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À l’ombre des jeunes filles en jupe

C’est un peu un conte, un conte libertin, ironique et finalement profondément moral, une histoire qui aurait pu être racontée par Crébillon fils ou Boyer d’Argens. Elle se passe le 8 mars 2012, à Poncin. Poncin est une petite ville de l’Ain, assez grande cependant pour disposer d’un collège. Et à Poncin comme ailleurs, ce 8 mars 2012, ainsi qu’il a été ordonné planétairement par les forces du Bien, il faut célébrer la femme. Non pas parce qu’elle est « l’avenir de l’homme », comme le pensait un poète qui, par ailleurs, préféra les garçons à la fin de son existence, mais parce qu’elle est son égale, ce qui est plus modeste et moins poétique mais incontestablement plus nécessaire à promouvoir.[access capability= »lire_inedits »] Il est vrai que quand un homme est mal payé, délocalisé, sans domicile fixe, affamé, battu, violé, massacré, c’est souvent pire s’il est une femme. Flora Tristan, qui est au féminisme post-moderne ce que Karl Marx est au programme de François Hollande, un très lointain remords, l’avait déjà dit il y a un siècle et demi : « L’homme le plus opprimé peut opprimer un être, qui est sa femme. Elle est la prolétaire du prolétaire. » Reste à savoir ce qu’elle aurait pensé, cependant, de ces vingt-quatre petites heures annuelles qui servent surtout à préserver la bonne conscience généralisée.

Mais revenons à Poncin, dans l’Ain, en ce 8 mars 2012, et à son collège qui voit arriver au matin une gracieuse théorie d’adolescentes âgées de 13 à 15 ans. Elles ont décidé de célébrer à leur manière cette Journée de la femme. Non, elles ne sont pas munies d’affiches, dessins et édifiantes brochures destinées à une exposition citoyenne dans le foyer socio-éducatif ou le CDI de l’établissement. Figurez-vous qu’elles sont venues… en jupe ! Eh oui, des jeunes filles en jupe… C’est fou, non ?

La provocation est insoutenable. La direction réagit vivement et leur demande, littéralement, d’aller se rhabiller. Les jeunes filles répondent vertement et on leur intime alors l’ordre de profiter de la récréation de 10 heures pour retourner chez elles se changer. L’affrontement va durer toute la journée.

Les jeunes filles persistent dans leur refus et reçoivent le soutien d’une partie des enseignants. Peut-être certains d’entre eux avaient-ils l’impression de vivre dans « un monde réellement renversé », selon la belle formule de Guy Debord : des jeunes filles s’habillent en jeunes filles lors d’une journée officiellement consacrée à la femme et ce sont elles qui se retrouvent sur le banc des accusées. Peut-être d’autres se sont-ils souvenus du charmant film de Diane Kurys, Diabolo Menthe, qui racontait la vie de deux sœurs dans un lycée parisien des années soixante à l’époque où c’était le port du pantalon et en particulier du jean qui était proscrit, ce qui donne à méditer sur la rapidité des retournements historiques et fait penser que le puritanisme est toujours le même, seuls ses codes variant avec les saisons. À l’époque de Diabolo Menthe, le pantalon était jugé scandaleusement moulant, dévoilant les courbes pubescentes des jeunes filles en fleurs, qui revendiquaient de surcroît, par le port d’un vêtement initialement masculin, une égalité qui tardait à venir. Aujourd’hui, ce sont la jambe dénudée, la récupération assumée de la féminité, le désir de plaire sans passer pour une salope qui affolent le système.

Mais il ne fallait pas, Mesdemoiselles, confondre Journée de la femme et Journée de la jupe. La Journée de la jupe, l’association « Ni putes ni soumises » a décidé que ce serait le 25 novembre. Il ne faut pas mélanger. Un mauvais esprit pourrait faire remarquer qu’il est certainement plus agréable de se promener en jupe quand le printemps approche plutôt que dans les premiers frimas de l’automne, mais on aura bien compris qu’il s’agit de symbole, et qu’il ne faut pas rire avec les symboles. Votre corps n’est pas à vous, ne rêvez pas, jeunes filles : il est un enjeu politique, social, sociétal, religieux. Vous n’êtes plus libres de rien, même pas de passer « vive et preste comme l’oiseau / à la main une fleur qui brille / à la bouche un refrain nouveau » dans une allée du Luxembourg.

Pourtant, quelqu’un a dû rire dans cette affaire, ou au moins sourire. Certainement pas Flora Tristan : elle aurait plutôt pleuré de voir ses combats fondateurs oubliés dans un monde tatillon, moralisateur, kafkaïen.

Non, celui qui a dû rire depuis sa tombe, c’est l’écrivain qui a donné son nom au collège de Poncin. Il s’agit de Roger Vailland. Il faut croire que ceux qui baptisent les établissements scolaires ne lisent pas, ou peu. Roger Vailland, mort en 1965, était un écrivain communiste. Son style, qu’il définissait comme un mélange du Cardinal de Retz et de la Série Noire, rend sa lecture aussi plaisante que celle de Roger Nimier. Vailland est ainsi le seul exemple de hussard rouge. Rouge mais aussi libertin. Il a consacré au sujet quelques brillants essais, comme Le Regard froid ou Éloge du cardinal de Bernis. Quant à ses Écrits Intimes, un gros volume posthume, il n’est pas certain qu’entre les éloges provocateurs de Staline et les récits sur la manière dont sa femme lui rabat de jeunes proies, il trouverait aujourd’hui asile sous la couverture au liseré rouge de Gallimard.

On préfère, pour notre part, qu’un collège s’appelle Roger-Vailland plutôt que Michel-Colucci. Mais nous ne sommes pas certains que l’influence méphitique du fantôme de Vailland ne soit pas la principale cause du moment de folie de jeunes filles qui se sont rappelé, un matin de mars, qu’elles étaient des jeunes filles. C’est-à-dire, avant tout, de la poésie en mouvement, selon Vailland lui-même dans La Loi : « Elles portent des robes de linon, citron, émeraude et géranium, chacune gonflée par trois jupons superposés ; quand l’une des jeunes filles trouve un prétexte pour courir quelques pas et se retourner brusquement, la robe, obéissant aux lois de la gravitation, s’ouvre comme une corolle et laisse entrevoir les dentelles blanches des trois jupons. »

À y réfléchir, dans cette histoire, les filles de Vailland ont donné de la Journée de la femme la seule interprétation politique qui puisse convenir aujourd’hui : la séduction, la couleur, le mouvement, le jeu.[/access]

Vers une tendance Maya-Pottier à Lutte Ouvrière ?

Il fallait s’y attendre. Lutte Ouvrière est-elle reprise par les vieux démons du trotskysme dont la spécialité est la scissiparité politique, le militant de la IVème internationale ne sachant se reproduire qu’en se divisant ? Le résultat de la charmante et courageuse Nathalie Arthaud, seule candidate officiellement estampillée communiste, est injuste mais il est ce qu’il est : un peu plus de deux cent mille voix, soit 0, 56% des suffrages exprimés.
Même Philippe Poutou candidat d’un NPA moribond, qui a réussi une opération séduction dans la dernière ligne droite de la campagne, a fait le double avec 1,15%.

Devant un tel tremblement de terre, LO ayant fait son plus mauvais score depuis la première candidature d’Arlette Laguiller en 1974, il semblerait que Nathalie Arthaud elle-même ait décidé de créer une tendance prophético-apocalyptique et fractionniste en déclarant : « L’élection de 2012 ne restera pas dans les livres d’Histoire. Au contraire de la grève générale de septembre 2012. » Notre pythie rouge nous annonce ainsi un grand soir qu’elle place tout juste deux mois avant la fameuse fin du monde prévue par le calendrier maya le 21 décembre 2012. Tout cela est d’ailleurs confirmé par cet autre texte sacré qu’est l’Internationale d’Eugène Pottier : « Le monde va changer de base/Nous ne sommes rien, soyons tout. »

La tendance Maya-Pottier sera donc à surveiller de près dans les mois qui viennent par les spécialistes de l’extrême-gauche…

Plenel, Sarkozy et Kadhafi : un nouveau scandale de Panama ?

En lançant, à la veille du second tour de l’élection présidentielle, l’information que feu Mouammar Kadhafi aurait contribué à hauteur de cinquante millions d’euros à la campagne de Nicolas Sarkozy en 2007, notre confrère Médiapart a provoqué une certaine animation dans le Landerneau politique et médiatique. Le document sur lequel s’appuie le site internet dirigé par Edwy Plenel pour formuler ces accusations est une note (en arabe) d’un responsable des services secrets de Kadhafi informant le chef de cabinet du dictateur libyen d’un accord de principe pour ce financement. Cet accord aurait été conclu à la suite de discussions entre les autorités libyennes, Brice Hortefeux et l’intermédiaire libanais Ziad Takieddine, actuellement mis en examen pour « blanchiment et recel de biens sociaux aggravé » dans le cadre de l’affaire dite des « frégates de Karachi » et du contrat Agosta avec l’Arabie Saoudite. Il est indéniable que la famille Kadhafi a un compte à régler avec l’actuel président français, responsable de la chute et de la mort du tyran, et que Ziad Takieddine reproche vivement à Nicolas Sarkozy l’acharnement judiciaire dont il serait victime. Il a même appelé à voter pour François Hollande. On est donc en droit de se poser des questions sur le fait qu’un tel document apparaisse si opportunément, dans la phase décisive du duel pour l’Elysée. Un seul témoin s’est, pour l’instant, porté garant de l’authenticité de ce document…

On peut cependant nourrir quelques doutes au sujet de ce scoop sur une contribution de 50 millions d’euros à une campagne qui, selon le Conseil constitutionnel, a coûté 22 millions. Ziad Takieddine balaie l’objection dans un entretien à Libération. Pour lui, cela s’explique par le fait que Kadhafi n’était pas très au fait de l’ampleur des coûts générés par une campagne présidentielle en France, qu’il confondait avec ceux relatifs au financement des élections américaines…Moussa Koussa, ancien chef des services secrets libyens, aujourd’hui réfugié au Qatar, estime pour sa part que cette note est un faux.

Imperturbable, Edwy Plenel, furieux que Nicolas Sarkozy et ses partisans qualifient aujourd’hui d’officine l’organe de presse dont il est le directeur et fondateur, maintient mordicus ses informations en affirmant haut et fort que « le pouvoir préfère insulter les journalistes dont les informations les dérangent plutôt de répondre aux questions qu’ils posent ». Le chef de l’Etat vient d’annoncer qu’il va porter plainte contre Médiapart. On en est là.

Que penser de cet épisode qui appartient à la catégorie « boules puantes de fin de campagne », dont la vertu odoriférante semble particulièrement puissante cette année ?

Il y a seulement deux hypothèses : si ce document se révèle authentique, et que l’enquête judiciaire diligentée pour établir l’itinéraire et l’usage de cet argent confirme les accusations de Médiapart, Nicolas Sarkozy est passible de la Cour de justice de la République, puisque ces faits se seraient produits alors qu’il était membre du gouvernement.

Si au contraire, il apparaît que c’est un faux grossier, fabriqué dans une vraie officine, et mis opportunément à la disposition d’Edwy Plenel, ce dernier ne serait certes pas passible de cette juridiction, mais devrait rendre des comptes judiciaires et moraux. Et dans ce dernier domaine, la condamnation devrait être exemplaire, car le pape français du journalisme d’investigation serait en situation de récidive. En effet, Edwy Plenel est l’auteur d’un mémorable faux pas : à l’été 1991, à l’occasion d’un voyage d’un mois sur les traces du découvreur de l’Amérique, il écrit pour Le Monde une série d’articles dont le titre est « Voyage avec Colomb ». Le vingt-quatrième volet est présenté comme un scoop : « Un scandale à Panama ». Plenel y « dévoile » que, quelques années plus tôt, le régime du général Noriega (l’argent de la drogue) avait financé le Parti socialiste français, notamment pour la campagne présidentielle française de 1988. Des lettres sont produites, à en-tête de l’Ambassade de France à Panama, datées de 1987.

Dans les heures qui suivent la parution du Monde de ce 27 août 1991, le PS dément formellement les allégations de cet article, mais le rectificatif du journal n’apparaîtra que le 5 septembre suivant : Le Monde y exprime son « regret » auprès « des lecteurs et des divers intéressés » d’avoir publié des « informations non vérifiées ». Et pour cause : les fameuses lettres se sont révélées être des faux très grossiers, l’auteur de l’article n’ayant pas vérifié que le signataire de celles-ci n’était déjà plus en poste à l’Ambassade de France du Panama depuis belle lurette.

C’était l’époque où Edwy Plenel menait un combat singulier contre François Mitterrand en utilisant les colonnes du Monde, tout en préparant, à l’intérieur du journal, le putsch qui allait porter Jean-Marie Colombani à la tête du journal. Dans n’importe quel autre organe de presse, cela aurait valu quelques ennuis à l’auteur de ce sévère accroc à la déontologie professionnelle. Au New York Times, Edwy Plenel aurait été mis en demeure de faire ses cartons dans les cinq minutes. Il n’en fut rien, et c’est le directeur de la rédaction de l’époque, Bruno Frappat, qui dut se fendre d’un mot d’excuses aux lecteurs. Cette attitude n’était pas seulement due à la charité chrétienne qui animait alors le futur directeur de La Croix, mais aux soutiens internes dont bénéficiait Plenel, au premier chef celui de Jean-Marie Colombani. On espère pour le directeur de Médiapart et, osons le dire, pour l’honneur de notre profession, que, cette fois, ses allégations se révèleront fondées, car aujourd’hui personne ne viendra sympathiquement déployer un parapluie sur la tête du moustachu.

BHL, le FN et la dent d’or

Autrefois, quand il était philosophe, Bernard-Henri Lévy eut sans doute l’occasion de plancher sur l’un des textes les plus célèbres de Fontenelle, « La dent d’or ». L’histoire est aussi délectable que le style : « En 1593, le bruit courut que, les dents étant tombées à un enfant de Silésie âgé de sept ans, il lui en était venue une d’or à la place d’une de ses grosses dents. Horstius, professeur en médecine dans l’université de Helmstad, écrivit en 1595 l’histoire de cette dent, et prétendit (…) qu’elle avait été envoyée de Dieu à cet enfant, pour consoler les chrétiens affligés par les Turcs. (…) En la même année, afin que cette dent d’or ne manquât pas d’historiens, Rullandus en écrit encore l’histoire. Deux ans après, Ingolsteterus, autre savant, écrit contre le sentiment que Rullandus avait de la dent d’or, et Rullandus fait aussitôt une belle et docte réplique. Un autre grand homme, nommé Libavius, ramasse tout ce qui avait été dit de la dent, et y ajoute son sentiment particulier. Il ne manquait autre chose à tant de beaux ouvrages, sinon qu’il fût vrai que la dent était d’or. Quand un orfèvre l’eut examinée, il se trouva que c’était une feuille d’or appliquée à la dent, avec beaucoup d’adresse ». Moralité : « Assurons-nous bien du fait, avant que de nous inquiéter de la cause ». « Ainsi, nous éviterons le ridicule d’avoir trouvé la cause de ce qui n’est point. »

Mais il y a belle lurette que M. Bernard-Henri Lévy fait autre chose que de la philosophie, et assez longtemps, sans doute, qu’il a oublié la salutaire leçon de Fontenelle. C’est en tout cas ce que semble confirmer un entretien qu’il vient d’accorder au site Atlantico : notre penseur officiel y raconte avoir découvert une dent d’or de fort belle taille –un parti « crypto-fasciste » nommé Front National -, avant d’en disséquer doctement les causes terrifiantes (pourquoi 18 % des Français ont-ils voté pour la bête immonde ?) et les épouvantables conséquences (les mêmes que dans l’Allemagne de 1933, la disparition de la démocratie). Le problème, une fois de plus, c’est que la dent n’est pas en or, et qu’il est donc assez « ridicule » de se demander pourquoi les Français ont voté pour un parti fasciste, dès lors que ledit parti n’est pas fasciste. Billevesées que tout cela, rétorquaient les « savants aux noms en us » épinglés par Fontenelle : la dent est bien en or ! En or, vous dis-je ! Et Bernard-Henri Lévy se montre aussi péremptoire à propos du fascisme qu’il prête au Front National.

Ce qui indique, incontestablement, que la dent est en or, et le Front National, fasciste, c’est qu’ils en ont l’air, pardi. La dent, parce qu’elle brille au fond de la bouche, et le FN, « par sa rhétorique. Par ce ton de haine et de violence qui l’habite et qui ressort à la moindre occasion. Il l’est par la tonalité très « factieuse », par exemple, des attaques de Marine Le Pen contre le Président de la République. » « Je pense que c’est un Parti subtilement, mais profondément, anti-républicain »…
Pour les mécréants, les Saint Thomas, à qui cette preuve indubitable ne suffirait point, BHL en avance une autre : les « gens » qui « gravitent autour du Front National ». Et de donner un exemple, « un seul (…). Il y en aurait tant d’autres – mais je ne vous en citerai qu’un », celui d’un « responsable régional du Front National dans le Pas-de-Calais » qui a « animé, semble-t-il », un site Internet sur lequel on trouve « une apologie de l’eugénisme, de la collaboration et de l’hitlérisme ». En l’occurrence, la précaution liminaire s’avère bienvenue : car ce « responsable », étudiant en philosophie âgé de 21 ans, n’animait pas le site en question – mais eut effectivement le mauvais goût de renvoyer, de sa page Facebook, sur les photos (très) coquines qui occupaient l’essentiel du site en question. Dès que la chose s’ébruita, le jeune gandin fut suspendu du parti par la commission de discipline, et privé à l’instant des (modestes) responsabilités qu’il exerçait au niveau local[1. Bruno Renoul – nordeclair.fr, 20 avril 2012]. Procédure d’éviction manifestement plus rapide que celle qui, selon ces mêmes critères, aurait dû sanctionner Hortefeux dans l’histoire des Auvergnats.
Comparaison n’est pas raison, dira-t-on : ce qui est certain, c’est que des brebis galeuses, il y en a partout, et ce qui importe, c’est la célérité avec laquelle on les écarte du troupeau. Mais notre ex-philosophe rétorquera sans doute que cela ne démontre qu’une chose : que le fascisme entend rester caché, et que sa rapidité à réagir dans cette affaire n’est qu’une preuve supplémentaire de ses mauvaises intentions.

Troisième élément de preuve, pour les sceptiques les plus indécrottables : le fond du discours. Fasciste, « il l’est aussi par ses thèmes, son substrat idéologique », par « la diabolisation de l’IVG » et « le désir de revenir à la peine de mort », « le soutien à Kadhafi et aux dictatures arabes » ou « la haine des homosexuels ». Quant au caractère objectivement fasciste d’une hostilité (d’ailleurs très mesurée) à l’IVG, du refus de l’Europe fédérale, ou de la volonté de soumettre à référendum la question de la peine de mort, l’observateur reste un peu dubitatif. Cela prouverait surtout la relativité de la notion de fascisme, puisque ces positions étaient très précisément celles que défendaient jadis des fascistes aussi notoires que le général De Gaulle, Michel Debré ou Georges Pompidou : en bref, on devrait en conclure qu’une idée n’est pas fasciste, mais qu’elle le devient. Tout dépendrait du contexte et de l’époque : un constat qui ouvre à la philosophie politique des perspectives insoupçonnées. Pour le reste, quels sont les points qui, dans le projet présidentiel de Mme Le Pen, paraissent suspects de fascisme ? La laïcité ? Le recours aux mécanismes de la démocratie directe ? Le plaidoyer contre les élites ? Non ? L’immigration, alors ? En 1983, un fasciste sans le savoir écrivait que « l’immigration clandestine est considérable et insuffisamment combattue. Notre pays n’a plus les moyens de se montrer totalement ouvert en la matière. Il faut accentuer la lutte contre l’immigration clandestine et délictueuse par le renforcement de l’arsenal réglementaire répressif, la police des étrangers et le contrôle aux frontières », « encourager le retour au pays » et « effectuer le remplacement des immigrés, dans les postes libérés, par des chômeurs et des demandeurs d’emploi ». Ce fasciste inconnu s’appelait Alain Juppé[2. Alain Juppé, La Double rupture, Club 89, Economica, 1983, p. 86].

Qu’ajouter, en somme, après cette démonstration définitive ? Que ce vieux farceur de Fontenelle avait raison de se gausser des faux savants. Pour constater que la dent n’était pas en or, et s’épargner bien des dissertations oiseuses, il suffisait de gratter un peu. Même chose pour le caractère fasciste du Front National. Que le parti de Mme Le Pen puisse être qualifié de populiste, très bien ; qu’il puisse même être considéré comme « extrémiste », pourquoi pas, même si ce genre de concept doit être manipulé avec la plus extrême prudence. En revanche, il est aussi fasciste, ou néofasciste, ou crypto fasciste, ou totalitaire, que la dent de Fontenelle était en or massif.

Ce que cela signifie sur un plan politique ? Que la droite modérée reste libre de refuser toute alliance avec le Front National, parce qu’elle la jugerait contre-productive, ou inopportune, ou impraticable en raison des divergences qui l’opposent à ce parti sur certaines questions fondamentales, comme la construction européenne ou les orientations monétaires. Mais qu’elle doit cesser de le faire au nom de la mythologie inconsistante, et presque ridicule, dont BHL vient de s’autoproclamer une fois de plus le chantre et le héraut. Bref, qu’elle doit sortir enfin du piège où François Mitterrand l’a fait tomber au milieu des années 80. Ou, pour reprendre une image au dernier opus d’Elisabeth Lévy, qu’il lui faut dire adieu à la politique de l’autisme.

Le pistolet à un coup de Nicolas Sarkozy

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A droite, ceux qui sont engagés dans le « temps du combat » peuvent s’entourer de légitimes précautions et, avec Jean-Pierre Raffarin, attendre « le temps de l’analyse ». Les autres ne sont pas forcés de taire leur inquiétude, et leur amertume. Les premiers sont dans leur rôle, en assurant que « rien n’est plié », les seconds ne sont pas forcés de se nourrir d’illusions. Même si le résultat de l’élection devait me détromper, je garderais cette amertume. On dit que la stratégie de Nicolas Sarkozy serait responsable du score élevé du FN. De nombreux observateurs soulignent que, par la droitisation de l’UMP, il a légitimé le vote FN. Dès les régionales de 2010, on pouvait craindre que le siphon soit bouché, qu’il reflue. Loin de contenir le vote FN, ne faisait-il pas que l’alimenter ?

Cela reste possible. Un cadre du FN convenait d’ailleurs que la proposition d’une présomption de légitime défense pour les policiers « légitimait » leur proposition identique. Mais pour ne pas accuser à la légère, il faut reconnaître que le raisonnement a ses limites : 2007 fait en effet figure d’exception. Le FN avait déjà connu des scores à deux chiffres auparavant, même s’il réalise son meilleur résultat cette fois-ci. En outre, lorsque Jean-Marie Le Pen a obtenu le score historique qui l’a fait parvenir au second tour en 2002, ce n’est pas parce que Jacques Chirac ou Lionel Jospin auraient cajolé l’électeur frontiste. Bref qu’on l’ostracise ou qu’on le draguouille, le FN suit sa voie. De plus, la montée de l’extrême droite est loin d’être une spécificité française. Elle intervient de toutes façons aussi dans de très nombreux pays européens, des Pays-Bas à la Suisse, pour des raisons étrangères à la stratégie de Nicolas Sarkozy.

Il ne peut donc pas être avancé avec une absolue certitude que la stratégie élaborée et vantée par les mauvaises consciences de Nicolas Sarkozy, Buisson et Peltier, ait fait croître le vote FN. Elle ne l’a, à tout le moins, pas contré. Elle n’a pas, comme on l’entendait, « ramené les électeurs du FN dans le giron républicain ». Cette stratégie reste contre-productive et nuisible à la droite. Elle a échoué. Certains se satisfont que le score du FN n’ait pas été plus haut. Si, en cinq ans d’exercice du pouvoir et de stratégie droitière, on en est réduits à se réjouir que Marine Le Pen ne soit pas au second tour, ce n’est qu’une autre façon de caractériser un échec.

Cette stratégie était un pistolet à un coup. Il y a quelques jours, Michaël Darmon rapportait ce propos de Nicolas Sarkozy : : »si c’est le côté protestataire qui explose vous voyez bien que l’appel aux centristes ne sera pas efficace »
Mais comment un président élu, à la tête du « système », peut-il espérer satisfaire un vote protestataire ? Si les électeurs protestent, c’est évidemment contre lui, contre le président élu, contre une situation actuelle dont le président est jugé comptable, un système dont il est le premier représentant. Ce qui a pu fonctionner en 2007 ne pouvait pas se reproduire dès lors que Nicolas Sarkozy a exercé le pouvoir. C’est bien évidemment l’une des meilleures raisons pour lesquelles le FN a toujours prospéré : il n’exerce pas le pouvoir.

Cette stratégie disait-elle vraiment son objectif ? S’agissait-il vraiment de ramener les électeurs du FN ? Nos brillants stratèges Buisson et Peltier – tous deux issus de l’extrême droite ne veulent-ils pas plutôt droitiser l’UMP sous couvert de siphonner l’électorat frontiste ?

Aujourd’hui, en admettant que cette stratégie n’ait pas nourri le vote FN, elle a indéniablement droitisé l’UMP, et ses électeurs. Il n’y a pas à chercher longtemps pour entendre autour de soi – parmi les électeurs d’une droite que l’on dira aujourd’hui modérée mais que l’on disait seulement « de droite », avant – des idées que l’on réservait auparavant aux électeurs du FN.

Nicolas Sarkozy a emmené avec lui une partie de la droite. Qu’en restera-t-il demain ? Déjà, la Droite Populaire sort les couteaux pour réclamer une place plus grande au sein de l’UMP, et dénigrer au passage l’aile humaniste. Thierry Mariani assure que le curseur d’est déplacé à droite depuis 2002.

Son constat est faux : France2 et Valeurs Actuelles nous ont rappelé que le programme de la droite d’il y a vingt ans était plus à droite qu’aujourd’hui. Autrement dit, à supposer que l’électorat se soit droitisé, ce n’est pas de sa propre initiative, mais parce qu’on l’aura droitisé, dans la mesure où les électeurs se soucient moins de la sécurité et de l’immigration que de l’emploi et du pouvoir d’achat.

Faut-il que l’UMP survive à un éventuel échec de Nicolas Sarkozy ? Faut-il maintenir un simple appareil logistique sans cohérence idéologique ? A supposer que cela soit souhaitable, l’UMP ne pourra survivre que si elle accorde une plus grande représentativité à ses différents courants, afin que soit bien identifié qui fait du saucisson-pinard tout en maniant l’insulte misogyne de comptoir; et qui est humaniste et responsable. Si les humanistes restent inaudibles, nombre d’électeurs quitteront l’UMP, sauf à rompre eux-mêmes avec leurs valeurs.

Aurons-nous pour seul choix, demain, que l’extrême droite ou la droite extrême ?

Entre les Populaires et les Humanistes, ce sont aussi deux conceptions de la politique qui s’opposent. La politique sondagière, qui pelote l’électeur et répond aux symptômes, avec une efficacité électorale temporaire, et celle qui cherche les solutions de fond et les politiques d’avenir.

Vous me trouvez manichéen ? C’est vrai que je m’accroche à l’efficacité de cette seconde conception de la politique. Pour ne pas désespérer de la démocratie.

Pendant la minute de silence, la parole se libère

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Le mardi 20 mars 2012, dans des établissements scolaires de banlieue, des élèves ont protesté contre la minute de silence à la mémoire des enfants et du professeur juifs assassinés par Mohamed Merah, et parfois même, comme ce fut le cas à Saint-Ouen (93), refusé de l’observer. « On ne fait pas de minute de silence pour les enfants de Palestine ! », a-t-on entendu à Saint-Denis comme à Bobigny, ou encore : « Il y a des enfants qui meurent partout dans le monde, comme par hasard, pour ceux-là on fait une minute de silence… », appréciations ponctuées de « Moi, j’aime pas les juifs »[access capability= »lire_inedits »]… Ces commentaires fleurissent aujourd’hui sur Twitter et autres réseaux sociaux. Certains élèves, incapables de prendre conscience de la portée de leurs paroles, ont été jusqu’à affirmer : « Ils étaient juifs, mais c’étaient quand même des enfants… », ce qui est assurément moins terrifiant que « On s’en fout, c’étaient des juifs ».

Ce sont des paroles d’adolescents de France, face à un drame inédit dont la violence, pensait-on, avait bouleversé tout le pays. Bien sûr, est-il besoin de l’écrire, il n’y a pas un assassin qui sommeille en chacun de ces jeunes : juste un antisémitisme si prégnant qu’il aveugle et fait perdre toute capacité d’empathie. Mais pour envisager des réponses cohérentes et coordonnées, il faudrait d’abord accepter de voir cette réalité ; or, les optimistes et les naïfs s’y refusent, préférant mettre ces mots terribles sur le compte de provocations sans lendemain ou y entendre l’expression d’un malaise social, quand ils ne décrètent pas que ce sont-là des élucubrations, surinterprétations et autres fantasmes d’idéologues – tant il est vrai que l’idéologue, c’est toujours l’autre.

En avril 2002, il y a dix ans exactement, Le Monde publiait la lettre d’un professeur d’histoire exerçant en banlieue, titrée « Antisémitisme à l’école ». En octobre de la même année, dans Les Territoires perdus de la République, ouvrage dirigé par Emmanuel Brenner, un collectif d’enseignants témoignait du développement inquiétant, dans les collèges et lycées de certaines banlieues françaises, de l’antisémitisme et, plus largement, d’une vision binaire du monde dans laquelle les harkis sont des traîtres, les homosexuels une aberration, le sexisme une évidence.

L’accueil du livre fut des plus glacials. Pour nombre de commentateurs, d’intellectuels et de journalistes, les situations décrites dans Les Territoires perdus étaient des cas isolés ou des épiphénomènes, voire le fruit des élucubrations tendancieuses de pessimistes ou de paranoïaques – qu’on ne qualifiait pas encore d’« islamophobes ».

Depuis, beaucoup se sont ingéniés à ne rien voir, à ne rien entendre – et, bien entendu, à ne rien dire. En dix ans, les signaux d’alarme n’ont pas manqué, du rapport Obin[1. « Les signes et manifestations d’appartenance religieuse dans les établissements scolaires », rapport au ministre de l’Éducation nationale présenté par Jean-Pierre Obin, juin 2004.] à celui du Haut Conseil à l’intégration sur la laïcité à l’école[2. « Les défis de l’intégration à l’école », Recommandations du Haut Conseil à l’intégration au Premier ministre relatives à l’expression religieuse dans les espaces publics de la République, 20 mars 2011.], en passant par de multiples témoignages d’enseignants et l’assassinat d’Ilan Halimi qui paya de sa vie le fait d’être juif.

En mars 2012, des jeunes hommes ont été froidement abattus parce qu’ils étaient des soldats français ; des enfants et un jeune professeur de 30 ans ont été tués à bout portant parce qu’ils étaient juifs. Que faut-il de plus à tous ceux qui s’obstinent à ignorer que certains jeunes Français, rejetant la République et ses valeurs, sont animés par un antisémitisme viscéral ? Combien de morts encore pour éveiller la conscience de ceux qui propagent le même discours lénifiant depuis dix ans ? Il y a dix ans, Mohamed Merah avait 13 ans ; il était élève au collège Ernest-Renan.[/access]

Gross malheur : Sarkozy déshonore la droite française

Les socialistes espéraient si fort en début de campagne que Nicolas Sarkozy ne parviendrait pas à se qualifier pour le second tour, ils souhaitaient tellement qu’il se fasse déculotter par l’ouragan mariniste, qu’ils agissent finalement comme si Sarkozy n’était pas arrivé à un point et demi d’Hollande, et donc comme si Le Pen fille avait réussi le coup de papa, mais aux dépens de l’UMP, cette fois.

C’est ça la magie de la gauche, lorsque la réalité ne lui convient pas, elle la réenchante.

Parce que les socialistes rêvent que leur champion réalise un score à la Chirac, ils font tout ce qu’ils peuvent pour rejouer le scénario de 2002. Ils nous ressortent tout l’attirail antifasciste et nous font revivre les plus belles heures des grands procès staliniens.

Il faut dire que s’enfermer dans l’illusion d’un ennemi commun à abattre est bien plus efficace que de parler aux salauds de pauvres qui ont donné leurs voix au FN. L’enjeu est donc de réactiver la vigilance antifasciste afin que tous les républicains bayrouistes et indécis se rallient à la gauche pour faire barrage au Mal absolu. Et pour cela, Sarkozy doit être perçu comme un affreux frontiste déguisé. C’est la stratégie de dérépublicanisation, mise en scène dès le lendemain du premier tour par la presse militante. Les déclarations gonflées à l’hélium d’Arnaud Montebourg, lors d’une interview donnée au Monde de ce week-end, font écho à cette menace fantôme d’un sarkozysme néopétainiste qui a été agitée toute la semaine dernière.

Avec l’outrance d’un converti de l’avant-dernière heure, il déclare gravement que le candidat de l’UMP « a franchi la ligne rouge » (cette couleur est décidément bien inoubliable) et « déshonore la droite française en faisant tomber les barrières qui, depuis la seconde guerre mondiale, la séparaient de l’extrême droite et que M. Chirac avait su préserver. » Montebourg agite la figure menaçante d’un Sarko extrémisé, lepénisé, démonisé afin de mieux exalter le combat idéologique devenu tellement routinier entre républicain et fasciste, entre Bien et Mal. Et voilà comment le front commun antisarkozyste se mue, par un coup de baguette idéologique, en un front antifasciste fantasmé. Il fallait le faire. Ils l’ont fait…

Rendez-nous Cheminade !

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Pendant la campagne du premier tour, tout particulièrement lors des deux dernières semaines lorsque le conseil constitutionnel avait imposé l’égalité parfaite entre les candidats sur les ondes, on a entendu la plupart des médias se plaindre de devoir donner autant de temps de parole à Jacques Cheminade qu’à Nicolas Sarkozy et François Hollande. Avec la suffisance qui les caractérise souvent, ils se sont plaint de devoir interroger celui qu’ils tenaient au mieux pour un hurluberlu, au pire pour un fou dangereux. On pouvait parfois lire leur embarras, souvent leur agacement. Bien sûr, les liens de Cheminade avec Lyndon LaRouche posaient questions, ce dernier n’ayant pas hésité à comparer Obama à Hitler. Mais nous y reviendrons. Bien sûr, ses projets de colonisation de la Lune et de voyage sur Mars détonnaient dans notre contexte électoral. Mais le candidat de Solidarité et Progrès était bien l’arbre cachant la forêt des petits candidats qui constituaient autant de gêneurs.

Nathalie Arthaud, Philippe Poutou, Nicolas Dupont-Aignan et même Eva Joly, une fois passée la barre des 5% dans le sens descendant, agaçaient davantage puisqu’eux n’évoquaient pas de projets spatiaux étonnants et qu’il était donc moins facile de les tourner en dérision. Il fallait même leur donner 10 % du temps de parole chacun. Tout tournés vers la lutte pour la finale et celle, honorifique, pour la troisième place, les grands médias, à quelques exceptions près, déclarèrent ces candidatures inutiles sous prétexte que les intéressés n’avaient aucune chance de devenir président de la République et ne s’en cachaient pas. Comme si une campagne électorale était seulement l’occasion de sélectionner celui qui aurait la charge de devenir chef de l’Etat ! Comme si elle n’avait pas aussi pour but d’éclairer le débat public dans un pays qui compte presque autant de courants politiques que de fromages. Imagine t-on le Tour de France avec seulement une vingtaine de coureurs, c’est-à-dire réduit aux équipes des trois favoris ? Imagine t-on que dans un excès de générosité, on autorise finalement la vingtaine d’équipes à concourir, mais qu’on décide néanmoins que les trois favoris ne partiront pas sur la ligne de départ avec les autres, mais quelques dizaines de kilomètres plus près de l’arrivée, parce que, les autres, on s’en fout ?

Il semble que le Président-sortant, lui, l’imaginait comme ça, puisqu’il s’est longuement lamenté d’avoir dû participer à une émission entre Cheminade et Arthaud. Intervenir entre ces deux manants posait visiblement des problèmes à son ego. Et Sarkozy de chouiner sur le fait qu’ils étaient neuf candidats contre lui, tout seul. Le pauvre ! Tous les autres candidats étaient à un contre neuf. Et s’il était davantage visé dans les diatribes des autres, c’est sans doute qu’il était sortant. Serais-je désobligeant de signaler à Nicolas Sarkozy que la meilleure solution pour éviter ce désagrément fût sans doute de ne point se représenter ? François Hollande fut plus discret sur le sujet mais il semble bien que débattre avec d’autres adversaires que Nicolas Sarkozy ne le motivait guère. Il aurait accepté le principe d’un tel débat que Nicolas Sarkozy aurait été contraint d’y participer aussi. Il a préféré être complice de son futur rival du second tour.

Même sans débat, ces cinq semaines d’égalité – dont les deux dernières de manière stricte – ont été une bénédiction pour notre démocratie. Elles ont permis aux électeurs de se faire une idée en écoutant tous ceux qui avaient été sélectionnés par les élus[1. Sélection dont Dominique de Villepin ou Christine Boutin et même Marine Le Pen savent qu’elle n’est pas facile.]. Alors qu’un mois avant le scrutin, on prévoyait un taux d’abstention proche des 30%, elles ont permis de redonner de l’oxygène à cette campagne qui en manquait singulièrement.

Depuis dimanche soir, les gêneurs enfin éliminés, on n’est pas revenu au combat dans la boue, mais au combat dans la merde. Il est désormais loin, le portrait d’Obama avec une moustache d’Hitler qu’on montrait au pauvre Cheminade pour lui faire honte. En six jours, on a eu droit aux portraits de Pétain, aux références à Staline ou à Pierre Laval. On aussi accusé un site internet de relayer un appel de 700 mosquées alors qu’il avait seulement réalisé une enquête sur le fait qu’un individu tentait de le susciter. Aujourd’hui, c’est le fantôme de Kadhafi qui s’invite à la table et on pressent que le futur face-à-face de mercredi n’atteindra pas des sommets de courtoisie républicaine. Décidément, cette dernière semaine s’annonce très très longue.

Daniel Cohn-Bendit trouvait la campagne du premier tour chiante. Moi, je la regrette en constatant le niveau de celle du second. Rendez-nous Cheminade, parbleu !

Des électeurs très courtisés

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La montée en puissance d’un fort sentiment identitaire hétérosexuel, avivé par les sarcasmes de la majorité morale gay et féministe au pouvoir, pourrait être une des clés de l’élection présidentielle. Reste à savoir qui, des deux candidats, saura le mieux séduire les hétéros.

Un électorat orphelin de son candidat naturel

Un homme – « un vrai », comme ils disent – incarnait jusqu’à l’excès les aspirations des hétérosexuels radicaux : Dominique Strauss-Kahn. Il était le candidat naturel non seulement des mâles dominants, mais aussi des femmes qui se savent « chiennes » ; et ça fait du monde !
Ses mésaventures new-yorkaises et lilloises lui valent, aujourd’hui encore, le respect de beaucoup d’hétéros, par-delà le traditionnel clivage droite-gauche : « Il a fait tout haut ce que beaucoup d’hommes pensent tout bas ! » confie même, sous couvert d’anonymat, un député de la Droite populaire.
N’empêche ! Ces deux affaires pendantes lui ont coupé, au moins provisoirement, la route de l’Élysée. Alors, vers qui les électeurs frustrés par son retrait vont-ils se retourner ?[access capability= »lire_inedits »]
A priori, c’est Nicolas Sarkozy qui semble être dans la meilleure posture : « L’hétérosexualité, il faut avoir le courage de le dire, est une constante, souvent majoritaire, du genre humain ». Cette petite phrase, prononcée à l’inauguration de l’exposition Jean Gabin, n’est pas innocente à quelques semaines du scrutin.
Encore à la peine dans les sondages, le président – candidat s’est avisé de ce réservoir de voix hétéros qui pourrait faire la différence. Est-il donc prêt, pour l’emporter, à flatter les plus bas instincts ? C’est ce dont l’accuse déjà François Hollande, pour qui son rival reprend là « les clichés machistes les plus éculés sur la relation homme-femme ».
Une saillie maladroite, à vrai dire, de la part du candidat socialiste, dont la « normalité » affichée passait déjà, dans l’aile hétéro de son électorat, pour une mollesse ambiguë. Faute d’un rapide redressement de tir, le divorce entre François Hollande et les orphelins de DSK serait consommé, comme le montrent les derniers sondages de l’institut Onionway.

Interview de Marc Dumayot, président de l’association Hétér’Up

On assiste ces derniers mois à une radicalisation des revendications dans les milieux hétéros militants, et, en parallèle, les critiques contre un certain « communautarisme hétéro » se multiplient, émanant de personnalités aussi différentes que, à gauche, Pierre Bergé ou, à droite, Frédéric Mitterrand. Que répondez-vous à ces accusations ?

Marc Dumayot. Que ce n’est pas à deux vieilles tarlouzes de décider de la façon dont de très nombreux Françaises et Français vivent leur sexualité ! Plus sérieusement, l’identité hétéro s’est radicalisée tout simplement parce qu’elle s’est sentie menacée. De l’attitude « gay friendly » imposée par le politiquement correct, on est passé progressivement à un climat d’hétérophobie rampante qui débouche sur une véritable ségrégation sociale. De nos jours, un hétéro normal se voit pratiquement interdire l’accès à certaines professions comme antiquaire, danseur classique, créateur de mode, maire de capitale… On voudrait nous cantonner à des activités de gardiennage, ou liées à la ruralité. C’est totalement contraire à l’esprit des droits de l’homme dont on nous rebat les oreilles. Ou alors, de quel genre d’« homme » s’agit-il ?!

Vous semblez suggérer une « domination gay » sur les élites. Mais le problème ne réside-t-il pas surtout dans la concurrence croissante entre l’homme hétérosexuel et une femme « virilisée » et ambitieuse – cette executive woman qui prend de plus en plus les places de direction ?

L’un n’empêche pas l’autre, malheureusement ! Un demi-siècle de féminisme triomphant – souvent d’origine goudoue d’ailleurs – a fait des ravages.
Aujourd’hui, l’« homo hétéro », au sens d’homo sapiens bien sûr, est pour ainsi dire pris en sandwich entre les pédés d’une part, et d’autre part ces connasses qui se croient en tout l’égale des hommes. Avec les conséquences désastreuses, en termes d’efficacité économique et d’équilibre psychologique, qu’on imagine !

Irez-vous jusqu’à donner des consignes de vote ?

Nous demandons aux deux candidats des engagements écrits sur trois points : le vote rapide d’une loi réprimant l’hétérophobie ; un amendement à la Constitution proclamant solennellement que seule une relation hétérosexuelle est susceptible de donner la vie ; et enfin l’institution d’un PACS spécifiquement hétéro, pour ceux – et celles – qui ne veulent ni « sacraliser » leur relation par le mariage, ni être assimilés pour autant à des pédés ou à des gouines !

À vous écouter, on a un peu l’impression que l’hétérosexualité est d’abord une affaire d’hommes. Les femmes semblent faire de la figuration…

Absolument pas ! Une de mes amies, qui buvait tranquillement son Mojito dans un bar du Marais, s’est fait prendre à partie et traiter de « fendue » par des gays vindicatifs. À Hétér’Up, nous nous battons aussi pour ces femmes-là – sans qui, il faut bien le dire, notre combat perdrait en crédibilité.

Les hétéros, minorité risible ?

Le point de vue de Roland Racol, directeur des enquêtes à l’institut IPNOS

« Il est difficile d’apprécier aujourd’hui l’importance exacte du “vote hétéro”. D’abord parce que les statistiques communautaires sont interdites en France. Ensuite parce que, pour le moment, la communauté hétérosexuelle n’est pas très structurée : il n’y a pas, chez cette grosse minorité, la culture associative qu’on retrouve chez les gays, les féministes et les minorités religieuses. Pour autant, les candidats auraient tort de négliger les revendications d’une association comme Hétér’Up, qui canalise utilement la contestation hétérosexuelle.

Sur le plan électoral, si vous additionnez aux hétéros militants les homosexuels contrariés – qui, selon nos projections, votent souvent avec eux – vous obtenez les quelques pourcent qui pourraient faire la décision le 6 mai. En outre, il serait dangereux pour la démocratie de laisser cet électorat sans représentation, à l’heure où la radicalisation d’une certaine frange de la communauté est un fait nouveau incontestable. Lors de la dernière Gay Pride, des activistes hétérophiles s’en sont pris sans ménagement au char disco de Bareback FM, brandissant leur drapeau aux trois couleurs primaires et scandant des slogans stigmatisants comme “Les pédés à Pékin !” ou “Un homme, une femme, chabadabada !” Qui aurait imaginé un tel spectacle il y a encore un an ? Mais d’un autre côté, vous me direz, qui aurait pu penser, du temps du Général, que Paris serait un jour envahi par une manif’ de cent mille pédés ? »[/access]

La dernière muse d’Alberto

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Même dans leurs longs silences, les vieilles dames de la Baie des Anges nous ouvrent leur cœur. Dans Le dernier modèle, l’écrivain Franck Maubert, auteur de nombreux livres d’art, est parti à la rencontre d’une femme d’âge mûr qui termine sa vie dans un modeste appartement de Nice. Ce n’est pas une riche héritière des mines de phosphate, ni une ex-star de la Victorine, pas même une entraîneuse qui aurait mis le grappin sur un lord anglais, gentleman et anarchiste.

Caroline, de son vrai nom Yvonne, est pourtant bien plus que tout cela. Sa vie flamboyante et sordide, comme tous les grands destins tragiques, dépasse de loin l’entendement. Elle a tutoyé l’un des dieux de la création du XXème siècle. On ne ressort jamais indemne d’une telle rencontre. Fracassante à tous points de vue. Caroline est « le dernier modèle » d’Alberto Giacometti. Leur histoire remonte à novembre 1958. Giacometti aime se perdre dans les bars de Montparnasse, il en aime l’esprit frivole mais aussi la gravité des êtres qui s’exprime dans la nuit. Il aime surtout les prostituées, elles l’obsèdent. Caroline a vingt ans, lui soixante et pourtant, « il est attiré par cette inconnue dont il entraperçoit l’âme. Elle est insaisissable ». Elle fume des cigarettes mentholées, boit du Coca-Cola, n’a pas froid aux yeux et forcément, les hommes tombent sous son charme. Ce qui aurait pu être une banale coucherie est le début d’une romance que les amateurs d’art peuvent admirer sous le nom de « Caroline en larmes » et « Caroline avec une robe rouge », deux huiles sur toile peintes par le maître entre 1962 et 1965. Caroline qui appelle Alberto, « ma Grisaille », découvre un monde inconnu.
Chacun se nourrit de sa singularité, est avide de ses propres errements. Alberto l’interroge sur les hommes, tente en vain de sonder l’âme de cette petite, mélange d’effronterie et de sincérité désarmante. Il n’est dupe de rien et se contrefout de l’argent. Il est déjà immensément célèbre et riche. Elle lui réclame une Ferrari rouge comme un caprice d’enfant, il lui offre une MG de la même couleur. Caroline n’est pas une Sainte, c’est ce qui l’aime chez elle, cette sauvagerie, cet abandon et cette furie que la jeunesse offre. Lui, sera bientôt malade.

Franck Maubert a retrouvé cette Caroline qui, entre non-dits et désir de parler, se livre, exhume ses souvenirs. C’est si loin, les nuits de Montparnasse, les virées en cabriolet, Caroline au volant, Alberto au dessin, croquant la ville, les monuments, les visages, les silhouettes. Elle se demande « comment un tel homme pouvait s’intéresser à une fille comme moi ? ». Il en était fou. Alors, elle se rappelle que la première fois où elle a posé pour lui dans son atelier, Alberto n’y est pas arrivé. Il jurait. La rage du créateur n’avait pas réussi à capter le regard de Caroline, à percer le secret des ses yeux. Il recommencera, dix jours plus tard, pour enfin y parvenir. Elle se souvient d’avoir été éblouie par les sculptures qui se tenaient debout comme des personnes et qui paraissaient si vivantes.

Leur histoire n’est pas simple. Elle s’absente parfois plusieurs jours, il ronge son frein, en souffre, mais ne dit rien. Elle s’est mariée entretemps avec un vieillard de quatre-vingts ans. Leur histoire repart de plus belle. Leur amour est compliqué. Giacometti est marié à Annette et son fidèle frère Diego fait mine d’ignorer cette maîtresse qui roule en grosse américaine et qui porte des talons trop hauts à son goût. Alberto se moque des convenances, car une seule chose compte pour lui : créer. « Qu’est ce que créer ? Faire, faire et refaire. C’est cela créer. Refaire sans cesse. Là où j’en suis » avoue-t-il. Cinquante ans plus tard, entre ses canaris en liberté et un verre de Campari posé sur une table basse, Caroline se confie. Maubert avance à pas feutré face à cette dame âgée qui traverse une mauvaise passe. Il se fait tout petit. Il se glisse dans le moindre des espaces qu’elle laisse, s’y engouffre pour obtenir enfin quelques « révélations » comme ce séjour à Londres et la rencontre avec un Francis Bacon passablement alcoolisé.

Maubert dit de Caroline : « tout en elle n’est que fragilité jusqu’à ses sourires qui ponctuent son mutisme ». Ils descendent ensemble manger une grillade sur une terrasse. Elle picore dans son assiette, non sans avoir préalablement rehaussé ses minces lèvres d’un rouge discret et s’être parfumée d’Heure Bleue. Il remonte dans son appartement. Cette fin d’après-midi ressemble à un film d’Ettore Scola. Il lui lit quelques lignes de Belle du seigneur, lui montre les photos de son amour passé, quelques mots griffonnés de sa main, toute une vie enfouie… Elle aurait aimé avoir un enfant de lui, elle n’aura même pas un dessin. Mais, ces deux-là se sont aimés. Quel plus bel héritage ! Le dernier modèle est un roman pudique et puissant comme un crayonné d’Alberto. A lire au soleil couchant de la Méditerranée.

Franck Maubert, Le dernier modèle (Mille et une nuits)

À l’ombre des jeunes filles en jupe

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C’est un peu un conte, un conte libertin, ironique et finalement profondément moral, une histoire qui aurait pu être racontée par Crébillon fils ou Boyer d’Argens. Elle se passe le 8 mars 2012, à Poncin. Poncin est une petite ville de l’Ain, assez grande cependant pour disposer d’un collège. Et à Poncin comme ailleurs, ce 8 mars 2012, ainsi qu’il a été ordonné planétairement par les forces du Bien, il faut célébrer la femme. Non pas parce qu’elle est « l’avenir de l’homme », comme le pensait un poète qui, par ailleurs, préféra les garçons à la fin de son existence, mais parce qu’elle est son égale, ce qui est plus modeste et moins poétique mais incontestablement plus nécessaire à promouvoir.[access capability= »lire_inedits »] Il est vrai que quand un homme est mal payé, délocalisé, sans domicile fixe, affamé, battu, violé, massacré, c’est souvent pire s’il est une femme. Flora Tristan, qui est au féminisme post-moderne ce que Karl Marx est au programme de François Hollande, un très lointain remords, l’avait déjà dit il y a un siècle et demi : « L’homme le plus opprimé peut opprimer un être, qui est sa femme. Elle est la prolétaire du prolétaire. » Reste à savoir ce qu’elle aurait pensé, cependant, de ces vingt-quatre petites heures annuelles qui servent surtout à préserver la bonne conscience généralisée.

Mais revenons à Poncin, dans l’Ain, en ce 8 mars 2012, et à son collège qui voit arriver au matin une gracieuse théorie d’adolescentes âgées de 13 à 15 ans. Elles ont décidé de célébrer à leur manière cette Journée de la femme. Non, elles ne sont pas munies d’affiches, dessins et édifiantes brochures destinées à une exposition citoyenne dans le foyer socio-éducatif ou le CDI de l’établissement. Figurez-vous qu’elles sont venues… en jupe ! Eh oui, des jeunes filles en jupe… C’est fou, non ?

La provocation est insoutenable. La direction réagit vivement et leur demande, littéralement, d’aller se rhabiller. Les jeunes filles répondent vertement et on leur intime alors l’ordre de profiter de la récréation de 10 heures pour retourner chez elles se changer. L’affrontement va durer toute la journée.

Les jeunes filles persistent dans leur refus et reçoivent le soutien d’une partie des enseignants. Peut-être certains d’entre eux avaient-ils l’impression de vivre dans « un monde réellement renversé », selon la belle formule de Guy Debord : des jeunes filles s’habillent en jeunes filles lors d’une journée officiellement consacrée à la femme et ce sont elles qui se retrouvent sur le banc des accusées. Peut-être d’autres se sont-ils souvenus du charmant film de Diane Kurys, Diabolo Menthe, qui racontait la vie de deux sœurs dans un lycée parisien des années soixante à l’époque où c’était le port du pantalon et en particulier du jean qui était proscrit, ce qui donne à méditer sur la rapidité des retournements historiques et fait penser que le puritanisme est toujours le même, seuls ses codes variant avec les saisons. À l’époque de Diabolo Menthe, le pantalon était jugé scandaleusement moulant, dévoilant les courbes pubescentes des jeunes filles en fleurs, qui revendiquaient de surcroît, par le port d’un vêtement initialement masculin, une égalité qui tardait à venir. Aujourd’hui, ce sont la jambe dénudée, la récupération assumée de la féminité, le désir de plaire sans passer pour une salope qui affolent le système.

Mais il ne fallait pas, Mesdemoiselles, confondre Journée de la femme et Journée de la jupe. La Journée de la jupe, l’association « Ni putes ni soumises » a décidé que ce serait le 25 novembre. Il ne faut pas mélanger. Un mauvais esprit pourrait faire remarquer qu’il est certainement plus agréable de se promener en jupe quand le printemps approche plutôt que dans les premiers frimas de l’automne, mais on aura bien compris qu’il s’agit de symbole, et qu’il ne faut pas rire avec les symboles. Votre corps n’est pas à vous, ne rêvez pas, jeunes filles : il est un enjeu politique, social, sociétal, religieux. Vous n’êtes plus libres de rien, même pas de passer « vive et preste comme l’oiseau / à la main une fleur qui brille / à la bouche un refrain nouveau » dans une allée du Luxembourg.

Pourtant, quelqu’un a dû rire dans cette affaire, ou au moins sourire. Certainement pas Flora Tristan : elle aurait plutôt pleuré de voir ses combats fondateurs oubliés dans un monde tatillon, moralisateur, kafkaïen.

Non, celui qui a dû rire depuis sa tombe, c’est l’écrivain qui a donné son nom au collège de Poncin. Il s’agit de Roger Vailland. Il faut croire que ceux qui baptisent les établissements scolaires ne lisent pas, ou peu. Roger Vailland, mort en 1965, était un écrivain communiste. Son style, qu’il définissait comme un mélange du Cardinal de Retz et de la Série Noire, rend sa lecture aussi plaisante que celle de Roger Nimier. Vailland est ainsi le seul exemple de hussard rouge. Rouge mais aussi libertin. Il a consacré au sujet quelques brillants essais, comme Le Regard froid ou Éloge du cardinal de Bernis. Quant à ses Écrits Intimes, un gros volume posthume, il n’est pas certain qu’entre les éloges provocateurs de Staline et les récits sur la manière dont sa femme lui rabat de jeunes proies, il trouverait aujourd’hui asile sous la couverture au liseré rouge de Gallimard.

On préfère, pour notre part, qu’un collège s’appelle Roger-Vailland plutôt que Michel-Colucci. Mais nous ne sommes pas certains que l’influence méphitique du fantôme de Vailland ne soit pas la principale cause du moment de folie de jeunes filles qui se sont rappelé, un matin de mars, qu’elles étaient des jeunes filles. C’est-à-dire, avant tout, de la poésie en mouvement, selon Vailland lui-même dans La Loi : « Elles portent des robes de linon, citron, émeraude et géranium, chacune gonflée par trois jupons superposés ; quand l’une des jeunes filles trouve un prétexte pour courir quelques pas et se retourner brusquement, la robe, obéissant aux lois de la gravitation, s’ouvre comme une corolle et laisse entrevoir les dentelles blanches des trois jupons. »

À y réfléchir, dans cette histoire, les filles de Vailland ont donné de la Journée de la femme la seule interprétation politique qui puisse convenir aujourd’hui : la séduction, la couleur, le mouvement, le jeu.[/access]

Vers une tendance Maya-Pottier à Lutte Ouvrière ?

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Il fallait s’y attendre. Lutte Ouvrière est-elle reprise par les vieux démons du trotskysme dont la spécialité est la scissiparité politique, le militant de la IVème internationale ne sachant se reproduire qu’en se divisant ? Le résultat de la charmante et courageuse Nathalie Arthaud, seule candidate officiellement estampillée communiste, est injuste mais il est ce qu’il est : un peu plus de deux cent mille voix, soit 0, 56% des suffrages exprimés.
Même Philippe Poutou candidat d’un NPA moribond, qui a réussi une opération séduction dans la dernière ligne droite de la campagne, a fait le double avec 1,15%.

Devant un tel tremblement de terre, LO ayant fait son plus mauvais score depuis la première candidature d’Arlette Laguiller en 1974, il semblerait que Nathalie Arthaud elle-même ait décidé de créer une tendance prophético-apocalyptique et fractionniste en déclarant : « L’élection de 2012 ne restera pas dans les livres d’Histoire. Au contraire de la grève générale de septembre 2012. » Notre pythie rouge nous annonce ainsi un grand soir qu’elle place tout juste deux mois avant la fameuse fin du monde prévue par le calendrier maya le 21 décembre 2012. Tout cela est d’ailleurs confirmé par cet autre texte sacré qu’est l’Internationale d’Eugène Pottier : « Le monde va changer de base/Nous ne sommes rien, soyons tout. »

La tendance Maya-Pottier sera donc à surveiller de près dans les mois qui viennent par les spécialistes de l’extrême-gauche…

Plenel, Sarkozy et Kadhafi : un nouveau scandale de Panama ?

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En lançant, à la veille du second tour de l’élection présidentielle, l’information que feu Mouammar Kadhafi aurait contribué à hauteur de cinquante millions d’euros à la campagne de Nicolas Sarkozy en 2007, notre confrère Médiapart a provoqué une certaine animation dans le Landerneau politique et médiatique. Le document sur lequel s’appuie le site internet dirigé par Edwy Plenel pour formuler ces accusations est une note (en arabe) d’un responsable des services secrets de Kadhafi informant le chef de cabinet du dictateur libyen d’un accord de principe pour ce financement. Cet accord aurait été conclu à la suite de discussions entre les autorités libyennes, Brice Hortefeux et l’intermédiaire libanais Ziad Takieddine, actuellement mis en examen pour « blanchiment et recel de biens sociaux aggravé » dans le cadre de l’affaire dite des « frégates de Karachi » et du contrat Agosta avec l’Arabie Saoudite. Il est indéniable que la famille Kadhafi a un compte à régler avec l’actuel président français, responsable de la chute et de la mort du tyran, et que Ziad Takieddine reproche vivement à Nicolas Sarkozy l’acharnement judiciaire dont il serait victime. Il a même appelé à voter pour François Hollande. On est donc en droit de se poser des questions sur le fait qu’un tel document apparaisse si opportunément, dans la phase décisive du duel pour l’Elysée. Un seul témoin s’est, pour l’instant, porté garant de l’authenticité de ce document…

On peut cependant nourrir quelques doutes au sujet de ce scoop sur une contribution de 50 millions d’euros à une campagne qui, selon le Conseil constitutionnel, a coûté 22 millions. Ziad Takieddine balaie l’objection dans un entretien à Libération. Pour lui, cela s’explique par le fait que Kadhafi n’était pas très au fait de l’ampleur des coûts générés par une campagne présidentielle en France, qu’il confondait avec ceux relatifs au financement des élections américaines…Moussa Koussa, ancien chef des services secrets libyens, aujourd’hui réfugié au Qatar, estime pour sa part que cette note est un faux.

Imperturbable, Edwy Plenel, furieux que Nicolas Sarkozy et ses partisans qualifient aujourd’hui d’officine l’organe de presse dont il est le directeur et fondateur, maintient mordicus ses informations en affirmant haut et fort que « le pouvoir préfère insulter les journalistes dont les informations les dérangent plutôt de répondre aux questions qu’ils posent ». Le chef de l’Etat vient d’annoncer qu’il va porter plainte contre Médiapart. On en est là.

Que penser de cet épisode qui appartient à la catégorie « boules puantes de fin de campagne », dont la vertu odoriférante semble particulièrement puissante cette année ?

Il y a seulement deux hypothèses : si ce document se révèle authentique, et que l’enquête judiciaire diligentée pour établir l’itinéraire et l’usage de cet argent confirme les accusations de Médiapart, Nicolas Sarkozy est passible de la Cour de justice de la République, puisque ces faits se seraient produits alors qu’il était membre du gouvernement.

Si au contraire, il apparaît que c’est un faux grossier, fabriqué dans une vraie officine, et mis opportunément à la disposition d’Edwy Plenel, ce dernier ne serait certes pas passible de cette juridiction, mais devrait rendre des comptes judiciaires et moraux. Et dans ce dernier domaine, la condamnation devrait être exemplaire, car le pape français du journalisme d’investigation serait en situation de récidive. En effet, Edwy Plenel est l’auteur d’un mémorable faux pas : à l’été 1991, à l’occasion d’un voyage d’un mois sur les traces du découvreur de l’Amérique, il écrit pour Le Monde une série d’articles dont le titre est « Voyage avec Colomb ». Le vingt-quatrième volet est présenté comme un scoop : « Un scandale à Panama ». Plenel y « dévoile » que, quelques années plus tôt, le régime du général Noriega (l’argent de la drogue) avait financé le Parti socialiste français, notamment pour la campagne présidentielle française de 1988. Des lettres sont produites, à en-tête de l’Ambassade de France à Panama, datées de 1987.

Dans les heures qui suivent la parution du Monde de ce 27 août 1991, le PS dément formellement les allégations de cet article, mais le rectificatif du journal n’apparaîtra que le 5 septembre suivant : Le Monde y exprime son « regret » auprès « des lecteurs et des divers intéressés » d’avoir publié des « informations non vérifiées ». Et pour cause : les fameuses lettres se sont révélées être des faux très grossiers, l’auteur de l’article n’ayant pas vérifié que le signataire de celles-ci n’était déjà plus en poste à l’Ambassade de France du Panama depuis belle lurette.

C’était l’époque où Edwy Plenel menait un combat singulier contre François Mitterrand en utilisant les colonnes du Monde, tout en préparant, à l’intérieur du journal, le putsch qui allait porter Jean-Marie Colombani à la tête du journal. Dans n’importe quel autre organe de presse, cela aurait valu quelques ennuis à l’auteur de ce sévère accroc à la déontologie professionnelle. Au New York Times, Edwy Plenel aurait été mis en demeure de faire ses cartons dans les cinq minutes. Il n’en fut rien, et c’est le directeur de la rédaction de l’époque, Bruno Frappat, qui dut se fendre d’un mot d’excuses aux lecteurs. Cette attitude n’était pas seulement due à la charité chrétienne qui animait alors le futur directeur de La Croix, mais aux soutiens internes dont bénéficiait Plenel, au premier chef celui de Jean-Marie Colombani. On espère pour le directeur de Médiapart et, osons le dire, pour l’honneur de notre profession, que, cette fois, ses allégations se révèleront fondées, car aujourd’hui personne ne viendra sympathiquement déployer un parapluie sur la tête du moustachu.

BHL, le FN et la dent d’or

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Autrefois, quand il était philosophe, Bernard-Henri Lévy eut sans doute l’occasion de plancher sur l’un des textes les plus célèbres de Fontenelle, « La dent d’or ». L’histoire est aussi délectable que le style : « En 1593, le bruit courut que, les dents étant tombées à un enfant de Silésie âgé de sept ans, il lui en était venue une d’or à la place d’une de ses grosses dents. Horstius, professeur en médecine dans l’université de Helmstad, écrivit en 1595 l’histoire de cette dent, et prétendit (…) qu’elle avait été envoyée de Dieu à cet enfant, pour consoler les chrétiens affligés par les Turcs. (…) En la même année, afin que cette dent d’or ne manquât pas d’historiens, Rullandus en écrit encore l’histoire. Deux ans après, Ingolsteterus, autre savant, écrit contre le sentiment que Rullandus avait de la dent d’or, et Rullandus fait aussitôt une belle et docte réplique. Un autre grand homme, nommé Libavius, ramasse tout ce qui avait été dit de la dent, et y ajoute son sentiment particulier. Il ne manquait autre chose à tant de beaux ouvrages, sinon qu’il fût vrai que la dent était d’or. Quand un orfèvre l’eut examinée, il se trouva que c’était une feuille d’or appliquée à la dent, avec beaucoup d’adresse ». Moralité : « Assurons-nous bien du fait, avant que de nous inquiéter de la cause ». « Ainsi, nous éviterons le ridicule d’avoir trouvé la cause de ce qui n’est point. »

Mais il y a belle lurette que M. Bernard-Henri Lévy fait autre chose que de la philosophie, et assez longtemps, sans doute, qu’il a oublié la salutaire leçon de Fontenelle. C’est en tout cas ce que semble confirmer un entretien qu’il vient d’accorder au site Atlantico : notre penseur officiel y raconte avoir découvert une dent d’or de fort belle taille –un parti « crypto-fasciste » nommé Front National -, avant d’en disséquer doctement les causes terrifiantes (pourquoi 18 % des Français ont-ils voté pour la bête immonde ?) et les épouvantables conséquences (les mêmes que dans l’Allemagne de 1933, la disparition de la démocratie). Le problème, une fois de plus, c’est que la dent n’est pas en or, et qu’il est donc assez « ridicule » de se demander pourquoi les Français ont voté pour un parti fasciste, dès lors que ledit parti n’est pas fasciste. Billevesées que tout cela, rétorquaient les « savants aux noms en us » épinglés par Fontenelle : la dent est bien en or ! En or, vous dis-je ! Et Bernard-Henri Lévy se montre aussi péremptoire à propos du fascisme qu’il prête au Front National.

Ce qui indique, incontestablement, que la dent est en or, et le Front National, fasciste, c’est qu’ils en ont l’air, pardi. La dent, parce qu’elle brille au fond de la bouche, et le FN, « par sa rhétorique. Par ce ton de haine et de violence qui l’habite et qui ressort à la moindre occasion. Il l’est par la tonalité très « factieuse », par exemple, des attaques de Marine Le Pen contre le Président de la République. » « Je pense que c’est un Parti subtilement, mais profondément, anti-républicain »…
Pour les mécréants, les Saint Thomas, à qui cette preuve indubitable ne suffirait point, BHL en avance une autre : les « gens » qui « gravitent autour du Front National ». Et de donner un exemple, « un seul (…). Il y en aurait tant d’autres – mais je ne vous en citerai qu’un », celui d’un « responsable régional du Front National dans le Pas-de-Calais » qui a « animé, semble-t-il », un site Internet sur lequel on trouve « une apologie de l’eugénisme, de la collaboration et de l’hitlérisme ». En l’occurrence, la précaution liminaire s’avère bienvenue : car ce « responsable », étudiant en philosophie âgé de 21 ans, n’animait pas le site en question – mais eut effectivement le mauvais goût de renvoyer, de sa page Facebook, sur les photos (très) coquines qui occupaient l’essentiel du site en question. Dès que la chose s’ébruita, le jeune gandin fut suspendu du parti par la commission de discipline, et privé à l’instant des (modestes) responsabilités qu’il exerçait au niveau local[1. Bruno Renoul – nordeclair.fr, 20 avril 2012]. Procédure d’éviction manifestement plus rapide que celle qui, selon ces mêmes critères, aurait dû sanctionner Hortefeux dans l’histoire des Auvergnats.
Comparaison n’est pas raison, dira-t-on : ce qui est certain, c’est que des brebis galeuses, il y en a partout, et ce qui importe, c’est la célérité avec laquelle on les écarte du troupeau. Mais notre ex-philosophe rétorquera sans doute que cela ne démontre qu’une chose : que le fascisme entend rester caché, et que sa rapidité à réagir dans cette affaire n’est qu’une preuve supplémentaire de ses mauvaises intentions.

Troisième élément de preuve, pour les sceptiques les plus indécrottables : le fond du discours. Fasciste, « il l’est aussi par ses thèmes, son substrat idéologique », par « la diabolisation de l’IVG » et « le désir de revenir à la peine de mort », « le soutien à Kadhafi et aux dictatures arabes » ou « la haine des homosexuels ». Quant au caractère objectivement fasciste d’une hostilité (d’ailleurs très mesurée) à l’IVG, du refus de l’Europe fédérale, ou de la volonté de soumettre à référendum la question de la peine de mort, l’observateur reste un peu dubitatif. Cela prouverait surtout la relativité de la notion de fascisme, puisque ces positions étaient très précisément celles que défendaient jadis des fascistes aussi notoires que le général De Gaulle, Michel Debré ou Georges Pompidou : en bref, on devrait en conclure qu’une idée n’est pas fasciste, mais qu’elle le devient. Tout dépendrait du contexte et de l’époque : un constat qui ouvre à la philosophie politique des perspectives insoupçonnées. Pour le reste, quels sont les points qui, dans le projet présidentiel de Mme Le Pen, paraissent suspects de fascisme ? La laïcité ? Le recours aux mécanismes de la démocratie directe ? Le plaidoyer contre les élites ? Non ? L’immigration, alors ? En 1983, un fasciste sans le savoir écrivait que « l’immigration clandestine est considérable et insuffisamment combattue. Notre pays n’a plus les moyens de se montrer totalement ouvert en la matière. Il faut accentuer la lutte contre l’immigration clandestine et délictueuse par le renforcement de l’arsenal réglementaire répressif, la police des étrangers et le contrôle aux frontières », « encourager le retour au pays » et « effectuer le remplacement des immigrés, dans les postes libérés, par des chômeurs et des demandeurs d’emploi ». Ce fasciste inconnu s’appelait Alain Juppé[2. Alain Juppé, La Double rupture, Club 89, Economica, 1983, p. 86].

Qu’ajouter, en somme, après cette démonstration définitive ? Que ce vieux farceur de Fontenelle avait raison de se gausser des faux savants. Pour constater que la dent n’était pas en or, et s’épargner bien des dissertations oiseuses, il suffisait de gratter un peu. Même chose pour le caractère fasciste du Front National. Que le parti de Mme Le Pen puisse être qualifié de populiste, très bien ; qu’il puisse même être considéré comme « extrémiste », pourquoi pas, même si ce genre de concept doit être manipulé avec la plus extrême prudence. En revanche, il est aussi fasciste, ou néofasciste, ou crypto fasciste, ou totalitaire, que la dent de Fontenelle était en or massif.

Ce que cela signifie sur un plan politique ? Que la droite modérée reste libre de refuser toute alliance avec le Front National, parce qu’elle la jugerait contre-productive, ou inopportune, ou impraticable en raison des divergences qui l’opposent à ce parti sur certaines questions fondamentales, comme la construction européenne ou les orientations monétaires. Mais qu’elle doit cesser de le faire au nom de la mythologie inconsistante, et presque ridicule, dont BHL vient de s’autoproclamer une fois de plus le chantre et le héraut. Bref, qu’elle doit sortir enfin du piège où François Mitterrand l’a fait tomber au milieu des années 80. Ou, pour reprendre une image au dernier opus d’Elisabeth Lévy, qu’il lui faut dire adieu à la politique de l’autisme.

Le pistolet à un coup de Nicolas Sarkozy

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A droite, ceux qui sont engagés dans le « temps du combat » peuvent s’entourer de légitimes précautions et, avec Jean-Pierre Raffarin, attendre « le temps de l’analyse ». Les autres ne sont pas forcés de taire leur inquiétude, et leur amertume. Les premiers sont dans leur rôle, en assurant que « rien n’est plié », les seconds ne sont pas forcés de se nourrir d’illusions. Même si le résultat de l’élection devait me détromper, je garderais cette amertume. On dit que la stratégie de Nicolas Sarkozy serait responsable du score élevé du FN. De nombreux observateurs soulignent que, par la droitisation de l’UMP, il a légitimé le vote FN. Dès les régionales de 2010, on pouvait craindre que le siphon soit bouché, qu’il reflue. Loin de contenir le vote FN, ne faisait-il pas que l’alimenter ?

Cela reste possible. Un cadre du FN convenait d’ailleurs que la proposition d’une présomption de légitime défense pour les policiers « légitimait » leur proposition identique. Mais pour ne pas accuser à la légère, il faut reconnaître que le raisonnement a ses limites : 2007 fait en effet figure d’exception. Le FN avait déjà connu des scores à deux chiffres auparavant, même s’il réalise son meilleur résultat cette fois-ci. En outre, lorsque Jean-Marie Le Pen a obtenu le score historique qui l’a fait parvenir au second tour en 2002, ce n’est pas parce que Jacques Chirac ou Lionel Jospin auraient cajolé l’électeur frontiste. Bref qu’on l’ostracise ou qu’on le draguouille, le FN suit sa voie. De plus, la montée de l’extrême droite est loin d’être une spécificité française. Elle intervient de toutes façons aussi dans de très nombreux pays européens, des Pays-Bas à la Suisse, pour des raisons étrangères à la stratégie de Nicolas Sarkozy.

Il ne peut donc pas être avancé avec une absolue certitude que la stratégie élaborée et vantée par les mauvaises consciences de Nicolas Sarkozy, Buisson et Peltier, ait fait croître le vote FN. Elle ne l’a, à tout le moins, pas contré. Elle n’a pas, comme on l’entendait, « ramené les électeurs du FN dans le giron républicain ». Cette stratégie reste contre-productive et nuisible à la droite. Elle a échoué. Certains se satisfont que le score du FN n’ait pas été plus haut. Si, en cinq ans d’exercice du pouvoir et de stratégie droitière, on en est réduits à se réjouir que Marine Le Pen ne soit pas au second tour, ce n’est qu’une autre façon de caractériser un échec.

Cette stratégie était un pistolet à un coup. Il y a quelques jours, Michaël Darmon rapportait ce propos de Nicolas Sarkozy : : »si c’est le côté protestataire qui explose vous voyez bien que l’appel aux centristes ne sera pas efficace »
Mais comment un président élu, à la tête du « système », peut-il espérer satisfaire un vote protestataire ? Si les électeurs protestent, c’est évidemment contre lui, contre le président élu, contre une situation actuelle dont le président est jugé comptable, un système dont il est le premier représentant. Ce qui a pu fonctionner en 2007 ne pouvait pas se reproduire dès lors que Nicolas Sarkozy a exercé le pouvoir. C’est bien évidemment l’une des meilleures raisons pour lesquelles le FN a toujours prospéré : il n’exerce pas le pouvoir.

Cette stratégie disait-elle vraiment son objectif ? S’agissait-il vraiment de ramener les électeurs du FN ? Nos brillants stratèges Buisson et Peltier – tous deux issus de l’extrême droite ne veulent-ils pas plutôt droitiser l’UMP sous couvert de siphonner l’électorat frontiste ?

Aujourd’hui, en admettant que cette stratégie n’ait pas nourri le vote FN, elle a indéniablement droitisé l’UMP, et ses électeurs. Il n’y a pas à chercher longtemps pour entendre autour de soi – parmi les électeurs d’une droite que l’on dira aujourd’hui modérée mais que l’on disait seulement « de droite », avant – des idées que l’on réservait auparavant aux électeurs du FN.

Nicolas Sarkozy a emmené avec lui une partie de la droite. Qu’en restera-t-il demain ? Déjà, la Droite Populaire sort les couteaux pour réclamer une place plus grande au sein de l’UMP, et dénigrer au passage l’aile humaniste. Thierry Mariani assure que le curseur d’est déplacé à droite depuis 2002.

Son constat est faux : France2 et Valeurs Actuelles nous ont rappelé que le programme de la droite d’il y a vingt ans était plus à droite qu’aujourd’hui. Autrement dit, à supposer que l’électorat se soit droitisé, ce n’est pas de sa propre initiative, mais parce qu’on l’aura droitisé, dans la mesure où les électeurs se soucient moins de la sécurité et de l’immigration que de l’emploi et du pouvoir d’achat.

Faut-il que l’UMP survive à un éventuel échec de Nicolas Sarkozy ? Faut-il maintenir un simple appareil logistique sans cohérence idéologique ? A supposer que cela soit souhaitable, l’UMP ne pourra survivre que si elle accorde une plus grande représentativité à ses différents courants, afin que soit bien identifié qui fait du saucisson-pinard tout en maniant l’insulte misogyne de comptoir; et qui est humaniste et responsable. Si les humanistes restent inaudibles, nombre d’électeurs quitteront l’UMP, sauf à rompre eux-mêmes avec leurs valeurs.

Aurons-nous pour seul choix, demain, que l’extrême droite ou la droite extrême ?

Entre les Populaires et les Humanistes, ce sont aussi deux conceptions de la politique qui s’opposent. La politique sondagière, qui pelote l’électeur et répond aux symptômes, avec une efficacité électorale temporaire, et celle qui cherche les solutions de fond et les politiques d’avenir.

Vous me trouvez manichéen ? C’est vrai que je m’accroche à l’efficacité de cette seconde conception de la politique. Pour ne pas désespérer de la démocratie.

Pendant la minute de silence, la parole se libère

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Le mardi 20 mars 2012, dans des établissements scolaires de banlieue, des élèves ont protesté contre la minute de silence à la mémoire des enfants et du professeur juifs assassinés par Mohamed Merah, et parfois même, comme ce fut le cas à Saint-Ouen (93), refusé de l’observer. « On ne fait pas de minute de silence pour les enfants de Palestine ! », a-t-on entendu à Saint-Denis comme à Bobigny, ou encore : « Il y a des enfants qui meurent partout dans le monde, comme par hasard, pour ceux-là on fait une minute de silence… », appréciations ponctuées de « Moi, j’aime pas les juifs »[access capability= »lire_inedits »]… Ces commentaires fleurissent aujourd’hui sur Twitter et autres réseaux sociaux. Certains élèves, incapables de prendre conscience de la portée de leurs paroles, ont été jusqu’à affirmer : « Ils étaient juifs, mais c’étaient quand même des enfants… », ce qui est assurément moins terrifiant que « On s’en fout, c’étaient des juifs ».

Ce sont des paroles d’adolescents de France, face à un drame inédit dont la violence, pensait-on, avait bouleversé tout le pays. Bien sûr, est-il besoin de l’écrire, il n’y a pas un assassin qui sommeille en chacun de ces jeunes : juste un antisémitisme si prégnant qu’il aveugle et fait perdre toute capacité d’empathie. Mais pour envisager des réponses cohérentes et coordonnées, il faudrait d’abord accepter de voir cette réalité ; or, les optimistes et les naïfs s’y refusent, préférant mettre ces mots terribles sur le compte de provocations sans lendemain ou y entendre l’expression d’un malaise social, quand ils ne décrètent pas que ce sont-là des élucubrations, surinterprétations et autres fantasmes d’idéologues – tant il est vrai que l’idéologue, c’est toujours l’autre.

En avril 2002, il y a dix ans exactement, Le Monde publiait la lettre d’un professeur d’histoire exerçant en banlieue, titrée « Antisémitisme à l’école ». En octobre de la même année, dans Les Territoires perdus de la République, ouvrage dirigé par Emmanuel Brenner, un collectif d’enseignants témoignait du développement inquiétant, dans les collèges et lycées de certaines banlieues françaises, de l’antisémitisme et, plus largement, d’une vision binaire du monde dans laquelle les harkis sont des traîtres, les homosexuels une aberration, le sexisme une évidence.

L’accueil du livre fut des plus glacials. Pour nombre de commentateurs, d’intellectuels et de journalistes, les situations décrites dans Les Territoires perdus étaient des cas isolés ou des épiphénomènes, voire le fruit des élucubrations tendancieuses de pessimistes ou de paranoïaques – qu’on ne qualifiait pas encore d’« islamophobes ».

Depuis, beaucoup se sont ingéniés à ne rien voir, à ne rien entendre – et, bien entendu, à ne rien dire. En dix ans, les signaux d’alarme n’ont pas manqué, du rapport Obin[1. « Les signes et manifestations d’appartenance religieuse dans les établissements scolaires », rapport au ministre de l’Éducation nationale présenté par Jean-Pierre Obin, juin 2004.] à celui du Haut Conseil à l’intégration sur la laïcité à l’école[2. « Les défis de l’intégration à l’école », Recommandations du Haut Conseil à l’intégration au Premier ministre relatives à l’expression religieuse dans les espaces publics de la République, 20 mars 2011.], en passant par de multiples témoignages d’enseignants et l’assassinat d’Ilan Halimi qui paya de sa vie le fait d’être juif.

En mars 2012, des jeunes hommes ont été froidement abattus parce qu’ils étaient des soldats français ; des enfants et un jeune professeur de 30 ans ont été tués à bout portant parce qu’ils étaient juifs. Que faut-il de plus à tous ceux qui s’obstinent à ignorer que certains jeunes Français, rejetant la République et ses valeurs, sont animés par un antisémitisme viscéral ? Combien de morts encore pour éveiller la conscience de ceux qui propagent le même discours lénifiant depuis dix ans ? Il y a dix ans, Mohamed Merah avait 13 ans ; il était élève au collège Ernest-Renan.[/access]

Gross malheur : Sarkozy déshonore la droite française

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Les socialistes espéraient si fort en début de campagne que Nicolas Sarkozy ne parviendrait pas à se qualifier pour le second tour, ils souhaitaient tellement qu’il se fasse déculotter par l’ouragan mariniste, qu’ils agissent finalement comme si Sarkozy n’était pas arrivé à un point et demi d’Hollande, et donc comme si Le Pen fille avait réussi le coup de papa, mais aux dépens de l’UMP, cette fois.

C’est ça la magie de la gauche, lorsque la réalité ne lui convient pas, elle la réenchante.

Parce que les socialistes rêvent que leur champion réalise un score à la Chirac, ils font tout ce qu’ils peuvent pour rejouer le scénario de 2002. Ils nous ressortent tout l’attirail antifasciste et nous font revivre les plus belles heures des grands procès staliniens.

Il faut dire que s’enfermer dans l’illusion d’un ennemi commun à abattre est bien plus efficace que de parler aux salauds de pauvres qui ont donné leurs voix au FN. L’enjeu est donc de réactiver la vigilance antifasciste afin que tous les républicains bayrouistes et indécis se rallient à la gauche pour faire barrage au Mal absolu. Et pour cela, Sarkozy doit être perçu comme un affreux frontiste déguisé. C’est la stratégie de dérépublicanisation, mise en scène dès le lendemain du premier tour par la presse militante. Les déclarations gonflées à l’hélium d’Arnaud Montebourg, lors d’une interview donnée au Monde de ce week-end, font écho à cette menace fantôme d’un sarkozysme néopétainiste qui a été agitée toute la semaine dernière.

Avec l’outrance d’un converti de l’avant-dernière heure, il déclare gravement que le candidat de l’UMP « a franchi la ligne rouge » (cette couleur est décidément bien inoubliable) et « déshonore la droite française en faisant tomber les barrières qui, depuis la seconde guerre mondiale, la séparaient de l’extrême droite et que M. Chirac avait su préserver. » Montebourg agite la figure menaçante d’un Sarko extrémisé, lepénisé, démonisé afin de mieux exalter le combat idéologique devenu tellement routinier entre républicain et fasciste, entre Bien et Mal. Et voilà comment le front commun antisarkozyste se mue, par un coup de baguette idéologique, en un front antifasciste fantasmé. Il fallait le faire. Ils l’ont fait…

Rendez-nous Cheminade !

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Pendant la campagne du premier tour, tout particulièrement lors des deux dernières semaines lorsque le conseil constitutionnel avait imposé l’égalité parfaite entre les candidats sur les ondes, on a entendu la plupart des médias se plaindre de devoir donner autant de temps de parole à Jacques Cheminade qu’à Nicolas Sarkozy et François Hollande. Avec la suffisance qui les caractérise souvent, ils se sont plaint de devoir interroger celui qu’ils tenaient au mieux pour un hurluberlu, au pire pour un fou dangereux. On pouvait parfois lire leur embarras, souvent leur agacement. Bien sûr, les liens de Cheminade avec Lyndon LaRouche posaient questions, ce dernier n’ayant pas hésité à comparer Obama à Hitler. Mais nous y reviendrons. Bien sûr, ses projets de colonisation de la Lune et de voyage sur Mars détonnaient dans notre contexte électoral. Mais le candidat de Solidarité et Progrès était bien l’arbre cachant la forêt des petits candidats qui constituaient autant de gêneurs.

Nathalie Arthaud, Philippe Poutou, Nicolas Dupont-Aignan et même Eva Joly, une fois passée la barre des 5% dans le sens descendant, agaçaient davantage puisqu’eux n’évoquaient pas de projets spatiaux étonnants et qu’il était donc moins facile de les tourner en dérision. Il fallait même leur donner 10 % du temps de parole chacun. Tout tournés vers la lutte pour la finale et celle, honorifique, pour la troisième place, les grands médias, à quelques exceptions près, déclarèrent ces candidatures inutiles sous prétexte que les intéressés n’avaient aucune chance de devenir président de la République et ne s’en cachaient pas. Comme si une campagne électorale était seulement l’occasion de sélectionner celui qui aurait la charge de devenir chef de l’Etat ! Comme si elle n’avait pas aussi pour but d’éclairer le débat public dans un pays qui compte presque autant de courants politiques que de fromages. Imagine t-on le Tour de France avec seulement une vingtaine de coureurs, c’est-à-dire réduit aux équipes des trois favoris ? Imagine t-on que dans un excès de générosité, on autorise finalement la vingtaine d’équipes à concourir, mais qu’on décide néanmoins que les trois favoris ne partiront pas sur la ligne de départ avec les autres, mais quelques dizaines de kilomètres plus près de l’arrivée, parce que, les autres, on s’en fout ?

Il semble que le Président-sortant, lui, l’imaginait comme ça, puisqu’il s’est longuement lamenté d’avoir dû participer à une émission entre Cheminade et Arthaud. Intervenir entre ces deux manants posait visiblement des problèmes à son ego. Et Sarkozy de chouiner sur le fait qu’ils étaient neuf candidats contre lui, tout seul. Le pauvre ! Tous les autres candidats étaient à un contre neuf. Et s’il était davantage visé dans les diatribes des autres, c’est sans doute qu’il était sortant. Serais-je désobligeant de signaler à Nicolas Sarkozy que la meilleure solution pour éviter ce désagrément fût sans doute de ne point se représenter ? François Hollande fut plus discret sur le sujet mais il semble bien que débattre avec d’autres adversaires que Nicolas Sarkozy ne le motivait guère. Il aurait accepté le principe d’un tel débat que Nicolas Sarkozy aurait été contraint d’y participer aussi. Il a préféré être complice de son futur rival du second tour.

Même sans débat, ces cinq semaines d’égalité – dont les deux dernières de manière stricte – ont été une bénédiction pour notre démocratie. Elles ont permis aux électeurs de se faire une idée en écoutant tous ceux qui avaient été sélectionnés par les élus[1. Sélection dont Dominique de Villepin ou Christine Boutin et même Marine Le Pen savent qu’elle n’est pas facile.]. Alors qu’un mois avant le scrutin, on prévoyait un taux d’abstention proche des 30%, elles ont permis de redonner de l’oxygène à cette campagne qui en manquait singulièrement.

Depuis dimanche soir, les gêneurs enfin éliminés, on n’est pas revenu au combat dans la boue, mais au combat dans la merde. Il est désormais loin, le portrait d’Obama avec une moustache d’Hitler qu’on montrait au pauvre Cheminade pour lui faire honte. En six jours, on a eu droit aux portraits de Pétain, aux références à Staline ou à Pierre Laval. On aussi accusé un site internet de relayer un appel de 700 mosquées alors qu’il avait seulement réalisé une enquête sur le fait qu’un individu tentait de le susciter. Aujourd’hui, c’est le fantôme de Kadhafi qui s’invite à la table et on pressent que le futur face-à-face de mercredi n’atteindra pas des sommets de courtoisie républicaine. Décidément, cette dernière semaine s’annonce très très longue.

Daniel Cohn-Bendit trouvait la campagne du premier tour chiante. Moi, je la regrette en constatant le niveau de celle du second. Rendez-nous Cheminade, parbleu !

Des électeurs très courtisés

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La montée en puissance d’un fort sentiment identitaire hétérosexuel, avivé par les sarcasmes de la majorité morale gay et féministe au pouvoir, pourrait être une des clés de l’élection présidentielle. Reste à savoir qui, des deux candidats, saura le mieux séduire les hétéros.

Un électorat orphelin de son candidat naturel

Un homme – « un vrai », comme ils disent – incarnait jusqu’à l’excès les aspirations des hétérosexuels radicaux : Dominique Strauss-Kahn. Il était le candidat naturel non seulement des mâles dominants, mais aussi des femmes qui se savent « chiennes » ; et ça fait du monde !
Ses mésaventures new-yorkaises et lilloises lui valent, aujourd’hui encore, le respect de beaucoup d’hétéros, par-delà le traditionnel clivage droite-gauche : « Il a fait tout haut ce que beaucoup d’hommes pensent tout bas ! » confie même, sous couvert d’anonymat, un député de la Droite populaire.
N’empêche ! Ces deux affaires pendantes lui ont coupé, au moins provisoirement, la route de l’Élysée. Alors, vers qui les électeurs frustrés par son retrait vont-ils se retourner ?[access capability= »lire_inedits »]
A priori, c’est Nicolas Sarkozy qui semble être dans la meilleure posture : « L’hétérosexualité, il faut avoir le courage de le dire, est une constante, souvent majoritaire, du genre humain ». Cette petite phrase, prononcée à l’inauguration de l’exposition Jean Gabin, n’est pas innocente à quelques semaines du scrutin.
Encore à la peine dans les sondages, le président – candidat s’est avisé de ce réservoir de voix hétéros qui pourrait faire la différence. Est-il donc prêt, pour l’emporter, à flatter les plus bas instincts ? C’est ce dont l’accuse déjà François Hollande, pour qui son rival reprend là « les clichés machistes les plus éculés sur la relation homme-femme ».
Une saillie maladroite, à vrai dire, de la part du candidat socialiste, dont la « normalité » affichée passait déjà, dans l’aile hétéro de son électorat, pour une mollesse ambiguë. Faute d’un rapide redressement de tir, le divorce entre François Hollande et les orphelins de DSK serait consommé, comme le montrent les derniers sondages de l’institut Onionway.

Interview de Marc Dumayot, président de l’association Hétér’Up

On assiste ces derniers mois à une radicalisation des revendications dans les milieux hétéros militants, et, en parallèle, les critiques contre un certain « communautarisme hétéro » se multiplient, émanant de personnalités aussi différentes que, à gauche, Pierre Bergé ou, à droite, Frédéric Mitterrand. Que répondez-vous à ces accusations ?

Marc Dumayot. Que ce n’est pas à deux vieilles tarlouzes de décider de la façon dont de très nombreux Françaises et Français vivent leur sexualité ! Plus sérieusement, l’identité hétéro s’est radicalisée tout simplement parce qu’elle s’est sentie menacée. De l’attitude « gay friendly » imposée par le politiquement correct, on est passé progressivement à un climat d’hétérophobie rampante qui débouche sur une véritable ségrégation sociale. De nos jours, un hétéro normal se voit pratiquement interdire l’accès à certaines professions comme antiquaire, danseur classique, créateur de mode, maire de capitale… On voudrait nous cantonner à des activités de gardiennage, ou liées à la ruralité. C’est totalement contraire à l’esprit des droits de l’homme dont on nous rebat les oreilles. Ou alors, de quel genre d’« homme » s’agit-il ?!

Vous semblez suggérer une « domination gay » sur les élites. Mais le problème ne réside-t-il pas surtout dans la concurrence croissante entre l’homme hétérosexuel et une femme « virilisée » et ambitieuse – cette executive woman qui prend de plus en plus les places de direction ?

L’un n’empêche pas l’autre, malheureusement ! Un demi-siècle de féminisme triomphant – souvent d’origine goudoue d’ailleurs – a fait des ravages.
Aujourd’hui, l’« homo hétéro », au sens d’homo sapiens bien sûr, est pour ainsi dire pris en sandwich entre les pédés d’une part, et d’autre part ces connasses qui se croient en tout l’égale des hommes. Avec les conséquences désastreuses, en termes d’efficacité économique et d’équilibre psychologique, qu’on imagine !

Irez-vous jusqu’à donner des consignes de vote ?

Nous demandons aux deux candidats des engagements écrits sur trois points : le vote rapide d’une loi réprimant l’hétérophobie ; un amendement à la Constitution proclamant solennellement que seule une relation hétérosexuelle est susceptible de donner la vie ; et enfin l’institution d’un PACS spécifiquement hétéro, pour ceux – et celles – qui ne veulent ni « sacraliser » leur relation par le mariage, ni être assimilés pour autant à des pédés ou à des gouines !

À vous écouter, on a un peu l’impression que l’hétérosexualité est d’abord une affaire d’hommes. Les femmes semblent faire de la figuration…

Absolument pas ! Une de mes amies, qui buvait tranquillement son Mojito dans un bar du Marais, s’est fait prendre à partie et traiter de « fendue » par des gays vindicatifs. À Hétér’Up, nous nous battons aussi pour ces femmes-là – sans qui, il faut bien le dire, notre combat perdrait en crédibilité.

Les hétéros, minorité risible ?

Le point de vue de Roland Racol, directeur des enquêtes à l’institut IPNOS

« Il est difficile d’apprécier aujourd’hui l’importance exacte du “vote hétéro”. D’abord parce que les statistiques communautaires sont interdites en France. Ensuite parce que, pour le moment, la communauté hétérosexuelle n’est pas très structurée : il n’y a pas, chez cette grosse minorité, la culture associative qu’on retrouve chez les gays, les féministes et les minorités religieuses. Pour autant, les candidats auraient tort de négliger les revendications d’une association comme Hétér’Up, qui canalise utilement la contestation hétérosexuelle.

Sur le plan électoral, si vous additionnez aux hétéros militants les homosexuels contrariés – qui, selon nos projections, votent souvent avec eux – vous obtenez les quelques pourcent qui pourraient faire la décision le 6 mai. En outre, il serait dangereux pour la démocratie de laisser cet électorat sans représentation, à l’heure où la radicalisation d’une certaine frange de la communauté est un fait nouveau incontestable. Lors de la dernière Gay Pride, des activistes hétérophiles s’en sont pris sans ménagement au char disco de Bareback FM, brandissant leur drapeau aux trois couleurs primaires et scandant des slogans stigmatisants comme “Les pédés à Pékin !” ou “Un homme, une femme, chabadabada !” Qui aurait imaginé un tel spectacle il y a encore un an ? Mais d’un autre côté, vous me direz, qui aurait pu penser, du temps du Général, que Paris serait un jour envahi par une manif’ de cent mille pédés ? »[/access]

La dernière muse d’Alberto

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Même dans leurs longs silences, les vieilles dames de la Baie des Anges nous ouvrent leur cœur. Dans Le dernier modèle, l’écrivain Franck Maubert, auteur de nombreux livres d’art, est parti à la rencontre d’une femme d’âge mûr qui termine sa vie dans un modeste appartement de Nice. Ce n’est pas une riche héritière des mines de phosphate, ni une ex-star de la Victorine, pas même une entraîneuse qui aurait mis le grappin sur un lord anglais, gentleman et anarchiste.

Caroline, de son vrai nom Yvonne, est pourtant bien plus que tout cela. Sa vie flamboyante et sordide, comme tous les grands destins tragiques, dépasse de loin l’entendement. Elle a tutoyé l’un des dieux de la création du XXème siècle. On ne ressort jamais indemne d’une telle rencontre. Fracassante à tous points de vue. Caroline est « le dernier modèle » d’Alberto Giacometti. Leur histoire remonte à novembre 1958. Giacometti aime se perdre dans les bars de Montparnasse, il en aime l’esprit frivole mais aussi la gravité des êtres qui s’exprime dans la nuit. Il aime surtout les prostituées, elles l’obsèdent. Caroline a vingt ans, lui soixante et pourtant, « il est attiré par cette inconnue dont il entraperçoit l’âme. Elle est insaisissable ». Elle fume des cigarettes mentholées, boit du Coca-Cola, n’a pas froid aux yeux et forcément, les hommes tombent sous son charme. Ce qui aurait pu être une banale coucherie est le début d’une romance que les amateurs d’art peuvent admirer sous le nom de « Caroline en larmes » et « Caroline avec une robe rouge », deux huiles sur toile peintes par le maître entre 1962 et 1965. Caroline qui appelle Alberto, « ma Grisaille », découvre un monde inconnu.
Chacun se nourrit de sa singularité, est avide de ses propres errements. Alberto l’interroge sur les hommes, tente en vain de sonder l’âme de cette petite, mélange d’effronterie et de sincérité désarmante. Il n’est dupe de rien et se contrefout de l’argent. Il est déjà immensément célèbre et riche. Elle lui réclame une Ferrari rouge comme un caprice d’enfant, il lui offre une MG de la même couleur. Caroline n’est pas une Sainte, c’est ce qui l’aime chez elle, cette sauvagerie, cet abandon et cette furie que la jeunesse offre. Lui, sera bientôt malade.

Franck Maubert a retrouvé cette Caroline qui, entre non-dits et désir de parler, se livre, exhume ses souvenirs. C’est si loin, les nuits de Montparnasse, les virées en cabriolet, Caroline au volant, Alberto au dessin, croquant la ville, les monuments, les visages, les silhouettes. Elle se demande « comment un tel homme pouvait s’intéresser à une fille comme moi ? ». Il en était fou. Alors, elle se rappelle que la première fois où elle a posé pour lui dans son atelier, Alberto n’y est pas arrivé. Il jurait. La rage du créateur n’avait pas réussi à capter le regard de Caroline, à percer le secret des ses yeux. Il recommencera, dix jours plus tard, pour enfin y parvenir. Elle se souvient d’avoir été éblouie par les sculptures qui se tenaient debout comme des personnes et qui paraissaient si vivantes.

Leur histoire n’est pas simple. Elle s’absente parfois plusieurs jours, il ronge son frein, en souffre, mais ne dit rien. Elle s’est mariée entretemps avec un vieillard de quatre-vingts ans. Leur histoire repart de plus belle. Leur amour est compliqué. Giacometti est marié à Annette et son fidèle frère Diego fait mine d’ignorer cette maîtresse qui roule en grosse américaine et qui porte des talons trop hauts à son goût. Alberto se moque des convenances, car une seule chose compte pour lui : créer. « Qu’est ce que créer ? Faire, faire et refaire. C’est cela créer. Refaire sans cesse. Là où j’en suis » avoue-t-il. Cinquante ans plus tard, entre ses canaris en liberté et un verre de Campari posé sur une table basse, Caroline se confie. Maubert avance à pas feutré face à cette dame âgée qui traverse une mauvaise passe. Il se fait tout petit. Il se glisse dans le moindre des espaces qu’elle laisse, s’y engouffre pour obtenir enfin quelques « révélations » comme ce séjour à Londres et la rencontre avec un Francis Bacon passablement alcoolisé.

Maubert dit de Caroline : « tout en elle n’est que fragilité jusqu’à ses sourires qui ponctuent son mutisme ». Ils descendent ensemble manger une grillade sur une terrasse. Elle picore dans son assiette, non sans avoir préalablement rehaussé ses minces lèvres d’un rouge discret et s’être parfumée d’Heure Bleue. Il remonte dans son appartement. Cette fin d’après-midi ressemble à un film d’Ettore Scola. Il lui lit quelques lignes de Belle du seigneur, lui montre les photos de son amour passé, quelques mots griffonnés de sa main, toute une vie enfouie… Elle aurait aimé avoir un enfant de lui, elle n’aura même pas un dessin. Mais, ces deux-là se sont aimés. Quel plus bel héritage ! Le dernier modèle est un roman pudique et puissant comme un crayonné d’Alberto. A lire au soleil couchant de la Méditerranée.

Franck Maubert, Le dernier modèle (Mille et une nuits)