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PMA, GPA : ça le fait pas !

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Pendant  la campagne présidentielle, les féministes chargées d’alimenter le candidat Hollande en propositions insistaient sur un point : on ne devrait pas dire « Egalité Hommes-Femmes » mais « Egalité Femmes-Hommes ». Ainsi, l’ordre alphabétique devrait être respecté pour contrer la toute-puissance du patriarcat. Chez les féministes socialistes, la bataille sémantique n’est définitivement pas à négliger; on a encore pu le vérifier en apprenant que la députée Sandrine Mazetier s’était ému auprès du ministre de l’Education Nationale du scandale que constitue l’appellation d’« école maternelle ».

En revanche, lorsqu’on parle des associations LGBT, avec lesquelles le gouvernement travaille régulièrement pour mettre en place ses projets sociétaux, les mêmes ne respectent pas l’ordre alphabétique. Le L de lesbienne est en effet placé avant le G de gay. Ces derniers jours, on a compris pourquoi les associations féministes ne s’en indignaient pas. Ce n’est ni  un hasard, ni une survivance de la galanterie, concept machiste s’il en est.  Non, le désintérêt des féministes a une bonne et simple raison : le droit des lesbiennes est  – ô combien – prioritaire sur celui des gays.  La mise à disposition de la PMA pour les lesbiennes est donc une nécessité impérieuse tandis que la GPA est une dérive scandaleuse. Il suffit de lire le dernier communiqué d’« Osez le féminisme », association d’autant plus en cour au gouvernement que sa fondatrice (et sœur de l’actuelle dirigeante) est aujourd’hui la conseillère de la ministre Najat Vallaud-Belkacem, d’écouter Clémentine Autain, ou même d’observer l’attitude de Dominique Bertinotti qui exclut la GPA mais se veut une militante de la PMA, pour comprendre que les gays paraissent moins dignes que les lesbiennes à bénéficier de la fameuse « conquête des droits ». Si le gouvernement fait voter la PMA pour les couples de lesbiennes mais refuse d’ouvrir le droit à la GPA pour les gays, l’argument d’égalité, le « pour tous » porté en bandoulière depuis le début du débat sur la réforme du mariage apparaîtra pour ce qu’il est réellement : une tricherie. Les gays pourront certes adopter mais les possibilités d’adoption, déjà limitées, seront d’autant plus restreintes que certains pays ont déjà annoncé fermer l’adoption de leurs enfants à une nation mariant des couples homosexuels.

Le 3 octobre prochain, la Cour européenne des droits de l’Homme devra se prononcer sur le recours de deux requérantes, déboutées par la justice autrichienne, qui souhaitent que l’une d’entre elles puisse adopter l’enfant de sa compagne. Le père de l’enfant refusant cette demande, elles demandent que celui-ci soit déchu de ses droits parentaux. Soit dit en passant, leur avocat n’est autre que le directeur de l’International Lesbian Gay Bisexual Transgender and Intersex Association (ILGLaw). La CEDH rejettera très certainement cette demande, mais il n’est pas innocent que le mouvement LGBT fasse sienne ce genre de revendications. Et on aimerait savoir ce qu’en pensent les néo-féministes françaises, qui nous parlent sans arrêt de « parent social », comme Clémentine Autain face à Elisabeth Lévy l’autre jour au cours du débat Yahoo. Le parent, explique-t-elle, c’est celui qui élève l’enfant. Attendu que la plupart des mariages finissent en divorces et que les jugements de 90% de ces derniers attribuent la garde à la mère, le nouveau compagnon (ou la nouvelle compagne) de la mère devient-il le nouveau père (ou la seconde mère) ? Ou un père supplémentaire, avec des droits équivalents ? On regardera avec attention le contenu de la prochaine loi sur la famille et notamment le fameux statut de beau-parent que préconisait déjà Nadine Morano et que Dominique Bertinotti semble vouloir mettre en place. Les opposants à la loi Taubira ne devraient pas négliger ce sujet, tant il bouscule bien davantage les fondements de la société actuelle que la simple ouverture du mariage aux couples de même sexe.

Deux philosophes classées à gauche, Sylviane Agacinski et Elisabeth Badinter, se sont positionnées sur ces sujets. La première refuse à la fois PMA et GPA. La seconde les accepte tous les deux. Il ne leur serait pas venu à l’idée d’accepter l’une et de refuser l’autre. Pourtant, c’est la position de Dominique Bertinotti et du président du groupe PS, Bruno Le Roux. On nous rétorque que la PMA existe déjà pour les couples hétérosexuels et que la GPA est interdite à ces mêmes couples. Faux ! Les couples hétérosexuels ont accès à l’AMP si l’un de leurs membres est victime d’une infertilité médicale. Les autres, ainsi que les femmes célibataires, n’y ont absolument pas droit. Le président du Comité consultatif  national d’éthique, explique d’ailleurs fort bien la problématique. On nous rétorque également que la GPA pose un problème éthique majeur, celui de la marchandisation du corps des femmes, une critique que bien entendu nous partageons. Mais si la PMA ne marchandise pas le corps de l’homme mais seulement ses gamètes, elle donne lieu à des dérives éthiques que Sylviane Agacinski a fort bien formulées.

Ajoutons que les partisans de la PMA (à ne pas confondre, je le répète, avec l’AMP) exigent que cette dernière soit prise en charge par… l’Assurance-maladie. Les militants autoproclamés de la cause homosexuelle en arrivent donc à rejoindre l’homophobie la plus crasse, en assimilant l’homosexualité à une maladie remboursée par la Sécu !

À l’heure où on écrit ces lignes, l’avenir du projet d’autorisation de la PMA paraît bien aléatoire. Alors que Bertinotti et Le Roux s’en font les hérauts, que de nombreux députés PS ainsi qu’un poids lourd du gouvernement, Manuel Valls, se prononcent résolument contre, Matignon et, plus encore, l’Elysée paraissent hésitants. Ils gagnent du temps et en appellent au CCNE avant de voter une loi qui intégrerait cette possibilité. François Hollande suivra-t-il un avis défavorable de cette instance, bien que la loi ne l’y oblige pas ? Pour l’instant, la plupart des observateurs semblent le penser. Si c’était le cas, on pourrait s’attendre à des remous dans la majorité. Bertinotti pourrait prendre la porte et le groupe socialiste tenter de défier la Présidence en déposant un amendement. Le tic-tac de la bombe politique PMA a résonné à nos oreilles ces derniers jours. L’horloger en chef est parvenu à repousser l’explosion de quelques mois. Mais pour l’empêcher, il devra faire preuve d’une habileté exceptionnelle.

*Photo : sunshineandbeyond.

Chokri Belaïd : l’assassinat déflagration ?

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tunisie chokri belaid

Colère et consternation ce midi aux abords de l’ambassade de Tunisie à Paris. Quelque 150 manifestants, tunisiens pour la plupart, fustigent le parti islamiste Ennahda, majoritaire dans le gouvernement de coalition. Ils le tiennent pour responsable, directement ou indirectement, de l’assassinat, le matin même, devant son domicile situé dans un quartier résidentiel de la périphérie de Tunis, de Chokri Belaïd, 47 ans, secrétaire général du Parti des patriotes démocrates unifié (PPDU), allié au Front populaire, un conglomérat de formations de gauche opposées à Ennahda. Il a été abattu par plusieurs balles. Deux hommes, auteurs présumés du meurtre, sont activement recherchés par la police, a annoncé le ministère de l’intérieur, totalement discrédité aux yeux des manifestants – de Paris et d’un peu partout en Tunisie – pour ne pas avoir protégé cette « figure de l’opposition ».

Chokri Belaïd, se sachant menacé, avait demandé une protection. Dans une vidéo publiée une première fois sur une « page » tunisienne en juin 2012, puis sur Youtube début février, selon la source qui nous l’a transmise, des « fidèles » – des barbus en gandoura – réclament, en arabe, la tête du leader du PPDU et celle de Nejib Chebbi, président du haut comité politique du Al-Joumhouri (Parti républicain). Ce dernier, en meeting il y a quatre jours à Gabès, dans le sud du pays, s’est retrouvé encerclé par des membres des Ligues de Protection de la Révolution (LPR), sortes de nervis du « régime », des milices islamistes dont la principale activité consiste à intimider, pour le moins, le « camp laïque », autrement dit tous ceux qui ne veulent pas d’une théocratie – fût-elle « soft » – en Tunisie.

Ce sont ces ligues qui, aujourd’hui, sont accusées du meurtre de Chokri Belaïd. Le parti Ennhada récuse toute implication dans l’assassinat de la bête noire des islamistes, fermement condamné par le président de la République Moncef Marzouki et le premier ministre Hamadi Jebali, représentant l’aile dite modérée d’Ennahda. La veille de son assassinat, Chokri Belaïd avait appelé à la dissolution des LPR sur le plateau de Nessma TV, la chaîne de télévision dont le directeur avait été condamné à une amende en mai 2012 pour avoir diffusé Persépolis, le film d’animation de l’Iranienne Marjane Satrapi, jugé « attentatoire au sacré ».

Présents à la manif de ce midi, deux jeunes entrepreneurs tunisiens, dont l’un a élaboré un projet dans les technologies de l’information, qu’il souhaite développer dans son pays, redoutent « un scénario à l’iranienne », c’est-à-dire « une confiscation du pouvoir par Ennahda, suppléé par ces gardiens autoproclamés de la révolution que sont les LPR ».

Chokri Belaïd était avocat. « Sous Ben Ali, il avait défendu des militants d’Ennhada, rappelle un manifestant. Et il avait raison, c’était son travail. ». Son épouse est également avocate. « Il était le père de deux petites filles, affirme un homme qui le connaissait bien. Il avait suivi des études de droit en Irak, du temps de Saddam Hussein, puis obtenu un DEA à Paris 8. » Chokri Belaïd était issu de la mouvance nationaliste arabe et venait de l’extrême gauche. Dans les années 80, il était membre du bureau exécutif de l’Union générale des étudiants de Tunisie (UGET). Il avait tâté de la prison sous Bourguiba.

La visite était prévue avant l’assassinat de Chokri Belaïd, elle est apparemment maintenue : Jean-Luc Mélenchon, coprésident du Parti de gauche, sera dimanche à Tunis dans le cadre d’une conférence sur l’« écosocialisme », a-t-on appris auprès du PG, dont deux représentants, Eric Coquerel, secrétaire national, et Alain Billon, s’étaient joints aux manifestants venus exprimer leur dépit à proximité de l’ambassade de Tunisie à Paris. Mélenchon et la laïcité : une prochaine piqûre de rappel à l’adresse des islamistes… tunisiens.

Pour un écologisme conservateur

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Jadis, les timbres-poste des républiques socialistes s’ornaient fièrement de paysages industriels, cheminées d’usines crachant la fumée dans le soleil levant, armées de tracteurs nivelant les collines et comblant les vallées afin d’y implanter des nœuds ferroviaires ou des habitations sociales. Jusque dans leurs symboles les plus modestes, les démocraties prolétariennes affirmaient ainsi leur ancrage dans une idéologie du progrès qui donne à l’homme, « maître et possesseur de la nature », le droit de la remodeler, voire de la détruire, s’il y trouve son avantage. Dans cette perspective, la nature, quelle qu’elle soit, n’a pas à être respectée : elle n’a aucune valeur en soi, n’étant qu’une matière première indéfiniment manipulable et utilisable. À l’inverse, la pensée de droite, fondamentalement méfiante à l’égard de l’idée de progrès, se présentait comme profondément attachée à la préservation du patrimoine, au respect de la nature et de ses lois, et se montrait hostile à toute artificialisme systématique : ses principaux théoriciens reconnaissaient que l’on doit, certes, humaniser la nature, mais en aucun cas l’anéantir, sous peine de perdre ses repères, ses racines et son identité. En somme, à l’origine, la nature constitue, à côté du rapport au temps, l’un des marqueurs décisifs du clivage droite/gauche : dans cette perspective, on peut dire que l’écologie est foncièrement traditionaliste.[access capability= »lire_inedits »]

Ce n’est que par suite d’une confusion intellectuelle assez typique de notre temps que l’on a assisté, spécialement au cours du dernier tiers du XXe siècle, à un renversement des fronts – l’écologie se trouvant paradoxalement récupérée par les héritiers du progressisme marxiste tandis qu’à l’inverse, les descendants des conservateurs renonçaient haut et fort à conserver quoi que ce soit, se présentant comme les héros de l’innovation scientifique et de l’industrialisation à tout-va. C’est ainsi qu’au début des années 2000, le patronat s’engagea furieusement contre l’introduction, dans la Constitution française, du fameux « principe de précaution » – c’est-à-dire d’un conservatisme minimum en matière environnementale, qui se borne à prévoir que  « lorsque la réalisation d’un dommage, bien qu’incertaine en l’état des connaissances scientifiques, pourrait affecter de manière grave et irréversible l’environnement », il appartient aux autorités publiques de veiller « à la mise en œuvre de procédures d’évaluation des risques et à l’adoption de mesures provisoires et proportionnées afin de parer à la réalisation du dommage ». Contrainte scandaleuse !, s’insurgèrent alors  les représentants du Medef, se réclamant pour l’occasion de l’irréversibilité du progrès, de la mondialisation de la concurrence et du primat absolu des considérations économiques : qu’importent  les dommages environnementaux s’ils permettent de réduire la facture pétrolière et de relever le cours du CAC 40 ? Qu’importe la longue durée, lorsque que l’on peut tout avoir, et tout de suite ?  Qu’importe le maintien de l’héritage si sa destruction peut procurer aux héritiers une satisfaction immédiate ? Et qu’importe l’endroit où auront lieu lesdits dommages lorsqu’on peut le quitter quand on veut, sans regrets, pour s’installer à l’autre bout du monde − dans un pays encore préservé où l’on pourra peut-être recommencer l’opération ? Dans le même temps, en dépit de la logique et de l’idéologie, l’écologie officielle s’ancrait franchement à gauche – se partageant désormais entre des Verts associés au gouvernement, qui en représentent la branche modérée, un Front de gauche mélenchoniste qui semble vouloir la préempter et une ultragauche trostskysante engagée dans les actions les plus radicales ou les plus spectaculaires.

Pourtant, au moment où la droite renoue avec le droit naturel pour contester les projets  socialistes relatifs au mariage homosexuel, peut-être pourrait-elle revenir aussi à ses fondamentaux et réinvestir franchement la problématique de la défense de la nature, malencontreusement délaissée au nom d’un réalisme à courte vue et d’une vision intégriste du primat de l’économie. On songe ici à l’affaire de l’aéroport de Notre-Dame des Landes, dans laquelle les seuls arguments avancés en faveur du projet par son promoteur, Jean-Marc Ayrault, consistent à mettre en avant la nécessité impérieuse de « désenclaver » la région « Grand Ouest » (laquelle, comme chacun sait, n’est accessible qu’à dos de mulet ou au moyen de frêles esquifs pratiquant le cabotage, d’où sa misère et son obscurantisme religieux), et relèvent d’un modernisme de pacotille (seul un tel aéroport permettra à la région d’entrer de plain-pied dans le troisième millénaire). Sur un tel dossier − et beaucoup plus largement, sur l’ensemble des questions écologiques −, la droite ne devrait pourtant pas avoir honte du beau mot « conservateur », ni craindre les foudres des gourous de la mondialisation, ni se sentir illégitime au point d’abandonner le bébé à la gauche de la gauche : c’est à elle qu’il revient de maintenir.  Et en l’occurrence, de s’opposer à ce que l’on sacrifie 2000 hectares de prés et de bois aux idoles du marché et aux appétits de bétonneurs se dissimulant sous l’étiquette du « développement durable ». Une réappropriation qui pourrait prendre exemple sur la figure du prince Charles, que «ses compatriotes ont fini par […] surnommer  le « prince vert », et qui incarne comme nul autre une écologie traditionaliste et spiritualiste »[1. G. Rivière, « Charles, le prince vert », Le Spectacle du monde, juin 2012.].[/access]

Droits des gays : ça bouge au Vatican

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L’information pourrait paraître fantaisiste si elle n’émanait du correspondant romain de l’AFP et n’avait été validée depuis par nos confrères de La Croix, qui ne rigolent pas avec ces choses-là : à l’occasion d’un débat avec des journalistes sur les différentes formes d’union non préconisées par les Saintes Ecritures (concubinage, familles recomposées, couples gays) Mgr Vincenzo Paglia, président du Conseil pontifical pour la famille, c’est-à-dire, en clair, ministre de la famille de Benoit XVI, a enjoint les politiques et les gouvernements de trouver des « solutions de droit privé » et d’aménager des « perspectives patrimoniales » pour les formes de couples hors mariage.

Bien sûr, Monseigneur Paglia n’oublie pas d’où il parle et a rappelé à l’occasion de cette discussion à bâtons rompus le caractère sacré du mariage chrétien et sa préférence absolue pour « la famille, fondée par l’alliance entre un homme et une femme ». Mais une fois cette mise au point rituelle faite, l’évêque a carrément rué dans les brancards en condamnant formellement les pays où l’homosexualité est considérée comme un délit, et ce alors que les questions géopolitiques n’étaient pas vraiment à l’ordre du jour de cette rencontre avec la presse.

Bien sûr le prélat a dit penser là aux nombreux pays africains ou proche-orientaux qui punissent pénalement l’homosexualité. Mais pas besoin d’être grand clerc pour supputer que cette mise au point s’adresse aussi à ceux qui, dans l’Eglise catholique, persistent à ne voir dans les homosexuels que des déviants, des fornicateurs ou des grands malades. De là à penser que ce message s’adresse aussi à ceux des chrétiens qui condamnent toute forme d’union civile entre gens de même sexe…

Le Vatican, dit-on, suit avec beaucoup d’intérêt, et une certaine surprise, le mouvement français contre la loi Taubira. Par rapport aux précédentes mobilisations européennes ou américaines qu’on pourrait penser similaires, une des particularités insignes de ce mouvement made in France est de combattre consubstantiellement le mariage gay et l’homophobie. Une vision du problème qui peut paraître un peu trop rock n’ roll pour certains tradis, y compris, parfois, dans les rangs de la Manif Pour Tous, mais que Mgr Vingt-Trois, par exemple, défend en privé avec autant de vigueur à Paris qu’à Rome.

Reste à espérer que Benoît XVI ne trouvera pas que son collaborateur va trop loin, ou tout du moins, trop vite…

L’État voyou va-t-il faire les poches des retraités ?

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retraites mali mariage

Bon, évidemment, les troupes françaises avancent triomphalement au Mali et la campagne de Tombouctou réchauffe les cœurs désabusés des Français à qui on ne cesse de seriner qu’ils ne sont plus que les citoyens d’une petite nation avec des particularismes amusants mais condamnés par la mondialisation comme le fromage au lait cru et le système de protection sociale.

Bon, évidemment, le mariage pour tous est devenu la nouvelle affaire Dreyfus, c’est-à-dire une manière de jouer à la guerre civile où s’opposent les partisans du progrès qui ne sont même plus tout à fait certains qu’il s’agit d’un progrès et les conservateurs qui ne sont même pas tout à fait certains, au fond, que le mariage gay, à condition qu’il ne soit pas assorti de la PMA et de la GPA, représente l’effondrement de la civilisation. Du coup,  les uns et les autres surjouent le catastrophisme et tout le monde est occupé par le Spectacle, tel que le définissait Debord : « Les images qui se sont détachées de chaque aspect de la vie fusionnent dans un cours commun, où l’unité de cette vie ne peut plus être rétablie ».

Les exploits guerriers de notre armée et les débats anthropologiques alimentent donc le Spectacle pendant qu’une majorité de Français se débattent avec leurs problèmes quotidiens. Une vie quotidienne prosaïque, inquiète et parfois désespérée. Par exemple, on oublie ou l’on feint d’oublier qu’un certain nombre de problèmes sociaux finissent par devenir des problèmes de civilisation. Et le plus aigu, à nouveau, est celui des retraites et des pensions.

Dans une indifférence à peu près équivalente à celle qui suivit la signature le 11 janvier des accords sur la flexisécurité paraphés par le Medef et des syndicats minoritaires, personne n’a vraiment fait attention à la publication, le 22 janvier, du rapport du COR (Comité d’orientation sur les retraites). Sarkozy, qui n’avait pas cédé aux manifs monstres de fin 2010-début 2011, avait voulu sauver le système des retraites. On ne met pas en question ici la pureté de ses intentions ni de celles de Fillon. Ce n’était pas parce qu’ils faisaient des cadeaux aux riches qu’ils souhaitaient pour autant que les futurs retraités crèvent de faim : l’âge légal avait été reculé à 62 ans, et à 67 ans si l’on voulait éviter la décote faute des 41,5 annuités de cotisation. Le problème, c’est que ces mesures n’ont rien sauvé du tout, comme l’indique le COR. Malgré l’augmentation des cotisations et l’allongement de la durée du travail, les problèmes de financement vont passer d’ici 2017 de 14 à 21,3 milliards d’euros.

François Hollande a donc décidé de négocier une nouvelle réforme en 2013. Et il mise sur un accord minoritaire entre Medef et CFDT pour passer en force. Le Medef l’y aidera, d’ailleurs, en s’appuyant sur le rapport du COR qui finira par ne plus être très crédible à force de modifier ses projections à chaque fois. Dans la future loi, le Medef voudrait ainsi désindexer les retraites de l’inflation, et même les minorer d’un point tout en passant à 43 ans de cotisations.

En gros, cela reviendrait à faire baisser le pouvoir d’achat des retraités de 5% en 5 ans. Mais d’après le COR, ils ne sont pas à plaindre, les retraités : « Le niveau de vie moyen des retraités est proche de celui des actifs » décrète-t-il. En 2010, il était de 2002 euros pour les actifs et de 1913 euros pour les pensionnés. Vu comme ça, ce n’est pas une tragédie mais, dans les faits, le montant mensuel d’une pension, c’est-à-dire ce que touche effectivement le retraité, c’est 1216 euros. Les 1913 euros du COR intègrent en effet les revenus moyens, patrimoine compris, comme si tous les retraités étaient propriétaires de leur logement, ce qui est loin d’être le cas. 10% des retraités ont une pension inférieure à 521 euros et 680 000 personnes touchent le minimum vieillesse, c’est à dire 777 euros (on rappellera que le seuil de pauvreté est à 960 euros par mois) tandis que les femmes retraitées, elles, touchent 999 euros par mois, un montant inférieur de 47% à celui des hommes.

On peut parier sans trop de risque que, ce coup-ci, les habituelles grandes têtes molles des éditorialistes économiques et médiatiques vanteront une nouvelle fois la capitalisation en oubliant l’exemple d’Enron en 2001 qui a spéculé avec les économies des salariés américains, a maquillé ses comptes et a perdu 20 milliards d’euros en ruinant quelques centaines de milliers de retraités. Et ce ne fut que le début d’une longue série avec notamment, en 2008, un effondrement des fonds de pension irlandais, anglais et néerlandais et, sur toute la zone OCDE, fin 2008, une perte de 20% de l’ensemble des montants des fonds de pension.

Oui, on continuera à encourager la capitalisation contre la répartition, la compétition sur les marchés contre la solidarité intergénérationnelle. C’est d’autant plus inquiétant qu’une déclaration étonnante de Georges Soros, le grand spéculateur devenu philanthrope et persuadé de la nocivité intrinsèque de la spéculation financière, lors du forum de Davos, a révélé sa pensée profonde sur la situation actuelle : « Ce qui est dommage … c’est que nous n’avons toujours pas vraiment compris comment fonctionnent les marchés financiers. Nous avons introduit des instruments synthétiques, inventé des produits dérivés dont nous ne comprenons pas vraiment les effets qu’ils peuvent avoir ».

Vous avez bien lu, plus personne n’y comprend rien mais fait semblant. Alors, un conseil, quand la guerre au Mali sera terminée et que les gays pourront se marier, allez jouer vos économies au casino pour préparer votre retraite : cela reviendra à peu près au même.

*Photo : origine1.

Mariage gay : L’adoption plénière adoptée en séance plénière

Comme si de rien n’était, pendant que les journaleux de France et de Navarre comparaient les « triangles roses » aux « triangles noirs » en se demandant lesquels étaient les plus « nauséabonds », l’Assemblée Nationale a voté en catimini l’ouverture de l’adoption plénière aux couples homosexuels. Pour ceux qui l’ignorent encore, ce type d’adoption entraîne une reconnaissance de filiation. Autrement dit, les couples homosexuels seront dorénavant les « parent 1 » et « parent 2 » d’un enfant adopté, par-delà les générations, ce qui dépasse l’exercice d’une simple tutelle. Les livrets de famille nouveaux consacreront donc cette révolution anthropologique qui, en accordant un « enfant pour tous », prive les enfants adoptés de liens avec leurs parents biologiques.

Quoi qu’on en pense, ce n’est pas une mince affaire. Et pourtant, Frigide Barjot a eu maille à partir avec une presse sourde et aveugle à ses revendications. L’adoption plénière, connais pas ! Le communiqué de presse des organisateurs de la Manif pour tous s’est vu boudé par la quasi-totalité des médias, à l’exception de votre serviteur et de quelques autres inconscients qui ne craignent pas de joindre leur voix au concert de la méchante France catholique, blanche, noire, antillaise, musulmane, juive… dont on distingue de moins en moins les contours bigarrés.

Au fait, petit détail qu’évoque Barjot dans son dernier communiqué de presse, 55% des Français se disent opposés à l’adoption plénière pour tous. Une paille pour les parlementaires de la majorité… ou une poutre ?

Maastricht, c’est fini ?

maastricht euro ue

Le 7 février 1992, les douze ministres européens des Affaires étrangères se retrouvaient à Maastricht, aux Pays-Bas, pour signer le traité de l’Union économique et monétaire. Suppléant au traité de Rome signé en 1957, ce nouveau texte établissait l’Union européenne des trois piliers, élargissait les compétences communautaires à de nouveaux domaines et instaurait une union économique et monétaire préfigurant la monnaie unique. Le 20 septembre 1992, les Français étaient appelés à se prononcer par voie référendaire pour ratifier le traité de Maastricht. Le oui l’emporta de peu, après plusieurs semaines de débats houleux entre partisans de la dérégulation et gardiens d’une certaine indépendance économique et politique. Vingt-et-un ans après la signature de ce traité, en pleine crise économique qui interroge les fondements même de Maastricht, rien ne semble remettre en cause l’héritage laissé par ces accords. Pertes successives de triple A, endettements abyssaux, Banque Centrale Européenne incapable de financer les Etats à des taux d’intérêts faibles,  monnaie surévaluée menaçant les exportations, la panacée que l’on nous vendait il y a quelques années serait-elle devenue une chimère à laquelle chacun se garde bien de toucher ?

La mythologie nous rappelle bien volontiers qu’il y a deux manières de considérer un cadeau des Grecs et que ceux qui le craignent ne sont jamais prophètes en leur pays. Philippe Séguin aurait pu être un personnage d’Homère, d’Eschyle ou de Virgile. Car en prédisant que Maastricht n’apporterait ni la paix ni la prospérité, il fut bien cette Cassandre dont tant de ses pairs se gaussèrent. Fustigeant le caractère irréversible d’un tel traité, l’ogre de Tunis prévenait de la fin de la souveraineté nationale, de l’asservissement inéluctable d’une nation à une organisation si elle consent à lui donner ce qui est somme toute le nerf de la guerre : le contrôle de la monnaie. Voter Maastricht, prédisait-il, c’était opter pour des taux d’intérêt réels élevés et l’austérité salariale, et donc choisir des freins à l’investissement et à l’emploi. Voter Maastricht, c’était supprimer toute politique alternative à celle du change insufflée par une banque centrale hors de contrôle. Voter Maastricht, c’était accepter la baisse de notre système de protection sociale, obstacle rédhibitoire, tant pour l’harmonisation que pour la fameuse convergence des économies européennes.

Ceux qui riaient autrefois de ces délires d’haruspice reconnaissent aujourd’hui que les effets escomptés sont pourtant bien là. Mais loin de chercher à défaire par sagesse ce qu’ils avaient fait par folie, ils persistent et signent. C’est qu’il faut aller beaucoup plus loin arguent-ils, comme si l’Union européenne était frappée d’un conservatisme gangrenant. On croirait revoir Argon expliquant devant les maîtres de l’Université comment combattre systématiquement la maladie : Clysterium donare, postea saignare, ensuita purgare.

Saigner, saigner encore, saigner toujours, pour redresser l’Europe qui vacille. Le traité de Maastricht n’était pas un remède assez violent, on ajoutera celui d’Amsterdam ; puis celui de Lisbonne, simple resucée du Traité Constitutionnel Européen qui entendait sanctuariser la vision libérale de l’économie européenne et qui consacre une nouvelle fois à son article 123  l’interdiction faite aux Etats signataires de se financer directement à taux zéro auprès de leur banque centrale ou de la BCE. Ils doivent, le cas échéant, s’adresser aux banques privées qui leur proposent les taux qu’elles décident tout en se finançant elles-mêmes à un taux quasi nul auprès de la BCE.

On croyait avoir bouclé la boucle mais c’était sans compter le pacte budgétaire Sarkozy-Merkel dont le Président Hollande aura signé l’ensemble des dispositions sans en retoucher une virgule. Ce pacte fixe entre autres une règle d’équilibre budgétaire avec un budget qui doit être en équilibre ou en excédent et une limite inférieure de déficit structurel de 0,5% du PIB sous peine de sanctions de la Commission européenne.  Ultime touche dans le tableau d’une France dépossédée de sa souveraineté, immense avancée dans un fédéralisme européen, le pacte budgétaire est venu sceller ce que les oiseaux de mauvais augure ne cessaient d’annoncer. Le budget de la France sera désormais contrôlé de l’extérieur, par des personnalités jamais élues et à qui on remet la verge pour se faire battre. « Aucune assemblée n’a compétence pour se dessaisir de son pouvoir législatif par une loi d’habilitation générale, dépourvue de toute condition précise quant à sa durée et à sa finalité. A fortiori, aucune assemblée ne peut déléguer un pouvoir qu’elle exerce qu’au nom du peuple » déclamait Séguin dans sa guerre contre Maastricht. Imaginait-il un seul instant que vingt-et-un ans plus tard, cette même assemblée remettrait les cordons de sa bourse à la Commission européenne ?

Un retour en arrière est-il possible, demanderont les plus crédules ? « On sait comment aux Etats-Unis les Etats du Nord ont interprété ce droit quand les Etats du Sud ont voulu faire sécession. On sait aussi ce que celui-ci signifiait dans la Constitution soviétique. On sait ce qu’il veut dire en Yougoslavie » déclarait Philippe Séguin dans son discours invitant l’assemblée à opposer une exception d’irrecevabilité au projet de loi constitutionnelle permettant la ratification de Maastricht. Si l’Angleterre venait à voter son retrait de l’Europe dans le référendum que David Cameron  a promis pour 2017, espérons que l’ancien président de la Cour des comptes se trompait, au moins sur ce point-là.

On ne construira pas une Europe prospère avec des mesures austères

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Daoud Boughezala. Gérard Depardieu a expliqué ses tribulations belgo-russes par le fait que le fisc français ponctionnait 85 % de ses revenus, tandis que l’homme d’affaires Alain Afflelou dénonce une guerre contre « les gens qui travaillent et font travailler les autres ». En appliquant un taux d’imposition perçu comme confiscatoire, ne fait-on pas le choix du symbole au détriment de l’efficacité économique ?

Emmanuel Maurel. Les riches prennent leurs perceptions pour la réalité ! Dans notre pays, il n’existe pas de « discrimination fiscale anti-riches » puisque, toutes les études le prouvent, c’est la classe moyenne qui supporte la pression fiscale la plus lourde en proportion de ses revenus. Et si certaines « stars » un peu coupées de la réalité ont l’impression contraire, tant pis pour elles. J’estime que chacun doit contribuer à proportion de ses facultés, surtout dans un moment de notre histoire où les difficultés sont très importantes. Ce principe est d’ailleurs inscrit dans la Déclaration des droits de l’homme de 1789.

Doit-on en déduire que l’inégalité économique est forcément synonyme d’injustice sociale ?

Le capitalisme est inégalitaire par essence. Il est dans la nature du marché de créer des inégalités sociales. Personne ne le nie, même à droite. Il y a ceux qui détiennent le capital et ceux qui n’ont que leur travail, ceux qui ont un travail et ceux qui n’en ont pas. Mais aussi ceux dont l’entreprise réussit et ceux qui voient la leur péricliter. À droite, on a tendance à penser que les inégalités économiques et sociales tiennent au mérite personnel des gens. J’estime au contraire que les inégalités économiques et sociales tiennent au système capitaliste lui-même et qu’il faut les corriger. [access capability= »lire_inedits »]

En attendant, il y a quarante ans, le Parti socialiste campait sur une ligne anticapitaliste dure puis, une fois arrivé au pouvoir, il s’est contenté de le réguler avant de se rallier à une politique de rigueur dès 1983…

Le combat est encore plus difficile aujourd’hui qu’hier. Dans les années 1970, les rapports de classe et le capitalisme, qui était l’adversaire principal du camp socialiste, étaient facilement identifiables. Aujourd’hui, le capitalisme est devenu financier et transnational, donc plus difficile à identifier et à combattre. Nous devons réajuster nos outils de combat face à cette nouvelle donne. La tâche est très compliquée parce que nous subissons le chantage à la délocalisation au nom de la libre circulation des capitaux. C’est pourquoi l’une des priorités actuelles du mouvement socialiste est d’internationaliser, ou au moins d’européaniser le combat et les revendications. Les capitalistes étant allés plus vite que nous dans leur évolution, nous avons ce retard à rattraper.

Reste que depuis mars 1983, on a l’impression que la gauche du PS tourne autour du pot social-libéral…

On ne peut pas présenter les choses ainsi. Cela signifierait qu’il ne peut pas y avoir de socialisme dans un monde ouvert. Je me bats justement pour une politique de forte régulation socialiste dans une Europe et un monde ouverts.

Rassurez-moi : vous regrettez tout de même le tournant de 1983 ?

Le bilan du mitterrandisme est ambivalent ; il ne faut pas s’en tenir au seul tournant de 1983, que l’on ne peut d’ailleurs pas isoler de ce qui l’a précédé. À l’époque, la rigueur suivait deux ans de politique de relance, ce qui n’est pas rien. Je retiens ainsi la cinquième semaine de congés payés, les 39 heures et tous les acquis sociaux qui figurent à l’actif de Mitterrand. Ce n’est pas un hasard s’il est resté très populaire dans la classe ouvrière. J’ajoute que la gauche a sauvé l’appareil industriel en le nationalisant, permettant ainsi à des entreprises moribondes de devenir florissantes.

Aujourd’hui, Benoît Hamon et Arnaud Montebourg sont ministres, comme jadis Marie-Noëlle Lienemann et Jean-Luc Mélenchon. La gauche du PS est-elle condamnée à faire de la figuration dans des gouvernements sociaux-démocrates – voire sociaux-libéraux ?

Quand on examine l’histoire récente du Parti socialiste, on se rend compte que la gauche du PS a une utilité. Entre 1995 et 1997, avant d’être Premier ministre, Lionel Jospin avait longuement préparé son arrivée au pouvoir par une série de conventions. À l’époque, la gauche du parti avait défendu puis obtenu le principe d’une réduction du temps de travail sans baisse des salaires.

D’accord, mais c’était il y a quinze ans !

Mais il y a d’autres exemples ! Pour en donner un qui me concerne directement, la motion que je défendais au dernier congrès prévoyait des nationalisations temporaires. Alors que les grands leaders du PS nous expliquaient à quel point cette mesure était irréaliste et archaïque, Arnaud Montebourg a avancé cette solution pour sauver Florange, puis un certain nombre de socialistes s’y sont rallié.

J’ai eu une autre satisfaction récente. Alors que je passais mon temps à expliquer que l’objectif des 3 % de déficit n’était ni tenable ni souhaitable, provoquant au départ des sourires circonspects, deux mois plus tard, pendant le congrès du PS, Jean-Christophe Cambadélis, Claude Bartolone et Harlem Désir ont commencé à reprendre cet « élément de langage » à leur compte. Je pense que nous avons un rôle à jouer pour perpétuer l’identité un peu singulière du PS français, qui se différencie du SPD ou du New Labour.

D’accord, mais cet « élément de langage » est resté purement langagier. Et Hamon et Montebourg ont pourtant « mangé leur chapeau » en soutenant la ratification du Traité budgétaire européen…

Dans leur conscience intime, Hamon et Montebourg savent que le TSCG[1. Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance.] n’est rien d’autre que le traité « Merkozy » qu’ils condamnaient vertement il y a encore un an. Je crois que la solidarité gouvernementale explique en grande partie leur position. J’ajoute que ce que j’ai dit sur ce traité est en train de se révéler exact. On nous expliquait que le traité « Merkozy » était affreux, mais qu’on y avait adossé un super-pacte de croissance et qu’on allait voir ce qu’on allait voir. Mais nous assistons aujourd’hui à un débat budgétaire féroce au sein de l’Union européenne, où tout le monde essaie de taper dans le budget européen. Et quelle sera la victime de cette réduction draconienne du budget européen ? À mon avis, ce sera le pacte de croissance…

Sans doute, ce qui prouvera que vous aviez raison, et après ? L’austérité campe aussi à Bercy, si j’en juge par les attaques répétées de Pierre Moscovici contre les velléités dirigistes d’Arnaud Montebourg….

Pierre Moscovici a jadis été un keynésien conséquent, auteur, avec François Hollande, d’un très beau manuel d’économie politique. Mais Bercy est une technostructure qui a tendance à s’enfermer dans l’idéologie libérale dominante. C’est une forteresse à laquelle il faut s’attaquer ! Les choses se compliquent encore plus lorsque la carte d’entrée pour faire partie d’un cabinet ministériel devient l’ENA plus un passage dans les banques Rothschild – comme Emmanuel Macron, le conseiller économique de François Hollande – ou Lazard. Cela pose un problème démocratique. De ce point de vue, Montebourg a le mérite de ne pas baisser les bras, de mener des combats courageux, même s’ils ne sont pas toujours couronnés de succès.

Votre volontarisme est certes très honorable, mais comment mener l’« autre politique » que vous prônez face aux pressions des agences de notation ?

Aujourd’hui, les gouvernants tremblent devant Moody’s, Fitch et Standard & Poor’s, qui ne sont rien d’autre que des groupes d’idéologues. Ces agences rédigent des rapports avec des préconisations qui vont toujours dans le même sens. On est toujours dans le « jamais assez » : nos sociétés ne sont jamais assez libéralisées, notre marché du travail jamais assez flexible, il y a toujours trop de fonctionnaires. Je peux déjà vous écrire le rapport de Moody’s de l’année prochaine ! « La démocratie est plus forte que les marchés », déclarait François Hollande pendant la primaire socialiste. J’y crois profondément et je suis sûr qu’il n’y a pas renoncé. Par ailleurs, la dégradation de notre dette sous Sarkozy n’a pas fait augmenter les taux auxquels nous empruntons ni changé les bons fondamentaux de notre économie.

La financiarisation de l’économie n’explique pas tout. Les progrès technologiques, la montée du secteur tertiaire et la mondialisation jouent aussi. Avez-vous intégré ces mutations dans votre réflexion ?

Le progrès technique et la tertiarisation n’expliquent les déséquilibres actuels qu’à la marge. C’est bien la financiarisation qui est la cause principale de la crise. Dans Le Capital, Marx écrit : « Le développement de la production capitaliste enfante une puissance tout à fait nouvelle, le crédit, qui à ses origines s’introduit sournoisement comme une aide modeste de l’accumulation, puis devient bientôt une arme additionnelle et terrible de la guerre de la concurrence, et se transforme enfin en une immense machine à centraliser les capitaux. » Cent cinquante ans plus tard, cela reste terriblement vrai.

Notre dette abyssale ne serait-elle donc qu’un « fantasme » ?

L’endettement public pose problème. À un certain moment, on atteint un seuil qui interdit toute relance de l’économie. Mais la politique de rigueur ne fait qu’ajouter de l’austérité à l’austérité. Plus le gouvernement grec réduit ses dépenses publiques, plus il coupe dans les salaires, plus le déficit est abyssal. Le véritable pragmatisme serait de relancer les salaires et l’investissement pour casser le cycle de la récession. On nous explique qu’on va créer une Europe prospère en prenant des mesures austères. Serons-nous plus riches lorsque tous les Européens seront devenus pauvres ? Bien sûr que non.

Nous avons beaucoup parlé de croissance économique. Mais dans un monde fini où les ressources naturelles se raréfient, la croissance est-elle la solution ou le problème ?

La croissance n’est pas LA solution. On ne peut plus continuer avec le modèle actuel. L’exploitation de l’homme, celle des ressources naturelles et celle de notre environnement sont liées. Plutôt que de décroissance, je préfère parler d’une autre croissance, sur des bases et avec des instruments d’évaluation totalement différents. Nous devons repenser notre manière de consommer, notre rapport aux objets, au monde qui nous entoure, à la publicité. Songez que les industries pharmaceutiques ont un budget publicitaire presque supérieur à leur budget de recherche !

La gauche doit-elle renoncer à l’idéologie du progrès ?

Nous devons réinterroger la notion de progrès entendu comme une croissance infinie de la consommation. À l’avenir, le progrès technologique devra être mis au service d’un vaste changement de mentalités. Le progrès social bien sûr, mais aussi le progrès intellectuel, moral et civique peuvent justement passer par de nouvelles formes de croissance. Nous avons du pain sur la planche ![/access]

*Photo : Parti socialiste.

Un train peut en gâcher un autre

On construit souvent de bien belles histoires autour des trains. Les trains traversent les paysages avec majesté, peuplés d’aventuriers qui habitent dans l’Oise et travaillent à La Défense, et qui se livrent à ce que les géographes à lunettes carrées appellent une « migration pendulaire ». Les trains, qui sont des joyaux technologiques fonctionnant à l’énergie nucléaire mais restent vulnérables aux feuilles mortes tombant sur les voies, transportent aussi du fret, des lettres de jadis en papier voyageant dans des sacs postaux et des amoureux transis qui vivent un amour longue distance. Tout cela est plein de poésie, autant que les passages à niveau, les vaches normandes, les bogies, les pantographes effleurant les caténaires, les malencontreux « incidents de personne » sur les voies, l’attaque du train postal, le transsibérien dans un paysage enneigé, Jean Gabin domptant La Bête humaine de Jean Renoir, adapté de Zola…

On comprend mieux la fascination des cheminots et de Julien Coupat pour la chose ferroviaire. Le voyage en train est une expérience qui peut ébranler les êtres les plus sensibles. Le monde entier a frémi en apprenant qu’une femme de ménage suédoise avait cru bon de « détourner » il y a quelques jours un train et de le lancer à pleine vitesse dans un immeuble innocent qui n’avait absolument rien demandé. « Le train est complètement détruit », a déclaré à l’AFP le porte-parole de la société de transports public de Stockholm, Jesper Pettersson. La femme de ménage, elle, est encore en état d’utilisation, mais de la tôle a aussi été froissée. Coup de folie ? Coup d’éclat ? Déraillement terroriste ? La Suède a eu peur, avant de découvrir que c’est en tripotant les commandes du train que la femme de ménage a provoqué le drame : « Tout porte à croire qu’il s’est agi d’un accident pur et simple dans lequel plusieurs circonstances fortuites et malheureuses ont conduit la femme à mettre le train en marche quand elle faisait le ménage », a déclaré le procureur chargé de l’affaire à l’AFP.

Mais il n’y a pas qu’en Suède que la chose ferroviaire peut provoquer un vif émoi. On a appris, dans les pages de la revue La Vie du Rail que des cadres supérieurs de la SNCF craignaient de prendre le train de banlieue : « Le futur siège de la SNCF à Saint-Denis, où doit débarquer l’été prochain tout l’état-major de l’entreprise en provenance de Montparnasse, fait l’objet de toutes les attentions. Surtout depuis la médiatisation d’agressions, dans le secteur, de cadres d’Orange et autres grandes entreprises lors de leur trajet domicile – travail. Il est donc prévu qu’à la descente du RER D, les agents puissent se rendre directement depuis le quai jusqu’au siège, par un cheminement privé et sans avoir à sortir des emprises SNCF. La Direction envisage, également, le renforcement des effectifs de la SUGE (« Surveillance Générale », NDLR) sur ces quais. Il ne reste plus qu’à réserver des rames pour avoir un transport totalement sécurisé… ». Les sarcasmes vont bon train dans la presse ferroviaire, et ça fait plaisir. Mais de là à ironiser, non sans une pointe de cynisme, sur le tableau tragi-comique et même délicieusement bouffon de dirigeants proprets et tremblants de la SNCF qui frémiraient à l’idée même de prendre le train de banlieue pour rallier leurs bureaux… ne cédons pas à l’écueil de la bassesse…

Les Roms, un échec européen

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roms ue roumanie

« Des Roumains sont arrivés ». Mon collègue de bureau m’invite à regarder par la vaste baie vitrée qui surplombe un petit bois. L’on devine en effet, à travers les frondaisons écorchées de l’hiver naissant, des baraquements précaires. L’un d’eux laisse échapper un mince fil de fumée. Hier encore il n’y avait rien. Un camp de Roms s’est installé là, à demi-caché par la nature, et pourtant tout proche des lieux de vie.

Depuis, ils sont là. Le cri de leurs gosses, étouffé par la distance et les épais vitrages qui nous protègent du froid, fait parfois lever le nez aux cadres plongés dans leurs fichiers Excel. Nous distinguons de temps à autre un petit groupe d’entre eux, une scie à la main, affairés à l’examen d’arbres ; arrêtés autour d’un tronc, ils entreprennent alors de longs conciliabules. Puis ils s’en vont sans hâte. Étaient-ils en repérage ? Reviendront-ils plus tard couper du petit bois ? Nul ne le sait. Ont-ils même le droit d’être là ? Et quand partiront-ils ? Mystère. Mais tous avons vu, qu’il neige ou qu’il vente, cette femme misérable, un gamin dans les bras, implorer la charité devant la boulangerie du coin ; ou cet invalide au sourire édenté avec son gobelet de plastique tendu à des automobilistes impassibles.

Je connais un peu la Roumanie. J’essaye d’expliquer à mes collègues combien les Roumains sont blessés quand on les confond avec des Tziganes. Je sais pourtant que cette assimilation si usuelle en France n’est ni fausse (bien souvent, les Tziganes sont des ressortissants de Roumanie) ni malveillante (pour nous, « tzigane » n’est pas un terme péjoratif). Mais il est important de comprendre que les mots n’ont pas le même sens ici et là-bas. Ce malentendu persistant envenime une discussion déjà pénible, flétrie par des soupçons – avérés ou non – de racisme ou d’angélisme.

Certains aspects de la question, cependant, devraient être clairs. Les Roms sont des citoyens européens. Cela signifie qu’ils possèdent des droits et sont soumis à des devoirs. Le malheur des discours habituels est de leur reconnaître uniquement des droits (à la liberté, à la différence culturelle…) ou uniquement des devoirs (en premier lieu celui d’aller voir ailleurs). Ceux qui raisonnent ainsi montrent à quel point ils font fi des principes fondateurs européens. Ainsi, l’on reste Rom avant d’être citoyen ; et ces citoyens d’occasion sont trop souvent des victimes de choix pour maints réseaux mafieux[1. Alors que d’autres, naturellement, profitent des mêmes réseaux. Voici l’occasion de rappeler l’existence d’un film, sur un sujet voisin, passé trop inaperçu à sa sortie en 2002 : le féroce Filantropica (Philanthropique) réalisé avec talent par Nae Caranfil.].

Leur pays d’origine peut-il offrir une solution à cette condition misérable ? La réponse est non. L’Etat roumain ne bouge pas. Il est bloqué, mais non par accident momentané, comme peuvent en subir toutes les démocraties. Il est défectueux par son essence même. Du moins est-ce la thèse lucide et courageuse de l’historien Lucian Boia[2. De ce e România altfel ? (Pourquoi la Roumanie est-elle différente ?), par Lucian Boia, Editură Humanitas (Bucarest) 2012.]. Plus de vingt années après la chute du Mur, la Roumanie reste à la traîne de l’Europe, s’épuise dans des jeux politiques compliqués et, en dépit de sa pauvreté, peine à mettre à profit l’aide financière internationale. Au contraire des autres pays européens, la Roumanie demeure résolument rétive aux processus qui permettraient à l’État de fonctionner tant bien que mal. Ses ressortissants sont répartis en une myriade de nationalités qui, prises ensemble, ne forment pas une société civile. Les nationaux Roumains eux-mêmes offrent un spectacle désolant d’où nul projet collectif n’a pu émerger pendant les deux décennies de l’après-Ceausescu.

Si bien qu’aujourd’hui, l’éventualité même d’une réponse politique au douloureux et chronique dénuement de ce territoire se pose avec acuité. L’interminable « transition post-communiste » (les guillemets sont de rigueur) engendre corruption et clientélisme politicien sans qu’aucune voie de sortie honorable ne se dessine. Les héritiers de l’époque maudite continuent à se disputer les leviers du pouvoir, au gré de campagnes consternantes orchestrées par une presse aux ordres. En Roumanie, la perestroïka a réussi : la main-mise d’un petit groupe sur un État à l’économie capitaliste mais aux structures sclérosées.

La question actuelle des Roms, douloureusement importée en Occident et presque toujours mal formulée, vient de là. Un État responsable serait en devoir de poser, avec le sérieux et l’humanisme que ce dossier réclame, les bases d’une réflexion rationnelle, d’un projet d’avenir réaliste et civilisé. Une feuille de route déclinerait les moyens à mettre en œuvre afin de prévenir les crises et d’ apaiser les passions. Il s’agirait, en un mot comme en cent, de faire de la politique. Le sujet exige constance, scrupules, objectivité, application stricte des lois et bienveillance. Exactement l’inverse du pitoyable spectacle de la scène politique roumaine. La question rom pose celle de la démocratie en Roumanie ; par ricochet elle éclabousse évidemment l’Europe, incapable de regarder en face le destin d’un pays entravé par les coteries.

On peut craindre que l’ombre des Tziganes hante longtemps encore le petit bois en contrebas de mon bureau ; et les Roms continueront à errer en Europe tels d’insaisissables spectres de Marx.

*Photo : Gongashan.

PMA, GPA : ça le fait pas !

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pma gpa ps

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Pendant  la campagne présidentielle, les féministes chargées d’alimenter le candidat Hollande en propositions insistaient sur un point : on ne devrait pas dire « Egalité Hommes-Femmes » mais « Egalité Femmes-Hommes ». Ainsi, l’ordre alphabétique devrait être respecté pour contrer la toute-puissance du patriarcat. Chez les féministes socialistes, la bataille sémantique n’est définitivement pas à négliger; on a encore pu le vérifier en apprenant que la députée Sandrine Mazetier s’était ému auprès du ministre de l’Education Nationale du scandale que constitue l’appellation d’« école maternelle ».

En revanche, lorsqu’on parle des associations LGBT, avec lesquelles le gouvernement travaille régulièrement pour mettre en place ses projets sociétaux, les mêmes ne respectent pas l’ordre alphabétique. Le L de lesbienne est en effet placé avant le G de gay. Ces derniers jours, on a compris pourquoi les associations féministes ne s’en indignaient pas. Ce n’est ni  un hasard, ni une survivance de la galanterie, concept machiste s’il en est.  Non, le désintérêt des féministes a une bonne et simple raison : le droit des lesbiennes est  – ô combien – prioritaire sur celui des gays.  La mise à disposition de la PMA pour les lesbiennes est donc une nécessité impérieuse tandis que la GPA est une dérive scandaleuse. Il suffit de lire le dernier communiqué d’« Osez le féminisme », association d’autant plus en cour au gouvernement que sa fondatrice (et sœur de l’actuelle dirigeante) est aujourd’hui la conseillère de la ministre Najat Vallaud-Belkacem, d’écouter Clémentine Autain, ou même d’observer l’attitude de Dominique Bertinotti qui exclut la GPA mais se veut une militante de la PMA, pour comprendre que les gays paraissent moins dignes que les lesbiennes à bénéficier de la fameuse « conquête des droits ». Si le gouvernement fait voter la PMA pour les couples de lesbiennes mais refuse d’ouvrir le droit à la GPA pour les gays, l’argument d’égalité, le « pour tous » porté en bandoulière depuis le début du débat sur la réforme du mariage apparaîtra pour ce qu’il est réellement : une tricherie. Les gays pourront certes adopter mais les possibilités d’adoption, déjà limitées, seront d’autant plus restreintes que certains pays ont déjà annoncé fermer l’adoption de leurs enfants à une nation mariant des couples homosexuels.

Le 3 octobre prochain, la Cour européenne des droits de l’Homme devra se prononcer sur le recours de deux requérantes, déboutées par la justice autrichienne, qui souhaitent que l’une d’entre elles puisse adopter l’enfant de sa compagne. Le père de l’enfant refusant cette demande, elles demandent que celui-ci soit déchu de ses droits parentaux. Soit dit en passant, leur avocat n’est autre que le directeur de l’International Lesbian Gay Bisexual Transgender and Intersex Association (ILGLaw). La CEDH rejettera très certainement cette demande, mais il n’est pas innocent que le mouvement LGBT fasse sienne ce genre de revendications. Et on aimerait savoir ce qu’en pensent les néo-féministes françaises, qui nous parlent sans arrêt de « parent social », comme Clémentine Autain face à Elisabeth Lévy l’autre jour au cours du débat Yahoo. Le parent, explique-t-elle, c’est celui qui élève l’enfant. Attendu que la plupart des mariages finissent en divorces et que les jugements de 90% de ces derniers attribuent la garde à la mère, le nouveau compagnon (ou la nouvelle compagne) de la mère devient-il le nouveau père (ou la seconde mère) ? Ou un père supplémentaire, avec des droits équivalents ? On regardera avec attention le contenu de la prochaine loi sur la famille et notamment le fameux statut de beau-parent que préconisait déjà Nadine Morano et que Dominique Bertinotti semble vouloir mettre en place. Les opposants à la loi Taubira ne devraient pas négliger ce sujet, tant il bouscule bien davantage les fondements de la société actuelle que la simple ouverture du mariage aux couples de même sexe.

Deux philosophes classées à gauche, Sylviane Agacinski et Elisabeth Badinter, se sont positionnées sur ces sujets. La première refuse à la fois PMA et GPA. La seconde les accepte tous les deux. Il ne leur serait pas venu à l’idée d’accepter l’une et de refuser l’autre. Pourtant, c’est la position de Dominique Bertinotti et du président du groupe PS, Bruno Le Roux. On nous rétorque que la PMA existe déjà pour les couples hétérosexuels et que la GPA est interdite à ces mêmes couples. Faux ! Les couples hétérosexuels ont accès à l’AMP si l’un de leurs membres est victime d’une infertilité médicale. Les autres, ainsi que les femmes célibataires, n’y ont absolument pas droit. Le président du Comité consultatif  national d’éthique, explique d’ailleurs fort bien la problématique. On nous rétorque également que la GPA pose un problème éthique majeur, celui de la marchandisation du corps des femmes, une critique que bien entendu nous partageons. Mais si la PMA ne marchandise pas le corps de l’homme mais seulement ses gamètes, elle donne lieu à des dérives éthiques que Sylviane Agacinski a fort bien formulées.

Ajoutons que les partisans de la PMA (à ne pas confondre, je le répète, avec l’AMP) exigent que cette dernière soit prise en charge par… l’Assurance-maladie. Les militants autoproclamés de la cause homosexuelle en arrivent donc à rejoindre l’homophobie la plus crasse, en assimilant l’homosexualité à une maladie remboursée par la Sécu !

À l’heure où on écrit ces lignes, l’avenir du projet d’autorisation de la PMA paraît bien aléatoire. Alors que Bertinotti et Le Roux s’en font les hérauts, que de nombreux députés PS ainsi qu’un poids lourd du gouvernement, Manuel Valls, se prononcent résolument contre, Matignon et, plus encore, l’Elysée paraissent hésitants. Ils gagnent du temps et en appellent au CCNE avant de voter une loi qui intégrerait cette possibilité. François Hollande suivra-t-il un avis défavorable de cette instance, bien que la loi ne l’y oblige pas ? Pour l’instant, la plupart des observateurs semblent le penser. Si c’était le cas, on pourrait s’attendre à des remous dans la majorité. Bertinotti pourrait prendre la porte et le groupe socialiste tenter de défier la Présidence en déposant un amendement. Le tic-tac de la bombe politique PMA a résonné à nos oreilles ces derniers jours. L’horloger en chef est parvenu à repousser l’explosion de quelques mois. Mais pour l’empêcher, il devra faire preuve d’une habileté exceptionnelle.

*Photo : sunshineandbeyond.

Chokri Belaïd : l’assassinat déflagration ?

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tunisie chokri belaid

tunisie chokri belaid

Colère et consternation ce midi aux abords de l’ambassade de Tunisie à Paris. Quelque 150 manifestants, tunisiens pour la plupart, fustigent le parti islamiste Ennahda, majoritaire dans le gouvernement de coalition. Ils le tiennent pour responsable, directement ou indirectement, de l’assassinat, le matin même, devant son domicile situé dans un quartier résidentiel de la périphérie de Tunis, de Chokri Belaïd, 47 ans, secrétaire général du Parti des patriotes démocrates unifié (PPDU), allié au Front populaire, un conglomérat de formations de gauche opposées à Ennahda. Il a été abattu par plusieurs balles. Deux hommes, auteurs présumés du meurtre, sont activement recherchés par la police, a annoncé le ministère de l’intérieur, totalement discrédité aux yeux des manifestants – de Paris et d’un peu partout en Tunisie – pour ne pas avoir protégé cette « figure de l’opposition ».

Chokri Belaïd, se sachant menacé, avait demandé une protection. Dans une vidéo publiée une première fois sur une « page » tunisienne en juin 2012, puis sur Youtube début février, selon la source qui nous l’a transmise, des « fidèles » – des barbus en gandoura – réclament, en arabe, la tête du leader du PPDU et celle de Nejib Chebbi, président du haut comité politique du Al-Joumhouri (Parti républicain). Ce dernier, en meeting il y a quatre jours à Gabès, dans le sud du pays, s’est retrouvé encerclé par des membres des Ligues de Protection de la Révolution (LPR), sortes de nervis du « régime », des milices islamistes dont la principale activité consiste à intimider, pour le moins, le « camp laïque », autrement dit tous ceux qui ne veulent pas d’une théocratie – fût-elle « soft » – en Tunisie.

Ce sont ces ligues qui, aujourd’hui, sont accusées du meurtre de Chokri Belaïd. Le parti Ennhada récuse toute implication dans l’assassinat de la bête noire des islamistes, fermement condamné par le président de la République Moncef Marzouki et le premier ministre Hamadi Jebali, représentant l’aile dite modérée d’Ennahda. La veille de son assassinat, Chokri Belaïd avait appelé à la dissolution des LPR sur le plateau de Nessma TV, la chaîne de télévision dont le directeur avait été condamné à une amende en mai 2012 pour avoir diffusé Persépolis, le film d’animation de l’Iranienne Marjane Satrapi, jugé « attentatoire au sacré ».

Présents à la manif de ce midi, deux jeunes entrepreneurs tunisiens, dont l’un a élaboré un projet dans les technologies de l’information, qu’il souhaite développer dans son pays, redoutent « un scénario à l’iranienne », c’est-à-dire « une confiscation du pouvoir par Ennahda, suppléé par ces gardiens autoproclamés de la révolution que sont les LPR ».

Chokri Belaïd était avocat. « Sous Ben Ali, il avait défendu des militants d’Ennhada, rappelle un manifestant. Et il avait raison, c’était son travail. ». Son épouse est également avocate. « Il était le père de deux petites filles, affirme un homme qui le connaissait bien. Il avait suivi des études de droit en Irak, du temps de Saddam Hussein, puis obtenu un DEA à Paris 8. » Chokri Belaïd était issu de la mouvance nationaliste arabe et venait de l’extrême gauche. Dans les années 80, il était membre du bureau exécutif de l’Union générale des étudiants de Tunisie (UGET). Il avait tâté de la prison sous Bourguiba.

La visite était prévue avant l’assassinat de Chokri Belaïd, elle est apparemment maintenue : Jean-Luc Mélenchon, coprésident du Parti de gauche, sera dimanche à Tunis dans le cadre d’une conférence sur l’« écosocialisme », a-t-on appris auprès du PG, dont deux représentants, Eric Coquerel, secrétaire national, et Alain Billon, s’étaient joints aux manifestants venus exprimer leur dépit à proximité de l’ambassade de Tunisie à Paris. Mélenchon et la laïcité : une prochaine piqûre de rappel à l’adresse des islamistes… tunisiens.

Pour un écologisme conservateur

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ecologie droite conservatisme

ecologie droite conservatisme

Jadis, les timbres-poste des républiques socialistes s’ornaient fièrement de paysages industriels, cheminées d’usines crachant la fumée dans le soleil levant, armées de tracteurs nivelant les collines et comblant les vallées afin d’y implanter des nœuds ferroviaires ou des habitations sociales. Jusque dans leurs symboles les plus modestes, les démocraties prolétariennes affirmaient ainsi leur ancrage dans une idéologie du progrès qui donne à l’homme, « maître et possesseur de la nature », le droit de la remodeler, voire de la détruire, s’il y trouve son avantage. Dans cette perspective, la nature, quelle qu’elle soit, n’a pas à être respectée : elle n’a aucune valeur en soi, n’étant qu’une matière première indéfiniment manipulable et utilisable. À l’inverse, la pensée de droite, fondamentalement méfiante à l’égard de l’idée de progrès, se présentait comme profondément attachée à la préservation du patrimoine, au respect de la nature et de ses lois, et se montrait hostile à toute artificialisme systématique : ses principaux théoriciens reconnaissaient que l’on doit, certes, humaniser la nature, mais en aucun cas l’anéantir, sous peine de perdre ses repères, ses racines et son identité. En somme, à l’origine, la nature constitue, à côté du rapport au temps, l’un des marqueurs décisifs du clivage droite/gauche : dans cette perspective, on peut dire que l’écologie est foncièrement traditionaliste.[access capability= »lire_inedits »]

Ce n’est que par suite d’une confusion intellectuelle assez typique de notre temps que l’on a assisté, spécialement au cours du dernier tiers du XXe siècle, à un renversement des fronts – l’écologie se trouvant paradoxalement récupérée par les héritiers du progressisme marxiste tandis qu’à l’inverse, les descendants des conservateurs renonçaient haut et fort à conserver quoi que ce soit, se présentant comme les héros de l’innovation scientifique et de l’industrialisation à tout-va. C’est ainsi qu’au début des années 2000, le patronat s’engagea furieusement contre l’introduction, dans la Constitution française, du fameux « principe de précaution » – c’est-à-dire d’un conservatisme minimum en matière environnementale, qui se borne à prévoir que  « lorsque la réalisation d’un dommage, bien qu’incertaine en l’état des connaissances scientifiques, pourrait affecter de manière grave et irréversible l’environnement », il appartient aux autorités publiques de veiller « à la mise en œuvre de procédures d’évaluation des risques et à l’adoption de mesures provisoires et proportionnées afin de parer à la réalisation du dommage ». Contrainte scandaleuse !, s’insurgèrent alors  les représentants du Medef, se réclamant pour l’occasion de l’irréversibilité du progrès, de la mondialisation de la concurrence et du primat absolu des considérations économiques : qu’importent  les dommages environnementaux s’ils permettent de réduire la facture pétrolière et de relever le cours du CAC 40 ? Qu’importe la longue durée, lorsque que l’on peut tout avoir, et tout de suite ?  Qu’importe le maintien de l’héritage si sa destruction peut procurer aux héritiers une satisfaction immédiate ? Et qu’importe l’endroit où auront lieu lesdits dommages lorsqu’on peut le quitter quand on veut, sans regrets, pour s’installer à l’autre bout du monde − dans un pays encore préservé où l’on pourra peut-être recommencer l’opération ? Dans le même temps, en dépit de la logique et de l’idéologie, l’écologie officielle s’ancrait franchement à gauche – se partageant désormais entre des Verts associés au gouvernement, qui en représentent la branche modérée, un Front de gauche mélenchoniste qui semble vouloir la préempter et une ultragauche trostskysante engagée dans les actions les plus radicales ou les plus spectaculaires.

Pourtant, au moment où la droite renoue avec le droit naturel pour contester les projets  socialistes relatifs au mariage homosexuel, peut-être pourrait-elle revenir aussi à ses fondamentaux et réinvestir franchement la problématique de la défense de la nature, malencontreusement délaissée au nom d’un réalisme à courte vue et d’une vision intégriste du primat de l’économie. On songe ici à l’affaire de l’aéroport de Notre-Dame des Landes, dans laquelle les seuls arguments avancés en faveur du projet par son promoteur, Jean-Marc Ayrault, consistent à mettre en avant la nécessité impérieuse de « désenclaver » la région « Grand Ouest » (laquelle, comme chacun sait, n’est accessible qu’à dos de mulet ou au moyen de frêles esquifs pratiquant le cabotage, d’où sa misère et son obscurantisme religieux), et relèvent d’un modernisme de pacotille (seul un tel aéroport permettra à la région d’entrer de plain-pied dans le troisième millénaire). Sur un tel dossier − et beaucoup plus largement, sur l’ensemble des questions écologiques −, la droite ne devrait pourtant pas avoir honte du beau mot « conservateur », ni craindre les foudres des gourous de la mondialisation, ni se sentir illégitime au point d’abandonner le bébé à la gauche de la gauche : c’est à elle qu’il revient de maintenir.  Et en l’occurrence, de s’opposer à ce que l’on sacrifie 2000 hectares de prés et de bois aux idoles du marché et aux appétits de bétonneurs se dissimulant sous l’étiquette du « développement durable ». Une réappropriation qui pourrait prendre exemple sur la figure du prince Charles, que «ses compatriotes ont fini par […] surnommer  le « prince vert », et qui incarne comme nul autre une écologie traditionaliste et spiritualiste »[1. G. Rivière, « Charles, le prince vert », Le Spectacle du monde, juin 2012.].[/access]

Droits des gays : ça bouge au Vatican

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L’information pourrait paraître fantaisiste si elle n’émanait du correspondant romain de l’AFP et n’avait été validée depuis par nos confrères de La Croix, qui ne rigolent pas avec ces choses-là : à l’occasion d’un débat avec des journalistes sur les différentes formes d’union non préconisées par les Saintes Ecritures (concubinage, familles recomposées, couples gays) Mgr Vincenzo Paglia, président du Conseil pontifical pour la famille, c’est-à-dire, en clair, ministre de la famille de Benoit XVI, a enjoint les politiques et les gouvernements de trouver des « solutions de droit privé » et d’aménager des « perspectives patrimoniales » pour les formes de couples hors mariage.

Bien sûr, Monseigneur Paglia n’oublie pas d’où il parle et a rappelé à l’occasion de cette discussion à bâtons rompus le caractère sacré du mariage chrétien et sa préférence absolue pour « la famille, fondée par l’alliance entre un homme et une femme ». Mais une fois cette mise au point rituelle faite, l’évêque a carrément rué dans les brancards en condamnant formellement les pays où l’homosexualité est considérée comme un délit, et ce alors que les questions géopolitiques n’étaient pas vraiment à l’ordre du jour de cette rencontre avec la presse.

Bien sûr le prélat a dit penser là aux nombreux pays africains ou proche-orientaux qui punissent pénalement l’homosexualité. Mais pas besoin d’être grand clerc pour supputer que cette mise au point s’adresse aussi à ceux qui, dans l’Eglise catholique, persistent à ne voir dans les homosexuels que des déviants, des fornicateurs ou des grands malades. De là à penser que ce message s’adresse aussi à ceux des chrétiens qui condamnent toute forme d’union civile entre gens de même sexe…

Le Vatican, dit-on, suit avec beaucoup d’intérêt, et une certaine surprise, le mouvement français contre la loi Taubira. Par rapport aux précédentes mobilisations européennes ou américaines qu’on pourrait penser similaires, une des particularités insignes de ce mouvement made in France est de combattre consubstantiellement le mariage gay et l’homophobie. Une vision du problème qui peut paraître un peu trop rock n’ roll pour certains tradis, y compris, parfois, dans les rangs de la Manif Pour Tous, mais que Mgr Vingt-Trois, par exemple, défend en privé avec autant de vigueur à Paris qu’à Rome.

Reste à espérer que Benoît XVI ne trouvera pas que son collaborateur va trop loin, ou tout du moins, trop vite…

L’État voyou va-t-il faire les poches des retraités ?

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retraites mali mariage

retraites mali mariage

Bon, évidemment, les troupes françaises avancent triomphalement au Mali et la campagne de Tombouctou réchauffe les cœurs désabusés des Français à qui on ne cesse de seriner qu’ils ne sont plus que les citoyens d’une petite nation avec des particularismes amusants mais condamnés par la mondialisation comme le fromage au lait cru et le système de protection sociale.

Bon, évidemment, le mariage pour tous est devenu la nouvelle affaire Dreyfus, c’est-à-dire une manière de jouer à la guerre civile où s’opposent les partisans du progrès qui ne sont même plus tout à fait certains qu’il s’agit d’un progrès et les conservateurs qui ne sont même pas tout à fait certains, au fond, que le mariage gay, à condition qu’il ne soit pas assorti de la PMA et de la GPA, représente l’effondrement de la civilisation. Du coup,  les uns et les autres surjouent le catastrophisme et tout le monde est occupé par le Spectacle, tel que le définissait Debord : « Les images qui se sont détachées de chaque aspect de la vie fusionnent dans un cours commun, où l’unité de cette vie ne peut plus être rétablie ».

Les exploits guerriers de notre armée et les débats anthropologiques alimentent donc le Spectacle pendant qu’une majorité de Français se débattent avec leurs problèmes quotidiens. Une vie quotidienne prosaïque, inquiète et parfois désespérée. Par exemple, on oublie ou l’on feint d’oublier qu’un certain nombre de problèmes sociaux finissent par devenir des problèmes de civilisation. Et le plus aigu, à nouveau, est celui des retraites et des pensions.

Dans une indifférence à peu près équivalente à celle qui suivit la signature le 11 janvier des accords sur la flexisécurité paraphés par le Medef et des syndicats minoritaires, personne n’a vraiment fait attention à la publication, le 22 janvier, du rapport du COR (Comité d’orientation sur les retraites). Sarkozy, qui n’avait pas cédé aux manifs monstres de fin 2010-début 2011, avait voulu sauver le système des retraites. On ne met pas en question ici la pureté de ses intentions ni de celles de Fillon. Ce n’était pas parce qu’ils faisaient des cadeaux aux riches qu’ils souhaitaient pour autant que les futurs retraités crèvent de faim : l’âge légal avait été reculé à 62 ans, et à 67 ans si l’on voulait éviter la décote faute des 41,5 annuités de cotisation. Le problème, c’est que ces mesures n’ont rien sauvé du tout, comme l’indique le COR. Malgré l’augmentation des cotisations et l’allongement de la durée du travail, les problèmes de financement vont passer d’ici 2017 de 14 à 21,3 milliards d’euros.

François Hollande a donc décidé de négocier une nouvelle réforme en 2013. Et il mise sur un accord minoritaire entre Medef et CFDT pour passer en force. Le Medef l’y aidera, d’ailleurs, en s’appuyant sur le rapport du COR qui finira par ne plus être très crédible à force de modifier ses projections à chaque fois. Dans la future loi, le Medef voudrait ainsi désindexer les retraites de l’inflation, et même les minorer d’un point tout en passant à 43 ans de cotisations.

En gros, cela reviendrait à faire baisser le pouvoir d’achat des retraités de 5% en 5 ans. Mais d’après le COR, ils ne sont pas à plaindre, les retraités : « Le niveau de vie moyen des retraités est proche de celui des actifs » décrète-t-il. En 2010, il était de 2002 euros pour les actifs et de 1913 euros pour les pensionnés. Vu comme ça, ce n’est pas une tragédie mais, dans les faits, le montant mensuel d’une pension, c’est-à-dire ce que touche effectivement le retraité, c’est 1216 euros. Les 1913 euros du COR intègrent en effet les revenus moyens, patrimoine compris, comme si tous les retraités étaient propriétaires de leur logement, ce qui est loin d’être le cas. 10% des retraités ont une pension inférieure à 521 euros et 680 000 personnes touchent le minimum vieillesse, c’est à dire 777 euros (on rappellera que le seuil de pauvreté est à 960 euros par mois) tandis que les femmes retraitées, elles, touchent 999 euros par mois, un montant inférieur de 47% à celui des hommes.

On peut parier sans trop de risque que, ce coup-ci, les habituelles grandes têtes molles des éditorialistes économiques et médiatiques vanteront une nouvelle fois la capitalisation en oubliant l’exemple d’Enron en 2001 qui a spéculé avec les économies des salariés américains, a maquillé ses comptes et a perdu 20 milliards d’euros en ruinant quelques centaines de milliers de retraités. Et ce ne fut que le début d’une longue série avec notamment, en 2008, un effondrement des fonds de pension irlandais, anglais et néerlandais et, sur toute la zone OCDE, fin 2008, une perte de 20% de l’ensemble des montants des fonds de pension.

Oui, on continuera à encourager la capitalisation contre la répartition, la compétition sur les marchés contre la solidarité intergénérationnelle. C’est d’autant plus inquiétant qu’une déclaration étonnante de Georges Soros, le grand spéculateur devenu philanthrope et persuadé de la nocivité intrinsèque de la spéculation financière, lors du forum de Davos, a révélé sa pensée profonde sur la situation actuelle : « Ce qui est dommage … c’est que nous n’avons toujours pas vraiment compris comment fonctionnent les marchés financiers. Nous avons introduit des instruments synthétiques, inventé des produits dérivés dont nous ne comprenons pas vraiment les effets qu’ils peuvent avoir ».

Vous avez bien lu, plus personne n’y comprend rien mais fait semblant. Alors, un conseil, quand la guerre au Mali sera terminée et que les gays pourront se marier, allez jouer vos économies au casino pour préparer votre retraite : cela reviendra à peu près au même.

*Photo : origine1.

Mariage gay : L’adoption plénière adoptée en séance plénière

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Comme si de rien n’était, pendant que les journaleux de France et de Navarre comparaient les « triangles roses » aux « triangles noirs » en se demandant lesquels étaient les plus « nauséabonds », l’Assemblée Nationale a voté en catimini l’ouverture de l’adoption plénière aux couples homosexuels. Pour ceux qui l’ignorent encore, ce type d’adoption entraîne une reconnaissance de filiation. Autrement dit, les couples homosexuels seront dorénavant les « parent 1 » et « parent 2 » d’un enfant adopté, par-delà les générations, ce qui dépasse l’exercice d’une simple tutelle. Les livrets de famille nouveaux consacreront donc cette révolution anthropologique qui, en accordant un « enfant pour tous », prive les enfants adoptés de liens avec leurs parents biologiques.

Quoi qu’on en pense, ce n’est pas une mince affaire. Et pourtant, Frigide Barjot a eu maille à partir avec une presse sourde et aveugle à ses revendications. L’adoption plénière, connais pas ! Le communiqué de presse des organisateurs de la Manif pour tous s’est vu boudé par la quasi-totalité des médias, à l’exception de votre serviteur et de quelques autres inconscients qui ne craignent pas de joindre leur voix au concert de la méchante France catholique, blanche, noire, antillaise, musulmane, juive… dont on distingue de moins en moins les contours bigarrés.

Au fait, petit détail qu’évoque Barjot dans son dernier communiqué de presse, 55% des Français se disent opposés à l’adoption plénière pour tous. Une paille pour les parlementaires de la majorité… ou une poutre ?

Maastricht, c’est fini ?

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maastricht euro ue

maastricht euro ue

Le 7 février 1992, les douze ministres européens des Affaires étrangères se retrouvaient à Maastricht, aux Pays-Bas, pour signer le traité de l’Union économique et monétaire. Suppléant au traité de Rome signé en 1957, ce nouveau texte établissait l’Union européenne des trois piliers, élargissait les compétences communautaires à de nouveaux domaines et instaurait une union économique et monétaire préfigurant la monnaie unique. Le 20 septembre 1992, les Français étaient appelés à se prononcer par voie référendaire pour ratifier le traité de Maastricht. Le oui l’emporta de peu, après plusieurs semaines de débats houleux entre partisans de la dérégulation et gardiens d’une certaine indépendance économique et politique. Vingt-et-un ans après la signature de ce traité, en pleine crise économique qui interroge les fondements même de Maastricht, rien ne semble remettre en cause l’héritage laissé par ces accords. Pertes successives de triple A, endettements abyssaux, Banque Centrale Européenne incapable de financer les Etats à des taux d’intérêts faibles,  monnaie surévaluée menaçant les exportations, la panacée que l’on nous vendait il y a quelques années serait-elle devenue une chimère à laquelle chacun se garde bien de toucher ?

La mythologie nous rappelle bien volontiers qu’il y a deux manières de considérer un cadeau des Grecs et que ceux qui le craignent ne sont jamais prophètes en leur pays. Philippe Séguin aurait pu être un personnage d’Homère, d’Eschyle ou de Virgile. Car en prédisant que Maastricht n’apporterait ni la paix ni la prospérité, il fut bien cette Cassandre dont tant de ses pairs se gaussèrent. Fustigeant le caractère irréversible d’un tel traité, l’ogre de Tunis prévenait de la fin de la souveraineté nationale, de l’asservissement inéluctable d’une nation à une organisation si elle consent à lui donner ce qui est somme toute le nerf de la guerre : le contrôle de la monnaie. Voter Maastricht, prédisait-il, c’était opter pour des taux d’intérêt réels élevés et l’austérité salariale, et donc choisir des freins à l’investissement et à l’emploi. Voter Maastricht, c’était supprimer toute politique alternative à celle du change insufflée par une banque centrale hors de contrôle. Voter Maastricht, c’était accepter la baisse de notre système de protection sociale, obstacle rédhibitoire, tant pour l’harmonisation que pour la fameuse convergence des économies européennes.

Ceux qui riaient autrefois de ces délires d’haruspice reconnaissent aujourd’hui que les effets escomptés sont pourtant bien là. Mais loin de chercher à défaire par sagesse ce qu’ils avaient fait par folie, ils persistent et signent. C’est qu’il faut aller beaucoup plus loin arguent-ils, comme si l’Union européenne était frappée d’un conservatisme gangrenant. On croirait revoir Argon expliquant devant les maîtres de l’Université comment combattre systématiquement la maladie : Clysterium donare, postea saignare, ensuita purgare.

Saigner, saigner encore, saigner toujours, pour redresser l’Europe qui vacille. Le traité de Maastricht n’était pas un remède assez violent, on ajoutera celui d’Amsterdam ; puis celui de Lisbonne, simple resucée du Traité Constitutionnel Européen qui entendait sanctuariser la vision libérale de l’économie européenne et qui consacre une nouvelle fois à son article 123  l’interdiction faite aux Etats signataires de se financer directement à taux zéro auprès de leur banque centrale ou de la BCE. Ils doivent, le cas échéant, s’adresser aux banques privées qui leur proposent les taux qu’elles décident tout en se finançant elles-mêmes à un taux quasi nul auprès de la BCE.

On croyait avoir bouclé la boucle mais c’était sans compter le pacte budgétaire Sarkozy-Merkel dont le Président Hollande aura signé l’ensemble des dispositions sans en retoucher une virgule. Ce pacte fixe entre autres une règle d’équilibre budgétaire avec un budget qui doit être en équilibre ou en excédent et une limite inférieure de déficit structurel de 0,5% du PIB sous peine de sanctions de la Commission européenne.  Ultime touche dans le tableau d’une France dépossédée de sa souveraineté, immense avancée dans un fédéralisme européen, le pacte budgétaire est venu sceller ce que les oiseaux de mauvais augure ne cessaient d’annoncer. Le budget de la France sera désormais contrôlé de l’extérieur, par des personnalités jamais élues et à qui on remet la verge pour se faire battre. « Aucune assemblée n’a compétence pour se dessaisir de son pouvoir législatif par une loi d’habilitation générale, dépourvue de toute condition précise quant à sa durée et à sa finalité. A fortiori, aucune assemblée ne peut déléguer un pouvoir qu’elle exerce qu’au nom du peuple » déclamait Séguin dans sa guerre contre Maastricht. Imaginait-il un seul instant que vingt-et-un ans plus tard, cette même assemblée remettrait les cordons de sa bourse à la Commission européenne ?

Un retour en arrière est-il possible, demanderont les plus crédules ? « On sait comment aux Etats-Unis les Etats du Nord ont interprété ce droit quand les Etats du Sud ont voulu faire sécession. On sait aussi ce que celui-ci signifiait dans la Constitution soviétique. On sait ce qu’il veut dire en Yougoslavie » déclarait Philippe Séguin dans son discours invitant l’assemblée à opposer une exception d’irrecevabilité au projet de loi constitutionnelle permettant la ratification de Maastricht. Si l’Angleterre venait à voter son retrait de l’Europe dans le référendum que David Cameron  a promis pour 2017, espérons que l’ancien président de la Cour des comptes se trompait, au moins sur ce point-là.

On ne construira pas une Europe prospère avec des mesures austères

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emmanuel maurel ps

emmanuel maurel ps

Daoud Boughezala. Gérard Depardieu a expliqué ses tribulations belgo-russes par le fait que le fisc français ponctionnait 85 % de ses revenus, tandis que l’homme d’affaires Alain Afflelou dénonce une guerre contre « les gens qui travaillent et font travailler les autres ». En appliquant un taux d’imposition perçu comme confiscatoire, ne fait-on pas le choix du symbole au détriment de l’efficacité économique ?

Emmanuel Maurel. Les riches prennent leurs perceptions pour la réalité ! Dans notre pays, il n’existe pas de « discrimination fiscale anti-riches » puisque, toutes les études le prouvent, c’est la classe moyenne qui supporte la pression fiscale la plus lourde en proportion de ses revenus. Et si certaines « stars » un peu coupées de la réalité ont l’impression contraire, tant pis pour elles. J’estime que chacun doit contribuer à proportion de ses facultés, surtout dans un moment de notre histoire où les difficultés sont très importantes. Ce principe est d’ailleurs inscrit dans la Déclaration des droits de l’homme de 1789.

Doit-on en déduire que l’inégalité économique est forcément synonyme d’injustice sociale ?

Le capitalisme est inégalitaire par essence. Il est dans la nature du marché de créer des inégalités sociales. Personne ne le nie, même à droite. Il y a ceux qui détiennent le capital et ceux qui n’ont que leur travail, ceux qui ont un travail et ceux qui n’en ont pas. Mais aussi ceux dont l’entreprise réussit et ceux qui voient la leur péricliter. À droite, on a tendance à penser que les inégalités économiques et sociales tiennent au mérite personnel des gens. J’estime au contraire que les inégalités économiques et sociales tiennent au système capitaliste lui-même et qu’il faut les corriger. [access capability= »lire_inedits »]

En attendant, il y a quarante ans, le Parti socialiste campait sur une ligne anticapitaliste dure puis, une fois arrivé au pouvoir, il s’est contenté de le réguler avant de se rallier à une politique de rigueur dès 1983…

Le combat est encore plus difficile aujourd’hui qu’hier. Dans les années 1970, les rapports de classe et le capitalisme, qui était l’adversaire principal du camp socialiste, étaient facilement identifiables. Aujourd’hui, le capitalisme est devenu financier et transnational, donc plus difficile à identifier et à combattre. Nous devons réajuster nos outils de combat face à cette nouvelle donne. La tâche est très compliquée parce que nous subissons le chantage à la délocalisation au nom de la libre circulation des capitaux. C’est pourquoi l’une des priorités actuelles du mouvement socialiste est d’internationaliser, ou au moins d’européaniser le combat et les revendications. Les capitalistes étant allés plus vite que nous dans leur évolution, nous avons ce retard à rattraper.

Reste que depuis mars 1983, on a l’impression que la gauche du PS tourne autour du pot social-libéral…

On ne peut pas présenter les choses ainsi. Cela signifierait qu’il ne peut pas y avoir de socialisme dans un monde ouvert. Je me bats justement pour une politique de forte régulation socialiste dans une Europe et un monde ouverts.

Rassurez-moi : vous regrettez tout de même le tournant de 1983 ?

Le bilan du mitterrandisme est ambivalent ; il ne faut pas s’en tenir au seul tournant de 1983, que l’on ne peut d’ailleurs pas isoler de ce qui l’a précédé. À l’époque, la rigueur suivait deux ans de politique de relance, ce qui n’est pas rien. Je retiens ainsi la cinquième semaine de congés payés, les 39 heures et tous les acquis sociaux qui figurent à l’actif de Mitterrand. Ce n’est pas un hasard s’il est resté très populaire dans la classe ouvrière. J’ajoute que la gauche a sauvé l’appareil industriel en le nationalisant, permettant ainsi à des entreprises moribondes de devenir florissantes.

Aujourd’hui, Benoît Hamon et Arnaud Montebourg sont ministres, comme jadis Marie-Noëlle Lienemann et Jean-Luc Mélenchon. La gauche du PS est-elle condamnée à faire de la figuration dans des gouvernements sociaux-démocrates – voire sociaux-libéraux ?

Quand on examine l’histoire récente du Parti socialiste, on se rend compte que la gauche du PS a une utilité. Entre 1995 et 1997, avant d’être Premier ministre, Lionel Jospin avait longuement préparé son arrivée au pouvoir par une série de conventions. À l’époque, la gauche du parti avait défendu puis obtenu le principe d’une réduction du temps de travail sans baisse des salaires.

D’accord, mais c’était il y a quinze ans !

Mais il y a d’autres exemples ! Pour en donner un qui me concerne directement, la motion que je défendais au dernier congrès prévoyait des nationalisations temporaires. Alors que les grands leaders du PS nous expliquaient à quel point cette mesure était irréaliste et archaïque, Arnaud Montebourg a avancé cette solution pour sauver Florange, puis un certain nombre de socialistes s’y sont rallié.

J’ai eu une autre satisfaction récente. Alors que je passais mon temps à expliquer que l’objectif des 3 % de déficit n’était ni tenable ni souhaitable, provoquant au départ des sourires circonspects, deux mois plus tard, pendant le congrès du PS, Jean-Christophe Cambadélis, Claude Bartolone et Harlem Désir ont commencé à reprendre cet « élément de langage » à leur compte. Je pense que nous avons un rôle à jouer pour perpétuer l’identité un peu singulière du PS français, qui se différencie du SPD ou du New Labour.

D’accord, mais cet « élément de langage » est resté purement langagier. Et Hamon et Montebourg ont pourtant « mangé leur chapeau » en soutenant la ratification du Traité budgétaire européen…

Dans leur conscience intime, Hamon et Montebourg savent que le TSCG[1. Traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance.] n’est rien d’autre que le traité « Merkozy » qu’ils condamnaient vertement il y a encore un an. Je crois que la solidarité gouvernementale explique en grande partie leur position. J’ajoute que ce que j’ai dit sur ce traité est en train de se révéler exact. On nous expliquait que le traité « Merkozy » était affreux, mais qu’on y avait adossé un super-pacte de croissance et qu’on allait voir ce qu’on allait voir. Mais nous assistons aujourd’hui à un débat budgétaire féroce au sein de l’Union européenne, où tout le monde essaie de taper dans le budget européen. Et quelle sera la victime de cette réduction draconienne du budget européen ? À mon avis, ce sera le pacte de croissance…

Sans doute, ce qui prouvera que vous aviez raison, et après ? L’austérité campe aussi à Bercy, si j’en juge par les attaques répétées de Pierre Moscovici contre les velléités dirigistes d’Arnaud Montebourg….

Pierre Moscovici a jadis été un keynésien conséquent, auteur, avec François Hollande, d’un très beau manuel d’économie politique. Mais Bercy est une technostructure qui a tendance à s’enfermer dans l’idéologie libérale dominante. C’est une forteresse à laquelle il faut s’attaquer ! Les choses se compliquent encore plus lorsque la carte d’entrée pour faire partie d’un cabinet ministériel devient l’ENA plus un passage dans les banques Rothschild – comme Emmanuel Macron, le conseiller économique de François Hollande – ou Lazard. Cela pose un problème démocratique. De ce point de vue, Montebourg a le mérite de ne pas baisser les bras, de mener des combats courageux, même s’ils ne sont pas toujours couronnés de succès.

Votre volontarisme est certes très honorable, mais comment mener l’« autre politique » que vous prônez face aux pressions des agences de notation ?

Aujourd’hui, les gouvernants tremblent devant Moody’s, Fitch et Standard & Poor’s, qui ne sont rien d’autre que des groupes d’idéologues. Ces agences rédigent des rapports avec des préconisations qui vont toujours dans le même sens. On est toujours dans le « jamais assez » : nos sociétés ne sont jamais assez libéralisées, notre marché du travail jamais assez flexible, il y a toujours trop de fonctionnaires. Je peux déjà vous écrire le rapport de Moody’s de l’année prochaine ! « La démocratie est plus forte que les marchés », déclarait François Hollande pendant la primaire socialiste. J’y crois profondément et je suis sûr qu’il n’y a pas renoncé. Par ailleurs, la dégradation de notre dette sous Sarkozy n’a pas fait augmenter les taux auxquels nous empruntons ni changé les bons fondamentaux de notre économie.

La financiarisation de l’économie n’explique pas tout. Les progrès technologiques, la montée du secteur tertiaire et la mondialisation jouent aussi. Avez-vous intégré ces mutations dans votre réflexion ?

Le progrès technique et la tertiarisation n’expliquent les déséquilibres actuels qu’à la marge. C’est bien la financiarisation qui est la cause principale de la crise. Dans Le Capital, Marx écrit : « Le développement de la production capitaliste enfante une puissance tout à fait nouvelle, le crédit, qui à ses origines s’introduit sournoisement comme une aide modeste de l’accumulation, puis devient bientôt une arme additionnelle et terrible de la guerre de la concurrence, et se transforme enfin en une immense machine à centraliser les capitaux. » Cent cinquante ans plus tard, cela reste terriblement vrai.

Notre dette abyssale ne serait-elle donc qu’un « fantasme » ?

L’endettement public pose problème. À un certain moment, on atteint un seuil qui interdit toute relance de l’économie. Mais la politique de rigueur ne fait qu’ajouter de l’austérité à l’austérité. Plus le gouvernement grec réduit ses dépenses publiques, plus il coupe dans les salaires, plus le déficit est abyssal. Le véritable pragmatisme serait de relancer les salaires et l’investissement pour casser le cycle de la récession. On nous explique qu’on va créer une Europe prospère en prenant des mesures austères. Serons-nous plus riches lorsque tous les Européens seront devenus pauvres ? Bien sûr que non.

Nous avons beaucoup parlé de croissance économique. Mais dans un monde fini où les ressources naturelles se raréfient, la croissance est-elle la solution ou le problème ?

La croissance n’est pas LA solution. On ne peut plus continuer avec le modèle actuel. L’exploitation de l’homme, celle des ressources naturelles et celle de notre environnement sont liées. Plutôt que de décroissance, je préfère parler d’une autre croissance, sur des bases et avec des instruments d’évaluation totalement différents. Nous devons repenser notre manière de consommer, notre rapport aux objets, au monde qui nous entoure, à la publicité. Songez que les industries pharmaceutiques ont un budget publicitaire presque supérieur à leur budget de recherche !

La gauche doit-elle renoncer à l’idéologie du progrès ?

Nous devons réinterroger la notion de progrès entendu comme une croissance infinie de la consommation. À l’avenir, le progrès technologique devra être mis au service d’un vaste changement de mentalités. Le progrès social bien sûr, mais aussi le progrès intellectuel, moral et civique peuvent justement passer par de nouvelles formes de croissance. Nous avons du pain sur la planche ![/access]

*Photo : Parti socialiste.

Un train peut en gâcher un autre

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On construit souvent de bien belles histoires autour des trains. Les trains traversent les paysages avec majesté, peuplés d’aventuriers qui habitent dans l’Oise et travaillent à La Défense, et qui se livrent à ce que les géographes à lunettes carrées appellent une « migration pendulaire ». Les trains, qui sont des joyaux technologiques fonctionnant à l’énergie nucléaire mais restent vulnérables aux feuilles mortes tombant sur les voies, transportent aussi du fret, des lettres de jadis en papier voyageant dans des sacs postaux et des amoureux transis qui vivent un amour longue distance. Tout cela est plein de poésie, autant que les passages à niveau, les vaches normandes, les bogies, les pantographes effleurant les caténaires, les malencontreux « incidents de personne » sur les voies, l’attaque du train postal, le transsibérien dans un paysage enneigé, Jean Gabin domptant La Bête humaine de Jean Renoir, adapté de Zola…

On comprend mieux la fascination des cheminots et de Julien Coupat pour la chose ferroviaire. Le voyage en train est une expérience qui peut ébranler les êtres les plus sensibles. Le monde entier a frémi en apprenant qu’une femme de ménage suédoise avait cru bon de « détourner » il y a quelques jours un train et de le lancer à pleine vitesse dans un immeuble innocent qui n’avait absolument rien demandé. « Le train est complètement détruit », a déclaré à l’AFP le porte-parole de la société de transports public de Stockholm, Jesper Pettersson. La femme de ménage, elle, est encore en état d’utilisation, mais de la tôle a aussi été froissée. Coup de folie ? Coup d’éclat ? Déraillement terroriste ? La Suède a eu peur, avant de découvrir que c’est en tripotant les commandes du train que la femme de ménage a provoqué le drame : « Tout porte à croire qu’il s’est agi d’un accident pur et simple dans lequel plusieurs circonstances fortuites et malheureuses ont conduit la femme à mettre le train en marche quand elle faisait le ménage », a déclaré le procureur chargé de l’affaire à l’AFP.

Mais il n’y a pas qu’en Suède que la chose ferroviaire peut provoquer un vif émoi. On a appris, dans les pages de la revue La Vie du Rail que des cadres supérieurs de la SNCF craignaient de prendre le train de banlieue : « Le futur siège de la SNCF à Saint-Denis, où doit débarquer l’été prochain tout l’état-major de l’entreprise en provenance de Montparnasse, fait l’objet de toutes les attentions. Surtout depuis la médiatisation d’agressions, dans le secteur, de cadres d’Orange et autres grandes entreprises lors de leur trajet domicile – travail. Il est donc prévu qu’à la descente du RER D, les agents puissent se rendre directement depuis le quai jusqu’au siège, par un cheminement privé et sans avoir à sortir des emprises SNCF. La Direction envisage, également, le renforcement des effectifs de la SUGE (« Surveillance Générale », NDLR) sur ces quais. Il ne reste plus qu’à réserver des rames pour avoir un transport totalement sécurisé… ». Les sarcasmes vont bon train dans la presse ferroviaire, et ça fait plaisir. Mais de là à ironiser, non sans une pointe de cynisme, sur le tableau tragi-comique et même délicieusement bouffon de dirigeants proprets et tremblants de la SNCF qui frémiraient à l’idée même de prendre le train de banlieue pour rallier leurs bureaux… ne cédons pas à l’écueil de la bassesse…

Les Roms, un échec européen

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« Des Roumains sont arrivés ». Mon collègue de bureau m’invite à regarder par la vaste baie vitrée qui surplombe un petit bois. L’on devine en effet, à travers les frondaisons écorchées de l’hiver naissant, des baraquements précaires. L’un d’eux laisse échapper un mince fil de fumée. Hier encore il n’y avait rien. Un camp de Roms s’est installé là, à demi-caché par la nature, et pourtant tout proche des lieux de vie.

Depuis, ils sont là. Le cri de leurs gosses, étouffé par la distance et les épais vitrages qui nous protègent du froid, fait parfois lever le nez aux cadres plongés dans leurs fichiers Excel. Nous distinguons de temps à autre un petit groupe d’entre eux, une scie à la main, affairés à l’examen d’arbres ; arrêtés autour d’un tronc, ils entreprennent alors de longs conciliabules. Puis ils s’en vont sans hâte. Étaient-ils en repérage ? Reviendront-ils plus tard couper du petit bois ? Nul ne le sait. Ont-ils même le droit d’être là ? Et quand partiront-ils ? Mystère. Mais tous avons vu, qu’il neige ou qu’il vente, cette femme misérable, un gamin dans les bras, implorer la charité devant la boulangerie du coin ; ou cet invalide au sourire édenté avec son gobelet de plastique tendu à des automobilistes impassibles.

Je connais un peu la Roumanie. J’essaye d’expliquer à mes collègues combien les Roumains sont blessés quand on les confond avec des Tziganes. Je sais pourtant que cette assimilation si usuelle en France n’est ni fausse (bien souvent, les Tziganes sont des ressortissants de Roumanie) ni malveillante (pour nous, « tzigane » n’est pas un terme péjoratif). Mais il est important de comprendre que les mots n’ont pas le même sens ici et là-bas. Ce malentendu persistant envenime une discussion déjà pénible, flétrie par des soupçons – avérés ou non – de racisme ou d’angélisme.

Certains aspects de la question, cependant, devraient être clairs. Les Roms sont des citoyens européens. Cela signifie qu’ils possèdent des droits et sont soumis à des devoirs. Le malheur des discours habituels est de leur reconnaître uniquement des droits (à la liberté, à la différence culturelle…) ou uniquement des devoirs (en premier lieu celui d’aller voir ailleurs). Ceux qui raisonnent ainsi montrent à quel point ils font fi des principes fondateurs européens. Ainsi, l’on reste Rom avant d’être citoyen ; et ces citoyens d’occasion sont trop souvent des victimes de choix pour maints réseaux mafieux[1. Alors que d’autres, naturellement, profitent des mêmes réseaux. Voici l’occasion de rappeler l’existence d’un film, sur un sujet voisin, passé trop inaperçu à sa sortie en 2002 : le féroce Filantropica (Philanthropique) réalisé avec talent par Nae Caranfil.].

Leur pays d’origine peut-il offrir une solution à cette condition misérable ? La réponse est non. L’Etat roumain ne bouge pas. Il est bloqué, mais non par accident momentané, comme peuvent en subir toutes les démocraties. Il est défectueux par son essence même. Du moins est-ce la thèse lucide et courageuse de l’historien Lucian Boia[2. De ce e România altfel ? (Pourquoi la Roumanie est-elle différente ?), par Lucian Boia, Editură Humanitas (Bucarest) 2012.]. Plus de vingt années après la chute du Mur, la Roumanie reste à la traîne de l’Europe, s’épuise dans des jeux politiques compliqués et, en dépit de sa pauvreté, peine à mettre à profit l’aide financière internationale. Au contraire des autres pays européens, la Roumanie demeure résolument rétive aux processus qui permettraient à l’État de fonctionner tant bien que mal. Ses ressortissants sont répartis en une myriade de nationalités qui, prises ensemble, ne forment pas une société civile. Les nationaux Roumains eux-mêmes offrent un spectacle désolant d’où nul projet collectif n’a pu émerger pendant les deux décennies de l’après-Ceausescu.

Si bien qu’aujourd’hui, l’éventualité même d’une réponse politique au douloureux et chronique dénuement de ce territoire se pose avec acuité. L’interminable « transition post-communiste » (les guillemets sont de rigueur) engendre corruption et clientélisme politicien sans qu’aucune voie de sortie honorable ne se dessine. Les héritiers de l’époque maudite continuent à se disputer les leviers du pouvoir, au gré de campagnes consternantes orchestrées par une presse aux ordres. En Roumanie, la perestroïka a réussi : la main-mise d’un petit groupe sur un État à l’économie capitaliste mais aux structures sclérosées.

La question actuelle des Roms, douloureusement importée en Occident et presque toujours mal formulée, vient de là. Un État responsable serait en devoir de poser, avec le sérieux et l’humanisme que ce dossier réclame, les bases d’une réflexion rationnelle, d’un projet d’avenir réaliste et civilisé. Une feuille de route déclinerait les moyens à mettre en œuvre afin de prévenir les crises et d’ apaiser les passions. Il s’agirait, en un mot comme en cent, de faire de la politique. Le sujet exige constance, scrupules, objectivité, application stricte des lois et bienveillance. Exactement l’inverse du pitoyable spectacle de la scène politique roumaine. La question rom pose celle de la démocratie en Roumanie ; par ricochet elle éclabousse évidemment l’Europe, incapable de regarder en face le destin d’un pays entravé par les coteries.

On peut craindre que l’ombre des Tziganes hante longtemps encore le petit bois en contrebas de mon bureau ; et les Roms continueront à errer en Europe tels d’insaisissables spectres de Marx.

*Photo : Gongashan.