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Pascal Lamy à Matignon

Les hypothèses vont bon train. À elles s’ajoute la rumeur, alimentée par les offres de service à peine déguisées de certains. Elle grandit et s’étend, de bouche à oreille – plus rarement de bouche à bouche –, de la rue de Solferino jusqu’au boulevard Saint-Germain. Elle rampe cent mètres. Fatiguée et incertaine, elle n’a pas la force de pousser jusqu’à la terrasse des Deux-Magots. Elle s’épuise, entre deux verres de blanc, à la terrasse du Mucha. Là, des lèvres à peine humides posent la question qui fait trembler : qui sera le Premier ministre de François Hollande ? Oui, qui ? La question est, en elle-même, si angoissante que ceux qui se la posent en oublieraient presque une autre : François Hollande sera-t-il élu dimanche ? Au diable les préliminaires, quand on en est à chanter la victoire sur l’air du Trouvère. Et puis, François Hollande n’en est-il pas, déjà, à composer son cabinet à la présidence de la République : pourquoi ne songerait-il pas à nommer, dans la foulée, un Premier ministre ?

Ce ne sera pas Martine Aubry. La Première secrétaire reste la Dame des 35 heures. Elle est marquée du sceau du gouvernement Jospin, dont elle fut la pasionaria. Certes, en ces temps de revival du mitterrandisme, la répétition de l’accession d’un maire de Lille à Matignon rendrait plausible la farce : après Mauroy, Aubry ! Mais le temps a passé. Le devoir d’inventaire a fait son œuvre. Et il n’est pas sûr que François Hollande veuille nommer comme chef de la majorité celle qui a passé sa carrière politique à vouloir venger papa de tous ceux qui ont eu l’impudence de lui faire du mal. Et puis, comment dire ? Pour devenir Première secrétaire du parti socialiste, il suffit de bourrer les urnes, comme les partisans de Ségolène Royal n’ont cessé de le clamer. Pour devenir Premier ministre, il faudrait bourrer François Hollande. Or, il est au régime et ne boit pas : le bât blesse.

Ce ne sera pas non plus ni Arnaud Montebourg ni Manuel Valls. Pourquoi ? Parce que les deux ont défendu le « non » au référendum de 2005. François Hollande ne commettra pas l’impair de nommer l’un ou l’autre trublion eurosceptique à Matignon, risquant par là-même de s’attirer les foudres conjuguées de Londres et de Berlin. La City verrait d’un œil mauvais une telle nomination qui porterait un coup dur à l’Europe des marchés. Quant à la chancelière Merkel, elle est prête à se rendre à Montoire (le maire de la commune est socialiste) serrer vigoureusement la main du futur Président. Mais pas plus – surtout pas accepter l’installation d’un homme à Matignon qui aurait combattu le Traité constitutionnel européen, texte qui reste, aux yeux berlinois, le meilleur fruit de l’entente franco-allemande depuis les accords Bichelonne-Speer. Vous me direz : on ne gouverne pas la France avec l’Allemagne. Certes, mais on ne la gouverne pas sans. Ni même contre.

Alors, que nous reste-t-il pour prétendre aller succéder à François Fillon à Matignon ? En vérité, pas grand monde. Pierre Moscovici ? Michel Sapin ? Evidemment. Et pourquoi pas Danièle Gilbert ?

En vérité, François Hollande est acculé. Il n’a que deux solutions pour sortir de l’impasse dans laquelle il se trouve et compenser, par son Premier ministre, ses propres défauts. Cherche-t-il un chef de la majorité ? Evidemment que non : il a suffisamment embobiné son monde comme Premier secrétaire qu’il n’a plus besoin de personne pour parvenir à une synthèse dont il est devenu un artiste. Ce qui lui manque réellement, c’est une crédibilité internationale. Le fait d’être élu président de la République y pourvoira à moitié. Mais à moitié seulement : il aura les cartes de visite et les accès VIP aux sommets internationaux. Mais les réseaux, tissés de longue date et de lente expérience, lui manqueront.

C’est la raison pour laquelle François Hollande n’a, en réalité, qu’une alternative : nommer Dominique Strauss-Kahn ou Pascal Lamy à Matignon. Ce sont les deux seuls socialistes à peu près présentables sur la scène internationale. On me souffle à l’oreille que, pour Dominique Strauss-Kahn, ce ne sera pas trop possible. Fausse joie, donc. Nous reste dans le champ des possibles, Pascal Lamy. Dispose-t-il de réseaux internationaux ? Cela ne souffre aucun doute : il dirige l’Organisation Mondiale du Commerce et, à l’heure actuelle, c’est certainement le Français le plus respecté par les gouvernements et les marchés au monde. Est-il socialiste ? Assurément. Mais d’un genre nouveau : ce n’est pas qu’il soit un fervent adepte de la troisième voie, cette réconciliation blairiste entre le libéralisme et le socialisme. Il est passé, comme Jacques Attali, à une vitesse supérieure : il frôle la 25e, si ce n’est la 30e voie. Pascal Lamy est non seulement le partisan, mais également le chef d’orchestre d’un socialisme ultra-libéral ou d’un ultra-libéralisme socialiste. Un truc maouss costaud, où la dérégulation est érigée comme règle ; et où toute règle est sujette à la dérégulation. Pascal Lamy est, dans le monde entier, le chantre de la « mondialisation heureuse ».

C’est lui donc qui, nommé début mai à Matignon, nous fera, en bonne logique, rentrer dans ce XXIe siècle que nous promettait Nicolas Sarkozy en 2007. Mais remarquez que rien n’est sûr en politique. Surtout pas la bonne logique.

Licite ou illicite : le vrai débat

Sarko a trop malmené la langue française.
Hollande était pompeux.

Niveau du débat : le bistrot du coin.

L’un défendait un bilan mitigé.
L’autre ne proposait rien. Mais il s’y voyait déjà un peu trop.

Je ne veux ni l’un, ni l’autre pour m’accompagner à la plage.
Avec Hollande, je m’ennuierai. Avec Sarko, je fayoterai pour le ridiculiser.

Je préfère la compagnie de celles qui veulent plaire juste pour le plaisir….est-ce encore licite ou déjà illicite ?

Sarkollande a encore frappé

Trois heures de débat télévisé retransmis en direct. En bonne et due forme, c’est-à-dire suivant la mise en scène aseptisée convenue entre les états-majors des deux candidats, encadrés par les très transparents David Pujadas et Laurence Ferrari[1. Laquelle a pu terminer ses 16 pages du Sudoku en direct, comme l’a suggéré le venimeux Nicolas Bedos sur Twitter !]. Grâce à ces deux-là, nous pouvons déjà saluer un premier progrès de la société médiatique : la parité s’étend désormais à la profession de potiche !

Mauvais esprit à part, quelques observations résument ce duel jugé « dense » par l’ensemble de la classe politique. Comprendre : chiant. Des sujets aussi incontournables et essentiels que l’euro, le multiculturalisme ou la définition de la politique étrangère n’ont été qu’effleurés. Amis de la Syrie, que vous redoutiez la guerre civile interconfessionnelle ou souhaitiez à tout prix la chute du régime Assad, il faudra repasser. Dans ce combat de premiers ministres, il a davantage été question des Ipad offerts aux écoliers par le conseil général de Corrèze ou des frasques de DSK que de la prolifération nucléaire ou de l’avenir du Maghreb, balayé le temps d’une passe d’armes sur le droit de vote des étrangers.

Quant au libre-échange et au protectionnisme, les proches d’Arnaud Montebourg et l’aile lepéno-compatible de l’UMP en seront pour leurs frais : zéro, walou, nada… Idem pour la patate chaude des 35 heures, qui n’a servi que de prétexte à l’éternelle et lassante joute entre la droite et le gouvernement Jospin, comme si le compteur des uns et des autres était resté bloqué en 1997.
Une fois n’est pas coutume, je reprendrai l’analyse inspirée d’Yves Thréard du Figaro pour caractériser cette tragédie grecque en un seul tableau : la morale (Hollande) s’opposait à l’identité (Sarkozy). Et les violents procès en incompétence proférés par Sarkozy n’ont eu d’égales que les pontifiantes leçons de morale républicaines du candidat Hollande.

La distribution des rôles fut si bien assurée qu’il est quasi impossible de décerner des prix d’excellence au détriment de l’un ou de l’autre impétrant. Si Hollande s’est montré le plus pugnace dans ses attaques contre le style du président, son bilan accablant en termes de déficit et de chômage, sa supposée tendance à « stigmatiser » et « opposer » ses concitoyens, le président sortant mérite le César du meilleur acteur. Parce qu’en partageant nombre des objectifs de son opposant « socialiste », Sarkozy s’est fait l’habile rhéteur de la flexisécurité, de la formule « nucléaire + énergies renouvelables », avocat d’une laïcité intransigeante et d’un progressisme économique échevelé. Le volet « identitaire » de son projet le fait s’engager à diviser par deux une immigration – alors que les années Jospin furent autrement plus strictes en matière de gestion migratoire, comme l’a cruellement et intelligemment rappelé son rival – qu’il habille du vert de l’islam. En face, le raide mais combatif François Hollande a adroitement jonglé entre fermeté (l’Assemblée déterminera chaque année le nombre d’entrées sur le territoire, l’immigration économique sera limitée pour ne pas créer d’armées de réserve pesant sur salariés et chômeurs…) et justice (respect du droit d’asile, ouverture aux étudiants étrangers) afin de rafler les électorats antagonistes du FN et du Modem. L’avenir proche nous dira s’il accomplit ce tour de force.

Sur un sujet tout aussi passionnel, Hollande a même osé cet éloge du pragmatisme : « Mieux vaut une position intelligente qu’une position dogmatique »… au grand dam de ses alliés de gauche plus idéologisés. Cette phrase prononcée sur le nucléaire illustre une partie du « ni-ni » qui tient lieu de viatique hollandiste : fermer la vieille centrale poubelle alsacienne de Fessenheim, périmée et établie sur une faille sismique, tout en misant sur les « réacteurs troisième génération » de type EPR, dans une improbable synthèse entre Claude Allègre et Cécile Duflot, comme seul un ancien premier secrétaire du PS peut en faire.

Pour finir, quelques détails croustillants nous en disent plus que de longs plans séquence sur les visages des candidats. Lorsque François Hollande propose « un code de déontologie pour les ministres » pour éviter les conflits d’intérêt, il se fait le porte-parole de Martin Hirsch, rentré au bercail socialiste après une petite escale gouvernementale sarkozyste. Quand le député de Tulle promet une dose de « représentation proportionnelle » à l’Assemblée Nationale, cela sent la solution miracle pour complaire aux 6 millions d’électeurs lepénistes, histoire de remédier à une anomalie démocratique sans avoir l’air d’y toucher.

Au terme de ce débat stérile, creux et spectaculaire, nous voilà bien avancés. Peu importe l’identité du vainqueur, sur lesquels tous les sondages s’accordent ; de mon côté, après avoir boycotté le premier tour, j’imiterai une nouvelle fois Brassens : le 6 mai, je resterai dans mon lit douillet !

Débat Hollande-Sarkozy

Les aficionados le reconnaissent : le charme de la corrida est que chacun a sa chance. Taureau et toréador. On ne saura pas avant le 6 mai qui fit, en vérité, l’homme ou la bête dans ce débat qui dura 2 h 40. Un débat que l’on peut supposer physiquement épuisant pour les deux candidats qui s’y livrèrent. Mais chacun garda ses forces et les rôles furent, en fin de compte, assez partagés.

Il fut question de la France. Beaucoup, ce qui est normal pour l’élection d’un président (normal ou pas) de la République. Il fut un peu moins question de l’Europe et du monde. Enferré dans sa logique « la Corrèze avant le Zambèze », François Hollande, qui ne « connaissait pas Dominique Strauss-Kahn », se référa à l’exemple corrézien pour rappeler que le point fort de sa vie politique consista à distribuer des iPad aux collégiens de son département. C’est remarquable. Mais contre pareil argument, comment lutter ?

En portant le coup en-dessous de la ceinture ? Ils ont essayé. François Hollande a lancé le mot ultime « Liliane Bettancourt » auquel Nicolas Sarkozy a répliqué par un « Pierre Bergé et Mathieu Pigasse » de derrière les magots. L’argument du président de la République fut ignominieux. Chacun sait qu’à gauche il n’est point de grosses fortunes, juste des nécessiteux. Mathieu Pigasse contesta d’ailleurs, sur Twitter, qu’il avait bénéficié du bouclier fiscal. On veut bien le croire. D’ailleurs, j’organise, à titre personnel, une opération « Pièces jaunes » au bénéfice du patron de la banque Lazard qui, visiblement, est bientôt à la rue. Si vous avez un peu de charité chrétienne et des couvertures chaudes surnuméraires à la maison : envoyez-les lui !

Les choses se corsèrent, cependant, sur le sort de la centrale nucléaire de Fessenheim. François Hollande, revenant mine de rien sur l’accord PS-EELV, fit la promesse de fermer « la plus vieille centrale française » d’ici 2017, c’est-à-dire au début du prochain quinquennat… Bonjour, Cécile Duflot. Au revoir, Eva Joly ! Le problème est que François Hollande est, sur ce sujet, à côté de la plaque : les normes sismiques prévues pour Fessenheim sont dix fois supérieures au dernier grand tremblement de terre alsacien, celui de Bâle qui eut lieu le 18 octobre 1356. Il faudrait peut-être un jour que la gauche française se réconcilie avec la science, plutôt que de verser dans la religion de l’obscurantisme qui prévaut aujourd’hui.

Bref, rien ne s’est passé ce soir. Rien ? C’est vite dit. Les fans de Nicolas Sarkozy frôlèrent l’orgasme, voyant leur champion dominer son concurrent. Quant aux fans de François Hollande, l’opinion de l’ami Joseph Macé-Scaron délivrée sur iTélé résume assez bien leur état d’esprit : « C’est la première fois qu’on voit un homme se casser les dents sur un Flamby. » Le patron du « J’ose » a-t-il inscrit le Flamby à sa carte des desserts ? Il faudrait !

Et si Sarkozy…

Il faut savoir terminer une campagne électorale. Evidemment, après le débat suivi par 20 millions de téléspectateurs ce soir (rendez-vous compte) les supporters de François Hollande espèrent plier le match. Les sarkozystes -il en reste, voyez le 1er mai au Trocadéro– souhaitent renverser la table, la vapeur et les électeurs hésitants, effrayés par une France livrée aux socialo-communistes.

On sent quand même à gauche une petite inquiétude monter : et si Sarkozy, tout à l’outrance et aux phrases ciselées par Henri Guaino remontait la pente ? Et s’il séduisait vraiment les électeurs de Marine Le Pen et était réélu ? On peut mettre cette fébrilité sur le compte d’une fatigue légitime. Pour certains, la campagne aura duré un an. Hollande s’est déclaré à la primaire socialiste au printemps dernier, depuis ils et lui n’ont pas arrêté. Il a fallu battre les autres prétendants, dont son ex-compagne, ex-candidate à la présidentielle. Gérer l’explosion en vol de DSK. Puis se bagarrer à distance avec Sarkozy et des candidats comme Mélenchon ou Marine le Pen. Jusqu’au 6 mai, jour du triomphe annoncé.

Franchement, une telle durée en dehors de la vie réelle, doit mettre à l’épreuve jusqu’aux organismes mythridatisés par 20 ans de vie militante. D’autant que la vie réelle, ils ne savent pas trop ce que c’est. Mais le stress de voir s’échapper un pouvoir, un changement pardon, qui paraissait tout cuit grimpe à mesure que les jours qui séparent de la délivrance diminuent.

Le stress des militants n’est pas grand chose. Le stress des votants de gauche ordinaire est d’une autre nature. Combien de sms avons-nous reçu hier soir après la prestation de Sarkozy au Trocadéro, expliquant que Hollande est à l’arrêt, que le président sortant avance comme un bulldozer, que le climat n’est pas bon, qu’en définitive il peut gagner.

Aussi peu de confiance alors que les sondages ne bougent pas montre un autre symptôme de l’électeur hollandais, particulièrement s’il a voté conforme dès le premier tour : il a peur, mais n’espère rien. Et comme il n’espère pas grand-chose, il a vraiment peur. Ça pourrait paraître paradoxal, c’est juste une des marques de fabrique de la campagne Hollande et sans doute de la présidence à venir. Comme on dit en Suisse, on ne pourra être déçus qu’en bien.

Combien autour de vous, si vous fréquentez des socialistes, vous disent, « nan mais il ne fera rien, mais il le fera bien » ? La crise sera là, mais il n’a pas de marge de manœuvre. Les postes de profs ? Personne n’y croit à part quelques syndicalistes barbus et apparatchiks de la FCPE. Les impôts plus justes ? Même pas en rêve. Les emplois jeunes ? Surtout pas. Alors pourquoi Hollande, parce que sans doute il sera plus honnête, n’essaiera pas de caser son fils à l’Epad et évitera d’épouser un top model à l’Elysée.

Le rêve quoi. Tous anticipent une rouste aux élections intermédiaires et locales en 2014, et se disent que Jean-Marc Ayrault comme Premier ministre, c’est pas sexy-sexy. Mais ils ont plus peur d’un nouveau quinquennat sarkozyste que d’une non aventure hollandiste. Aujourd’hui, ils comptent tous les jours et vont regarder la télé ce soir en se rongeant les ongles de peur de la connerie de trop. Avec la peur que l’homme normal ne fasse pas le poids face au président sortant que rien n’effraie, il faut bien le dire.

Un jour des politologues sérieux et des historiens se pencheront sur cette campagne électorale, et arriveront à nous expliquer pourquoi il y a eu autant de gens devant leur télé pendant 6 mois, pour des débats souvent ineptes et autant de gens pour voter, sans pour autant croire que les choses peuvent aller mieux. Bienvenue dans la postmodernité politique.

Délivrez-nous des antifascistes

On ne m’empêchera pas de penser que la montée du Front National a quelque chose de comique. Plus les intellectuels ferraillent contre le fascisme, plus ils nous amusent. Plus les frontistes sont assimilés au passé, plus ils façonnent l’avenir. Si j’étais un partisan de la diabolisation de Le Pen, je pense que je me poserais des questions. Sartre disait que les Français n’ont jamais été aussi libres que sous l’Occupation. Avançons d’une époque, et reconnaissons que les frontistes n’ont jamais été aussi libres que sous le règne médiatique de Bernard-Henri Lévy.

Il est toujours possible de faire appel à la notion de populisme pour expliquer la troublante vitalité des frontistes. On peut également faire appel à la souffrance des votants, ou bien à leur déclassement supposé. Enfin, et comme Mélenchon, on peut toujours se dire que cette montée confirme la justesse du combat contre la Bête Immonde. C’est une explication facile, qui consiste à se donner le beau rôle. En quoi elle paraît tout à fait conforme à la haute idée que ces Messieurs de la Résistance se font d’eux-mêmes.

Ce que les antifascistes n’ont toujours pas compris, c’est que la diabolisation est la forme inversée du narcissisme. Tout le monde n’est pas censé haïr Marine Le Pen, parce que tout le monde n’est pas censé se prendre pour Jean Jaurès, Jean Moulin ou André Malraux. Pour qui n’a jamais souhaité lutter contre la politique autrement que sous une forme comique, cette croisade moralisante et vaine a quelque chose de fatiguant – d’autant qu’elle dure depuis trente ans. Elle nous contraint à réviser notre conception du ridicule. Elle nous contraint surtout à reformuler la prière du vrai philosophe.

Seigneur, délivrez-nous des antifascistes. Pour ce qui est du fascisme, je m’en charge.

Marine Le Pen s’invite à shabbat

Ce shabbat n’avait pas fait exception : commencé avec l’allumage des bougies et des prières, il s’était poursuivi dans les cris. Les voisins avaient l’habitude. Les Ricard étaient l’une des rares familles non juives de l’immeuble – du moins si l’on se fiait aux noms inscrits sur les boîtes aux lettres, où émergeaient aussi quelques patronymes arabes, encore qu’on distinguât mal dans ce panel connoté « Maghreb ». Ils avaient baptisé ce rituel hebdomadaire la « sainte colère ». Mathieu, écolier en CE2, s’amusait de ces hurlements qui traversaient les minces cloisons pour lesquels il avait inventé une formule inspirée de la Guerre des boutons, dont il avait vu coup sur coup deux adaptations au cinéma : « La guerre des pois-chiche ».

Le couchant rosissait les tours du 19e arrondissement de Paris, ce couscous « multiculti » où l’on s’accordait si peu sur la recette. Dans leur F5 situé au deuxième étage d’un HLM anormalement bas – pour shabbat, ça simplifiait les interdits liés à l’usage de l’électricité dans les parties communes, mais ne réglait pas l’emploi du digicode, éternelle source de conflit –, les Chiche se disputaient à nouveau.
On était à deux jours du second tour de l’élection présidentielle, plus précisément à trente-six heures de l’ouverture des bureaux de vote. La presse, en particulier les quotidiens régionaux à l’exception de ceux de la région PACA, reconnaissait que, le mercredi précédent, François Hollande avait fait bonne figure dans le débat qui l’opposait à Nicolas Sarkozy. « Tout reste ouvert », avait titré Le Figaro le jeudi, avant d’adresser le vendredi un message très peu subliminal: « Dernière ligne droite !», qui pouvait s’entendre comme « Dernière chance! ».

Pour ce dernier jour de campagne, Libération arborait une « une » encore plus dévote que d’habitude, en dépit de la révolte de la base journalistique contre l’alignement du directeur Nicolas Demorand : Hollande y apparaissait en pied, sourire de vainqueur face à l’objectif. Prise la veille sur un marché de Saint-Denis, la photo montrait un candidat presque président parmi des gens dont les regards pleins d’espoir se tournaient vers l’homme nouveau. Le titre était sobre, à peine trois lettres: « LUI ». Les boites de pub s’empareraient promptement de ce minimalisme. L’énergie déployée par le Président sortant n’y avait rien changé: les ultimes sondages donnaient le candidat socialiste vainqueur.

– Comment peux-tu voter Sarko ! Judith s’adressait sur un ton vif à son mari, Marc Chiche, gérant d’une boutique de jeans dans le quartier des Batignolles. Elle avait attendu que son beau-père ait béni la nourriture préparée par Henriette, sa belle-mère, pour dire ce qu’elle avait sur le cœur, rouvrant devant témoins un litige somme toute ancien, qui reprenait de la vigueur à l’approche du jour fatidique.
– Arrête !, coupa Marc, qui était assis face à sa femme.
– Non, j’arrête pas. Tu vas voter Sarko, ce type qui roule pour le Front national…
– Et alors ? Il en a, Sarko, c’est pas comme l’autre. Lui, au moins, il nous défend.
– Ça y est, tu repars dans ton délire.
– Quel délire ? Sans lui, on serait quoi ? On serait où ? En Israël ! La valise, on l’aurait faite depuis longtemps.
– Ça te va bien de dire ça, toi qui penses qu’à partir en Israël, t’as mis cette idée dans la tête des enfants. En tout cas, ne compte pas sur moi pour aller m’enfermer là-bas, chez ta sœur dans le Néguev, par 45 degrés à l’ombre. Y a pas écrit « homard », là ! (Avec sa main gauche, elle indiquait son front.)
– Laisse ma sœur tranquille, elle, au moins, elle fait quelque chose d’utile, elle a écrit un livre. Et puis, le homard, c’est pas casher, tu devrais le savoir.
– Très drôle…
– Homard m’a tuer…
– C’que tu peux être beauf, comme Sarko. Ta sœur, au fait, son bouquin, rappelle-moi le titre…La circoncision pour les nuls, c’est ça ?
– Maman, c’est quoi la circoncision ? demanda Sarah, 6 ans, la benjamine des trois enfants de Marc et Judith, provoquant les rires complices de ses deux frères, David, 17 ans, et Ruben, 13 ans.
– (Marc à sa femme) Bravo… Je t’expliquerai, ma chérie, répondit le père à sa fille, qui reprit le fil où il l’avait laissé. Son bouquin, comme tu dis, ça vaut bien ton assoce, « Partage et miséricorde ».
– « Partage et Compréhension », d’abord ! Si y’avait pas des femmes comme Mme Bouchareb, Mme Kadou et moi, il irait où, le 19e ? Heureusement qu’on est là.
– Ben voyons, Sœur Emmanuelle, tu te prends une claque sur la joue droite, tu tends la joue gauche… On voit où ça mène, tes bons sentiments. À Stéphane Hessel ! Mais tu l’as pas entendu, Hollande ? Son « cher Stéphane Hessel »…qui a un seul sujet d’indignation, Israël, ça veut tout dire. S’il passe dimanche, y’en aura plus que pour eux. Y’en a déjà plus que pour eux.
– Pour eux, c’est qui « eux » ? Les Arabes ! Dis-le ! Tu crois que je vais être complice d’un pogrom ? Regarde ce qui se passe, sors ton nez de tes jeans…
– En attendant, mes jeans, ils nous font vivre.
– J’ai pas dit le contraire… Non mais, regarde un peu : Marine Le Pen, elle tape sur les Arabes toute la journée. Je suis sûr que t’as voté pour elle au premier tour !
– Tu me prends pour qui ? Et si j’avais voté pour elle, hein ? Elle est pas antisémite comme son père.

Dès son accession à la présidence du Front, en janvier 2011, Marine Le Pen avait tenté un rapprochement avec la « rue juive » et lancé en même temps une offensive en direction des milieux intellectuels sionistes. Elle leur avait donné des gages de respectabilité. Nul ou presque n’était dupe de la manœuvre, mais les mots qu’elle employait avaient leur sens et leur importance. Ils l’« engageaient malgré tout », relevait-on, et l’attachement qu’elle portait à la laïcité plaisait – sa participation, en janvier 2012, à un bal des corporations estudiantines viennoises, où les « gnädige Frau » avaient un vieux son de bottes, entachait cependant son entreprise ardue de dépétainisation du Front. En résumé, les juifs n’étaient plus pour elle un problème. Ils étaient même une partie de la solution. Qui mieux qu’eux, de la Révolution de 1789 au décret Crémieux de 1870 accordant la citoyenneté française aux juifs d’Algérie, incarnaient l’émancipation citoyenne ? Les avoir dans sa poche, c’était, pensait-elle, s’ouvrir toutes grandes les portes de la légitimité républicaine.

On avait abouti à une drôle de paix entre la dirigeante frontiste et ces juifs que la découverte d’un antisémitisme arabo-musulman, devenu presque la norme dans certains quartiers, avaient rendu pour le moins pessimistes. Ils s’inquiétaient désormais de l’arrivée sur le « marché » de la politique des Français arabo-musulmans et de leur cortège de revendications, pour partie religieuses. Car c’était bien cela qui était en jeu : une certaine idée de la République, qui devait plus à Aristote qu’à Mahomet, et au mérite individuel davantage qu’à la discrimination positive. Les habitants des « quartiers », eux, avaient soif de « reconnaissance »; leur principal atout, ils le savaient, c’était une question de temps mais leur patience avait des limites, était la démographie.

« Tu sais très bien que le problème, c’est pas le Front national, ajouta Marc. On ne va quand même pas redevenir des dhimmis. Pas question ! On a déjà connu ça en Algérie. » Marc Chiche était né en France, ses parents, ainsi que ses oncles et tantes, avaient connu l’exode en 1962. Il avait épousé une Ashkénaze, contre l’avis des deux familles. Une telle mixité était rare dans le 19e, où l’homogénéité sépharade prévalait dans la plupart des couples. Nul ne s’étonnait de voir des juifs d’Algérie ou du Maroc adopter les règles et les rites du shtetl de Pologne ou de Lituanie. Judith et Marc ne faisaient pas partie des ultra-orthodoxes, mais du judaïsme religieux mainstream, également dit traditionnaliste.

Etait-ce son appartenance séculaire à l’Europe, à son histoire, à l’histoire de ses malheurs, qui expliquait le parti-pris de Judith ? Il lui semblait que les Arabes d’aujourd’hui étaient les juifs d’hier – les « nouveaux boucs-émissaires », lança-t-elle à son mari. « Ma chérie, ce que tu peux être naïve, répliqua-t-il. Comme si on ne pouvait pas être à la fois persécuté, comme tu dis, et salaud, opprimé et dégueulasse. La preuve, Merah ! Les puissants n’ont pas le monopole de l’horreur. En France, personne n’est persécuté, faut arrêter avec ça. C’est juste une histoire d’intégration. J’ai faim. » Judith n’en dit pas plus. Elle voterait Hollande, certaine de la victoire le 6 mai. Mais elle se demandait si son mari n’était pas allé jusqu’à glisser dans l’urne un bulletin pour Marine Le Pen. Non, un juif voter pour un Le Pen, c’était impossible….

Autour de la table, personne n’avait encore touché au couscous-boulettes. Simon et Henriette, les parents de Marc, vivaient modestement dans un deux-pièces du Marais qui n’avait pas encore été rénové et acheté à prix d’or par un publicitaire gay. Leur fils allait les chercher en voiture le vendredi après-midi. Henriette tenait à préparer le repas du soir, ce dont chacun se félicitait – Marc ne s’était jamais habitué au gefilte fisch du shabbat. Cela soulageait sa belle-fille, mère au foyer et accaparée par ses activités au sein de « Partage et Compréhension ». Cet engagement dans le dialogue interconfessionnel n’empêchait pas David, Ruben et Sarah de fréquenter des écoles juives, dont le nombre avait cru dans le secteur depuis le déclenchement de la seconde Intifada, au début des années 2000 et la recrudescence des agressions antisémites. C’était plus sûr pour eux.

David, en première, équivalent ES, dans un grand lycée privé du quartier, avait un secret d’adolescent, que sa coupe rase de « caillera feuj » aurait pu trahir – ses parents l’attribuaient à sa fascination pour la série « Prison Break », qu’il n’avait pas pu assouvir totalement, les tatouages lui étant interdits. Depuis peu, il fréquentait la Ligue de défense juive, un groupuscule ouvertement sioniste, tendance extra-dure, brutal dans ses propos et dans ses actes. Lundi 19 mars au soir, avec ses camarades de lutte, il avait provoqué le chahut dans une marche allant de République à Bastille, organisée en réaction à la tuerie perpétrée le matin aux abords et dans l’enceinte de l’école juive Ozar-Hatorah, à Toulouse. Bien qu’on ignorât, à cet instant, l’identité du meurtrier – il serait plus juste de dire qu’on se forçait à ne pas l’envisager –, David et sa bande l’avaient comme identifié : « Vengeance pour nos enfants ! Israël vivra, Israël vaincra ! », criaient-ils par intermittence aux premiers rangs de la marche. La foule recueillie avait ralenti le pas pour éviter pareil voisinage.

L’aîné des Chiche avait donc intégré les rangs de la LDJ. L’élément déclencheur avait été un DVD qui l’avait beaucoup marqué : Les insurgés, avec Daniel Craig, raconte la survie, pendant la guerre, de civils juifs dans les forêts de Biélorussie, guidés par deux frères héroïques, qui comprennent vite que face à une mort certaine, tous les moyens pour l’éviter sont non seulement bons mais nécessaires. David s’était mis au krav-maga, art martial estampillé « Tsahal », enseigné en nocturne dans quelque gymnase de la République, apparemment à l’insu des autorités. La LDJ remplissait son office, mieux valait ne pas s’y frotter. Elle instaurait une sorte d’équilibre de la baston dans les quartiers populaires où résidaient encore des juifs, sans doute un des buts recherchés. David avait glissé dans la discussion houleuse de ses parents, un timide : « Maman, tu dis n’importe quoi. » Les adultes n’avaient pas relevé. Un jour ou l’autre, ils apprendraient son secret.

« Mes enfants, mesurez vos paroles », invita Simon Chiche, ancien ouvrier fraiseur à Bab-el-Oued, reconverti dans le tissu à Paris, depuis peu de temps à la retraite, prise tardivement. Il s’était découvert une passion pour les livres d’histoire. M. Chiche pontifiait un peu. « Vous parlez de la France, mais vous ne la respectez pas. Vous avez l’un et l’autre du feu dans la bouche. Dimanche, chacun votera ce qu’il voudra, et l’histoire se poursuivra, dans la paix, grâce à Dieu et grâce aux lois de la République, qui nous unissent tous et auxquelles nous devons d’être ce que nous sommes. Ces lois seront bientôt, j’en suis sûr, le socle reconnu par l’ensemble de nos compatriotes musulmans, qui n’auront d’autre choix que de s’y soumettre comme nous nous y sommes soumis, après les avoir reçues en partage. Quant à toi, David… (qui blêmit), j’ai vu Maurice – tu connais, Maurice, non, tu connais pas ? –, eh bien Maurice m’a dit qu’il t’avait croisé à la marche le soir de cet horrible attentat de Toulouse. Tu étais paraît-il parmi les plus impliqués … Maintenant, mangeons. »
– Avec toutes vos histoires, c’est froid, observa Henriette, contrariée.
– Laissez, maman, je m’en occupe. Shabbat Shalom ! Le calme revint. La politique, c’était bien gentil, mais le couscous du shabbat, c’était sacré.

Je suis égoïste

Ce n’est pas que j’en sois particulièrement fier, mais c’est la vérité – et j’aime la vérité. Alors oui, je suis égoïste. Je pense d’abord à mon intérêt propre, à celui de ma femme, de mes enfants, de mes amis avant d’envisager celui qui est supposé être général – quelle que soit la définition que vous en donniez.

Je vis d’abord pour moi-même et pour celles et ceux qui me sont chers. Pour l’essentiel, vos classes sociales, races, religions ou nations m’indiffèrent et passeront au mieux au second plan de mes préoccupations. Le sentiment que, si ma vie a eu un début, elle aura aussi une fin est profondément ancré en moi : dans le laps de temps qui m’est imparti, j’ai bien l’intention d’en profiter.

Je veux vivre. Je veux aimer, créer, faire et réussir. Je veux offrir la meilleure des vies possible aux cinq êtres humains qui composent ma famille la plus proche et je veux le faire par mes propres moyens. C’est important : je refuse obstinément, jusqu’à un point qui frise l’obsession, de devoir quoi que ce soit à qui que ce soit : ce que j’ai, je l’ai gagné ; ce que je n’ai pas, je ne l’ai pas mérité. Appelez ça de la fierté ou de l’obstination, peu importe.

Je suis égoïste et je n’en ai pas honte, peut-être parce que vous et moi n’avons pas la même définition de ce mot : pour moi, être égoïste ne signifie pas que je me fiche du sort de mes semblables[1. Note aux électeurs des Fronts : par « mes semblables », j’entends les homo sapiens – peu importe leur origine, taille, religion, poids, classe, nationalité, appartenance politique et autres groupes dans lesquels vous aimez les classer.].[access capability= »lire_inedits »] Pas du tout. Seulement, ma solidarité et ma générosité ne s’appliquent pas de manière égale à tous. Par exemple, pour mon ami Karim, qui est jordanien et musulman, je crois que je serais prêt à tout. J’aime ce type qui possède ce mélange d’intelligence brillante, de simplicité et d’humanité vraie qui fait que certains de mes contemporains valent à mes yeux plus que d’autres. En revanche, être solidaire d’un Jean-Luc Mélenchon ou d’une Marine Le Pen, pardon, c’est trop me demander. Ces deux-là, de mon point de vue, sont des êtres nuisibles dont les idées, les motifs et les moyens ne m’inspirent que du dégoût. Je ne dis pas que, s’ils se noyaient, j’appuierais sur leur tête, mais franchement, j’hésiterais à leur porter secours.

C’est sans doute que je n’ai pas non plus la même définition de la solidarité et de la générosité que vous. Pour moi, l’une et l’autre ne peuvent être que les fruits d’une volonté individuelle qui me conduit à unir mon sort à l’un de mes semblables ou à lui venir en aide lorsque sa situation me touche. Dans ma vision des choses, la solidarité résulte d’un pacte noué entre individus libres et consentants qui entendent lier leurs destins et faire cause commune face aux aléas de la vie – comme au temps des premières mutuelles ouvrières. Dans ma vision des choses, la générosité est une main tendue que saisira un autre homme libre, un don gratuit et unilatéral qui n’attend aucune autre récompense qu’un « merci ».

Mais lorsque la solidarité ou la générosité deviennent des obligations – religieuses, légales ou les deux –, elles ne méritent plus ces noms. Lorsque la solidarité et la générosité consistent à me prendre de force le fruit de mon travail pour le verser à des individus qui n’ont absolument rien fait pour mériter que je leur vienne en aide et qui, de surcroît, n’éprouvent pour moi que mépris et ressentiment, désolé, je ne suis plus « solidaire » : je suis égoïste. Ce que vous désignez comme la solidarité, je l’appelle « vol légal ». Oxymore ? Seulement si l’on pense que, par définition, tout ce que fait un gouvernement est légal. C’est le droit naturel contre le droit positif – vous me pardonnerez de penser que le premier l’emportera toujours sur le second.

Oui, je suis égoïste. Je suis égoïste parce que j’ai la conviction que ma vie n’appartient qu’à moi, parce que je suis un individu bien avant d’être un rouage dans vos grandes abstractions. Je refuse tout aussi fermement que quiconque vive à mes dépens et de vivre aux crochets de qui que ce soit, je ne veux pas des protections obligatoires que vous m’imposez, telle l’offre mafieuse qu’on ne peut pas rejeter, je repousse de toutes mes forces votre pseudo-générosité et votre fausse solidarité. Je n’accepterai jamais la condition avilissante dans laquelle votre « modèle social » prétend m’enfermer, qui me laisse le choix entre être le salaud qu’il faut tondre et l’assisté qui devra mendier sa subsistance dans vos administrations.

J’entends d’ici vos clameurs indignées. D’accord, je suis égoïste, mais ne voyez-vous pas que vous l’êtes autant que moi ? Seulement, vous, en prime, vous êtes hypocrites, de surcroît ! Combien, parmi vous, de vertueux hauts fonctionnaires qui clament avoir le « service public chevillé au corps » et n’hésitent pas à utiliser leur position pour s’attribuer avantages indus et passe-droits ? Combien d’élus supposés défendre l’intérêt général qui fraudent, usent et abusent de leur pouvoir et de leur influence à des fins purement personnelles ? Combien de syndiqués défilant chaque 1er mai pour exiger des « avancées sociales » qui, de toute évidence, n’ont d’autre objet que de faire avancer leur situation individuelle aux dépens des autres ? Combien de « Français de souche » qui, sous couvert d’un patriotisme résistant, lorgnent sur les allocations perçues par ceux de leurs concitoyens qu’ils jugent trop bronzés ? Combien de généreux bobos des beaux quartiers qui votent pour plus de redistribution tout en excellant dans l’art subtil de l’évasion fiscale ? Combien de dirigeants de nos grandes entreprises qui, au nom l’intérêt supérieur de la France, arrondissent leurs fins d’années en négociant avantages divers et commandes publiques dans l’antichambre des ministères ?

L’hypocrisie, c’est de cela que votre système est malade. Il suffit de gratter pour que, sous la mince couche de vernis d’universalisme mielleux des uns, de patriotisme tapageur des autres et de générosité redistributrice de tous, apparaisse la nature humaine ; et la vôtre n’est certainement pas meilleure que la mienne. Vous êtes aussi égoïstes que moi, mais vous préférez avancer masqués, cacher vos objectifs personnels sous de grands mots – « justice sociale », « identité nationale », que sais-je. Parlez-moi donc de morale !

D’ailleurs, vos héros politiques – qui sont, bien entendu, si vertueux et désintéressés que vous n’hésiteriez pas à leur confier encore plus de pouvoir – l’ont bien compris : à droite comme à gauche, on rivalise de promesses de cadeaux, confiseries et autres caresses pour mieux s’attirer vos faveurs printanières. Retraites, salaires, services « gratuits[2. Allons, combien d’entre vous pensent que la Sécu ou l’Éducation nationale sont des services gratuits ?] », rien n’est trop beau pour le client-électeur.

Reste à savoir qui va payer : les autres, pardi ! Les « riches » (comprendre les plus riches que vous), les marchés financiers, les entreprises étrangères, bref toutes les personnes morales ou physiques qui présentent le double avantage d’avoir de l’argent et peu de poids électoral. Vous applaudissez ? Le vol légal a toujours du succès auprès de ceux qui pensent être du bon côté du fusil. Je sais bien que vous disposez de tout un arsenal de justifications : les riches sont des exploiteurs capitalistes, les marchés financiers sont responsables de la crise, les entreprises étrangères désindustrialisent la France. On a les convictions de ses intérêts. Mais à la fin de l’histoire, vous devrez bien admettre que l’unique moteur de votre action et de vos choix, c’est vous !

Voilà pourquoi moi, l’égoïste qui refuse de cautionner cette société de pillage et de mensonge, je n’irai pas voter – à moins que je vote blanc ou nul, c’est à voir. Ce qui est sûr, c’est que je ne donnerai mon suffrage à aucun de vos champions : je respecte trop la démocratie pour accepter de me livrer à cette farce sinistre. Je suis mon propre royaume et je réclame le droit de me gouverner moi-même.[/access]

Le populo au Trocadéro

Place du Trocadéro hier, ce n’est pas à une hypothétique Fête du Travail que l’on a assisté, mais à une tribune présidentielle aux accents de 2007. Ces accents qui ont plu au peuple, à ce populo qui vote mal et qui pue des idées.
Les avenues et les rues adjacentes étant bloquées par des cordons de CRS, il fallait vraiment en vouloir pour se faufiler, en civil, dans la foule dense dite d’« umpistes » voire de « sarkozystes » quand ce n’est pas plus radicalement de « traîtres », « pétainistes, fascistes et nazis » vendus au grand Capital et détournant le sens social du Vrai Premier Mai.

Certes, contrairement au meeting de la Mutualité quelques semaines auparavant, le look Auteuil-Neuilly-Passy y était majoritaire, mais le peuple en principe choyé par les ténors de la gauche s’y rencontrait aussi, et en l’occurrence sous les traits de Victoire, Inès et Laurent, lycéens diablement enthousiastes venus de Pierreffite-Stains sans signe extérieur de pauvreté et sans ticket de métro.

Laurent vit seul avec sa mère, invalide, et 500 euros par mois dont 350 de loyer. Le père d’Inès aussi est invalide, sa mère est vendeuse. Et ils se sentent abandonnés en leur banlieue où les vitres brisées de leur établissement n’ont été réparées qu’après deux ans, et où la gauche dont ils se défient « ne fait rien à part nous assener ses discours pour obtenir nos voix ». Ces jeunes gens-là, n’en déplaise aux révolutionnaires de salon, ne rêvent pas de gagner des millions. Ils rêvent d’exercer un métier altruiste, de faire de la politique et des lettres. « Nous ne sommes pas des victimes, nous aimons travailler ». Enfants du populo, authentiquement de droite, oui et alors ? Le Premier Mai, c’est le leur aussi.

Le Premier mai, baratine comme il te plaît

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La Fête du Travail a beau être fériée et payée, hier les raconteurs d’histoires n’ont pas chômé. On passera vite sur le cas de Bayrou qui s’est fendu d’un tweet spécial Premier mai pour faire croire qu’il n’était même pas mort, sur celui de Marine qui a eu quand même un peu de mal à nous vendre comme le scoop du siècle le rituel ni-ni de second tour du FN, et on aura au passage un rien pitié de Mélenchon qui a l’air sincèrement persuadé d’être le propriétaire en titre du cortège syndical. On se concentrera donc sur les âneries et autres contrevérités cinglantes proférées du côté du sortant ainsi que de son challenger, et croyez-moi, il y a de quoi faire.

Côté Hollande, le Bérégovoy show de Nevers avait l’air conçu par un créatif à queue de cheval qui n’aurait pas respecté la dose prescrite de cocaïne. Il fallait beaucoup d’inculture politique et une sacrée dose de naïveté pour ne pas voir le but principal de la manœuvre : permettre au candidat de la gauche de parler au monde du travail sans l’obliger à prendre le risque de s’insérer dans un cortège où il se serait sans doute trouvé quelques mauvais coucheurs pour lui rappeler, par exemple, qu’en matière de retraite, il est quasiment aligné sur Sarkozy. Mauvais pour l’image de se faire siffler par un prolo à Denfert, allons voir s’il fait meilleur à Nevers…

Sans vouloir cracher sur les tombes, je trouve qu’on aurait quand même pu trouver mieux que Béré comme working class hero. Je sais bien que le Panthéon socialiste compte plus d’énarques que de métallurgistes, mais bon… Les commentateurs accrédités de la caravane Hollande ont peut être des mémoires de poisson rouge, moi pas.

Si Pierre Bérégovoy a symbolisé quelque chose de son vivant, ce ne fut sûrement pas les combats de la classe ouvrière mais plutôt l’obsession du franc fort, la désinflation compétitive, la désindustrialisation érigée en dogme, bref la réconciliation de la gauche et des valeurs du grand capital sous la houlette de Bruxelles. Souvenez-vous de Maastricht, c’était sous Bérégovoy. Par déférence pour les morts, je n’épiloguerais pas sur l’affaire Péchiney ou le Crédit Lyonnais. Et par mansuétude pour les vivants, on n’insistera pas non plus sur la chaleur humaine dont ont fait preuve la plupart des camarades socialistes de Pierre Bérégovoy dans les semaines qui vont de son départ de Matignon à son arrivée sur les bords du canal.

Passons maintenant à Nicolas Sarkozy. On n’ira certes pas lui reprocher de tenir meeting le Premier mai, comme l’ont fait les décérébrés de l’Huma ou de Libé. Si j’ai bonne mémoire, le premier mai 2007, j’étais à Charléty avec 40 000 autres pèlerins à applaudir Ségolene Royal qui tenait là son grand meeting de l’entre-deux-tours. Je dois la vérité historique de préciser que j’y arborais un badge artisanal fait maison où l’on pouvait lire : « La France qui se couche tard vote Ségo ». Exit la fatwa contre les meetings du premier mai.

Nicolas avait donc parfaitement le droit de parler ce jour-là, c’était pas une raison pour raconter autant de conneries. Certes, sa furie anticommuniste nous a agréablement rajeunis de 30 ans mais la ficelle bolchevique est un peu épaisse, et on ne voit pas quelles voix il va ramener dans son escarcelle avec la peur du cosaque. Oui, ces envolées sarkozystes sur la menace socialo-communiste étaient aussi épiques qu’improductives. Je veux bien que l’électeur bayrouiste soit crétin, mais pas au point de croire qu’Hollande va nationaliser les coiffeurs et brûler les églises. On pourrait penser que la dénonciation forcenée du hideux drapeau rouge par le président pourrait lui attirer quelques voix lepénistes de plus, sauf que la frange la plus droitière de cet électorat lui est déjà acquise et que le drapeau rouge effraie bien moins l’électeur prolo néolepeniste que le logo de Pôle emploi, le halal généralisé à la cantine ou même les gender studies obligatoires instituées par Luc Chatel…

Non, le drapeau rouge ne méritait ni autant d’horreur ni autant d’indignité : on rappellera qu’il était aussi cher que le drapeau tricolore au cœur d’un certain Guy Môquet…

Pascal Lamy à Matignon

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Les hypothèses vont bon train. À elles s’ajoute la rumeur, alimentée par les offres de service à peine déguisées de certains. Elle grandit et s’étend, de bouche à oreille – plus rarement de bouche à bouche –, de la rue de Solferino jusqu’au boulevard Saint-Germain. Elle rampe cent mètres. Fatiguée et incertaine, elle n’a pas la force de pousser jusqu’à la terrasse des Deux-Magots. Elle s’épuise, entre deux verres de blanc, à la terrasse du Mucha. Là, des lèvres à peine humides posent la question qui fait trembler : qui sera le Premier ministre de François Hollande ? Oui, qui ? La question est, en elle-même, si angoissante que ceux qui se la posent en oublieraient presque une autre : François Hollande sera-t-il élu dimanche ? Au diable les préliminaires, quand on en est à chanter la victoire sur l’air du Trouvère. Et puis, François Hollande n’en est-il pas, déjà, à composer son cabinet à la présidence de la République : pourquoi ne songerait-il pas à nommer, dans la foulée, un Premier ministre ?

Ce ne sera pas Martine Aubry. La Première secrétaire reste la Dame des 35 heures. Elle est marquée du sceau du gouvernement Jospin, dont elle fut la pasionaria. Certes, en ces temps de revival du mitterrandisme, la répétition de l’accession d’un maire de Lille à Matignon rendrait plausible la farce : après Mauroy, Aubry ! Mais le temps a passé. Le devoir d’inventaire a fait son œuvre. Et il n’est pas sûr que François Hollande veuille nommer comme chef de la majorité celle qui a passé sa carrière politique à vouloir venger papa de tous ceux qui ont eu l’impudence de lui faire du mal. Et puis, comment dire ? Pour devenir Première secrétaire du parti socialiste, il suffit de bourrer les urnes, comme les partisans de Ségolène Royal n’ont cessé de le clamer. Pour devenir Premier ministre, il faudrait bourrer François Hollande. Or, il est au régime et ne boit pas : le bât blesse.

Ce ne sera pas non plus ni Arnaud Montebourg ni Manuel Valls. Pourquoi ? Parce que les deux ont défendu le « non » au référendum de 2005. François Hollande ne commettra pas l’impair de nommer l’un ou l’autre trublion eurosceptique à Matignon, risquant par là-même de s’attirer les foudres conjuguées de Londres et de Berlin. La City verrait d’un œil mauvais une telle nomination qui porterait un coup dur à l’Europe des marchés. Quant à la chancelière Merkel, elle est prête à se rendre à Montoire (le maire de la commune est socialiste) serrer vigoureusement la main du futur Président. Mais pas plus – surtout pas accepter l’installation d’un homme à Matignon qui aurait combattu le Traité constitutionnel européen, texte qui reste, aux yeux berlinois, le meilleur fruit de l’entente franco-allemande depuis les accords Bichelonne-Speer. Vous me direz : on ne gouverne pas la France avec l’Allemagne. Certes, mais on ne la gouverne pas sans. Ni même contre.

Alors, que nous reste-t-il pour prétendre aller succéder à François Fillon à Matignon ? En vérité, pas grand monde. Pierre Moscovici ? Michel Sapin ? Evidemment. Et pourquoi pas Danièle Gilbert ?

En vérité, François Hollande est acculé. Il n’a que deux solutions pour sortir de l’impasse dans laquelle il se trouve et compenser, par son Premier ministre, ses propres défauts. Cherche-t-il un chef de la majorité ? Evidemment que non : il a suffisamment embobiné son monde comme Premier secrétaire qu’il n’a plus besoin de personne pour parvenir à une synthèse dont il est devenu un artiste. Ce qui lui manque réellement, c’est une crédibilité internationale. Le fait d’être élu président de la République y pourvoira à moitié. Mais à moitié seulement : il aura les cartes de visite et les accès VIP aux sommets internationaux. Mais les réseaux, tissés de longue date et de lente expérience, lui manqueront.

C’est la raison pour laquelle François Hollande n’a, en réalité, qu’une alternative : nommer Dominique Strauss-Kahn ou Pascal Lamy à Matignon. Ce sont les deux seuls socialistes à peu près présentables sur la scène internationale. On me souffle à l’oreille que, pour Dominique Strauss-Kahn, ce ne sera pas trop possible. Fausse joie, donc. Nous reste dans le champ des possibles, Pascal Lamy. Dispose-t-il de réseaux internationaux ? Cela ne souffre aucun doute : il dirige l’Organisation Mondiale du Commerce et, à l’heure actuelle, c’est certainement le Français le plus respecté par les gouvernements et les marchés au monde. Est-il socialiste ? Assurément. Mais d’un genre nouveau : ce n’est pas qu’il soit un fervent adepte de la troisième voie, cette réconciliation blairiste entre le libéralisme et le socialisme. Il est passé, comme Jacques Attali, à une vitesse supérieure : il frôle la 25e, si ce n’est la 30e voie. Pascal Lamy est non seulement le partisan, mais également le chef d’orchestre d’un socialisme ultra-libéral ou d’un ultra-libéralisme socialiste. Un truc maouss costaud, où la dérégulation est érigée comme règle ; et où toute règle est sujette à la dérégulation. Pascal Lamy est, dans le monde entier, le chantre de la « mondialisation heureuse ».

C’est lui donc qui, nommé début mai à Matignon, nous fera, en bonne logique, rentrer dans ce XXIe siècle que nous promettait Nicolas Sarkozy en 2007. Mais remarquez que rien n’est sûr en politique. Surtout pas la bonne logique.

Licite ou illicite : le vrai débat

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Sarko a trop malmené la langue française.
Hollande était pompeux.

Niveau du débat : le bistrot du coin.

L’un défendait un bilan mitigé.
L’autre ne proposait rien. Mais il s’y voyait déjà un peu trop.

Je ne veux ni l’un, ni l’autre pour m’accompagner à la plage.
Avec Hollande, je m’ennuierai. Avec Sarko, je fayoterai pour le ridiculiser.

Je préfère la compagnie de celles qui veulent plaire juste pour le plaisir….est-ce encore licite ou déjà illicite ?

Sarkollande a encore frappé

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Trois heures de débat télévisé retransmis en direct. En bonne et due forme, c’est-à-dire suivant la mise en scène aseptisée convenue entre les états-majors des deux candidats, encadrés par les très transparents David Pujadas et Laurence Ferrari[1. Laquelle a pu terminer ses 16 pages du Sudoku en direct, comme l’a suggéré le venimeux Nicolas Bedos sur Twitter !]. Grâce à ces deux-là, nous pouvons déjà saluer un premier progrès de la société médiatique : la parité s’étend désormais à la profession de potiche !

Mauvais esprit à part, quelques observations résument ce duel jugé « dense » par l’ensemble de la classe politique. Comprendre : chiant. Des sujets aussi incontournables et essentiels que l’euro, le multiculturalisme ou la définition de la politique étrangère n’ont été qu’effleurés. Amis de la Syrie, que vous redoutiez la guerre civile interconfessionnelle ou souhaitiez à tout prix la chute du régime Assad, il faudra repasser. Dans ce combat de premiers ministres, il a davantage été question des Ipad offerts aux écoliers par le conseil général de Corrèze ou des frasques de DSK que de la prolifération nucléaire ou de l’avenir du Maghreb, balayé le temps d’une passe d’armes sur le droit de vote des étrangers.

Quant au libre-échange et au protectionnisme, les proches d’Arnaud Montebourg et l’aile lepéno-compatible de l’UMP en seront pour leurs frais : zéro, walou, nada… Idem pour la patate chaude des 35 heures, qui n’a servi que de prétexte à l’éternelle et lassante joute entre la droite et le gouvernement Jospin, comme si le compteur des uns et des autres était resté bloqué en 1997.
Une fois n’est pas coutume, je reprendrai l’analyse inspirée d’Yves Thréard du Figaro pour caractériser cette tragédie grecque en un seul tableau : la morale (Hollande) s’opposait à l’identité (Sarkozy). Et les violents procès en incompétence proférés par Sarkozy n’ont eu d’égales que les pontifiantes leçons de morale républicaines du candidat Hollande.

La distribution des rôles fut si bien assurée qu’il est quasi impossible de décerner des prix d’excellence au détriment de l’un ou de l’autre impétrant. Si Hollande s’est montré le plus pugnace dans ses attaques contre le style du président, son bilan accablant en termes de déficit et de chômage, sa supposée tendance à « stigmatiser » et « opposer » ses concitoyens, le président sortant mérite le César du meilleur acteur. Parce qu’en partageant nombre des objectifs de son opposant « socialiste », Sarkozy s’est fait l’habile rhéteur de la flexisécurité, de la formule « nucléaire + énergies renouvelables », avocat d’une laïcité intransigeante et d’un progressisme économique échevelé. Le volet « identitaire » de son projet le fait s’engager à diviser par deux une immigration – alors que les années Jospin furent autrement plus strictes en matière de gestion migratoire, comme l’a cruellement et intelligemment rappelé son rival – qu’il habille du vert de l’islam. En face, le raide mais combatif François Hollande a adroitement jonglé entre fermeté (l’Assemblée déterminera chaque année le nombre d’entrées sur le territoire, l’immigration économique sera limitée pour ne pas créer d’armées de réserve pesant sur salariés et chômeurs…) et justice (respect du droit d’asile, ouverture aux étudiants étrangers) afin de rafler les électorats antagonistes du FN et du Modem. L’avenir proche nous dira s’il accomplit ce tour de force.

Sur un sujet tout aussi passionnel, Hollande a même osé cet éloge du pragmatisme : « Mieux vaut une position intelligente qu’une position dogmatique »… au grand dam de ses alliés de gauche plus idéologisés. Cette phrase prononcée sur le nucléaire illustre une partie du « ni-ni » qui tient lieu de viatique hollandiste : fermer la vieille centrale poubelle alsacienne de Fessenheim, périmée et établie sur une faille sismique, tout en misant sur les « réacteurs troisième génération » de type EPR, dans une improbable synthèse entre Claude Allègre et Cécile Duflot, comme seul un ancien premier secrétaire du PS peut en faire.

Pour finir, quelques détails croustillants nous en disent plus que de longs plans séquence sur les visages des candidats. Lorsque François Hollande propose « un code de déontologie pour les ministres » pour éviter les conflits d’intérêt, il se fait le porte-parole de Martin Hirsch, rentré au bercail socialiste après une petite escale gouvernementale sarkozyste. Quand le député de Tulle promet une dose de « représentation proportionnelle » à l’Assemblée Nationale, cela sent la solution miracle pour complaire aux 6 millions d’électeurs lepénistes, histoire de remédier à une anomalie démocratique sans avoir l’air d’y toucher.

Au terme de ce débat stérile, creux et spectaculaire, nous voilà bien avancés. Peu importe l’identité du vainqueur, sur lesquels tous les sondages s’accordent ; de mon côté, après avoir boycotté le premier tour, j’imiterai une nouvelle fois Brassens : le 6 mai, je resterai dans mon lit douillet !

Débat Hollande-Sarkozy

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Les aficionados le reconnaissent : le charme de la corrida est que chacun a sa chance. Taureau et toréador. On ne saura pas avant le 6 mai qui fit, en vérité, l’homme ou la bête dans ce débat qui dura 2 h 40. Un débat que l’on peut supposer physiquement épuisant pour les deux candidats qui s’y livrèrent. Mais chacun garda ses forces et les rôles furent, en fin de compte, assez partagés.

Il fut question de la France. Beaucoup, ce qui est normal pour l’élection d’un président (normal ou pas) de la République. Il fut un peu moins question de l’Europe et du monde. Enferré dans sa logique « la Corrèze avant le Zambèze », François Hollande, qui ne « connaissait pas Dominique Strauss-Kahn », se référa à l’exemple corrézien pour rappeler que le point fort de sa vie politique consista à distribuer des iPad aux collégiens de son département. C’est remarquable. Mais contre pareil argument, comment lutter ?

En portant le coup en-dessous de la ceinture ? Ils ont essayé. François Hollande a lancé le mot ultime « Liliane Bettancourt » auquel Nicolas Sarkozy a répliqué par un « Pierre Bergé et Mathieu Pigasse » de derrière les magots. L’argument du président de la République fut ignominieux. Chacun sait qu’à gauche il n’est point de grosses fortunes, juste des nécessiteux. Mathieu Pigasse contesta d’ailleurs, sur Twitter, qu’il avait bénéficié du bouclier fiscal. On veut bien le croire. D’ailleurs, j’organise, à titre personnel, une opération « Pièces jaunes » au bénéfice du patron de la banque Lazard qui, visiblement, est bientôt à la rue. Si vous avez un peu de charité chrétienne et des couvertures chaudes surnuméraires à la maison : envoyez-les lui !

Les choses se corsèrent, cependant, sur le sort de la centrale nucléaire de Fessenheim. François Hollande, revenant mine de rien sur l’accord PS-EELV, fit la promesse de fermer « la plus vieille centrale française » d’ici 2017, c’est-à-dire au début du prochain quinquennat… Bonjour, Cécile Duflot. Au revoir, Eva Joly ! Le problème est que François Hollande est, sur ce sujet, à côté de la plaque : les normes sismiques prévues pour Fessenheim sont dix fois supérieures au dernier grand tremblement de terre alsacien, celui de Bâle qui eut lieu le 18 octobre 1356. Il faudrait peut-être un jour que la gauche française se réconcilie avec la science, plutôt que de verser dans la religion de l’obscurantisme qui prévaut aujourd’hui.

Bref, rien ne s’est passé ce soir. Rien ? C’est vite dit. Les fans de Nicolas Sarkozy frôlèrent l’orgasme, voyant leur champion dominer son concurrent. Quant aux fans de François Hollande, l’opinion de l’ami Joseph Macé-Scaron délivrée sur iTélé résume assez bien leur état d’esprit : « C’est la première fois qu’on voit un homme se casser les dents sur un Flamby. » Le patron du « J’ose » a-t-il inscrit le Flamby à sa carte des desserts ? Il faudrait !

Et si Sarkozy…

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Il faut savoir terminer une campagne électorale. Evidemment, après le débat suivi par 20 millions de téléspectateurs ce soir (rendez-vous compte) les supporters de François Hollande espèrent plier le match. Les sarkozystes -il en reste, voyez le 1er mai au Trocadéro– souhaitent renverser la table, la vapeur et les électeurs hésitants, effrayés par une France livrée aux socialo-communistes.

On sent quand même à gauche une petite inquiétude monter : et si Sarkozy, tout à l’outrance et aux phrases ciselées par Henri Guaino remontait la pente ? Et s’il séduisait vraiment les électeurs de Marine Le Pen et était réélu ? On peut mettre cette fébrilité sur le compte d’une fatigue légitime. Pour certains, la campagne aura duré un an. Hollande s’est déclaré à la primaire socialiste au printemps dernier, depuis ils et lui n’ont pas arrêté. Il a fallu battre les autres prétendants, dont son ex-compagne, ex-candidate à la présidentielle. Gérer l’explosion en vol de DSK. Puis se bagarrer à distance avec Sarkozy et des candidats comme Mélenchon ou Marine le Pen. Jusqu’au 6 mai, jour du triomphe annoncé.

Franchement, une telle durée en dehors de la vie réelle, doit mettre à l’épreuve jusqu’aux organismes mythridatisés par 20 ans de vie militante. D’autant que la vie réelle, ils ne savent pas trop ce que c’est. Mais le stress de voir s’échapper un pouvoir, un changement pardon, qui paraissait tout cuit grimpe à mesure que les jours qui séparent de la délivrance diminuent.

Le stress des militants n’est pas grand chose. Le stress des votants de gauche ordinaire est d’une autre nature. Combien de sms avons-nous reçu hier soir après la prestation de Sarkozy au Trocadéro, expliquant que Hollande est à l’arrêt, que le président sortant avance comme un bulldozer, que le climat n’est pas bon, qu’en définitive il peut gagner.

Aussi peu de confiance alors que les sondages ne bougent pas montre un autre symptôme de l’électeur hollandais, particulièrement s’il a voté conforme dès le premier tour : il a peur, mais n’espère rien. Et comme il n’espère pas grand-chose, il a vraiment peur. Ça pourrait paraître paradoxal, c’est juste une des marques de fabrique de la campagne Hollande et sans doute de la présidence à venir. Comme on dit en Suisse, on ne pourra être déçus qu’en bien.

Combien autour de vous, si vous fréquentez des socialistes, vous disent, « nan mais il ne fera rien, mais il le fera bien » ? La crise sera là, mais il n’a pas de marge de manœuvre. Les postes de profs ? Personne n’y croit à part quelques syndicalistes barbus et apparatchiks de la FCPE. Les impôts plus justes ? Même pas en rêve. Les emplois jeunes ? Surtout pas. Alors pourquoi Hollande, parce que sans doute il sera plus honnête, n’essaiera pas de caser son fils à l’Epad et évitera d’épouser un top model à l’Elysée.

Le rêve quoi. Tous anticipent une rouste aux élections intermédiaires et locales en 2014, et se disent que Jean-Marc Ayrault comme Premier ministre, c’est pas sexy-sexy. Mais ils ont plus peur d’un nouveau quinquennat sarkozyste que d’une non aventure hollandiste. Aujourd’hui, ils comptent tous les jours et vont regarder la télé ce soir en se rongeant les ongles de peur de la connerie de trop. Avec la peur que l’homme normal ne fasse pas le poids face au président sortant que rien n’effraie, il faut bien le dire.

Un jour des politologues sérieux et des historiens se pencheront sur cette campagne électorale, et arriveront à nous expliquer pourquoi il y a eu autant de gens devant leur télé pendant 6 mois, pour des débats souvent ineptes et autant de gens pour voter, sans pour autant croire que les choses peuvent aller mieux. Bienvenue dans la postmodernité politique.

Délivrez-nous des antifascistes

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On ne m’empêchera pas de penser que la montée du Front National a quelque chose de comique. Plus les intellectuels ferraillent contre le fascisme, plus ils nous amusent. Plus les frontistes sont assimilés au passé, plus ils façonnent l’avenir. Si j’étais un partisan de la diabolisation de Le Pen, je pense que je me poserais des questions. Sartre disait que les Français n’ont jamais été aussi libres que sous l’Occupation. Avançons d’une époque, et reconnaissons que les frontistes n’ont jamais été aussi libres que sous le règne médiatique de Bernard-Henri Lévy.

Il est toujours possible de faire appel à la notion de populisme pour expliquer la troublante vitalité des frontistes. On peut également faire appel à la souffrance des votants, ou bien à leur déclassement supposé. Enfin, et comme Mélenchon, on peut toujours se dire que cette montée confirme la justesse du combat contre la Bête Immonde. C’est une explication facile, qui consiste à se donner le beau rôle. En quoi elle paraît tout à fait conforme à la haute idée que ces Messieurs de la Résistance se font d’eux-mêmes.

Ce que les antifascistes n’ont toujours pas compris, c’est que la diabolisation est la forme inversée du narcissisme. Tout le monde n’est pas censé haïr Marine Le Pen, parce que tout le monde n’est pas censé se prendre pour Jean Jaurès, Jean Moulin ou André Malraux. Pour qui n’a jamais souhaité lutter contre la politique autrement que sous une forme comique, cette croisade moralisante et vaine a quelque chose de fatiguant – d’autant qu’elle dure depuis trente ans. Elle nous contraint à réviser notre conception du ridicule. Elle nous contraint surtout à reformuler la prière du vrai philosophe.

Seigneur, délivrez-nous des antifascistes. Pour ce qui est du fascisme, je m’en charge.

Marine Le Pen s’invite à shabbat

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Ce shabbat n’avait pas fait exception : commencé avec l’allumage des bougies et des prières, il s’était poursuivi dans les cris. Les voisins avaient l’habitude. Les Ricard étaient l’une des rares familles non juives de l’immeuble – du moins si l’on se fiait aux noms inscrits sur les boîtes aux lettres, où émergeaient aussi quelques patronymes arabes, encore qu’on distinguât mal dans ce panel connoté « Maghreb ». Ils avaient baptisé ce rituel hebdomadaire la « sainte colère ». Mathieu, écolier en CE2, s’amusait de ces hurlements qui traversaient les minces cloisons pour lesquels il avait inventé une formule inspirée de la Guerre des boutons, dont il avait vu coup sur coup deux adaptations au cinéma : « La guerre des pois-chiche ».

Le couchant rosissait les tours du 19e arrondissement de Paris, ce couscous « multiculti » où l’on s’accordait si peu sur la recette. Dans leur F5 situé au deuxième étage d’un HLM anormalement bas – pour shabbat, ça simplifiait les interdits liés à l’usage de l’électricité dans les parties communes, mais ne réglait pas l’emploi du digicode, éternelle source de conflit –, les Chiche se disputaient à nouveau.
On était à deux jours du second tour de l’élection présidentielle, plus précisément à trente-six heures de l’ouverture des bureaux de vote. La presse, en particulier les quotidiens régionaux à l’exception de ceux de la région PACA, reconnaissait que, le mercredi précédent, François Hollande avait fait bonne figure dans le débat qui l’opposait à Nicolas Sarkozy. « Tout reste ouvert », avait titré Le Figaro le jeudi, avant d’adresser le vendredi un message très peu subliminal: « Dernière ligne droite !», qui pouvait s’entendre comme « Dernière chance! ».

Pour ce dernier jour de campagne, Libération arborait une « une » encore plus dévote que d’habitude, en dépit de la révolte de la base journalistique contre l’alignement du directeur Nicolas Demorand : Hollande y apparaissait en pied, sourire de vainqueur face à l’objectif. Prise la veille sur un marché de Saint-Denis, la photo montrait un candidat presque président parmi des gens dont les regards pleins d’espoir se tournaient vers l’homme nouveau. Le titre était sobre, à peine trois lettres: « LUI ». Les boites de pub s’empareraient promptement de ce minimalisme. L’énergie déployée par le Président sortant n’y avait rien changé: les ultimes sondages donnaient le candidat socialiste vainqueur.

– Comment peux-tu voter Sarko ! Judith s’adressait sur un ton vif à son mari, Marc Chiche, gérant d’une boutique de jeans dans le quartier des Batignolles. Elle avait attendu que son beau-père ait béni la nourriture préparée par Henriette, sa belle-mère, pour dire ce qu’elle avait sur le cœur, rouvrant devant témoins un litige somme toute ancien, qui reprenait de la vigueur à l’approche du jour fatidique.
– Arrête !, coupa Marc, qui était assis face à sa femme.
– Non, j’arrête pas. Tu vas voter Sarko, ce type qui roule pour le Front national…
– Et alors ? Il en a, Sarko, c’est pas comme l’autre. Lui, au moins, il nous défend.
– Ça y est, tu repars dans ton délire.
– Quel délire ? Sans lui, on serait quoi ? On serait où ? En Israël ! La valise, on l’aurait faite depuis longtemps.
– Ça te va bien de dire ça, toi qui penses qu’à partir en Israël, t’as mis cette idée dans la tête des enfants. En tout cas, ne compte pas sur moi pour aller m’enfermer là-bas, chez ta sœur dans le Néguev, par 45 degrés à l’ombre. Y a pas écrit « homard », là ! (Avec sa main gauche, elle indiquait son front.)
– Laisse ma sœur tranquille, elle, au moins, elle fait quelque chose d’utile, elle a écrit un livre. Et puis, le homard, c’est pas casher, tu devrais le savoir.
– Très drôle…
– Homard m’a tuer…
– C’que tu peux être beauf, comme Sarko. Ta sœur, au fait, son bouquin, rappelle-moi le titre…La circoncision pour les nuls, c’est ça ?
– Maman, c’est quoi la circoncision ? demanda Sarah, 6 ans, la benjamine des trois enfants de Marc et Judith, provoquant les rires complices de ses deux frères, David, 17 ans, et Ruben, 13 ans.
– (Marc à sa femme) Bravo… Je t’expliquerai, ma chérie, répondit le père à sa fille, qui reprit le fil où il l’avait laissé. Son bouquin, comme tu dis, ça vaut bien ton assoce, « Partage et miséricorde ».
– « Partage et Compréhension », d’abord ! Si y’avait pas des femmes comme Mme Bouchareb, Mme Kadou et moi, il irait où, le 19e ? Heureusement qu’on est là.
– Ben voyons, Sœur Emmanuelle, tu te prends une claque sur la joue droite, tu tends la joue gauche… On voit où ça mène, tes bons sentiments. À Stéphane Hessel ! Mais tu l’as pas entendu, Hollande ? Son « cher Stéphane Hessel »…qui a un seul sujet d’indignation, Israël, ça veut tout dire. S’il passe dimanche, y’en aura plus que pour eux. Y’en a déjà plus que pour eux.
– Pour eux, c’est qui « eux » ? Les Arabes ! Dis-le ! Tu crois que je vais être complice d’un pogrom ? Regarde ce qui se passe, sors ton nez de tes jeans…
– En attendant, mes jeans, ils nous font vivre.
– J’ai pas dit le contraire… Non mais, regarde un peu : Marine Le Pen, elle tape sur les Arabes toute la journée. Je suis sûr que t’as voté pour elle au premier tour !
– Tu me prends pour qui ? Et si j’avais voté pour elle, hein ? Elle est pas antisémite comme son père.

Dès son accession à la présidence du Front, en janvier 2011, Marine Le Pen avait tenté un rapprochement avec la « rue juive » et lancé en même temps une offensive en direction des milieux intellectuels sionistes. Elle leur avait donné des gages de respectabilité. Nul ou presque n’était dupe de la manœuvre, mais les mots qu’elle employait avaient leur sens et leur importance. Ils l’« engageaient malgré tout », relevait-on, et l’attachement qu’elle portait à la laïcité plaisait – sa participation, en janvier 2012, à un bal des corporations estudiantines viennoises, où les « gnädige Frau » avaient un vieux son de bottes, entachait cependant son entreprise ardue de dépétainisation du Front. En résumé, les juifs n’étaient plus pour elle un problème. Ils étaient même une partie de la solution. Qui mieux qu’eux, de la Révolution de 1789 au décret Crémieux de 1870 accordant la citoyenneté française aux juifs d’Algérie, incarnaient l’émancipation citoyenne ? Les avoir dans sa poche, c’était, pensait-elle, s’ouvrir toutes grandes les portes de la légitimité républicaine.

On avait abouti à une drôle de paix entre la dirigeante frontiste et ces juifs que la découverte d’un antisémitisme arabo-musulman, devenu presque la norme dans certains quartiers, avaient rendu pour le moins pessimistes. Ils s’inquiétaient désormais de l’arrivée sur le « marché » de la politique des Français arabo-musulmans et de leur cortège de revendications, pour partie religieuses. Car c’était bien cela qui était en jeu : une certaine idée de la République, qui devait plus à Aristote qu’à Mahomet, et au mérite individuel davantage qu’à la discrimination positive. Les habitants des « quartiers », eux, avaient soif de « reconnaissance »; leur principal atout, ils le savaient, c’était une question de temps mais leur patience avait des limites, était la démographie.

« Tu sais très bien que le problème, c’est pas le Front national, ajouta Marc. On ne va quand même pas redevenir des dhimmis. Pas question ! On a déjà connu ça en Algérie. » Marc Chiche était né en France, ses parents, ainsi que ses oncles et tantes, avaient connu l’exode en 1962. Il avait épousé une Ashkénaze, contre l’avis des deux familles. Une telle mixité était rare dans le 19e, où l’homogénéité sépharade prévalait dans la plupart des couples. Nul ne s’étonnait de voir des juifs d’Algérie ou du Maroc adopter les règles et les rites du shtetl de Pologne ou de Lituanie. Judith et Marc ne faisaient pas partie des ultra-orthodoxes, mais du judaïsme religieux mainstream, également dit traditionnaliste.

Etait-ce son appartenance séculaire à l’Europe, à son histoire, à l’histoire de ses malheurs, qui expliquait le parti-pris de Judith ? Il lui semblait que les Arabes d’aujourd’hui étaient les juifs d’hier – les « nouveaux boucs-émissaires », lança-t-elle à son mari. « Ma chérie, ce que tu peux être naïve, répliqua-t-il. Comme si on ne pouvait pas être à la fois persécuté, comme tu dis, et salaud, opprimé et dégueulasse. La preuve, Merah ! Les puissants n’ont pas le monopole de l’horreur. En France, personne n’est persécuté, faut arrêter avec ça. C’est juste une histoire d’intégration. J’ai faim. » Judith n’en dit pas plus. Elle voterait Hollande, certaine de la victoire le 6 mai. Mais elle se demandait si son mari n’était pas allé jusqu’à glisser dans l’urne un bulletin pour Marine Le Pen. Non, un juif voter pour un Le Pen, c’était impossible….

Autour de la table, personne n’avait encore touché au couscous-boulettes. Simon et Henriette, les parents de Marc, vivaient modestement dans un deux-pièces du Marais qui n’avait pas encore été rénové et acheté à prix d’or par un publicitaire gay. Leur fils allait les chercher en voiture le vendredi après-midi. Henriette tenait à préparer le repas du soir, ce dont chacun se félicitait – Marc ne s’était jamais habitué au gefilte fisch du shabbat. Cela soulageait sa belle-fille, mère au foyer et accaparée par ses activités au sein de « Partage et Compréhension ». Cet engagement dans le dialogue interconfessionnel n’empêchait pas David, Ruben et Sarah de fréquenter des écoles juives, dont le nombre avait cru dans le secteur depuis le déclenchement de la seconde Intifada, au début des années 2000 et la recrudescence des agressions antisémites. C’était plus sûr pour eux.

David, en première, équivalent ES, dans un grand lycée privé du quartier, avait un secret d’adolescent, que sa coupe rase de « caillera feuj » aurait pu trahir – ses parents l’attribuaient à sa fascination pour la série « Prison Break », qu’il n’avait pas pu assouvir totalement, les tatouages lui étant interdits. Depuis peu, il fréquentait la Ligue de défense juive, un groupuscule ouvertement sioniste, tendance extra-dure, brutal dans ses propos et dans ses actes. Lundi 19 mars au soir, avec ses camarades de lutte, il avait provoqué le chahut dans une marche allant de République à Bastille, organisée en réaction à la tuerie perpétrée le matin aux abords et dans l’enceinte de l’école juive Ozar-Hatorah, à Toulouse. Bien qu’on ignorât, à cet instant, l’identité du meurtrier – il serait plus juste de dire qu’on se forçait à ne pas l’envisager –, David et sa bande l’avaient comme identifié : « Vengeance pour nos enfants ! Israël vivra, Israël vaincra ! », criaient-ils par intermittence aux premiers rangs de la marche. La foule recueillie avait ralenti le pas pour éviter pareil voisinage.

L’aîné des Chiche avait donc intégré les rangs de la LDJ. L’élément déclencheur avait été un DVD qui l’avait beaucoup marqué : Les insurgés, avec Daniel Craig, raconte la survie, pendant la guerre, de civils juifs dans les forêts de Biélorussie, guidés par deux frères héroïques, qui comprennent vite que face à une mort certaine, tous les moyens pour l’éviter sont non seulement bons mais nécessaires. David s’était mis au krav-maga, art martial estampillé « Tsahal », enseigné en nocturne dans quelque gymnase de la République, apparemment à l’insu des autorités. La LDJ remplissait son office, mieux valait ne pas s’y frotter. Elle instaurait une sorte d’équilibre de la baston dans les quartiers populaires où résidaient encore des juifs, sans doute un des buts recherchés. David avait glissé dans la discussion houleuse de ses parents, un timide : « Maman, tu dis n’importe quoi. » Les adultes n’avaient pas relevé. Un jour ou l’autre, ils apprendraient son secret.

« Mes enfants, mesurez vos paroles », invita Simon Chiche, ancien ouvrier fraiseur à Bab-el-Oued, reconverti dans le tissu à Paris, depuis peu de temps à la retraite, prise tardivement. Il s’était découvert une passion pour les livres d’histoire. M. Chiche pontifiait un peu. « Vous parlez de la France, mais vous ne la respectez pas. Vous avez l’un et l’autre du feu dans la bouche. Dimanche, chacun votera ce qu’il voudra, et l’histoire se poursuivra, dans la paix, grâce à Dieu et grâce aux lois de la République, qui nous unissent tous et auxquelles nous devons d’être ce que nous sommes. Ces lois seront bientôt, j’en suis sûr, le socle reconnu par l’ensemble de nos compatriotes musulmans, qui n’auront d’autre choix que de s’y soumettre comme nous nous y sommes soumis, après les avoir reçues en partage. Quant à toi, David… (qui blêmit), j’ai vu Maurice – tu connais, Maurice, non, tu connais pas ? –, eh bien Maurice m’a dit qu’il t’avait croisé à la marche le soir de cet horrible attentat de Toulouse. Tu étais paraît-il parmi les plus impliqués … Maintenant, mangeons. »
– Avec toutes vos histoires, c’est froid, observa Henriette, contrariée.
– Laissez, maman, je m’en occupe. Shabbat Shalom ! Le calme revint. La politique, c’était bien gentil, mais le couscous du shabbat, c’était sacré.

Je suis égoïste

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Ce n’est pas que j’en sois particulièrement fier, mais c’est la vérité – et j’aime la vérité. Alors oui, je suis égoïste. Je pense d’abord à mon intérêt propre, à celui de ma femme, de mes enfants, de mes amis avant d’envisager celui qui est supposé être général – quelle que soit la définition que vous en donniez.

Je vis d’abord pour moi-même et pour celles et ceux qui me sont chers. Pour l’essentiel, vos classes sociales, races, religions ou nations m’indiffèrent et passeront au mieux au second plan de mes préoccupations. Le sentiment que, si ma vie a eu un début, elle aura aussi une fin est profondément ancré en moi : dans le laps de temps qui m’est imparti, j’ai bien l’intention d’en profiter.

Je veux vivre. Je veux aimer, créer, faire et réussir. Je veux offrir la meilleure des vies possible aux cinq êtres humains qui composent ma famille la plus proche et je veux le faire par mes propres moyens. C’est important : je refuse obstinément, jusqu’à un point qui frise l’obsession, de devoir quoi que ce soit à qui que ce soit : ce que j’ai, je l’ai gagné ; ce que je n’ai pas, je ne l’ai pas mérité. Appelez ça de la fierté ou de l’obstination, peu importe.

Je suis égoïste et je n’en ai pas honte, peut-être parce que vous et moi n’avons pas la même définition de ce mot : pour moi, être égoïste ne signifie pas que je me fiche du sort de mes semblables[1. Note aux électeurs des Fronts : par « mes semblables », j’entends les homo sapiens – peu importe leur origine, taille, religion, poids, classe, nationalité, appartenance politique et autres groupes dans lesquels vous aimez les classer.].[access capability= »lire_inedits »] Pas du tout. Seulement, ma solidarité et ma générosité ne s’appliquent pas de manière égale à tous. Par exemple, pour mon ami Karim, qui est jordanien et musulman, je crois que je serais prêt à tout. J’aime ce type qui possède ce mélange d’intelligence brillante, de simplicité et d’humanité vraie qui fait que certains de mes contemporains valent à mes yeux plus que d’autres. En revanche, être solidaire d’un Jean-Luc Mélenchon ou d’une Marine Le Pen, pardon, c’est trop me demander. Ces deux-là, de mon point de vue, sont des êtres nuisibles dont les idées, les motifs et les moyens ne m’inspirent que du dégoût. Je ne dis pas que, s’ils se noyaient, j’appuierais sur leur tête, mais franchement, j’hésiterais à leur porter secours.

C’est sans doute que je n’ai pas non plus la même définition de la solidarité et de la générosité que vous. Pour moi, l’une et l’autre ne peuvent être que les fruits d’une volonté individuelle qui me conduit à unir mon sort à l’un de mes semblables ou à lui venir en aide lorsque sa situation me touche. Dans ma vision des choses, la solidarité résulte d’un pacte noué entre individus libres et consentants qui entendent lier leurs destins et faire cause commune face aux aléas de la vie – comme au temps des premières mutuelles ouvrières. Dans ma vision des choses, la générosité est une main tendue que saisira un autre homme libre, un don gratuit et unilatéral qui n’attend aucune autre récompense qu’un « merci ».

Mais lorsque la solidarité ou la générosité deviennent des obligations – religieuses, légales ou les deux –, elles ne méritent plus ces noms. Lorsque la solidarité et la générosité consistent à me prendre de force le fruit de mon travail pour le verser à des individus qui n’ont absolument rien fait pour mériter que je leur vienne en aide et qui, de surcroît, n’éprouvent pour moi que mépris et ressentiment, désolé, je ne suis plus « solidaire » : je suis égoïste. Ce que vous désignez comme la solidarité, je l’appelle « vol légal ». Oxymore ? Seulement si l’on pense que, par définition, tout ce que fait un gouvernement est légal. C’est le droit naturel contre le droit positif – vous me pardonnerez de penser que le premier l’emportera toujours sur le second.

Oui, je suis égoïste. Je suis égoïste parce que j’ai la conviction que ma vie n’appartient qu’à moi, parce que je suis un individu bien avant d’être un rouage dans vos grandes abstractions. Je refuse tout aussi fermement que quiconque vive à mes dépens et de vivre aux crochets de qui que ce soit, je ne veux pas des protections obligatoires que vous m’imposez, telle l’offre mafieuse qu’on ne peut pas rejeter, je repousse de toutes mes forces votre pseudo-générosité et votre fausse solidarité. Je n’accepterai jamais la condition avilissante dans laquelle votre « modèle social » prétend m’enfermer, qui me laisse le choix entre être le salaud qu’il faut tondre et l’assisté qui devra mendier sa subsistance dans vos administrations.

J’entends d’ici vos clameurs indignées. D’accord, je suis égoïste, mais ne voyez-vous pas que vous l’êtes autant que moi ? Seulement, vous, en prime, vous êtes hypocrites, de surcroît ! Combien, parmi vous, de vertueux hauts fonctionnaires qui clament avoir le « service public chevillé au corps » et n’hésitent pas à utiliser leur position pour s’attribuer avantages indus et passe-droits ? Combien d’élus supposés défendre l’intérêt général qui fraudent, usent et abusent de leur pouvoir et de leur influence à des fins purement personnelles ? Combien de syndiqués défilant chaque 1er mai pour exiger des « avancées sociales » qui, de toute évidence, n’ont d’autre objet que de faire avancer leur situation individuelle aux dépens des autres ? Combien de « Français de souche » qui, sous couvert d’un patriotisme résistant, lorgnent sur les allocations perçues par ceux de leurs concitoyens qu’ils jugent trop bronzés ? Combien de généreux bobos des beaux quartiers qui votent pour plus de redistribution tout en excellant dans l’art subtil de l’évasion fiscale ? Combien de dirigeants de nos grandes entreprises qui, au nom l’intérêt supérieur de la France, arrondissent leurs fins d’années en négociant avantages divers et commandes publiques dans l’antichambre des ministères ?

L’hypocrisie, c’est de cela que votre système est malade. Il suffit de gratter pour que, sous la mince couche de vernis d’universalisme mielleux des uns, de patriotisme tapageur des autres et de générosité redistributrice de tous, apparaisse la nature humaine ; et la vôtre n’est certainement pas meilleure que la mienne. Vous êtes aussi égoïstes que moi, mais vous préférez avancer masqués, cacher vos objectifs personnels sous de grands mots – « justice sociale », « identité nationale », que sais-je. Parlez-moi donc de morale !

D’ailleurs, vos héros politiques – qui sont, bien entendu, si vertueux et désintéressés que vous n’hésiteriez pas à leur confier encore plus de pouvoir – l’ont bien compris : à droite comme à gauche, on rivalise de promesses de cadeaux, confiseries et autres caresses pour mieux s’attirer vos faveurs printanières. Retraites, salaires, services « gratuits[2. Allons, combien d’entre vous pensent que la Sécu ou l’Éducation nationale sont des services gratuits ?] », rien n’est trop beau pour le client-électeur.

Reste à savoir qui va payer : les autres, pardi ! Les « riches » (comprendre les plus riches que vous), les marchés financiers, les entreprises étrangères, bref toutes les personnes morales ou physiques qui présentent le double avantage d’avoir de l’argent et peu de poids électoral. Vous applaudissez ? Le vol légal a toujours du succès auprès de ceux qui pensent être du bon côté du fusil. Je sais bien que vous disposez de tout un arsenal de justifications : les riches sont des exploiteurs capitalistes, les marchés financiers sont responsables de la crise, les entreprises étrangères désindustrialisent la France. On a les convictions de ses intérêts. Mais à la fin de l’histoire, vous devrez bien admettre que l’unique moteur de votre action et de vos choix, c’est vous !

Voilà pourquoi moi, l’égoïste qui refuse de cautionner cette société de pillage et de mensonge, je n’irai pas voter – à moins que je vote blanc ou nul, c’est à voir. Ce qui est sûr, c’est que je ne donnerai mon suffrage à aucun de vos champions : je respecte trop la démocratie pour accepter de me livrer à cette farce sinistre. Je suis mon propre royaume et je réclame le droit de me gouverner moi-même.[/access]

Le populo au Trocadéro

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Place du Trocadéro hier, ce n’est pas à une hypothétique Fête du Travail que l’on a assisté, mais à une tribune présidentielle aux accents de 2007. Ces accents qui ont plu au peuple, à ce populo qui vote mal et qui pue des idées.
Les avenues et les rues adjacentes étant bloquées par des cordons de CRS, il fallait vraiment en vouloir pour se faufiler, en civil, dans la foule dense dite d’« umpistes » voire de « sarkozystes » quand ce n’est pas plus radicalement de « traîtres », « pétainistes, fascistes et nazis » vendus au grand Capital et détournant le sens social du Vrai Premier Mai.

Certes, contrairement au meeting de la Mutualité quelques semaines auparavant, le look Auteuil-Neuilly-Passy y était majoritaire, mais le peuple en principe choyé par les ténors de la gauche s’y rencontrait aussi, et en l’occurrence sous les traits de Victoire, Inès et Laurent, lycéens diablement enthousiastes venus de Pierreffite-Stains sans signe extérieur de pauvreté et sans ticket de métro.

Laurent vit seul avec sa mère, invalide, et 500 euros par mois dont 350 de loyer. Le père d’Inès aussi est invalide, sa mère est vendeuse. Et ils se sentent abandonnés en leur banlieue où les vitres brisées de leur établissement n’ont été réparées qu’après deux ans, et où la gauche dont ils se défient « ne fait rien à part nous assener ses discours pour obtenir nos voix ». Ces jeunes gens-là, n’en déplaise aux révolutionnaires de salon, ne rêvent pas de gagner des millions. Ils rêvent d’exercer un métier altruiste, de faire de la politique et des lettres. « Nous ne sommes pas des victimes, nous aimons travailler ». Enfants du populo, authentiquement de droite, oui et alors ? Le Premier Mai, c’est le leur aussi.

Le Premier mai, baratine comme il te plaît

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La Fête du Travail a beau être fériée et payée, hier les raconteurs d’histoires n’ont pas chômé. On passera vite sur le cas de Bayrou qui s’est fendu d’un tweet spécial Premier mai pour faire croire qu’il n’était même pas mort, sur celui de Marine qui a eu quand même un peu de mal à nous vendre comme le scoop du siècle le rituel ni-ni de second tour du FN, et on aura au passage un rien pitié de Mélenchon qui a l’air sincèrement persuadé d’être le propriétaire en titre du cortège syndical. On se concentrera donc sur les âneries et autres contrevérités cinglantes proférées du côté du sortant ainsi que de son challenger, et croyez-moi, il y a de quoi faire.

Côté Hollande, le Bérégovoy show de Nevers avait l’air conçu par un créatif à queue de cheval qui n’aurait pas respecté la dose prescrite de cocaïne. Il fallait beaucoup d’inculture politique et une sacrée dose de naïveté pour ne pas voir le but principal de la manœuvre : permettre au candidat de la gauche de parler au monde du travail sans l’obliger à prendre le risque de s’insérer dans un cortège où il se serait sans doute trouvé quelques mauvais coucheurs pour lui rappeler, par exemple, qu’en matière de retraite, il est quasiment aligné sur Sarkozy. Mauvais pour l’image de se faire siffler par un prolo à Denfert, allons voir s’il fait meilleur à Nevers…

Sans vouloir cracher sur les tombes, je trouve qu’on aurait quand même pu trouver mieux que Béré comme working class hero. Je sais bien que le Panthéon socialiste compte plus d’énarques que de métallurgistes, mais bon… Les commentateurs accrédités de la caravane Hollande ont peut être des mémoires de poisson rouge, moi pas.

Si Pierre Bérégovoy a symbolisé quelque chose de son vivant, ce ne fut sûrement pas les combats de la classe ouvrière mais plutôt l’obsession du franc fort, la désinflation compétitive, la désindustrialisation érigée en dogme, bref la réconciliation de la gauche et des valeurs du grand capital sous la houlette de Bruxelles. Souvenez-vous de Maastricht, c’était sous Bérégovoy. Par déférence pour les morts, je n’épiloguerais pas sur l’affaire Péchiney ou le Crédit Lyonnais. Et par mansuétude pour les vivants, on n’insistera pas non plus sur la chaleur humaine dont ont fait preuve la plupart des camarades socialistes de Pierre Bérégovoy dans les semaines qui vont de son départ de Matignon à son arrivée sur les bords du canal.

Passons maintenant à Nicolas Sarkozy. On n’ira certes pas lui reprocher de tenir meeting le Premier mai, comme l’ont fait les décérébrés de l’Huma ou de Libé. Si j’ai bonne mémoire, le premier mai 2007, j’étais à Charléty avec 40 000 autres pèlerins à applaudir Ségolene Royal qui tenait là son grand meeting de l’entre-deux-tours. Je dois la vérité historique de préciser que j’y arborais un badge artisanal fait maison où l’on pouvait lire : « La France qui se couche tard vote Ségo ». Exit la fatwa contre les meetings du premier mai.

Nicolas avait donc parfaitement le droit de parler ce jour-là, c’était pas une raison pour raconter autant de conneries. Certes, sa furie anticommuniste nous a agréablement rajeunis de 30 ans mais la ficelle bolchevique est un peu épaisse, et on ne voit pas quelles voix il va ramener dans son escarcelle avec la peur du cosaque. Oui, ces envolées sarkozystes sur la menace socialo-communiste étaient aussi épiques qu’improductives. Je veux bien que l’électeur bayrouiste soit crétin, mais pas au point de croire qu’Hollande va nationaliser les coiffeurs et brûler les églises. On pourrait penser que la dénonciation forcenée du hideux drapeau rouge par le président pourrait lui attirer quelques voix lepénistes de plus, sauf que la frange la plus droitière de cet électorat lui est déjà acquise et que le drapeau rouge effraie bien moins l’électeur prolo néolepeniste que le logo de Pôle emploi, le halal généralisé à la cantine ou même les gender studies obligatoires instituées par Luc Chatel…

Non, le drapeau rouge ne méritait ni autant d’horreur ni autant d’indignité : on rappellera qu’il était aussi cher que le drapeau tricolore au cœur d’un certain Guy Môquet…