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Slimane Zeghidour : Sans l’Algérie, il n’y aurait pas d’Opération Serval

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Slimane Zeghidour est grand reporter, essayiste, rédacteur en chef à TV5MONDE. Il a publié, entre autres, L’Algérie en couleurs, photos d’appelés 1954-1962, éditions Les Arènes, 2011.

Causeur. Après l’opération qui a mis fin à la méga-prise d’otages menée le 16 janvier sur le site gazier d’In Amenas, le gouvernement algérien a crié victoire. N’était-ce pas incongru, compte tenu des lourdes pertes parmi les otages et du grave échec des services de renseignement qu’a été l’attaque terroriste ?      
Slimane Zeghidour. Cette affaire est effectivement un condensé de toutes les failles qui émaillent la lutte que le régime algérien mène depuis vingt ans contre les groupes armés islamistes, et cela n’a pas complétement échappé aux médias. Même les journaux les plus favorables au pouvoir ont posé la question qui fâche : comment une colonne de véhicules chargés d’hommes, de vivres, de réservoirs de carburant et d’armes de tous calibres a-t-elle pu parcourir 1700 km de pistes allant du Mali à l’Algérie en passant par la Libye sans être repérée, avant d’occuper sans coup férir un site gazier majeur assurant un cinquième des exportations de gaz du pays ?
Surtout que le 9 janvier, les rebelles djihadistes avaient entamé leur mouvement vers Bamako et que, le 11, la France avait lancé l’opération « Serval »… 
Tout à fait ! Une semaine avant la prise d’otages, le Nord-Mali tout proche était la cible des avions de chasse français venus, à l’appel du chef de l’État malien par intérim, pour, justement, pourchasser les groupes armés qui y avaient établi un émirat obscurantiste coupable, entre autres, de garder en otages trois diplomates algériens enlevés dans le consulat à Gao. D’ailleurs, après la chute de Kadhafi, l’Algérie avait été la première à s’inquiéter du risque de voir refluer vers le Niger et le Mali les « moudjahidin » de la Légion islamique équipés des armes pillées dans les arsenaux de la Jamahiriya.
Voulez-vous dire que l’opération « Serval » a été préparée avec les Algériens ?
Laurent Fabius a déclaré avoir prévenu Alger de son déclenchement. Il a également annoncé en avoir obtenu l’autorisation de survol de son espace aérien. On voit mal la France déclencher une telle opération dans l’arrière-cour de l’Algérie sans, au minimum, la consulter.
Comment expliquer la surprise algérienne, le 16 janvier au matin ? 
On n’aura pas de sitôt la réponse à cette question et cela nourrit toutes les théories qui croient déceler la main du régime dans tous les coups fourrés qui défrayent la chronique depuis vingt ans ! Des « élucubrations » qui laissent de marbre un exécutif rompu à un indécrottable culte du secret hérité de la guerre d’indépendance.[access capability= »lire_inedits »]
Et vous, quelle est votre hypothèse ? Y a-t-il un « coup tordu » ?
On ne prête qu’aux riches… Cependant, le régime algérien est trop sophistiqué pour agir sans soupeser au trébuchet le rapport « qualité-prix » d’un quelconque « coup tordu ». D’autant plus si un tel coup frappe dans leur chair des partenaires de premier ordre comme les États-Unis, le Japon, le Royaume-Uni et la France. Bref, ce n’est pas totalement exclu mais ça me semble peu probable…
En tout cas, les djihadistes se sont attaqués à un gros morceau…
Et comment ! Ce qui est tout à fait inédit, avec In Amenas, c’est que, pour la première fois, un site gazier ou pétrolier est pris pour cible. C’est un tabou qui vient d’être brisé. En vingt ans de guerre, les groupes armés n’ont rien épargné, usines, ports, aéroports, casernes, jusques et y compris le palais du gouvernement, le siège de l’ONU et l’Académie interarmes de Cherchell, le Saint-Cyr algérien, mais jamais, auparavant, ils n’avaient attenté aux sites pétroliers ou gaziers. Cette « immunité » accordée à la principale source de devises du pays a éveillé très tôt le soupçon d’un « double jeu » du régime vis-à-vis des « hordes terroristes »… On peut donc imaginer qu’il y a eu un « deal » implicite, les uns acceptant d’épargner les sites pétroliers et gaziers et les autres de laisser vivoter les djihadistes « réalistes » au lieu de les pourchasser sans trêve. Si un tel « accord » a pu exister – et ce n’est pas impossible – il vient d’être rompu.
Mais comment expliquez-vous que le pouvoir ait été, cette fois, si peu critiqué ?
En s’en prenant aux « bijoux de la famille », les djihadistes ont offert à l’armée l’occasion de se réhabiliter. Malgré les dizaines de victimes, l’assaut a suscité un élan populaire d’une ferveur inédite depuis l’indépendance. C’est qu’à In Amenas, et plus d’un éditorialiste l’a souligné, les soldats n’ont pas défendu un pouvoir contesté mais l’intégrité du pays, le patrimoine national, bref, la « patrie ». D’où l’approbation unanime du recours à la force, quel qu’en fût le coût.
L’armée est félicitée, mais le régime ?  Après les interrogations suscitées par la prise d’otages, le pouvoir pourrait-il s’en sortir en se cachant derrière l’armée ? 
La société n’est pas dupe, et le régime s’y est résigné. L’attaque d’In Amenas va quand même obliger le pouvoir à revoir en profondeur non seulement le dispositif d’alerte en vigueur mais également et surtout toute sa politique vis-à-vis du Sud algérien.
Autrement dit, Alger ne pourrait plus traiter le Sud en « pompe à fric » sans investir dans le développement ? 
Oui ! La moitié sud du pays − soit l’équivalent de l’Italie, de la France et de l’Espagne réunies − qui recèle les trois quarts des revenus de l’État, abrite à peine un demi-million d’habitants. La wilaya d’Illizi, qui englobe In Amenas et  qui est vingt-huit fois plus vaste que le Liban n’a, quant à elle, que 60 000 âmes. L’écart entre l’importance stratégique de cette vaste région et son niveau de prise en charge par le pouvoir central n’est plus tenable.
On parle de l’instabilité de la région  comme l’une des répercussions de la chute de Kadhafi. En même temps,  certains acteurs du chaos sahélien, et notamment AQMI, sont des « produits dérivés » des « années noires » en Algérie…
L’un n’exclut pas l’autre ! Le Sahara, cet océan de sable aussi grand que la Chine, a toujours été le refuge de tous les dissidents, mystiques ou brigands, hérétiques ou gens de sac et de corde. C’est une muraille de Chine horizontale dont le Sahel ou « rivage » en arabe, la zone grise qui à la fois sépare et relie Afrique « noire » et « blanche », reste le ventre mou. Aujourd’hui, ce Sahel est le nouvel Eldorado ou petits et grands affûtent leurs armes… Parmi eux, c’est notoire, des vétérans algériens qui ont d’abord fait le coup de feu en Afghanistan, avant de retourner leur kalachnikov contre leurs concitoyens déclarés « mécréants »… Les « cerveaux » de l’opération d’In Amenas sont des Algériens, quand bien même les Tunisiens étaient-ils plus nombreux parmi les assaillants, si l’on en croit la version officieuse. Pour les militaires algériens, Belmokhtar et consorts ne sont que de vieux chevaux de retour.
Les problèmes sécuritaires de l’Algérie ne se cantonnent pas au Sud. Pas une semaine ne passe sans qu’on annonce un accrochage aux environs de Tizi Ouzou, des terroristes abattus, des embuscades et des faux barrages… Comment expliquez-vous ce bouillonnement en Kabylie ?
La Kabylie fut et reste la caisse de résonance de l’Algérie. Loin d’être une contre-société ou un pays dissident, elle est le un chaudron en fusion de toutes les tensions qui secouent le pays profond. Tous les réseaux, tous les cercles y ont leurs relais, des djihadistes aux « éradicateurs » laïcistes en passant par les féministes, les islamistes légaux, les socialistes, les arabistes, les francophiles. Qu’un terrorisme de « basse intensité » y subsiste encore montre aussi qu’il n’est pas aussi résiduel qu’on le dit. Quand l’Algérie a la fièvre, c’est la Kabylie qui tousse …
La question kabyle rappelle que, au-delà de l’islamisme, un autre problème  traverse la région et tout particulièrement le Sahel : les minorités. Dans la crise actuelle au Mali, il s’agit surtout de la question touarègue. Quelle est la politique touarègue de l’Algérie et quel bilan peut-on en tirer ?  
Sur le million et demi de Touareg, presque un million vivent au Niger, un demi-million au Mali et 100 000 seulement en Algérie. Mais en même temps, l’Algérie est le seul des trois pays à partager avec eux un substrat culturel berbère. Qui plus est, de par son envergure, l’État algérien a pu offrir à « ses » Touareg un niveau de vie sans équivalent chez les voisins. Tamanrasset, avec son aéroport international, ses hôpitaux et son université, est déjà la « capitale » touarègue de facto. Alger a également formé deux générations d’officiers, de diplomates et de hauts fonctionnaires tant maliens que nigériens, qui n’ont pas tous forcément rompu le contact avec leurs anciens instructeurs ou leurs camarades de promotion.
L’Algérie a donc un rôle particulier à jouer et plusieurs atouts pour le remplir. Comment voyez-vous donc la suite diplomatico-politique de l’opération « Serval » et, plus généralement, l’avenir proche du Sahel ?  
Dans l’immédiat, on a ressorti des cartons le projet d’ériger une barrière électronique à la manière de celle qui sépare les États-Unis du Mexique pour mieux contrôler les passages.
Quant à l’opération « Serval », il est encore trop tôt pour savoir si l’Algérie est un partenaire actif de la France ou un simple voisin du Mali, spectateur plus ou moins dubitatif de la crise. Depuis l’indépendance, Alger a poursuivi le même but : être le grand frère des États africains. D’où un soutien résolu à tous les leaders indépendantistes, Nelson Mandela au premier chef. Les accords de paix entre l’Ethiopie et l’Érythrée ont été signés à Alger en 2000. Idem pour l’interminable conflit qui oppose le pouvoir central malien aux rebelles touareg : l’État algérien aura ainsi réussi à leur faire parapher d’abord des Accords de Tamanrasset, en 1991, suivi des Accords d’Alger en 2006. Fort d’un tel entregent, le voisin algérien aura forcément son mot à dire sur l’avenir du Mali.[/access]

*Photo : aheavens.

Usine Goodyear d’Amiens : Taylor-Montebourg, le choc des titans

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C’est une missive assez pittoresque que publient ce matin nos confrères des Echos : la réponse du PDG de Titan – un fabricant américain de pneumatiques – à Arnaud Montebourg – un ministre français du redressement productif. Celui-ci avait contacté celui-là afin qu’il reprenne le site Goodyear d’Amiens-Nord promis à la fermeture par son propriétaire actuel.
On savait déjà depuis une bonne semaine que Maurice M. Taylor, le PDG du groupe américain, avait décliné l’offre et l’avait fait savoir au ministre, lequel avait lui-même annoncé cette mauvaise nouvelle aux médias et aux intéressés. Ce qu’on ignorait, en revanche, c’était la teneur de cette déclaration de non-amour. Morceaux choisis :
« J’ai visité cette usine plusieurs fois. Les salariés français touchent des salaires élevés mais ne travaillent que trois heures. Ils ont une heure pour leurs pauses et leur déjeuner, discutent pendant trois heures et travaillent trois heures. Je l’ai dit en face aux syndicalistes français. Ils m’ont répondu que c’était comme ça en France »
Monsieur, votre lettre fait état du fait que vous voulez que Titan démarre une discussion. Vous pensez que nous sommes si stupides que ça ? Titan a l’argent et le savoir-faire pour produire des pneus. Qu’a le syndicat fou ? Il a le gouvernement français.».
« Titan va acheter un fabricant de pneus chinois ou indien, payer moins d’un euro l’heure de salaire et exporter tous les pneus dont la France a besoin. Vous pouvez garder les soi-disant ouvriers. ».
Depuis que cette lettre est publique, les indignations montent de toutes parts. Indignation à ma droite, contre le « syndicat fou » CGT, qui condamne à mort les usines, voire contre ces feignasses d’ouvriers français qui sifflent du Cristal Roederer à la chaîne pendant que les petits actionnaires ont des sueurs froides. Indignation à ma gauche contre le cynisme de ce malotru ultralibéral qui traîne dans la boue notre modèle social.
Alors laquelle de ces deux indignations est la plus légitime ? À mon avis, les dedroites gagnent dans un fauteuil, car sur ce coup-là, ils sont logiques avec eux-mêmes. Les degauches sont plus mal pris. En posant comme préliminaire la question des coûts salariaux et en vantant les mérites de la mondialisation forcément bénéfique pour le client, Maurice M. Taylor ne fait-il pas que reprendre, avec ses mots du Midwest à lui, deux idées chères aux socialistes modernes qui nous gouvernent ? 

Tunisie : les deux faces d’Ennahda

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tunisie ennahda salafistes

À Tunis et auprès de ses sympathisants français, l’assassinat de Chokri Belaïd n’en finit pas de déchaîner les passions. Celui qui servait de porte-voix médiatique au « Front populaire » tunisien, agglomérat de petites formations de la gauche radicale, faisait figure de symbole, tout particulièrement aux yeux des salafistes qui, non contents de s’en prendre aux mausolées populaires, aux libres penseurs et aux femmes, avaient juré de ramener son scalp, comme nous le rappelait opportunément Antoine Menusier.

Si on ne connaît toujours pas l’identité des tueurs, leur mobile ne fait aucun doute : mettre l’opposition frontale aux islamistes en émoi en ciblant sa voix la plus forte. Il est donc plus logique d’imputer la responsabilité du crime à la mouvance salafiste, à défaut d’accuser le parti au pouvoir Ennahda qui doit aujourd’hui gérer sa première grande crise gouvernementale, que d’imaginer un coup monté par d’anciennes barbouzes benalistes  voulant mettre le pays à feu et à sang (encore que…).
Le corps de Belaïd à peine refroidi, le chef du gouvernement Hamid Jebali a répondu aux manifestations anti-islamistes en annonçant vouloir former un gouvernement apolitique, constitué de purs technocrates en lieu et place de l’attelage improbable qui gouverne le pays. Quoique majoritaire en voix et en sièges, tant pour des raisons d’arithmétique politicienne qu’afin de se forger une image plus consensuelle, Ennahda a en effet dû s’associer au Congrès Pour la République (CPR) du président Marzouki ainsi qu’au parti Takatoul du président du Parlement, deux mouvements de centre-gauche, pour composer le cabinet issu de l’élection de la Constituante en octobre 2011. Mais Jebali a beau clamer ses désirs de dialogue, la rue islamiste – ennahdistes et salafistes confondus – et son propre parti lui ont dit niet : pas question de renoncer à la légitimité des urnes pour acheter la paix sociale. Cortège contre cortège, Tunisiens séculiers et barbus ont pu se compter tandis que prévalait le statu quo gouvernemental. Malgré tous ses efforts, Jebali n’avait pas avancé d’un pouce jusqu’à sa démission d’hier soir, les médias mettant massivement son impuissance sur le compte du chef spirituel d’Ennahda, le cheikh Rached Ghannouchi, censé incarner l’aile dure du parti de la renaissance islamique.

À y regarder de près, la donne semble un peu plus compliquée. Primo, la crise de l’exécutif consécutive à la mort de Belaïd touche avant toute chose les alliés « laïcs » d’Ennahda, qui perdent de plus en plus de plumes politiques à force de se vouloir à voile et à vapeur. Ainsi du CPR qui vient de perdre la moitié de ses troupes après la défection de son secrétaire général, moins islamo-compatible que son ambitieux fondateur Marzouki. Fait sans précédent depuis la révolution de janvier 2011, le général Rachid Ammar, le chef d’Etat-major des armées – qui fit preuve d’une bravoure et d’une présence d’esprit inégalées lors de la chute de la maison Ben Ali – est dernièrement sorti de son devoir de réserve pour publiquement tancer un membre du gouvernement. La faute en incombe à Slim Ben Hmidane, ministre CPR des « Domaines de l’Etat », lequel avait évoqué des propos que le général aurait prétendument tenus en plein conseil des Ministres. Fort de son image de gardien de la révolution, Ammar a infirmé la version du ministre et fait part de sa vive préoccupation face à la situation sécuritaire. Un épisode anecdotique qui en dit long sur la fébrilité des gouvernants tunisiens, le doigt sur la couture du pantalon dès que les forces de sécurité interviennent. Vingt ans après, le scénario-catastrophe de l’annulation des élections algériennes de 1991 remportées par les islamistes du FIS reste sans doute dans toutes les têtes…
Secundo, la mouvance islamiste tunisienne a diversement réagi à l’attentat contre Belaïd. D’aucuns pointent l’éternel double langage de Ghannouchi, qui entonne un refrain démocratique devant l’Occident et parle charia dans le Golfe. D’autres parlent du premier ministre démissionnaire Jebali comme d’un « modéré », « pragmatique » ouvert au compromis. En fait, sous la pression des quelques milliers de salafistes sabre au clair arborant l’étendard noir flanqué de la seule devise « Mohamed est l’Envoyé de Dieu », Ennahda balance perpétuellement entre deux registres. D’où le désaccord parfait entre Jebali et Ghannouchi, savamment mis en scène par les deux protagonistes. D’un côté, le discours raisonnable et rassembleur du gestionnaire des affaires courantes quotidiennement confronté aux affres du pouvoir partagé. De l’autre, les imprécations non dénuées de références aux droits de l’homme (ce qui devrait faire réfléchir les chantres de l’universalisme aveugle…) d’un Rached Ghannouchi gardien de l’orthodoxie islamiste, qui s’adresse prioritairement à la base radicalisée de ses troupes. Cette ambivalence permanente a été brillamment décryptée par Michaël Bechir Ayari dans son article sur « le dire et le faire d’Ennahda », au sein de l’excellent ouvrage collectif dirigé par Samir Amghar, Les islamistes au défi du pouvoir. Sans remettre en cause la sincérité des uns et des autres, rappelons que leurs rôles politiques[1. Au risque de renoncer aux envolées lyriques, rappelons que nulle morale individuelle n’entre en ligne de compte quand il s’agit de politique.] respectifs leur font jouer des partitions sensiblement différentes, malgré leur substrat idéologique commun. Par-delà ses contradictions, le peuple d’Ennadha persiste à braver les regards occidentaux : d’après un récent sondage, malgré l’usure du pouvoir, le parti islamiste se hisserait toujours à la première place du podium en cas d’élection, devant le bloc néo-bourguibiste L’Appel de la Tunisie.

Tout ceci ne nous dit pas qui a tué Chokri Belaïd, quand auront lieu les prochaines élections, ni quand un nouveau gouvernement sera formé et un projet de Constitution adopté. Rien n’est joué, d’autant qu’une majorité absolue de Tunisiens rechigne à enterrer les acquis du bourguibisme – Code du statut personnel et autres droits de la femme – dans un linceul vert et noir.

*Photo : Thierry Brésillon.

Sionistes contre sionistes

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israel elections lapid

La démocratie, c’est la démographie – donc un peu la sociologie. Dans le cas israélien, grâce à l’extrême représentativité du mode de scrutin, national (le pays considéré comme une circonscription unique) et à la proportionnelle, la Knesset est une photographie fidèle du pays. Ce qui signifie notamment que le vainqueur est celui qui fait le plus d’enfants…
Si la droitisation annoncée n’a pas eu lieu, le message politique des élections du 22 janvier est loin d’être clair ; en revanche, les urnes ont dessiné un profil assez net des quatre tribus qui composent la société israélienne : les laïques sionistes, les religieux nationalistes, les ultra-orthodoxes et les Arabes israéliens (restés sur leur terre natale après la guerre de 1948 et leurs descendants).
Les deux premières tribus constituent l’essentiel de la nation israélienne, en grande majorité juive et sioniste. Les ultras (10-15 %) se partagent entre adeptes d’une existence communautaire séparée et partisans d’une certaine coopération avec les institutions étatiques et la société. De leur côté, les Arabes (quelque(s) 15 à 20 % de la population) cultivent leur identité propre et vivent dans une société parallèle, tout en « s’israélisant », du point vue économique et culturel.
Chacune de ces tribus affiche donc sa propre idée de la République. Les Arabes préféreraient une république « à la française », ce qu’on appelle en Israël « un État de tous ses citoyens », qui reviendrait à effacer le caractère juif de l’État et à transformer Israël en État binational. Quant aux ultra-orthodoxes juifs, ils sont en quelque sorte apolitiques. L’essentiel pour eux est de vivre pleinement leur religion, l’État jouant le rôle de « gardien » de leur communauté. Leur contre-société, fondée sur un modèle développé en diaspora au long des siècles, n’a guère besoin d’un État juif, voire d’une société à majorité juive, pour survivre et prospérer, et aussi longtemps qu’un État quelconque – au mieux, bienveillant ou, au pire, indifférent – s’occupe de « l’intendance », ils demandent seulement qu’on les laisse tranquilles.[access capability= »lire_inedits »]
Idéologiquement et politiquement, ce sont les deux tribus sionistes – les laïques et les religieux nationaux – qui détiennent l’hégémonie politique et culturelle au sein de l’État et des  institutions israéliennes. Or, leurs conceptions du sionisme et du politique, de la société et de l’État, divergent profondément. La tribu laïque, une grosse moitié de la population, se considère comme l’héritière des pères fondateurs qui, de Herzl à Ben Gourion, ont élaboré et appliqué le projet idéologique et politique qui a abouti à la création d’un État-nation juif.
Pour la tribu des religieux nationalistes, partenaires marginaux des sionistes laïques jusqu’aux années 1970, la création de l’État d’Israël, en 1948, n’a pas incarné un aboutissement mais à peine une esquisse, ouvrant un cadre politique dénué de sens auquel il faut en donner un. La victoire de 1967 et les retrouvailles avec des sites bibliques mythiques, tels Jérusalem ou Hébron, dans un premier temps, puis la crise morale provoquée par la guerre de 1973, dans un second temps, leur ont ouvert un boulevard.
Ainsi, leur grand œuvre, la colonisation de la Cisjordanie – entamée en 1968 mais vraiment lancée en 1974-1975 –, représente avant tout un projet visant à tracer le chemin à la société israélienne et à la transformer. À leurs yeux, les Palestiniens sont tout au plus les victimes collatérales de leur rêve : créer sur les collines bibliques, sites des événements historiques et mythiques, une parfaite alternative juive à la république laïque fondée sur le littoral méditerranéen par Ben Gourion. Depuis quatre décennies, la lutte morale et politique entre les colonies et Tel Aviv structure la politique israélienne, comme l’ont encore montré les résultats des dernières élections. Mais si, jusque-là, leurs différends politiques se focalisaient sur les frontières de l’État, cette fois-ci, le débat a porté sur le projet israélien lui-même.
À la sortie des urnes, deux projets sionistes se font désormais face : d’un côté, le centre politique et géographique du pays revigoré par le score de Yaïr Lapid ; de l’autre, les religieux nationalistes, menés par Naftali Bennett, qui ont doublé leur poids électoral. Benyamin Nétanyahou conservera son poste de Premier ministre, mais ce sont les électorats et les idées de Lapid et de Bennett qui imposent les termes du futur débat politique : Israël va-t-il prendre le chemin de Tel Aviv ou celui des collines ?
Pour Lapid, la réponse est claire : l’État doit s’occuper en priorité du niveau et de la qualité de vie des Israéliens, revendication portée, pour l’essentiel, par la tribu laïque dont les enfants étaient aux premières lignes du mouvement de contestation sociale de l’été 2011 : logement abordable, coût de la vie et libertés individuelles. Or, Lapid sait parfaitement où puiser les ressources nécessaires pour répondre à ces exigences : dans les fonds consacrés aux colonies et à la Défense. Par ailleurs, au-delà de coupes cosmétiques, un véritable changement dans l’ordre des priorités budgétaires passe obligatoirement par le règlement des contentieux avec les voisins arabes. Autrement dit, le grand projet des religieux nationalistes se révèle incompatible avec les intérêts de la tribu laïque.
Quant à Naftali Bennett, il a compris que la pérennisation des acquis engrangés par les colons ces dernières années dépendait de sa capacité à « gagner les cœurs » des électeurs de Lapid. Reste que, malgré son habileté et son parcours exceptionnel – officier des forces spéciales et entrepreneur dans la haute technologie – il aura du mal à faire le grand écart entre Tel Aviv et Hébron, entre une classe moyenne plutôt laïque et pluraliste, soucieuse de qualité de vie, et une communauté de plus en plus fermée, engagée dans une double fuite en avant : elle entend se montrer plus juive que les ultra-orthodoxes et plus sioniste que les héritiers idéologiques des fondateurs de l’État…
Le contexte géopolitique actuel – crises syrienne et égyptienne, division inter-palestinienne – n’est pas propice à de véritables négociations de paix. En attendant, le projet messianique des religieux nationalistes est de plus en plus considéré comme un problème au sein même de la société israélienne. Alors que les élections du 22 janvier n’ont pas permis de trancher, on ne sait pas, à terme, laquelle des deux républiques l’emportera. Ce qui est certain, en revanche, c’est que de l’issue de cette lutte dépendent à la fois la géographie d’Israël et la suite de son histoire.[/access]

*Photo : 1yen.

Et pourquoi pas un pape arabe ?

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Depuis que Benoît XVI a annoncé renoncer à sa charge, les spéculations vont bon train sur l’identité du prochain pape. Comme le dénonçait matinalement Théophane, les âmes profanes, anticatholiques et foncièrement progressistes ne sont pas les dernières à exprimer leurs souhaits les plus hardis. Il a suffi que Benoît XVI mentionne la nécessité d’une « réorientation » de l’Eglise au cours de son avant-dernier angélus pour que d’imprudents commentateurs y discernent un tardif mais sincère exercice d’autocritique. Joseph Ratzinger virerait-il sa cuti juste avant de rendre sa chasuble ?
On le sait, le prochain pape devra être « moderne » (c’est Christine Boutin qui le dit), sinon africain, sachant que ces deux exigences s’annoncent pour le moins contradictoires – noir et réac, voilà qui défrise le camp du Bien…
Mais puisque nous sommes à l’heure des pronostics, au lieu des vœux pieux de rigueur, tentons un pari. Dieu sait que Causeur n’est pas obnubilé par les diktats de la diversité – nous ne mangeons pas de cette hostie-là – mais osons relayer une question inhabituelle : et si le nouveau pape était arabe ?
Tel est l’objet d’une campagne de soutien au patriarche maronite Raï, qui prend pied sur Facebook au slogan de « Musulmans et Chrétiens d’Orient souhaitent que le cardinal Bechara Boutros Raï soit évêque de Rome ». Réputé pour sa neutralité bienveillante à l’égard de Damas, le patriarche Raï a été élevé au rang de cardinal par Benoît XVI en novembre dernier. Le locataire de Bkerké, 73 ans, se rapproche ainsi de Rome, et pourrait prétendre à une place de choix au Vatican en incarnant la voix des minoritaires malmenés au Liban, en Syrie comme en Palestine.
Mais ne comptez pas sur nous pour jouer du symbole ou promouvoir un quelconque prélat sous on-ne-sait quel généreux prétexte ; la protection des chrétiens d’Orient se joue hélas moins par des sermons à Rome qu’à coups de kalachnikov entre Beyrouth et Alep.
Ceci dit, avec une pointe de mauvais esprit, félicitons-nous que nos très chers amis qataris n’appuient aucun impétrant au Latran. À l’issue du prochain conclave, la fumée blanche n’exhalera pas le doux fumet des gazo-dollars. Eh oui, c’est ballot mais le Vatican n’est pas encore la FIFA…

Ouigo : un enterrement de troisième classe pour le service public

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tgv low cost sncf

Finalement, ils l’ont fait. Nous vous en avions déjà parlé ici.  La SNCF, malgré ce qu’elle avait déclaré initialement, a été jusqu’au bout de son projet de TGV low-cost. À l’origine, le projet s’appelait Aspartam, comme le sucre qui n’est pas du sucre. C’était une bonne idée puisque le TGV low-cost ne sera pas vraiment un TGV. Guillaume Pepy, le PDG de la SNCF, donne à ces nouvelles bétaillères le nom de Ouigo. À notre connaissance, ce nom ne veut rien dire. On se demande qui trouve des appellations de ce genre, aussi très à la mode quand il s’agit de désigner des nouveaux modèles automobiles. Des ordinateurs, sans doute, vaguement aidés par des communicants qui doivent être bien payés, et ne voyageront donc pas en Ouigo, eux. Ou alors, à force de le répéter à haute voix, entend-on subliminalement « Oui, go ! », parfait exemple de novlangue réduite syntaxiquement à sa plus simple expression où les monosyllabes sont le premier pas vers le grognement.
En quoi consiste le projet Ouigo ? À entasser plus de monde pour faire baisser le prix du billet sur certaines lignes. Il serait question de quatre rames doubles à deux étages qui effectueront huit ou neuf trajets par jour entre Marne-la-Vallée-Lyon-Montpellier ou Marseille et pourront transporter 1.200 passagers chacune en classe unique, contre 1.000 pour une rame classique entre la première et la deuxième classe.
Le nivellement par le bas… C’est pas possible, ils sont toujours soviétiques à la SNCF ou quoi ? Ou bien, ils se préparent au contraire à la privatisation du rail ordonnée par Bruxelles, privatisation dont on sait déjà, par de multiples exemples européens, que dans des domaines comme le train, la poste ou l’énergie, elle a surtout entraîné une dégradation générale du service public, sauf pour les usagers, pardon les clients mettant le prix pour obtenir des prestations particulières qui étaient la norme auparavant : cherchez l’erreur.
Evidemment, comme nous sommes dans un monde réellement renversé, la régression est présentée comme un progrès. À la limite, Guillaume Pepy nous tirerait des larmes : c’est un train social, le Ouigo. Sans rire. Il a déclaré : « Il faut que la SNCF aide les Français à voyager moins cher. » Le billet coûtera 25 euros. Les mauvais esprits font déjà remarquer qu’il faudra tout de même se rendre à Marne-la-Vallée mais on peut imaginer, dans le monde des gentils Mickey de la paupérisation programmée et aménagée du peuple français,  que la ville où se trouve Disneyland fera une excellente capitale low-cost pour la France de demain. Faire embarquer le prolo depuis une gare périphérique fait aussi réaliser à peu près 30% d’éconocroques à la SNCF car il n’y aura plus de frais d’acheminement des rames sur les voies à grande vitesse : ils seront déjà là.  Evidemment, les Ouigo auront leur design à eux. Un joli bleu ciel, un peu acide d’après les premières photos disponibles.
Les syndicats de cheminots, ces emmerdeurs, trouvent à redire. Pas de service à bord, un seul bagage sinon tu payes un supplément. Les syndicats ont néanmoins obtenu quelques concessions. À l’origine, il était prévu que les contrôleurs fassent le ménage entre deux rotations et prennent leur temps de pause à bord du train en marche. Quand j’avais lu que cette aimable proposition avait été envisagée, j’avais pensé à ces taxis de Pékin, où l’on voit parfois un chauffeur ouvrir le coffre de sa voiture, réveiller son collègue et prendre sa place pendant que l’autre se met à conduire. Bref, comme le dit l’UNSA, un « ersatz de TGV »
Ouigo est bien sûr un  symptôme. Celui d’un continent qui entre dans une nouvelle civilisation, sans jeu de mots, à deux vitesses. On a déjà plus ou moins une école low-cost avec un enseignement public réservé aux pauvres dans les quartiers. On va tranquillement vers une santé à deux vitesses avec la multiplication des assurances privées qui attendent le démantèlement du régime général pour se livrer au grand festin. Et on a manifestement déjà une bouffe à deux vitesses avec ceux qui mangent du cheval sans le savoir et ceux qui mangent des produits frais (cinq fruits et légumes par jour) en connaissance de portefeuille.
Ouigo est aussi le symptôme d’une société qui raisonne à l’envers en toute connaissance de cause. Plutôt que de se demander pourquoi les gens n’ont plus d’argent, on va faire avec. On réinvente la 3ème classe pour la SNCF, on généralise le discount, bref on vaseline l’existence d’un pays  qui compte 8 millions de pauvres, des working poors, et entre 3 et 5 millions de chômeurs qui, dans un grand élan patriotique pour respecter les 3% de déficit, ont actuellement tendance à se faire disparaître du paysage en s’aspergeant d’essence.
Alors que la seule question que l’on devrait encore et toujours se poser est la suivante : comment dans un pays riche, la part des salaires dans un PIB qui a explosé en trente ans a baissé de 10%, passant pour l’essentiel à la rémunération du capital et des dividendes ? Dans les années vingt, le train bleu était un train de luxe qui lui aussi menait vers la Méditerranée. Il ne partait pas de Marne-la-vallée. On y croisait Morand, Guitry, Cocteau. Il était beau, on aurait pu y réciter les vers de Larbaud :

« Prête-moi ton grand bruit, ta grande allure si douce,
Ton glissement nocturne à travers l’Europe illuminée,
Ô train de luxe ! »

Assez ironiquement, le Train Bleu sera maintenant le Ouigo. On m’objectera que jamais les pauvres n’auraient pu espérer prendre le Train Bleu. On répondra que longtemps notre projet de civilisation a été le luxe pour tous dans tous les domaines. Et que Ouigo est le symbole même du renoncement à cette utopie.

*Photo : protohiro.

Christophe Guilluy : Hollande n’a pas été élu sur le mariage gay !

christophe guilluy mariage gay

Christophe Guilluy est géographe social. On lui doit des essais remarqués sur les inégalités sociales, économiques et culturelles entre les territoires de l’Hexagone. Son dernier ouvrage, Fractures françaises, (François Bourin éditeur, 2010) analyse notamment l’« insécurité culturelle » qu’engendre la cohabitation entre différentes populations au sein d’un même territoire.
Daoud Boughezala. Les partisans du mariage gay répètent inlassablement que cette mesure était l’un des engagements du candidat socialiste. Avez-vous mesuré le niveau d’adhésion de l’électorat de second tour de François Hollande au « mariage pour tous » ?
Christophe Guilluy. C’est de la pure rhétorique. Ce n’est pas sur cette thématique, mais sur le rejet de Sarkozy que François Hollande a rassemblé une majorité de Français. Il faut cependant rappeler que 93 % des musulmans, qui sont massivement opposés au mariage gay,  ont voté Hollande ! Cela dit, plutôt que de battre le pavé dans le Marais, les organisateurs de la Gay Pride feraient bien de la délocaliser dans le « 9-3 » avec un départ à Montfermeil et le tour de la Seine-Saint-Denis. Juste pour voir ce qu’est l’homophobie dans la vraie vie !
Mais Hollande ne doit pas son élection au vote musulman…
On peut compléter cette analyse avec le cas des DOM-TOM qui, comme les banlieues, ont plébiscité Hollande par anti-sarkozysme, l’ancien président étant perçu comme le candidat raciste des « petits Blancs ». Or, ces territoires, très catholiques, ont connu une forte mobilisation contre le mariage gay, notamment en Guyane et à La Réunion.[access capability= »lire_inedits »]
Les couches de la population favorables aux réformes sociétales sont-elles les mêmes que celles qui vivent à l’abri de frontières culturelles invisibles ?
Les soutiens de gauche au « mariage pour tous » se concentrent dans les seules métropoles. Ce sont majoritairement des membres des catégories socio-professionnelles supérieures et des « bobos ».
La mobilisation des anti-mariage est-elle le baroud d’honneur de la France catholique ?
La perte de vitesse de la France catholique n’est pas contestable. Du reste, les catholiques pratiquants ne représentent plus que 4 % de la population. En revanche, le sentiment d’appartenance culturelle à un pays de culture chrétienne reste incontestablement important. Derrière la mobilisation des catholiques, c’est donc d’abord la question identitaire qui est en jeu. Les catholiques pratiquants se sentent mis en minorité culturelle, un sentiment aggravé par l’effet-miroir avec un islam en pleine expansion dans l’Hexagone.
Cette France catholique correspond-elle peu ou prou aux habitants des zones rurales et périurbaines dont vous décriviez le déclassement dans Fractures françaises ?
Je ne peux pas dire cela. Les bastions catholiques sont toujours les régions de l’Ouest et de l’Est, où l’on trouve en effet certaines zones rurales. Mais je crois que la « Manif pour tous » du 13 janvier a essentiellement mobilisé la France bourgeoise et urbaine, notamment celle de l’Ouest parisien. Les provinciaux qui y étaient présents avaient globalement le même profil : bourgeois catholiques venant des métropoles lilloise, lyonnaise, rennaise etc. Frigide Barjot est la caricature de l’urbaine branchée, bien plus que la représentante de la France populaire et périphérique ! En grossissant le trait, on peut dire que le débat sur le mariage homosexuel oppose les deux bourgeoisies des métropoles : bobos contre cathos…
Ainsi, il existerait un « peuple de droite » arc-bouté sur la défense des valeurs conservatrices et opposé au « peuple de gauche » acquis au progrès…
Non, il n’y a ni « peuple de droite » ni « peuple de gauche ». On assiste, notamment en milieu populaire, à une forme de désaffiliation politique et à l’émergence d’une contre-société où les gens se déterminent non pas à partir du clivage gauche-droite, mais en fonction des effets « dans la vie réelle » de choix politiques concrets. Ce qui différencie les gens n’est pas tant la couleur politique que la possibilité d’ériger des frontières invisibles. Les « moyens de la frontière », voilà donc le vrai critère clivant, et non le clivage gauche/droite.
Après trente ans de précarisation sociale, les classes populaires ne croient plus au « progrès social ». Même si la « gauche » cherche à faire perdurer le mythe par des réformes sociétales, permettant à la « droite » de se poser en défenseur des traditions, ce qui se joue sur le continuum socio-culturel de la France périphérique est bien plus important. Les classes populaires peuvent ainsi être très critiques sur des choix économiques et sociétaux qui bouleversent leur réalité quotidienne (mondialisation, immigration, multiculturalisme) tout en cultivant bienveillance ou indifférence sur la question du mariage homosexuel.
Un récent sondage Ipsos-Le Monde établit que 46 % des Français seraient « crispés » ou « populistes » et que 74 % des gens jugent l’islam incompatible avec la société française. La perception d’une « insécurité culturelle » est-elle l’apanage de la droite ?
L’enquête Ipsos que vous citez montre également qu’une partie de la gauche est, elle aussi, très perméable à la question identitaire. En dépit du discours de Mélenchon sur la question, 46 % des sympathisants du Front de gauche pensent qu’« il y a trop d’étrangers en France », 70 % de ces mêmes sympathisants jugent qu’on peut « trouver de la main d’œuvre en France sans recourir à l’immigration ». Ajoutons que 79 % des sympathisants du Front de gauche et 65 % de ceux du PS estiment que « la religion musulmane cherche à imposer son mode de fonctionnement ». C’est sûrement cela, le « populisme de gauche » ![/access]

Le successeur de Benoît XVI sera-t-il, lui aussi, un affreux réactionnaire ?

L’annonce de la prochaine renonciation du pape Benoit XVI a provoqué une secousse mondiale sans précédent et alimente désormais toutes les spéculations. Le successeur de Ratzinger ouvrira-t-il le mariage aux prêtres et aux homosexuels ? Les femmes accèderont-elles à la prêtrise ? L’Eglise cessera-t-elle enfin sa lancinante leçon de morale sur le sexe ? L’avortement arrêtera-t-il d’être considéré comme un crime ? Le divorcé sera-t-il le fils prodigue ?

De nombreux noms circulent ici et là, certains à consonance européenne, d’autres africaines ou encore asiatiques. Chacun y va de son petit commentaire, surtout ceux qui ne se réclament pas de cette grande chapelle. On voudrait un noir mais sans son conservatisme, un Brésilien mais alors défenseur de la théologie de la libération, un italien mais avec une fibre libérale à la Monti, un Indien pourvu qu’il ne renie rien des aphorismes du désir exposés par Vâtsyâyana.

Si les équipes de Causeur savent y faire en prédication, la prédiction ce n’est pas encore pour maintenant. À défaut de pouvoir vous donner le nom du prochain évêque de Rome, nous avons pu recueillir en exclusivité la ligne de conduite à laquelle il se tiendra, et croyez-moi, c’est effrayant. Car en laissant quelques oreilles entre les colonnes de la chapelle Sixtine et en soudoyant les cardinaux dont on connaît l’attrait pour les deniers, que n’apprend-t-on !

Le 266ème successeur de Saint Pierre serait un proche de Benoit XVI mais aussi de Jean-Paul II, deux personnalités à qui on ne peut prêter un progressisme effronté. Il entendrait conduire les affaires de l’Eglise dans le sillage de ses prédécesseurs, serait farouchement attaché aux dogmes et radicalement opposé à l’avortement, à l’euthanasie et au mariage homosexuel. Un prélat qui a souhaité taire son nom nous informe aussi que le nouveau pape ne changera en rien la position du Vatican sur le divorce ou la prêtrise des femmes. Les plus pessimistes racontent même que le préservatif restera à l’Eglise ce que le sac plastique est aux écologistes.

Blanc sur blanc, rien ne bouge.

Qu’elle était verte ma Voynet…

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duflot voynet paris

On le sait, la ministre écolo du Logement se verrait bien maire de Paris en lieu et place d’Anne Hidalgo, la successeuse adoubée par Bertrand Delanoë. De quoi alimenter la réputation de sale gosse un rien ingrate de Cécile Duflot, puisque c’est uniquement grâce au bon vouloir de Solferino, et contre l’avis des militants locaux du PS, que l’ancienne conseillère municipale de Villeneuve Saint-Georges s’est retrouvée propulsée députée de Paris aux dernières législatives.
Mais depuis cette bonne manière socialiste, beaucoup d’eau phosphatée a coulé sous le pont de l’Hôtel de Ville, et Cécile, à défaut d’annoncer fort et clair sa décision de briguer le fauteuil de Bertrand, n’en finit pas de multiplier les déclarations de non-non-candidature, du genre de celle qu’elle a faite ce week-end au JDD : « Rien n’est exclu », « Je n’ai pas pris de décision », « Quand je ne dis pas que les choses sont exclues, c’est qu’elles ne le sont pas ». Bref, la page de l’écolo chévriculteur ardéchois a beau avoir été tournée au profit du webdesigner éthique d’Oberkampf, la mode verte hiver 2013 reste aux gros sabots.
Alors bien sûr, au PS, on pousse des cris de putois (un animal sympathisant, puisqu’il a été injustement inscrit par un gouvernement de droite rétrograde sur la « Liste nationale d’espèces susceptibles d’être classées nuisibles »). Et curieusement, cette réprobation socialiste des ambitions parisiennes de l’ex-patronne d’EELV vient de recevoir le soutien inattendu d’un autre éléphant vert : Dominique Voynet, interrogée sur cette chicaya en gestation, a fermement pris le parti des légitimistes pro-Hidalgo en tançant sa propre camarade devant les caméras de France 2 : « Je pense qu’il ne faut pas courir trop de lièvres à la fois. Cécile Duflot est jeune, elle a un énorme avenir devant elle parce qu’elle est très bonne et très brillante, elle doit réussir ce qu’elle fait au gouvernement, c’est vital pour nous ».
Cette déclaration appelle plusieurs réflexions de ma part.
Primo, à l’instar d’un artisan vosgien dont je vous causais pour la Saint-Valentin, Dominique Voynet privilégie le développement durable en maniant exclusivement la langue de bois, un hommage sans doute à ses racines jurassiennes – et non jurassiques, comme pourrait le laisser croire cette séniorophobe de Cécile.
Secundo, ce soudain revirement de Voynet à l’esprit de responsabilité qui sied à tout dirigeant d’un parti de la majorité présidentielle n’est peut-être pas totalement étranger à la situation actuelle de la maire de Montreuil : dans sa propre commune, Razzy Hammadi, un député socialiste survolté – et élu l’an dernier contre le sortant PC avec le soutien de Dominique !- rêve tout haut de s’emparer de l’Hôtel de Ville. Bref, le même scénario « Pousse-toi de là que je m’y mette » que dans la capitale, sauf que le PS et les Verts ont interverti leurs rôles de sortants outragés et de challengers affamés. Autre différence notable, à Montreuil, Razzy a beaucoup plus de chances d’emporter la mairie que Duflot à Paris. Et de fait, seul un soutien total de la direction nationale du PS pourrait sauver la tête de Dominique Voynet. Ceci explique peut-être cela…
Ma dernière réflexion est un message perso à Dominique et à ses communicants pour les enjoindre à mieux choisir leurs métaphores : quand on est écolo pur sucre (de canne non raffiné qui ne fond pas, même au bout de trois de heures de remuage, dans la tasse de thé bio issu du commerce équitable), on ne court ni un, ni deux, ni plusieurs lièvres à la fois. On ne chasse pas, point barre. Et ce d’autant plus, chère Cécile, chère Dominique, que chacun sait que qui va à la chasse…

*Photo : philipperouget.

700 000 fois non !

conseil social mariage

C’est un véritable tour de force, une première dans la singulière histoire de la pétition et à plus forte raison dans la saisine du Conseil économique, social et environnemental. Car en trois semaines, les organisateurs de la « Manif pour tous » ont réussi à convaincre plus de 700 000 personnes de prendre la plume pour faire valoir leur opposition au projet de loi ouvrant le mariage aux couples de personnes de même sexe et demander à l’assemblée consultative d’examiner ledit projet. À la tête de cette opération un peu spéciale, le sémillant maire du Chesnay, Philippe Brillault, qui promet un nouvel afflux de pétitions pour dépasser le million, un chiffre qui devrait, cette fois, se passer des tempérances exagérées de la police. À  ses côtés, une multitude de bénévoles de tous âges ont épluché des jours et des nuits durant chaque formulaire pour y traquer la moindre erreur, et ce n’est pas peu fiers qu’ils sont venus vendredi dernier déposer les quatre tonnes de pétitions.
Bien que le projet de loi ait été adopté par l’Assemblée nationale le 12 février dernier, rien n’est encore joué. Le texte devra être examiné par la chambre haute du Parlement à compter du 2 avril prochain, avec des sénateurs réputés plus conservateurs et moins sujets aux pressions des feux de la rampe que leurs collègues députés. Et si le dernier mot revient bien à l’Assemblée, la saisine du Conseil économique, social et environnemental par plus d’un demi-million de citoyens, grande première depuis que la loi organique le permet (seules deux pétitions citoyennes avaient déjà été déposées, sans recueillir le nombre de signatures nécessaires), constitue un signal extrêmement fort à l’endroit du gouvernement et du Président de la République. Peuvent-ils feindre d’ignorer, une nouvelle fois, la réticence immense de l’opinion sur cette « réforme de civilisation» ? Rien n’est moins sûr.
Les partisans du mariage pour tous se rassurent avec les propos du président du CESE, Jean-Paul Delevoye, qui a rappelé dans un entretien à La Croix que le CESE n’était « ni une instance de recours pour contester une décision politique, ni une instance disposant d’un pouvoir suspensif pour freiner une décision politique ». En d’autres termes, « cette saisine, si elle aboutit, n’aura aucune conséquence sur la procédure législative en cours ». Mais François Hollande, si prompt à dénoncer la surdité de son prédécesseur face à l’expression démocratique, peut-il se permettre de faire de même ? Libre, indépendante, composée des forces vives de la nation, l’assemblée consultative complète la synthèse démocratique en conseillant le gouvernement et le Parlement dans l’élaboration des lois et des politiques publiques. Le 12 juin dernier, un mois après son élection, François Hollande y tenait une conférence. Dans un discours fleuve, le chef de l’Etat soulignait l’importance de la troisième assemblée de la République et promettait de ne pas ignorer ce « corps social ». Lors de son allocution, François Hollande regrettait que l’assemblée consultative ne soit justement que trop peu consultée, a fortiori depuis la modification constitutionnelle de 2008 et la loi organique ouvrant aux citoyens le droit de la saisir. « Une loi organique, celle du 27 juin 2010, a bien introduit la possibilité d’une saisine directe mais avec un seuil si élevé, 500 000, que ce droit nouveau est resté lettre morte. Pourquoi ne pas abaisser ce seuil ? Pour ce qui me concerne, j’y suis prêt » confiait-il aux sages de la République.
Montaigne disait des lois qu’elles se maintiennent en crédit non parce qu’elles sont justes, mais parce qu’elles sont lois. L’Histoire a montré plus d’une fois que la loi, son interprétation ou son exécution, ne satisfaisaient pas l’exigence d’équilibre à laquelle tout justiciable entend être traité. Mais parce qu’elle apparaît comme seul moyen régulateur de l’ordre social, il ne nous appartient pas de la remettre en question, sinon par le biais d’une procédure de parallélisme des formes, procédure longue, lourde et bien souvent sans résultat probant. Dans le respect de sa fonction, de ses prérogatives et des jalons qui encadrent sa mission, le CESE est sans aucun doute la géniale invention qui peut prévenir le législateur des dangers d’une loi, sans mettre en péril la souveraineté du Parlement. François Hollande ne peut faire l’économie de ses avis.

*Photo : cbr_perso.

Slimane Zeghidour : Sans l’Algérie, il n’y aurait pas d’Opération Serval

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zeghidour mali algerie

zeghidour mali algerie

Slimane Zeghidour est grand reporter, essayiste, rédacteur en chef à TV5MONDE. Il a publié, entre autres, L’Algérie en couleurs, photos d’appelés 1954-1962, éditions Les Arènes, 2011.

Causeur. Après l’opération qui a mis fin à la méga-prise d’otages menée le 16 janvier sur le site gazier d’In Amenas, le gouvernement algérien a crié victoire. N’était-ce pas incongru, compte tenu des lourdes pertes parmi les otages et du grave échec des services de renseignement qu’a été l’attaque terroriste ?      
Slimane Zeghidour. Cette affaire est effectivement un condensé de toutes les failles qui émaillent la lutte que le régime algérien mène depuis vingt ans contre les groupes armés islamistes, et cela n’a pas complétement échappé aux médias. Même les journaux les plus favorables au pouvoir ont posé la question qui fâche : comment une colonne de véhicules chargés d’hommes, de vivres, de réservoirs de carburant et d’armes de tous calibres a-t-elle pu parcourir 1700 km de pistes allant du Mali à l’Algérie en passant par la Libye sans être repérée, avant d’occuper sans coup férir un site gazier majeur assurant un cinquième des exportations de gaz du pays ?
Surtout que le 9 janvier, les rebelles djihadistes avaient entamé leur mouvement vers Bamako et que, le 11, la France avait lancé l’opération « Serval »… 
Tout à fait ! Une semaine avant la prise d’otages, le Nord-Mali tout proche était la cible des avions de chasse français venus, à l’appel du chef de l’État malien par intérim, pour, justement, pourchasser les groupes armés qui y avaient établi un émirat obscurantiste coupable, entre autres, de garder en otages trois diplomates algériens enlevés dans le consulat à Gao. D’ailleurs, après la chute de Kadhafi, l’Algérie avait été la première à s’inquiéter du risque de voir refluer vers le Niger et le Mali les « moudjahidin » de la Légion islamique équipés des armes pillées dans les arsenaux de la Jamahiriya.
Voulez-vous dire que l’opération « Serval » a été préparée avec les Algériens ?
Laurent Fabius a déclaré avoir prévenu Alger de son déclenchement. Il a également annoncé en avoir obtenu l’autorisation de survol de son espace aérien. On voit mal la France déclencher une telle opération dans l’arrière-cour de l’Algérie sans, au minimum, la consulter.
Comment expliquer la surprise algérienne, le 16 janvier au matin ? 
On n’aura pas de sitôt la réponse à cette question et cela nourrit toutes les théories qui croient déceler la main du régime dans tous les coups fourrés qui défrayent la chronique depuis vingt ans ! Des « élucubrations » qui laissent de marbre un exécutif rompu à un indécrottable culte du secret hérité de la guerre d’indépendance.[access capability= »lire_inedits »]
Et vous, quelle est votre hypothèse ? Y a-t-il un « coup tordu » ?
On ne prête qu’aux riches… Cependant, le régime algérien est trop sophistiqué pour agir sans soupeser au trébuchet le rapport « qualité-prix » d’un quelconque « coup tordu ». D’autant plus si un tel coup frappe dans leur chair des partenaires de premier ordre comme les États-Unis, le Japon, le Royaume-Uni et la France. Bref, ce n’est pas totalement exclu mais ça me semble peu probable…
En tout cas, les djihadistes se sont attaqués à un gros morceau…
Et comment ! Ce qui est tout à fait inédit, avec In Amenas, c’est que, pour la première fois, un site gazier ou pétrolier est pris pour cible. C’est un tabou qui vient d’être brisé. En vingt ans de guerre, les groupes armés n’ont rien épargné, usines, ports, aéroports, casernes, jusques et y compris le palais du gouvernement, le siège de l’ONU et l’Académie interarmes de Cherchell, le Saint-Cyr algérien, mais jamais, auparavant, ils n’avaient attenté aux sites pétroliers ou gaziers. Cette « immunité » accordée à la principale source de devises du pays a éveillé très tôt le soupçon d’un « double jeu » du régime vis-à-vis des « hordes terroristes »… On peut donc imaginer qu’il y a eu un « deal » implicite, les uns acceptant d’épargner les sites pétroliers et gaziers et les autres de laisser vivoter les djihadistes « réalistes » au lieu de les pourchasser sans trêve. Si un tel « accord » a pu exister – et ce n’est pas impossible – il vient d’être rompu.
Mais comment expliquez-vous que le pouvoir ait été, cette fois, si peu critiqué ?
En s’en prenant aux « bijoux de la famille », les djihadistes ont offert à l’armée l’occasion de se réhabiliter. Malgré les dizaines de victimes, l’assaut a suscité un élan populaire d’une ferveur inédite depuis l’indépendance. C’est qu’à In Amenas, et plus d’un éditorialiste l’a souligné, les soldats n’ont pas défendu un pouvoir contesté mais l’intégrité du pays, le patrimoine national, bref, la « patrie ». D’où l’approbation unanime du recours à la force, quel qu’en fût le coût.
L’armée est félicitée, mais le régime ?  Après les interrogations suscitées par la prise d’otages, le pouvoir pourrait-il s’en sortir en se cachant derrière l’armée ? 
La société n’est pas dupe, et le régime s’y est résigné. L’attaque d’In Amenas va quand même obliger le pouvoir à revoir en profondeur non seulement le dispositif d’alerte en vigueur mais également et surtout toute sa politique vis-à-vis du Sud algérien.
Autrement dit, Alger ne pourrait plus traiter le Sud en « pompe à fric » sans investir dans le développement ? 
Oui ! La moitié sud du pays − soit l’équivalent de l’Italie, de la France et de l’Espagne réunies − qui recèle les trois quarts des revenus de l’État, abrite à peine un demi-million d’habitants. La wilaya d’Illizi, qui englobe In Amenas et  qui est vingt-huit fois plus vaste que le Liban n’a, quant à elle, que 60 000 âmes. L’écart entre l’importance stratégique de cette vaste région et son niveau de prise en charge par le pouvoir central n’est plus tenable.
On parle de l’instabilité de la région  comme l’une des répercussions de la chute de Kadhafi. En même temps,  certains acteurs du chaos sahélien, et notamment AQMI, sont des « produits dérivés » des « années noires » en Algérie…
L’un n’exclut pas l’autre ! Le Sahara, cet océan de sable aussi grand que la Chine, a toujours été le refuge de tous les dissidents, mystiques ou brigands, hérétiques ou gens de sac et de corde. C’est une muraille de Chine horizontale dont le Sahel ou « rivage » en arabe, la zone grise qui à la fois sépare et relie Afrique « noire » et « blanche », reste le ventre mou. Aujourd’hui, ce Sahel est le nouvel Eldorado ou petits et grands affûtent leurs armes… Parmi eux, c’est notoire, des vétérans algériens qui ont d’abord fait le coup de feu en Afghanistan, avant de retourner leur kalachnikov contre leurs concitoyens déclarés « mécréants »… Les « cerveaux » de l’opération d’In Amenas sont des Algériens, quand bien même les Tunisiens étaient-ils plus nombreux parmi les assaillants, si l’on en croit la version officieuse. Pour les militaires algériens, Belmokhtar et consorts ne sont que de vieux chevaux de retour.
Les problèmes sécuritaires de l’Algérie ne se cantonnent pas au Sud. Pas une semaine ne passe sans qu’on annonce un accrochage aux environs de Tizi Ouzou, des terroristes abattus, des embuscades et des faux barrages… Comment expliquez-vous ce bouillonnement en Kabylie ?
La Kabylie fut et reste la caisse de résonance de l’Algérie. Loin d’être une contre-société ou un pays dissident, elle est le un chaudron en fusion de toutes les tensions qui secouent le pays profond. Tous les réseaux, tous les cercles y ont leurs relais, des djihadistes aux « éradicateurs » laïcistes en passant par les féministes, les islamistes légaux, les socialistes, les arabistes, les francophiles. Qu’un terrorisme de « basse intensité » y subsiste encore montre aussi qu’il n’est pas aussi résiduel qu’on le dit. Quand l’Algérie a la fièvre, c’est la Kabylie qui tousse …
La question kabyle rappelle que, au-delà de l’islamisme, un autre problème  traverse la région et tout particulièrement le Sahel : les minorités. Dans la crise actuelle au Mali, il s’agit surtout de la question touarègue. Quelle est la politique touarègue de l’Algérie et quel bilan peut-on en tirer ?  
Sur le million et demi de Touareg, presque un million vivent au Niger, un demi-million au Mali et 100 000 seulement en Algérie. Mais en même temps, l’Algérie est le seul des trois pays à partager avec eux un substrat culturel berbère. Qui plus est, de par son envergure, l’État algérien a pu offrir à « ses » Touareg un niveau de vie sans équivalent chez les voisins. Tamanrasset, avec son aéroport international, ses hôpitaux et son université, est déjà la « capitale » touarègue de facto. Alger a également formé deux générations d’officiers, de diplomates et de hauts fonctionnaires tant maliens que nigériens, qui n’ont pas tous forcément rompu le contact avec leurs anciens instructeurs ou leurs camarades de promotion.
L’Algérie a donc un rôle particulier à jouer et plusieurs atouts pour le remplir. Comment voyez-vous donc la suite diplomatico-politique de l’opération « Serval » et, plus généralement, l’avenir proche du Sahel ?  
Dans l’immédiat, on a ressorti des cartons le projet d’ériger une barrière électronique à la manière de celle qui sépare les États-Unis du Mexique pour mieux contrôler les passages.
Quant à l’opération « Serval », il est encore trop tôt pour savoir si l’Algérie est un partenaire actif de la France ou un simple voisin du Mali, spectateur plus ou moins dubitatif de la crise. Depuis l’indépendance, Alger a poursuivi le même but : être le grand frère des États africains. D’où un soutien résolu à tous les leaders indépendantistes, Nelson Mandela au premier chef. Les accords de paix entre l’Ethiopie et l’Érythrée ont été signés à Alger en 2000. Idem pour l’interminable conflit qui oppose le pouvoir central malien aux rebelles touareg : l’État algérien aura ainsi réussi à leur faire parapher d’abord des Accords de Tamanrasset, en 1991, suivi des Accords d’Alger en 2006. Fort d’un tel entregent, le voisin algérien aura forcément son mot à dire sur l’avenir du Mali.[/access]

*Photo : aheavens.

Usine Goodyear d’Amiens : Taylor-Montebourg, le choc des titans

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C’est une missive assez pittoresque que publient ce matin nos confrères des Echos : la réponse du PDG de Titan – un fabricant américain de pneumatiques – à Arnaud Montebourg – un ministre français du redressement productif. Celui-ci avait contacté celui-là afin qu’il reprenne le site Goodyear d’Amiens-Nord promis à la fermeture par son propriétaire actuel.
On savait déjà depuis une bonne semaine que Maurice M. Taylor, le PDG du groupe américain, avait décliné l’offre et l’avait fait savoir au ministre, lequel avait lui-même annoncé cette mauvaise nouvelle aux médias et aux intéressés. Ce qu’on ignorait, en revanche, c’était la teneur de cette déclaration de non-amour. Morceaux choisis :
« J’ai visité cette usine plusieurs fois. Les salariés français touchent des salaires élevés mais ne travaillent que trois heures. Ils ont une heure pour leurs pauses et leur déjeuner, discutent pendant trois heures et travaillent trois heures. Je l’ai dit en face aux syndicalistes français. Ils m’ont répondu que c’était comme ça en France »
Monsieur, votre lettre fait état du fait que vous voulez que Titan démarre une discussion. Vous pensez que nous sommes si stupides que ça ? Titan a l’argent et le savoir-faire pour produire des pneus. Qu’a le syndicat fou ? Il a le gouvernement français.».
« Titan va acheter un fabricant de pneus chinois ou indien, payer moins d’un euro l’heure de salaire et exporter tous les pneus dont la France a besoin. Vous pouvez garder les soi-disant ouvriers. ».
Depuis que cette lettre est publique, les indignations montent de toutes parts. Indignation à ma droite, contre le « syndicat fou » CGT, qui condamne à mort les usines, voire contre ces feignasses d’ouvriers français qui sifflent du Cristal Roederer à la chaîne pendant que les petits actionnaires ont des sueurs froides. Indignation à ma gauche contre le cynisme de ce malotru ultralibéral qui traîne dans la boue notre modèle social.
Alors laquelle de ces deux indignations est la plus légitime ? À mon avis, les dedroites gagnent dans un fauteuil, car sur ce coup-là, ils sont logiques avec eux-mêmes. Les degauches sont plus mal pris. En posant comme préliminaire la question des coûts salariaux et en vantant les mérites de la mondialisation forcément bénéfique pour le client, Maurice M. Taylor ne fait-il pas que reprendre, avec ses mots du Midwest à lui, deux idées chères aux socialistes modernes qui nous gouvernent ? 

Tunisie : les deux faces d’Ennahda

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tunisie ennahda salafistes

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À Tunis et auprès de ses sympathisants français, l’assassinat de Chokri Belaïd n’en finit pas de déchaîner les passions. Celui qui servait de porte-voix médiatique au « Front populaire » tunisien, agglomérat de petites formations de la gauche radicale, faisait figure de symbole, tout particulièrement aux yeux des salafistes qui, non contents de s’en prendre aux mausolées populaires, aux libres penseurs et aux femmes, avaient juré de ramener son scalp, comme nous le rappelait opportunément Antoine Menusier.

Si on ne connaît toujours pas l’identité des tueurs, leur mobile ne fait aucun doute : mettre l’opposition frontale aux islamistes en émoi en ciblant sa voix la plus forte. Il est donc plus logique d’imputer la responsabilité du crime à la mouvance salafiste, à défaut d’accuser le parti au pouvoir Ennahda qui doit aujourd’hui gérer sa première grande crise gouvernementale, que d’imaginer un coup monté par d’anciennes barbouzes benalistes  voulant mettre le pays à feu et à sang (encore que…).
Le corps de Belaïd à peine refroidi, le chef du gouvernement Hamid Jebali a répondu aux manifestations anti-islamistes en annonçant vouloir former un gouvernement apolitique, constitué de purs technocrates en lieu et place de l’attelage improbable qui gouverne le pays. Quoique majoritaire en voix et en sièges, tant pour des raisons d’arithmétique politicienne qu’afin de se forger une image plus consensuelle, Ennahda a en effet dû s’associer au Congrès Pour la République (CPR) du président Marzouki ainsi qu’au parti Takatoul du président du Parlement, deux mouvements de centre-gauche, pour composer le cabinet issu de l’élection de la Constituante en octobre 2011. Mais Jebali a beau clamer ses désirs de dialogue, la rue islamiste – ennahdistes et salafistes confondus – et son propre parti lui ont dit niet : pas question de renoncer à la légitimité des urnes pour acheter la paix sociale. Cortège contre cortège, Tunisiens séculiers et barbus ont pu se compter tandis que prévalait le statu quo gouvernemental. Malgré tous ses efforts, Jebali n’avait pas avancé d’un pouce jusqu’à sa démission d’hier soir, les médias mettant massivement son impuissance sur le compte du chef spirituel d’Ennahda, le cheikh Rached Ghannouchi, censé incarner l’aile dure du parti de la renaissance islamique.

À y regarder de près, la donne semble un peu plus compliquée. Primo, la crise de l’exécutif consécutive à la mort de Belaïd touche avant toute chose les alliés « laïcs » d’Ennahda, qui perdent de plus en plus de plumes politiques à force de se vouloir à voile et à vapeur. Ainsi du CPR qui vient de perdre la moitié de ses troupes après la défection de son secrétaire général, moins islamo-compatible que son ambitieux fondateur Marzouki. Fait sans précédent depuis la révolution de janvier 2011, le général Rachid Ammar, le chef d’Etat-major des armées – qui fit preuve d’une bravoure et d’une présence d’esprit inégalées lors de la chute de la maison Ben Ali – est dernièrement sorti de son devoir de réserve pour publiquement tancer un membre du gouvernement. La faute en incombe à Slim Ben Hmidane, ministre CPR des « Domaines de l’Etat », lequel avait évoqué des propos que le général aurait prétendument tenus en plein conseil des Ministres. Fort de son image de gardien de la révolution, Ammar a infirmé la version du ministre et fait part de sa vive préoccupation face à la situation sécuritaire. Un épisode anecdotique qui en dit long sur la fébrilité des gouvernants tunisiens, le doigt sur la couture du pantalon dès que les forces de sécurité interviennent. Vingt ans après, le scénario-catastrophe de l’annulation des élections algériennes de 1991 remportées par les islamistes du FIS reste sans doute dans toutes les têtes…
Secundo, la mouvance islamiste tunisienne a diversement réagi à l’attentat contre Belaïd. D’aucuns pointent l’éternel double langage de Ghannouchi, qui entonne un refrain démocratique devant l’Occident et parle charia dans le Golfe. D’autres parlent du premier ministre démissionnaire Jebali comme d’un « modéré », « pragmatique » ouvert au compromis. En fait, sous la pression des quelques milliers de salafistes sabre au clair arborant l’étendard noir flanqué de la seule devise « Mohamed est l’Envoyé de Dieu », Ennahda balance perpétuellement entre deux registres. D’où le désaccord parfait entre Jebali et Ghannouchi, savamment mis en scène par les deux protagonistes. D’un côté, le discours raisonnable et rassembleur du gestionnaire des affaires courantes quotidiennement confronté aux affres du pouvoir partagé. De l’autre, les imprécations non dénuées de références aux droits de l’homme (ce qui devrait faire réfléchir les chantres de l’universalisme aveugle…) d’un Rached Ghannouchi gardien de l’orthodoxie islamiste, qui s’adresse prioritairement à la base radicalisée de ses troupes. Cette ambivalence permanente a été brillamment décryptée par Michaël Bechir Ayari dans son article sur « le dire et le faire d’Ennahda », au sein de l’excellent ouvrage collectif dirigé par Samir Amghar, Les islamistes au défi du pouvoir. Sans remettre en cause la sincérité des uns et des autres, rappelons que leurs rôles politiques[1. Au risque de renoncer aux envolées lyriques, rappelons que nulle morale individuelle n’entre en ligne de compte quand il s’agit de politique.] respectifs leur font jouer des partitions sensiblement différentes, malgré leur substrat idéologique commun. Par-delà ses contradictions, le peuple d’Ennadha persiste à braver les regards occidentaux : d’après un récent sondage, malgré l’usure du pouvoir, le parti islamiste se hisserait toujours à la première place du podium en cas d’élection, devant le bloc néo-bourguibiste L’Appel de la Tunisie.

Tout ceci ne nous dit pas qui a tué Chokri Belaïd, quand auront lieu les prochaines élections, ni quand un nouveau gouvernement sera formé et un projet de Constitution adopté. Rien n’est joué, d’autant qu’une majorité absolue de Tunisiens rechigne à enterrer les acquis du bourguibisme – Code du statut personnel et autres droits de la femme – dans un linceul vert et noir.

*Photo : Thierry Brésillon.

Sionistes contre sionistes

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israel elections lapid

israel elections lapid

La démocratie, c’est la démographie – donc un peu la sociologie. Dans le cas israélien, grâce à l’extrême représentativité du mode de scrutin, national (le pays considéré comme une circonscription unique) et à la proportionnelle, la Knesset est une photographie fidèle du pays. Ce qui signifie notamment que le vainqueur est celui qui fait le plus d’enfants…
Si la droitisation annoncée n’a pas eu lieu, le message politique des élections du 22 janvier est loin d’être clair ; en revanche, les urnes ont dessiné un profil assez net des quatre tribus qui composent la société israélienne : les laïques sionistes, les religieux nationalistes, les ultra-orthodoxes et les Arabes israéliens (restés sur leur terre natale après la guerre de 1948 et leurs descendants).
Les deux premières tribus constituent l’essentiel de la nation israélienne, en grande majorité juive et sioniste. Les ultras (10-15 %) se partagent entre adeptes d’une existence communautaire séparée et partisans d’une certaine coopération avec les institutions étatiques et la société. De leur côté, les Arabes (quelque(s) 15 à 20 % de la population) cultivent leur identité propre et vivent dans une société parallèle, tout en « s’israélisant », du point vue économique et culturel.
Chacune de ces tribus affiche donc sa propre idée de la République. Les Arabes préféreraient une république « à la française », ce qu’on appelle en Israël « un État de tous ses citoyens », qui reviendrait à effacer le caractère juif de l’État et à transformer Israël en État binational. Quant aux ultra-orthodoxes juifs, ils sont en quelque sorte apolitiques. L’essentiel pour eux est de vivre pleinement leur religion, l’État jouant le rôle de « gardien » de leur communauté. Leur contre-société, fondée sur un modèle développé en diaspora au long des siècles, n’a guère besoin d’un État juif, voire d’une société à majorité juive, pour survivre et prospérer, et aussi longtemps qu’un État quelconque – au mieux, bienveillant ou, au pire, indifférent – s’occupe de « l’intendance », ils demandent seulement qu’on les laisse tranquilles.[access capability= »lire_inedits »]
Idéologiquement et politiquement, ce sont les deux tribus sionistes – les laïques et les religieux nationaux – qui détiennent l’hégémonie politique et culturelle au sein de l’État et des  institutions israéliennes. Or, leurs conceptions du sionisme et du politique, de la société et de l’État, divergent profondément. La tribu laïque, une grosse moitié de la population, se considère comme l’héritière des pères fondateurs qui, de Herzl à Ben Gourion, ont élaboré et appliqué le projet idéologique et politique qui a abouti à la création d’un État-nation juif.
Pour la tribu des religieux nationalistes, partenaires marginaux des sionistes laïques jusqu’aux années 1970, la création de l’État d’Israël, en 1948, n’a pas incarné un aboutissement mais à peine une esquisse, ouvrant un cadre politique dénué de sens auquel il faut en donner un. La victoire de 1967 et les retrouvailles avec des sites bibliques mythiques, tels Jérusalem ou Hébron, dans un premier temps, puis la crise morale provoquée par la guerre de 1973, dans un second temps, leur ont ouvert un boulevard.
Ainsi, leur grand œuvre, la colonisation de la Cisjordanie – entamée en 1968 mais vraiment lancée en 1974-1975 –, représente avant tout un projet visant à tracer le chemin à la société israélienne et à la transformer. À leurs yeux, les Palestiniens sont tout au plus les victimes collatérales de leur rêve : créer sur les collines bibliques, sites des événements historiques et mythiques, une parfaite alternative juive à la république laïque fondée sur le littoral méditerranéen par Ben Gourion. Depuis quatre décennies, la lutte morale et politique entre les colonies et Tel Aviv structure la politique israélienne, comme l’ont encore montré les résultats des dernières élections. Mais si, jusque-là, leurs différends politiques se focalisaient sur les frontières de l’État, cette fois-ci, le débat a porté sur le projet israélien lui-même.
À la sortie des urnes, deux projets sionistes se font désormais face : d’un côté, le centre politique et géographique du pays revigoré par le score de Yaïr Lapid ; de l’autre, les religieux nationalistes, menés par Naftali Bennett, qui ont doublé leur poids électoral. Benyamin Nétanyahou conservera son poste de Premier ministre, mais ce sont les électorats et les idées de Lapid et de Bennett qui imposent les termes du futur débat politique : Israël va-t-il prendre le chemin de Tel Aviv ou celui des collines ?
Pour Lapid, la réponse est claire : l’État doit s’occuper en priorité du niveau et de la qualité de vie des Israéliens, revendication portée, pour l’essentiel, par la tribu laïque dont les enfants étaient aux premières lignes du mouvement de contestation sociale de l’été 2011 : logement abordable, coût de la vie et libertés individuelles. Or, Lapid sait parfaitement où puiser les ressources nécessaires pour répondre à ces exigences : dans les fonds consacrés aux colonies et à la Défense. Par ailleurs, au-delà de coupes cosmétiques, un véritable changement dans l’ordre des priorités budgétaires passe obligatoirement par le règlement des contentieux avec les voisins arabes. Autrement dit, le grand projet des religieux nationalistes se révèle incompatible avec les intérêts de la tribu laïque.
Quant à Naftali Bennett, il a compris que la pérennisation des acquis engrangés par les colons ces dernières années dépendait de sa capacité à « gagner les cœurs » des électeurs de Lapid. Reste que, malgré son habileté et son parcours exceptionnel – officier des forces spéciales et entrepreneur dans la haute technologie – il aura du mal à faire le grand écart entre Tel Aviv et Hébron, entre une classe moyenne plutôt laïque et pluraliste, soucieuse de qualité de vie, et une communauté de plus en plus fermée, engagée dans une double fuite en avant : elle entend se montrer plus juive que les ultra-orthodoxes et plus sioniste que les héritiers idéologiques des fondateurs de l’État…
Le contexte géopolitique actuel – crises syrienne et égyptienne, division inter-palestinienne – n’est pas propice à de véritables négociations de paix. En attendant, le projet messianique des religieux nationalistes est de plus en plus considéré comme un problème au sein même de la société israélienne. Alors que les élections du 22 janvier n’ont pas permis de trancher, on ne sait pas, à terme, laquelle des deux républiques l’emportera. Ce qui est certain, en revanche, c’est que de l’issue de cette lutte dépendent à la fois la géographie d’Israël et la suite de son histoire.[/access]

*Photo : 1yen.

Et pourquoi pas un pape arabe ?

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Depuis que Benoît XVI a annoncé renoncer à sa charge, les spéculations vont bon train sur l’identité du prochain pape. Comme le dénonçait matinalement Théophane, les âmes profanes, anticatholiques et foncièrement progressistes ne sont pas les dernières à exprimer leurs souhaits les plus hardis. Il a suffi que Benoît XVI mentionne la nécessité d’une « réorientation » de l’Eglise au cours de son avant-dernier angélus pour que d’imprudents commentateurs y discernent un tardif mais sincère exercice d’autocritique. Joseph Ratzinger virerait-il sa cuti juste avant de rendre sa chasuble ?
On le sait, le prochain pape devra être « moderne » (c’est Christine Boutin qui le dit), sinon africain, sachant que ces deux exigences s’annoncent pour le moins contradictoires – noir et réac, voilà qui défrise le camp du Bien…
Mais puisque nous sommes à l’heure des pronostics, au lieu des vœux pieux de rigueur, tentons un pari. Dieu sait que Causeur n’est pas obnubilé par les diktats de la diversité – nous ne mangeons pas de cette hostie-là – mais osons relayer une question inhabituelle : et si le nouveau pape était arabe ?
Tel est l’objet d’une campagne de soutien au patriarche maronite Raï, qui prend pied sur Facebook au slogan de « Musulmans et Chrétiens d’Orient souhaitent que le cardinal Bechara Boutros Raï soit évêque de Rome ». Réputé pour sa neutralité bienveillante à l’égard de Damas, le patriarche Raï a été élevé au rang de cardinal par Benoît XVI en novembre dernier. Le locataire de Bkerké, 73 ans, se rapproche ainsi de Rome, et pourrait prétendre à une place de choix au Vatican en incarnant la voix des minoritaires malmenés au Liban, en Syrie comme en Palestine.
Mais ne comptez pas sur nous pour jouer du symbole ou promouvoir un quelconque prélat sous on-ne-sait quel généreux prétexte ; la protection des chrétiens d’Orient se joue hélas moins par des sermons à Rome qu’à coups de kalachnikov entre Beyrouth et Alep.
Ceci dit, avec une pointe de mauvais esprit, félicitons-nous que nos très chers amis qataris n’appuient aucun impétrant au Latran. À l’issue du prochain conclave, la fumée blanche n’exhalera pas le doux fumet des gazo-dollars. Eh oui, c’est ballot mais le Vatican n’est pas encore la FIFA…

Ouigo : un enterrement de troisième classe pour le service public

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tgv low cost sncf

tgv low cost sncf

Finalement, ils l’ont fait. Nous vous en avions déjà parlé ici.  La SNCF, malgré ce qu’elle avait déclaré initialement, a été jusqu’au bout de son projet de TGV low-cost. À l’origine, le projet s’appelait Aspartam, comme le sucre qui n’est pas du sucre. C’était une bonne idée puisque le TGV low-cost ne sera pas vraiment un TGV. Guillaume Pepy, le PDG de la SNCF, donne à ces nouvelles bétaillères le nom de Ouigo. À notre connaissance, ce nom ne veut rien dire. On se demande qui trouve des appellations de ce genre, aussi très à la mode quand il s’agit de désigner des nouveaux modèles automobiles. Des ordinateurs, sans doute, vaguement aidés par des communicants qui doivent être bien payés, et ne voyageront donc pas en Ouigo, eux. Ou alors, à force de le répéter à haute voix, entend-on subliminalement « Oui, go ! », parfait exemple de novlangue réduite syntaxiquement à sa plus simple expression où les monosyllabes sont le premier pas vers le grognement.
En quoi consiste le projet Ouigo ? À entasser plus de monde pour faire baisser le prix du billet sur certaines lignes. Il serait question de quatre rames doubles à deux étages qui effectueront huit ou neuf trajets par jour entre Marne-la-Vallée-Lyon-Montpellier ou Marseille et pourront transporter 1.200 passagers chacune en classe unique, contre 1.000 pour une rame classique entre la première et la deuxième classe.
Le nivellement par le bas… C’est pas possible, ils sont toujours soviétiques à la SNCF ou quoi ? Ou bien, ils se préparent au contraire à la privatisation du rail ordonnée par Bruxelles, privatisation dont on sait déjà, par de multiples exemples européens, que dans des domaines comme le train, la poste ou l’énergie, elle a surtout entraîné une dégradation générale du service public, sauf pour les usagers, pardon les clients mettant le prix pour obtenir des prestations particulières qui étaient la norme auparavant : cherchez l’erreur.
Evidemment, comme nous sommes dans un monde réellement renversé, la régression est présentée comme un progrès. À la limite, Guillaume Pepy nous tirerait des larmes : c’est un train social, le Ouigo. Sans rire. Il a déclaré : « Il faut que la SNCF aide les Français à voyager moins cher. » Le billet coûtera 25 euros. Les mauvais esprits font déjà remarquer qu’il faudra tout de même se rendre à Marne-la-Vallée mais on peut imaginer, dans le monde des gentils Mickey de la paupérisation programmée et aménagée du peuple français,  que la ville où se trouve Disneyland fera une excellente capitale low-cost pour la France de demain. Faire embarquer le prolo depuis une gare périphérique fait aussi réaliser à peu près 30% d’éconocroques à la SNCF car il n’y aura plus de frais d’acheminement des rames sur les voies à grande vitesse : ils seront déjà là.  Evidemment, les Ouigo auront leur design à eux. Un joli bleu ciel, un peu acide d’après les premières photos disponibles.
Les syndicats de cheminots, ces emmerdeurs, trouvent à redire. Pas de service à bord, un seul bagage sinon tu payes un supplément. Les syndicats ont néanmoins obtenu quelques concessions. À l’origine, il était prévu que les contrôleurs fassent le ménage entre deux rotations et prennent leur temps de pause à bord du train en marche. Quand j’avais lu que cette aimable proposition avait été envisagée, j’avais pensé à ces taxis de Pékin, où l’on voit parfois un chauffeur ouvrir le coffre de sa voiture, réveiller son collègue et prendre sa place pendant que l’autre se met à conduire. Bref, comme le dit l’UNSA, un « ersatz de TGV »
Ouigo est bien sûr un  symptôme. Celui d’un continent qui entre dans une nouvelle civilisation, sans jeu de mots, à deux vitesses. On a déjà plus ou moins une école low-cost avec un enseignement public réservé aux pauvres dans les quartiers. On va tranquillement vers une santé à deux vitesses avec la multiplication des assurances privées qui attendent le démantèlement du régime général pour se livrer au grand festin. Et on a manifestement déjà une bouffe à deux vitesses avec ceux qui mangent du cheval sans le savoir et ceux qui mangent des produits frais (cinq fruits et légumes par jour) en connaissance de portefeuille.
Ouigo est aussi le symptôme d’une société qui raisonne à l’envers en toute connaissance de cause. Plutôt que de se demander pourquoi les gens n’ont plus d’argent, on va faire avec. On réinvente la 3ème classe pour la SNCF, on généralise le discount, bref on vaseline l’existence d’un pays  qui compte 8 millions de pauvres, des working poors, et entre 3 et 5 millions de chômeurs qui, dans un grand élan patriotique pour respecter les 3% de déficit, ont actuellement tendance à se faire disparaître du paysage en s’aspergeant d’essence.
Alors que la seule question que l’on devrait encore et toujours se poser est la suivante : comment dans un pays riche, la part des salaires dans un PIB qui a explosé en trente ans a baissé de 10%, passant pour l’essentiel à la rémunération du capital et des dividendes ? Dans les années vingt, le train bleu était un train de luxe qui lui aussi menait vers la Méditerranée. Il ne partait pas de Marne-la-vallée. On y croisait Morand, Guitry, Cocteau. Il était beau, on aurait pu y réciter les vers de Larbaud :

« Prête-moi ton grand bruit, ta grande allure si douce,
Ton glissement nocturne à travers l’Europe illuminée,
Ô train de luxe ! »

Assez ironiquement, le Train Bleu sera maintenant le Ouigo. On m’objectera que jamais les pauvres n’auraient pu espérer prendre le Train Bleu. On répondra que longtemps notre projet de civilisation a été le luxe pour tous dans tous les domaines. Et que Ouigo est le symbole même du renoncement à cette utopie.

*Photo : protohiro.

Christophe Guilluy : Hollande n’a pas été élu sur le mariage gay !

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christophe guilluy mariage gay

christophe guilluy mariage gay

Christophe Guilluy est géographe social. On lui doit des essais remarqués sur les inégalités sociales, économiques et culturelles entre les territoires de l’Hexagone. Son dernier ouvrage, Fractures françaises, (François Bourin éditeur, 2010) analyse notamment l’« insécurité culturelle » qu’engendre la cohabitation entre différentes populations au sein d’un même territoire.
Daoud Boughezala. Les partisans du mariage gay répètent inlassablement que cette mesure était l’un des engagements du candidat socialiste. Avez-vous mesuré le niveau d’adhésion de l’électorat de second tour de François Hollande au « mariage pour tous » ?
Christophe Guilluy. C’est de la pure rhétorique. Ce n’est pas sur cette thématique, mais sur le rejet de Sarkozy que François Hollande a rassemblé une majorité de Français. Il faut cependant rappeler que 93 % des musulmans, qui sont massivement opposés au mariage gay,  ont voté Hollande ! Cela dit, plutôt que de battre le pavé dans le Marais, les organisateurs de la Gay Pride feraient bien de la délocaliser dans le « 9-3 » avec un départ à Montfermeil et le tour de la Seine-Saint-Denis. Juste pour voir ce qu’est l’homophobie dans la vraie vie !
Mais Hollande ne doit pas son élection au vote musulman…
On peut compléter cette analyse avec le cas des DOM-TOM qui, comme les banlieues, ont plébiscité Hollande par anti-sarkozysme, l’ancien président étant perçu comme le candidat raciste des « petits Blancs ». Or, ces territoires, très catholiques, ont connu une forte mobilisation contre le mariage gay, notamment en Guyane et à La Réunion.[access capability= »lire_inedits »]
Les couches de la population favorables aux réformes sociétales sont-elles les mêmes que celles qui vivent à l’abri de frontières culturelles invisibles ?
Les soutiens de gauche au « mariage pour tous » se concentrent dans les seules métropoles. Ce sont majoritairement des membres des catégories socio-professionnelles supérieures et des « bobos ».
La mobilisation des anti-mariage est-elle le baroud d’honneur de la France catholique ?
La perte de vitesse de la France catholique n’est pas contestable. Du reste, les catholiques pratiquants ne représentent plus que 4 % de la population. En revanche, le sentiment d’appartenance culturelle à un pays de culture chrétienne reste incontestablement important. Derrière la mobilisation des catholiques, c’est donc d’abord la question identitaire qui est en jeu. Les catholiques pratiquants se sentent mis en minorité culturelle, un sentiment aggravé par l’effet-miroir avec un islam en pleine expansion dans l’Hexagone.
Cette France catholique correspond-elle peu ou prou aux habitants des zones rurales et périurbaines dont vous décriviez le déclassement dans Fractures françaises ?
Je ne peux pas dire cela. Les bastions catholiques sont toujours les régions de l’Ouest et de l’Est, où l’on trouve en effet certaines zones rurales. Mais je crois que la « Manif pour tous » du 13 janvier a essentiellement mobilisé la France bourgeoise et urbaine, notamment celle de l’Ouest parisien. Les provinciaux qui y étaient présents avaient globalement le même profil : bourgeois catholiques venant des métropoles lilloise, lyonnaise, rennaise etc. Frigide Barjot est la caricature de l’urbaine branchée, bien plus que la représentante de la France populaire et périphérique ! En grossissant le trait, on peut dire que le débat sur le mariage homosexuel oppose les deux bourgeoisies des métropoles : bobos contre cathos…
Ainsi, il existerait un « peuple de droite » arc-bouté sur la défense des valeurs conservatrices et opposé au « peuple de gauche » acquis au progrès…
Non, il n’y a ni « peuple de droite » ni « peuple de gauche ». On assiste, notamment en milieu populaire, à une forme de désaffiliation politique et à l’émergence d’une contre-société où les gens se déterminent non pas à partir du clivage gauche-droite, mais en fonction des effets « dans la vie réelle » de choix politiques concrets. Ce qui différencie les gens n’est pas tant la couleur politique que la possibilité d’ériger des frontières invisibles. Les « moyens de la frontière », voilà donc le vrai critère clivant, et non le clivage gauche/droite.
Après trente ans de précarisation sociale, les classes populaires ne croient plus au « progrès social ». Même si la « gauche » cherche à faire perdurer le mythe par des réformes sociétales, permettant à la « droite » de se poser en défenseur des traditions, ce qui se joue sur le continuum socio-culturel de la France périphérique est bien plus important. Les classes populaires peuvent ainsi être très critiques sur des choix économiques et sociétaux qui bouleversent leur réalité quotidienne (mondialisation, immigration, multiculturalisme) tout en cultivant bienveillance ou indifférence sur la question du mariage homosexuel.
Un récent sondage Ipsos-Le Monde établit que 46 % des Français seraient « crispés » ou « populistes » et que 74 % des gens jugent l’islam incompatible avec la société française. La perception d’une « insécurité culturelle » est-elle l’apanage de la droite ?
L’enquête Ipsos que vous citez montre également qu’une partie de la gauche est, elle aussi, très perméable à la question identitaire. En dépit du discours de Mélenchon sur la question, 46 % des sympathisants du Front de gauche pensent qu’« il y a trop d’étrangers en France », 70 % de ces mêmes sympathisants jugent qu’on peut « trouver de la main d’œuvre en France sans recourir à l’immigration ». Ajoutons que 79 % des sympathisants du Front de gauche et 65 % de ceux du PS estiment que « la religion musulmane cherche à imposer son mode de fonctionnement ». C’est sûrement cela, le « populisme de gauche » ![/access]

Le successeur de Benoît XVI sera-t-il, lui aussi, un affreux réactionnaire ?

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L’annonce de la prochaine renonciation du pape Benoit XVI a provoqué une secousse mondiale sans précédent et alimente désormais toutes les spéculations. Le successeur de Ratzinger ouvrira-t-il le mariage aux prêtres et aux homosexuels ? Les femmes accèderont-elles à la prêtrise ? L’Eglise cessera-t-elle enfin sa lancinante leçon de morale sur le sexe ? L’avortement arrêtera-t-il d’être considéré comme un crime ? Le divorcé sera-t-il le fils prodigue ?

De nombreux noms circulent ici et là, certains à consonance européenne, d’autres africaines ou encore asiatiques. Chacun y va de son petit commentaire, surtout ceux qui ne se réclament pas de cette grande chapelle. On voudrait un noir mais sans son conservatisme, un Brésilien mais alors défenseur de la théologie de la libération, un italien mais avec une fibre libérale à la Monti, un Indien pourvu qu’il ne renie rien des aphorismes du désir exposés par Vâtsyâyana.

Si les équipes de Causeur savent y faire en prédication, la prédiction ce n’est pas encore pour maintenant. À défaut de pouvoir vous donner le nom du prochain évêque de Rome, nous avons pu recueillir en exclusivité la ligne de conduite à laquelle il se tiendra, et croyez-moi, c’est effrayant. Car en laissant quelques oreilles entre les colonnes de la chapelle Sixtine et en soudoyant les cardinaux dont on connaît l’attrait pour les deniers, que n’apprend-t-on !

Le 266ème successeur de Saint Pierre serait un proche de Benoit XVI mais aussi de Jean-Paul II, deux personnalités à qui on ne peut prêter un progressisme effronté. Il entendrait conduire les affaires de l’Eglise dans le sillage de ses prédécesseurs, serait farouchement attaché aux dogmes et radicalement opposé à l’avortement, à l’euthanasie et au mariage homosexuel. Un prélat qui a souhaité taire son nom nous informe aussi que le nouveau pape ne changera en rien la position du Vatican sur le divorce ou la prêtrise des femmes. Les plus pessimistes racontent même que le préservatif restera à l’Eglise ce que le sac plastique est aux écologistes.

Blanc sur blanc, rien ne bouge.

Qu’elle était verte ma Voynet…

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duflot voynet paris

duflot voynet paris

On le sait, la ministre écolo du Logement se verrait bien maire de Paris en lieu et place d’Anne Hidalgo, la successeuse adoubée par Bertrand Delanoë. De quoi alimenter la réputation de sale gosse un rien ingrate de Cécile Duflot, puisque c’est uniquement grâce au bon vouloir de Solferino, et contre l’avis des militants locaux du PS, que l’ancienne conseillère municipale de Villeneuve Saint-Georges s’est retrouvée propulsée députée de Paris aux dernières législatives.
Mais depuis cette bonne manière socialiste, beaucoup d’eau phosphatée a coulé sous le pont de l’Hôtel de Ville, et Cécile, à défaut d’annoncer fort et clair sa décision de briguer le fauteuil de Bertrand, n’en finit pas de multiplier les déclarations de non-non-candidature, du genre de celle qu’elle a faite ce week-end au JDD : « Rien n’est exclu », « Je n’ai pas pris de décision », « Quand je ne dis pas que les choses sont exclues, c’est qu’elles ne le sont pas ». Bref, la page de l’écolo chévriculteur ardéchois a beau avoir été tournée au profit du webdesigner éthique d’Oberkampf, la mode verte hiver 2013 reste aux gros sabots.
Alors bien sûr, au PS, on pousse des cris de putois (un animal sympathisant, puisqu’il a été injustement inscrit par un gouvernement de droite rétrograde sur la « Liste nationale d’espèces susceptibles d’être classées nuisibles »). Et curieusement, cette réprobation socialiste des ambitions parisiennes de l’ex-patronne d’EELV vient de recevoir le soutien inattendu d’un autre éléphant vert : Dominique Voynet, interrogée sur cette chicaya en gestation, a fermement pris le parti des légitimistes pro-Hidalgo en tançant sa propre camarade devant les caméras de France 2 : « Je pense qu’il ne faut pas courir trop de lièvres à la fois. Cécile Duflot est jeune, elle a un énorme avenir devant elle parce qu’elle est très bonne et très brillante, elle doit réussir ce qu’elle fait au gouvernement, c’est vital pour nous ».
Cette déclaration appelle plusieurs réflexions de ma part.
Primo, à l’instar d’un artisan vosgien dont je vous causais pour la Saint-Valentin, Dominique Voynet privilégie le développement durable en maniant exclusivement la langue de bois, un hommage sans doute à ses racines jurassiennes – et non jurassiques, comme pourrait le laisser croire cette séniorophobe de Cécile.
Secundo, ce soudain revirement de Voynet à l’esprit de responsabilité qui sied à tout dirigeant d’un parti de la majorité présidentielle n’est peut-être pas totalement étranger à la situation actuelle de la maire de Montreuil : dans sa propre commune, Razzy Hammadi, un député socialiste survolté – et élu l’an dernier contre le sortant PC avec le soutien de Dominique !- rêve tout haut de s’emparer de l’Hôtel de Ville. Bref, le même scénario « Pousse-toi de là que je m’y mette » que dans la capitale, sauf que le PS et les Verts ont interverti leurs rôles de sortants outragés et de challengers affamés. Autre différence notable, à Montreuil, Razzy a beaucoup plus de chances d’emporter la mairie que Duflot à Paris. Et de fait, seul un soutien total de la direction nationale du PS pourrait sauver la tête de Dominique Voynet. Ceci explique peut-être cela…
Ma dernière réflexion est un message perso à Dominique et à ses communicants pour les enjoindre à mieux choisir leurs métaphores : quand on est écolo pur sucre (de canne non raffiné qui ne fond pas, même au bout de trois de heures de remuage, dans la tasse de thé bio issu du commerce équitable), on ne court ni un, ni deux, ni plusieurs lièvres à la fois. On ne chasse pas, point barre. Et ce d’autant plus, chère Cécile, chère Dominique, que chacun sait que qui va à la chasse…

*Photo : philipperouget.

700 000 fois non !

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conseil social mariage

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C’est un véritable tour de force, une première dans la singulière histoire de la pétition et à plus forte raison dans la saisine du Conseil économique, social et environnemental. Car en trois semaines, les organisateurs de la « Manif pour tous » ont réussi à convaincre plus de 700 000 personnes de prendre la plume pour faire valoir leur opposition au projet de loi ouvrant le mariage aux couples de personnes de même sexe et demander à l’assemblée consultative d’examiner ledit projet. À la tête de cette opération un peu spéciale, le sémillant maire du Chesnay, Philippe Brillault, qui promet un nouvel afflux de pétitions pour dépasser le million, un chiffre qui devrait, cette fois, se passer des tempérances exagérées de la police. À  ses côtés, une multitude de bénévoles de tous âges ont épluché des jours et des nuits durant chaque formulaire pour y traquer la moindre erreur, et ce n’est pas peu fiers qu’ils sont venus vendredi dernier déposer les quatre tonnes de pétitions.
Bien que le projet de loi ait été adopté par l’Assemblée nationale le 12 février dernier, rien n’est encore joué. Le texte devra être examiné par la chambre haute du Parlement à compter du 2 avril prochain, avec des sénateurs réputés plus conservateurs et moins sujets aux pressions des feux de la rampe que leurs collègues députés. Et si le dernier mot revient bien à l’Assemblée, la saisine du Conseil économique, social et environnemental par plus d’un demi-million de citoyens, grande première depuis que la loi organique le permet (seules deux pétitions citoyennes avaient déjà été déposées, sans recueillir le nombre de signatures nécessaires), constitue un signal extrêmement fort à l’endroit du gouvernement et du Président de la République. Peuvent-ils feindre d’ignorer, une nouvelle fois, la réticence immense de l’opinion sur cette « réforme de civilisation» ? Rien n’est moins sûr.
Les partisans du mariage pour tous se rassurent avec les propos du président du CESE, Jean-Paul Delevoye, qui a rappelé dans un entretien à La Croix que le CESE n’était « ni une instance de recours pour contester une décision politique, ni une instance disposant d’un pouvoir suspensif pour freiner une décision politique ». En d’autres termes, « cette saisine, si elle aboutit, n’aura aucune conséquence sur la procédure législative en cours ». Mais François Hollande, si prompt à dénoncer la surdité de son prédécesseur face à l’expression démocratique, peut-il se permettre de faire de même ? Libre, indépendante, composée des forces vives de la nation, l’assemblée consultative complète la synthèse démocratique en conseillant le gouvernement et le Parlement dans l’élaboration des lois et des politiques publiques. Le 12 juin dernier, un mois après son élection, François Hollande y tenait une conférence. Dans un discours fleuve, le chef de l’Etat soulignait l’importance de la troisième assemblée de la République et promettait de ne pas ignorer ce « corps social ». Lors de son allocution, François Hollande regrettait que l’assemblée consultative ne soit justement que trop peu consultée, a fortiori depuis la modification constitutionnelle de 2008 et la loi organique ouvrant aux citoyens le droit de la saisir. « Une loi organique, celle du 27 juin 2010, a bien introduit la possibilité d’une saisine directe mais avec un seuil si élevé, 500 000, que ce droit nouveau est resté lettre morte. Pourquoi ne pas abaisser ce seuil ? Pour ce qui me concerne, j’y suis prêt » confiait-il aux sages de la République.
Montaigne disait des lois qu’elles se maintiennent en crédit non parce qu’elles sont justes, mais parce qu’elles sont lois. L’Histoire a montré plus d’une fois que la loi, son interprétation ou son exécution, ne satisfaisaient pas l’exigence d’équilibre à laquelle tout justiciable entend être traité. Mais parce qu’elle apparaît comme seul moyen régulateur de l’ordre social, il ne nous appartient pas de la remettre en question, sinon par le biais d’une procédure de parallélisme des formes, procédure longue, lourde et bien souvent sans résultat probant. Dans le respect de sa fonction, de ses prérogatives et des jalons qui encadrent sa mission, le CESE est sans aucun doute la géniale invention qui peut prévenir le législateur des dangers d’une loi, sans mettre en péril la souveraineté du Parlement. François Hollande ne peut faire l’économie de ses avis.

*Photo : cbr_perso.