Time, 5 janvier 1981, Homme de l'année 1980

Vous aviez des préjugés sur les poètes ? Vous les trouviez dépressifs, versatiles, égotistes, égoïstes, cyclothymiques, inadaptés, sensuels, paresseux, plaintifs, jouisseurs, graphomanes, impudiques ? Eh bien, n’en oubliez aucun, vous êtes encore au-dessous de la vérité. Ils sont effectivement comme ça, les poètes. En tout cas celui que décrit Serge Safran dans son roman Le voyage du poète à Paris.

Si Serge Safran est lui-même éditeur (Zulia, et tout récemment Serge Safran éditeur), il est avant tout poète. Alors, inutile de le cacher, Le voyage du poète à Paris est un journal intime, une autobiographie déguisée, un roman d’apprentissage qui passe en contrebande, caché dans les double-fonds de la troisième personne. C’est l’auteur lui même qui l’avoue mais il a de bonnes raisons pour ça. Les poètes sont tout ce qu’on a dit mais ils sont aussi, dès qu’il est question de leur art, d’une méthode et d’une précision qu’on ne trouve que chez les poseurs de bombe ou les chirurgiens. Deux autres vocations semblables, malgré les apparences, à celle de rimailleur patenté. Le voyage du poète à Paris, pour Safran est une interruption « qui correspondait à la résolution d’écrire sa propre existence à la troisième personne du singulier, et au passé, comme dans un roman. »

La date aussi a son importance. Le roman, puisqu’il s’agit d’un roman, commence un 14 octobre 1980. Sous la pluie bordelaise, en plus. On aurait voulu nous indiquer que cette histoire commençait l’année inaugurale d’une décennie fatidique, on ne s’y prendrait pas autrement. 1980 marque assez précisément la fin de « la parenthèse enchantée » qui a donné son titre à un joli film de Michel Spinosa en 2000, c’est-à-dire cette période très courte d’insousiance sexuelle et sociale que put connaître une certaine jeunesse entre la fin de 1968 et les deux chocs pétroliers puis le sida qui marquèrent le retour à l’ordre.

Les velléités de Philippe Darcueil, trente-trois ans comme le Christ, qui s’en va à la recherche de travail et d’éditeurs à Paris ne sont pas sans rapport avec ce moment historique. L’espèce de dépression, d’acédie sur fond des Greatest hits de Bob Dylan qu’il va connaître en arrivant dans l’appartement inoccupé d’amis à Asnières, est autant liée à ses problèmes amoureux qu’au sentiment de basculer d’un monde à l’autre et pas seulement géographiquement. En 1980, on peut encore vivre dans une communauté en Ariège et connaître une histoire d’amour avec une fille de seize ans, Sandra. Sans qu’il y ait la moindre culpabilité de part et d’autre ni que la société trouve à y redire. La correspondance entre Sandra et Philippe qui émaille le roman, parfois très explicite sexuellement, ne choque pas. On ne parlait pas de pédophilie à tout bout de champ. Et puis l’avantage d’une époque où l’on s’écrivait encore et que parfois, comme dans le livre, on attendait le courrier en maudissant une grève de la poste, c’est que l’on a des documents qui appartiennent désormais à l’archéologie, c’est-à-dire des lettres d’amour. L’instantanéité des mails et des sms était encore un cauchemar futuriste La grammaire des sentiments et des affinités n’avait décidément rien de commun avec celle qui nous préoccupe aujourd’hui où le désir se fait obscénité dans la décomposition de la langue.

Qu’elle est lointaine, d’ailleurs, cette France des trains corail où l’on pouvait encore acheter Les Nouvelles Littéraires dans un kiosque, lire les critiques de Bory dans le Nouvel Obs, assister à des comités de rédaction du Fou Parle, fumer dans les bars et coucher avec deux filles en même temps avant d’aller voir Sauve qui peut (la vie) de Godard et espérer trouver un boulot dans un institut de sondages ou d’enquêtes sociologiques un boulot qui laissait le temps d’écrire des poèmes.

Serge Safran ne parle jamais explicitement de changement d’époque. De toute manière, ce serait contraire à ce projet de « journal intime au passé » mais cette espèce d’effondrement lent, d’implosion au ralenti n’est pas sans rappeler celle de L’Homme qui dort. Le héros de Perec, étudiant cloîtré dans sa chambre sordide, qui se force à une vie végétative pour mieux se retirer du monde est un presque contemporain de Philippe Darcueil, le personnage de Safran.

Et si l’on peut trouver à leur malaise toutes les explications psychologiques voire psychiatriques que l’on veut, on ne nous empêchera pas de penser qu’elles sont aussi, profondément, politiques.

Le Voyage du poète à Paris

Price: ---

0 used & new available from

La fabrique des jeunes filles tristes

43
photo : Clint Davis

Tu as presque 8 ans. Déjà, tu te disputes avec tes copines de CE1. L’une dit ne pas aimer son père. Parce qu’il est « arabe ». L’autre veut aller dans une école privée. Parce que « c’est là où vont les meilleurs ». Le soir, après avoir fait tes devoirs, il y a des larmes, des histoires d’amoureux, d’amies « volées » par d’autres amies. Le soir, il y a aussi les curiosités des choses de la vie : qui était cette petite Anne Frank, quel est ce livre dont la couverture ressemble au roman de ton papa, qu’est-ce qu’un « cancre » ?

Tu as 14 ans. Tu es en 4ème dans ce collège où les garçons t’appellent « sale pute ». Au début tu les trouvais cons, les garçons. Mais ils parlent comme dans « Secret story » ou « Les anges de la téléréalité ». D’ailleurs, tu t’habilles comme les filles de ces émissions que tu regardes, sur le ouèbe, en rentrant chez toi. Pendant que tes parents s’engueulent dans le salon. Tes devoirs, tu les feras, peut-être, après avoir insulté cette salope de Britney sur fesse bouc. Britney t’a piqué Kevin, parce que tu avais embrassé John dans les toilettes. Dans les couloirs, l’autre jour, entre deux cours, Britney t’a craché à la gueule. Tu l’as giflée, griffée, cognée à coups de pieds. Elle l’avait méritée. Tes copines étaient d’accord. Une salope, Britney. À la sortie du collège, maintenant, c’est Dylan qui s’approche de toi. Dylan, lui aussi, te dit que tu es une « sale pute ». Dylan te dit encore : « Touche plus à ma sœur ! ». Et Dylan commence à taper, avec ses poings d’apprenti-boxeur de 15 ans. Au deuxième coup, tout se brouille dans ta tête, dans ton corps.

Tu as 17 ans. Tu t’ennuies au lycée, où seuls les professeurs de lettres et d’histoire t’intéressent. Le professeur de lettres est connu. Tu sais qu’il a eu, il y a longtemps, le prix Goncourt. Il a une drôle de tête, le professeur de lettres, avec ses cheveux aplatis sur le front et une mèche qui part en quenouille. Toi et tes copines Clémence et Claudine, il vous appelle « les petites pisseuses ». Quand l’été se pointe, il aime bien regarder vos seins, vos jambes nues. L’autre jour, il t’a dit : « Tu as de jolies pommes ». Tu as souri : sa voix, toujours, est délicate. Même quand, le jour de la rentrée, il annonce : « L’année va être dure comme ma bite ! » Des filles ont répété ça à leurs parents, qui ont voulu porter plainte. Les mêmes filles, pourtant, ne protestent jamais quand les garçons les appellent « sale pute » et hurlent : « Suce-moi la bite, pétasse ! » Pour t’évader, dans ta chambre, tu lis quelques auteurs que le professeur de lettres t’a conseillé : Blondin et Dorothy Parker, Sagan et Dawn Powell, Patrick Besson et Gabriel Matzneff. Ivre du vin perdu, ce beau roman d’amour, tu vas y penser en courant de longues minutes, sous le soleil pâle de la fin de journée. Au rythme léger de ta foulée, tu penses à Pierre aussi. Tu l’aimes, Pierre, et tu lui as écrit une lettre, que tu lui donneras demain. Par contre, tu n’as pas envie que ce type sorti de nulle part te suive pendant ton foutingue. Non, tu ne lui diras pas ton nom. Tu n’as pas de cigarettes sur toi, non plus. Et tu ne veux pas boire un verre chez lui. Tu aurais voulu, surtout, qu’il ne t’oblige pas à t’arrêter, qu’il te lâche le bras, qu’il ne sorte pas ce couteau, qu’il ne te traîne pas dans ce coin perdu du parc, en menaçant : « Tu fermes ta gueule, sale pute, ou t’es morte. » Tu n’as pas fermé ta gueule.

Tu as 26 ans, une petite fille de 6 ans que tu élèves seule, pas de travail. Pôle Emploi ne te propose rien, hormis te présenter à la permanence du député de ta circonscription, qui est également le maire de la ville. Tu l’as déjà vu à la télé, ce vieux beau aux cheveux gris. Il n’a pas l’air sympathique mais il te reçoit, très vite, à la mairie. Tu es vaguement flattée quand il te dit qu’il te trouve « jolie ». Il a précisé : « Très sexy ». En t’invitant à la soirée d’inauguration d’un salon du livre, il a voulu te rassurer : « Ne vous inquiétez, il y a toujours du travail pour un brin de femme comme vous. » Un job, c’est ce que tu veux. Pour toi, pour ta fille, pour payer la bouffe, le loyer de l’appartement. Le député-maire te comprend, il fera quelque chose pour toi, il veut te revoir. Dans son bureau, il te trouve trop stressée. Il faut te détendre, t’allonger sur le fauteuil relax : « Vous connaissez la réflexologie ? » Tu n’en as jamais entendu parler. Tu portes, cet après-midi, un caraco noir, une jupe bleu nuit, des escarpins d’été. Le député-maire te demande d’ôter tes escarpins et d’enfiler des mi-bas couleur chair : « Je ne supporte pas les pieds nus. » En commençant à malaxer la plante de tes pieds, il t’annonce qu’une place va se libérer à la mairie et qu’elle sera pour toi. Les mains du député-maire ne sont pas désagréables. Impression d’une caresse profonde. Tu es surprise, par contre, quand il se met à sucer ton gros orteil. Sa bouche bave beaucoup, ne s’arrêtant que pour demander : « Tu aimes ? » Il te tutoie désormais, tandis que ses doigts filent le long de tes cuisses. Tu devrais savoir dire stop, le repousser du pied. Tu restes silencieuse. Tu penses au poste promis. À l’excitation dans ses yeux, aussi. Ca fait longtemps que tu n’as pas vu l’excitation que tu provoques chez un homme. Il joue maintenant avec l’étoffe de ta culotte, essaie de s’insérer en toi. Tu resserres les cuisses, murmures un « non » que tu n’arrives pas à hurler, tu ne sais pas pourquoi. Le député-maire te force à t’ouvrir : « Ne fais pas ta timide, tu es une bonne fille, tu aimes ça. » Le job est à toi désormais; tes pieds, tes cuisses, ton sexe sont à lui. Chaque jour, quand il veut, seul ou avec sa Pompadour. Ça te dégoute, mais tu te tais. Tu n’as plus de mots et, bientôt, plus de travail. Tu n’en veux plus, de son job, de sa bave et de ses doigts.

Le Vert est dans le fruit défendu

9

Les Verts allemands partent en croisade contre les phtalates contenus dans les phallus en plastique destinés à donner de la joie aux dames et demoiselles d’outre-Rhin ne disposant pas à demeure d’un porteur vivant de cet organe destiné, en principe, à assurer la reproduction de l’espèce.

Cet additif confère à l’engin la souplesse permettant une utilisation optimale, mais serait responsable, selon les écologistes, de dérèglements hormonaux, de cancers, de diabètes et même d’une forme d’obésité sans rapport avec la grossesse. Les députés Verts ne suggèrent pas, cependant, un retour aux godes bios de nos grand-mères, car le risque de bactérie e.colli est encore plus dissuasif.

En France, les vibromasseurs continuent imperturbablement à zonzonner grâce à l’énergie nucléaire. Le couple franco-allemand est décidément bien mal en point.