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Sarkozy : de la défaite considérée comme l’un des beaux-arts

Quelle qu’ait été la stratégie retenue, la réélection en 2012 d’un président-candidat condamné à recycler ses promesses non tenues de 2007 tout en étant dans une totale impuissance à expliquer pourquoi il ne les avait pas tenues, aurait relevé du miracle. La défaite de Nicolas Sarkozy n’était sans doute pas évitable, et la droite peut s’estimer heureuse que la stratégie soufflée à son prétendant par Patrick Buisson, qui l’a contrainte à réassumer une partie de ses valeurs, lui ait évité l’humiliante déculottée à laquelle elle paraissait promise depuis des mois et des mois.
Mais enfin, même si Nicolas Sarkozy était à peu près le seul à croire une victoire possible, il a bien fallu se battre jusqu’au bout, et tenter de mettre toutes les chances – c’est-à-dire toutes les voix – de son côté. Le président avait besoin des électeurs du Front National pour être réélu, il fallait bien leur donner du grain à moudre.

Mais il est permis de penser qu’il a choisi la pire façon pour le faire : en reprenant avec insistance des “éléments de langage” qui parlent à l’électeur frontiste, le candidat de l’UMP a effrayé une bonne partie de l’électorat centriste qui s’est reporté massivement sur François Hollande. Cette fuite-là n’était sans doute pas évitable ; mais le problème est qu’elle a été compensée par un gain insuffisant : car en s’en tenant, vis-à-vis des frontistes, aux éléments de langage, Nicolas Sarkozy s’est condamné à ne convaincre qu’une insuffisante partie de cet électorat stratégique, qui a appris depuis longtemps à ne pas prendre ce que lui dit la droite classique pour argent comptant.
Est-il en effet tenable et raisonnable de prétendre reconquérir un électorat qui considère que vous l’avez trahi en le berçant de bonnes paroles, tout en affirmant qu’on ne reprendra rien du programme auquel cet électorat a donné sa préférence au premier tour, et qu’on ne parlera en aucune circonstance avec les représentants du parti auquel il a donné ses voix ? Est-il tenable et raisonnable de prétendre “entendre” et respecter ce qu’ont voulu dire ces électeurs, tout en suggérant qu’ils ne savent pas ce qu’ils font, puisqu’ils ont donné leur voix à des gens infréquentables, qui prônent un programme impossible ?

Comment, enfin, séduire un électorat en répétant sur tous les tons qu’il s’est enfermé dans un “vote de protestation” quand ledit électorat est bien placé, lui, pour savoir qu’il a émis un vote de conviction – une adhésion à une vision de la France et de la politique dont il a le sentiment, à tort ou à raison, qu’elle n’est plus défendue ailleurs ? Patrick Buisson le dit bien, dans le Point du 10 mai : « Le vote pour Marine Le Pen n’est pas un vote de protestation, c’est un vote d’adhésion aux idées du FN. Les 6,5 millions de gens qui ont voté pour elle expriment leur attachement à un mode de vie et leur refus de la mondialisation. » Cette demande d’une France souveraine et maîtresse chez elle, protectrice, fière de son histoire et de son identité, et gouvernée par autre chose que la logique des marchés, elle est pour une large part identique à celle des électeurs de l’UMP : seule diffère la confiance que l’on place dans les uns ou en les autres pour la satisfaire.

Ce n’est pas pour rien que 64 % des électeurs de l’UMP, selon un sondage Opinionway publié entre les deux tours, sont favorables à une alliance avec le FN : c’est qu’ils savent bien, eux, qu’ils en partagent l’essentiel des objectifs et des préoccupations ; tandis que les rares cadres du parti qui osent évoquer timidement de prendre langue avec le FN, qu’ils soient ministre comme Gérard Longuet ou député comme Jean-Paul Garraud, sont immédiatement désavoués et contraints de revenir sur leurs propos. L’UMP se trouve ainsi dans la situation inédite, non seulement d’être contrainte de draguer des électeurs dont elle continue à vilipender les choix, mais aussi d’être en contradiction flagrante avec son propre électorat. Si elle veut survivre, il faudra bien qu’elle se décide à sortir de cette double ambiguïté.

*Photo : UMP

Libéraux qui rient, Conservateurs qui pleurent

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Dans son commentaire des élections allemandes, Daoud Boughezala va un peu vite en besogne à mon goût. Cuisant échec pour Merkel d’accord, mais pas pour toute sa coalition. A écouter les électeurs en Rhénanie-Palatinat de plus près, on entend des cris de joie chez les alliés libéraux de la Kanzlerin. Le Parti Libéral Démocrate allemand (FDP) fait en effet un bond de 28% dans les urnes. Le système électoral byzantin amplifie sa victoire en lui donnant 40% de sièges en plus, 22 élus au total.

Notons que ces Libéraux sont dans le tiercé des gagnants de cette élection, avec le SPD et le Parti Pirate : tous les autres perdent des voix, y compris les Verts.

D’abord une précision sur le Parti Pirate. « Libéral-libertaire » et « inconséquent » ? Les épithètes choisis par L’Humanité prouvent que certains phénomènes politiques passent sous le radar des observateurs français. Comble de l’obsolescence des logiciels idéologiques, d’autres n’hésitent pas à les rattacher à l’extrême gauche ! Or la contestation du principe de la propriété intellectuelle, coeur de leur programme, est un point de discussion très familier pour les libéraux français, et largement répandu chez les partisans de Ron Paul dans la primaire républicaine américaine. Comme quoi, on n’a jamais fini de couper les têtes de l’hydre libérale.

Remettons les choses en perspective. Depuis son score historique au Bundestag en 2009 (15% des voix), le FDP n’a cessé de décliner dans les sondages et dans les urnes, lesté par l’impopularité de son président, l’actuel ministre des affaires étrangères Guido Westerwelle. L’élection en 2011 d’un nouveau président, le ministre de l’économie et vice-chancelier Philipp Rösler marque l’arrivée d’une équipe renouvelée et plus jeune. Avec le résultat de dimanche dernier, et un score meilleur que prévu la semaine précédente dans le Schleswig-Holstein, on peut sérieusement douter qu’un quelconque « effet Hollande » ait traversé le Rhin.

L’opinion allemande juge sévèrement la politique accommodante de Merkel vis-à-vis du « Club Med » de la zone euro. C’est donc tout naturellement vers un parti attaché à une monnaie saine et à un Etat limité que les électeurs de la CDU se tournent. Les analyses détaillées du scrutin de dimanche dernier confirment cette tendance. Si les alliés libéraux de Merkel reprennent de l’assurance, il y a fort à parier que François Hollande aura du mal à réussir sa danse des sept voiles devant la chancelière.

Hollande ne mérite pas l’investiture

On les avait pourtant prévenus, ces veaux d’électeurs. Pour commencer, François Hollande a été élu avec une majorité ridicule, à peine un gros million de voix d’avance. Il faudra d’ailleurs songer à se débarrasser un de ces jours de l’Outre-Mer. Ces îles où personne ne fout rien, où tout le monde vit avec un RSA, où des milliers de fonctionnaires nationaux, territoriaux, municipaux nous coûtent les yeux de la tête et nous ne rapportent rien et se permettent en plus de voter massivement à gauche.

Cette courte victoire, si le président Hollande avait été un peu sport, il l’aurait concédée à son adversaire, Nicolas Sarkozy dont la fausse défaite est en fait un vrai triomphe. Tout le monde sait que le sortant a réussi une formidable remontée et que ce n’était qu’une question de calendrier (encore une ou deux petites semaines de campagne) pour qu’il double sur le fil l’usurpateur François Hollande.

C’est donc la conception sectaire du socialiste qui l’a empêché dans son premier discours du Tulle, le soir du 6 mai, d’accomplir ce qui aurait été un vrai geste d’homme d’Etat, qui l’aurait fait entrer dans l’histoire en annonçant son retrait de la vie politique puisque son coup de chance privait le peuple invisible de son candidat naturel, Nicolas Sarkozy.

Ensuite, les bourdes indignes se sont enchainées. Plutôt que de rentrer à Paris dans un convoi de Scénic, ou pourquoi pas à pied, ce qui aurait été un symbole fort de sa « normalité » pour arriver à Paris vers cinq heures ou six heures du matin, il s’est cyniquement dirigé vers l’aéroport de Brive-Dordogne où l’attendait une véritable armada de Falcon (au moins trois d’après Jean-François Copé qui est un garçon sérieux et de bonne foi, c’est bien connu.)

Evidemment, ce n’est pas tout. A peine arrivé à Paris, il s’est rendu place de la Bastille et n’a pas hésité à remercier le peuple de France, ce qui ne manque pas d’air, puisque la place était remplie d’allogènes à drapeaux, comme autant de prodromes de la guerre ethnique qu’il se fera un plaisir d’entretenir pour mener sa politique, digne héritière de l’Anti-France. Ce n’est pas difficile, on n’avait pas vu ça depuis l’élection de Chirac en 2002 où, au moins, face à la marée de drapeaux tunisiens, algériens, palestiniens, la première dame de France, Bernadette Chirac, avait eu sa tête des mauvais jours alors que son mari, comme d’habitude, faisait semblant de ne rien voir. Mais Chirac n’a-t-il pas appelé à voter Hollande ? Tout se tient, on vous dit…

Comme il a du être soulagé, en revanche, François Hollande, devant cette foule de la Bastille après celle de Tulle qui ne brandissait, elle, que des drapeaux tricolores et devant une cathédrale. C’est qu’on aurait pu le prendre pour le président d’une France repliée, rurale, presque gaulliste et si peu ouvert au vent du grand large européen. Et il faut tout de même parler du statut conjugal de François Hollande. Une concubine à l’Elysée. Sarkozy n’était que divorcé. Il fera comment Hollande, quand il sera invité par le Pape et qu’il sera toujours à la colle avec une journaliste de la presse people ? Il ira seul comme Sarkozy, en se faisant accompagner de personnalités incontestables comme Bigard ? Mais trouvera-t-il l’esprit et la finesse d’un Bigard dans son propre camp empli de faux humoristes pavloviens tout à coup privé de leur os sarkoziste ?

Mais le cauchemar ne s’arrête pas là : l’arrivée de François Hollande semble par ricochet, sérieusement ébranler la politique de rigueur et d’austérité germano-bruxelloise qui commençait tout juste à montrer ses résultats heureux sur le continent. Dans ce domaine, le bilan de François Hollande est proprement terrifiant : il a réussi, alors qu’il n’est même pas officiellement en fonction, à faire revenir les Indignés sur la Puerta del Sol et dans toute l’Espagne, il vient de rendre la Grèce définitivement ingouvernable en mettant en tête de la gauche Syriza, un genre de Front de Gauche hellène et last but not the least il a provoqué une lourde défaite du parti d’Angela Merkel dans le land de Rhénanie-Nord-Westphalie qui perd onze points et connaît son score le plus bas depuis la guerre.

Point de détail, sans doute, mais qui ne manquera pas d’alerter les partisans du bon goût en matière d’art qui firent florès sous le précédent quinquennat, la première exposition que visita François Hollande fut une exposition Buren. Si, si celui qui par ses odieuses colonnes a défiguré le Palais Royal. Avec raison, Guy Debord voyait en Buren, la plus sure expression « d’un néo dadaïsme d’Etat. »

Et on sait de Dada à Ubu, il n’y a qu’un pas. Et dire que son investiture n’a même pas eu lieu…

J’y suis ou j’y suis pas ?

Ils ont passé un très très très mauvais week-end. Voire même les pires dix jours de leur vie. Pas les futurs battus de la droite aux législatives après l’échec de Sarkozy à la présidentielle. Non, ce sont bien sûr les prétendants socialistes à un futur gouvernement qui ont mal dormi.

Car figurez-vous que rien, mais alors rien de rien, n’a filtré du QG du changement puis de la transition qui puisse rassurer les uns, ou vraiment mettre en colère les autres.
François Hollande n’a rien laissé filtrer de ses intentions : qui premier ministre, qui aux affaires sociales, ou quelles femmes jeunes dans le gouvernement, on s’agite, on fait des paris, mais rien de bien concret jusqu’ici. Et en vérité, on peut aussi bien s’attendre à des surprises, genre société civile qui déboule à des postes importants, que miser sur un casting très synthèse de sortie de congrès du Parti socialiste.

On a vu monter des personnalités pendant la campagne, bien souvent en suivant leur propre plan médias. Ainsi comme Hollande a promis la parité, certaines jeunes femmes, sont devenues incontournables, mais uniquement par auto attribution.
Ce qui fait d’ailleurs dire à bon nombre d’hommes blancs, hétéros, de 50 ans qu’il ne faut pas rêver « jamais on ne sera au gouvernement. » Sauf, sauf si on a éventuellement fait un bon score à la primaire (entre ici Manuel Valls, entre ici Arnaud Montebourg), ou qu’on s’occupe d’un secteur dont personne ne veut comme les syndicats de profs ou la FCPE (bravo Vincent Peillon). Sinon, passe ton chemin.

Depuis une semaine, à gauche on refait ses calculs, on regarde le nombre de communiqués balancés en une année de campagne, on se demande si on en a assez fait, si la non-première-dame vous a à la bonne. D’ailleurs, ce qui vaut pour les ministres et secrétaires d’Etat est aussi valable pour tous ceux qui se voient dans les cabinets ministériels, les postes moins exposés, les entreprises publiques ou les postes en vue dans l’audiovisuel. La société de cour c’est maintenant.

Ce soir, lundi, dernière chance de se montrer sur la photo au conseil national du PS, tout sourire. Et surtout, il faut laisser son portable allumé toute la nuit, la soirée et demain. Des fois que le téléphone sonne annonçant LA bonne nouvelle. Sinon, il sera toujours temps de dégommer les camarades en douce, en espérant un second tour de nominations en juin après les législatives. Ou plus tard. Quand on a été éloigné du pouvoir pendant plus de 10 ans et que toute son expérience des ministères tient à ce qu’on en a lu dans les journaux ou les mémoires des anciens, on peut bien patienter encore quelques heures près de son iPhone…

*Photo : Parti socialiste

Le chaos syrien s’invite au Liban

A intervalles réguliers, Damas se rappelle au bon souvenir de Beyrouth. Depuis la mort de Rafic Hariri en 2005, le champ politique libanais se scinde en deux camps antagoniques structurés autour du rapport à la Syrie : la coalition « antisyrienne » du 14 mars (constituée autour de Saad Hariri et ses alliés chrétiens : Forces Libanaises de Samir Geagea, Phalanges de la famille Gemayel, etc.) s’oppose au groupe « pro-syrien » du 8 mars (bâti autour de l’axe christiano-chiite Hezbollah-Courant Patriotique Libre de Michel Aoun, élargi au Baath libanais et au Parti Social-Nationaliste Syrien). Et les multiples revirements du très velléitaire chef druze Walid Joumblatt (Parti Socialiste Progressiste) confirment cette bipolarisation en défaisant régulièrement des gouvernements qui additionnent les intérêts claniques. Le temps où les cabinets ministériels se formaient dans les ambassades n’est pas si loin : dans chaque camp, les ingérences étrangères vont bon train, le 14 mars bénéficiant de l’appui « occidental » et du soutien de l’Arabie Saoudite, très liée à la famille Hariri tandis que le 8 mars s’appuie sur le patronage de la Syrie et de l’Iran.

Mais depuis mai 2008 et l’éphémère « conquête » de Beyrouth-Est par le Hezbollah, à la moindre escarmouche interconfessionnelle, l’ensemble des forces politiques craint la résurgence de la guerre civile qui a ensanglanté le pays quinze ans durant. Aussi, les différentes parties en présence manient à la fois des slogans belliqueux et une rhétorique artificielle de l’apaisement, se disant « unitaires pour deux » pour conjurer le spectre de la discorde interconfessionnelle.

Fondamentalement, au-delà des rivalités de personnes, de clans, d’alliances et d’intérêts, qui ne sont pas à sous-estimer, 14 mars et 8 mars défendent deux visions opposées de la nation. Pour le libéral Saad Hariri, le « pragmatisme » mercantiliste est de mise. Il s’agit avant tout de reconstruire une économie prospère sur les décombres de l’ancienne « Suisse du monde arabe » tout en assurant la sécurité des deux frontières sensibles (avec la Syrie et Israël). La paix par le doux commerce et le doux commerce par la paix : voilà qui correspond assez bien aux vœux des grandes institutions internationales. En face, l’alliance du général Aoun avec le Hezbollah ne se cantonne pas à la claire désignation d’un ennemi (Israël) comme ciment de l’unité nationale. Plus profondément, Aoun, qui se réclame un peu abusivement de l’homme du 18 juin, a toujours prôné le dépassement du confessionnalisme au nom d’une haute vision de l’intérêt national. Celui qui organisait des régiments mixtes islamo-chrétiens lorsqu’il commandait l’état-major de l’armée, a scellé une « entente » avec le parti de Dieu chiite pour bâtir une nation arabe fière et indépendante. L’idée d’une nation en armes se rapproche de la Syrie baathiste dont l’unité réside sur deux pôles infrangibles : l’arabité et l’opposition à Israël.

C’est dans ce contexte qu’il faut appréhender les violents affrontements de Tripoli, au nord du Liban. Sans sombrer dans l’essentialisme, on peut néanmoins calquer un schéma politique sur les échauffourées qui opposent régulièrement deux communautés tripolitaines : sunnites et alaouites[1. Concentrés dans le Jebel Mohsen]. Côté face, les premiers affirment leur allégeance à la famille Hariri mais côté face, une frange non négligeable d’entre eux manifeste sa solidarité avec des groupes terroristes jihadistes qui officient des deux côtés de la frontière. D’après le quotidien An-Nahar, les émeutes qui ont fait trois mots à Tripoli font suite à l’arrestation d’un jeune jihadiste. Sous l’étendard noir des salafistes, des groupes sunnites ont bloqué plusieurs routes et essayé d’attaquer le siège local du Parti Social-Nationaliste Syrien (PSNS) pour protester contre l’inculpation d’un des leurs.

Et les tensions ne s’arrêtent pas là. Au sein même du gouvernement, le ministre sunnite des Finances Mohamed Safadi, issu du Bloc Tripolitain, dénonce carrément un « leurre » des services de sécurité, voyant dans l’arrestation du jeune homme une manœuvre dilatoire de l’appareil d’Etat en direction de son ancien parrain syrien. En appelant à la libération immédiate du suspect, il fragilise un gouvernement miné par les divisions à force de ménager la chèvre et le chou. Depuis le déclenchement de la révolte syrienne, le cabinet Mikati – à dominante prosyrienne- multiplie en effet les gestes contradictoires pour ne pas s’aliéner l’ancien allié syrien tout en ménageant les susceptibilités occidentales.

Ainsi, il y a deux semaines, l’arraisonnement d’un navire transportant des armes destinées aux rebelles syriens, n’a fait qu’accroître les débats quant à la politique à suivre vis-à-vis de Damas. Il semblerait que les appels à la neutralité cachent mal l’érosion des institutions nationales, à commencer par le président de consensus Michel Sleiman lassé des querelles politiciennes nourries par les attaques incessantes de Michel Aoun contre sa personne. Les événements de Tripoli révèlent aussi les dissensions entre des services de sécurité sans doute infiltrés par des agents syriens et des forces armées en quête d’un impossible intérêt national.

Hélas, l’éclatement larvé de la Syrie actuelle contamine chaque jour un peu plus un Liban déjà affaibli par les différends interconfessionnels. Dans la ville frontière de Zeita, où la contrebande d’armes bat son plein, un groupe syrien anti-Assad aurait récemment enlevé cinq citoyens Libanais qui s’opposaient à leurs agissements. En guise de rétorsion, les familles libanaises ont capturé une quinzaine de leurs voisins syriens, mettant un peu plus d’huile sur le feu de cette vendetta transfrontalière.

Avec des élections législatives l’an prochain à Beyrouth, on peut raisonnablement craindre la déflagration de la mosaïque religieuse qui unit Syrie et Liban. Sans jouer les Cassandre, comment ignorer que le vieux rêve d’une Grande Syrie cède progressivement la place au cauchemar balkanisé d’un immense Liban régional ?

Allemagne : gauche qui rit, gauche qui pleure

L’effet François Hollande souffle déjà sur l’Allemagne. Hier, les partisans d’Angela Merkel on essuyé un cuisant échec dans l’élection du Parlement de Rhénanie du Nord-Westphalie, où ils atteignent péniblement les 26% des votants et cèdent la gestion du Land à la gauche rouge-verte. Le SPD obtient en effet 39% des suffrages qui, joints aux 12% des Verts (oui, oui, chère Eva, j’ai bien dit 12% !), permettent de former une nouvelle majorité locale. En France, tout particulièrement à la gauche de la gauche, où l’on ne craint pas le bras de fer avec l’Allemagne bismarc…, pardon merkelienne, on salue à bon droit cette débâcle en rase campagne des conservateurs de la CDU.

Bizarrement, chez nos amis du Front de gauche, on entend moins de commentaires sur le score de leur parti jumeau d’outre-Rhin, Die Linke, pourtant régulièrement invité aux grands meetings nationaux de Jean-Luc Mélenchon. En Rhénanie-Westphalie, l’alternance à gauche ne sent pas bon pour les troupes d’Oskar Lafontaine qui se sont effondrées à 2.2% (contre 5,6% lors du scrutin précédent). Après leur déroute du 6 mai dans le Schleswig-Holstein, les voici donc nouveau en dessous du seuil qualificatif de 5% nécessaire pour disposer d’une représentation parlementaire.

D’aucuns évoquent la responsabilité des conflits de personnes, les querelles intestines qui condamneraient Die Linke à l’anonymat électoral, loin des 11% réalisés aux dernières élections nationales. En bon samaritain, L’Humanité explore une piste intéressante : la concurrence du Parti Pirate, au populisme libéral-libertaire inconséquent, aurait tari la source à laquelle s’approvisionnait le parti de gauche radicale.

Une chose est sûre : ceux qui espèrent une franche inflexion de la politique commerciale teutonne l’an prochain, à la faveur d’un changement de chancelier, devront davantage compter sur les engagements réformateurs du chef du SPD Sigmar Gabriel que sur la surenchère incantatoire des correspondants français d’Oskar Lafontaine.

Quand l’Autre est un Je

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Avec son Petit traité de la bêtise contemporaine, Marilia Amorim poursuit la critique linguistique du postmodernisme esquissée dans ses ouvrages précédents. Cette disciple de Bakhtine mêle l’humour à la rigueur universitaire pour nous convier à une balade à travers la ville où l’on dit « je » à notre place à chaque coin de rue. Dans les notices pharmaceutiques, dans le métro, au supermarché ou sur Internet, elle découvre et médite l’angoissante omniprésence de la « forme énonciative fusionnelle » qui réduit systématiquement en bouillie la distance entre le locuteur et le destinataire du discours.[access capability= »lire_inedits »] Cette lèpre linguistique, dont nombre de nos contemporains semblent s’accommoder sans démangeaisons, relève à ses yeux d’une pseudo-démocratisation et d’une infantilisation.

Marilia Amorim voit dans cet effondrement de la triangulation symbolique, dans cet affaissement du je-tu-il qui est le propre de la parole humaine, une tendance « totalitaire non autoritaire » et une violence postmoderne qui touche en nous au plus intime. Dans l’autobus du langage, publicitaires et « communicants » de l’espace réputé jadis public viennent en somme s’asseoir l’un après l’autre à notre place comme si elle était vide, nous écrasant tout en sifflotant avec la dernière impudence. Et nous devrions ne pas émettre la moindre protestation contre cette pyramide humaine qui broie nos cuisses et nos genoux ?

Marilia Amorim explore ensuite, rebroussant méthodiquement les poils de la bête postmoderne, le lien fondamental entre parole et mémoire, parole et culture. La vocation de la parole n’est pas la transmission de prétendues « informations » – la personne humaine n’est ni une abeille ni une chaîne d’information en continu – mais celle du substrat culturel véhiculé par la langue elle-même à travers la différence des générations. Raconter des histoires, réelles ou imaginaires, constitue la spécificité absolue qui distingue le langage humain de toutes les formes de communication animale, aussi méritoires soient-elles.

Marilia Amorim définit avec justesse la postmodernité comme une conspiration contre la parole et la liberté humaines, qui procède en son fond d’une haine hurlante et inconsciente du corps et de la voix humaine.[/access]

Marilia Amorim, Petit traité de la bêtise contemporaine, suivi de Comment (re)devenir intelligent, ed. Erès, collection Humus Philo.

Hollande à la Bastille : Bannière de voir…

Et si tout le monde s’était mépris sur le sens de la présence de drapeaux étrangers, la plupart maghrébins, sur la place de la Bastille, le soir du 6 mai ?

Pour la gauche victorieuse il ne s’agit là que de la sympathique expression de la joie forcément spontanée des Français « issus de la diversité » de voir le candidat de leur cœur accéder à l’Elysée. Pour la droite, au contraire, on reconnaît bien dans cette disparition relative de l’oriflamme tricolore le coupable abandon, par le PS et ses alliés de l’emblème de la nation française, au profit des signes distinctifs d’une classe sociale et de ses organisations (drapeaux rouges), ou d’une appartenance communautaire.

Personne, en revanche n’a souligné le fait que ces drapeaux « étrangers » étaient déployés à côté de bannières occitanes et bretonnes.. Et que, par conséquent, ceux qui les brandissaient ne verraient aucun inconvénient, bien au contraire, à ce que l’Algérie, la Tunisie et même le Sénégal retrouvent leur place au sein d’une République grande et universelle. Ce n’est donc nullement le signe d’une montée en puissance du communautarisme. La preuve, on n’a signalé aucun drapeau israélien présent lors de cette émouvante manifestation.

First Lady, non merci

Premières images du président élu, et premiers énervements : François Hollande, devant la cathédrale de Tulle puis, quelques heures plus tard à la Bastille, salue le peuple qui l’acclame avec sa compagne. Mais qu’est ce qu’elle fiche là ? Le mardi précédent, le Président Sarkozy prononce un discours extrêmement bien ciselé devant ses partisans en liesse au Trocadéro. Il chante ensuite l’hymne national avec les dizaines de milliers de Français réunis. Moment réussi. Et patatras ! Il revient au micro spécialement pour… remercier Carla.

Vous imaginez le Général de Gaulle remercier Yvonne après la Marseillaise ? Vous imaginez Danielle Mitterrand prendre autant de place que Valérie Trierweiler dans les premiers moments qui ont suivi le 10 mai 1981 à 20h00 ? A l’heure de la victoire du président « normal », on peut légitimement se demander si cette continuité entre Nicolas Sarkozy et François Hollande se situe ou non dans la norme. Et on se prend à regretter que la fameuse anaphore du 2 mai dernier n’ait pas eu une composante de plus : » Moi, président de la République, je n’exposerai pas les miens, je n’exhiberai pas mes amours, et ma compagne restera à sa place. » J’ai bien vérifié : sur les bulletins de vote, la semaine dernière, n’étaient pas inscrits sur l’un, Nicolas Sarkozy-Carla Bruni, et sur l’autre, François Hollande-Valérie Trierweiler. Nous n’avons pas voté pour un couple.

Bien entendu, chaque homme -ou femme- d’Etat a le droit d’être conseillé par ses proches et il peut même être influencé par celle ou celui qui partage sa vie. Mais lorsqu’il ferme la porte de ses appartements privés, je ne veux pas savoir qui l’a conseillé ou influencé. Ayant pris la décision, il est seul responsable. Ce goût pour la « transparence », cette impudeur si étrangère à notre tradition française, nous vient, dit-on, d’outre-Atlantique. C’est des Etats-Unis que nous vient cette expression détestable : « First Lady », traduite chez nous en « Première Dame de France ». Il faudra un jour expliquer pourquoi on répète à l’envi cette expression sans aucun sens. On s’en fout de Trierweiler, de Bruni, de Cécilia qui-ne-vote-pas-pour-son-mari, de Bernie. Qu’on se rassure, je ne souhaite pas la mort de Point de vue, de Gala et de Voici. Je ne veux pas plus de mal à la presse anglo-saxonne qui perpétue une tradition conforme aux pays où elle publie. Mais que toutes les demi-heures, les chaînes d’info continue françaises dissertent sur la volonté de la compagne de François Hollande de ne point avoir l’air d’une potiche, du fait qu’elle ait joué le rôle de videur au QG de transition[1. Julien Dray en aurait fait les frais.], c’est trop ! Comme étaient de trop les « mon mari est formidable » de Carla après chaque meeting.

Que François Hollande y prenne garde. Le fameux « Carla et moi, c’est du sérieux » a davantage pesé dans l’antisarkozysme que les histoires d’enveloppes chez madame Bettencourt, n’en déplaise à Edwy Plenel. Les Français ne veulent pas à leur tête un ado boutonneux qui nous cause de sa dernière conquête. Pendant cinq ans, celui qui s’imaginait en Kennedy français et qui l’avait mis en scène, reproduisant à Envoyé spécial la scène de JFK et John-John jouant sous le bureau, nous en a ajouté des louches jusqu’à l’écoeurement. La séparation déchirante, l’idylle racontée maintes fois par Séguéla sur tous les plateaux et studios parisiens, Disneyland, la Jordanie, le mariage, la révérence à la Reine d’Angleterre, la chérie qui lui éponge le front. J’en oublie ? Ah oui, on nous a même servi son périnée au repas du soir lorsque sa masseuse personnelle expliquait combien il lui importait de muscler cette zone intime présidentielle.

François Hollande doit donc comprendre, avant qu’il ne soit trop tard, que les Français ont besoin de souffler un peu. Que Valérie Trierweiler doit être discrète. Pour son bien à elle[2. Cela lui évitera les surnoms animaliers donnés par des députés indélicats.], son bien à lui, et notre tranquillité à tous. Et parce que, il l’a promis, le changement, c’est maintenant !

« Le divin et le temporel se retrouvent dans la beauté »

Membre de l’Académie française depuis 2002, François Cheng aime à dire qu’il ne sent aucune contradiction entre sa culture chinoise et la culture française. Prix Femina 1998 pour Le Dit de Tianyi, poète, romancier, essayiste, mais aussi calligraphe, il est intimement persuadé que la mission de l’homme sur Terre est de donner un sens à la Création et à lui-même. Dans son dernier livre, Quand reviennent les âmes errantes, qui vient de paraître aux éditions Albin Michel, il signe, dans une forme originale, un chant épique à la gloire de l’âme, lieu privilégié où se croisent inspiration romanesque et souffle poétique. Son sujet ? Dans la Chine du IIIe siècle av. J.-C., deux hommes, l’un musicien sublime, l’autre guerrier valeureux, entretiennent, par-delà la mort, avec une même femme qu’ils aiment d’un amour égal, un dialogue fait de pureté et de générosité. Car les âmes errantes des morts ne cessent jamais leur dialogue avec les vivants…[access capability= »lire_inedits »]

Gérard de Cortanze. La mission de l’homme sur la Terre est-elle de donner un sens à la Création et à lui-même ?

François Cheng. Je suis convaincu que l’existence du langage humain dépasse l’idée d’un instrument ou d’un jouet que nous nous serions fabriqué. Nous avons créé le langage pour tenter d’explorer le mystère de l’Univers, et en même temps, c’est à travers cette langue que le mystère de l’Univers nous est révélé. Voilà pourquoi je pense que la poésie peut atteindre le mystère de notre désir et de notre destin, elle qui a poussé le mystère du langage à son point extrême. En sorte que beaucoup de choses dites par nous de manière consciente, mais aussi beaucoup d’autres, nous sont révélées par le langage, auxquelles nous n’avions pas pensé. Grâce à ma réflexion sur le langage et avec l’aide de certains autres philosophes et poètes, je peux toucher du doigt cet aspect mystique du langage. Il y a dans la poésie ce côté elliptique qui permet à l’indicible d’advenir. L’indicible, qui nous est révélé par le langage, advient quand on a essayé de dire jusqu’à un certain degré de tension. Nous sommes des êtres de langage, et grâce à cela nous dialoguons et nous recréons. Un scientifique initie au fonctionnement, il observe. À sa mort, il dit : « J’ai compris comment ça fonctionne », mais il n’a pas forcément vécu. Notre propos est de vivre, et de connaître le mystère de ce qu’implique la vie. Voilà pourquoi je place notre destin au sein de la Création qui est mue par une intentionnalité. Je suis convaincu de cela, qu’on croie au Créateur ou non – ça n’a pas d’importance. Ce qui est donné là implique quelque chose de l’irrésistible. Une rose qui pousse, vous ne pouvez pas l’en empêcher, elle sait exactement où elle va : jusqu’à sa plénitude. C’est ça que j’appelle l’intentionnalité, et qui ne relève pas d’une intention affichée. Un arbre ne peut pas ne pas pousser jusqu’à sa plénitude. Il est cette chose posée là depuis le début.

La Chine a-t-elle à apprendre du dualisme ?

La Chine doit apprendre du dualisme occidental. C’est d’ailleurs ce qu’elle fait aujourd’hui en formant des scientifiques et des technocrates. Cela ne veut pas dire que la pensée chinoise n’a pas eu l’intuition du 2. La Chine a aussi développé une maîtrise technique au cours de son histoire. La pensée chinoise est dominée par deux courants : le taoïsme et le confucianisme. Le bouddhisme vient après. En Chine, ces trois courants de pensée coexistent, et sont officiellement reconnus depuis l’époque des Tang, au VIIIe siècle. Le taoïsme est une pensée cosmologique qui insère l’homme dans l’univers vivant, et recherche cette communion totale entre l’homme, l’univers vivant et le cosmos. Le taoïsme a connu l’idée de la liberté puisqu’il recherche cette communion totale entre l’homme et l’univers vivant, sans contrainte, sans réserve. Mais l’Occident a acquis une liberté effective alors que, dans le taoïsme, elle reste un idéal. Le confucianisme est une pensée essentielle éthique, c’est-à-dire de l’homme en société. Voilà une pensée très élevée, qui est née au VIe siècle avant notre ère et qui a fixé l’idéal de l’humain à une exigence extrême de probité, de mansuétude, d’honnêteté et de confiance. À l’époque de Confucius, la société était très hiérarchisée. Lorsque celle-ci s’est figée, le système impérial a utilisé cette pensée éthique, fruit de la réflexion d’un homme libre, pour défendre un système hiérarchique étouffant. Confucius avait dégagé cinq types de relations : entre parents et enfants, frères et sœurs, souverain et sujet, maître et disciple, et entre amis. Il s’agit d’un bel idéal : celui de la distance juste, équitable, responsable. Les enfants doivent obéissance aux parents mais les parents se doivent aux enfants. Le souverain est responsable devant les sujets, et ceux-ci ont des devoirs envers lui. Des abus sont vite arrivés, parce que le système élaboré par Confucius comporte un défaut : il fait confiance à la nature humaine, affirmant qu’elle est fondamentalement bonne, donc perfectible. Confucius, qui a le sens du bien et du mal, compte sur la bonté humaine pour que la distinction entre l’un et l’autre soit respectée.

Il ne peut donc dévisager le mal absolu, c’est cela ?

En Occident, dès la tragédie grecque, on a dévisagé certains maux qui rongent l’âme humaine. Par la suite, la tradition judéo-chrétienne a, elle aussi, dévisagé le mal, sans parler de la figure du Christ qui a assumé le mal jusqu’à son degré extrême : sur le plan de la conquête de la matière, de l’affirmation du sujet, de l’éthique. La société chinoise, qui a récupéré cette pensée, a toujours vécu dans une sorte de compromis. Le confucianisme, qui est aussi une pensée ternaire, puisque l’homme y est mis en rapport avec la Terre, et que la qualité de leur dialogue est garantie par le Ciel, n’a pas pu atteindre la vraie harmonie : dans son système social, le sujet n’est pas protégé. Ayant fait confiance à la nature humaine, et comptant sur des souverains éclairés, Confucius rêve de la bonne marche de la société : or il y a très peu de souverains éclairés ; quant à la nature humaine… N’ayant pas développé la notion de droit qui protège le sujet, tout le système politique et social de la Chine est fondé sur des abus de pouvoir, donc des arbitraires, des répressions, des cruautés, des obscurantismes qui se maintiennent d’âge en âge.

Même si le taoïsme n’a pas aidé à régler les problèmes de l’homme en société, son intuition, fondée sur cet idéal de la communion totale, reste une belle intuition ?

Cette part, incarnée en premier lieu par le taoïsme, cette pensée fondée sur l’idée du souffle-esprit, un Chinois ne l’abandonne jamais. Pour la pensée taoïste, l’Univers, dès l’origine, est animé par un souffle qui est devenu esprit. À partir de cette idée du souffle-esprit, les penseurs taoïstes ont avancé une conception unitaire et organique de l’univers vivant où tout se relie et se tient. Pourquoi unitaire ? Parce que c’est le souffle qui est à la base de tout ce qui incarne cette unité originelle. Pourquoi organique ? Parce que ce même souffle continue à animer cet univers, chaque entité vivante de cet univers, en les reliant en un gigantesque réseau de vie en marche qu’on appelle le Tao, c’est-à-dire la Voie. Dans cette pensée ternaire, ce souffle-esprit anime toutes les entités vivantes sous la forme de trois types de souffle : le yin, le yang, le vide médian, le yang incarnant le principe actif et le yin le principe réceptif. Ces deux aspects sont nécessaires. Toute vie est animée par le principe actif et en même temps par le principe réceptif qui lui permet justement de recevoir la loi incarnée par ce souffle. Entre ces deux souffles, les taoïstes ont compris qu’il fallait introduire un troisième souffle qu’on appelle du « vide médian ». Car s’il n’y a que le yin et le yang, on tombe dans le dualisme ; dans ce cas, le yin et le yang sont toujours en opposition et presque figés dans leur quant-à-soi. Tandis qu’avec le vide médian, on entre dans un rapport relationnel, dans une interaction qui peut être conflictuelle mais, dans le meilleur des cas, atteint plutôt l’harmonie et l’entente. C’est, j’y reviens, dans ce sens qu’on parle d’une pensée ternaire. Et dans cette pensée ternaire qu’on affirme l’importance de chaque entité vivante mais aussi l’importance de ce qui se passe entre les entités vivantes : entre l’arbre et un rocher, entre la montagne et le fleuve.

Quelle est la place de l’homme dans cette cosmogonie ?

L’homme est une entité vivante qui entretient un rapport intime avec l’univers vivant. Ce rapport est non seulement de tension ou d’opposition, comme dans le dualisme, mais aussi de confiance, animé par le même souffle. Il y a donc cette confiance en ce souffle qui m’anime et qui anime en même temps l’univers vivant, même si temporairement, pour la conquête de la matière, nous sommes en opposition. Mais dans le fond, il y a cette reliance fondamentale depuis l’origine. Je crois qu’un Chinois, instinctivement, la garde toujours en lui, qu’il reste toujours taoïste, même s’il devient confucianiste, bouddhiste ou chrétien. Le Chinois garde toujours au fond de lui cet esprit ternaire. C’est d’ailleurs cet esprit ternaire qui permet à beaucoup de Chinois d’embrasser le christianisme sans déchirement parce qu’ils accèdent à l’idée de Trinité très facilement. Toutes les pratiques vivantes, actuelles – la calligraphie, le tai chi, la médecine chinoise – sont fondées sur l’idée du souffle et sur celle de la reliance. Dans la calligraphie, l’homme, par le truchement de signes, entre en communication avec un univers vivant. Le tai chi, c’est par un ensemble de gestes dans lequel l’homme restitue son corps à la grande circulation universelle. La médecine chinoise n’abandonne jamais cette idée de totalité : on guérit localement, mais le corps est dans l’univers. Cette intuition a favorisé, en Chine, ce sens du dialogue. Supposons que la Chine embrasse un jour le système démocratique, cela favoriserait davantage le dialogue entre les membres de cette société. En attendant qu’elle y parvienne, il y a quand même en Chine ce respect des anciens, des parents, des frères aînés, des personnes âgées qui reste toujours très vivace. L’amitié est une vertu que les Chinois cultivent parfois même au-dessus de leurs passions amoureuses, depuis l’Antiquité. Sans oublier le dialogue entre l’homme et la nature. Toute la peinture chinoise, toute la poésie chinoise sont fondées là-dessus.

Revenons au dualisme occidental : crée-t-il un homme solitaire ?

Moi, je me sens relié, relié par le souffle – comme tout Chinois. L’homme n’est pas ce corps qui se promène telle une ombre solitaire en attendant le néant. Pas du tout. C’est pourquoi il faut que l’Occident – et maintenant la Chine qui imite l’Occident – sorte de ce jeu morbide. L’affirmation du sujet est une aventure noble qui a abouti aujourd’hui à une sorte d’individualisme à outrance. Cette affirmation de la matière aboutit à un matérialisme pur et dur où l’homme vit sans horizon, sans ouverture, alors qu’il faudrait replacer notre devenir et le devenir de notre Terre dans le contexte d’une Création perçue dans sa totalité. C’est ce qu’a compris intuitivement la pensée taoïste puisque la Voie, c’est la Création dans sa totalité, à laquelle l’homme est relié. Et c’est ce qu’a compris la démarche judéo-chrétienne. Et c’est dans ce contexte-là qu’on peut concevoir la vie comme un don extraordinaire et non pas comme un dû. Notre individualisme à outrance considère la vie comme un dû. « Tout m’est dû », entend-on ici et là… Il faut absolument sortir de cet engrenage. Il faut retrouver le sens de la Création en sa totalité, y compris dans le domaine de la philosophie : si vous ne pensez qu’en fonction de la conscience, de notre inconscient, sans la dimension spirituelle, c’est sans espoir, et sans issue.

Vous parlez, dans Le livre du Vide médian, des innombrables « entre qui ont lieu à tout instant sous nos yeux » ? Votre proposition, c’est le « royaume de l’intervalle » cher à Keats ?

Il ne faut pas oublier les « entre », afin de rétablir ce sens de la reliance entre les êtres, et entre nous et l’univers vivant. Moi-même, je suis devenu un homme du dialogue. Je connaissais déjà la poésie chinoise et la peinture chinoise qui sont des arts du dialogue : entre l’esprit humain et l’esprit de l’univers vivant. En Occident, j’ai embrassé la langue française, et à travers cette langue une autre culture. C’est désormais mon autre pôle. L’Occident, avec toute sa création artistique qui a exalté la splendeur de la chair, a exalté mon autre pôle. N’oubliez pas que cette idée de la transcendance existe en Occident. La littérature, la musique, la peinture occidentales constituent une immense aventure de l’homme qui cherche à se transcender par l’esprit et par sa propre création. Il ne faut cependant pas oublier que cette création fait partie de la Création elle-même. Sans cette Création-là nous n’aurions même pas idée de la Création. C’est pourquoi je suis devenu un homme de dialogue. Je garde cette part intuitive de la pensée chinoise. Et en même temps j’ai embrassé la meilleure part de la pensée occidentale, allant jusqu’à épouser la Grèce et toute la Renaissance, et la pensée judéo-chrétienne. Contrairement à ce qu’affirment certains, cela ne me met nullement en contradiction avec ma part chinoise, car la cosmologie chinoise est fondée sur l’idée du souffle. Et pour moi, la figure christique est une incarnation de cette démarche du souffle-esprit.

Qu’entendez-vous par « dans ma relation avec les êtres, je me situe toujours le plus bas possible, pour être au plus près de l’humus » ?

Tant qu’on ne touche pas l’humus, on est dans l’avoir. Si je communie avec quelqu’un, par exemple un intellectuel très habité par son pouvoir intellectuel, je suis encore dans l’avoir. Je peux obtenir une certaine satisfaction au niveau intellectuel, mais chaque fois que j’approche quelqu’un, j’essaie de capter cet être, non seulement dans ses attributs, mais aussi dans son être profond. Et là, il faut le prendre par la racine. Et la racine, c’est l’humus. Et pour moi, l’humus, c’est le souffle-esprit qui nous anime par la base. C’est à ce niveau-là qu’on peut vraiment communier avec la profondeur de quelqu’un. L’humilité, pour un Occidental, implique souvent un effort, est presque contraire à sa nature. Pour moi, au contraire, l’humilité – qui veut dire humus – est la position la plus avantageuse. D’abord, je ne risque pas de tomber plus bas et, dans le même temps, je capte les êtres et, cette fois-ci, quand je dis les êtres, je ne parle pas seulement des êtres humains, mais aussi de l’arbre, de la fleur, etc., que je prends par l’humus. Dans une rose ou un arbre, je n’admire pas seulement ce qui est donné comme apparence – une rose dans sa plénitude, un arbre dans la forme de ses feuillages. Je les prends par la racine, et je demande : « D’où ça vient ? »

Ne retrouve-t-on pas cet enseignement dans la peinture chinoise ?

En effet. Quand un peintre chinois peint un arbre, il peint toujours de bas en haut. Quand il peint un bambou, il prend par la racine et il pousse section par section jusqu’au sommet, et jamais le contraire. Une branche aussi. Je connais des peintres qui peuvent peindre les arbres d’une autre façon, par le haut, mais ils dessinent alors ce qui est déjà donné comme forme. Un peintre chinois, lui, capte toujours la chose vivante par la racine, épouse de l’intérieur la croissance. Il ne fera jamais le contraire. Voilà pourquoi la peinture chinoise est si pleine de vivacité : le peintre accomplit quelque chose de vital. Vous connaissez cette expression : « Il faut que le bambou pousse en vous. » On dessine le bambou par la racine, on pousse avec. Mon interrogation sur les êtres relève de cette pratique.

Quelle différence établissez-vous entre la peinture et la calligraphie chinoises ?

Toute la tradition chinoise est là pour affirmer que la calligraphie est à la base de la peinture. La peinture chinoise est un art du trait. La peinture chinoise n’est pas une peinture de lignes ou de contours. Quand le peintre chinois peint une montagne, il ne peint pas les contours de la montagne. La montagne est composée d’un ensemble de rochers ou de plantes, et chaque rocher, chaque plante est dessiné par des traits – c’est-à-dire cette chose douée de pleins et de déliés – qui sont à la fois déjà le rythme, déjà le volume, déjà le mouvement. Le bambou est fait d’un seul trait : le peintre dessine un trait, puis une section, puis un trait, une section, un trait, etc. Mais cet art du trait vient de la calligraphie, car la calligraphie est le trait, elle n’est pas la ligne. Quand vous commencez à apprendre la calligraphie, l’acquisition de chaque trait vous demande des mois de travail. Il y a le commencement, l’attaque, et puis le déroulement, et puis le final. Il faut que ce trait acquière une ossature, de la chair, du sang qui coule. Chaque trait est une unité vivante déjà en soi. D’abord il y a le caractère 1 qui est un trait. C’est pourquoi le caractère 1 a une telle importance. C’est un trait horizontal qui est censé séparer le Ciel et la Terre. On doit prendre sa respiration, son souffle. Il y a une gestuelle. Une danse. Au début, on apprend par la rigueur. Puis, par la suite, quand je trace le trait en cursive, c’est déjà autre chose. Puis, quand il y a deux traits : un horizontal, un vertical – commencer, descendre. Là, à la fin, il faut terminer par une pointe. Le trait horizontal est terrestre. Le trait vertical, c’est comme quelque chose qui tombe du ciel. En Chine, on dit : le ciel donne, la terre reçoit. Ce que le ciel promet et donne, il ne reprend jamais. C’est une philosophie, une pensée.

Pourquoi la calligraphie est-elle si importante ?

Tous les lettrés chinois, avant de mourir, laissent un poème, un quatrain parfois déjà composé. Les martyrs, la veille de leur mort, même pendant la Révolution culturelle, laissaient un ultime poème écrit avec leur sang. De cette façon, on se sent quitte. On peut mourir presque sans regret. On laisse un poème écrit calligraphié. On jette le texte et on peut mourir. C’est une tradition immense. Le poème écrit, on peut mourir, car on a restitué le souffle. En Europe, on dit rendre l’âme. Ici, l’âme rendue, c’est le souffle. N’oubliez pas que le trait vient du souffle. Le taoïste a une idée de l’âme, le bouddhiste l’exalte. Le taoïste raisonne en terme d’esprit, c’est pourquoi « rendre le souffle », c’est restituer dans le courant du souffle. Aucun Chinois n’est prêt à abandonner cette idée, même lorsqu’il devient marxiste, chrétien ou bouddhiste. Le Chinois est relié à l’origine. Celui qui pratique le tai chi, par un ensemble de gestes, réactive en son corps les souffles vitaux qui le restituent, le relient dans le courant du souffle vital qui est en train d’animer l’Univers et, comme l’écrit Dante, de « mouvoir les astres ».

Le souffle vital, c’est la vie, donc la beauté ?

La vie, c’est le commencement de la beauté. La vie exige que chaque être vivant forme une unité organique qui soit capable de fonctionner et de croître, et même au besoin d’engendrer. Ça, c’est la vie. La vraie vie n’est pas cet autre indifférencié, anonyme ; la vie exige qu’il y ait une unité vivante et organique qui soit capable de fonctionner. Toute vie est unique. Il est aisé de constater qu’il n’y pas de grain de sable qui ressemble à un autre grain de sable, une feuille à une autre feuille, pas un arbre, un animal, et à plus forte raison pas un homme qui ressemble à un autre homme. Donc, cette unité vivante implique une unicité. C’est à cause de cette unicité que la vie est arrivée à ce stade de maturité qu’est chaque être humain. Il n’est pas juste de dire que l’ordre de la vie, c’est l’ordre de la mort ou de la matière. La vie exige unité et unicité. C’est comme ça que chaque vie devient une présence et, surtout s’agissant de l’être humain, une présence parmi d’autres présences et non pas une figure. C’est là que commence le langage, qu’on peut dire « je » et « tu », qu’on peut coller un nom à chacun. Dès qu’on parle de présence et non plus de figure, que chacun porte un nom et possède un visage, alors on peut parler de beauté. La vie veut que chaque être unique, conscient de sa présence, n’ait de cesse de tendre vers la plénitude de sa présence au monde. Chaque être, en tant qu’unité, devient unicité, unicité devient présence, présence devient désir de plénitude de la présence au monde : c’est le commencement de la beauté. Quand je dis : « la plénitude est une présence au monde », c’est comme une rose qui, du germe à la tige, n’a de cesse d’atteindre cette plénitude de sa présence au monde. C’est évident, une intentionnalité originelle est plantée en chacun de nous. Prenez le corps, s’il n’était qu’un instrument de jouissance, sans âme, il ne conduirait qu’à un corps pourri. Or, là où le divin et le temporel se retrouvent, c’est dans la beauté.

… qui est au centre de votre réflexion…

Oui. Voilà pourquoi il faut parler des différents degrés de la beauté. Il y a la beauté de la nature qui se donne là, et puis la beauté du corps. Celle du corps des animaux est extraordinaire. Mais bien sûr, le miracle des miracles, c’est le corps humain : l’homme, la femme. Pourquoi arriver à cette chose-là ? Mais dès qu’on arrive à l’homme, dans sa beauté entre déjà quelque chose d’autre : l’esprit. De la femme de la caverne jusqu’à Mona Lisa, il y a une évolution qui n’est pas que physiologique : c’est aussi une conquête de l’esprit parce que l’homme évoluant a pris conscience de la beauté, de cet élan vers la beauté. C’est cette conscience de la beauté qui ajoute à la beauté du corps. C’est la part de l’âme. Lorsqu’on parle de Mona Lisa, on ne parle pas que d’un ensemble de traits : il y a le regard et le sourire qui sont la part la plus profonde de Mona Lisa. Ça, c’est déjà la conquête de l’esprit. La vraie beauté est un corps habité par une âme. La beauté cherche à communier avec une autre beauté. C’est l’amour. La beauté appelle la beauté. Mais il y a une autre beauté, proprement humaine, que j’appelle spirituelle. L’homme est un être de souffrance, conscient de cet élan vers la beauté, mais avec une pleine conscience de sa condition tragique de mortel et de la confrontation avec le Mal. Par l’élévation spirituelle, certains êtres gardent, au cœur de l’adversité ou de la persécution, noblesse d’âme et dignité. Certains autres, toujours grâce à cette élévation spirituelle, vont encore plus loin, transcendent les épreuves d’une souffrance extrême et communient avec toute la souffrance du monde. Ces êtres-là rayonnent d’une lumière étrange, une transfiguration propre à l’humain et qui révèle en même temps sa dimension surnaturelle – comme une lumière jaillie de la nuit, capable d’illuminer toutes les étoiles. Cette lumière proprement spirituelle est faite de compassion et d’une sorte de joie qui vient d’une liberté intérieure conquise. Nous touchons là au degré suprême de la beauté. Donc, il y a la beauté du corps, la beauté du corps habité par l’esprit et par l’âme, et, au-delà, la beauté spirituelle. La réflexion, en distinguant l’essence de la beauté et l’usage dévoyé qu’on pourrait en faire, n’est pas simplement un luxe : elle constitue, à mes yeux, un problème essentiel qui justifie tout, et qui est au centre du centre de toute création.[/access]

Sarkozy : de la défaite considérée comme l’un des beaux-arts

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Quelle qu’ait été la stratégie retenue, la réélection en 2012 d’un président-candidat condamné à recycler ses promesses non tenues de 2007 tout en étant dans une totale impuissance à expliquer pourquoi il ne les avait pas tenues, aurait relevé du miracle. La défaite de Nicolas Sarkozy n’était sans doute pas évitable, et la droite peut s’estimer heureuse que la stratégie soufflée à son prétendant par Patrick Buisson, qui l’a contrainte à réassumer une partie de ses valeurs, lui ait évité l’humiliante déculottée à laquelle elle paraissait promise depuis des mois et des mois.
Mais enfin, même si Nicolas Sarkozy était à peu près le seul à croire une victoire possible, il a bien fallu se battre jusqu’au bout, et tenter de mettre toutes les chances – c’est-à-dire toutes les voix – de son côté. Le président avait besoin des électeurs du Front National pour être réélu, il fallait bien leur donner du grain à moudre.

Mais il est permis de penser qu’il a choisi la pire façon pour le faire : en reprenant avec insistance des “éléments de langage” qui parlent à l’électeur frontiste, le candidat de l’UMP a effrayé une bonne partie de l’électorat centriste qui s’est reporté massivement sur François Hollande. Cette fuite-là n’était sans doute pas évitable ; mais le problème est qu’elle a été compensée par un gain insuffisant : car en s’en tenant, vis-à-vis des frontistes, aux éléments de langage, Nicolas Sarkozy s’est condamné à ne convaincre qu’une insuffisante partie de cet électorat stratégique, qui a appris depuis longtemps à ne pas prendre ce que lui dit la droite classique pour argent comptant.
Est-il en effet tenable et raisonnable de prétendre reconquérir un électorat qui considère que vous l’avez trahi en le berçant de bonnes paroles, tout en affirmant qu’on ne reprendra rien du programme auquel cet électorat a donné sa préférence au premier tour, et qu’on ne parlera en aucune circonstance avec les représentants du parti auquel il a donné ses voix ? Est-il tenable et raisonnable de prétendre “entendre” et respecter ce qu’ont voulu dire ces électeurs, tout en suggérant qu’ils ne savent pas ce qu’ils font, puisqu’ils ont donné leur voix à des gens infréquentables, qui prônent un programme impossible ?

Comment, enfin, séduire un électorat en répétant sur tous les tons qu’il s’est enfermé dans un “vote de protestation” quand ledit électorat est bien placé, lui, pour savoir qu’il a émis un vote de conviction – une adhésion à une vision de la France et de la politique dont il a le sentiment, à tort ou à raison, qu’elle n’est plus défendue ailleurs ? Patrick Buisson le dit bien, dans le Point du 10 mai : « Le vote pour Marine Le Pen n’est pas un vote de protestation, c’est un vote d’adhésion aux idées du FN. Les 6,5 millions de gens qui ont voté pour elle expriment leur attachement à un mode de vie et leur refus de la mondialisation. » Cette demande d’une France souveraine et maîtresse chez elle, protectrice, fière de son histoire et de son identité, et gouvernée par autre chose que la logique des marchés, elle est pour une large part identique à celle des électeurs de l’UMP : seule diffère la confiance que l’on place dans les uns ou en les autres pour la satisfaire.

Ce n’est pas pour rien que 64 % des électeurs de l’UMP, selon un sondage Opinionway publié entre les deux tours, sont favorables à une alliance avec le FN : c’est qu’ils savent bien, eux, qu’ils en partagent l’essentiel des objectifs et des préoccupations ; tandis que les rares cadres du parti qui osent évoquer timidement de prendre langue avec le FN, qu’ils soient ministre comme Gérard Longuet ou député comme Jean-Paul Garraud, sont immédiatement désavoués et contraints de revenir sur leurs propos. L’UMP se trouve ainsi dans la situation inédite, non seulement d’être contrainte de draguer des électeurs dont elle continue à vilipender les choix, mais aussi d’être en contradiction flagrante avec son propre électorat. Si elle veut survivre, il faudra bien qu’elle se décide à sortir de cette double ambiguïté.

*Photo : UMP

Libéraux qui rient, Conservateurs qui pleurent

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Dans son commentaire des élections allemandes, Daoud Boughezala va un peu vite en besogne à mon goût. Cuisant échec pour Merkel d’accord, mais pas pour toute sa coalition. A écouter les électeurs en Rhénanie-Palatinat de plus près, on entend des cris de joie chez les alliés libéraux de la Kanzlerin. Le Parti Libéral Démocrate allemand (FDP) fait en effet un bond de 28% dans les urnes. Le système électoral byzantin amplifie sa victoire en lui donnant 40% de sièges en plus, 22 élus au total.

Notons que ces Libéraux sont dans le tiercé des gagnants de cette élection, avec le SPD et le Parti Pirate : tous les autres perdent des voix, y compris les Verts.

D’abord une précision sur le Parti Pirate. « Libéral-libertaire » et « inconséquent » ? Les épithètes choisis par L’Humanité prouvent que certains phénomènes politiques passent sous le radar des observateurs français. Comble de l’obsolescence des logiciels idéologiques, d’autres n’hésitent pas à les rattacher à l’extrême gauche ! Or la contestation du principe de la propriété intellectuelle, coeur de leur programme, est un point de discussion très familier pour les libéraux français, et largement répandu chez les partisans de Ron Paul dans la primaire républicaine américaine. Comme quoi, on n’a jamais fini de couper les têtes de l’hydre libérale.

Remettons les choses en perspective. Depuis son score historique au Bundestag en 2009 (15% des voix), le FDP n’a cessé de décliner dans les sondages et dans les urnes, lesté par l’impopularité de son président, l’actuel ministre des affaires étrangères Guido Westerwelle. L’élection en 2011 d’un nouveau président, le ministre de l’économie et vice-chancelier Philipp Rösler marque l’arrivée d’une équipe renouvelée et plus jeune. Avec le résultat de dimanche dernier, et un score meilleur que prévu la semaine précédente dans le Schleswig-Holstein, on peut sérieusement douter qu’un quelconque « effet Hollande » ait traversé le Rhin.

L’opinion allemande juge sévèrement la politique accommodante de Merkel vis-à-vis du « Club Med » de la zone euro. C’est donc tout naturellement vers un parti attaché à une monnaie saine et à un Etat limité que les électeurs de la CDU se tournent. Les analyses détaillées du scrutin de dimanche dernier confirment cette tendance. Si les alliés libéraux de Merkel reprennent de l’assurance, il y a fort à parier que François Hollande aura du mal à réussir sa danse des sept voiles devant la chancelière.

Hollande ne mérite pas l’investiture

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On les avait pourtant prévenus, ces veaux d’électeurs. Pour commencer, François Hollande a été élu avec une majorité ridicule, à peine un gros million de voix d’avance. Il faudra d’ailleurs songer à se débarrasser un de ces jours de l’Outre-Mer. Ces îles où personne ne fout rien, où tout le monde vit avec un RSA, où des milliers de fonctionnaires nationaux, territoriaux, municipaux nous coûtent les yeux de la tête et nous ne rapportent rien et se permettent en plus de voter massivement à gauche.

Cette courte victoire, si le président Hollande avait été un peu sport, il l’aurait concédée à son adversaire, Nicolas Sarkozy dont la fausse défaite est en fait un vrai triomphe. Tout le monde sait que le sortant a réussi une formidable remontée et que ce n’était qu’une question de calendrier (encore une ou deux petites semaines de campagne) pour qu’il double sur le fil l’usurpateur François Hollande.

C’est donc la conception sectaire du socialiste qui l’a empêché dans son premier discours du Tulle, le soir du 6 mai, d’accomplir ce qui aurait été un vrai geste d’homme d’Etat, qui l’aurait fait entrer dans l’histoire en annonçant son retrait de la vie politique puisque son coup de chance privait le peuple invisible de son candidat naturel, Nicolas Sarkozy.

Ensuite, les bourdes indignes se sont enchainées. Plutôt que de rentrer à Paris dans un convoi de Scénic, ou pourquoi pas à pied, ce qui aurait été un symbole fort de sa « normalité » pour arriver à Paris vers cinq heures ou six heures du matin, il s’est cyniquement dirigé vers l’aéroport de Brive-Dordogne où l’attendait une véritable armada de Falcon (au moins trois d’après Jean-François Copé qui est un garçon sérieux et de bonne foi, c’est bien connu.)

Evidemment, ce n’est pas tout. A peine arrivé à Paris, il s’est rendu place de la Bastille et n’a pas hésité à remercier le peuple de France, ce qui ne manque pas d’air, puisque la place était remplie d’allogènes à drapeaux, comme autant de prodromes de la guerre ethnique qu’il se fera un plaisir d’entretenir pour mener sa politique, digne héritière de l’Anti-France. Ce n’est pas difficile, on n’avait pas vu ça depuis l’élection de Chirac en 2002 où, au moins, face à la marée de drapeaux tunisiens, algériens, palestiniens, la première dame de France, Bernadette Chirac, avait eu sa tête des mauvais jours alors que son mari, comme d’habitude, faisait semblant de ne rien voir. Mais Chirac n’a-t-il pas appelé à voter Hollande ? Tout se tient, on vous dit…

Comme il a du être soulagé, en revanche, François Hollande, devant cette foule de la Bastille après celle de Tulle qui ne brandissait, elle, que des drapeaux tricolores et devant une cathédrale. C’est qu’on aurait pu le prendre pour le président d’une France repliée, rurale, presque gaulliste et si peu ouvert au vent du grand large européen. Et il faut tout de même parler du statut conjugal de François Hollande. Une concubine à l’Elysée. Sarkozy n’était que divorcé. Il fera comment Hollande, quand il sera invité par le Pape et qu’il sera toujours à la colle avec une journaliste de la presse people ? Il ira seul comme Sarkozy, en se faisant accompagner de personnalités incontestables comme Bigard ? Mais trouvera-t-il l’esprit et la finesse d’un Bigard dans son propre camp empli de faux humoristes pavloviens tout à coup privé de leur os sarkoziste ?

Mais le cauchemar ne s’arrête pas là : l’arrivée de François Hollande semble par ricochet, sérieusement ébranler la politique de rigueur et d’austérité germano-bruxelloise qui commençait tout juste à montrer ses résultats heureux sur le continent. Dans ce domaine, le bilan de François Hollande est proprement terrifiant : il a réussi, alors qu’il n’est même pas officiellement en fonction, à faire revenir les Indignés sur la Puerta del Sol et dans toute l’Espagne, il vient de rendre la Grèce définitivement ingouvernable en mettant en tête de la gauche Syriza, un genre de Front de Gauche hellène et last but not the least il a provoqué une lourde défaite du parti d’Angela Merkel dans le land de Rhénanie-Nord-Westphalie qui perd onze points et connaît son score le plus bas depuis la guerre.

Point de détail, sans doute, mais qui ne manquera pas d’alerter les partisans du bon goût en matière d’art qui firent florès sous le précédent quinquennat, la première exposition que visita François Hollande fut une exposition Buren. Si, si celui qui par ses odieuses colonnes a défiguré le Palais Royal. Avec raison, Guy Debord voyait en Buren, la plus sure expression « d’un néo dadaïsme d’Etat. »

Et on sait de Dada à Ubu, il n’y a qu’un pas. Et dire que son investiture n’a même pas eu lieu…

J’y suis ou j’y suis pas ?

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Ils ont passé un très très très mauvais week-end. Voire même les pires dix jours de leur vie. Pas les futurs battus de la droite aux législatives après l’échec de Sarkozy à la présidentielle. Non, ce sont bien sûr les prétendants socialistes à un futur gouvernement qui ont mal dormi.

Car figurez-vous que rien, mais alors rien de rien, n’a filtré du QG du changement puis de la transition qui puisse rassurer les uns, ou vraiment mettre en colère les autres.
François Hollande n’a rien laissé filtrer de ses intentions : qui premier ministre, qui aux affaires sociales, ou quelles femmes jeunes dans le gouvernement, on s’agite, on fait des paris, mais rien de bien concret jusqu’ici. Et en vérité, on peut aussi bien s’attendre à des surprises, genre société civile qui déboule à des postes importants, que miser sur un casting très synthèse de sortie de congrès du Parti socialiste.

On a vu monter des personnalités pendant la campagne, bien souvent en suivant leur propre plan médias. Ainsi comme Hollande a promis la parité, certaines jeunes femmes, sont devenues incontournables, mais uniquement par auto attribution.
Ce qui fait d’ailleurs dire à bon nombre d’hommes blancs, hétéros, de 50 ans qu’il ne faut pas rêver « jamais on ne sera au gouvernement. » Sauf, sauf si on a éventuellement fait un bon score à la primaire (entre ici Manuel Valls, entre ici Arnaud Montebourg), ou qu’on s’occupe d’un secteur dont personne ne veut comme les syndicats de profs ou la FCPE (bravo Vincent Peillon). Sinon, passe ton chemin.

Depuis une semaine, à gauche on refait ses calculs, on regarde le nombre de communiqués balancés en une année de campagne, on se demande si on en a assez fait, si la non-première-dame vous a à la bonne. D’ailleurs, ce qui vaut pour les ministres et secrétaires d’Etat est aussi valable pour tous ceux qui se voient dans les cabinets ministériels, les postes moins exposés, les entreprises publiques ou les postes en vue dans l’audiovisuel. La société de cour c’est maintenant.

Ce soir, lundi, dernière chance de se montrer sur la photo au conseil national du PS, tout sourire. Et surtout, il faut laisser son portable allumé toute la nuit, la soirée et demain. Des fois que le téléphone sonne annonçant LA bonne nouvelle. Sinon, il sera toujours temps de dégommer les camarades en douce, en espérant un second tour de nominations en juin après les législatives. Ou plus tard. Quand on a été éloigné du pouvoir pendant plus de 10 ans et que toute son expérience des ministères tient à ce qu’on en a lu dans les journaux ou les mémoires des anciens, on peut bien patienter encore quelques heures près de son iPhone…

*Photo : Parti socialiste

Le chaos syrien s’invite au Liban

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A intervalles réguliers, Damas se rappelle au bon souvenir de Beyrouth. Depuis la mort de Rafic Hariri en 2005, le champ politique libanais se scinde en deux camps antagoniques structurés autour du rapport à la Syrie : la coalition « antisyrienne » du 14 mars (constituée autour de Saad Hariri et ses alliés chrétiens : Forces Libanaises de Samir Geagea, Phalanges de la famille Gemayel, etc.) s’oppose au groupe « pro-syrien » du 8 mars (bâti autour de l’axe christiano-chiite Hezbollah-Courant Patriotique Libre de Michel Aoun, élargi au Baath libanais et au Parti Social-Nationaliste Syrien). Et les multiples revirements du très velléitaire chef druze Walid Joumblatt (Parti Socialiste Progressiste) confirment cette bipolarisation en défaisant régulièrement des gouvernements qui additionnent les intérêts claniques. Le temps où les cabinets ministériels se formaient dans les ambassades n’est pas si loin : dans chaque camp, les ingérences étrangères vont bon train, le 14 mars bénéficiant de l’appui « occidental » et du soutien de l’Arabie Saoudite, très liée à la famille Hariri tandis que le 8 mars s’appuie sur le patronage de la Syrie et de l’Iran.

Mais depuis mai 2008 et l’éphémère « conquête » de Beyrouth-Est par le Hezbollah, à la moindre escarmouche interconfessionnelle, l’ensemble des forces politiques craint la résurgence de la guerre civile qui a ensanglanté le pays quinze ans durant. Aussi, les différentes parties en présence manient à la fois des slogans belliqueux et une rhétorique artificielle de l’apaisement, se disant « unitaires pour deux » pour conjurer le spectre de la discorde interconfessionnelle.

Fondamentalement, au-delà des rivalités de personnes, de clans, d’alliances et d’intérêts, qui ne sont pas à sous-estimer, 14 mars et 8 mars défendent deux visions opposées de la nation. Pour le libéral Saad Hariri, le « pragmatisme » mercantiliste est de mise. Il s’agit avant tout de reconstruire une économie prospère sur les décombres de l’ancienne « Suisse du monde arabe » tout en assurant la sécurité des deux frontières sensibles (avec la Syrie et Israël). La paix par le doux commerce et le doux commerce par la paix : voilà qui correspond assez bien aux vœux des grandes institutions internationales. En face, l’alliance du général Aoun avec le Hezbollah ne se cantonne pas à la claire désignation d’un ennemi (Israël) comme ciment de l’unité nationale. Plus profondément, Aoun, qui se réclame un peu abusivement de l’homme du 18 juin, a toujours prôné le dépassement du confessionnalisme au nom d’une haute vision de l’intérêt national. Celui qui organisait des régiments mixtes islamo-chrétiens lorsqu’il commandait l’état-major de l’armée, a scellé une « entente » avec le parti de Dieu chiite pour bâtir une nation arabe fière et indépendante. L’idée d’une nation en armes se rapproche de la Syrie baathiste dont l’unité réside sur deux pôles infrangibles : l’arabité et l’opposition à Israël.

C’est dans ce contexte qu’il faut appréhender les violents affrontements de Tripoli, au nord du Liban. Sans sombrer dans l’essentialisme, on peut néanmoins calquer un schéma politique sur les échauffourées qui opposent régulièrement deux communautés tripolitaines : sunnites et alaouites[1. Concentrés dans le Jebel Mohsen]. Côté face, les premiers affirment leur allégeance à la famille Hariri mais côté face, une frange non négligeable d’entre eux manifeste sa solidarité avec des groupes terroristes jihadistes qui officient des deux côtés de la frontière. D’après le quotidien An-Nahar, les émeutes qui ont fait trois mots à Tripoli font suite à l’arrestation d’un jeune jihadiste. Sous l’étendard noir des salafistes, des groupes sunnites ont bloqué plusieurs routes et essayé d’attaquer le siège local du Parti Social-Nationaliste Syrien (PSNS) pour protester contre l’inculpation d’un des leurs.

Et les tensions ne s’arrêtent pas là. Au sein même du gouvernement, le ministre sunnite des Finances Mohamed Safadi, issu du Bloc Tripolitain, dénonce carrément un « leurre » des services de sécurité, voyant dans l’arrestation du jeune homme une manœuvre dilatoire de l’appareil d’Etat en direction de son ancien parrain syrien. En appelant à la libération immédiate du suspect, il fragilise un gouvernement miné par les divisions à force de ménager la chèvre et le chou. Depuis le déclenchement de la révolte syrienne, le cabinet Mikati – à dominante prosyrienne- multiplie en effet les gestes contradictoires pour ne pas s’aliéner l’ancien allié syrien tout en ménageant les susceptibilités occidentales.

Ainsi, il y a deux semaines, l’arraisonnement d’un navire transportant des armes destinées aux rebelles syriens, n’a fait qu’accroître les débats quant à la politique à suivre vis-à-vis de Damas. Il semblerait que les appels à la neutralité cachent mal l’érosion des institutions nationales, à commencer par le président de consensus Michel Sleiman lassé des querelles politiciennes nourries par les attaques incessantes de Michel Aoun contre sa personne. Les événements de Tripoli révèlent aussi les dissensions entre des services de sécurité sans doute infiltrés par des agents syriens et des forces armées en quête d’un impossible intérêt national.

Hélas, l’éclatement larvé de la Syrie actuelle contamine chaque jour un peu plus un Liban déjà affaibli par les différends interconfessionnels. Dans la ville frontière de Zeita, où la contrebande d’armes bat son plein, un groupe syrien anti-Assad aurait récemment enlevé cinq citoyens Libanais qui s’opposaient à leurs agissements. En guise de rétorsion, les familles libanaises ont capturé une quinzaine de leurs voisins syriens, mettant un peu plus d’huile sur le feu de cette vendetta transfrontalière.

Avec des élections législatives l’an prochain à Beyrouth, on peut raisonnablement craindre la déflagration de la mosaïque religieuse qui unit Syrie et Liban. Sans jouer les Cassandre, comment ignorer que le vieux rêve d’une Grande Syrie cède progressivement la place au cauchemar balkanisé d’un immense Liban régional ?

Allemagne : gauche qui rit, gauche qui pleure

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L’effet François Hollande souffle déjà sur l’Allemagne. Hier, les partisans d’Angela Merkel on essuyé un cuisant échec dans l’élection du Parlement de Rhénanie du Nord-Westphalie, où ils atteignent péniblement les 26% des votants et cèdent la gestion du Land à la gauche rouge-verte. Le SPD obtient en effet 39% des suffrages qui, joints aux 12% des Verts (oui, oui, chère Eva, j’ai bien dit 12% !), permettent de former une nouvelle majorité locale. En France, tout particulièrement à la gauche de la gauche, où l’on ne craint pas le bras de fer avec l’Allemagne bismarc…, pardon merkelienne, on salue à bon droit cette débâcle en rase campagne des conservateurs de la CDU.

Bizarrement, chez nos amis du Front de gauche, on entend moins de commentaires sur le score de leur parti jumeau d’outre-Rhin, Die Linke, pourtant régulièrement invité aux grands meetings nationaux de Jean-Luc Mélenchon. En Rhénanie-Westphalie, l’alternance à gauche ne sent pas bon pour les troupes d’Oskar Lafontaine qui se sont effondrées à 2.2% (contre 5,6% lors du scrutin précédent). Après leur déroute du 6 mai dans le Schleswig-Holstein, les voici donc nouveau en dessous du seuil qualificatif de 5% nécessaire pour disposer d’une représentation parlementaire.

D’aucuns évoquent la responsabilité des conflits de personnes, les querelles intestines qui condamneraient Die Linke à l’anonymat électoral, loin des 11% réalisés aux dernières élections nationales. En bon samaritain, L’Humanité explore une piste intéressante : la concurrence du Parti Pirate, au populisme libéral-libertaire inconséquent, aurait tari la source à laquelle s’approvisionnait le parti de gauche radicale.

Une chose est sûre : ceux qui espèrent une franche inflexion de la politique commerciale teutonne l’an prochain, à la faveur d’un changement de chancelier, devront davantage compter sur les engagements réformateurs du chef du SPD Sigmar Gabriel que sur la surenchère incantatoire des correspondants français d’Oskar Lafontaine.

Quand l’Autre est un Je

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Avec son Petit traité de la bêtise contemporaine, Marilia Amorim poursuit la critique linguistique du postmodernisme esquissée dans ses ouvrages précédents. Cette disciple de Bakhtine mêle l’humour à la rigueur universitaire pour nous convier à une balade à travers la ville où l’on dit « je » à notre place à chaque coin de rue. Dans les notices pharmaceutiques, dans le métro, au supermarché ou sur Internet, elle découvre et médite l’angoissante omniprésence de la « forme énonciative fusionnelle » qui réduit systématiquement en bouillie la distance entre le locuteur et le destinataire du discours.[access capability= »lire_inedits »] Cette lèpre linguistique, dont nombre de nos contemporains semblent s’accommoder sans démangeaisons, relève à ses yeux d’une pseudo-démocratisation et d’une infantilisation.

Marilia Amorim voit dans cet effondrement de la triangulation symbolique, dans cet affaissement du je-tu-il qui est le propre de la parole humaine, une tendance « totalitaire non autoritaire » et une violence postmoderne qui touche en nous au plus intime. Dans l’autobus du langage, publicitaires et « communicants » de l’espace réputé jadis public viennent en somme s’asseoir l’un après l’autre à notre place comme si elle était vide, nous écrasant tout en sifflotant avec la dernière impudence. Et nous devrions ne pas émettre la moindre protestation contre cette pyramide humaine qui broie nos cuisses et nos genoux ?

Marilia Amorim explore ensuite, rebroussant méthodiquement les poils de la bête postmoderne, le lien fondamental entre parole et mémoire, parole et culture. La vocation de la parole n’est pas la transmission de prétendues « informations » – la personne humaine n’est ni une abeille ni une chaîne d’information en continu – mais celle du substrat culturel véhiculé par la langue elle-même à travers la différence des générations. Raconter des histoires, réelles ou imaginaires, constitue la spécificité absolue qui distingue le langage humain de toutes les formes de communication animale, aussi méritoires soient-elles.

Marilia Amorim définit avec justesse la postmodernité comme une conspiration contre la parole et la liberté humaines, qui procède en son fond d’une haine hurlante et inconsciente du corps et de la voix humaine.[/access]

Marilia Amorim, Petit traité de la bêtise contemporaine, suivi de Comment (re)devenir intelligent, ed. Erès, collection Humus Philo.

Hollande à la Bastille : Bannière de voir…

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Et si tout le monde s’était mépris sur le sens de la présence de drapeaux étrangers, la plupart maghrébins, sur la place de la Bastille, le soir du 6 mai ?

Pour la gauche victorieuse il ne s’agit là que de la sympathique expression de la joie forcément spontanée des Français « issus de la diversité » de voir le candidat de leur cœur accéder à l’Elysée. Pour la droite, au contraire, on reconnaît bien dans cette disparition relative de l’oriflamme tricolore le coupable abandon, par le PS et ses alliés de l’emblème de la nation française, au profit des signes distinctifs d’une classe sociale et de ses organisations (drapeaux rouges), ou d’une appartenance communautaire.

Personne, en revanche n’a souligné le fait que ces drapeaux « étrangers » étaient déployés à côté de bannières occitanes et bretonnes.. Et que, par conséquent, ceux qui les brandissaient ne verraient aucun inconvénient, bien au contraire, à ce que l’Algérie, la Tunisie et même le Sénégal retrouvent leur place au sein d’une République grande et universelle. Ce n’est donc nullement le signe d’une montée en puissance du communautarisme. La preuve, on n’a signalé aucun drapeau israélien présent lors de cette émouvante manifestation.

First Lady, non merci

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Premières images du président élu, et premiers énervements : François Hollande, devant la cathédrale de Tulle puis, quelques heures plus tard à la Bastille, salue le peuple qui l’acclame avec sa compagne. Mais qu’est ce qu’elle fiche là ? Le mardi précédent, le Président Sarkozy prononce un discours extrêmement bien ciselé devant ses partisans en liesse au Trocadéro. Il chante ensuite l’hymne national avec les dizaines de milliers de Français réunis. Moment réussi. Et patatras ! Il revient au micro spécialement pour… remercier Carla.

Vous imaginez le Général de Gaulle remercier Yvonne après la Marseillaise ? Vous imaginez Danielle Mitterrand prendre autant de place que Valérie Trierweiler dans les premiers moments qui ont suivi le 10 mai 1981 à 20h00 ? A l’heure de la victoire du président « normal », on peut légitimement se demander si cette continuité entre Nicolas Sarkozy et François Hollande se situe ou non dans la norme. Et on se prend à regretter que la fameuse anaphore du 2 mai dernier n’ait pas eu une composante de plus : » Moi, président de la République, je n’exposerai pas les miens, je n’exhiberai pas mes amours, et ma compagne restera à sa place. » J’ai bien vérifié : sur les bulletins de vote, la semaine dernière, n’étaient pas inscrits sur l’un, Nicolas Sarkozy-Carla Bruni, et sur l’autre, François Hollande-Valérie Trierweiler. Nous n’avons pas voté pour un couple.

Bien entendu, chaque homme -ou femme- d’Etat a le droit d’être conseillé par ses proches et il peut même être influencé par celle ou celui qui partage sa vie. Mais lorsqu’il ferme la porte de ses appartements privés, je ne veux pas savoir qui l’a conseillé ou influencé. Ayant pris la décision, il est seul responsable. Ce goût pour la « transparence », cette impudeur si étrangère à notre tradition française, nous vient, dit-on, d’outre-Atlantique. C’est des Etats-Unis que nous vient cette expression détestable : « First Lady », traduite chez nous en « Première Dame de France ». Il faudra un jour expliquer pourquoi on répète à l’envi cette expression sans aucun sens. On s’en fout de Trierweiler, de Bruni, de Cécilia qui-ne-vote-pas-pour-son-mari, de Bernie. Qu’on se rassure, je ne souhaite pas la mort de Point de vue, de Gala et de Voici. Je ne veux pas plus de mal à la presse anglo-saxonne qui perpétue une tradition conforme aux pays où elle publie. Mais que toutes les demi-heures, les chaînes d’info continue françaises dissertent sur la volonté de la compagne de François Hollande de ne point avoir l’air d’une potiche, du fait qu’elle ait joué le rôle de videur au QG de transition[1. Julien Dray en aurait fait les frais.], c’est trop ! Comme étaient de trop les « mon mari est formidable » de Carla après chaque meeting.

Que François Hollande y prenne garde. Le fameux « Carla et moi, c’est du sérieux » a davantage pesé dans l’antisarkozysme que les histoires d’enveloppes chez madame Bettencourt, n’en déplaise à Edwy Plenel. Les Français ne veulent pas à leur tête un ado boutonneux qui nous cause de sa dernière conquête. Pendant cinq ans, celui qui s’imaginait en Kennedy français et qui l’avait mis en scène, reproduisant à Envoyé spécial la scène de JFK et John-John jouant sous le bureau, nous en a ajouté des louches jusqu’à l’écoeurement. La séparation déchirante, l’idylle racontée maintes fois par Séguéla sur tous les plateaux et studios parisiens, Disneyland, la Jordanie, le mariage, la révérence à la Reine d’Angleterre, la chérie qui lui éponge le front. J’en oublie ? Ah oui, on nous a même servi son périnée au repas du soir lorsque sa masseuse personnelle expliquait combien il lui importait de muscler cette zone intime présidentielle.

François Hollande doit donc comprendre, avant qu’il ne soit trop tard, que les Français ont besoin de souffler un peu. Que Valérie Trierweiler doit être discrète. Pour son bien à elle[2. Cela lui évitera les surnoms animaliers donnés par des députés indélicats.], son bien à lui, et notre tranquillité à tous. Et parce que, il l’a promis, le changement, c’est maintenant !

« Le divin et le temporel se retrouvent dans la beauté »

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Membre de l’Académie française depuis 2002, François Cheng aime à dire qu’il ne sent aucune contradiction entre sa culture chinoise et la culture française. Prix Femina 1998 pour Le Dit de Tianyi, poète, romancier, essayiste, mais aussi calligraphe, il est intimement persuadé que la mission de l’homme sur Terre est de donner un sens à la Création et à lui-même. Dans son dernier livre, Quand reviennent les âmes errantes, qui vient de paraître aux éditions Albin Michel, il signe, dans une forme originale, un chant épique à la gloire de l’âme, lieu privilégié où se croisent inspiration romanesque et souffle poétique. Son sujet ? Dans la Chine du IIIe siècle av. J.-C., deux hommes, l’un musicien sublime, l’autre guerrier valeureux, entretiennent, par-delà la mort, avec une même femme qu’ils aiment d’un amour égal, un dialogue fait de pureté et de générosité. Car les âmes errantes des morts ne cessent jamais leur dialogue avec les vivants…[access capability= »lire_inedits »]

Gérard de Cortanze. La mission de l’homme sur la Terre est-elle de donner un sens à la Création et à lui-même ?

François Cheng. Je suis convaincu que l’existence du langage humain dépasse l’idée d’un instrument ou d’un jouet que nous nous serions fabriqué. Nous avons créé le langage pour tenter d’explorer le mystère de l’Univers, et en même temps, c’est à travers cette langue que le mystère de l’Univers nous est révélé. Voilà pourquoi je pense que la poésie peut atteindre le mystère de notre désir et de notre destin, elle qui a poussé le mystère du langage à son point extrême. En sorte que beaucoup de choses dites par nous de manière consciente, mais aussi beaucoup d’autres, nous sont révélées par le langage, auxquelles nous n’avions pas pensé. Grâce à ma réflexion sur le langage et avec l’aide de certains autres philosophes et poètes, je peux toucher du doigt cet aspect mystique du langage. Il y a dans la poésie ce côté elliptique qui permet à l’indicible d’advenir. L’indicible, qui nous est révélé par le langage, advient quand on a essayé de dire jusqu’à un certain degré de tension. Nous sommes des êtres de langage, et grâce à cela nous dialoguons et nous recréons. Un scientifique initie au fonctionnement, il observe. À sa mort, il dit : « J’ai compris comment ça fonctionne », mais il n’a pas forcément vécu. Notre propos est de vivre, et de connaître le mystère de ce qu’implique la vie. Voilà pourquoi je place notre destin au sein de la Création qui est mue par une intentionnalité. Je suis convaincu de cela, qu’on croie au Créateur ou non – ça n’a pas d’importance. Ce qui est donné là implique quelque chose de l’irrésistible. Une rose qui pousse, vous ne pouvez pas l’en empêcher, elle sait exactement où elle va : jusqu’à sa plénitude. C’est ça que j’appelle l’intentionnalité, et qui ne relève pas d’une intention affichée. Un arbre ne peut pas ne pas pousser jusqu’à sa plénitude. Il est cette chose posée là depuis le début.

La Chine a-t-elle à apprendre du dualisme ?

La Chine doit apprendre du dualisme occidental. C’est d’ailleurs ce qu’elle fait aujourd’hui en formant des scientifiques et des technocrates. Cela ne veut pas dire que la pensée chinoise n’a pas eu l’intuition du 2. La Chine a aussi développé une maîtrise technique au cours de son histoire. La pensée chinoise est dominée par deux courants : le taoïsme et le confucianisme. Le bouddhisme vient après. En Chine, ces trois courants de pensée coexistent, et sont officiellement reconnus depuis l’époque des Tang, au VIIIe siècle. Le taoïsme est une pensée cosmologique qui insère l’homme dans l’univers vivant, et recherche cette communion totale entre l’homme, l’univers vivant et le cosmos. Le taoïsme a connu l’idée de la liberté puisqu’il recherche cette communion totale entre l’homme et l’univers vivant, sans contrainte, sans réserve. Mais l’Occident a acquis une liberté effective alors que, dans le taoïsme, elle reste un idéal. Le confucianisme est une pensée essentielle éthique, c’est-à-dire de l’homme en société. Voilà une pensée très élevée, qui est née au VIe siècle avant notre ère et qui a fixé l’idéal de l’humain à une exigence extrême de probité, de mansuétude, d’honnêteté et de confiance. À l’époque de Confucius, la société était très hiérarchisée. Lorsque celle-ci s’est figée, le système impérial a utilisé cette pensée éthique, fruit de la réflexion d’un homme libre, pour défendre un système hiérarchique étouffant. Confucius avait dégagé cinq types de relations : entre parents et enfants, frères et sœurs, souverain et sujet, maître et disciple, et entre amis. Il s’agit d’un bel idéal : celui de la distance juste, équitable, responsable. Les enfants doivent obéissance aux parents mais les parents se doivent aux enfants. Le souverain est responsable devant les sujets, et ceux-ci ont des devoirs envers lui. Des abus sont vite arrivés, parce que le système élaboré par Confucius comporte un défaut : il fait confiance à la nature humaine, affirmant qu’elle est fondamentalement bonne, donc perfectible. Confucius, qui a le sens du bien et du mal, compte sur la bonté humaine pour que la distinction entre l’un et l’autre soit respectée.

Il ne peut donc dévisager le mal absolu, c’est cela ?

En Occident, dès la tragédie grecque, on a dévisagé certains maux qui rongent l’âme humaine. Par la suite, la tradition judéo-chrétienne a, elle aussi, dévisagé le mal, sans parler de la figure du Christ qui a assumé le mal jusqu’à son degré extrême : sur le plan de la conquête de la matière, de l’affirmation du sujet, de l’éthique. La société chinoise, qui a récupéré cette pensée, a toujours vécu dans une sorte de compromis. Le confucianisme, qui est aussi une pensée ternaire, puisque l’homme y est mis en rapport avec la Terre, et que la qualité de leur dialogue est garantie par le Ciel, n’a pas pu atteindre la vraie harmonie : dans son système social, le sujet n’est pas protégé. Ayant fait confiance à la nature humaine, et comptant sur des souverains éclairés, Confucius rêve de la bonne marche de la société : or il y a très peu de souverains éclairés ; quant à la nature humaine… N’ayant pas développé la notion de droit qui protège le sujet, tout le système politique et social de la Chine est fondé sur des abus de pouvoir, donc des arbitraires, des répressions, des cruautés, des obscurantismes qui se maintiennent d’âge en âge.

Même si le taoïsme n’a pas aidé à régler les problèmes de l’homme en société, son intuition, fondée sur cet idéal de la communion totale, reste une belle intuition ?

Cette part, incarnée en premier lieu par le taoïsme, cette pensée fondée sur l’idée du souffle-esprit, un Chinois ne l’abandonne jamais. Pour la pensée taoïste, l’Univers, dès l’origine, est animé par un souffle qui est devenu esprit. À partir de cette idée du souffle-esprit, les penseurs taoïstes ont avancé une conception unitaire et organique de l’univers vivant où tout se relie et se tient. Pourquoi unitaire ? Parce que c’est le souffle qui est à la base de tout ce qui incarne cette unité originelle. Pourquoi organique ? Parce que ce même souffle continue à animer cet univers, chaque entité vivante de cet univers, en les reliant en un gigantesque réseau de vie en marche qu’on appelle le Tao, c’est-à-dire la Voie. Dans cette pensée ternaire, ce souffle-esprit anime toutes les entités vivantes sous la forme de trois types de souffle : le yin, le yang, le vide médian, le yang incarnant le principe actif et le yin le principe réceptif. Ces deux aspects sont nécessaires. Toute vie est animée par le principe actif et en même temps par le principe réceptif qui lui permet justement de recevoir la loi incarnée par ce souffle. Entre ces deux souffles, les taoïstes ont compris qu’il fallait introduire un troisième souffle qu’on appelle du « vide médian ». Car s’il n’y a que le yin et le yang, on tombe dans le dualisme ; dans ce cas, le yin et le yang sont toujours en opposition et presque figés dans leur quant-à-soi. Tandis qu’avec le vide médian, on entre dans un rapport relationnel, dans une interaction qui peut être conflictuelle mais, dans le meilleur des cas, atteint plutôt l’harmonie et l’entente. C’est, j’y reviens, dans ce sens qu’on parle d’une pensée ternaire. Et dans cette pensée ternaire qu’on affirme l’importance de chaque entité vivante mais aussi l’importance de ce qui se passe entre les entités vivantes : entre l’arbre et un rocher, entre la montagne et le fleuve.

Quelle est la place de l’homme dans cette cosmogonie ?

L’homme est une entité vivante qui entretient un rapport intime avec l’univers vivant. Ce rapport est non seulement de tension ou d’opposition, comme dans le dualisme, mais aussi de confiance, animé par le même souffle. Il y a donc cette confiance en ce souffle qui m’anime et qui anime en même temps l’univers vivant, même si temporairement, pour la conquête de la matière, nous sommes en opposition. Mais dans le fond, il y a cette reliance fondamentale depuis l’origine. Je crois qu’un Chinois, instinctivement, la garde toujours en lui, qu’il reste toujours taoïste, même s’il devient confucianiste, bouddhiste ou chrétien. Le Chinois garde toujours au fond de lui cet esprit ternaire. C’est d’ailleurs cet esprit ternaire qui permet à beaucoup de Chinois d’embrasser le christianisme sans déchirement parce qu’ils accèdent à l’idée de Trinité très facilement. Toutes les pratiques vivantes, actuelles – la calligraphie, le tai chi, la médecine chinoise – sont fondées sur l’idée du souffle et sur celle de la reliance. Dans la calligraphie, l’homme, par le truchement de signes, entre en communication avec un univers vivant. Le tai chi, c’est par un ensemble de gestes dans lequel l’homme restitue son corps à la grande circulation universelle. La médecine chinoise n’abandonne jamais cette idée de totalité : on guérit localement, mais le corps est dans l’univers. Cette intuition a favorisé, en Chine, ce sens du dialogue. Supposons que la Chine embrasse un jour le système démocratique, cela favoriserait davantage le dialogue entre les membres de cette société. En attendant qu’elle y parvienne, il y a quand même en Chine ce respect des anciens, des parents, des frères aînés, des personnes âgées qui reste toujours très vivace. L’amitié est une vertu que les Chinois cultivent parfois même au-dessus de leurs passions amoureuses, depuis l’Antiquité. Sans oublier le dialogue entre l’homme et la nature. Toute la peinture chinoise, toute la poésie chinoise sont fondées là-dessus.

Revenons au dualisme occidental : crée-t-il un homme solitaire ?

Moi, je me sens relié, relié par le souffle – comme tout Chinois. L’homme n’est pas ce corps qui se promène telle une ombre solitaire en attendant le néant. Pas du tout. C’est pourquoi il faut que l’Occident – et maintenant la Chine qui imite l’Occident – sorte de ce jeu morbide. L’affirmation du sujet est une aventure noble qui a abouti aujourd’hui à une sorte d’individualisme à outrance. Cette affirmation de la matière aboutit à un matérialisme pur et dur où l’homme vit sans horizon, sans ouverture, alors qu’il faudrait replacer notre devenir et le devenir de notre Terre dans le contexte d’une Création perçue dans sa totalité. C’est ce qu’a compris intuitivement la pensée taoïste puisque la Voie, c’est la Création dans sa totalité, à laquelle l’homme est relié. Et c’est ce qu’a compris la démarche judéo-chrétienne. Et c’est dans ce contexte-là qu’on peut concevoir la vie comme un don extraordinaire et non pas comme un dû. Notre individualisme à outrance considère la vie comme un dû. « Tout m’est dû », entend-on ici et là… Il faut absolument sortir de cet engrenage. Il faut retrouver le sens de la Création en sa totalité, y compris dans le domaine de la philosophie : si vous ne pensez qu’en fonction de la conscience, de notre inconscient, sans la dimension spirituelle, c’est sans espoir, et sans issue.

Vous parlez, dans Le livre du Vide médian, des innombrables « entre qui ont lieu à tout instant sous nos yeux » ? Votre proposition, c’est le « royaume de l’intervalle » cher à Keats ?

Il ne faut pas oublier les « entre », afin de rétablir ce sens de la reliance entre les êtres, et entre nous et l’univers vivant. Moi-même, je suis devenu un homme du dialogue. Je connaissais déjà la poésie chinoise et la peinture chinoise qui sont des arts du dialogue : entre l’esprit humain et l’esprit de l’univers vivant. En Occident, j’ai embrassé la langue française, et à travers cette langue une autre culture. C’est désormais mon autre pôle. L’Occident, avec toute sa création artistique qui a exalté la splendeur de la chair, a exalté mon autre pôle. N’oubliez pas que cette idée de la transcendance existe en Occident. La littérature, la musique, la peinture occidentales constituent une immense aventure de l’homme qui cherche à se transcender par l’esprit et par sa propre création. Il ne faut cependant pas oublier que cette création fait partie de la Création elle-même. Sans cette Création-là nous n’aurions même pas idée de la Création. C’est pourquoi je suis devenu un homme de dialogue. Je garde cette part intuitive de la pensée chinoise. Et en même temps j’ai embrassé la meilleure part de la pensée occidentale, allant jusqu’à épouser la Grèce et toute la Renaissance, et la pensée judéo-chrétienne. Contrairement à ce qu’affirment certains, cela ne me met nullement en contradiction avec ma part chinoise, car la cosmologie chinoise est fondée sur l’idée du souffle. Et pour moi, la figure christique est une incarnation de cette démarche du souffle-esprit.

Qu’entendez-vous par « dans ma relation avec les êtres, je me situe toujours le plus bas possible, pour être au plus près de l’humus » ?

Tant qu’on ne touche pas l’humus, on est dans l’avoir. Si je communie avec quelqu’un, par exemple un intellectuel très habité par son pouvoir intellectuel, je suis encore dans l’avoir. Je peux obtenir une certaine satisfaction au niveau intellectuel, mais chaque fois que j’approche quelqu’un, j’essaie de capter cet être, non seulement dans ses attributs, mais aussi dans son être profond. Et là, il faut le prendre par la racine. Et la racine, c’est l’humus. Et pour moi, l’humus, c’est le souffle-esprit qui nous anime par la base. C’est à ce niveau-là qu’on peut vraiment communier avec la profondeur de quelqu’un. L’humilité, pour un Occidental, implique souvent un effort, est presque contraire à sa nature. Pour moi, au contraire, l’humilité – qui veut dire humus – est la position la plus avantageuse. D’abord, je ne risque pas de tomber plus bas et, dans le même temps, je capte les êtres et, cette fois-ci, quand je dis les êtres, je ne parle pas seulement des êtres humains, mais aussi de l’arbre, de la fleur, etc., que je prends par l’humus. Dans une rose ou un arbre, je n’admire pas seulement ce qui est donné comme apparence – une rose dans sa plénitude, un arbre dans la forme de ses feuillages. Je les prends par la racine, et je demande : « D’où ça vient ? »

Ne retrouve-t-on pas cet enseignement dans la peinture chinoise ?

En effet. Quand un peintre chinois peint un arbre, il peint toujours de bas en haut. Quand il peint un bambou, il prend par la racine et il pousse section par section jusqu’au sommet, et jamais le contraire. Une branche aussi. Je connais des peintres qui peuvent peindre les arbres d’une autre façon, par le haut, mais ils dessinent alors ce qui est déjà donné comme forme. Un peintre chinois, lui, capte toujours la chose vivante par la racine, épouse de l’intérieur la croissance. Il ne fera jamais le contraire. Voilà pourquoi la peinture chinoise est si pleine de vivacité : le peintre accomplit quelque chose de vital. Vous connaissez cette expression : « Il faut que le bambou pousse en vous. » On dessine le bambou par la racine, on pousse avec. Mon interrogation sur les êtres relève de cette pratique.

Quelle différence établissez-vous entre la peinture et la calligraphie chinoises ?

Toute la tradition chinoise est là pour affirmer que la calligraphie est à la base de la peinture. La peinture chinoise est un art du trait. La peinture chinoise n’est pas une peinture de lignes ou de contours. Quand le peintre chinois peint une montagne, il ne peint pas les contours de la montagne. La montagne est composée d’un ensemble de rochers ou de plantes, et chaque rocher, chaque plante est dessiné par des traits – c’est-à-dire cette chose douée de pleins et de déliés – qui sont à la fois déjà le rythme, déjà le volume, déjà le mouvement. Le bambou est fait d’un seul trait : le peintre dessine un trait, puis une section, puis un trait, une section, un trait, etc. Mais cet art du trait vient de la calligraphie, car la calligraphie est le trait, elle n’est pas la ligne. Quand vous commencez à apprendre la calligraphie, l’acquisition de chaque trait vous demande des mois de travail. Il y a le commencement, l’attaque, et puis le déroulement, et puis le final. Il faut que ce trait acquière une ossature, de la chair, du sang qui coule. Chaque trait est une unité vivante déjà en soi. D’abord il y a le caractère 1 qui est un trait. C’est pourquoi le caractère 1 a une telle importance. C’est un trait horizontal qui est censé séparer le Ciel et la Terre. On doit prendre sa respiration, son souffle. Il y a une gestuelle. Une danse. Au début, on apprend par la rigueur. Puis, par la suite, quand je trace le trait en cursive, c’est déjà autre chose. Puis, quand il y a deux traits : un horizontal, un vertical – commencer, descendre. Là, à la fin, il faut terminer par une pointe. Le trait horizontal est terrestre. Le trait vertical, c’est comme quelque chose qui tombe du ciel. En Chine, on dit : le ciel donne, la terre reçoit. Ce que le ciel promet et donne, il ne reprend jamais. C’est une philosophie, une pensée.

Pourquoi la calligraphie est-elle si importante ?

Tous les lettrés chinois, avant de mourir, laissent un poème, un quatrain parfois déjà composé. Les martyrs, la veille de leur mort, même pendant la Révolution culturelle, laissaient un ultime poème écrit avec leur sang. De cette façon, on se sent quitte. On peut mourir presque sans regret. On laisse un poème écrit calligraphié. On jette le texte et on peut mourir. C’est une tradition immense. Le poème écrit, on peut mourir, car on a restitué le souffle. En Europe, on dit rendre l’âme. Ici, l’âme rendue, c’est le souffle. N’oubliez pas que le trait vient du souffle. Le taoïste a une idée de l’âme, le bouddhiste l’exalte. Le taoïste raisonne en terme d’esprit, c’est pourquoi « rendre le souffle », c’est restituer dans le courant du souffle. Aucun Chinois n’est prêt à abandonner cette idée, même lorsqu’il devient marxiste, chrétien ou bouddhiste. Le Chinois est relié à l’origine. Celui qui pratique le tai chi, par un ensemble de gestes, réactive en son corps les souffles vitaux qui le restituent, le relient dans le courant du souffle vital qui est en train d’animer l’Univers et, comme l’écrit Dante, de « mouvoir les astres ».

Le souffle vital, c’est la vie, donc la beauté ?

La vie, c’est le commencement de la beauté. La vie exige que chaque être vivant forme une unité organique qui soit capable de fonctionner et de croître, et même au besoin d’engendrer. Ça, c’est la vie. La vraie vie n’est pas cet autre indifférencié, anonyme ; la vie exige qu’il y ait une unité vivante et organique qui soit capable de fonctionner. Toute vie est unique. Il est aisé de constater qu’il n’y pas de grain de sable qui ressemble à un autre grain de sable, une feuille à une autre feuille, pas un arbre, un animal, et à plus forte raison pas un homme qui ressemble à un autre homme. Donc, cette unité vivante implique une unicité. C’est à cause de cette unicité que la vie est arrivée à ce stade de maturité qu’est chaque être humain. Il n’est pas juste de dire que l’ordre de la vie, c’est l’ordre de la mort ou de la matière. La vie exige unité et unicité. C’est comme ça que chaque vie devient une présence et, surtout s’agissant de l’être humain, une présence parmi d’autres présences et non pas une figure. C’est là que commence le langage, qu’on peut dire « je » et « tu », qu’on peut coller un nom à chacun. Dès qu’on parle de présence et non plus de figure, que chacun porte un nom et possède un visage, alors on peut parler de beauté. La vie veut que chaque être unique, conscient de sa présence, n’ait de cesse de tendre vers la plénitude de sa présence au monde. Chaque être, en tant qu’unité, devient unicité, unicité devient présence, présence devient désir de plénitude de la présence au monde : c’est le commencement de la beauté. Quand je dis : « la plénitude est une présence au monde », c’est comme une rose qui, du germe à la tige, n’a de cesse d’atteindre cette plénitude de sa présence au monde. C’est évident, une intentionnalité originelle est plantée en chacun de nous. Prenez le corps, s’il n’était qu’un instrument de jouissance, sans âme, il ne conduirait qu’à un corps pourri. Or, là où le divin et le temporel se retrouvent, c’est dans la beauté.

… qui est au centre de votre réflexion…

Oui. Voilà pourquoi il faut parler des différents degrés de la beauté. Il y a la beauté de la nature qui se donne là, et puis la beauté du corps. Celle du corps des animaux est extraordinaire. Mais bien sûr, le miracle des miracles, c’est le corps humain : l’homme, la femme. Pourquoi arriver à cette chose-là ? Mais dès qu’on arrive à l’homme, dans sa beauté entre déjà quelque chose d’autre : l’esprit. De la femme de la caverne jusqu’à Mona Lisa, il y a une évolution qui n’est pas que physiologique : c’est aussi une conquête de l’esprit parce que l’homme évoluant a pris conscience de la beauté, de cet élan vers la beauté. C’est cette conscience de la beauté qui ajoute à la beauté du corps. C’est la part de l’âme. Lorsqu’on parle de Mona Lisa, on ne parle pas que d’un ensemble de traits : il y a le regard et le sourire qui sont la part la plus profonde de Mona Lisa. Ça, c’est déjà la conquête de l’esprit. La vraie beauté est un corps habité par une âme. La beauté cherche à communier avec une autre beauté. C’est l’amour. La beauté appelle la beauté. Mais il y a une autre beauté, proprement humaine, que j’appelle spirituelle. L’homme est un être de souffrance, conscient de cet élan vers la beauté, mais avec une pleine conscience de sa condition tragique de mortel et de la confrontation avec le Mal. Par l’élévation spirituelle, certains êtres gardent, au cœur de l’adversité ou de la persécution, noblesse d’âme et dignité. Certains autres, toujours grâce à cette élévation spirituelle, vont encore plus loin, transcendent les épreuves d’une souffrance extrême et communient avec toute la souffrance du monde. Ces êtres-là rayonnent d’une lumière étrange, une transfiguration propre à l’humain et qui révèle en même temps sa dimension surnaturelle – comme une lumière jaillie de la nuit, capable d’illuminer toutes les étoiles. Cette lumière proprement spirituelle est faite de compassion et d’une sorte de joie qui vient d’une liberté intérieure conquise. Nous touchons là au degré suprême de la beauté. Donc, il y a la beauté du corps, la beauté du corps habité par l’esprit et par l’âme, et, au-delà, la beauté spirituelle. La réflexion, en distinguant l’essence de la beauté et l’usage dévoyé qu’on pourrait en faire, n’est pas simplement un luxe : elle constitue, à mes yeux, un problème essentiel qui justifie tout, et qui est au centre du centre de toute création.[/access]