Les hypothèses vont bon train. À elles s’ajoute la rumeur, alimentée par les offres de service à peine déguisées de certains. Elle grandit et s’étend, de bouche à oreille – plus rarement de bouche à bouche –, de la rue de Solferino jusqu’au boulevard Saint-Germain. Elle rampe cent mètres. Fatiguée et incertaine, elle n’a pas la force de pousser jusqu’à la terrasse des Deux-Magots. Elle s’épuise, entre deux verres de blanc, à la terrasse du Mucha. Là, des lèvres à peine humides posent la question qui fait trembler : qui sera le Premier ministre de François Hollande ? Oui, qui ? La question est, en elle-même, si angoissante que ceux qui se la posent en oublieraient presque une autre : François Hollande sera-t-il élu dimanche ? Au diable les préliminaires, quand on en est à chanter la victoire sur l’air du Trouvère. Et puis, François Hollande n’en est-il pas, déjà, à composer son cabinet à la présidence de la République : pourquoi ne songerait-il pas à nommer, dans la foulée, un Premier ministre ?

Ce ne sera pas Martine Aubry. La Première secrétaire reste la Dame des 35 heures. Elle est marquée du sceau du gouvernement Jospin, dont elle fut la pasionaria. Certes, en ces temps de revival du mitterrandisme, la répétition de l’accession d’un maire de Lille à Matignon rendrait plausible la farce : après Mauroy, Aubry ! Mais le temps a passé. Le devoir d’inventaire a fait son œuvre. Et il n’est pas sûr que François Hollande veuille nommer comme chef de la majorité celle qui a passé sa carrière politique à vouloir venger papa de tous ceux qui ont eu l’impudence de lui faire du mal. Et puis, comment dire ? Pour devenir Première secrétaire du parti socialiste, il suffit de bourrer les urnes, comme les partisans de Ségolène Royal n’ont cessé de le clamer. Pour devenir Premier ministre, il faudrait bourrer François Hollande. Or, il est au régime et ne boit pas : le bât blesse.

Ce ne sera pas non plus ni Arnaud Montebourg ni Manuel Valls. Pourquoi ? Parce que les deux ont défendu le « non » au référendum de 2005. François Hollande ne commettra pas l’impair de nommer l’un ou l’autre trublion eurosceptique à Matignon, risquant par là-même de s’attirer les foudres conjuguées de Londres et de Berlin. La City verrait d’un œil mauvais une telle nomination qui porterait un coup dur à l’Europe des marchés. Quant à la chancelière Merkel, elle est prête à se rendre à Montoire (le maire de la commune est socialiste) serrer vigoureusement la main du futur Président. Mais pas plus – surtout pas accepter l’installation d’un homme à Matignon qui aurait combattu le Traité constitutionnel européen, texte qui reste, aux yeux berlinois, le meilleur fruit de l’entente franco-allemande depuis les accords Bichelonne-Speer. Vous me direz : on ne gouverne pas la France avec l’Allemagne. Certes, mais on ne la gouverne pas sans. Ni même contre.

Alors, que nous reste-t-il pour prétendre aller succéder à François Fillon à Matignon ? En vérité, pas grand monde. Pierre Moscovici ? Michel Sapin ? Evidemment. Et pourquoi pas Danièle Gilbert ?

En vérité, François Hollande est acculé. Il n’a que deux solutions pour sortir de l’impasse dans laquelle il se trouve et compenser, par son Premier ministre, ses propres défauts. Cherche-t-il un chef de la majorité ? Evidemment que non : il a suffisamment embobiné son monde comme Premier secrétaire qu’il n’a plus besoin de personne pour parvenir à une synthèse dont il est devenu un artiste. Ce qui lui manque réellement, c’est une crédibilité internationale. Le fait d’être élu président de la République y pourvoira à moitié. Mais à moitié seulement : il aura les cartes de visite et les accès VIP aux sommets internationaux. Mais les réseaux, tissés de longue date et de lente expérience, lui manqueront.

C’est la raison pour laquelle François Hollande n’a, en réalité, qu’une alternative : nommer Dominique Strauss-Kahn ou Pascal Lamy à Matignon. Ce sont les deux seuls socialistes à peu près présentables sur la scène internationale. On me souffle à l’oreille que, pour Dominique Strauss-Kahn, ce ne sera pas trop possible. Fausse joie, donc. Nous reste dans le champ des possibles, Pascal Lamy. Dispose-t-il de réseaux internationaux ? Cela ne souffre aucun doute : il dirige l’Organisation Mondiale du Commerce et, à l’heure actuelle, c’est certainement le Français le plus respecté par les gouvernements et les marchés au monde. Est-il socialiste ? Assurément. Mais d’un genre nouveau : ce n’est pas qu’il soit un fervent adepte de la troisième voie, cette réconciliation blairiste entre le libéralisme et le socialisme. Il est passé, comme Jacques Attali, à une vitesse supérieure : il frôle la 25e, si ce n’est la 30e voie. Pascal Lamy est non seulement le partisan, mais également le chef d’orchestre d’un socialisme ultra-libéral ou d’un ultra-libéralisme socialiste. Un truc maouss costaud, où la dérégulation est érigée comme règle ; et où toute règle est sujette à la dérégulation. Pascal Lamy est, dans le monde entier, le chantre de la « mondialisation heureuse ».

C’est lui donc qui, nommé début mai à Matignon, nous fera, en bonne logique, rentrer dans ce XXIe siècle que nous promettait Nicolas Sarkozy en 2007. Mais remarquez que rien n’est sûr en politique. Surtout pas la bonne logique.