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Adieu belle Amy, il nous reste Bono

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C’était en 2006, lors des Trophées de Q Music. La fête allait bon train, et Bono se lançait déjà dans un vibrant plaidoyer humanitaire lorsqu’Amy Winehouse eut la chic idée de lui jurer au visage : « Shut up ! I don’t give a fuck !« . Voilà une réplique intéressante. Qui d’entre nous n’a jamais rêvé d’interrompre une starlette de l’humanitaire en plein discours ? Qui d’entre nous n’a jamais rêvé de se comporter ainsi, avec la grossièreté sans appel qu’autorise l’interjection « fuck ! », mot sublime entre tous ?

Le mot serait une abréviation de l’expression suivante : Fornication Under the Control of the King. Si cette origine est avérée, alors les Anglais sont vraiment plus forts que nous. Eux seuls ont su conserver, contractée sous la forme d’une interjection, l’insolence aristocratique qui permet de jeter à bas les illusions sentimentales de notre époque. Amy Winehouse, cette lady si bizarre qui aurait fait le bonheur de Joseph de Maistre, savait d’instinct comment résister aux humanistes à la Bono qui peuplent nos concerts et nos Secrétariats à la coopération. C’est une chose qui se paie.

Le corps sans vie de Mademoiselle Winehouse a été retrouvé à Londres, capitale de l’Empire. Cette grande dame n’injuriera plus personne. Aujourd’hui, le mot fuck est en deuil.

Lisons Albert Paraz

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Connaissez-vous Albert Paraz ? Il y a hélas assez peu de chance, à moins d’être célinien et d’avoir eu la chance de tomber sur la réédition du Gala des vaches par Balland dans les années 1970, à une époque où les éditeurs de gauche, tout en résistant à la censure pompidolienne qui taxait Sade et l’interdisait d’exposition, n’hésitaient pas à publier des auteurs classés à l’extrême droite lorsqu’ils leur trouvaient un intérêt littéraire, documentaire ou tout simplement parce que tel était leur bon plaisir. Inimaginable aujourd’hui. Parmi ces livres d’infréquentables, Le gala des vaches d’Albert Paraz racontait l’amitié de son auteur avec Céline. Paraz y donnait des lettres de l’auteur du Voyage et intercalait des attaques au lance-flammes contre l’épuration qui avait fait fuir son ami au Danemark.
Sachant que ce livre a été publié en 1948, on comprendra la rapidité avec laquelle Paraz, anticommuniste viscéral comme seuls le sont les libertaires, s’est retrouvé sévèrement tricard.

Faire bouillir la marmite

Plutôt de gauche avant 1940, radicalement pacifiste, il avait même écrit deux romans ayant pour personnage Bitru, archétype du français moyen et débrouillard au moment du Front Popu. Ses premiers romans avaient plu à Prévert qui avait invité Paraz à travailler sur leur adaptation. Cela donnera L’arche de Noé, un film de 1947.
Mais les héros de la vingt-cinquième heure et la peur panique d’une dictature stalinienne en France ont fait virer Paraz chez les maudits de l’extrême droite. Et comme cet ancien ingénieur avait besoin de faire bouillir la marmite autrement que par les tickets de rationnement, il s’est décidé à faire ce que tout le monde faisait à l’époque : écrire du polar.
Paraz a été fasciné par le succès de la Série Noire qui commençait sous la houlette de Marcel Duhamel à faire connaître des auteurs américains comme Sam Spade et Philip Marlowe, débarqués en France dans la foulée du 6 juin 1944, de la liberté, du chewing-gum et des bas nylon.
Mais il était aussi, en bon célinien, un écrivain de tradition rabelaisienne, un de ceux qui aiment faire jouir le français et le trainer dans les bas fonds comme une bourgeoise qu’on a fait trop boire pour la forcer à s’encanailler. A l’époque, Paraz avait sous les yeux un bel exemple desynthèse réussie entre la Série Noire et la langue verte bien de chez nous : c’était Frédéric Dard et son San Antonio qui commençaient à connaître une célébrité grandissante.

Écumeur de bordels

Pourquoi pas moi ? s’est dit Paraz avec raison. Il a donc créé le personnage de Gorin, moitié espion, moitié indic, grand écumeur de bordels et de bistrots. Gorin apparaît dans Une fille du tonnerre que vous ne trouverez plus qu’à prix d’or chez les bouquinistes, puis poursuit ses aventures dans Petrouchka, une suite qui peut se lire indépendamment du premier et que L’Age d’homme réédite ces temps-ci. On se demande d’ailleurs qui, mis à part le regretté Vladimir Dimitrievic mort il y a quelques semaines et à qui il a été rendu hommage ici, aurait eu le courage et l’intelligence de rééditer Paraz par les temps qui courent ou plutôt par les temps qui rampent.

Ne cherchez pas dans Petrouchka une intrigue qui se tienne. Gorin, improbable James Bond se ballade de maison closes en kolkhozes et médite autant sur la chiennerie des hommes, des femmes, des communistes et des politicards de la IVème république qu’il tâche de mener à bien sa mission assez floue au demeurant.

Non, ce qui est gouleyant dans ce Petrouchka, c’est le plaisir du texte, c’est la langue inventée par Paraz pour son Gorin au pays des Soviets auprès de qui les aventures de Rocambole sont un modèle de vraisemblance.

Il faut dire que lorsqu’il écrit Petrouchka, Paraz qui n’est pas en grande forme, les éponges déjà mitées par la tuberculose, s’est adjoint les services d’un jeune truand, ancien résistant, qui sort de taule, lui aussi pour des raisons tubardes. Il s’appelle Michel Boudon et Paraz l’a repéré quand ce dernier lui a envoyé des lettres du sanatorium. Michel Boudon, bientôt, changera de nom. Il sera mieux connu sous le nom d’Alphonse Boudard.
On voit donc que tout ça est une jolie affaire de famille.
Une famille infréquentable, mais franchement du tonnerre.

Pétrouchka

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Jaime, l’autre Semprun

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D’un été l’autre, les Semprun quittent ce monde en laissant des plaies béantes dans la chair de leurs lecteurs orphelins. Disparu en juin, Jorge survivra à travers des chefs-d’œuvre comme Le Grand voyage ou L’Écriture ou la vie. Injustement moins connu, son fils Jaime, fondateur de l’Encyclopédie des nuisances, avait succombé à une hémorragie cérébrale un jour d’août 2010.

Cet été, le plus bel hommage que vous puissiez lui rendre est de vous débarbouiller l’esprit de toutes les pollutions aliénantes accumulées de septembre à juin. Face à l’océan, la lecture de quelques volumes piochés dans le large catalogue de l’Encyclopédie des nuisances vous transformera en estivant radicalement réfractaire à la barbarie contemporaine. Entendez nuisances au sens large. Songez aux dégâts matériels, physiques et mentaux provoqués par un capitalisme dont la folie déchaînée entraîne l’éradication progressive des forces vitales de la planète. La caissière de supermarché, le chômeur étrangement frustré de ne pas se faire exploiter pour une poignée d’euros ou le petit pêcheur méridional contraint de piller la nature pour rester compétitif perdent leur vie à essayer de la gagner. [access capability= »lire_inedits »]

La mécanique implacable de l’uniformisation

À l’origine, Jaime Semprun nourrissait le projet de rédiger, sous la forme d’une revue anonyme et collective, un Dictionnaire de la déraison dans les sciences, les arts et les métiers. Créée en 1984, la revue devint une maison d’édition sept ans plus tard, mais son ambition est la même : dégager la logique commune aux maux contemporains. Derrière leur diversité apparente, les nuisances obéissent à la mécanique implacable de l’uniformisation des modes de production et d’échange. Dans la lignée de L’Internationale situationniste, Semprun voulait remédier à la « dégradation de la conscience » en fournissant la « conscience de la dégradation »[1. Anonyme, Discours préliminaire à l’Encyclopédie des nuisances, novembre 1984.]aux masses aveuglées par la façade ludique et hédoniste de la société du spectacle.

Lorsque tout devient marchandise et que la marchandise devient le tout, comment échapper au fatum de sa condition aliénante ? En publiant des auteurs tels que George Orwell mais aussi d’autres, beaucoup plus confidentiels, comme Baudouin de Bodinat ou René Riesel. L’Encyclopédie reprend à son compte ce qu’il y eut de meilleur − donc d’occulté − dans Mai 1968, non pas les slogans publicitaires de jouisseurs consuméristes, mais la critique radicale de l’idéologie du travail.

Quelque vingt ans plus tard, dans ses Commentaires à la société du spectacle, Debord rejoignait les Encyclopédistes en sondant le « spectaculaire intégré » et son présent perpétuel qui nous dépossède de tout, à commencer par le langage, ennemi juré de tous les totalitarismes.
C’est bien connu, ce qui est indicible n’existe pas. Inversement, la force démiurgique du verbe suffit à générer des modes de pensée inédits. En plein boom de Facebook, Jaime Semprun écrit un essai très abouti sur l’usage contemporain de la novlangue. À l’opposé des lecteurs d’Orwell qui ne chargent le stalinisme que pour disculper notre époque, Semprun définit la novlangue contemporaine comme le sabir d’un monde uniforme et mécanisé qui établit « un rapport social entre des machines, médiatisé par des personnes »[2. Jaime Semprun, Défense et illustration de la novlangue française, EDN, 2005.]. Langue de la société synoptique, et non panoptique, où la majorité espionne la minorité au pouvoir, la novlangue post-démocratique évacue la possibilité même du despotisme[3. La théorie synoptique de Thomas Mathiesen renverse le concept de panopticon, lequel, amplement étudié par Bentham et Foucault, permet à une minorité de contremaîtres/matons de surveiller une majorité d’ouvriers/prisonniers. Libre et démocratique, le synoptique se construit sur le modèle de ces émissions de téléréalité où le spectateur, devenu voyeur, vote pour en éliminer un à un les participants.]. Vivrensemble, cœur de ville, convivialité : cette langue désarticulée est déjà la nôtre, au point que le français classique et les mots de l’émancipation ouvrière nous apparaissent désormais inintelligibles.

Le « mélenchonisme », une opposition factice

Toute la perversité du turbo-capitalisme disséqué par le regretté Gilles Châtelet [4. Gilles Châtelet, Vivre et penser comme des porcs, Exils, 1998, réédition Folio (Gallimard)]. consiste à alimenter une opposition factice sous la forme du progressisme naïf dont le mélenchonisme constitue la version française. Il faut vraiment être un militant zélé de la « gauche de la gauche » pour croire que Laurence Parisot s’abreuve à la lecture de Joseph de Maistre et de Julius Evola. Empêtrés dans des références mythologiques éculées (la Révolution, la Commune, la décolonisation), les hallucinés de l’arrière-monde progressiste appellent les pouvoirs publics à corriger la multiplication des nuisances (marée noire, suicides au travail, catastrophe nucléaire…). Pourrait-on contribuer plus efficacement au culte de l’État-assistante sociale et ainsi légitimer la perpétuation du système ?

Peu portés sur l’illusion moderniste, les Encyclopédistes concèdent, eux, que l’on s’épanouissait probablement mieux au sein des sociétés traditionnelles organiques. Malgré un ordre social hiérarchique, un certain instinct de conservation y empêchait la subversion totale des hommes, des mots et des choses qui amène aujourd’hui les authentiques « révolutionnaires (…) à lutter pour défendre le présent » afin de préserver les derniers vestiges du monde d’avant, qui apparaissent aujourd’hui comme autant de potentialités émancipatrices.

Le jour où le réel aura été expurgé de toute négativité critique, armés d’une fausse conscience gaie et festive, nous aurons fini de creuser le gouffre d’aliénation qui nous ensevelira. Mais nul n’est obligé de consentir à ce sombre dessein. L’Encyclopédie des nuisances s’offre à tous les réfractaires à l’idéologie du progrès qui voudront bronzer intelligent. [/access]

Le festin de Narcisse

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Il existe des cas où l’horreur est si insoutenable que même Détective préfère garder un silence pudique. Causeur, avec le courage qu’on lui connaît, a choisi, lui, d’ouvrir jusqu’au bout les yeux sur le réel et d’en parler.

Une mâchoire. Une simple mâchoire humaine laissée à l’abandon sur un trottoir, tel un déchet, dans une solitude funèbre. Une mâchoire humaine, avec pour seul indice pour les enquêteurs quelques miettes de pain encore collées sur les dents. Voilà bel et bien tout ce qu’il reste de la victime… et du coupable.

À l’aune de ce sinistre fait divers, l’affaire de l’homosexuel allemand qui avait mangé contractuellement, il y a quelques années, l’un de ses confrères, relève désormais d’un monstrueux « à l’ancienne », presque bon enfant et se trouve rétrospectivement nimbée d’une aura de nostalgie.

Oui, voilà ce dont est capable notre époque. Osons l’écrire : ce qu’elle a dans le ventre. Voilà sa vérité noire, abrupte et terminale : sur un trottoir parisien, tôt ce matin, dans un sombre festin narcissique, un homme-sandwich s’est auto-dévoré.

Comment nous mangerons le désastre

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Addiction générale
d’Isabelle Sorente est une méditation profonde, exigeante – et parfois accablante – sur notre situation éthique présente. Les doses de vérité administrées à son lecteur sont parfois presque insupportables. Isabelle Sorente est un écrivain, non une philosophe : sa pensée se dit à la première personne, et elle atteint en chacun de vous la première personne. Elle dit « je », vous dites « je », elle dit « nous ». Et « nous », c’est à l’intérieur du désastre, et comment nous mangerons le désastre. Isabelle Sorente est un oiseau de malheur et de joie.

Cette pensée part de la nuit de l’expérience et suit fidèlement les chemins d’une multiplicité d’intuitions précieuses et nouvelles. Elle pense comme la « chienne de tête » chère à Céline et Muray : la chienne la plus fine, placée à la tête de l’attelage dans les expéditions polaires, celle dont les violents aboiements sauvent la vie des chiens et des hommes – car elle est la seule à flairer sous la glace la présence des crevasses qui menacent de tous les engloutir. Venue de la nuit, cette pensée s’exprime pourtant avec simplicité et clarté, avec l’exactitude et la rigueur rationnelles héritées d’une solide formation scientifique. Sa dense limpidité évoque parfois Simone Weil – mais une Simone Weil passée par le situationnisme et se déclarant, ma foi, athée…

Isabelle Sorente rassemble au fil de son essai (de manière parfois trop allusive) une série de faits contemporains très disparates – faits politiques, économiques, écologiques, faits psychologiques, technologiques, militaires – qui n’ont pas vocation à livrer une description d’ensemble du désastre présent mais fonctionnent comme autant de séances d’électrochocs propédeutiques. Le lecteur est ainsi conduit au vif de la question centrale de l’essai : quelle éthique peut être à la hauteur d’un tel désastre ? Addiction générale parvient à relever le défi et à esquisser les lignes de force d’une telle éthique. Il en invente aussi le langage foncièrement libre, rationnel et rétif à tout moralisme. Cette éthique ignore les prescriptions et les impératifs moraux : elle formule des possibilités éthiques et part en quête des « valeurs rationnelles manquantes » qui nous appellent par-delà bien et mal comme des membres fantômes et dont elle fait résonner le chant envoûtant. Son motif musical majeur : « Manquons sans entraves ! ».

De manière très convaincante, Isabelle Sorente voit dans l’addiction le désastre psychique central du temps présent. Si la dévastation du monde extérieur, de la nature et de l’espace se poursuit inlassablement, c’est d’abord parce que le monde s’effondre en chacun de nous. Si Debord, Baudrillard et Muray nous ont offert des descriptions décisives de « l’effondrement du réel », Addiction générale a le grand mérite de proposer une issue patiente et douloureuse à notre cauchemar. Isabelle Sorente jette une lumière nouvelle sur cette perte généralisée du réel en l’interprétant comme le symptôme d’une « addiction générale ». Sa propre expérience de l’addiction – la boulimie, durant dix ans, qu’elle n’évoque pas dans ce livre –, de sa traversée et de sa délivrance, donne à l’analyse de ses mécanismes et aux issues qu’elle déploie une grande force d’incarnation.

L’enfer de l’addiction, c’est celui de la lente et insoutenable disparition des autres d’abord en nous, puis autour de nous. Plus l’objet ou le produit sur lequel nous avons fixé notre addiction s’installe au centre de notre espace psychique, plus notre sentiment de la réalité des autres se désagrège – et plus le monde, dépeuplé, devient irréel et sans saveur. Notre temporalité s’atrophie elle aussi, alternance accélérée de prise du produit et de manque, répétition toujours plus amère de la déception après chaque prise. Loin de nous délivrer du manque, l’addiction nous livre au contraire à un vide et à un manque toujours plus douloureux et atroces.

L’addiction est dans son essence la perte de la réalité et de la raison par une insensibilisation générale. Elle révèle par défaut la sagesse cachée du mot français « sens », l’unité vivante de ses différentes significations. Car c’est du même mouvement qu’elle assèche et éteint mon monde sensoriel, ma sensualité, mes émotions à fleur de corps et qu’elle dévaste ma sensibilité éthique et mon sens commun – dont Isabelle Sorente note que la langue anglaise le nomme précisément le « point sensible ». Sans les autres, notre corps perd tous ses sens, notre vie tout son sens. Notre liberté vivante et notre faculté d’orientation sont nécessairement détruites.

Nos sentiments ne savent plus s’exprimer désormais qu’à travers des explosions de sentimentalité hystériques, sans conséquence et sans lendemain. La contemplation du désert de glace qu’est devenue notre âme nous horrifie et fait grandir chaque jour en nous le dégoût de nous-mêmes, l’hallucination d’une urgence perpétuelle, une fébrilité agressive et stérile et le sentiment enfin d’une fatalité mystérieuse dont il est confortable de nous tenir pour la victime parfaitement impuissante et innocente.

Selon Isabelle Sorente, le seul remède à mon désastre intime est alors l’exercice impitoyable de ma compassion. Elle n’est pas un noble impératif moral mais ma première nécessité vitale pour recouvrer ma liberté. Me mettre à la place des autres est le « mouvement élémentaire » de mon âme et seule sa mise en exercice patiente peut remédier à son atrophie. Seule la compassion peut rouvrir dans mon âme la place imaginaire des autres, la joie liée au sentiment durable que les autres sont aussi réels, précieux, fragiles et faillibles que moi-même.

Je dois être absolument libre de choisir dans le secret de mon âme (qu’Isabelle Sorente nomme « anonymat ») et en dehors de toute contrainte morale, les autres vers lesquels ma compassion va voyager. Peu à peu, l’espace des autres s’ouvrira, gagnera en profondeur et en consistance. Enfin, ma compassion osera s’aventurer vers les êtres qui me paraissent les plus à ma dissemblance, considérer qu’ils sont aussi réels, charnels et précieux que moi : les vieilles putes et les grands patrons, les policiers et les pédophiles, les exciseurs et les journalistes, les nazis et les traders, les prisonniers et les bêtes, toutes les bêtes. Je n’aurai plus peur de toucher et d’être touché par les « intouchables ».

Mais le point essentiel est que je ne suis précisément pas ces autres. « Sauf pour le fœtus et l’amibe, la fusion n’est pas la vie, elle n’est pas l’amour de la vie. » La compassion telle qu’Isabelle Sorente en déploie les mouvements libérateurs est vouée à contrecarrer la mièvrerie sentimentale comme tout fantasme fusionnel. L’addiction ne se définit pas tant par ses objets – l’alcool, le tabac, les drogues, la nourriture, le travail, Internet, les jeux, la sexualité – que par son mode de rapport obsessionnel, son attachement fusionnel, exclusif et en définitive férocement haineux à son objet même. Dans les rapports amicaux ou amoureux de « l’addict », Isabelle Sorente repère avec profondeur la fixation morbide sur un Autre unique, « inaccessible, désiré, détestable, fatalement décevant » qui a pour seul but de faire disparaître la pluralité vivante de tous les autres.

A la longue liste des addictions, Isabelle Sorente en ajoute une nouvelle : l’addiction aux chiffres et au calcul. Il ne s’agit pas là d’une métaphore mais d’une addiction au sens plein, d’autant plus dangereuse que nous en méconnaissons le caractère pathologique. Nous nous imaginons responsables, rationnels, sérieux et pragmatiques en manipulant dans une ivresse masturbatoire nos sacrosaintes « données chiffrées ». Drapés dans le manteau d’innocence de notre pseudoscience, nous ignorons « toute pensée complexe et toute finesse mathématique. » Nous fermons suicidairement et criminellement les yeux sur toutes les dimensions inquantifiables et pourtant essentielles de l’existence, auxquelles seules notre boiteuse humanité et notre raison sobre peuvent nous donner accès.

Mais la compassion n’est pas la seule « valeur rationnelle manquante » ouvrant à la communauté post-junkie qui vient. Isabelle Sorente nous donne aussi à entendre l’appel des autres valeurs-fantômes aspirées dans son sillage : la sobriété, l’anonymat, la patience, le détachement, l’incertitude, la faillibilité, la culpabilité – non la culpabilité complaisante, sentimentale et stérile des « addicts » mais celle qui est féconde, durable et créatrice, parce qu’elle est réelle et conséquente. L’amour fou, en somme, du manque et de l’inassouvissement.

Dans les années 1960, une célèbre expérience de Stanley Milgram avait mis en évidence que seulement quatre personnes sur dix se refusaient à torturer à mort un autre homme avec des décharges électriques lorsqu’une autorité pseudo-scientifique leur en intimait l’ordre. Cinquante ans plus tard, révélés par un sinistre jeu télévisé, les progrès de l’humanité sont stupéfiants. La moitié des justes a déserté : nous ne sommes plus que deux sur dix. Une autre expérience évoquée par Isabelle Sorente a en revanche montré que, lorsque des macaques sont mis en situation de ne pouvoir se nourrir qu’en envoyant des décharges électriques à leurs congénères, il ne s’en trouve pas un seul qui y consente et ne se laisse mourir de faim.

La dignité humaine continuera-t-elle longtemps à s’humilier devant le sublime amour des macaques ?

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Quoi de neuf, Woody Allen ?

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Lors d’un récent séjour à Paris, j’ai vu le dernier film de Woody Allen, Midnight in Paris. Une subtile récréation, une parenthèse enchantée. Comme le disait Cioran, cette ville est en effet devenue un « garage apocalyptique ». Outre l’agressivité des Parisiens, partout l’encombrement, la tension, le bruit. Probablement sous l’influence du film, je bus un peu, me baladai dans les rues, rêveur, jusqu’à ce qu’un taxi, une Citroën DS noire (tirée d’un film de Melville) m’emmène dans les années 1960.

Je me pinçai violemment, incrédule. Des noceurs m’introduisirent à une fête, une « party » célébrant la fin du tournage de  Quoi de neuf, Pussycat ? , le film de Clive Donner, sur un scénario de Woody Allen. Dans la salle, Ursula Andress discutait avec Capucine (qui se défenestrera trente-cinq ans plus tard de son appartement lausannois). J’échangeai quelques mots avec Peter O’Toole. Quel charisme ! À côté de lui, Brad Pitt ressemble à un pneu crevé ! Lorsqu’au bout de la salle j’aperçus, un verre d’eau à la main, le jeune Woody Allen (âgé de 29 ans), l’euphorie et l’angoisse firent place à la panique… Je pris mon courage à deux mains, m’approchai et lui demandai s’il avait déjà rencontré son modèle, son idéal. Il me raconta sa rencontre avec Groucho Marx. Lorsque, évoquant son immortel génie comique, Allen lui avait demandé ce qu’il aimerait que son public dise de lui dans cent ans, Groucho avait répondu : « Il se porte bien pour son âge…»[access capability= »lire_inedits »]

Woody Allen ne savait pas encore qu’il rencontrerait Ingmar Bergman, lors d’une soirée mémorable où tous deux resteraient quasi mutiques, chacun essayant de faire révéler à l’autre ses secrets. Il y serait question de la rencontre avec son idéal… Allen se saisit de l’idée qu’il mettra en scène, quarante-cinq ans plus tard, dans Midnight in Paris. Déjà, dans Casino royale, il incarnait le neveu de James Bond, intimidé par l’oncle 007, son modèle, qui le laisse aphasique et dont il ne peut soutenir le regard que grâce à une poignée d’anxiolytiques. L’idée sera reprise bien plus tard dans Accords et désaccords où le guitariste Emmet Ray (joué par Sean Penn) voue un culte à Django Reinhardt qui le rend phobique et complexé : Emmet n’ose même pas prononcer le nom de son maître, use de détours, parle du « Gitan de Paris » et, pris de panique, s’évade par les toits lorsqu’on l’informe que Django est dans la salle pour assister à son concert.

Dans Stardust Memories, Allen explore le lien d’ambivalence qui unit la groupie à son idole. Quelques heures après avoir exprimé son admiration pour Sandy (joué par Allen), un fan essaie de l’assassiner. La rose de la dévotion admirative a ses épines… Stardust Memories sortit quelques jours avant l’assassinat de John Lennon par un fan.

L’intérêt de l’art et de la masturbation : créer un monde idéal

Woody Allen m’expliqua encore que les huit mois de tournage à Paris de Quoi de neuf, Pussycat ? n’avaient pas interrompu son analyse, qu’il téléphonait à heure fixe quatre fois par semaine à son psy de New York. Je m’intéressai aux conditions du tournage. Il se lamenta et dit qu’on appréciait son sens de l’humour mais que le réalisateur n’avait de cesse de trahir son propos et de défigurer son travail. Il jura désormais de ne s’impliquer que dans des projets cinématographiques dont il aurait le contrôle total. Il ajouta que c’était même le seul intérêt de l’art : créer un monde idéal, maîtrisé. Le seul intérêt de l’art et de la masturbation… compléta-t-il. Les répliques fusaient, un vrai feu d’artifice. Petit, fluet, les cheveux courts avec une raie sur le côté, Allen portait déjà ses légendaires grosses lunettes. Il parla de sa santé fragile, commenta sa corpulence en précisant que, bébé, il avait tété des seins en silicone… Woody Allen, c’est le triomphe de l’esprit sur la matière, la revanche de l’imaginaire sur le réel. La soirée touchait à sa fin, je quittai la fête étourdi, serrai la main au magicien et m’apprêtai à rejoindre l’asphyxiante réalité.[/access]

Crimes contre le bon goût en Serbie, que fait le TPI ?

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Andy Warhol, dont la légende veut qu’il ait acheté avec sa première paye de dessinateur publicitaire une centaine de slips Jockey blancs identiques donnait le conseil suivant à ses amis : « Porte toujours des sous-vêtements propres parce que tu ne sais jamais où et quand tu vas mourir ». Un conseil que tout humain un tant soit peu soucieux de sa postérité serait avisé de suivre.

Mais cette sourate warholienne, il ne suffit pas d’en comprendre la lettre, il faut aussi en apprécier l’esprit. Plein de choses peuvent vous arriver au moment où vous vous y attendez le moins. Comme par exemple d’être arrêté et menotté devant des dizaines de caméras pour -si vous vous attendez à lire ci après un truc genre viol de femme de chambre, vous avez perdu- crime contre l’humanité.

C’est ce qui est arrivé cette semaine en Serbie à Goran Hazic, qui a été interpellé ce mercredi à 150 kilomètres de Belgrade. Il était recherché depuis le siècle dernier par Le Tribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie pour 14 chefs d’inculpation, dont les crimes de guerre et le crime contre l’Humanité.

Goran Hazic

Mon peu de confiance pour la justice en général, et celle des vainqueurs en particulier m’entrainera à n’avoir aucune opinion sur le sérieux ou la fantaisie de ces accusations. En revanche, au vu du T-shirt que portait l’ancien leader des Serbes de Croatie, je pense qu’on aurait pu, plus simplement, l’arrêter pour crime contre le bon goût, même s’il avait, probablement, des sous-vêtements propres…

On se Fitch de nous !

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photo : EPA/JUSTIN LANE

Il paraît que par la grâce de nos gouvernants, l’euro, l’Europe ainsi que leur farandole de bienfaits induits (croissance, prospérité, paix, beau temps) vont être sauvés. J’en suis fort aise. Tout à leur soulagement, peu de gens auront tiqué, comme moi, sur une dépêche publiée la veille par Reuters, qui valait pourtant son poids d’olives grecques. Son premier paragraphe nous expliquait que la note « triple A » de la France était probablement sauvée, parce que « les principaux prétendants à l’Elysée » se sont accordés « sur la nécessité d’assainir les comptes publics dans un contexte de très forte tension sur les marchés financiers. »

Reprenons, le « triple A » est le classement donné par les agences de notation financière aux emprunts et obligations émis sur les marchés par les Etats pour assurer leurs fins de mois. Ne serait-ce qu’une légère dégradation de cette note et c’est le plongeon des finances publiques vers le chaos, voire le KO, comme on a pu le voir pour la Grèce et comme on l’envisage pour le Portugal, l’Italie ou l’Irlande. Autant dire que le « triple A » aujourd’hui vaut mieux qu’un bon sondage dans le Figaro, ou même une baisse vertigineuse du chômage. La note est par ailleurs donnée par trois agences, à capitaux privés qui font ce qu’elles veulent et facilitent le travail des spéculateurs sur les dettes nationales, mais comme visiblement la quasi-totalité des politiques s’en foutent…

Il semble donc que la France ait sauvé sa peau in extremis, grâce à un accord des principaux prétendants à l’Elysée pour « assainir les comptes publics », ce qui en bon français veut dire se serrer grave la ceinture. Reuters nous apprend ainsi qu’après « une période d’incertitude », les deux favoris à la primaire du PS se sont finalement engagés à « ramener le déficit à 3% du PIB en 2013. » Autant dire qu’il va falloir soit trouver la recette miracle de la croissance à la chinoise, soit imposer au pays une cure Dukan d’austérité, qu’à côté, celle de 1983 semblera de la rigolade. On rappellera au passage que le déficit public de la France atteignait les 7,1% du PIB fin 2010. Bien plus élevé que celui des autres « triple A » de la zone euro (l’Allemagne, l’Autriche, la Finlande, le Luxembourg et les Pays-Bas), gare à la punition !

Car la France est le cancre de l’Union. « Quand on regarde la France dans l’univers plus large des triple A, elle se démarque clairement comme un des pays ayant les chiffres les moins solides en matière de finances publiques », déclare à Reuters la première analyste de Fitch sur la France, Maria Malas-Mroueh. Autant dire que la grande prêtresse de la notation n’a pas vraiment l’air d’accorder un gros crédit aux promesses électorales des socialistes redevenus subitement sérieux et responsables. Mais somme toute, c’est son boulot.

Il convient plutôt de s’interroger sur le boulot des candidats socialistes à la présidentielle. Croire en la promesse de Nicolas Sarkozy fait bien rire. Après tout, si la dette et les déficits publics se sont alourdis, on le sait, c’est à cause de la crise de 2008 (qui a touché le monde entier, y compris des pays qui n’ont pas plombé leur dette.) Mais si les chiffres sont aussi mauvais, c’est sans doute parce que la politique fiscale (économique n’en parlons pas) a été menée en dépit du bon sens, et au moins en dépit des circonstances qui auraient sans doute exigé qu’on l’adaptât. À l’Assemblée, la droite chouine chaque année quand il faut reconduire depuis l’allègement de la TVA sur la restauration qui, depuis son instauration en 2007, coûte bon an mal an 4,5 milliards d’euros au budget. Au delà, il suffit d’observer l’effondrement en dix ans des recettes générées par l’impôt sur le revenu, passées de 80 milliards à 37 milliards l’an passé à cause de la multiplication des niches fiscales en tout genre. Autant de broutilles qui ajoutées les unes aux autres, plombent les comptes publics. Or, s’agissant de ces choix et de bien d’autres, les politiques ont clairement la main.

Revenons à Aubry et Hollande qui, donc, pour faire sérieux et présidentiables, un peu comme au bon vieux temps du oui obligatoire au référendum sur le TCE, s’engagent, s’ils sont élus à faire ce que la droite elle-même n’a pas su – ou voulu – faire. Des candidats qui se refusent à discuter le dogme des 3% quand tout le monde sait qu’il est irréalisable, sauf au prix de sacrifices pires que le mal. Difficile en effet d’imaginer que la chasse aux niches fiscales sera suffisante, ou même que le non-remplacement d’un fonctionnaire partant à la retraite sur deux permettra de tenir une « trajectoire de finances publiques » (comme on dit en argot X-Mines) raisonnable conduisant aux 3% magiques. Les candidats socialistes montrent, là encore, qu’ils aiment adorer des dieux qui ne sont pas les leurs – ou ne devraient pas l’être.

D’un côté, ils refusent de voter la règle d’or sarkozo-merkelienne qui bloque toute possibilité d’évolution et d’initiative sur le pilotage du budget national. De l’autre, ils donnent des gages à Fitch pour assurer notre hypothétique « triple A ». Mais qui peut jurer que madame Maria Malas-Mroueh, la première analyste de Fitch sur la France, ne leur demandera pas plus d’ici 15 jours ?

Admettons que la dette est l’ennemie de la politique, du peuple aussi. Mais si ça se trouve, il serait peut-être temps de faire preuve aussi d’inventivité, d’initiative, d’un discours un peu nouveau. On aurait pu d’ailleurs croire que la primaire allait servir à ça.

Moyennant quoi, nous venons d’apprendre que si la gauche gagne la présidentielle, elle ne fera rien d’autre que ce qui s’est fait jusque-là. Ou elle fera pire en matière économique, quitte à pénaliser ceux qui, n’en déplaise à Terra Nova, semblaient constituer son socle électoral naturel, les classes populaires. Frappées par la crise, le chômage, l’inflation et la rigueur donc. Je propose donc d’annuler la primaire, et pendant qu’on y est, la présidentielle aussi. Et de nommer directement Madame Malas-Mroueh à la tête de l’Etat français. On économisera des frais d’organisation des élections, ce sera toujours ça de gagné pour les 3 % et le « triple A ».

Endettez-vous, qu’ils disaient…

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photo : Stuck in Customs

Si l’industrie financière et le marché immobilier états-uniens sont de véritables barils de poudre, c’est d’abord à l’intervention de l’Etat qu’on le doit : soutien à l’accession à la propriété – principalement orchestrées par les opérateurs parapublics Fannie Mae et Freddie Mac –, garantie implicite des dettes des banques par le gouvernement fédéral et règlementation bancaire mal pensée se sont conjugués pour rendre la situation explosive. Au fil des années, de nombreuses voix se sont pourtant élevées pour mettre en garde qui voulait bien les entendre contre le niveau d’endettement des Américains et la dégradation du marché des mortgages[1. Un mortgage est un crédit hypothécaire (c’est-à-dire dont le remboursement est garanti par la valeur du bien acheté], mais le propre du discours politique est de prétendre s’affranchir des contraintes bassement matérialistes de la réalité économique, et puis, que diable !, un baril de poudre sans étincelle, c’est inoffensif.

Tout commence avec l’explosion de la bulle Internet. Pour relancer la croissance, la « Fed » baisse les taux d’intérêt à des niveaux historiquement bas : du 11 décembre 2001 au 10 novembre 2004, celui des Fed Funds[2. Le taux moyen auquel les banques se prêtent de l’argent entre elles. Taux administré par la « Fed » dans le cadre de sa politique monétaire] reste inférieur à 2% et, pendant une année entière (du 25 juin 2003 au 30 juin 2004), il est en-dessous de 1%. Ce faisant, elle déclenche deux processus qui vont tendre encore un peu plus la situation.

Pas besoin de grands discours pour comprendre la mécanique : plus les taux d’intérêt sont bas, plus les ménages peuvent s’endetter pour acheter leur logement. La première conséquence de la politique laxiste de la « Fed » est donc une augmentation considérable de la demande sur le marché immobilier, donc une accélération de la hausse des prix.[access capability= »lire_inedits »]capability Deuxième mécanisme : tout ce que la planète compte d’investisseurs institutionnels, c’est-à-dire d’entreprises dont le métier est de collecter de l’épargne pour la placer sur les marchés financiers[3. Fonds de pension, fonds d’investissement, compagnies d’assurances…] se lance dans une course effrénée au rendement pour compenser la baisse du niveau des taux d’intérêt, c’est-à-dire de leurs bénéfices: et c’est notamment sur les produits conçus à base de crédits immobiliers que cet argent va s’investir.

La bombe à retardement : les crédits à taux révisables, pas les subprimes

Mais c’est une autre conséquence de la politique de la « Fed » qui va servir de détonateur et vous allez comprendre qu’elle n’a rien à voir avec les fameux subprimes et tout avec les crédits à taux révisable (adjustable-rate mortgages ou ARMs), c’est-à-dire les prêts dont le prix varie chaque année en fonction de l’évolution des taux à court terme[4. Aux États-Unis, le taux appliqué à ces crédits est calculé en fonction du taux des bons du Trésor à 1 an, d’un taux Libor ou du 11th District COFI ; typiquement, un ménage américain peut contracter un crédit immobilier à un taux révisable égal au taux du Libor 3 mois augmenté de 2%]. L’avantage pour l’emprunteur, c’est que c’est toujours moins cher qu’un crédit à taux fixe ; l’inconvénient, c’est que c’est plus risqué, toute remontée des taux courts entraînant celle des mensualités. Juste avant le déclenchement de la crise (au 3ème trimestre 2007), ces prêts représentent plus de 20 % du crédit hypothécaire, contre 13 % pour les subprimes[5. Un prêt immobilier est dit « subprime » quand il est plus risqué pour le prêteur qu’un prêt classique dit « prime »].

Or, la Banque centrale agit directement sur l’ensemble des taux à court terme en faisant varier celui des Fed Funds. Lorsqu’il baisse, le taux des ARMs baisse et l’écart de prix entre prêts à taux révisables et prêts à taux fixe se creuse. Pendant trois ans, ce différentiel atteint 2,5 %. Quiconque a déjà contracté un crédit immobilier mesurera ce que signifie une différence de 2,5% sur vingt ans : c’est une formidable incitation à s’endetter, et à s’endetter à taux révisable.

C’est exactement ce qui se passe : des millions d’Américains – et pas nécessairement les plus aisés – profitent de l’aubaine en pensant qu’au pire, s’ils n’arrivent plus à payer, il leur suffira de revendre leur bien.

Du coup, le marché immobilier n’en finit plus de monter. Tant et si bien qu’à partir du 30 juin 2004, la « Fed » fait graduellement remonter le taux des Fed Funds par paliers de 0,25 points – au bout de 17 hausses, le 29 juin 2006, il s’établit à 5,25%. Une fois par an, en principe à la date d’anniversaire du contrat, le taux des crédits révisables s’ajuste à la hausse de telle sorte que les intérêts payés par un ménage qui aurait contracté un prêt à 3,16% en décembre 2003 se montent à 7,51% en juin 2006 !

Nombre de ménages doivent plus à la banque que ce que vaut leur maison

Dès début 2006, on observe une recrudescence des difficultés de paiement sur ces crédits à taux révisable, alors que pour les crédits à taux fixe, y compris les subprimes, le nombre de défaillance est stable ou en baisse jusqu’au second trimestre 2007. Chaque fois qu’un ménage cesse de payer, les banques saisissent le bien concerné et cherchent à le revendre pour limiter leurs pertes – c’est ce qu’on appelle une procédure de foreclosure. Seulement, comme toutes les banques cherchent à vendre en même temps et que le niveau élevé des taux entraîne mécaniquement une demande beaucoup plus faible, les prix de l’immobilier baissent. Un grand nombre de ménages réalisent qu’ils doivent désormais à la banque plus d’argent à la banque que ce que vaut leur maison. Ils cessent de payer et attendent que la banque saisisse leur maison – et réalise la perte à leur place.

La plupart des banques américaines connaissent les pires difficultés et cessent de prêter à l’économie tandis que le secteur de la construction est littéralement au chômage technique. C’est seulement à partir de la mi-2007 que les difficultés se généralisent à l’ensemble des prêts immobiliers – en particulier aux crédits subprimes. À la fin du 3ème trimestre 2008, au moment de la chute de Lehman Brothers, le taux de défaillance des prêts à taux révisable est de 8 % contre 1,65% pour les crédits à taux fixe de qualité équivalente, et celui des prêts subprimes à taux révisable (qui cumulent tous les types de risque) est de 29 % contre 11 % pour les subprimes à taux fixe. En clair, cette crise n’était pas une « crise des subprimes » – elle ne l’a jamais été – mais une conséquence directe de la politique monétaire de la « Fed ».

Tout au long de leur histoire, les banques centrales ont généré des bulles et des récessions. Pour ma part, je suis convaincu que le métier de banquier central qui consiste à mettre en œuvre une gestion planifiée des taux d’intérêt, est condamné à échouer pour les mêmes raisons que celles qui ont entraîné la chute de l’empire soviétique : contrairement à une large partie des lecteurs et auteurs de Causeur, je pense que rien ni personne ne peut se substituer au marché. Tout cela a été décrit dès le début du XXe siècle par Ludwig von Mises, puis par Friedrich Hayek. Pourtant, à l’heure où j’écris ces lignes, la « Fed » a de nouveau fait baisser le taux des Fed Funds à des niveaux record pour « soutenir la croissance américaine ». La prochaine fois que vous entendrez parler de « bulle », vous saurez qui est responsable.[/access]

Andy Schleck au Galibier, les pignolos à Pignerol !

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Heureux ceux qui comme moi étaient devant leur poste hier après-midi. Pour la première fois depuis Fausto Coppi ou presque, un coureur a attaqué en pleine montagne à 60 km de l’arrivée, et a conclu triomphalement sa cavalcade solitaire.

Comme si ce n’était pas assez beau, il faut savoir que pour emporter l’étape, Andy Schleck-le-fabuleux, qui avait déjà le col d’Agnel dans les jambes, s’est évadé en solo au niveau de la Casse déserte, à mi-pente de l’Izoard, alors qu’il était sous haute surveillance des autres favoris, puis s’est grimpé tout seul le Lautaret et le Galibier, pour lever les bras sur la plus haute ligne d’arrivée de toute l’Histoire du Tour. Ajoutez à cela la fabuleuse contre-attaque de Cadel Evans, la leçon de courage de Voeckler et le dévissage de Contador, c’était du vélo comme on n’en avait plus vu depuis les meilleures années d’Armstrong.

Seul bémol, pourquoi a-t-il fallu que l’ensemble des commentateurs de radiotélé et les organisateurs du Tour parlent sans arrêt de « Pinerolo », pour nommer la ville de départ de cette 18ème étape. Alors que cette cité aujourd’hui piémontaise, après avoir été française pendant des siècles, posséde un toponyme bien français, et même franco-occitan, à savoir Pignerol. Quand le Tour part de Londres ou arrive à Coblence, il ne viendrait à l’idée de personne d’évoquer à longueur de micro London ou Koblenz.

Bref si j’étais chef du CSA, je te flanquerais immédiatement tous les coupables en prison, et si possible, à Pignerol. C’est en effet là-bas que Louis XIV fit enfermer durant quinze ans le Surintendant Nicolas Fouquet, après l’avoir fait arrêter par d’Artagnan…

Adieu belle Amy, il nous reste Bono

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C’était en 2006, lors des Trophées de Q Music. La fête allait bon train, et Bono se lançait déjà dans un vibrant plaidoyer humanitaire lorsqu’Amy Winehouse eut la chic idée de lui jurer au visage : « Shut up ! I don’t give a fuck !« . Voilà une réplique intéressante. Qui d’entre nous n’a jamais rêvé d’interrompre une starlette de l’humanitaire en plein discours ? Qui d’entre nous n’a jamais rêvé de se comporter ainsi, avec la grossièreté sans appel qu’autorise l’interjection « fuck ! », mot sublime entre tous ?

Le mot serait une abréviation de l’expression suivante : Fornication Under the Control of the King. Si cette origine est avérée, alors les Anglais sont vraiment plus forts que nous. Eux seuls ont su conserver, contractée sous la forme d’une interjection, l’insolence aristocratique qui permet de jeter à bas les illusions sentimentales de notre époque. Amy Winehouse, cette lady si bizarre qui aurait fait le bonheur de Joseph de Maistre, savait d’instinct comment résister aux humanistes à la Bono qui peuplent nos concerts et nos Secrétariats à la coopération. C’est une chose qui se paie.

Le corps sans vie de Mademoiselle Winehouse a été retrouvé à Londres, capitale de l’Empire. Cette grande dame n’injuriera plus personne. Aujourd’hui, le mot fuck est en deuil.

Lisons Albert Paraz

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Connaissez-vous Albert Paraz ? Il y a hélas assez peu de chance, à moins d’être célinien et d’avoir eu la chance de tomber sur la réédition du Gala des vaches par Balland dans les années 1970, à une époque où les éditeurs de gauche, tout en résistant à la censure pompidolienne qui taxait Sade et l’interdisait d’exposition, n’hésitaient pas à publier des auteurs classés à l’extrême droite lorsqu’ils leur trouvaient un intérêt littéraire, documentaire ou tout simplement parce que tel était leur bon plaisir. Inimaginable aujourd’hui. Parmi ces livres d’infréquentables, Le gala des vaches d’Albert Paraz racontait l’amitié de son auteur avec Céline. Paraz y donnait des lettres de l’auteur du Voyage et intercalait des attaques au lance-flammes contre l’épuration qui avait fait fuir son ami au Danemark.
Sachant que ce livre a été publié en 1948, on comprendra la rapidité avec laquelle Paraz, anticommuniste viscéral comme seuls le sont les libertaires, s’est retrouvé sévèrement tricard.

Faire bouillir la marmite

Plutôt de gauche avant 1940, radicalement pacifiste, il avait même écrit deux romans ayant pour personnage Bitru, archétype du français moyen et débrouillard au moment du Front Popu. Ses premiers romans avaient plu à Prévert qui avait invité Paraz à travailler sur leur adaptation. Cela donnera L’arche de Noé, un film de 1947.
Mais les héros de la vingt-cinquième heure et la peur panique d’une dictature stalinienne en France ont fait virer Paraz chez les maudits de l’extrême droite. Et comme cet ancien ingénieur avait besoin de faire bouillir la marmite autrement que par les tickets de rationnement, il s’est décidé à faire ce que tout le monde faisait à l’époque : écrire du polar.
Paraz a été fasciné par le succès de la Série Noire qui commençait sous la houlette de Marcel Duhamel à faire connaître des auteurs américains comme Sam Spade et Philip Marlowe, débarqués en France dans la foulée du 6 juin 1944, de la liberté, du chewing-gum et des bas nylon.
Mais il était aussi, en bon célinien, un écrivain de tradition rabelaisienne, un de ceux qui aiment faire jouir le français et le trainer dans les bas fonds comme une bourgeoise qu’on a fait trop boire pour la forcer à s’encanailler. A l’époque, Paraz avait sous les yeux un bel exemple desynthèse réussie entre la Série Noire et la langue verte bien de chez nous : c’était Frédéric Dard et son San Antonio qui commençaient à connaître une célébrité grandissante.

Écumeur de bordels

Pourquoi pas moi ? s’est dit Paraz avec raison. Il a donc créé le personnage de Gorin, moitié espion, moitié indic, grand écumeur de bordels et de bistrots. Gorin apparaît dans Une fille du tonnerre que vous ne trouverez plus qu’à prix d’or chez les bouquinistes, puis poursuit ses aventures dans Petrouchka, une suite qui peut se lire indépendamment du premier et que L’Age d’homme réédite ces temps-ci. On se demande d’ailleurs qui, mis à part le regretté Vladimir Dimitrievic mort il y a quelques semaines et à qui il a été rendu hommage ici, aurait eu le courage et l’intelligence de rééditer Paraz par les temps qui courent ou plutôt par les temps qui rampent.

Ne cherchez pas dans Petrouchka une intrigue qui se tienne. Gorin, improbable James Bond se ballade de maison closes en kolkhozes et médite autant sur la chiennerie des hommes, des femmes, des communistes et des politicards de la IVème république qu’il tâche de mener à bien sa mission assez floue au demeurant.

Non, ce qui est gouleyant dans ce Petrouchka, c’est le plaisir du texte, c’est la langue inventée par Paraz pour son Gorin au pays des Soviets auprès de qui les aventures de Rocambole sont un modèle de vraisemblance.

Il faut dire que lorsqu’il écrit Petrouchka, Paraz qui n’est pas en grande forme, les éponges déjà mitées par la tuberculose, s’est adjoint les services d’un jeune truand, ancien résistant, qui sort de taule, lui aussi pour des raisons tubardes. Il s’appelle Michel Boudon et Paraz l’a repéré quand ce dernier lui a envoyé des lettres du sanatorium. Michel Boudon, bientôt, changera de nom. Il sera mieux connu sous le nom d’Alphonse Boudard.
On voit donc que tout ça est une jolie affaire de famille.
Une famille infréquentable, mais franchement du tonnerre.

Pétrouchka

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Jaime, l’autre Semprun

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D’un été l’autre, les Semprun quittent ce monde en laissant des plaies béantes dans la chair de leurs lecteurs orphelins. Disparu en juin, Jorge survivra à travers des chefs-d’œuvre comme Le Grand voyage ou L’Écriture ou la vie. Injustement moins connu, son fils Jaime, fondateur de l’Encyclopédie des nuisances, avait succombé à une hémorragie cérébrale un jour d’août 2010.

Cet été, le plus bel hommage que vous puissiez lui rendre est de vous débarbouiller l’esprit de toutes les pollutions aliénantes accumulées de septembre à juin. Face à l’océan, la lecture de quelques volumes piochés dans le large catalogue de l’Encyclopédie des nuisances vous transformera en estivant radicalement réfractaire à la barbarie contemporaine. Entendez nuisances au sens large. Songez aux dégâts matériels, physiques et mentaux provoqués par un capitalisme dont la folie déchaînée entraîne l’éradication progressive des forces vitales de la planète. La caissière de supermarché, le chômeur étrangement frustré de ne pas se faire exploiter pour une poignée d’euros ou le petit pêcheur méridional contraint de piller la nature pour rester compétitif perdent leur vie à essayer de la gagner. [access capability= »lire_inedits »]

La mécanique implacable de l’uniformisation

À l’origine, Jaime Semprun nourrissait le projet de rédiger, sous la forme d’une revue anonyme et collective, un Dictionnaire de la déraison dans les sciences, les arts et les métiers. Créée en 1984, la revue devint une maison d’édition sept ans plus tard, mais son ambition est la même : dégager la logique commune aux maux contemporains. Derrière leur diversité apparente, les nuisances obéissent à la mécanique implacable de l’uniformisation des modes de production et d’échange. Dans la lignée de L’Internationale situationniste, Semprun voulait remédier à la « dégradation de la conscience » en fournissant la « conscience de la dégradation »[1. Anonyme, Discours préliminaire à l’Encyclopédie des nuisances, novembre 1984.]aux masses aveuglées par la façade ludique et hédoniste de la société du spectacle.

Lorsque tout devient marchandise et que la marchandise devient le tout, comment échapper au fatum de sa condition aliénante ? En publiant des auteurs tels que George Orwell mais aussi d’autres, beaucoup plus confidentiels, comme Baudouin de Bodinat ou René Riesel. L’Encyclopédie reprend à son compte ce qu’il y eut de meilleur − donc d’occulté − dans Mai 1968, non pas les slogans publicitaires de jouisseurs consuméristes, mais la critique radicale de l’idéologie du travail.

Quelque vingt ans plus tard, dans ses Commentaires à la société du spectacle, Debord rejoignait les Encyclopédistes en sondant le « spectaculaire intégré » et son présent perpétuel qui nous dépossède de tout, à commencer par le langage, ennemi juré de tous les totalitarismes.
C’est bien connu, ce qui est indicible n’existe pas. Inversement, la force démiurgique du verbe suffit à générer des modes de pensée inédits. En plein boom de Facebook, Jaime Semprun écrit un essai très abouti sur l’usage contemporain de la novlangue. À l’opposé des lecteurs d’Orwell qui ne chargent le stalinisme que pour disculper notre époque, Semprun définit la novlangue contemporaine comme le sabir d’un monde uniforme et mécanisé qui établit « un rapport social entre des machines, médiatisé par des personnes »[2. Jaime Semprun, Défense et illustration de la novlangue française, EDN, 2005.]. Langue de la société synoptique, et non panoptique, où la majorité espionne la minorité au pouvoir, la novlangue post-démocratique évacue la possibilité même du despotisme[3. La théorie synoptique de Thomas Mathiesen renverse le concept de panopticon, lequel, amplement étudié par Bentham et Foucault, permet à une minorité de contremaîtres/matons de surveiller une majorité d’ouvriers/prisonniers. Libre et démocratique, le synoptique se construit sur le modèle de ces émissions de téléréalité où le spectateur, devenu voyeur, vote pour en éliminer un à un les participants.]. Vivrensemble, cœur de ville, convivialité : cette langue désarticulée est déjà la nôtre, au point que le français classique et les mots de l’émancipation ouvrière nous apparaissent désormais inintelligibles.

Le « mélenchonisme », une opposition factice

Toute la perversité du turbo-capitalisme disséqué par le regretté Gilles Châtelet [4. Gilles Châtelet, Vivre et penser comme des porcs, Exils, 1998, réédition Folio (Gallimard)]. consiste à alimenter une opposition factice sous la forme du progressisme naïf dont le mélenchonisme constitue la version française. Il faut vraiment être un militant zélé de la « gauche de la gauche » pour croire que Laurence Parisot s’abreuve à la lecture de Joseph de Maistre et de Julius Evola. Empêtrés dans des références mythologiques éculées (la Révolution, la Commune, la décolonisation), les hallucinés de l’arrière-monde progressiste appellent les pouvoirs publics à corriger la multiplication des nuisances (marée noire, suicides au travail, catastrophe nucléaire…). Pourrait-on contribuer plus efficacement au culte de l’État-assistante sociale et ainsi légitimer la perpétuation du système ?

Peu portés sur l’illusion moderniste, les Encyclopédistes concèdent, eux, que l’on s’épanouissait probablement mieux au sein des sociétés traditionnelles organiques. Malgré un ordre social hiérarchique, un certain instinct de conservation y empêchait la subversion totale des hommes, des mots et des choses qui amène aujourd’hui les authentiques « révolutionnaires (…) à lutter pour défendre le présent » afin de préserver les derniers vestiges du monde d’avant, qui apparaissent aujourd’hui comme autant de potentialités émancipatrices.

Le jour où le réel aura été expurgé de toute négativité critique, armés d’une fausse conscience gaie et festive, nous aurons fini de creuser le gouffre d’aliénation qui nous ensevelira. Mais nul n’est obligé de consentir à ce sombre dessein. L’Encyclopédie des nuisances s’offre à tous les réfractaires à l’idéologie du progrès qui voudront bronzer intelligent. [/access]

Le festin de Narcisse

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Il existe des cas où l’horreur est si insoutenable que même Détective préfère garder un silence pudique. Causeur, avec le courage qu’on lui connaît, a choisi, lui, d’ouvrir jusqu’au bout les yeux sur le réel et d’en parler.

Une mâchoire. Une simple mâchoire humaine laissée à l’abandon sur un trottoir, tel un déchet, dans une solitude funèbre. Une mâchoire humaine, avec pour seul indice pour les enquêteurs quelques miettes de pain encore collées sur les dents. Voilà bel et bien tout ce qu’il reste de la victime… et du coupable.

À l’aune de ce sinistre fait divers, l’affaire de l’homosexuel allemand qui avait mangé contractuellement, il y a quelques années, l’un de ses confrères, relève désormais d’un monstrueux « à l’ancienne », presque bon enfant et se trouve rétrospectivement nimbée d’une aura de nostalgie.

Oui, voilà ce dont est capable notre époque. Osons l’écrire : ce qu’elle a dans le ventre. Voilà sa vérité noire, abrupte et terminale : sur un trottoir parisien, tôt ce matin, dans un sombre festin narcissique, un homme-sandwich s’est auto-dévoré.

Comment nous mangerons le désastre

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Addiction générale
d’Isabelle Sorente est une méditation profonde, exigeante – et parfois accablante – sur notre situation éthique présente. Les doses de vérité administrées à son lecteur sont parfois presque insupportables. Isabelle Sorente est un écrivain, non une philosophe : sa pensée se dit à la première personne, et elle atteint en chacun de vous la première personne. Elle dit « je », vous dites « je », elle dit « nous ». Et « nous », c’est à l’intérieur du désastre, et comment nous mangerons le désastre. Isabelle Sorente est un oiseau de malheur et de joie.

Cette pensée part de la nuit de l’expérience et suit fidèlement les chemins d’une multiplicité d’intuitions précieuses et nouvelles. Elle pense comme la « chienne de tête » chère à Céline et Muray : la chienne la plus fine, placée à la tête de l’attelage dans les expéditions polaires, celle dont les violents aboiements sauvent la vie des chiens et des hommes – car elle est la seule à flairer sous la glace la présence des crevasses qui menacent de tous les engloutir. Venue de la nuit, cette pensée s’exprime pourtant avec simplicité et clarté, avec l’exactitude et la rigueur rationnelles héritées d’une solide formation scientifique. Sa dense limpidité évoque parfois Simone Weil – mais une Simone Weil passée par le situationnisme et se déclarant, ma foi, athée…

Isabelle Sorente rassemble au fil de son essai (de manière parfois trop allusive) une série de faits contemporains très disparates – faits politiques, économiques, écologiques, faits psychologiques, technologiques, militaires – qui n’ont pas vocation à livrer une description d’ensemble du désastre présent mais fonctionnent comme autant de séances d’électrochocs propédeutiques. Le lecteur est ainsi conduit au vif de la question centrale de l’essai : quelle éthique peut être à la hauteur d’un tel désastre ? Addiction générale parvient à relever le défi et à esquisser les lignes de force d’une telle éthique. Il en invente aussi le langage foncièrement libre, rationnel et rétif à tout moralisme. Cette éthique ignore les prescriptions et les impératifs moraux : elle formule des possibilités éthiques et part en quête des « valeurs rationnelles manquantes » qui nous appellent par-delà bien et mal comme des membres fantômes et dont elle fait résonner le chant envoûtant. Son motif musical majeur : « Manquons sans entraves ! ».

De manière très convaincante, Isabelle Sorente voit dans l’addiction le désastre psychique central du temps présent. Si la dévastation du monde extérieur, de la nature et de l’espace se poursuit inlassablement, c’est d’abord parce que le monde s’effondre en chacun de nous. Si Debord, Baudrillard et Muray nous ont offert des descriptions décisives de « l’effondrement du réel », Addiction générale a le grand mérite de proposer une issue patiente et douloureuse à notre cauchemar. Isabelle Sorente jette une lumière nouvelle sur cette perte généralisée du réel en l’interprétant comme le symptôme d’une « addiction générale ». Sa propre expérience de l’addiction – la boulimie, durant dix ans, qu’elle n’évoque pas dans ce livre –, de sa traversée et de sa délivrance, donne à l’analyse de ses mécanismes et aux issues qu’elle déploie une grande force d’incarnation.

L’enfer de l’addiction, c’est celui de la lente et insoutenable disparition des autres d’abord en nous, puis autour de nous. Plus l’objet ou le produit sur lequel nous avons fixé notre addiction s’installe au centre de notre espace psychique, plus notre sentiment de la réalité des autres se désagrège – et plus le monde, dépeuplé, devient irréel et sans saveur. Notre temporalité s’atrophie elle aussi, alternance accélérée de prise du produit et de manque, répétition toujours plus amère de la déception après chaque prise. Loin de nous délivrer du manque, l’addiction nous livre au contraire à un vide et à un manque toujours plus douloureux et atroces.

L’addiction est dans son essence la perte de la réalité et de la raison par une insensibilisation générale. Elle révèle par défaut la sagesse cachée du mot français « sens », l’unité vivante de ses différentes significations. Car c’est du même mouvement qu’elle assèche et éteint mon monde sensoriel, ma sensualité, mes émotions à fleur de corps et qu’elle dévaste ma sensibilité éthique et mon sens commun – dont Isabelle Sorente note que la langue anglaise le nomme précisément le « point sensible ». Sans les autres, notre corps perd tous ses sens, notre vie tout son sens. Notre liberté vivante et notre faculté d’orientation sont nécessairement détruites.

Nos sentiments ne savent plus s’exprimer désormais qu’à travers des explosions de sentimentalité hystériques, sans conséquence et sans lendemain. La contemplation du désert de glace qu’est devenue notre âme nous horrifie et fait grandir chaque jour en nous le dégoût de nous-mêmes, l’hallucination d’une urgence perpétuelle, une fébrilité agressive et stérile et le sentiment enfin d’une fatalité mystérieuse dont il est confortable de nous tenir pour la victime parfaitement impuissante et innocente.

Selon Isabelle Sorente, le seul remède à mon désastre intime est alors l’exercice impitoyable de ma compassion. Elle n’est pas un noble impératif moral mais ma première nécessité vitale pour recouvrer ma liberté. Me mettre à la place des autres est le « mouvement élémentaire » de mon âme et seule sa mise en exercice patiente peut remédier à son atrophie. Seule la compassion peut rouvrir dans mon âme la place imaginaire des autres, la joie liée au sentiment durable que les autres sont aussi réels, précieux, fragiles et faillibles que moi-même.

Je dois être absolument libre de choisir dans le secret de mon âme (qu’Isabelle Sorente nomme « anonymat ») et en dehors de toute contrainte morale, les autres vers lesquels ma compassion va voyager. Peu à peu, l’espace des autres s’ouvrira, gagnera en profondeur et en consistance. Enfin, ma compassion osera s’aventurer vers les êtres qui me paraissent les plus à ma dissemblance, considérer qu’ils sont aussi réels, charnels et précieux que moi : les vieilles putes et les grands patrons, les policiers et les pédophiles, les exciseurs et les journalistes, les nazis et les traders, les prisonniers et les bêtes, toutes les bêtes. Je n’aurai plus peur de toucher et d’être touché par les « intouchables ».

Mais le point essentiel est que je ne suis précisément pas ces autres. « Sauf pour le fœtus et l’amibe, la fusion n’est pas la vie, elle n’est pas l’amour de la vie. » La compassion telle qu’Isabelle Sorente en déploie les mouvements libérateurs est vouée à contrecarrer la mièvrerie sentimentale comme tout fantasme fusionnel. L’addiction ne se définit pas tant par ses objets – l’alcool, le tabac, les drogues, la nourriture, le travail, Internet, les jeux, la sexualité – que par son mode de rapport obsessionnel, son attachement fusionnel, exclusif et en définitive férocement haineux à son objet même. Dans les rapports amicaux ou amoureux de « l’addict », Isabelle Sorente repère avec profondeur la fixation morbide sur un Autre unique, « inaccessible, désiré, détestable, fatalement décevant » qui a pour seul but de faire disparaître la pluralité vivante de tous les autres.

A la longue liste des addictions, Isabelle Sorente en ajoute une nouvelle : l’addiction aux chiffres et au calcul. Il ne s’agit pas là d’une métaphore mais d’une addiction au sens plein, d’autant plus dangereuse que nous en méconnaissons le caractère pathologique. Nous nous imaginons responsables, rationnels, sérieux et pragmatiques en manipulant dans une ivresse masturbatoire nos sacrosaintes « données chiffrées ». Drapés dans le manteau d’innocence de notre pseudoscience, nous ignorons « toute pensée complexe et toute finesse mathématique. » Nous fermons suicidairement et criminellement les yeux sur toutes les dimensions inquantifiables et pourtant essentielles de l’existence, auxquelles seules notre boiteuse humanité et notre raison sobre peuvent nous donner accès.

Mais la compassion n’est pas la seule « valeur rationnelle manquante » ouvrant à la communauté post-junkie qui vient. Isabelle Sorente nous donne aussi à entendre l’appel des autres valeurs-fantômes aspirées dans son sillage : la sobriété, l’anonymat, la patience, le détachement, l’incertitude, la faillibilité, la culpabilité – non la culpabilité complaisante, sentimentale et stérile des « addicts » mais celle qui est féconde, durable et créatrice, parce qu’elle est réelle et conséquente. L’amour fou, en somme, du manque et de l’inassouvissement.

Dans les années 1960, une célèbre expérience de Stanley Milgram avait mis en évidence que seulement quatre personnes sur dix se refusaient à torturer à mort un autre homme avec des décharges électriques lorsqu’une autorité pseudo-scientifique leur en intimait l’ordre. Cinquante ans plus tard, révélés par un sinistre jeu télévisé, les progrès de l’humanité sont stupéfiants. La moitié des justes a déserté : nous ne sommes plus que deux sur dix. Une autre expérience évoquée par Isabelle Sorente a en revanche montré que, lorsque des macaques sont mis en situation de ne pouvoir se nourrir qu’en envoyant des décharges électriques à leurs congénères, il ne s’en trouve pas un seul qui y consente et ne se laisse mourir de faim.

La dignité humaine continuera-t-elle longtemps à s’humilier devant le sublime amour des macaques ?

Addiction générale

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Quoi de neuf, Woody Allen ?

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Lors d’un récent séjour à Paris, j’ai vu le dernier film de Woody Allen, Midnight in Paris. Une subtile récréation, une parenthèse enchantée. Comme le disait Cioran, cette ville est en effet devenue un « garage apocalyptique ». Outre l’agressivité des Parisiens, partout l’encombrement, la tension, le bruit. Probablement sous l’influence du film, je bus un peu, me baladai dans les rues, rêveur, jusqu’à ce qu’un taxi, une Citroën DS noire (tirée d’un film de Melville) m’emmène dans les années 1960.

Je me pinçai violemment, incrédule. Des noceurs m’introduisirent à une fête, une « party » célébrant la fin du tournage de  Quoi de neuf, Pussycat ? , le film de Clive Donner, sur un scénario de Woody Allen. Dans la salle, Ursula Andress discutait avec Capucine (qui se défenestrera trente-cinq ans plus tard de son appartement lausannois). J’échangeai quelques mots avec Peter O’Toole. Quel charisme ! À côté de lui, Brad Pitt ressemble à un pneu crevé ! Lorsqu’au bout de la salle j’aperçus, un verre d’eau à la main, le jeune Woody Allen (âgé de 29 ans), l’euphorie et l’angoisse firent place à la panique… Je pris mon courage à deux mains, m’approchai et lui demandai s’il avait déjà rencontré son modèle, son idéal. Il me raconta sa rencontre avec Groucho Marx. Lorsque, évoquant son immortel génie comique, Allen lui avait demandé ce qu’il aimerait que son public dise de lui dans cent ans, Groucho avait répondu : « Il se porte bien pour son âge…»[access capability= »lire_inedits »]

Woody Allen ne savait pas encore qu’il rencontrerait Ingmar Bergman, lors d’une soirée mémorable où tous deux resteraient quasi mutiques, chacun essayant de faire révéler à l’autre ses secrets. Il y serait question de la rencontre avec son idéal… Allen se saisit de l’idée qu’il mettra en scène, quarante-cinq ans plus tard, dans Midnight in Paris. Déjà, dans Casino royale, il incarnait le neveu de James Bond, intimidé par l’oncle 007, son modèle, qui le laisse aphasique et dont il ne peut soutenir le regard que grâce à une poignée d’anxiolytiques. L’idée sera reprise bien plus tard dans Accords et désaccords où le guitariste Emmet Ray (joué par Sean Penn) voue un culte à Django Reinhardt qui le rend phobique et complexé : Emmet n’ose même pas prononcer le nom de son maître, use de détours, parle du « Gitan de Paris » et, pris de panique, s’évade par les toits lorsqu’on l’informe que Django est dans la salle pour assister à son concert.

Dans Stardust Memories, Allen explore le lien d’ambivalence qui unit la groupie à son idole. Quelques heures après avoir exprimé son admiration pour Sandy (joué par Allen), un fan essaie de l’assassiner. La rose de la dévotion admirative a ses épines… Stardust Memories sortit quelques jours avant l’assassinat de John Lennon par un fan.

L’intérêt de l’art et de la masturbation : créer un monde idéal

Woody Allen m’expliqua encore que les huit mois de tournage à Paris de Quoi de neuf, Pussycat ? n’avaient pas interrompu son analyse, qu’il téléphonait à heure fixe quatre fois par semaine à son psy de New York. Je m’intéressai aux conditions du tournage. Il se lamenta et dit qu’on appréciait son sens de l’humour mais que le réalisateur n’avait de cesse de trahir son propos et de défigurer son travail. Il jura désormais de ne s’impliquer que dans des projets cinématographiques dont il aurait le contrôle total. Il ajouta que c’était même le seul intérêt de l’art : créer un monde idéal, maîtrisé. Le seul intérêt de l’art et de la masturbation… compléta-t-il. Les répliques fusaient, un vrai feu d’artifice. Petit, fluet, les cheveux courts avec une raie sur le côté, Allen portait déjà ses légendaires grosses lunettes. Il parla de sa santé fragile, commenta sa corpulence en précisant que, bébé, il avait tété des seins en silicone… Woody Allen, c’est le triomphe de l’esprit sur la matière, la revanche de l’imaginaire sur le réel. La soirée touchait à sa fin, je quittai la fête étourdi, serrai la main au magicien et m’apprêtai à rejoindre l’asphyxiante réalité.[/access]

Crimes contre le bon goût en Serbie, que fait le TPI ?

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Andy Warhol, dont la légende veut qu’il ait acheté avec sa première paye de dessinateur publicitaire une centaine de slips Jockey blancs identiques donnait le conseil suivant à ses amis : « Porte toujours des sous-vêtements propres parce que tu ne sais jamais où et quand tu vas mourir ». Un conseil que tout humain un tant soit peu soucieux de sa postérité serait avisé de suivre.

Mais cette sourate warholienne, il ne suffit pas d’en comprendre la lettre, il faut aussi en apprécier l’esprit. Plein de choses peuvent vous arriver au moment où vous vous y attendez le moins. Comme par exemple d’être arrêté et menotté devant des dizaines de caméras pour -si vous vous attendez à lire ci après un truc genre viol de femme de chambre, vous avez perdu- crime contre l’humanité.

C’est ce qui est arrivé cette semaine en Serbie à Goran Hazic, qui a été interpellé ce mercredi à 150 kilomètres de Belgrade. Il était recherché depuis le siècle dernier par Le Tribunal Pénal International pour l’ex-Yougoslavie pour 14 chefs d’inculpation, dont les crimes de guerre et le crime contre l’Humanité.

Goran Hazic

Mon peu de confiance pour la justice en général, et celle des vainqueurs en particulier m’entrainera à n’avoir aucune opinion sur le sérieux ou la fantaisie de ces accusations. En revanche, au vu du T-shirt que portait l’ancien leader des Serbes de Croatie, je pense qu’on aurait pu, plus simplement, l’arrêter pour crime contre le bon goût, même s’il avait, probablement, des sous-vêtements propres…

On se Fitch de nous !

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photo : EPA/JUSTIN LANE

Il paraît que par la grâce de nos gouvernants, l’euro, l’Europe ainsi que leur farandole de bienfaits induits (croissance, prospérité, paix, beau temps) vont être sauvés. J’en suis fort aise. Tout à leur soulagement, peu de gens auront tiqué, comme moi, sur une dépêche publiée la veille par Reuters, qui valait pourtant son poids d’olives grecques. Son premier paragraphe nous expliquait que la note « triple A » de la France était probablement sauvée, parce que « les principaux prétendants à l’Elysée » se sont accordés « sur la nécessité d’assainir les comptes publics dans un contexte de très forte tension sur les marchés financiers. »

Reprenons, le « triple A » est le classement donné par les agences de notation financière aux emprunts et obligations émis sur les marchés par les Etats pour assurer leurs fins de mois. Ne serait-ce qu’une légère dégradation de cette note et c’est le plongeon des finances publiques vers le chaos, voire le KO, comme on a pu le voir pour la Grèce et comme on l’envisage pour le Portugal, l’Italie ou l’Irlande. Autant dire que le « triple A » aujourd’hui vaut mieux qu’un bon sondage dans le Figaro, ou même une baisse vertigineuse du chômage. La note est par ailleurs donnée par trois agences, à capitaux privés qui font ce qu’elles veulent et facilitent le travail des spéculateurs sur les dettes nationales, mais comme visiblement la quasi-totalité des politiques s’en foutent…

Il semble donc que la France ait sauvé sa peau in extremis, grâce à un accord des principaux prétendants à l’Elysée pour « assainir les comptes publics », ce qui en bon français veut dire se serrer grave la ceinture. Reuters nous apprend ainsi qu’après « une période d’incertitude », les deux favoris à la primaire du PS se sont finalement engagés à « ramener le déficit à 3% du PIB en 2013. » Autant dire qu’il va falloir soit trouver la recette miracle de la croissance à la chinoise, soit imposer au pays une cure Dukan d’austérité, qu’à côté, celle de 1983 semblera de la rigolade. On rappellera au passage que le déficit public de la France atteignait les 7,1% du PIB fin 2010. Bien plus élevé que celui des autres « triple A » de la zone euro (l’Allemagne, l’Autriche, la Finlande, le Luxembourg et les Pays-Bas), gare à la punition !

Car la France est le cancre de l’Union. « Quand on regarde la France dans l’univers plus large des triple A, elle se démarque clairement comme un des pays ayant les chiffres les moins solides en matière de finances publiques », déclare à Reuters la première analyste de Fitch sur la France, Maria Malas-Mroueh. Autant dire que la grande prêtresse de la notation n’a pas vraiment l’air d’accorder un gros crédit aux promesses électorales des socialistes redevenus subitement sérieux et responsables. Mais somme toute, c’est son boulot.

Il convient plutôt de s’interroger sur le boulot des candidats socialistes à la présidentielle. Croire en la promesse de Nicolas Sarkozy fait bien rire. Après tout, si la dette et les déficits publics se sont alourdis, on le sait, c’est à cause de la crise de 2008 (qui a touché le monde entier, y compris des pays qui n’ont pas plombé leur dette.) Mais si les chiffres sont aussi mauvais, c’est sans doute parce que la politique fiscale (économique n’en parlons pas) a été menée en dépit du bon sens, et au moins en dépit des circonstances qui auraient sans doute exigé qu’on l’adaptât. À l’Assemblée, la droite chouine chaque année quand il faut reconduire depuis l’allègement de la TVA sur la restauration qui, depuis son instauration en 2007, coûte bon an mal an 4,5 milliards d’euros au budget. Au delà, il suffit d’observer l’effondrement en dix ans des recettes générées par l’impôt sur le revenu, passées de 80 milliards à 37 milliards l’an passé à cause de la multiplication des niches fiscales en tout genre. Autant de broutilles qui ajoutées les unes aux autres, plombent les comptes publics. Or, s’agissant de ces choix et de bien d’autres, les politiques ont clairement la main.

Revenons à Aubry et Hollande qui, donc, pour faire sérieux et présidentiables, un peu comme au bon vieux temps du oui obligatoire au référendum sur le TCE, s’engagent, s’ils sont élus à faire ce que la droite elle-même n’a pas su – ou voulu – faire. Des candidats qui se refusent à discuter le dogme des 3% quand tout le monde sait qu’il est irréalisable, sauf au prix de sacrifices pires que le mal. Difficile en effet d’imaginer que la chasse aux niches fiscales sera suffisante, ou même que le non-remplacement d’un fonctionnaire partant à la retraite sur deux permettra de tenir une « trajectoire de finances publiques » (comme on dit en argot X-Mines) raisonnable conduisant aux 3% magiques. Les candidats socialistes montrent, là encore, qu’ils aiment adorer des dieux qui ne sont pas les leurs – ou ne devraient pas l’être.

D’un côté, ils refusent de voter la règle d’or sarkozo-merkelienne qui bloque toute possibilité d’évolution et d’initiative sur le pilotage du budget national. De l’autre, ils donnent des gages à Fitch pour assurer notre hypothétique « triple A ». Mais qui peut jurer que madame Maria Malas-Mroueh, la première analyste de Fitch sur la France, ne leur demandera pas plus d’ici 15 jours ?

Admettons que la dette est l’ennemie de la politique, du peuple aussi. Mais si ça se trouve, il serait peut-être temps de faire preuve aussi d’inventivité, d’initiative, d’un discours un peu nouveau. On aurait pu d’ailleurs croire que la primaire allait servir à ça.

Moyennant quoi, nous venons d’apprendre que si la gauche gagne la présidentielle, elle ne fera rien d’autre que ce qui s’est fait jusque-là. Ou elle fera pire en matière économique, quitte à pénaliser ceux qui, n’en déplaise à Terra Nova, semblaient constituer son socle électoral naturel, les classes populaires. Frappées par la crise, le chômage, l’inflation et la rigueur donc. Je propose donc d’annuler la primaire, et pendant qu’on y est, la présidentielle aussi. Et de nommer directement Madame Malas-Mroueh à la tête de l’Etat français. On économisera des frais d’organisation des élections, ce sera toujours ça de gagné pour les 3 % et le « triple A ».

Endettez-vous, qu’ils disaient…

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photo : Stuck in Customs

Si l’industrie financière et le marché immobilier états-uniens sont de véritables barils de poudre, c’est d’abord à l’intervention de l’Etat qu’on le doit : soutien à l’accession à la propriété – principalement orchestrées par les opérateurs parapublics Fannie Mae et Freddie Mac –, garantie implicite des dettes des banques par le gouvernement fédéral et règlementation bancaire mal pensée se sont conjugués pour rendre la situation explosive. Au fil des années, de nombreuses voix se sont pourtant élevées pour mettre en garde qui voulait bien les entendre contre le niveau d’endettement des Américains et la dégradation du marché des mortgages[1. Un mortgage est un crédit hypothécaire (c’est-à-dire dont le remboursement est garanti par la valeur du bien acheté], mais le propre du discours politique est de prétendre s’affranchir des contraintes bassement matérialistes de la réalité économique, et puis, que diable !, un baril de poudre sans étincelle, c’est inoffensif.

Tout commence avec l’explosion de la bulle Internet. Pour relancer la croissance, la « Fed » baisse les taux d’intérêt à des niveaux historiquement bas : du 11 décembre 2001 au 10 novembre 2004, celui des Fed Funds[2. Le taux moyen auquel les banques se prêtent de l’argent entre elles. Taux administré par la « Fed » dans le cadre de sa politique monétaire] reste inférieur à 2% et, pendant une année entière (du 25 juin 2003 au 30 juin 2004), il est en-dessous de 1%. Ce faisant, elle déclenche deux processus qui vont tendre encore un peu plus la situation.

Pas besoin de grands discours pour comprendre la mécanique : plus les taux d’intérêt sont bas, plus les ménages peuvent s’endetter pour acheter leur logement. La première conséquence de la politique laxiste de la « Fed » est donc une augmentation considérable de la demande sur le marché immobilier, donc une accélération de la hausse des prix.[access capability= »lire_inedits »]capability Deuxième mécanisme : tout ce que la planète compte d’investisseurs institutionnels, c’est-à-dire d’entreprises dont le métier est de collecter de l’épargne pour la placer sur les marchés financiers[3. Fonds de pension, fonds d’investissement, compagnies d’assurances…] se lance dans une course effrénée au rendement pour compenser la baisse du niveau des taux d’intérêt, c’est-à-dire de leurs bénéfices: et c’est notamment sur les produits conçus à base de crédits immobiliers que cet argent va s’investir.

La bombe à retardement : les crédits à taux révisables, pas les subprimes

Mais c’est une autre conséquence de la politique de la « Fed » qui va servir de détonateur et vous allez comprendre qu’elle n’a rien à voir avec les fameux subprimes et tout avec les crédits à taux révisable (adjustable-rate mortgages ou ARMs), c’est-à-dire les prêts dont le prix varie chaque année en fonction de l’évolution des taux à court terme[4. Aux États-Unis, le taux appliqué à ces crédits est calculé en fonction du taux des bons du Trésor à 1 an, d’un taux Libor ou du 11th District COFI ; typiquement, un ménage américain peut contracter un crédit immobilier à un taux révisable égal au taux du Libor 3 mois augmenté de 2%]. L’avantage pour l’emprunteur, c’est que c’est toujours moins cher qu’un crédit à taux fixe ; l’inconvénient, c’est que c’est plus risqué, toute remontée des taux courts entraînant celle des mensualités. Juste avant le déclenchement de la crise (au 3ème trimestre 2007), ces prêts représentent plus de 20 % du crédit hypothécaire, contre 13 % pour les subprimes[5. Un prêt immobilier est dit « subprime » quand il est plus risqué pour le prêteur qu’un prêt classique dit « prime »].

Or, la Banque centrale agit directement sur l’ensemble des taux à court terme en faisant varier celui des Fed Funds. Lorsqu’il baisse, le taux des ARMs baisse et l’écart de prix entre prêts à taux révisables et prêts à taux fixe se creuse. Pendant trois ans, ce différentiel atteint 2,5 %. Quiconque a déjà contracté un crédit immobilier mesurera ce que signifie une différence de 2,5% sur vingt ans : c’est une formidable incitation à s’endetter, et à s’endetter à taux révisable.

C’est exactement ce qui se passe : des millions d’Américains – et pas nécessairement les plus aisés – profitent de l’aubaine en pensant qu’au pire, s’ils n’arrivent plus à payer, il leur suffira de revendre leur bien.

Du coup, le marché immobilier n’en finit plus de monter. Tant et si bien qu’à partir du 30 juin 2004, la « Fed » fait graduellement remonter le taux des Fed Funds par paliers de 0,25 points – au bout de 17 hausses, le 29 juin 2006, il s’établit à 5,25%. Une fois par an, en principe à la date d’anniversaire du contrat, le taux des crédits révisables s’ajuste à la hausse de telle sorte que les intérêts payés par un ménage qui aurait contracté un prêt à 3,16% en décembre 2003 se montent à 7,51% en juin 2006 !

Nombre de ménages doivent plus à la banque que ce que vaut leur maison

Dès début 2006, on observe une recrudescence des difficultés de paiement sur ces crédits à taux révisable, alors que pour les crédits à taux fixe, y compris les subprimes, le nombre de défaillance est stable ou en baisse jusqu’au second trimestre 2007. Chaque fois qu’un ménage cesse de payer, les banques saisissent le bien concerné et cherchent à le revendre pour limiter leurs pertes – c’est ce qu’on appelle une procédure de foreclosure. Seulement, comme toutes les banques cherchent à vendre en même temps et que le niveau élevé des taux entraîne mécaniquement une demande beaucoup plus faible, les prix de l’immobilier baissent. Un grand nombre de ménages réalisent qu’ils doivent désormais à la banque plus d’argent à la banque que ce que vaut leur maison. Ils cessent de payer et attendent que la banque saisisse leur maison – et réalise la perte à leur place.

La plupart des banques américaines connaissent les pires difficultés et cessent de prêter à l’économie tandis que le secteur de la construction est littéralement au chômage technique. C’est seulement à partir de la mi-2007 que les difficultés se généralisent à l’ensemble des prêts immobiliers – en particulier aux crédits subprimes. À la fin du 3ème trimestre 2008, au moment de la chute de Lehman Brothers, le taux de défaillance des prêts à taux révisable est de 8 % contre 1,65% pour les crédits à taux fixe de qualité équivalente, et celui des prêts subprimes à taux révisable (qui cumulent tous les types de risque) est de 29 % contre 11 % pour les subprimes à taux fixe. En clair, cette crise n’était pas une « crise des subprimes » – elle ne l’a jamais été – mais une conséquence directe de la politique monétaire de la « Fed ».

Tout au long de leur histoire, les banques centrales ont généré des bulles et des récessions. Pour ma part, je suis convaincu que le métier de banquier central qui consiste à mettre en œuvre une gestion planifiée des taux d’intérêt, est condamné à échouer pour les mêmes raisons que celles qui ont entraîné la chute de l’empire soviétique : contrairement à une large partie des lecteurs et auteurs de Causeur, je pense que rien ni personne ne peut se substituer au marché. Tout cela a été décrit dès le début du XXe siècle par Ludwig von Mises, puis par Friedrich Hayek. Pourtant, à l’heure où j’écris ces lignes, la « Fed » a de nouveau fait baisser le taux des Fed Funds à des niveaux record pour « soutenir la croissance américaine ». La prochaine fois que vous entendrez parler de « bulle », vous saurez qui est responsable.[/access]

Andy Schleck au Galibier, les pignolos à Pignerol !

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Heureux ceux qui comme moi étaient devant leur poste hier après-midi. Pour la première fois depuis Fausto Coppi ou presque, un coureur a attaqué en pleine montagne à 60 km de l’arrivée, et a conclu triomphalement sa cavalcade solitaire.

Comme si ce n’était pas assez beau, il faut savoir que pour emporter l’étape, Andy Schleck-le-fabuleux, qui avait déjà le col d’Agnel dans les jambes, s’est évadé en solo au niveau de la Casse déserte, à mi-pente de l’Izoard, alors qu’il était sous haute surveillance des autres favoris, puis s’est grimpé tout seul le Lautaret et le Galibier, pour lever les bras sur la plus haute ligne d’arrivée de toute l’Histoire du Tour. Ajoutez à cela la fabuleuse contre-attaque de Cadel Evans, la leçon de courage de Voeckler et le dévissage de Contador, c’était du vélo comme on n’en avait plus vu depuis les meilleures années d’Armstrong.

Seul bémol, pourquoi a-t-il fallu que l’ensemble des commentateurs de radiotélé et les organisateurs du Tour parlent sans arrêt de « Pinerolo », pour nommer la ville de départ de cette 18ème étape. Alors que cette cité aujourd’hui piémontaise, après avoir été française pendant des siècles, posséde un toponyme bien français, et même franco-occitan, à savoir Pignerol. Quand le Tour part de Londres ou arrive à Coblence, il ne viendrait à l’idée de personne d’évoquer à longueur de micro London ou Koblenz.

Bref si j’étais chef du CSA, je te flanquerais immédiatement tous les coupables en prison, et si possible, à Pignerol. C’est en effet là-bas que Louis XIV fit enfermer durant quinze ans le Surintendant Nicolas Fouquet, après l’avoir fait arrêter par d’Artagnan…