J’ai souvent entendu dire que la règle absolue, pour un rédacteur en chef, était de faire confiance à « ses » journalistes sur le terrain. C’est ainsi que la presse mondiale a publié d’émouvants reportages sur le massacre de Timisoara ou le génocide au Kosovo. Je ne crois donc nullement que le fait d’être sur place rende qui que ce soit plus intelligent. Ce n’est donc pas parce que Paulina Dalmayer est à Kaboul que je lui fais confiance mais parce que cette talentueuse jeune femme n’est pas née de la dernière pluie et qu’elle dispose de contacts privilégiés. Aussi ai-je tendance à croire que la personne qu’elle a rencontrée est réellement l’homme qui a négocié la libération de nos otages. Reste que ni elle ni moi ne pouvons êtres sûres à 100 % qu’elle n’a pas été manipulée. Nous vous livrons donc ce reportage tout en sachant qu’il est affecté d’un coefficient d’incertitude incompressible.

Elisabeth Lévy

J’ai rendez-vous avec Personne. L’artère principale de Taimani, un quartier situé à l’ouest de Kaboul, est lourdement encombrée. Des camionnettes équipées de haut-parleurs avancent lentement dans la direction opposée à la nôtre. Un ami me conduit en moto. Il s’est passé quelque chose mais nous ignorons quoi. Depuis plusieurs jours nous ne captons plus ni RFI ni aucune radio anglo-saxonne à la maison. Des banderoles couvertes d’inscriptions en dari pendent sur les côtés des véhicules.

Personne, avec qui j’ai rendez-vous, est celui qui a risqué sa vie ainsi que celle de sa famille, en négociant la libération des deux otages français, Stéphane Taponier et Hervé Ghesquière, pendant les huit derniers mois de leur détention. Le lieu de notre rencontre est fixé en centre-ville, dans un restaurant connu et apprécié du personnel des ambassades étrangères, des fonctionnaires de l’ONU et plus encore de leurs femmes. Un vague parfum de Sex and the City flotte autour de quelques tables disposées à l’ombre de pommiers : hauts talons, jeans moulants et décolletés. À l’entrée, un commando de gardes du corps exhibe des muscles capables de supporter avec aisance le poids des gilets pare-balles sous le soleil de plomb.

Le restaurant fait office de bureau de presse officieux de quelques instances officielles, dont l’Ambassade de France. Entre deux bouchées d’un gâteau au chocolat « à la française », on peut y apprendre beaucoup, à condition de savoir gagner la confiance de ceux qui détiennent l’information. C’est ici que le chef du protocole du Président afghan m’avait annoncé l’imminente libération des deux journalistes français. Nous étions alors le 22 juin. « Est-ce un scoop ? », avais-je demandé sans prêter trop d’attention à son propos. En octobre dernier, lors de mon précédent séjour en Afghanistan, le même bruit courrait déjà à Kaboul.

Sept mois plus tard, le sort des deux Français préoccupe moins, sinon peu, les esprits. L’approche du ramadan avec les risques d’attentats qu’il sous-entend et le transfert du pouvoir de l’OTAN aux forces afghanes constituent désormais les sujets majeurs de discussions et de spéculations. « Juillet sera très chaud », entend-on par-ci par-là, venant de personnes habituellement très bien informées. L’attaque de l’hôtel Intercontinental par les taliban le 29 juin dernier, figera la communauté des expatriés dans la conviction que la sécurité de la capitale afghane n’est qu’une fiction vaporeuse. Depuis les toits de nos maisons entourées de barbelés, nous observons Kaboul aux allures de Beyrouth du début des années 1980, pour constater, mi-inquiets, mi-rassurés, que la guerre continuera, voire regagnera du terrain. Et avec la guerre, la présence des étrangers en Afghanistan paraît inéluctable, qu’ils soient journalistes, trafiquants, humanitaires ou employés des sociétés de sécurité privées. C’est dans ce climat que tombe la dépêche de la libération de Stéphane Taponier et Hervé Ghesquière.

Personne parle.

La veille de ma rencontre avec Personne, un coup de téléphone d’un contact à la fois proche du Palais présidentiel et des services de renseignements français me prévient que mon interlocuteur devra rester anonyme. J’ignore jusqu’à sa nationalité. Je ne sais pas s’il est français ou afghan. Tout ce que je sais c’est qu’il est allé récupérer les deux journalistes de France 3 au dernier endroit de leur captivité pour ensuite les remettre aux mains des autorités françaises. « Une fois ton papier publié, je t’en dirai plus sur le parcours de ce gars et, bien évidemment, ça restera entre nous. » Je tiens toutefois à savoir si Personne, que je dois rencontrer, est susceptible de parler avec d’autres journalistes. « T’inquiète. Quelqu’un qui n’existe pas ne peut pas parler. » J’attends donc Personne en compagnie de ce représentant officieux de l’amitié franco-afghane.

Je ne le vois même pas arriver. Il apparaît brusquement à notre table et donne une accolade à mon accompagnateur. « Je vous laisse », dit ce dernier. « Comment aimeriez-vous être présenté aux lecteurs français ? », demandé-je à un homme d’une quarantaine d’années au physique un peu lourd. « Comme la personne qui a été mandatée par le Président Karzai pour mener les pourparlers avec les taliban en vue de la libération des deux otages français. » C’est la seule phrase de notre conversation que j’enregistre pour l’effacer aussitôt à sa demande. « Je parlerai lentement », me dit-il en commandant un jus de pastèque. Il s’exprime en bon anglais. Le silence s’installe, dû à mon incrédulité.

Cet homme que l’on prendrait aisément pour un cadre dans une banque aurait-il partagé les dernières heures sur le sol afghan des deux journalistes français ? « Plusieurs fois, j’ai douté de pouvoir m’en sortir. J’arrive dans un village… Je dois rencontrer le chef des taliban mais au final je me retrouve entouré de 250 hommes armés. Je leur parle des valeurs afghanes d’hospitalité et eux me parlent de leurs combattants tués, de champs détruits, de manque d’eau et de nourriture. Alors, je leur fais des promesses, toutes sortes de promesses… Je leur dis qu’ils auront une route goudronnée, un hôpital et une école. Je ne sais plus quoi dire… Je montre du doigt les jeunes qui se tiennent à la porte de la pièce où nous discutons et parle du fait qu’ils devraient faire autre chose que combattre et mourir. Ils ne veulent rien entendre. Je n’ai plus d’arguments. Je me sauve in extremis, en m’engageant à faire en sorte que cessent les accrochages avec les soldats de l’ISAF présents dans la province. » La longueur des négociations et leur difficulté auraient en très grande partie résulté de l’obstination de l’armée française à opérer dans la région de Tagab. « Combien de fois il m’a fallu intervenir auprès de l’Ambassade de France pour demander que les troupes françaises se calment un peu sur le terrain où nous essayons de faire au mieux notre boulot », me confie l’homme.

À aucun moment toutefois, il ne met en cause la communication, pourtant à l’évidence défaillante, entre les ministères de l’Intérieur et de la Défense d’une part, et l’ambassade de France de l’autre. Or, qui dit « ambassade de France » dit « services secrets français » même si le rôle joué par ces derniers est officieusement « inconnu ». En sirotant son jus de pastèque, l’homme affirme sereinement « avoir aidé d’autres forces que militaires » et précise que « les sources militaires françaises n’étaient pas très fiables ».

Quel a été le moment le plus difficile des négociations ? Sans doute le début de la couverture médiatique de la prise d’otages. « Dès l’instant où les médias français ont commencé à afficher le nombre de jours passés en détention par les deux otages, la pression est devenue insupportable. D’une part, il fallait accélérer les pourparlers et d’autre part ces pourparlers étaient au point mort, les taliban étant convaincus qu’ils détenaient des espions. Des chefs taliban me téléphonaient du Pakistan pour me dire que si les deux otages n’avaient été que des journalistes, ils n’auraient jamais bénéficié d’un tel soutien. Selon eux, si on en parlait sans cesse à la télé, c’est parce qu’ils étaient très importants. De mon point de vue, cette mobilisation était totalement contre-productive. Si je me fais kidnapper, mes enfants n’ont pas besoin d’afficher sur la maison le nombre des jours de mon absence. Ils le connaissent par cœur… ». L’importance présumée des deux otages aurait-elle augmenté le montant de la contrepartie financière exigée par les ravisseurs et tous les intermédiaires ayant une information à vendre ? L’homme nie trop fermement pour qu’on ne le pense pas. Inutile d’insister, il ne lâchera rien sur le coût de l’opération, par ailleurs divulgué officieusement par des « sources proches de l’Ambassade » : 5 millions d’euros pour la libération des otages, auxquels il faut ajouter 2 millions dépensés au cours des négociations.

Personne n’a rien à dire.

Le téléphone de l’homme sonne à deux reprises, me rappelant que le temps nous est compté. Je veux qu’il me raconte la phase ultime de l’opération, telle qu’il l’a vécue après l’avoir organisée. « Tout s’est passé assez vite mais j’ai eu terriblement peur que les huit mois qu’avait duré ma mission soient anéantis par une erreur de dernière minute. Nous sommes allés les chercher à deux voitures, l’une dans laquelle devaient monter les journalistes et l’autre prévue pour emmener leur traducteur. Ils sont venus vers la voiture vêtus de blanc, dans les tenues traditionnelles offertes par les taliban. Ils ne savaient pas si j’étais l’un des ravisseurs. Les taliban ont pris une photo de nous trois, moi au milieu encadré par les deux journalistes. C’était une garantie supplémentaire pour eux. Si la suite des événements ne se passait pas comme prévue, ils disposaient de mon portrait. En clair, j’aurais payé un éventuel changement de programme de ma vie. Ensuite nous sommes montés dans la voiture où j’ai remis aux ex-otages une lettre rédigée en français dans laquelle il était écrit qu’ils n’avaient plus à avoir peur. Mais c’est seulement au moment où j’ai appelé l’Ambassade de France et que je leur ai passé le téléphone qu’ils ont vraiment compris qu’ils étaient désormais libres. Ils étaient très heureux. Ils ont pleuré aussi. Je les ai conduits jusqu’à la base militaire de Warehouse où ils ont été accueillis par les autorités françaises. Puis je suis rentré chez moi. J’ai dormi douze heures. » L’homme termine son jus de pastèque et jette un regard absent sur le jardin désormais plongé dans une semi-obscurité. Difficile de deviner ce qu’il pense de sa mission. Il se peut qu’il n’en pense rien, se contentant de l’avoir accomplie.

Encore une question. « Étiez-vous au courant du propos du Président français imputant aux deux journalistes une imprudence coupable dans l’exercice de leur métier ? ». Il confirme d’un hochement de tête. « Tous les deux méritent une bonne fessée… ». Autre chose à leur dire ? Un message à leur transmettre ? « J’aurai peut-être quelque chose à leur dire en tête à tête, à l’occasion, quand je serai à Paris… Sinon, rien. Je ne suis personne dans cette histoire. » L’homme se lève et disparaît.

Jamais nous ne verrons le reportage de Stéphane Taponier et d’Hervé Ghesquière qui a coûté aux contribuables français sept millions d’euros (sous réserve de la fiabilité des sources proches de l’Ambassade). Jamais non plus, j’en fais le pari, nous ne lirons dans les livres qu’ils publieront sans doute sur leur dix-huit mois de captivité, un remerciement autre que « collectif » à tous ceux qui ont contribué à leur libération. L’abnégation et l’incorruptibilité de l’homme à qui ils doivent la liberté, sinon la vie, ne seront ni récompensées ni même reconnues. C’est comme ça. Certes, Hervé Ghesquière a entièrement raison quand il dit qu’il faut que nous ayons, nous les Occidentaux, « un autre point de vue » sur certains faits ou conflits et qu’il est du devoir des journalistes de le présenter au public. Reste que nous devons quand même nous efforcer d’y parvenir de façon à ne jamais emmerder Personne.

Peu de temps après ce rendez-vous, je revois l’informateur qui m’a présenté Personne dans le restaurant où nous avons pris nos habitudes. « Il y a un souci avec mon texte, lui dis-je. Ma rédaction me demande, ce que j’arrive à comprendre sans problème, des éléments supplémentaires pour appuyer la crédibilité de notre ami… ». L’homme que j’ai en face de moi me regarde, impassible. « Je t’ai dit qu’en t’aidant à le rencontrer, je te faisais un cadeau empoisonné. Mais tu peux dire à tes collègues à Paris que personnellement, j’en ai rien à foutre et plus rien à perdre. S’il le faut, je suis prêt à faire tous les plateaux de télé pour dire que la France a été pour peu de choses dans la libération des deux gars. Il paraît que plusieurs jours après la fin de la mission, l’Ambassadeur n’a même pas remercié officiellement les Afghans pour leur aide. Si c’est vrai, c’est dégueulasse. » Nous nous quittons sur ces mots. Lui, cachant mal son amertume, moi essayant de m’accoutumer à un sentiment nouveau. Le sentiment d’impuissance du journaliste qui ne peut dévoiler le nom d’une source fiable et sincère parce que sa sécurité et sa confiance l’exigent.

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