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Goldstein se rebiffe

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Les coutumes ont décidément la peau dure. A trois jours du premier tour, Jean-Marie Le Pen a beau ne pas être candidat, il s’adonne à son habituelle passion pour le « hors-piste » en fournissant aux journalistes un os de (fausse) indignation à ronger. Une fois n’est pas coutume, c’est la très sérieuse Chaîne Parlementaire qui fait le « buzz » autour de la dernière sortie du vieux capitaine.

En cause, les quelques boutades grasses que vous entendrez sur cette vidéo : après une saillie du meilleur goût sur les musulmanes « poilues de la gueule », Le Pen père ironise sur les initiales de Nicolas Sarkozy : N.S comme « national-socialisme », le rassemblement de dimanche dernier étant, lui, comparé aux meetings nazis de Nuremberg.

On objectera avec raison au vieux punk frontiste que ces amalgames sont « nauséabonds » (attention, adjectif breveté par SOS Racisme). Mais sans rien enlever à l’outrance de son propos, l’honnêteté voudrait qu’on le compare aux arguments moraux éculés de la plupart de ses contradicteurs. Souvenez-vous avec bonheur de l’antiraciste pride de l’entre-deux tours de 2002 : le slogan « une balle pour Le Pen », des moustaches dessinées sur les affiches du FN, tout cela dessinant une reductio ad hitlerum aussi générale qu’affligeante.

La leçon de cette dernière séquence d’avril 2012, c’est que Jean-Marie Le Pen retourne l’antifascisme morveux qui a lui si souvent été opposé : comparer Sarkozy au Führer est bien l’ultime provocation puérile du vieux roc diabolisé. Comme l’aurait dit Audiard (ou Orwell), Goldstein se rebiffe.

Guaino, Premier ministre !

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Ces derniers jours, les révélations sur les us et coutumes du petit monde politique français sont de plus en plus sidérantes. Le Point, sous la signature de Saïd Mahrane, nous édifie : Jean-Luc Mélenchon a déjeuné, en 2010, avec Henri Guaino ! Un « déjeuner secret » précise le journaliste : tellement secret qu’il a eu lieu au vu et au su de tous, à l’Institut du Monde Arabe, autour d’un tajine ou d’un couscous – qui ne sont même pas les meilleurs de Paris. Niveau secret et gastronomie réunis, les deux protagonistes de l’Affaire devraient aller prendre des cours fissa chez les ayant-droit de Mata Hari : ils ne seraient pas allés déjeuner à l’Institut du Monde Arabe et n’auraient surtout pas convié autour de la table Eric Zemmour, qui nous montre ici qu’il peut rivaliser avec Paul Wermus lorsqu’il s’agit de jouer les petits rapporteurs du gotha politique français.

Au menu, nous dit-on, il fut question du retour « de la France au commandement intégré de l’Otan, d’Europe et de vie politique française ». L’excellent Saïd Mahrane aurait pu y aller mollo avant de prendre son fix quotidien d’exclusivité. Il aurait pu, par exemple, prendre le temps de décrocher son téléphone pour interroger Henri Guaino. Il aurait su alors qu’il fut également largement question, lors de cette cordiale entrevue, de l’Union Pour la Méditerranée – un sujet qui rassemblent Guaino et Mélenchon au-delà de leurs choix politiques respectifs. Et alors ? Qu’en déduire ? Que Jean-Luc Mélenchon et Henri Guaino partagent la conviction que la Méditerranée est le centre de gravité primordial de l’espace géopolitique français ? Merci pour le scoop, on était au courant depuis Braudel.

Mais pourquoi s’arrêter à Mélenchon ? Balançons et disons tout sur les fréquentations spéciales du conseiller non moins spécial de Nicolas Sarkozy. Tenez, par exemple : saviez-vous qu’Henri Guaino entretient depuis des années d’excellentes relations avec Jean-Claude Gayssot. Le problème est que l’ancien ministre communiste ne soutient pas Jean-Luc Mélenchon, mais François Hollande…

Mieux encore, lorsque Lionel Jospin vira Guaino du secrétariat général du Commissariat au Plan, c’est Robert Hue qui fut le premier à l’inviter à un colloque du PCF. Oui, vous avez bien lu : Robert Hue et Henri Guaino s’estiment tous deux. Or, Robert Hue soutient non pas le Front de Gauche, mais François Hollande. Encore un !

Et vous connaissez le pire ? Aquilino Morelle, plume de François Hollande, a été l’un des collaborateurs de Guaino au Commissariat général au Plan… Depuis, les deux hommes entretiennent d’excellentes relations. Etrange, non ?

On pourrait donc procéder à la manière de certains journalistes et se perdre dans des conjectures un peu folles. Comme tous les hommes de gauche que fréquente Henri Guaino soutiennent le candidat socialiste, la démonstration est faite : François Hollande est un pion que l’Elysée avance à sa guise sur l’échiquier politique par communistes interposés. Si l’on déduit, comme certains le font, une machination politique à partir d’un déjeuner entre Guaino et Mélenchon, rien ne nous interdit de déduire une combinazione encore plus ahurissante à partir d’autres fréquentations.

On aura simplement omis une chose dans cette forme spécieuse de rationalité : le débat public n’est pas un état de guerre de tous contre tous ; on se rencontre, on se parle, on se dispute, et on le fait même parfois autour d’une table, en y mettant les formes. Il paraîtrait que cela porte le nom étrange de démocratie.

J’aurais l’esprit aussi chahuté qu’un Bruno Roger-Petit, ne considérant jamais la politique que par le petit bout de la lorgnette, suspectant des complots là où il n’est même pas de comploteurs, allant même jusqu’à contrefaire la réalité[1. Faire de Guaino « l’inspirateur du débat sur l’identité nationale » : soit Bruno Roger-Petit se fourre le doigt dans l’oeil, soit il devrait un peu mieux s’affranchir des débats internes qui agitent le Château.], je ferais mienne cette logique. Et j’échafauderais des théories qui serviraient un candidat plutôt qu’un autre.

Ces mélanchonades nous apprennent une chose : certains journalistes ne reculent devant rien, s’abritant derrière le mannequin de cire d’Albert Londres, pour servir leur engagement militant. C’est tout à fait leur droit ; et c’est franchement tout le mal que je souhaite à Bruno Roger-Petit : faire une belle carrière d’éditorialiste au Journal Officiel en cas de victoire de François Hollande à l’élection présidentielle – si la mauvaise foi le transporte, l’ambition le dévore mesurément : le garçon a des qualités.

Mais nous pouvons tirer une seconde leçon de ces mélanchonades autour de déjeuners, de remises de médaille et de pseudo-collusions entre des hommes de gauche et des hommes de droite : les clivages anciens n’ont plus cours. Dominique Strauss-Kahn, Pascal Lamy ou Pierre Moscovici s’accordent ainsi parfaitement sur l’essentiel avec la droite européenne. Dans le même temps s’inventent des convergences de vue entre des Jean-Luc Mélenchon et des Henri Guaino. Les options politiques, les projets et les programmes peuvent les éloigner diamétralement. Mais la ligne fondamentale de partage de la vie politique française serpente aujourd’hui entre les partisans du « oui » et ceux du « non ». Elle ne passe plus ailleurs, au risque de fragmenter et de tout faire voler en éclats.

Qu’est-ce qui peut, au juste, rapprocher un Mélenchon d’un Guaino, eux dont les approches politiques aussi bien qu’économiques sont aussi divergentes ? Trois choses en une : la France, la République, la souveraineté – qui n’est pas le « souverainisme », doctrine chère comme une brocante à Nicolas Dupont-Aignan et qu’on a importée de la Belle Province pour mieux nous montrer que la souveraineté avait cessé d’exister.

Contrairement à ce que l’on nous raconte, l’élection présidentielle ne se joue pas aujourd’hui entre Nicolas Sarkozy et François Hollande, mais entre la France du « oui » et la France du « non ». Que nous dit la rencontre entre Mélenchon et Guaino ? Une chose essentielle : les visions sont conciliables entre des hommes de droite et de gauche, du moment qu’ils placent la France au-dessus de tout. La France, c’est-à-dire l’amour de son histoire, la foi en son avenir, l’idée que sans la République – et la lutte continuelle, depuis Philippe Le Bel, contre les féodalités et les cléricalismes – le pays n’est plus rien.

Que pouvons-nous donc retenir de ce déjeuner, qui fut autre chose qu’un Dîner de cons sans toutefois devenir un Souper ? Nous ne devons, en réalité, retenir qu’une seule chose : Nicolas Sarkozy s’apprête à annoncer, d’une manière imminente, que son futur Premier ministre, en cas de victoire, sera Henri Guaino. Pas simplement si Mélenchon atteint un résultat élevé. Mais parce que la grande affaire de la vie politique française aujourd’hui est la réconciliation des républicains des deux rives. Parce que Philippe Séguin et Jean-Pierre Chevènement y ont cru. Parce que ça aurait de la gueule. Parce que – merde ! – nous sommes la France. Et parce qu’on peut rêver.

Le fantôme de Georges Guingouin

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A la une de La Montagne, un des quotidiens régionaux les plus littéraires de France puisqu’il accueillit les signatures d’Alexandre Vialatte et François Taillandier, ce mercredi 18 avril, une information pour le moins inquiétante. A Sainte-Fortunade, en Corrèze, lors de l’élagage d’un petit bois, Marie, âgée de 88 ans, s’est souvenue in-extremis que deux grenades avaient été déposées au creux d’un arbre en 1945 par un maquisard. Il a fallu faire intervenir les services de déminage pour faire exploser les engins.

L’explication de Marie nous semble cependant un peu courte. Non seulement la Corrèze hollandiste en cette période électorale fait preuve de mauvais esprit et voit nombre d’élus chiraquiens laisser entendre plus ou moins discrètement leur intention de ne pas voter pour le président sortant mais n’oublions pas non plus que nous ne sommes pas très loin du grand maquis communiste du Limousin où Georges Guingouin, à la tête de plus de vingt mille hommes, fit preuve d’une certaine réticence à déposer les armes à la Libération parce qu’il voulait en profiter pour faire la Révolution, s’attirant les foudres des gaullistes et des communistes.

Sans doute Marie n’a-t-elle pas voulu ajouter aux grandes peurs de la droite devant l’éventualité d’un bon score du Front de Gauche et/ou d’une alternance socialiste : attaque des agences de notation, offensive des marchés, appropriation collective des moyens de production, tsunami, guerre avec l’Allemagne, goulag. C’est pourquoi elle n’a pas avoué que c’était le fantôme rouge de Guingouin qui était venu déposer les grenades au creux de l’arbre, donnant le signal d’une insurrection armée, nouvelle calamité en sus de tous les malheurs qui pourraient s’abattre sur notre pauvre France.

Hollande, l’autre pays de l’ouverture ?

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A J moins cinq du premier tour de la présidentielle, il est urgent de prendre position. De sortir du bataillon des indécis, des électeurs flottants. D’afficher haut et fort ses convictions, dussent-elles déranger, dans un monde où la pensée unique règne alors que la France est en danger. Il faut donc voter François Hollande.

Vous trouvez ça martial, voire un poil grotesque comme assertion ? Pourtant c’est ce qu’ont dû se dire, faire dire, annoncer dans des communiqués chantournés les dernières prises de guerre spectaculaires du candidat socialiste, j’ai nommé Martin Hirsch, Fadela Amara, stars déchues du gouvernement Fillon, si fier à l’époque de les avoir arrachés à leur gauche natale… Ou encore Jean-Luc Barré, plume du Président Chirac, l’ancien ministre de la culture d’icelui, Jean-Jacques Aillagon -pas content de s’être fait sortir de Versailles pour laisser la place à Christine Albanel et si ça se trouve Chirac lui-même ainsi que sa fille et son ex-gendre – pour son labrador, je ne sais pas. Néogauchistes auxquels il faut ajouter l’inénarrable villepiniste, Brigitte Girardin, les ex-bayrouistes à géométrie variable Azouz Begag et Corinne Lepage, et Jean Luc Bennhamias, ex-vert et futur-ex Modem, sans doute…

En voilà une jolie liste, qui ne serait pas complète sans sa pétition d’économistes, de hauts fonctionnaires anonymes ou de sportifs futurs médaillés olympiques. On attend Line Renaud d’ici peu, Pierre Bergé la travaille au corps.

Je serais Hollande, je me méfierais de ces résistants de la dernière heure. Des convertis de la dernière semaine, dont on dit qu’ils sont les plus fervents. D’ailleurs jusqu’ici le candidat à l’air de rester à distance (exception faite de Martin Hirsch, ce qui n’est sans doute pas très malin).

Somme toute, c’est plutôt du côté des transfuges qu’il faut poser des questions. Pourquoi un tel réveil ? Pourquoi à ce moment précis ? Sans doute pour sauver la France du péril sarkozyste qui a dévasté notre beau pays pendant cinq ans. Se contenter d’écrire ça vaut tous les éclats de rire, quand on pense à la ferveur de Hirsch et d’Amara rejoignant le gouvernement. Mais la complaisance avec laquelle la presse traite ces deux anciens sous-ministres ou assimilés est magnifique.

L’Abbé Hirsch d’abord. Dans une interview au Monde il ne se justifie pas, il est au-dessus de ce genre d’exercice, bien sûr. Il explique pour qui il va voter: « Pour les autres, qui s’interrogent et souhaitent que les combats que je mène soient prolongés, il est parfois nécessaire de leur préciser que j’ai l’intention de voter pour François Hollande, qui a bien voulu me demander régulièrement mon avis depuis un an sur les questions de jeunesse, de pauvreté, de lutte contre les conflits d’intérêts, de régulation des hauts revenus et sur une croissance accélérée du service civique, autant de sujets-clés à mes yeux. »

Notons donc que c’est au nom de « ses combats » pour les pauvres, que Hirsch votera Hollande. Fadela Amara, secrétaire d’Etat à la ville entre 2007 et 2010, explique qu’elle avait déjà dit qu’elle voterait Hollande s’il se libérait de sa charge de premier secrétaire du PS : parce que « libéré de cette charge il se donne la possibilité du champ des possibles », sic. La vidéo sur le site de Libé vaut son pesant de bulletins blancs.

A la réflexion, tous ces gens qui votent Hollande après avoir été dans les petits papiers de l’ouverture à gauche de Sarkozy feraient mieux de ne pas chercher de justifications. Elles sont toutes plus pourries les unes que les autres. Et, en l’espèce, j’ai du mal à considérer que la droite, qui aujourd’hui crie aux traîtres, a tort. Déjà à l’époque, l’UMP avait mal pris que des postes au gouvernement soient ménagés pour des gens considérés comme peu utiles, repoussoirs pour l’électorat de droite tradi et peu fiables. Si ça se trouve, ceux qui râlaient contre l’ouverture avaient raison. Mais demandez à Cassandre Devedjian si d’avoir trop tôt raison en politique, c’est vraiment la bonne pioche …

Le tableau des rats qui quittent le navire (attention ceci n’est pas une attaque personnelle, ce n’est qu’une vieille expression française, lesquelles ne tombent pas encore sous le coup de la loi) n’est jamais très joli à regarder, surtout quand on les accueille. Surtout quand on pense au sort médiatique qui avait été réservé par les éditocrates à Eric Besson, tout d’abord embringué à gauche dans la folle campagne de Ségolène Royal, puis parti avec armes et bagages à l’UMP avec l’image du traître shakespearien. A tout prendre je crois que je préfère cette traîtrise-là, qui a quand même plus à voir avec une folie bien charpentée aux arrangements à J-5 des bonnes consciences de la gauche humaniste…

Bref, tout cela est plutôt de mauvais augure pour le candidat déjà-vainqueur du PS. Comme l’explique le perspicace politologue de la Gauche Pop Laurent Bouvet dans Causeur n°46, ce n’est pas tout pour Hollande d’être élu, encore faut-il voir sur quelles bases il le sera. Et moi, d’imaginer qu’il se sente obligé de demander son avis à Martin Hirsch, franchement, ça me fout la trouille. Il n’y a donc personne à gauche de compétent pour penser la pauvreté, la misère et la manière de résoudre ces problèmes? Je ne vais pas rêver qu’il y ait des pauvres au PS, non. Mais au moins des gens qui en connaissent, peut-être ?

Tendez l’oreille, les amis. N’entendez-vous pas, au loin, Fadela Amara se proposer à Hollande pour l’aider à marshalliser les banlieues ou Aillagon rêvant de démocratiser la culture encore plus mieux que David Kessler, sans oublier Lepage prête à faire don de sa personne et postuler au ministère des moulins à vents… Le changement, qu’on vous dit, c’est maintenant !

Ne nous gâchez pas la fête !

Chaque semaine jusqu’à l’élection présidentielle, la « battle » sur Yahoo ! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Elisabeth Lévy et Pascal Riché s’interrogent sur la diffusion des résultats électoraux avant 20 heures.

Informer avant tout. Telle est l’unique — et noble — ambition de nos confrères belges et suisses qui ont annoncé que, dimanche prochain, ils publieront dès 18 heures — soit deux heures avant la fermeture des bureaux de vote — le résultat des sondages « sortie des urnes » — lesquels , jusque-là, ont toujours été conformes aux résultats tout court. La loi interdisant aux médias français de faire de même, l’électeur hexagonal pourra, dès 18h30, faire la gueule ou pousser des cris de joie en se plantant devant la RTBF (radio-télévision belge). Au demeurant, on se demande pourquoi seuls les médias belges et suisses sont sur les starting-blocks: dans le merveilleux monde sans frontières, on voit mal pourquoi un pays frontalier serait plus concerné qu’un autre par ce qui se passe en France. Et les Chinois, Paraguayens, Ivoiriens et autres, ils s’en foutent de notre élection ? C’est un peu vexant.
Ce qui est certain, c’est que nos confrères et voisins se paient notre tête dans les grandes largeurs. « Nous ferons donc notre boulot de journalistes en faisant circuler l’information et en donnant les résultats dès qu’ils seront disponibles», explique Christian Dauriac, de la RTBF. « Notre boulot de journalistes », elle est bonne celle-là ! Leur boulot de journalistes, en l’occurrence, consiste à faire du pognon en faisant circuler l’information prohibée en France. Alors, qu’au moins, ils nous épargnent leurs fastidieux numéros sur la transparence, le droit de savoir et tout le toutim. C’est juste une affaire de fric. On attend qu’ils communiquent sur les recettes que leur aura procurées cette soirée. Question de transparence.

On me dira qu’il n’y a pas de quoi s’énerver. Certes. Après tout, ce qui est en jeu, c’est seulement la démocratie — autant dire une vétille. En effet, si le législateur a cru bon d’interdire la diffusion de sondages durant les 48 heures précédant l’élection, ce n’est pas pour enquiquiner les sondeurs, ce qui aurait déjà été un objectif réjouissant, mais parce qu’ils pourraient fausser le résultat. Supposons que l’on apprenne à 18 heures que Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon réalisent de très bons scores: cela inciterait certainement des électeurs qui avaient l’intention de leur accorder leur voix et qui, rentrant de week-end, n’ont pas encore accompli leur « devoir civique », à « voter utile ». Cela n’a rien d’infamant. Reste que si le suffrage universel a un sens, c’est que, le jour de l’élection, chacun de nous choisit seul, en son âme et conscience, celui qu’il estime le meilleur (ou le moins pire). Si on publie des estimations, le citoyen ne se déterminera pas seulement en fonction de ce qu’il croit bon pour le pays, mais aussi en fonction de ce qu’ont fait ses compatriotes. Ou pire, il jettera l’éponge: pourquoi aller voter si les jeux sont faits ? Comment peut-on dire, alors, que chaque voix compte ? Nos amis belges et suisses aimeraient-ils qu’on leur raconte la fin du film qu’ils s’apprêtent à voir ?

Mais le plus grave, c’est que nos confrères épris d’information risquent de nous gâcher la fête, et qu’ils s’en fichent éperdument. En effet, s’il est un moment où la France est unie, c’est bien celui du lever de rideau des soirs d’élection. À 20 heures, qu’ils soient de droite, de gauche ou du centre, les Français découvrent ensemble la page de leur histoire qu’ils sont en train d’écrire. Pendant ces quelques secondes où des pourcentages s’affichent sur nos écrans, nous faisons corps. Je l’avoue, j’aime ces instants fugitifs où nos querelles font de nous une nation. J’aime entendre les cris de joie se conjuguer aux clameurs d’angoisse. Que les uns aient gagné et les autres perdu n’y change rien. Riches et pauvres, « de souche » et « issus de », jeunes et vieux, hollandais et sarkozystes, nous sommes tous logés à la même enseigne. Et pendant quelques heures, nous pouvons nous bercer de l’illusion que notre destin nous appartient. On peut juger ce lyrisme ridicule ou déplacé. Dix minutes de lyrisme tous les cinq ans, est-ce trop demander ?
Sans doute y a-t-il dans ce bref moment de fusion une part de comédie, puisque dès 17 ou 18 heures, les états-majors politiques et les rédactions savent à quoi s’en tenir. Sauf que même en comptant les papas-mamans et copains-copines des initiés, cela fait un tout petit monde. De plus, tant qu’elles ne sont pas publiées, les estimations ne sont pas des informations.

De toute façon, on n’y peut rien — c’est l’argument que brandissent tous les partisans du laissez-faire sondagier. Avec internet, disent-ils, on ne peut pas empêcher l’information de circuler. C’est pourtant simple: il suffirait d’interdire aux sondeurs de fournir leurs résultats à qui que ce soit avant 20 heures (allez, ne soyons pas chiens: avant 19h30). Il est probable que l’intérêt passionné que les médias de nos voisins vouent à notre scrutin s’effriterait rapidement.
L’ennui, c’est qu’il est trop tard pour que cette solution simple et élégante soit adoptée. Il y a pourtant un moyen d’empêcher nos excellents confrères de s’offrir du scoop sur notre dos. Bien que n’étant pas candidate à l’élection présidentielle, je lance un appel solennel à mes compatriotes: si vous êtes sondés à la sortie des urnes, racontez n’importe quoi ! Entubez-les ! En prime, nous ridiculiserons ces marchands d’information qui prétendent nous voler notre élection.

Bayrou à Matignon !

L’union nationale, combien de divisions ? Voilà une question à double sens (cherchez bien) que le camarade Mélenchon pourrait poser à l’abbé Bayrou. Ingrat sacerdoce que celui qui consiste à rassembler par-delà les clivages partisans. L’union nationale, dans sa traduction gouvernementale, ne fait pas bander le peuple. C’est ce qu’on dit. C’est ce qu’on croit. Une idée de droite, qui évoque dangereusement le cabinet Doumergue de 1934, formé au lendemain des émeutes sanglantes du 6 février, dans un climat de crise économique sans précédent, déjà, et de bombes puantes qui ont pour nom les « affaires ». La cause est entendue. Perdue ?

Imaginons-le pourtant, le rassemblement de contraires – ou de demi-contraires, n’allons pas trop loin – que pourrait être le prochain gouvernement. Les dernières semaines de la campagne présidentielle ont certes été marquées par le retour de la sainte bipolarisation marchant vers les urnes au son du canon, soit, à l’oreille, l’exact inverse d’une musique tempérée annonçant des lendemains symphoniques. Tant mieux ! Le défi n’en est que plus excitant.[access capability= »lire_inedits »] Pour la forme, revisitons Mai-68 et son slogan Club Med « Sous les pavés, la plage… », et remplaçons-le par cet autre, de pareille béatitude mais moins glandeur : « Dans la cacophonie, l’harmonie ». Car on entend ci et là des notes concordantes.

Le 15 décembre – ce n’est pas si loin, décembre –, dans une enquête CSA, 55 % des personnes interrogées se déclaraient « favorables à un gouvernement regroupant des personnalités de différentes sensibilités politiques ». Souvent peuple varie et, depuis, il préfère peut-être un gouvernement reposant sur une bonne majorité de derrière les fagots républicains à un ensemble hétéroclite. En réalité, on n’en sait rien. Qu’importe, fions-nous à notre nez, ou, mieux, au nez gascon de François Bayrou. L’indice nasal du Béarnais s’est beaucoup allongé à une époque avant de se ratatiner.

Qu’est-ce que cela dit – pour parler comme le président du MoDem (quel tue-l’amour que ce nom !) ? Au mois de décembre – en fait, c’est très loin, décembre –, la cote de popularité du candidat centriste était en nette ascension. Son discours de « vérité » sur la dette publique de la France semblait alors bien accueilli. Le paysan-normalien incarnait le bon sens, notion vague mais rassurante, la promesse d’union face à la terrible adversité. Il disputait la place de « troisième homme » à Marine Le Pen. Il grimpait, il grimperait encore. Patatras ! Chute dans l’escalier sondagier. Le voici rétrogradé au cinquième rang, crédité, à la date du 5 avril, de 10 % seulement des intentions de vote, derrière el fenómeno Mélenchon et la frontiste.

Que s’est-il passé ? Tentons une explication. La « lucidité », le truc en plus de François Bayrou, est devenue un truc en moins. Sa clairvoyance érigée en raison de salut public a ajouté de l’anxiété à l’anxiété, elle a injecté du réel programmé (et pas très affriolant) dans le réel vécu (déjà pas très fun). Le peuple a-t-il jamais élu Cassandre ? Là-dessus, les tueries de Toulouse et de Montauban n’ont dégrisé personne. Trop d’émotion pousse à boire.

Dans ces conditions, la vision d’un gouvernement d’union nationale que porte en lui le Béarnais, sinon par conviction, au minimum par nécessité – compte tenu de la faiblesse de ses troupes –, évoque les souffrances présentes et à venir quand c’est du blé plein les champs qu’on demande. Et puis, François Bayrou aime-t-il le peuple autant qu’il s’aime lui-même ?

Au final, si l’union nationale voyait le jour, ce serait par défaut, sans véritable adhésion stricte au principe – sous la forme d’une maxi-ouverture. Quel que soit le vainqueur le 6 mai, rien ne prouve qu’il aura une majorité en juin. Coabitazione subito ! diront peut-être les Français, lassés du spectacle affligeant d’une Assemblée nationale godillotte. On expérimenterait alors une cohabitation non pas frontale, comme ce fut le cas à trois reprises, avec plus ou moins de castagne (1986-1988, 1993-1995 et 1997-2002), mais une cohabitation « positive », se reflétant dans la composition du gouvernement, a fortiori si son chef se nommait François Bayrou, qu’un sens du devoir et un goût soudain pour le poste auraient sorti de son orgueilleuse et très peu chrétienne bouderie.

D’accord, sur le papier, on n’en prend pas le chemin, mais qui sait ? Imaginons que, par l’entremise de Bernadette, celle de la grotte miraculeuse, le Pyrénéen récolte 15 % des suffrages le 22 avril, et devienne définitivement « incontournable », faisant pâlir l’étoile mélenchonienne, laquelle des deux belles François Hollande inviterait-il au bal du pouvoir ? Pour Nicolas Sarkozy, qui en est déjà aux préliminaires avec le candidat du MoDem, la question est réglée.

Ce marivaudage ne nous détournera pas de notre conviction, peut-être naïve, qui est que la France a besoin d’union nationale, l’Élysée gardant ses prérogatives, Matignon œuvrant de ses petits poings résolus au bien-être de Pierre, Paul et Rachid, Silvia et Bérénice. Payer ses dettes, c’est bien ; agir pour que la Maison France, ses écoles, ses banlieues, ses pavillons ne s’écroulent pas, c’est vital. Après tant d’épreuves et devant tant d’autres, il tarde au petit village d’Armorique d’arriver à la page 48[1. Les lecteurs et anciens lecteurs d’Astérix savent que les aventures du guerrier gaulois ont 48 pages et qu’elles se terminent autour d’une bonne bouffe.], au banquet des amis. Si ça, ça fout pas la gaule…[/access]
 

Le clan des chiraquiens

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Les « Corréziens » veulent la peau du « Hongrois ». La fatigue du patriarche leur laisse le champ libre. Hugues Renson, chef de cabinet de Jacques Chirac et patron des villepinistes parisiens, appelle à voter François Hollande. C’est l’homme de confiance, celui qui écarte micros et caméras et veille sur la retraite du « vieux ». Pire, Jean-Luc Barré, rédacteur des Mémoires du président, mais aussi fin biographe de Jacques Maritain et Dominique de Roux, soutient que Chirac vote Hollande. Selon Le Parisien, Claude Chirac, son ancien compagnon Thierry Rey et son mari, Frédéric Salat-Baroux (que l’on disait il y a peu proche de Bayrou) s’apprêteraient à voter Hollande. Seule Bernadette demeure fidèle : chez les Chodron de Courcel, on ne peut pas voter à gauche. Heureusement que le petit-fils Martin, n’a pas encore sa carte d’électeur !

Ceux qui s’étonneraient de la chose oublieraient que Jacques Chirac a érigé, en quarante ans, la trahison politique en art. 1974. Pompidou meurt d’un cancer. Grillant la politesse à quelques autres barons, Jacques Chaban-Delmas s’improvise candidat de l’UDR. Chirac le lâche, ralliant Giscard. Rappelons au passage que Giscard est doublement compatible avec les gaullistes malgré sa « trahison » de 1969 lors du référendum manqué du Général : il a trahi Pinay et le CNIP en 1962 pour rallier de Gaulle et à la différence de Lecanuet, il a appelé à soutenir de Gaulle au second tour en 1965. Chaban se retrouve esseulé, soutenu par les seuls bataillons des cadets de l’UJP.

Giscard gagne, Chirac est premier ministre. 1981 : Chirac est éliminé au premier tour. Il décide faire battre Giscard. Pasqua l’avoue dans ses Mémoires. Giscard fait un test téléphonique et appelle une permanence RPR : « Pour qui faut-il voter au second tour ? » La réponse est cinglante : « Mitterrand, bien sûr. » Giscard sera battu et quatorze ans plus tard, Chirac élu. La méthode Chirac est peut-être en train de réaliser la passe de trois.

Chirac, c’est maintenant !

J’ai toujours aimé Jacques Chirac. Je me suis même retrouvé un jour – c’était à Épinal, en 1995 – à faire une confidence à Philippe Séguin, lui disant : « Chirac, c’est quand même un grand homme… » Séguin m’avait regardé, mi-éberlué, mi-incrédule, quand je précisai ma pensée : « Oui, il va bien chercher dans les 1,90 m, non ? » Il avait rigolé. C’est que Chirac est rigolo. C’est sa nature. Rien ne lui a jamais été plus étranger que l’esprit de sérieux.

Lorsqu’on lui fournissait des discours, entièrement pompés des bonnes pages d’Emmanuel Todd, sur la « fracture sociale », il faisait mine d’y piper mot. Peut-être même y croyait-il. Il en avait l’air, tout du moins. Il n’y comprenait, en réalité, déjà plus grand-chose. En ces années-là, nous étions parvenus à faire de Jacques Chirac un pantomime au service de cette cause, que certains, ignorant que la nation est en France indissociable de la République, avaient vite qualifiée de « national-républicaine ».

Cela n’avait duré qu’un temps. À peine élu, Jacques Chirac s’était dégrisé des enthousiasmes de la campagne. Il avait retrouvé ses esprits et nommé Alain Juppé à Matignon. Ainsi inaugurait-il l’ère des trompe-couillons : « Les promesses n’engagent que ceux qui les reçoivent. » Ce fut, pour Séguin, une amère désillusion, non pas qu’il tînt vraiment à devenir Premier ministre, ni qu’il crût aux capacités de Chirac à assurer le redressement du pays. Pour Séguin, qui ne croyait plus au clivage gauche-droite, il fallait un gouvernement d’union nationale. Parfois, il rêvait tout haut, se figurait Julien Dray à la politique de la Ville et Pierre Mauroy à l’Intérieur. Alain Bocquet, le communiste, il l’aurait mis à l’Aménagement du territoire. Et Jean-Pierre Chevènement à la Défense, parce que, plaisantait-il sur le mode de Gambetta, « l’axe Belfort-Épinal peut contenir cinq divisions de Panzer ». Nous n’eûmes pas cela. Nous eûmes les « juppettes ». Ainsi va l’histoire qui sait, comme personne, manquer ses rendez-vous.

Seulement, le peuple, lui, ne rate jamais aucun rendez-vous. Et les trahisons dont il est l’objet, il sait les rendre sous forme de torgnoles. En 1997, Jacques Chirac reçut la baffe de sa vie : une victoire, méritée, de la gauche aux législatives après la dissolution que l’on sait. Pourquoi était-elle méritée, cette défaite ? Parce que Jacques Chirac avait oublié les raisons qui l’avaient fait élire. Le peuple est toujours cohérent et ses comportements rationnels. Bien sûr, il brûle de croire en toutes les promesses. Mais il a gardé, par-devers lui, la recommandation que Simone de Beauvoir faisait à Sartre sur les choses de l’amour : « Trompe-moi, mais ne me trahis pas. » Jacques Chirac n’a jamais su, tout au long de sa vie, quelle était la différence entre tromperie et trahison. Au privé comme au public.

Les choses privées ne sont pas très intéressantes. Les choses publiques le sont un peu plus. Lorsqu’il fut élu à 82 % des voix contre Jean-Marie Le Pen en 2002, Jacques Chirac se montra en-dessous de tout. L’union nationale ? Mon cul ! Il n’y pensa pas un seul instant. On s’attendait, après l’électrochoc de cette élection, au Serment du Jeu de Paume, on eut à peine droit au baiser Lamourette. Chirac se contenta de refaire ce qu’il savait faire : le coup de l’État RPR. Quant à l’ouverture, elle fut tellement large qu’il alla jusqu’à intégrer d’anciens balladuriens au sein du gouvernement…

Je crois bien aujourd’hui que les rumeurs sont fondées : Jacques Chirac votera François Hollande à la prochaine élection présidentielle. Et dès le premier tour. Non pas que la maladie qui l’affecte l’ait définitivement transformé en Papy Gaga – le général de Gaulle avait prévenu : « La vieillesse est un naufrage ». Les deux hommes partagent non seulement la Corrèze comme terre d’élection, mais François Hollande et Jacques Chirac doivent aussi à un grand Corrézien, Henri Queuille, leur doctrine : « Il n’y a pas en politique de problème assez urgent qu’une absence de décision ne puisse résoudre. »

Et puis, François Hollande s’inscrit dans la droite ligne du chiraquisme. Puisqu’il n’a jamais gouverné de sa vie, nous ne pouvons en avoir, pour l’heure, que le pressentiment. Mais il saura faire ses preuves : six mois après sa prise de fonction, il se détournera de ses engagements de campagne. Il se ralliera au réalisme économique, c’est-à-dire à l’option de la maîtrise budgétaire à tous crins et à la réduction des déficits. Pour ne pas convoquer les spectres de 1983 et de 1995, on ne parlera pas d’« austérité », ni de « tournant de la rigueur ». On trouvera des mots plus doux et acceptables : « revirement gracieux », « glissade équilibrée », « tournant sucré ». Par fierté, François Hollande refusera d’inscrire dans la Constitution la « règle d’or », mais il en appliquera scrupuleusement tous les effets. Puis, il ira à Berlin, comme on va à Canossa, contresigner le pacte budgétaire européen. Peut-être même, pour parfaire son Imitation de la vie de Jacques Chirac, reprendra-t-il un temps les essais nucléaires dans le Pacifique. Alors, il ne restera aux cocus qu’à se compter.

Chirac, donc, c’est maintenant. Puisque ni le bruit ni l’odeur ne semblent déranger.

Ne tirez pas sur l’abstentionniste

Je l’avoue, j’aime être courtisée, même si pour cela, on me raconte quelques bobards. Du reste, avez-vous déjà vu un dragueur s’en tenir à la stricte vérité ? Imaginez le succès qu’aurait le goujat qui, à la question fondamentale « J’ai grossi, non ? », répondrait « Oui, il me semble que tu as pris quelques bourrelets, d’ailleurs, ce n’est pas terrible » : il risquerait d’être promptement renvoyé à ses chères études. Comme l’explique drôlement Cyril Bennasar, tout homme qui aime les femmes comprend qu’elles ont beau afficher leur exigence de vérité avec une conviction de fer, malheur à l’imprudent qui prendrait ces proclamations au pied de la lettre. Il en va ainsi pour les promesses : on sait bien qu’elles n’engagent que celles qui y croient, et pourtant, il suffit qu’un godelureau parle de week-end à Venise, et on se rue dans les magasins pour acquérir la douzaine de robes indispensables à la réussite du projet. Si on ne voit jamais la couleur des gondoles, au moins on n’aura pas tout perdu.

Encore faut-il ne pas trop en faire : la séduction est un art qui exige nuance et dosage. Même quand on n’y croit pas, la promesse doit être vaguement crédible. Par exemple, le type qui vous jure qu’il va quitter sa femme l’œil rivé sur sa montre tellement il a peur de se faire pincer s’il est en retard pour le dîner se rapproche plus du licenciement à effet immédiat que de la déclaration. Le plus impardonnable, en amour, n’est pas de mentir, mais de nous prendre pour des imbéciles.

Eh bien, nous dit Bennasar, en politique c’est pareil : le peuple veut bien qu’on l’enfume un peu, pas qu’on le prenne pour un con. Si le prétendant à nos faveurs électorales semble lui-même ne pas croire à son boniment, s’il ne se donne pas un peu de mal pour nous convaincre que cette fois « c’est du sérieux », ça ne prend pas. Ainsi, pour Laurent Dandrieu, Sarkozy, c’est fini : plus question, dit-il, de se laisser avoir par de belles paroles. En revanche, pour Charles Consigny, ça ne fait que commencer. L’amour aveuglerait-il ? Faut-il mettre son enthousiasme au compte de la jeunesse ? En tout cas, s’il ne reste qu’un sarkozyste, nous l’avons trouvé.

Revenons à notre leçon de drague. Ne croyez pas qu’on exige l’amour, ni même des preuves d’amour, juste quelques signes qui permettent à chacun de se raconter les histoires qu’il lui plaira, et de caresser le minuscule espoir que oui, cette fois sera la bonne. Le candidat, pour être l’élu de mon cœur d’électeur, doit tenter de me persuader qu’il fera ce qu’il dit, ou au minimum qu’il croit qu’il le fera – par exemple en expliquant pourquoi il ne l’a pas fait depuis cinq ans qu’il est à l’Élysée ; ou encore en me démontrant que la création d’emplois subventionnés et l’adoration du « modèle social » français, qui horripile Georges Kaplan, sont compatibles avec l’engagement claironné de retour à l’équilibre budgétaire en 2017. Au moins Jean-Luc Mélenchon joue-t-il cartes sur table. De bons esprits épris de calculettes ayant évalué le coût de son programme à 130 milliards, la nouvelle star, dont Jérôme Leroy, Théophane Le Méné et André Sénik analysent la popularité montante et dissèquent le discours, ne se démonte pas et précise, ligne par ligne, où il trouvera l’argent : dans les poches des « riches » pardi ! Et en plus, on se dit qu’il le ferait, le bougre ! On peut trouver, disons « excessifs » pour être polie, les moyens qu’il se propose de mettre en œuvre, mais au moins, il en a, et ça, ça fiche peut-être la trouille au bourgeois, mais ça plaît au populo autant qu’aux femmes.

Quoi qu’il en soit, pendant les élections, le peuple est roi. Jamais, peut-être, il ne l’a autant été que pendant cette campagne 2012, comme le montre Laurent Bouvet, auteur d’un essai remarqué qui l’inscrit clairement dans la gauche républicaine, Le Sens du peuple (Gallimard), et que nous nous réjouissons d’accueillir dans ces colonnes. Encore faut-il savoir de quel peuple on parle, car chacun a le sien, observe Bouvet. Certes, le peuple c’est moi, comme disait l’autre. Mais celui que tout le monde a lorgné avec des yeux de Chimène, c’est cette France invisible et inaudible entre les campagnes électorales, cette France des catégories populaires qui vit loin des caméras et des centres-villes – et qui, selon une étude Ipsos, représenterait 48 % de l’électorat. Autrefois, c’était elle le peuple de gauche, mais la gauche l’a plaquée, lui préférant la « coalition arc-en-ciel » – jeunes, femmes, immigrés, minorités – qui, selon Terra Nova constitue la France de demain. Autant dire qu’à chaque élection, elle a l’impression de se faire cocufier. Reine d’un jour, c’est chouette, mais ça ne nourrit pas son homme.

Qu’inventera la France d’hier et d’ailleurs, cette fois-ci, pour se rappeler au bon souvenir de ses élites ? De ce point de vue, le vote Le Pen est en partie démonétisé : la rançon de la dédiabolisation voulue par la candidate, c’est qu’on ne vote plus FN simplement pour dire « Merde ! ». Reste à savoir comment on dit « Merde ! », en langue électorale. S’il pense que Le Pen et Mélenchon sont des candidats « antisystème » institutionnels, l’électeur en révolte n’aura guère d’autre choix que l’abstention – qu’on annonce massive. À moins qu’il décide d’envoyer Philippe Poutou et Nicolas Dupont-Aignan au deuxième tour – ce serait farce… C’est que le Français n’est pas une fille facile. Il veut qu’on lui raconte de belles histoires auxquelles il ne croit pas ; il n’aime pas la façon dont il est gouverné, mais redoute que le pays soit ingouvernable ; il pense que râler est un droit de l’homme, tout en détestant ceux qui cèdent aux râleurs. Allez vous faire élire avec ça !

En attendant, la France s’ennuie. Sauf que, cette fois, ce qui l’attend n’est pas un joyeux monôme étudiant, mais une longue période durant laquelle l’unique horizon sera le désendettement de l’État – exaltant, non ? Peut-on en conclure avec Antoine Menusier que le pays a envie d’union nationale ? Certes, nous adorons que Papa et Maman restent copains après leur divorce – d’où le ravissement suscité par l’annonce d’un meeting Royal-Hollande. Mais cette union nationale qui acterait le fait qu’une seule politique est possible n’est pas très engageante quand on aime le bruit et la fureur du combat des idées.

Le premier parti de France sera-t-il celui des abstentionnistes ? Si tel était le cas, cela signifierait que, pour nombre de Français, le seul moyen de dire ce qu’ils ont à dire est de ne rien dire. Ce serait fâcheux pour le nouveau Président qui ne disposerait que d’une légitimité limitée. Ce serait aussi une très mauvaise nouvelle pour la démocratie. Or, aussi imparfaite et déprimante soit-elle, nous n’avons pas mieux en magasin.

 

 

Cet article de Causeur magazine en accès libre est l’article d’introduction du dossier d’avril sur la campagne présidentielle.

Pour lire l’intégralité du dossier et du numéro, rendez-vous sur notre boutique en ligne :

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Hollande ou Sarkozy : Qui Choisir ?

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A l’occasion de la parution, en supplément au numéro 46 de Causeur de leur pastiche quinquennal Qui Choisir –garanti 0% d’humour citoyen- Basile de Koch et Les Jalons[1. NDLR : On leur doit notamment les pastiches : Le Monstre, Laberration, Le Figagaro, Franche Démence, etc.] nous somment de publier la publicité clandestine qui suit :

« Dans quelques semaines, les Français éliront leur prochain président de la République. Un choix d’autant plus important qu’un chef d’État, tout comme un lave-linge ou une tablette, ne se change pas tous les six mois.

L’objectif de ce hors série quinquennal est d’aider les citoyens consommateurs de politique à faire leur marché électoral en fonction de l’offre du moment. Jamais, depuis l’instauration de l’élection du président de la République au suffrage universel, le choix n’aura été aussi décisif : Nicolas Sarkozy ou François Hollande ? Rigueur de gauche ou austérité de droite ?

Face à cet enjeu, chacun trouvera, dans ce numéro spécial de Qui Choisir, les éléments nécessaires pour procéder, en connaissance de cause, à son tri électif. »

Pour pouvoir profiter de cette opportunité, c’est chez Causeur que ça se passe : vous avez comme chaque mois le choix entre l’achat au numéro, la souscription à l’offre Découverte (le dernier n° + les deux prochains pour seulement 12,90 €) ou l’abonnement 1 an (papier ou numérique). Une offre que vous ne pouvez pas refuser…

Goldstein se rebiffe

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Les coutumes ont décidément la peau dure. A trois jours du premier tour, Jean-Marie Le Pen a beau ne pas être candidat, il s’adonne à son habituelle passion pour le « hors-piste » en fournissant aux journalistes un os de (fausse) indignation à ronger. Une fois n’est pas coutume, c’est la très sérieuse Chaîne Parlementaire qui fait le « buzz » autour de la dernière sortie du vieux capitaine.

En cause, les quelques boutades grasses que vous entendrez sur cette vidéo : après une saillie du meilleur goût sur les musulmanes « poilues de la gueule », Le Pen père ironise sur les initiales de Nicolas Sarkozy : N.S comme « national-socialisme », le rassemblement de dimanche dernier étant, lui, comparé aux meetings nazis de Nuremberg.

On objectera avec raison au vieux punk frontiste que ces amalgames sont « nauséabonds » (attention, adjectif breveté par SOS Racisme). Mais sans rien enlever à l’outrance de son propos, l’honnêteté voudrait qu’on le compare aux arguments moraux éculés de la plupart de ses contradicteurs. Souvenez-vous avec bonheur de l’antiraciste pride de l’entre-deux tours de 2002 : le slogan « une balle pour Le Pen », des moustaches dessinées sur les affiches du FN, tout cela dessinant une reductio ad hitlerum aussi générale qu’affligeante.

La leçon de cette dernière séquence d’avril 2012, c’est que Jean-Marie Le Pen retourne l’antifascisme morveux qui a lui si souvent été opposé : comparer Sarkozy au Führer est bien l’ultime provocation puérile du vieux roc diabolisé. Comme l’aurait dit Audiard (ou Orwell), Goldstein se rebiffe.

Guaino, Premier ministre !

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Ces derniers jours, les révélations sur les us et coutumes du petit monde politique français sont de plus en plus sidérantes. Le Point, sous la signature de Saïd Mahrane, nous édifie : Jean-Luc Mélenchon a déjeuné, en 2010, avec Henri Guaino ! Un « déjeuner secret » précise le journaliste : tellement secret qu’il a eu lieu au vu et au su de tous, à l’Institut du Monde Arabe, autour d’un tajine ou d’un couscous – qui ne sont même pas les meilleurs de Paris. Niveau secret et gastronomie réunis, les deux protagonistes de l’Affaire devraient aller prendre des cours fissa chez les ayant-droit de Mata Hari : ils ne seraient pas allés déjeuner à l’Institut du Monde Arabe et n’auraient surtout pas convié autour de la table Eric Zemmour, qui nous montre ici qu’il peut rivaliser avec Paul Wermus lorsqu’il s’agit de jouer les petits rapporteurs du gotha politique français.

Au menu, nous dit-on, il fut question du retour « de la France au commandement intégré de l’Otan, d’Europe et de vie politique française ». L’excellent Saïd Mahrane aurait pu y aller mollo avant de prendre son fix quotidien d’exclusivité. Il aurait pu, par exemple, prendre le temps de décrocher son téléphone pour interroger Henri Guaino. Il aurait su alors qu’il fut également largement question, lors de cette cordiale entrevue, de l’Union Pour la Méditerranée – un sujet qui rassemblent Guaino et Mélenchon au-delà de leurs choix politiques respectifs. Et alors ? Qu’en déduire ? Que Jean-Luc Mélenchon et Henri Guaino partagent la conviction que la Méditerranée est le centre de gravité primordial de l’espace géopolitique français ? Merci pour le scoop, on était au courant depuis Braudel.

Mais pourquoi s’arrêter à Mélenchon ? Balançons et disons tout sur les fréquentations spéciales du conseiller non moins spécial de Nicolas Sarkozy. Tenez, par exemple : saviez-vous qu’Henri Guaino entretient depuis des années d’excellentes relations avec Jean-Claude Gayssot. Le problème est que l’ancien ministre communiste ne soutient pas Jean-Luc Mélenchon, mais François Hollande…

Mieux encore, lorsque Lionel Jospin vira Guaino du secrétariat général du Commissariat au Plan, c’est Robert Hue qui fut le premier à l’inviter à un colloque du PCF. Oui, vous avez bien lu : Robert Hue et Henri Guaino s’estiment tous deux. Or, Robert Hue soutient non pas le Front de Gauche, mais François Hollande. Encore un !

Et vous connaissez le pire ? Aquilino Morelle, plume de François Hollande, a été l’un des collaborateurs de Guaino au Commissariat général au Plan… Depuis, les deux hommes entretiennent d’excellentes relations. Etrange, non ?

On pourrait donc procéder à la manière de certains journalistes et se perdre dans des conjectures un peu folles. Comme tous les hommes de gauche que fréquente Henri Guaino soutiennent le candidat socialiste, la démonstration est faite : François Hollande est un pion que l’Elysée avance à sa guise sur l’échiquier politique par communistes interposés. Si l’on déduit, comme certains le font, une machination politique à partir d’un déjeuner entre Guaino et Mélenchon, rien ne nous interdit de déduire une combinazione encore plus ahurissante à partir d’autres fréquentations.

On aura simplement omis une chose dans cette forme spécieuse de rationalité : le débat public n’est pas un état de guerre de tous contre tous ; on se rencontre, on se parle, on se dispute, et on le fait même parfois autour d’une table, en y mettant les formes. Il paraîtrait que cela porte le nom étrange de démocratie.

J’aurais l’esprit aussi chahuté qu’un Bruno Roger-Petit, ne considérant jamais la politique que par le petit bout de la lorgnette, suspectant des complots là où il n’est même pas de comploteurs, allant même jusqu’à contrefaire la réalité[1. Faire de Guaino « l’inspirateur du débat sur l’identité nationale » : soit Bruno Roger-Petit se fourre le doigt dans l’oeil, soit il devrait un peu mieux s’affranchir des débats internes qui agitent le Château.], je ferais mienne cette logique. Et j’échafauderais des théories qui serviraient un candidat plutôt qu’un autre.

Ces mélanchonades nous apprennent une chose : certains journalistes ne reculent devant rien, s’abritant derrière le mannequin de cire d’Albert Londres, pour servir leur engagement militant. C’est tout à fait leur droit ; et c’est franchement tout le mal que je souhaite à Bruno Roger-Petit : faire une belle carrière d’éditorialiste au Journal Officiel en cas de victoire de François Hollande à l’élection présidentielle – si la mauvaise foi le transporte, l’ambition le dévore mesurément : le garçon a des qualités.

Mais nous pouvons tirer une seconde leçon de ces mélanchonades autour de déjeuners, de remises de médaille et de pseudo-collusions entre des hommes de gauche et des hommes de droite : les clivages anciens n’ont plus cours. Dominique Strauss-Kahn, Pascal Lamy ou Pierre Moscovici s’accordent ainsi parfaitement sur l’essentiel avec la droite européenne. Dans le même temps s’inventent des convergences de vue entre des Jean-Luc Mélenchon et des Henri Guaino. Les options politiques, les projets et les programmes peuvent les éloigner diamétralement. Mais la ligne fondamentale de partage de la vie politique française serpente aujourd’hui entre les partisans du « oui » et ceux du « non ». Elle ne passe plus ailleurs, au risque de fragmenter et de tout faire voler en éclats.

Qu’est-ce qui peut, au juste, rapprocher un Mélenchon d’un Guaino, eux dont les approches politiques aussi bien qu’économiques sont aussi divergentes ? Trois choses en une : la France, la République, la souveraineté – qui n’est pas le « souverainisme », doctrine chère comme une brocante à Nicolas Dupont-Aignan et qu’on a importée de la Belle Province pour mieux nous montrer que la souveraineté avait cessé d’exister.

Contrairement à ce que l’on nous raconte, l’élection présidentielle ne se joue pas aujourd’hui entre Nicolas Sarkozy et François Hollande, mais entre la France du « oui » et la France du « non ». Que nous dit la rencontre entre Mélenchon et Guaino ? Une chose essentielle : les visions sont conciliables entre des hommes de droite et de gauche, du moment qu’ils placent la France au-dessus de tout. La France, c’est-à-dire l’amour de son histoire, la foi en son avenir, l’idée que sans la République – et la lutte continuelle, depuis Philippe Le Bel, contre les féodalités et les cléricalismes – le pays n’est plus rien.

Que pouvons-nous donc retenir de ce déjeuner, qui fut autre chose qu’un Dîner de cons sans toutefois devenir un Souper ? Nous ne devons, en réalité, retenir qu’une seule chose : Nicolas Sarkozy s’apprête à annoncer, d’une manière imminente, que son futur Premier ministre, en cas de victoire, sera Henri Guaino. Pas simplement si Mélenchon atteint un résultat élevé. Mais parce que la grande affaire de la vie politique française aujourd’hui est la réconciliation des républicains des deux rives. Parce que Philippe Séguin et Jean-Pierre Chevènement y ont cru. Parce que ça aurait de la gueule. Parce que – merde ! – nous sommes la France. Et parce qu’on peut rêver.

Le fantôme de Georges Guingouin

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A la une de La Montagne, un des quotidiens régionaux les plus littéraires de France puisqu’il accueillit les signatures d’Alexandre Vialatte et François Taillandier, ce mercredi 18 avril, une information pour le moins inquiétante. A Sainte-Fortunade, en Corrèze, lors de l’élagage d’un petit bois, Marie, âgée de 88 ans, s’est souvenue in-extremis que deux grenades avaient été déposées au creux d’un arbre en 1945 par un maquisard. Il a fallu faire intervenir les services de déminage pour faire exploser les engins.

L’explication de Marie nous semble cependant un peu courte. Non seulement la Corrèze hollandiste en cette période électorale fait preuve de mauvais esprit et voit nombre d’élus chiraquiens laisser entendre plus ou moins discrètement leur intention de ne pas voter pour le président sortant mais n’oublions pas non plus que nous ne sommes pas très loin du grand maquis communiste du Limousin où Georges Guingouin, à la tête de plus de vingt mille hommes, fit preuve d’une certaine réticence à déposer les armes à la Libération parce qu’il voulait en profiter pour faire la Révolution, s’attirant les foudres des gaullistes et des communistes.

Sans doute Marie n’a-t-elle pas voulu ajouter aux grandes peurs de la droite devant l’éventualité d’un bon score du Front de Gauche et/ou d’une alternance socialiste : attaque des agences de notation, offensive des marchés, appropriation collective des moyens de production, tsunami, guerre avec l’Allemagne, goulag. C’est pourquoi elle n’a pas avoué que c’était le fantôme rouge de Guingouin qui était venu déposer les grenades au creux de l’arbre, donnant le signal d’une insurrection armée, nouvelle calamité en sus de tous les malheurs qui pourraient s’abattre sur notre pauvre France.

Hollande, l’autre pays de l’ouverture ?

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A J moins cinq du premier tour de la présidentielle, il est urgent de prendre position. De sortir du bataillon des indécis, des électeurs flottants. D’afficher haut et fort ses convictions, dussent-elles déranger, dans un monde où la pensée unique règne alors que la France est en danger. Il faut donc voter François Hollande.

Vous trouvez ça martial, voire un poil grotesque comme assertion ? Pourtant c’est ce qu’ont dû se dire, faire dire, annoncer dans des communiqués chantournés les dernières prises de guerre spectaculaires du candidat socialiste, j’ai nommé Martin Hirsch, Fadela Amara, stars déchues du gouvernement Fillon, si fier à l’époque de les avoir arrachés à leur gauche natale… Ou encore Jean-Luc Barré, plume du Président Chirac, l’ancien ministre de la culture d’icelui, Jean-Jacques Aillagon -pas content de s’être fait sortir de Versailles pour laisser la place à Christine Albanel et si ça se trouve Chirac lui-même ainsi que sa fille et son ex-gendre – pour son labrador, je ne sais pas. Néogauchistes auxquels il faut ajouter l’inénarrable villepiniste, Brigitte Girardin, les ex-bayrouistes à géométrie variable Azouz Begag et Corinne Lepage, et Jean Luc Bennhamias, ex-vert et futur-ex Modem, sans doute…

En voilà une jolie liste, qui ne serait pas complète sans sa pétition d’économistes, de hauts fonctionnaires anonymes ou de sportifs futurs médaillés olympiques. On attend Line Renaud d’ici peu, Pierre Bergé la travaille au corps.

Je serais Hollande, je me méfierais de ces résistants de la dernière heure. Des convertis de la dernière semaine, dont on dit qu’ils sont les plus fervents. D’ailleurs jusqu’ici le candidat à l’air de rester à distance (exception faite de Martin Hirsch, ce qui n’est sans doute pas très malin).

Somme toute, c’est plutôt du côté des transfuges qu’il faut poser des questions. Pourquoi un tel réveil ? Pourquoi à ce moment précis ? Sans doute pour sauver la France du péril sarkozyste qui a dévasté notre beau pays pendant cinq ans. Se contenter d’écrire ça vaut tous les éclats de rire, quand on pense à la ferveur de Hirsch et d’Amara rejoignant le gouvernement. Mais la complaisance avec laquelle la presse traite ces deux anciens sous-ministres ou assimilés est magnifique.

L’Abbé Hirsch d’abord. Dans une interview au Monde il ne se justifie pas, il est au-dessus de ce genre d’exercice, bien sûr. Il explique pour qui il va voter: « Pour les autres, qui s’interrogent et souhaitent que les combats que je mène soient prolongés, il est parfois nécessaire de leur préciser que j’ai l’intention de voter pour François Hollande, qui a bien voulu me demander régulièrement mon avis depuis un an sur les questions de jeunesse, de pauvreté, de lutte contre les conflits d’intérêts, de régulation des hauts revenus et sur une croissance accélérée du service civique, autant de sujets-clés à mes yeux. »

Notons donc que c’est au nom de « ses combats » pour les pauvres, que Hirsch votera Hollande. Fadela Amara, secrétaire d’Etat à la ville entre 2007 et 2010, explique qu’elle avait déjà dit qu’elle voterait Hollande s’il se libérait de sa charge de premier secrétaire du PS : parce que « libéré de cette charge il se donne la possibilité du champ des possibles », sic. La vidéo sur le site de Libé vaut son pesant de bulletins blancs.

A la réflexion, tous ces gens qui votent Hollande après avoir été dans les petits papiers de l’ouverture à gauche de Sarkozy feraient mieux de ne pas chercher de justifications. Elles sont toutes plus pourries les unes que les autres. Et, en l’espèce, j’ai du mal à considérer que la droite, qui aujourd’hui crie aux traîtres, a tort. Déjà à l’époque, l’UMP avait mal pris que des postes au gouvernement soient ménagés pour des gens considérés comme peu utiles, repoussoirs pour l’électorat de droite tradi et peu fiables. Si ça se trouve, ceux qui râlaient contre l’ouverture avaient raison. Mais demandez à Cassandre Devedjian si d’avoir trop tôt raison en politique, c’est vraiment la bonne pioche …

Le tableau des rats qui quittent le navire (attention ceci n’est pas une attaque personnelle, ce n’est qu’une vieille expression française, lesquelles ne tombent pas encore sous le coup de la loi) n’est jamais très joli à regarder, surtout quand on les accueille. Surtout quand on pense au sort médiatique qui avait été réservé par les éditocrates à Eric Besson, tout d’abord embringué à gauche dans la folle campagne de Ségolène Royal, puis parti avec armes et bagages à l’UMP avec l’image du traître shakespearien. A tout prendre je crois que je préfère cette traîtrise-là, qui a quand même plus à voir avec une folie bien charpentée aux arrangements à J-5 des bonnes consciences de la gauche humaniste…

Bref, tout cela est plutôt de mauvais augure pour le candidat déjà-vainqueur du PS. Comme l’explique le perspicace politologue de la Gauche Pop Laurent Bouvet dans Causeur n°46, ce n’est pas tout pour Hollande d’être élu, encore faut-il voir sur quelles bases il le sera. Et moi, d’imaginer qu’il se sente obligé de demander son avis à Martin Hirsch, franchement, ça me fout la trouille. Il n’y a donc personne à gauche de compétent pour penser la pauvreté, la misère et la manière de résoudre ces problèmes? Je ne vais pas rêver qu’il y ait des pauvres au PS, non. Mais au moins des gens qui en connaissent, peut-être ?

Tendez l’oreille, les amis. N’entendez-vous pas, au loin, Fadela Amara se proposer à Hollande pour l’aider à marshalliser les banlieues ou Aillagon rêvant de démocratiser la culture encore plus mieux que David Kessler, sans oublier Lepage prête à faire don de sa personne et postuler au ministère des moulins à vents… Le changement, qu’on vous dit, c’est maintenant !

Ne nous gâchez pas la fête !

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Chaque semaine jusqu’à l’élection présidentielle, la « battle » sur Yahoo ! Actualités confronte les éditos de Rue89 et Causeur sur un même thème. Cette semaine, Elisabeth Lévy et Pascal Riché s’interrogent sur la diffusion des résultats électoraux avant 20 heures.

Informer avant tout. Telle est l’unique — et noble — ambition de nos confrères belges et suisses qui ont annoncé que, dimanche prochain, ils publieront dès 18 heures — soit deux heures avant la fermeture des bureaux de vote — le résultat des sondages « sortie des urnes » — lesquels , jusque-là, ont toujours été conformes aux résultats tout court. La loi interdisant aux médias français de faire de même, l’électeur hexagonal pourra, dès 18h30, faire la gueule ou pousser des cris de joie en se plantant devant la RTBF (radio-télévision belge). Au demeurant, on se demande pourquoi seuls les médias belges et suisses sont sur les starting-blocks: dans le merveilleux monde sans frontières, on voit mal pourquoi un pays frontalier serait plus concerné qu’un autre par ce qui se passe en France. Et les Chinois, Paraguayens, Ivoiriens et autres, ils s’en foutent de notre élection ? C’est un peu vexant.
Ce qui est certain, c’est que nos confrères et voisins se paient notre tête dans les grandes largeurs. « Nous ferons donc notre boulot de journalistes en faisant circuler l’information et en donnant les résultats dès qu’ils seront disponibles», explique Christian Dauriac, de la RTBF. « Notre boulot de journalistes », elle est bonne celle-là ! Leur boulot de journalistes, en l’occurrence, consiste à faire du pognon en faisant circuler l’information prohibée en France. Alors, qu’au moins, ils nous épargnent leurs fastidieux numéros sur la transparence, le droit de savoir et tout le toutim. C’est juste une affaire de fric. On attend qu’ils communiquent sur les recettes que leur aura procurées cette soirée. Question de transparence.

On me dira qu’il n’y a pas de quoi s’énerver. Certes. Après tout, ce qui est en jeu, c’est seulement la démocratie — autant dire une vétille. En effet, si le législateur a cru bon d’interdire la diffusion de sondages durant les 48 heures précédant l’élection, ce n’est pas pour enquiquiner les sondeurs, ce qui aurait déjà été un objectif réjouissant, mais parce qu’ils pourraient fausser le résultat. Supposons que l’on apprenne à 18 heures que Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon réalisent de très bons scores: cela inciterait certainement des électeurs qui avaient l’intention de leur accorder leur voix et qui, rentrant de week-end, n’ont pas encore accompli leur « devoir civique », à « voter utile ». Cela n’a rien d’infamant. Reste que si le suffrage universel a un sens, c’est que, le jour de l’élection, chacun de nous choisit seul, en son âme et conscience, celui qu’il estime le meilleur (ou le moins pire). Si on publie des estimations, le citoyen ne se déterminera pas seulement en fonction de ce qu’il croit bon pour le pays, mais aussi en fonction de ce qu’ont fait ses compatriotes. Ou pire, il jettera l’éponge: pourquoi aller voter si les jeux sont faits ? Comment peut-on dire, alors, que chaque voix compte ? Nos amis belges et suisses aimeraient-ils qu’on leur raconte la fin du film qu’ils s’apprêtent à voir ?

Mais le plus grave, c’est que nos confrères épris d’information risquent de nous gâcher la fête, et qu’ils s’en fichent éperdument. En effet, s’il est un moment où la France est unie, c’est bien celui du lever de rideau des soirs d’élection. À 20 heures, qu’ils soient de droite, de gauche ou du centre, les Français découvrent ensemble la page de leur histoire qu’ils sont en train d’écrire. Pendant ces quelques secondes où des pourcentages s’affichent sur nos écrans, nous faisons corps. Je l’avoue, j’aime ces instants fugitifs où nos querelles font de nous une nation. J’aime entendre les cris de joie se conjuguer aux clameurs d’angoisse. Que les uns aient gagné et les autres perdu n’y change rien. Riches et pauvres, « de souche » et « issus de », jeunes et vieux, hollandais et sarkozystes, nous sommes tous logés à la même enseigne. Et pendant quelques heures, nous pouvons nous bercer de l’illusion que notre destin nous appartient. On peut juger ce lyrisme ridicule ou déplacé. Dix minutes de lyrisme tous les cinq ans, est-ce trop demander ?
Sans doute y a-t-il dans ce bref moment de fusion une part de comédie, puisque dès 17 ou 18 heures, les états-majors politiques et les rédactions savent à quoi s’en tenir. Sauf que même en comptant les papas-mamans et copains-copines des initiés, cela fait un tout petit monde. De plus, tant qu’elles ne sont pas publiées, les estimations ne sont pas des informations.

De toute façon, on n’y peut rien — c’est l’argument que brandissent tous les partisans du laissez-faire sondagier. Avec internet, disent-ils, on ne peut pas empêcher l’information de circuler. C’est pourtant simple: il suffirait d’interdire aux sondeurs de fournir leurs résultats à qui que ce soit avant 20 heures (allez, ne soyons pas chiens: avant 19h30). Il est probable que l’intérêt passionné que les médias de nos voisins vouent à notre scrutin s’effriterait rapidement.
L’ennui, c’est qu’il est trop tard pour que cette solution simple et élégante soit adoptée. Il y a pourtant un moyen d’empêcher nos excellents confrères de s’offrir du scoop sur notre dos. Bien que n’étant pas candidate à l’élection présidentielle, je lance un appel solennel à mes compatriotes: si vous êtes sondés à la sortie des urnes, racontez n’importe quoi ! Entubez-les ! En prime, nous ridiculiserons ces marchands d’information qui prétendent nous voler notre élection.

Bayrou à Matignon !

2

L’union nationale, combien de divisions ? Voilà une question à double sens (cherchez bien) que le camarade Mélenchon pourrait poser à l’abbé Bayrou. Ingrat sacerdoce que celui qui consiste à rassembler par-delà les clivages partisans. L’union nationale, dans sa traduction gouvernementale, ne fait pas bander le peuple. C’est ce qu’on dit. C’est ce qu’on croit. Une idée de droite, qui évoque dangereusement le cabinet Doumergue de 1934, formé au lendemain des émeutes sanglantes du 6 février, dans un climat de crise économique sans précédent, déjà, et de bombes puantes qui ont pour nom les « affaires ». La cause est entendue. Perdue ?

Imaginons-le pourtant, le rassemblement de contraires – ou de demi-contraires, n’allons pas trop loin – que pourrait être le prochain gouvernement. Les dernières semaines de la campagne présidentielle ont certes été marquées par le retour de la sainte bipolarisation marchant vers les urnes au son du canon, soit, à l’oreille, l’exact inverse d’une musique tempérée annonçant des lendemains symphoniques. Tant mieux ! Le défi n’en est que plus excitant.[access capability= »lire_inedits »] Pour la forme, revisitons Mai-68 et son slogan Club Med « Sous les pavés, la plage… », et remplaçons-le par cet autre, de pareille béatitude mais moins glandeur : « Dans la cacophonie, l’harmonie ». Car on entend ci et là des notes concordantes.

Le 15 décembre – ce n’est pas si loin, décembre –, dans une enquête CSA, 55 % des personnes interrogées se déclaraient « favorables à un gouvernement regroupant des personnalités de différentes sensibilités politiques ». Souvent peuple varie et, depuis, il préfère peut-être un gouvernement reposant sur une bonne majorité de derrière les fagots républicains à un ensemble hétéroclite. En réalité, on n’en sait rien. Qu’importe, fions-nous à notre nez, ou, mieux, au nez gascon de François Bayrou. L’indice nasal du Béarnais s’est beaucoup allongé à une époque avant de se ratatiner.

Qu’est-ce que cela dit – pour parler comme le président du MoDem (quel tue-l’amour que ce nom !) ? Au mois de décembre – en fait, c’est très loin, décembre –, la cote de popularité du candidat centriste était en nette ascension. Son discours de « vérité » sur la dette publique de la France semblait alors bien accueilli. Le paysan-normalien incarnait le bon sens, notion vague mais rassurante, la promesse d’union face à la terrible adversité. Il disputait la place de « troisième homme » à Marine Le Pen. Il grimpait, il grimperait encore. Patatras ! Chute dans l’escalier sondagier. Le voici rétrogradé au cinquième rang, crédité, à la date du 5 avril, de 10 % seulement des intentions de vote, derrière el fenómeno Mélenchon et la frontiste.

Que s’est-il passé ? Tentons une explication. La « lucidité », le truc en plus de François Bayrou, est devenue un truc en moins. Sa clairvoyance érigée en raison de salut public a ajouté de l’anxiété à l’anxiété, elle a injecté du réel programmé (et pas très affriolant) dans le réel vécu (déjà pas très fun). Le peuple a-t-il jamais élu Cassandre ? Là-dessus, les tueries de Toulouse et de Montauban n’ont dégrisé personne. Trop d’émotion pousse à boire.

Dans ces conditions, la vision d’un gouvernement d’union nationale que porte en lui le Béarnais, sinon par conviction, au minimum par nécessité – compte tenu de la faiblesse de ses troupes –, évoque les souffrances présentes et à venir quand c’est du blé plein les champs qu’on demande. Et puis, François Bayrou aime-t-il le peuple autant qu’il s’aime lui-même ?

Au final, si l’union nationale voyait le jour, ce serait par défaut, sans véritable adhésion stricte au principe – sous la forme d’une maxi-ouverture. Quel que soit le vainqueur le 6 mai, rien ne prouve qu’il aura une majorité en juin. Coabitazione subito ! diront peut-être les Français, lassés du spectacle affligeant d’une Assemblée nationale godillotte. On expérimenterait alors une cohabitation non pas frontale, comme ce fut le cas à trois reprises, avec plus ou moins de castagne (1986-1988, 1993-1995 et 1997-2002), mais une cohabitation « positive », se reflétant dans la composition du gouvernement, a fortiori si son chef se nommait François Bayrou, qu’un sens du devoir et un goût soudain pour le poste auraient sorti de son orgueilleuse et très peu chrétienne bouderie.

D’accord, sur le papier, on n’en prend pas le chemin, mais qui sait ? Imaginons que, par l’entremise de Bernadette, celle de la grotte miraculeuse, le Pyrénéen récolte 15 % des suffrages le 22 avril, et devienne définitivement « incontournable », faisant pâlir l’étoile mélenchonienne, laquelle des deux belles François Hollande inviterait-il au bal du pouvoir ? Pour Nicolas Sarkozy, qui en est déjà aux préliminaires avec le candidat du MoDem, la question est réglée.

Ce marivaudage ne nous détournera pas de notre conviction, peut-être naïve, qui est que la France a besoin d’union nationale, l’Élysée gardant ses prérogatives, Matignon œuvrant de ses petits poings résolus au bien-être de Pierre, Paul et Rachid, Silvia et Bérénice. Payer ses dettes, c’est bien ; agir pour que la Maison France, ses écoles, ses banlieues, ses pavillons ne s’écroulent pas, c’est vital. Après tant d’épreuves et devant tant d’autres, il tarde au petit village d’Armorique d’arriver à la page 48[1. Les lecteurs et anciens lecteurs d’Astérix savent que les aventures du guerrier gaulois ont 48 pages et qu’elles se terminent autour d’une bonne bouffe.], au banquet des amis. Si ça, ça fout pas la gaule…[/access]
 

Le clan des chiraquiens

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Les « Corréziens » veulent la peau du « Hongrois ». La fatigue du patriarche leur laisse le champ libre. Hugues Renson, chef de cabinet de Jacques Chirac et patron des villepinistes parisiens, appelle à voter François Hollande. C’est l’homme de confiance, celui qui écarte micros et caméras et veille sur la retraite du « vieux ». Pire, Jean-Luc Barré, rédacteur des Mémoires du président, mais aussi fin biographe de Jacques Maritain et Dominique de Roux, soutient que Chirac vote Hollande. Selon Le Parisien, Claude Chirac, son ancien compagnon Thierry Rey et son mari, Frédéric Salat-Baroux (que l’on disait il y a peu proche de Bayrou) s’apprêteraient à voter Hollande. Seule Bernadette demeure fidèle : chez les Chodron de Courcel, on ne peut pas voter à gauche. Heureusement que le petit-fils Martin, n’a pas encore sa carte d’électeur !

Ceux qui s’étonneraient de la chose oublieraient que Jacques Chirac a érigé, en quarante ans, la trahison politique en art. 1974. Pompidou meurt d’un cancer. Grillant la politesse à quelques autres barons, Jacques Chaban-Delmas s’improvise candidat de l’UDR. Chirac le lâche, ralliant Giscard. Rappelons au passage que Giscard est doublement compatible avec les gaullistes malgré sa « trahison » de 1969 lors du référendum manqué du Général : il a trahi Pinay et le CNIP en 1962 pour rallier de Gaulle et à la différence de Lecanuet, il a appelé à soutenir de Gaulle au second tour en 1965. Chaban se retrouve esseulé, soutenu par les seuls bataillons des cadets de l’UJP.

Giscard gagne, Chirac est premier ministre. 1981 : Chirac est éliminé au premier tour. Il décide faire battre Giscard. Pasqua l’avoue dans ses Mémoires. Giscard fait un test téléphonique et appelle une permanence RPR : « Pour qui faut-il voter au second tour ? » La réponse est cinglante : « Mitterrand, bien sûr. » Giscard sera battu et quatorze ans plus tard, Chirac élu. La méthode Chirac est peut-être en train de réaliser la passe de trois.

Chirac, c’est maintenant !

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J’ai toujours aimé Jacques Chirac. Je me suis même retrouvé un jour – c’était à Épinal, en 1995 – à faire une confidence à Philippe Séguin, lui disant : « Chirac, c’est quand même un grand homme… » Séguin m’avait regardé, mi-éberlué, mi-incrédule, quand je précisai ma pensée : « Oui, il va bien chercher dans les 1,90 m, non ? » Il avait rigolé. C’est que Chirac est rigolo. C’est sa nature. Rien ne lui a jamais été plus étranger que l’esprit de sérieux.

Lorsqu’on lui fournissait des discours, entièrement pompés des bonnes pages d’Emmanuel Todd, sur la « fracture sociale », il faisait mine d’y piper mot. Peut-être même y croyait-il. Il en avait l’air, tout du moins. Il n’y comprenait, en réalité, déjà plus grand-chose. En ces années-là, nous étions parvenus à faire de Jacques Chirac un pantomime au service de cette cause, que certains, ignorant que la nation est en France indissociable de la République, avaient vite qualifiée de « national-républicaine ».

Cela n’avait duré qu’un temps. À peine élu, Jacques Chirac s’était dégrisé des enthousiasmes de la campagne. Il avait retrouvé ses esprits et nommé Alain Juppé à Matignon. Ainsi inaugurait-il l’ère des trompe-couillons : « Les promesses n’engagent que ceux qui les reçoivent. » Ce fut, pour Séguin, une amère désillusion, non pas qu’il tînt vraiment à devenir Premier ministre, ni qu’il crût aux capacités de Chirac à assurer le redressement du pays. Pour Séguin, qui ne croyait plus au clivage gauche-droite, il fallait un gouvernement d’union nationale. Parfois, il rêvait tout haut, se figurait Julien Dray à la politique de la Ville et Pierre Mauroy à l’Intérieur. Alain Bocquet, le communiste, il l’aurait mis à l’Aménagement du territoire. Et Jean-Pierre Chevènement à la Défense, parce que, plaisantait-il sur le mode de Gambetta, « l’axe Belfort-Épinal peut contenir cinq divisions de Panzer ». Nous n’eûmes pas cela. Nous eûmes les « juppettes ». Ainsi va l’histoire qui sait, comme personne, manquer ses rendez-vous.

Seulement, le peuple, lui, ne rate jamais aucun rendez-vous. Et les trahisons dont il est l’objet, il sait les rendre sous forme de torgnoles. En 1997, Jacques Chirac reçut la baffe de sa vie : une victoire, méritée, de la gauche aux législatives après la dissolution que l’on sait. Pourquoi était-elle méritée, cette défaite ? Parce que Jacques Chirac avait oublié les raisons qui l’avaient fait élire. Le peuple est toujours cohérent et ses comportements rationnels. Bien sûr, il brûle de croire en toutes les promesses. Mais il a gardé, par-devers lui, la recommandation que Simone de Beauvoir faisait à Sartre sur les choses de l’amour : « Trompe-moi, mais ne me trahis pas. » Jacques Chirac n’a jamais su, tout au long de sa vie, quelle était la différence entre tromperie et trahison. Au privé comme au public.

Les choses privées ne sont pas très intéressantes. Les choses publiques le sont un peu plus. Lorsqu’il fut élu à 82 % des voix contre Jean-Marie Le Pen en 2002, Jacques Chirac se montra en-dessous de tout. L’union nationale ? Mon cul ! Il n’y pensa pas un seul instant. On s’attendait, après l’électrochoc de cette élection, au Serment du Jeu de Paume, on eut à peine droit au baiser Lamourette. Chirac se contenta de refaire ce qu’il savait faire : le coup de l’État RPR. Quant à l’ouverture, elle fut tellement large qu’il alla jusqu’à intégrer d’anciens balladuriens au sein du gouvernement…

Je crois bien aujourd’hui que les rumeurs sont fondées : Jacques Chirac votera François Hollande à la prochaine élection présidentielle. Et dès le premier tour. Non pas que la maladie qui l’affecte l’ait définitivement transformé en Papy Gaga – le général de Gaulle avait prévenu : « La vieillesse est un naufrage ». Les deux hommes partagent non seulement la Corrèze comme terre d’élection, mais François Hollande et Jacques Chirac doivent aussi à un grand Corrézien, Henri Queuille, leur doctrine : « Il n’y a pas en politique de problème assez urgent qu’une absence de décision ne puisse résoudre. »

Et puis, François Hollande s’inscrit dans la droite ligne du chiraquisme. Puisqu’il n’a jamais gouverné de sa vie, nous ne pouvons en avoir, pour l’heure, que le pressentiment. Mais il saura faire ses preuves : six mois après sa prise de fonction, il se détournera de ses engagements de campagne. Il se ralliera au réalisme économique, c’est-à-dire à l’option de la maîtrise budgétaire à tous crins et à la réduction des déficits. Pour ne pas convoquer les spectres de 1983 et de 1995, on ne parlera pas d’« austérité », ni de « tournant de la rigueur ». On trouvera des mots plus doux et acceptables : « revirement gracieux », « glissade équilibrée », « tournant sucré ». Par fierté, François Hollande refusera d’inscrire dans la Constitution la « règle d’or », mais il en appliquera scrupuleusement tous les effets. Puis, il ira à Berlin, comme on va à Canossa, contresigner le pacte budgétaire européen. Peut-être même, pour parfaire son Imitation de la vie de Jacques Chirac, reprendra-t-il un temps les essais nucléaires dans le Pacifique. Alors, il ne restera aux cocus qu’à se compter.

Chirac, donc, c’est maintenant. Puisque ni le bruit ni l’odeur ne semblent déranger.

Ne tirez pas sur l’abstentionniste

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Je l’avoue, j’aime être courtisée, même si pour cela, on me raconte quelques bobards. Du reste, avez-vous déjà vu un dragueur s’en tenir à la stricte vérité ? Imaginez le succès qu’aurait le goujat qui, à la question fondamentale « J’ai grossi, non ? », répondrait « Oui, il me semble que tu as pris quelques bourrelets, d’ailleurs, ce n’est pas terrible » : il risquerait d’être promptement renvoyé à ses chères études. Comme l’explique drôlement Cyril Bennasar, tout homme qui aime les femmes comprend qu’elles ont beau afficher leur exigence de vérité avec une conviction de fer, malheur à l’imprudent qui prendrait ces proclamations au pied de la lettre. Il en va ainsi pour les promesses : on sait bien qu’elles n’engagent que celles qui y croient, et pourtant, il suffit qu’un godelureau parle de week-end à Venise, et on se rue dans les magasins pour acquérir la douzaine de robes indispensables à la réussite du projet. Si on ne voit jamais la couleur des gondoles, au moins on n’aura pas tout perdu.

Encore faut-il ne pas trop en faire : la séduction est un art qui exige nuance et dosage. Même quand on n’y croit pas, la promesse doit être vaguement crédible. Par exemple, le type qui vous jure qu’il va quitter sa femme l’œil rivé sur sa montre tellement il a peur de se faire pincer s’il est en retard pour le dîner se rapproche plus du licenciement à effet immédiat que de la déclaration. Le plus impardonnable, en amour, n’est pas de mentir, mais de nous prendre pour des imbéciles.

Eh bien, nous dit Bennasar, en politique c’est pareil : le peuple veut bien qu’on l’enfume un peu, pas qu’on le prenne pour un con. Si le prétendant à nos faveurs électorales semble lui-même ne pas croire à son boniment, s’il ne se donne pas un peu de mal pour nous convaincre que cette fois « c’est du sérieux », ça ne prend pas. Ainsi, pour Laurent Dandrieu, Sarkozy, c’est fini : plus question, dit-il, de se laisser avoir par de belles paroles. En revanche, pour Charles Consigny, ça ne fait que commencer. L’amour aveuglerait-il ? Faut-il mettre son enthousiasme au compte de la jeunesse ? En tout cas, s’il ne reste qu’un sarkozyste, nous l’avons trouvé.

Revenons à notre leçon de drague. Ne croyez pas qu’on exige l’amour, ni même des preuves d’amour, juste quelques signes qui permettent à chacun de se raconter les histoires qu’il lui plaira, et de caresser le minuscule espoir que oui, cette fois sera la bonne. Le candidat, pour être l’élu de mon cœur d’électeur, doit tenter de me persuader qu’il fera ce qu’il dit, ou au minimum qu’il croit qu’il le fera – par exemple en expliquant pourquoi il ne l’a pas fait depuis cinq ans qu’il est à l’Élysée ; ou encore en me démontrant que la création d’emplois subventionnés et l’adoration du « modèle social » français, qui horripile Georges Kaplan, sont compatibles avec l’engagement claironné de retour à l’équilibre budgétaire en 2017. Au moins Jean-Luc Mélenchon joue-t-il cartes sur table. De bons esprits épris de calculettes ayant évalué le coût de son programme à 130 milliards, la nouvelle star, dont Jérôme Leroy, Théophane Le Méné et André Sénik analysent la popularité montante et dissèquent le discours, ne se démonte pas et précise, ligne par ligne, où il trouvera l’argent : dans les poches des « riches » pardi ! Et en plus, on se dit qu’il le ferait, le bougre ! On peut trouver, disons « excessifs » pour être polie, les moyens qu’il se propose de mettre en œuvre, mais au moins, il en a, et ça, ça fiche peut-être la trouille au bourgeois, mais ça plaît au populo autant qu’aux femmes.

Quoi qu’il en soit, pendant les élections, le peuple est roi. Jamais, peut-être, il ne l’a autant été que pendant cette campagne 2012, comme le montre Laurent Bouvet, auteur d’un essai remarqué qui l’inscrit clairement dans la gauche républicaine, Le Sens du peuple (Gallimard), et que nous nous réjouissons d’accueillir dans ces colonnes. Encore faut-il savoir de quel peuple on parle, car chacun a le sien, observe Bouvet. Certes, le peuple c’est moi, comme disait l’autre. Mais celui que tout le monde a lorgné avec des yeux de Chimène, c’est cette France invisible et inaudible entre les campagnes électorales, cette France des catégories populaires qui vit loin des caméras et des centres-villes – et qui, selon une étude Ipsos, représenterait 48 % de l’électorat. Autrefois, c’était elle le peuple de gauche, mais la gauche l’a plaquée, lui préférant la « coalition arc-en-ciel » – jeunes, femmes, immigrés, minorités – qui, selon Terra Nova constitue la France de demain. Autant dire qu’à chaque élection, elle a l’impression de se faire cocufier. Reine d’un jour, c’est chouette, mais ça ne nourrit pas son homme.

Qu’inventera la France d’hier et d’ailleurs, cette fois-ci, pour se rappeler au bon souvenir de ses élites ? De ce point de vue, le vote Le Pen est en partie démonétisé : la rançon de la dédiabolisation voulue par la candidate, c’est qu’on ne vote plus FN simplement pour dire « Merde ! ». Reste à savoir comment on dit « Merde ! », en langue électorale. S’il pense que Le Pen et Mélenchon sont des candidats « antisystème » institutionnels, l’électeur en révolte n’aura guère d’autre choix que l’abstention – qu’on annonce massive. À moins qu’il décide d’envoyer Philippe Poutou et Nicolas Dupont-Aignan au deuxième tour – ce serait farce… C’est que le Français n’est pas une fille facile. Il veut qu’on lui raconte de belles histoires auxquelles il ne croit pas ; il n’aime pas la façon dont il est gouverné, mais redoute que le pays soit ingouvernable ; il pense que râler est un droit de l’homme, tout en détestant ceux qui cèdent aux râleurs. Allez vous faire élire avec ça !

En attendant, la France s’ennuie. Sauf que, cette fois, ce qui l’attend n’est pas un joyeux monôme étudiant, mais une longue période durant laquelle l’unique horizon sera le désendettement de l’État – exaltant, non ? Peut-on en conclure avec Antoine Menusier que le pays a envie d’union nationale ? Certes, nous adorons que Papa et Maman restent copains après leur divorce – d’où le ravissement suscité par l’annonce d’un meeting Royal-Hollande. Mais cette union nationale qui acterait le fait qu’une seule politique est possible n’est pas très engageante quand on aime le bruit et la fureur du combat des idées.

Le premier parti de France sera-t-il celui des abstentionnistes ? Si tel était le cas, cela signifierait que, pour nombre de Français, le seul moyen de dire ce qu’ils ont à dire est de ne rien dire. Ce serait fâcheux pour le nouveau Président qui ne disposerait que d’une légitimité limitée. Ce serait aussi une très mauvaise nouvelle pour la démocratie. Or, aussi imparfaite et déprimante soit-elle, nous n’avons pas mieux en magasin.

 

 

Cet article de Causeur magazine en accès libre est l’article d’introduction du dossier d’avril sur la campagne présidentielle.

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Hollande ou Sarkozy : Qui Choisir ?

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A l’occasion de la parution, en supplément au numéro 46 de Causeur de leur pastiche quinquennal Qui Choisir –garanti 0% d’humour citoyen- Basile de Koch et Les Jalons[1. NDLR : On leur doit notamment les pastiches : Le Monstre, Laberration, Le Figagaro, Franche Démence, etc.] nous somment de publier la publicité clandestine qui suit :

« Dans quelques semaines, les Français éliront leur prochain président de la République. Un choix d’autant plus important qu’un chef d’État, tout comme un lave-linge ou une tablette, ne se change pas tous les six mois.

L’objectif de ce hors série quinquennal est d’aider les citoyens consommateurs de politique à faire leur marché électoral en fonction de l’offre du moment. Jamais, depuis l’instauration de l’élection du président de la République au suffrage universel, le choix n’aura été aussi décisif : Nicolas Sarkozy ou François Hollande ? Rigueur de gauche ou austérité de droite ?

Face à cet enjeu, chacun trouvera, dans ce numéro spécial de Qui Choisir, les éléments nécessaires pour procéder, en connaissance de cause, à son tri électif. »

Pour pouvoir profiter de cette opportunité, c’est chez Causeur que ça se passe : vous avez comme chaque mois le choix entre l’achat au numéro, la souscription à l’offre Découverte (le dernier n° + les deux prochains pour seulement 12,90 €) ou l’abonnement 1 an (papier ou numérique). Une offre que vous ne pouvez pas refuser…