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Allemagne : gauche qui rit, gauche qui pleure

L’effet François Hollande souffle déjà sur l’Allemagne. Hier, les partisans d’Angela Merkel on essuyé un cuisant échec dans l’élection du Parlement de Rhénanie du Nord-Westphalie, où ils atteignent péniblement les 26% des votants et cèdent la gestion du Land à la gauche rouge-verte. Le SPD obtient en effet 39% des suffrages qui, joints aux 12% des Verts (oui, oui, chère Eva, j’ai bien dit 12% !), permettent de former une nouvelle majorité locale. En France, tout particulièrement à la gauche de la gauche, où l’on ne craint pas le bras de fer avec l’Allemagne bismarc…, pardon merkelienne, on salue à bon droit cette débâcle en rase campagne des conservateurs de la CDU.

Bizarrement, chez nos amis du Front de gauche, on entend moins de commentaires sur le score de leur parti jumeau d’outre-Rhin, Die Linke, pourtant régulièrement invité aux grands meetings nationaux de Jean-Luc Mélenchon. En Rhénanie-Westphalie, l’alternance à gauche ne sent pas bon pour les troupes d’Oskar Lafontaine qui se sont effondrées à 2.2% (contre 5,6% lors du scrutin précédent). Après leur déroute du 6 mai dans le Schleswig-Holstein, les voici donc nouveau en dessous du seuil qualificatif de 5% nécessaire pour disposer d’une représentation parlementaire.

D’aucuns évoquent la responsabilité des conflits de personnes, les querelles intestines qui condamneraient Die Linke à l’anonymat électoral, loin des 11% réalisés aux dernières élections nationales. En bon samaritain, L’Humanité explore une piste intéressante : la concurrence du Parti Pirate, au populisme libéral-libertaire inconséquent, aurait tari la source à laquelle s’approvisionnait le parti de gauche radicale.

Une chose est sûre : ceux qui espèrent une franche inflexion de la politique commerciale teutonne l’an prochain, à la faveur d’un changement de chancelier, devront davantage compter sur les engagements réformateurs du chef du SPD Sigmar Gabriel que sur la surenchère incantatoire des correspondants français d’Oskar Lafontaine.

Quand l’Autre est un Je

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Avec son Petit traité de la bêtise contemporaine, Marilia Amorim poursuit la critique linguistique du postmodernisme esquissée dans ses ouvrages précédents. Cette disciple de Bakhtine mêle l’humour à la rigueur universitaire pour nous convier à une balade à travers la ville où l’on dit « je » à notre place à chaque coin de rue. Dans les notices pharmaceutiques, dans le métro, au supermarché ou sur Internet, elle découvre et médite l’angoissante omniprésence de la « forme énonciative fusionnelle » qui réduit systématiquement en bouillie la distance entre le locuteur et le destinataire du discours.[access capability= »lire_inedits »] Cette lèpre linguistique, dont nombre de nos contemporains semblent s’accommoder sans démangeaisons, relève à ses yeux d’une pseudo-démocratisation et d’une infantilisation.

Marilia Amorim voit dans cet effondrement de la triangulation symbolique, dans cet affaissement du je-tu-il qui est le propre de la parole humaine, une tendance « totalitaire non autoritaire » et une violence postmoderne qui touche en nous au plus intime. Dans l’autobus du langage, publicitaires et « communicants » de l’espace réputé jadis public viennent en somme s’asseoir l’un après l’autre à notre place comme si elle était vide, nous écrasant tout en sifflotant avec la dernière impudence. Et nous devrions ne pas émettre la moindre protestation contre cette pyramide humaine qui broie nos cuisses et nos genoux ?

Marilia Amorim explore ensuite, rebroussant méthodiquement les poils de la bête postmoderne, le lien fondamental entre parole et mémoire, parole et culture. La vocation de la parole n’est pas la transmission de prétendues « informations » – la personne humaine n’est ni une abeille ni une chaîne d’information en continu – mais celle du substrat culturel véhiculé par la langue elle-même à travers la différence des générations. Raconter des histoires, réelles ou imaginaires, constitue la spécificité absolue qui distingue le langage humain de toutes les formes de communication animale, aussi méritoires soient-elles.

Marilia Amorim définit avec justesse la postmodernité comme une conspiration contre la parole et la liberté humaines, qui procède en son fond d’une haine hurlante et inconsciente du corps et de la voix humaine.[/access]

Marilia Amorim, Petit traité de la bêtise contemporaine, suivi de Comment (re)devenir intelligent, ed. Erès, collection Humus Philo.

Hollande à la Bastille : Bannière de voir…

Et si tout le monde s’était mépris sur le sens de la présence de drapeaux étrangers, la plupart maghrébins, sur la place de la Bastille, le soir du 6 mai ?

Pour la gauche victorieuse il ne s’agit là que de la sympathique expression de la joie forcément spontanée des Français « issus de la diversité » de voir le candidat de leur cœur accéder à l’Elysée. Pour la droite, au contraire, on reconnaît bien dans cette disparition relative de l’oriflamme tricolore le coupable abandon, par le PS et ses alliés de l’emblème de la nation française, au profit des signes distinctifs d’une classe sociale et de ses organisations (drapeaux rouges), ou d’une appartenance communautaire.

Personne, en revanche n’a souligné le fait que ces drapeaux « étrangers » étaient déployés à côté de bannières occitanes et bretonnes.. Et que, par conséquent, ceux qui les brandissaient ne verraient aucun inconvénient, bien au contraire, à ce que l’Algérie, la Tunisie et même le Sénégal retrouvent leur place au sein d’une République grande et universelle. Ce n’est donc nullement le signe d’une montée en puissance du communautarisme. La preuve, on n’a signalé aucun drapeau israélien présent lors de cette émouvante manifestation.

First Lady, non merci

Premières images du président élu, et premiers énervements : François Hollande, devant la cathédrale de Tulle puis, quelques heures plus tard à la Bastille, salue le peuple qui l’acclame avec sa compagne. Mais qu’est ce qu’elle fiche là ? Le mardi précédent, le Président Sarkozy prononce un discours extrêmement bien ciselé devant ses partisans en liesse au Trocadéro. Il chante ensuite l’hymne national avec les dizaines de milliers de Français réunis. Moment réussi. Et patatras ! Il revient au micro spécialement pour… remercier Carla.

Vous imaginez le Général de Gaulle remercier Yvonne après la Marseillaise ? Vous imaginez Danielle Mitterrand prendre autant de place que Valérie Trierweiler dans les premiers moments qui ont suivi le 10 mai 1981 à 20h00 ? A l’heure de la victoire du président « normal », on peut légitimement se demander si cette continuité entre Nicolas Sarkozy et François Hollande se situe ou non dans la norme. Et on se prend à regretter que la fameuse anaphore du 2 mai dernier n’ait pas eu une composante de plus : » Moi, président de la République, je n’exposerai pas les miens, je n’exhiberai pas mes amours, et ma compagne restera à sa place. » J’ai bien vérifié : sur les bulletins de vote, la semaine dernière, n’étaient pas inscrits sur l’un, Nicolas Sarkozy-Carla Bruni, et sur l’autre, François Hollande-Valérie Trierweiler. Nous n’avons pas voté pour un couple.

Bien entendu, chaque homme -ou femme- d’Etat a le droit d’être conseillé par ses proches et il peut même être influencé par celle ou celui qui partage sa vie. Mais lorsqu’il ferme la porte de ses appartements privés, je ne veux pas savoir qui l’a conseillé ou influencé. Ayant pris la décision, il est seul responsable. Ce goût pour la « transparence », cette impudeur si étrangère à notre tradition française, nous vient, dit-on, d’outre-Atlantique. C’est des Etats-Unis que nous vient cette expression détestable : « First Lady », traduite chez nous en « Première Dame de France ». Il faudra un jour expliquer pourquoi on répète à l’envi cette expression sans aucun sens. On s’en fout de Trierweiler, de Bruni, de Cécilia qui-ne-vote-pas-pour-son-mari, de Bernie. Qu’on se rassure, je ne souhaite pas la mort de Point de vue, de Gala et de Voici. Je ne veux pas plus de mal à la presse anglo-saxonne qui perpétue une tradition conforme aux pays où elle publie. Mais que toutes les demi-heures, les chaînes d’info continue françaises dissertent sur la volonté de la compagne de François Hollande de ne point avoir l’air d’une potiche, du fait qu’elle ait joué le rôle de videur au QG de transition[1. Julien Dray en aurait fait les frais.], c’est trop ! Comme étaient de trop les « mon mari est formidable » de Carla après chaque meeting.

Que François Hollande y prenne garde. Le fameux « Carla et moi, c’est du sérieux » a davantage pesé dans l’antisarkozysme que les histoires d’enveloppes chez madame Bettencourt, n’en déplaise à Edwy Plenel. Les Français ne veulent pas à leur tête un ado boutonneux qui nous cause de sa dernière conquête. Pendant cinq ans, celui qui s’imaginait en Kennedy français et qui l’avait mis en scène, reproduisant à Envoyé spécial la scène de JFK et John-John jouant sous le bureau, nous en a ajouté des louches jusqu’à l’écoeurement. La séparation déchirante, l’idylle racontée maintes fois par Séguéla sur tous les plateaux et studios parisiens, Disneyland, la Jordanie, le mariage, la révérence à la Reine d’Angleterre, la chérie qui lui éponge le front. J’en oublie ? Ah oui, on nous a même servi son périnée au repas du soir lorsque sa masseuse personnelle expliquait combien il lui importait de muscler cette zone intime présidentielle.

François Hollande doit donc comprendre, avant qu’il ne soit trop tard, que les Français ont besoin de souffler un peu. Que Valérie Trierweiler doit être discrète. Pour son bien à elle[2. Cela lui évitera les surnoms animaliers donnés par des députés indélicats.], son bien à lui, et notre tranquillité à tous. Et parce que, il l’a promis, le changement, c’est maintenant !

« Le divin et le temporel se retrouvent dans la beauté »

Membre de l’Académie française depuis 2002, François Cheng aime à dire qu’il ne sent aucune contradiction entre sa culture chinoise et la culture française. Prix Femina 1998 pour Le Dit de Tianyi, poète, romancier, essayiste, mais aussi calligraphe, il est intimement persuadé que la mission de l’homme sur Terre est de donner un sens à la Création et à lui-même. Dans son dernier livre, Quand reviennent les âmes errantes, qui vient de paraître aux éditions Albin Michel, il signe, dans une forme originale, un chant épique à la gloire de l’âme, lieu privilégié où se croisent inspiration romanesque et souffle poétique. Son sujet ? Dans la Chine du IIIe siècle av. J.-C., deux hommes, l’un musicien sublime, l’autre guerrier valeureux, entretiennent, par-delà la mort, avec une même femme qu’ils aiment d’un amour égal, un dialogue fait de pureté et de générosité. Car les âmes errantes des morts ne cessent jamais leur dialogue avec les vivants…[access capability= »lire_inedits »]

Gérard de Cortanze. La mission de l’homme sur la Terre est-elle de donner un sens à la Création et à lui-même ?

François Cheng. Je suis convaincu que l’existence du langage humain dépasse l’idée d’un instrument ou d’un jouet que nous nous serions fabriqué. Nous avons créé le langage pour tenter d’explorer le mystère de l’Univers, et en même temps, c’est à travers cette langue que le mystère de l’Univers nous est révélé. Voilà pourquoi je pense que la poésie peut atteindre le mystère de notre désir et de notre destin, elle qui a poussé le mystère du langage à son point extrême. En sorte que beaucoup de choses dites par nous de manière consciente, mais aussi beaucoup d’autres, nous sont révélées par le langage, auxquelles nous n’avions pas pensé. Grâce à ma réflexion sur le langage et avec l’aide de certains autres philosophes et poètes, je peux toucher du doigt cet aspect mystique du langage. Il y a dans la poésie ce côté elliptique qui permet à l’indicible d’advenir. L’indicible, qui nous est révélé par le langage, advient quand on a essayé de dire jusqu’à un certain degré de tension. Nous sommes des êtres de langage, et grâce à cela nous dialoguons et nous recréons. Un scientifique initie au fonctionnement, il observe. À sa mort, il dit : « J’ai compris comment ça fonctionne », mais il n’a pas forcément vécu. Notre propos est de vivre, et de connaître le mystère de ce qu’implique la vie. Voilà pourquoi je place notre destin au sein de la Création qui est mue par une intentionnalité. Je suis convaincu de cela, qu’on croie au Créateur ou non – ça n’a pas d’importance. Ce qui est donné là implique quelque chose de l’irrésistible. Une rose qui pousse, vous ne pouvez pas l’en empêcher, elle sait exactement où elle va : jusqu’à sa plénitude. C’est ça que j’appelle l’intentionnalité, et qui ne relève pas d’une intention affichée. Un arbre ne peut pas ne pas pousser jusqu’à sa plénitude. Il est cette chose posée là depuis le début.

La Chine a-t-elle à apprendre du dualisme ?

La Chine doit apprendre du dualisme occidental. C’est d’ailleurs ce qu’elle fait aujourd’hui en formant des scientifiques et des technocrates. Cela ne veut pas dire que la pensée chinoise n’a pas eu l’intuition du 2. La Chine a aussi développé une maîtrise technique au cours de son histoire. La pensée chinoise est dominée par deux courants : le taoïsme et le confucianisme. Le bouddhisme vient après. En Chine, ces trois courants de pensée coexistent, et sont officiellement reconnus depuis l’époque des Tang, au VIIIe siècle. Le taoïsme est une pensée cosmologique qui insère l’homme dans l’univers vivant, et recherche cette communion totale entre l’homme, l’univers vivant et le cosmos. Le taoïsme a connu l’idée de la liberté puisqu’il recherche cette communion totale entre l’homme et l’univers vivant, sans contrainte, sans réserve. Mais l’Occident a acquis une liberté effective alors que, dans le taoïsme, elle reste un idéal. Le confucianisme est une pensée essentielle éthique, c’est-à-dire de l’homme en société. Voilà une pensée très élevée, qui est née au VIe siècle avant notre ère et qui a fixé l’idéal de l’humain à une exigence extrême de probité, de mansuétude, d’honnêteté et de confiance. À l’époque de Confucius, la société était très hiérarchisée. Lorsque celle-ci s’est figée, le système impérial a utilisé cette pensée éthique, fruit de la réflexion d’un homme libre, pour défendre un système hiérarchique étouffant. Confucius avait dégagé cinq types de relations : entre parents et enfants, frères et sœurs, souverain et sujet, maître et disciple, et entre amis. Il s’agit d’un bel idéal : celui de la distance juste, équitable, responsable. Les enfants doivent obéissance aux parents mais les parents se doivent aux enfants. Le souverain est responsable devant les sujets, et ceux-ci ont des devoirs envers lui. Des abus sont vite arrivés, parce que le système élaboré par Confucius comporte un défaut : il fait confiance à la nature humaine, affirmant qu’elle est fondamentalement bonne, donc perfectible. Confucius, qui a le sens du bien et du mal, compte sur la bonté humaine pour que la distinction entre l’un et l’autre soit respectée.

Il ne peut donc dévisager le mal absolu, c’est cela ?

En Occident, dès la tragédie grecque, on a dévisagé certains maux qui rongent l’âme humaine. Par la suite, la tradition judéo-chrétienne a, elle aussi, dévisagé le mal, sans parler de la figure du Christ qui a assumé le mal jusqu’à son degré extrême : sur le plan de la conquête de la matière, de l’affirmation du sujet, de l’éthique. La société chinoise, qui a récupéré cette pensée, a toujours vécu dans une sorte de compromis. Le confucianisme, qui est aussi une pensée ternaire, puisque l’homme y est mis en rapport avec la Terre, et que la qualité de leur dialogue est garantie par le Ciel, n’a pas pu atteindre la vraie harmonie : dans son système social, le sujet n’est pas protégé. Ayant fait confiance à la nature humaine, et comptant sur des souverains éclairés, Confucius rêve de la bonne marche de la société : or il y a très peu de souverains éclairés ; quant à la nature humaine… N’ayant pas développé la notion de droit qui protège le sujet, tout le système politique et social de la Chine est fondé sur des abus de pouvoir, donc des arbitraires, des répressions, des cruautés, des obscurantismes qui se maintiennent d’âge en âge.

Même si le taoïsme n’a pas aidé à régler les problèmes de l’homme en société, son intuition, fondée sur cet idéal de la communion totale, reste une belle intuition ?

Cette part, incarnée en premier lieu par le taoïsme, cette pensée fondée sur l’idée du souffle-esprit, un Chinois ne l’abandonne jamais. Pour la pensée taoïste, l’Univers, dès l’origine, est animé par un souffle qui est devenu esprit. À partir de cette idée du souffle-esprit, les penseurs taoïstes ont avancé une conception unitaire et organique de l’univers vivant où tout se relie et se tient. Pourquoi unitaire ? Parce que c’est le souffle qui est à la base de tout ce qui incarne cette unité originelle. Pourquoi organique ? Parce que ce même souffle continue à animer cet univers, chaque entité vivante de cet univers, en les reliant en un gigantesque réseau de vie en marche qu’on appelle le Tao, c’est-à-dire la Voie. Dans cette pensée ternaire, ce souffle-esprit anime toutes les entités vivantes sous la forme de trois types de souffle : le yin, le yang, le vide médian, le yang incarnant le principe actif et le yin le principe réceptif. Ces deux aspects sont nécessaires. Toute vie est animée par le principe actif et en même temps par le principe réceptif qui lui permet justement de recevoir la loi incarnée par ce souffle. Entre ces deux souffles, les taoïstes ont compris qu’il fallait introduire un troisième souffle qu’on appelle du « vide médian ». Car s’il n’y a que le yin et le yang, on tombe dans le dualisme ; dans ce cas, le yin et le yang sont toujours en opposition et presque figés dans leur quant-à-soi. Tandis qu’avec le vide médian, on entre dans un rapport relationnel, dans une interaction qui peut être conflictuelle mais, dans le meilleur des cas, atteint plutôt l’harmonie et l’entente. C’est, j’y reviens, dans ce sens qu’on parle d’une pensée ternaire. Et dans cette pensée ternaire qu’on affirme l’importance de chaque entité vivante mais aussi l’importance de ce qui se passe entre les entités vivantes : entre l’arbre et un rocher, entre la montagne et le fleuve.

Quelle est la place de l’homme dans cette cosmogonie ?

L’homme est une entité vivante qui entretient un rapport intime avec l’univers vivant. Ce rapport est non seulement de tension ou d’opposition, comme dans le dualisme, mais aussi de confiance, animé par le même souffle. Il y a donc cette confiance en ce souffle qui m’anime et qui anime en même temps l’univers vivant, même si temporairement, pour la conquête de la matière, nous sommes en opposition. Mais dans le fond, il y a cette reliance fondamentale depuis l’origine. Je crois qu’un Chinois, instinctivement, la garde toujours en lui, qu’il reste toujours taoïste, même s’il devient confucianiste, bouddhiste ou chrétien. Le Chinois garde toujours au fond de lui cet esprit ternaire. C’est d’ailleurs cet esprit ternaire qui permet à beaucoup de Chinois d’embrasser le christianisme sans déchirement parce qu’ils accèdent à l’idée de Trinité très facilement. Toutes les pratiques vivantes, actuelles – la calligraphie, le tai chi, la médecine chinoise – sont fondées sur l’idée du souffle et sur celle de la reliance. Dans la calligraphie, l’homme, par le truchement de signes, entre en communication avec un univers vivant. Le tai chi, c’est par un ensemble de gestes dans lequel l’homme restitue son corps à la grande circulation universelle. La médecine chinoise n’abandonne jamais cette idée de totalité : on guérit localement, mais le corps est dans l’univers. Cette intuition a favorisé, en Chine, ce sens du dialogue. Supposons que la Chine embrasse un jour le système démocratique, cela favoriserait davantage le dialogue entre les membres de cette société. En attendant qu’elle y parvienne, il y a quand même en Chine ce respect des anciens, des parents, des frères aînés, des personnes âgées qui reste toujours très vivace. L’amitié est une vertu que les Chinois cultivent parfois même au-dessus de leurs passions amoureuses, depuis l’Antiquité. Sans oublier le dialogue entre l’homme et la nature. Toute la peinture chinoise, toute la poésie chinoise sont fondées là-dessus.

Revenons au dualisme occidental : crée-t-il un homme solitaire ?

Moi, je me sens relié, relié par le souffle – comme tout Chinois. L’homme n’est pas ce corps qui se promène telle une ombre solitaire en attendant le néant. Pas du tout. C’est pourquoi il faut que l’Occident – et maintenant la Chine qui imite l’Occident – sorte de ce jeu morbide. L’affirmation du sujet est une aventure noble qui a abouti aujourd’hui à une sorte d’individualisme à outrance. Cette affirmation de la matière aboutit à un matérialisme pur et dur où l’homme vit sans horizon, sans ouverture, alors qu’il faudrait replacer notre devenir et le devenir de notre Terre dans le contexte d’une Création perçue dans sa totalité. C’est ce qu’a compris intuitivement la pensée taoïste puisque la Voie, c’est la Création dans sa totalité, à laquelle l’homme est relié. Et c’est ce qu’a compris la démarche judéo-chrétienne. Et c’est dans ce contexte-là qu’on peut concevoir la vie comme un don extraordinaire et non pas comme un dû. Notre individualisme à outrance considère la vie comme un dû. « Tout m’est dû », entend-on ici et là… Il faut absolument sortir de cet engrenage. Il faut retrouver le sens de la Création en sa totalité, y compris dans le domaine de la philosophie : si vous ne pensez qu’en fonction de la conscience, de notre inconscient, sans la dimension spirituelle, c’est sans espoir, et sans issue.

Vous parlez, dans Le livre du Vide médian, des innombrables « entre qui ont lieu à tout instant sous nos yeux » ? Votre proposition, c’est le « royaume de l’intervalle » cher à Keats ?

Il ne faut pas oublier les « entre », afin de rétablir ce sens de la reliance entre les êtres, et entre nous et l’univers vivant. Moi-même, je suis devenu un homme du dialogue. Je connaissais déjà la poésie chinoise et la peinture chinoise qui sont des arts du dialogue : entre l’esprit humain et l’esprit de l’univers vivant. En Occident, j’ai embrassé la langue française, et à travers cette langue une autre culture. C’est désormais mon autre pôle. L’Occident, avec toute sa création artistique qui a exalté la splendeur de la chair, a exalté mon autre pôle. N’oubliez pas que cette idée de la transcendance existe en Occident. La littérature, la musique, la peinture occidentales constituent une immense aventure de l’homme qui cherche à se transcender par l’esprit et par sa propre création. Il ne faut cependant pas oublier que cette création fait partie de la Création elle-même. Sans cette Création-là nous n’aurions même pas idée de la Création. C’est pourquoi je suis devenu un homme de dialogue. Je garde cette part intuitive de la pensée chinoise. Et en même temps j’ai embrassé la meilleure part de la pensée occidentale, allant jusqu’à épouser la Grèce et toute la Renaissance, et la pensée judéo-chrétienne. Contrairement à ce qu’affirment certains, cela ne me met nullement en contradiction avec ma part chinoise, car la cosmologie chinoise est fondée sur l’idée du souffle. Et pour moi, la figure christique est une incarnation de cette démarche du souffle-esprit.

Qu’entendez-vous par « dans ma relation avec les êtres, je me situe toujours le plus bas possible, pour être au plus près de l’humus » ?

Tant qu’on ne touche pas l’humus, on est dans l’avoir. Si je communie avec quelqu’un, par exemple un intellectuel très habité par son pouvoir intellectuel, je suis encore dans l’avoir. Je peux obtenir une certaine satisfaction au niveau intellectuel, mais chaque fois que j’approche quelqu’un, j’essaie de capter cet être, non seulement dans ses attributs, mais aussi dans son être profond. Et là, il faut le prendre par la racine. Et la racine, c’est l’humus. Et pour moi, l’humus, c’est le souffle-esprit qui nous anime par la base. C’est à ce niveau-là qu’on peut vraiment communier avec la profondeur de quelqu’un. L’humilité, pour un Occidental, implique souvent un effort, est presque contraire à sa nature. Pour moi, au contraire, l’humilité – qui veut dire humus – est la position la plus avantageuse. D’abord, je ne risque pas de tomber plus bas et, dans le même temps, je capte les êtres et, cette fois-ci, quand je dis les êtres, je ne parle pas seulement des êtres humains, mais aussi de l’arbre, de la fleur, etc., que je prends par l’humus. Dans une rose ou un arbre, je n’admire pas seulement ce qui est donné comme apparence – une rose dans sa plénitude, un arbre dans la forme de ses feuillages. Je les prends par la racine, et je demande : « D’où ça vient ? »

Ne retrouve-t-on pas cet enseignement dans la peinture chinoise ?

En effet. Quand un peintre chinois peint un arbre, il peint toujours de bas en haut. Quand il peint un bambou, il prend par la racine et il pousse section par section jusqu’au sommet, et jamais le contraire. Une branche aussi. Je connais des peintres qui peuvent peindre les arbres d’une autre façon, par le haut, mais ils dessinent alors ce qui est déjà donné comme forme. Un peintre chinois, lui, capte toujours la chose vivante par la racine, épouse de l’intérieur la croissance. Il ne fera jamais le contraire. Voilà pourquoi la peinture chinoise est si pleine de vivacité : le peintre accomplit quelque chose de vital. Vous connaissez cette expression : « Il faut que le bambou pousse en vous. » On dessine le bambou par la racine, on pousse avec. Mon interrogation sur les êtres relève de cette pratique.

Quelle différence établissez-vous entre la peinture et la calligraphie chinoises ?

Toute la tradition chinoise est là pour affirmer que la calligraphie est à la base de la peinture. La peinture chinoise est un art du trait. La peinture chinoise n’est pas une peinture de lignes ou de contours. Quand le peintre chinois peint une montagne, il ne peint pas les contours de la montagne. La montagne est composée d’un ensemble de rochers ou de plantes, et chaque rocher, chaque plante est dessiné par des traits – c’est-à-dire cette chose douée de pleins et de déliés – qui sont à la fois déjà le rythme, déjà le volume, déjà le mouvement. Le bambou est fait d’un seul trait : le peintre dessine un trait, puis une section, puis un trait, une section, un trait, etc. Mais cet art du trait vient de la calligraphie, car la calligraphie est le trait, elle n’est pas la ligne. Quand vous commencez à apprendre la calligraphie, l’acquisition de chaque trait vous demande des mois de travail. Il y a le commencement, l’attaque, et puis le déroulement, et puis le final. Il faut que ce trait acquière une ossature, de la chair, du sang qui coule. Chaque trait est une unité vivante déjà en soi. D’abord il y a le caractère 1 qui est un trait. C’est pourquoi le caractère 1 a une telle importance. C’est un trait horizontal qui est censé séparer le Ciel et la Terre. On doit prendre sa respiration, son souffle. Il y a une gestuelle. Une danse. Au début, on apprend par la rigueur. Puis, par la suite, quand je trace le trait en cursive, c’est déjà autre chose. Puis, quand il y a deux traits : un horizontal, un vertical – commencer, descendre. Là, à la fin, il faut terminer par une pointe. Le trait horizontal est terrestre. Le trait vertical, c’est comme quelque chose qui tombe du ciel. En Chine, on dit : le ciel donne, la terre reçoit. Ce que le ciel promet et donne, il ne reprend jamais. C’est une philosophie, une pensée.

Pourquoi la calligraphie est-elle si importante ?

Tous les lettrés chinois, avant de mourir, laissent un poème, un quatrain parfois déjà composé. Les martyrs, la veille de leur mort, même pendant la Révolution culturelle, laissaient un ultime poème écrit avec leur sang. De cette façon, on se sent quitte. On peut mourir presque sans regret. On laisse un poème écrit calligraphié. On jette le texte et on peut mourir. C’est une tradition immense. Le poème écrit, on peut mourir, car on a restitué le souffle. En Europe, on dit rendre l’âme. Ici, l’âme rendue, c’est le souffle. N’oubliez pas que le trait vient du souffle. Le taoïste a une idée de l’âme, le bouddhiste l’exalte. Le taoïste raisonne en terme d’esprit, c’est pourquoi « rendre le souffle », c’est restituer dans le courant du souffle. Aucun Chinois n’est prêt à abandonner cette idée, même lorsqu’il devient marxiste, chrétien ou bouddhiste. Le Chinois est relié à l’origine. Celui qui pratique le tai chi, par un ensemble de gestes, réactive en son corps les souffles vitaux qui le restituent, le relient dans le courant du souffle vital qui est en train d’animer l’Univers et, comme l’écrit Dante, de « mouvoir les astres ».

Le souffle vital, c’est la vie, donc la beauté ?

La vie, c’est le commencement de la beauté. La vie exige que chaque être vivant forme une unité organique qui soit capable de fonctionner et de croître, et même au besoin d’engendrer. Ça, c’est la vie. La vraie vie n’est pas cet autre indifférencié, anonyme ; la vie exige qu’il y ait une unité vivante et organique qui soit capable de fonctionner. Toute vie est unique. Il est aisé de constater qu’il n’y pas de grain de sable qui ressemble à un autre grain de sable, une feuille à une autre feuille, pas un arbre, un animal, et à plus forte raison pas un homme qui ressemble à un autre homme. Donc, cette unité vivante implique une unicité. C’est à cause de cette unicité que la vie est arrivée à ce stade de maturité qu’est chaque être humain. Il n’est pas juste de dire que l’ordre de la vie, c’est l’ordre de la mort ou de la matière. La vie exige unité et unicité. C’est comme ça que chaque vie devient une présence et, surtout s’agissant de l’être humain, une présence parmi d’autres présences et non pas une figure. C’est là que commence le langage, qu’on peut dire « je » et « tu », qu’on peut coller un nom à chacun. Dès qu’on parle de présence et non plus de figure, que chacun porte un nom et possède un visage, alors on peut parler de beauté. La vie veut que chaque être unique, conscient de sa présence, n’ait de cesse de tendre vers la plénitude de sa présence au monde. Chaque être, en tant qu’unité, devient unicité, unicité devient présence, présence devient désir de plénitude de la présence au monde : c’est le commencement de la beauté. Quand je dis : « la plénitude est une présence au monde », c’est comme une rose qui, du germe à la tige, n’a de cesse d’atteindre cette plénitude de sa présence au monde. C’est évident, une intentionnalité originelle est plantée en chacun de nous. Prenez le corps, s’il n’était qu’un instrument de jouissance, sans âme, il ne conduirait qu’à un corps pourri. Or, là où le divin et le temporel se retrouvent, c’est dans la beauté.

… qui est au centre de votre réflexion…

Oui. Voilà pourquoi il faut parler des différents degrés de la beauté. Il y a la beauté de la nature qui se donne là, et puis la beauté du corps. Celle du corps des animaux est extraordinaire. Mais bien sûr, le miracle des miracles, c’est le corps humain : l’homme, la femme. Pourquoi arriver à cette chose-là ? Mais dès qu’on arrive à l’homme, dans sa beauté entre déjà quelque chose d’autre : l’esprit. De la femme de la caverne jusqu’à Mona Lisa, il y a une évolution qui n’est pas que physiologique : c’est aussi une conquête de l’esprit parce que l’homme évoluant a pris conscience de la beauté, de cet élan vers la beauté. C’est cette conscience de la beauté qui ajoute à la beauté du corps. C’est la part de l’âme. Lorsqu’on parle de Mona Lisa, on ne parle pas que d’un ensemble de traits : il y a le regard et le sourire qui sont la part la plus profonde de Mona Lisa. Ça, c’est déjà la conquête de l’esprit. La vraie beauté est un corps habité par une âme. La beauté cherche à communier avec une autre beauté. C’est l’amour. La beauté appelle la beauté. Mais il y a une autre beauté, proprement humaine, que j’appelle spirituelle. L’homme est un être de souffrance, conscient de cet élan vers la beauté, mais avec une pleine conscience de sa condition tragique de mortel et de la confrontation avec le Mal. Par l’élévation spirituelle, certains êtres gardent, au cœur de l’adversité ou de la persécution, noblesse d’âme et dignité. Certains autres, toujours grâce à cette élévation spirituelle, vont encore plus loin, transcendent les épreuves d’une souffrance extrême et communient avec toute la souffrance du monde. Ces êtres-là rayonnent d’une lumière étrange, une transfiguration propre à l’humain et qui révèle en même temps sa dimension surnaturelle – comme une lumière jaillie de la nuit, capable d’illuminer toutes les étoiles. Cette lumière proprement spirituelle est faite de compassion et d’une sorte de joie qui vient d’une liberté intérieure conquise. Nous touchons là au degré suprême de la beauté. Donc, il y a la beauté du corps, la beauté du corps habité par l’esprit et par l’âme, et, au-delà, la beauté spirituelle. La réflexion, en distinguant l’essence de la beauté et l’usage dévoyé qu’on pourrait en faire, n’est pas simplement un luxe : elle constitue, à mes yeux, un problème essentiel qui justifie tout, et qui est au centre du centre de toute création.[/access]

Largage au Colisée

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Avant de publier un livre, les éditeurs français étudient précisément les courbes de la météo. Il n’y a pas que les paysans qui scrutent le ciel pour planter, semer ou cueillir. Les éditeurs sont, eux aussi, de redoutables marchands de quatre-saisons. L’été n’a pas encore pointé le bout de son nez que déjà, les romans de mai sentent l’huile à bronzer, l’anisette et la lavande. Après une campagne électorale harassante, débats et joutes sans fin, les lecteurs veulent oublier ces mots gris et sombres qui ont plombé sa digestion. Pacte de stabilité, dette publique, sécurité, immigration, croissance, désindustrialisation, basta !

Il est temps de leur remonter le moral. La recette est connue, il suffit de prononcer des mots magiques, les sésames de la latinité : Rome, Italie, Stendhal, Villa Borghèse, chaleur, poussière, essaim de Vespa, voix rauque et peau dorée. Quand je suis tombé sur le dernier roman de Jacques-Pierre Amette, Liaison romaine, je n’ai pas pu résister à cette tentation balnéaire. La brune incendiaire de la couverture me faisait de l’œil, elle me disait « Viens, achète-moi, tu ne seras pas déçu … ». Sa robe noire entrouverte, ses bras déployés sur la carrosserie d’une vieille Fiat 126 et puis cette bouche carnassière, lèvres charnues sur dents serrées, j’étais pris au piège. Incapable de poser ailleurs mes yeux dans cette librairie pourtant débordante de nouveautés. Ce serait mentir de dire que seule la brune caligulesque a déclenché mon acte d’achat : le nom de Jacques-Pierre Amette a irrémédiablement emporté mon choix. On sent parfois, à tort, quelques liens obscurs qui nous unissent à un auteur. Quelques bribes biographiques communes nous font imaginer des parentés littéraires. Une enfance provinciale, un Baccalauréat B, un service à l’Ecole Militaire, des piges jeune, là s’arrête cette connivence fantasmée. Car le précoce Goncourt 2003 pour La maîtresse de Brecht est un auteur confirmé dont la critique fait référence depuis longtemps.

Si on ajoute à ce tableau une médaille hussarde, le prix Roger Nimier 1986 pour Confessions d’un enfant gâté, Amette a tout pour me plaire. La couverture de son roman est cependant trompeuse car Liaison romaine est une descente aux enfers, abrupte, vertigineuse. Un largage en règle entre les ruines du Colisée et les eaux boueuses du Tibre. Un journaliste parisien est envoyé à Rome suivre les funérailles de Jean-Paul II. Il invite Constance, sa jeune amie à le suivre et à le perdre. Entre flashbacks bretons et moiteur d’une couche romaine, l’auteur se souvient, tente de comprendre et boit la tasse. Malgré des saillies apaisantes, il n’a jamais pénétré l’intimité de sa tendre amie. Il ne peut oublier ce corps duveteux, ses seins « admirables », « son silence dans le doux, le chaud, le lourd de l’étreinte ».

« Je fus frappé par sa silhouette lisse et admirable, virginale, venant tout droit d’une belle province française qui l’avait si longtemps séquestrée et protégée » écrit-il encore. Si en plus, on sait que cette Constance a passé son enfance à Nevers, tout un monde souterrain s’ouvre à nous. Secrets lycéens sous pluie bourguignonne. Mais ce roman n’est pas seulement le journal intime d’une défaite amoureuse, il est un prodigieux miroir sur le travail actuel d’un journaliste, la difficulté d’écrire un article juste. Le héros en fin de carrière se voit imposer une autre façon de rédiger ses papiers. Là où il peaufine son style, où sa prose s’emballe, il doit la maintenir, la brider pour qu’elle entre dans la sécheresse contemporaine des rédactions.
C’est l’un des aspects passionnants de ce court roman, le métier de journaliste qui se meurt devant tant de conformisme et en même temps, une femme qui vous quitte. Amour perdu et désillusion professionnelle : un merveilleux cri de désespoir.

Liaison romaine de Jacques Pierre Amette (Albin Michel)

Poissons de mai

On ne connait que trop bien les poissons d’avril. Les enfants du siècle dernier les découpaient dans du carton ordinaire, en forme de poisson justement, puis attendaient sagement le 1er avril pour les coller dans le dos de leurs amis, de leurs ennemis, des passants et des postiers. On connaît moins bien les poissons de mai, que l’imaginaire populaire ne devrait pourtant pas négliger comme nous le confirme un récent fait divers délectable mettant en lumière la qualité naturelle et spontanée du « vivre ensemble » humain.

Ainsi, la petite commune de Bessé-sur-Braye, dans la Sarthe, a été le théâtre d’une tragédie édifiante : on a retrouvé le cadavre d’un homme dans une poubelle. Vous me direz : « C’est nul, y’a un seul macchabée! » Ou encore : « C’est peut-être un suicide ? » Ou peut-être : « C’est un coup du routard du crime ! » Certes, mais il n’y a pas de petit fait divers ; il n’y a que des journalistes sans imagination. D’abord plantons le décor. Bessé-sur-Braye c’est un gros bourg de 2500 habitants tout à fait normal, connu pour son superbe château de Courtanvaux et son rallye automobile qui se tient tous les 15 août ! Enfin, normal… à condition de fermer les yeux sur le fait qu’à l’élection présidentielle quatre personnes ont voté pour Jacques Cheminade (ce qui est peu si on compare à Limoges, par exemple, où 150 cheminadiens se sont déclarés, mais quand même…) Bref, nos confrères du Parisien indiquent que la victime Philippe Emery, 55 ans, ancien menuisier sans emploi, décrit comme le « brave gars du village », « portait de nombreuses traces de coups au crâne et pourrait avoir été noyée ». Ecartant sagement la thèse du suicide et de l’accident de chasse, les enquêteurs ont vite porté leur attention sur le voisin de la victime, un certain Mario P. L’homme, bien connu pour son addiction à l’alcool et ses turpitudes diverses, a d’ailleurs été vu en train de récemment nettoyer son logement de fonds en comble à l’eau de javel. Le mobile du crime pourrait bien être la mort de poissons rouges – les poissons de mai… – que le suspect avait confié à son voisin, et future victime, durant son absence… Des poissons tristement morts de froid lorsque Philippe Emery – pour une raison qu’il faudra éclaircir ! – a décidé d’abandonner l’aquarium de la discorde devant le pas de la porte de Mario P. « Depuis, les deux hommes, voisins dans la même cour, ne se parlaient plus » précise Le Parisien.

Les gendarmes sont actuellement à la recherche de l’arme du crime qui pourrait bien être un marteau. Triste ironie pour un menuisier. Aux dernières nouvelles l’esprit frappeur criminel aux accointances piscicoles a été déféré devant le procureur de la République, et devra répondre de ses actes.

Moralité : on ne badine pas avec les poissons de mai ; il ne faut jamais désespérer de l’humain et pour finir… tout n’est pas perdu… Car se profile gentiment, fin-mai début-juin, l’inénarrable (et bientôt obligatoire ?) Fête des voisins© – autrement appelée Fête des immeubles© – qui permet en général de communier joyeusement dans la citoyenneté de proximité, et l’éco-conscience collective de cage d’escalier.

La modernité n’était peut-être pas encore arrivée aux portes de Bessé-sur-Braye… Dommage. Cela aurait peut-être pu éviter un crime sauvage. Ou pas.

La fin du monde en douceur

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Finalement, au cinéma, les seules fins du monde poétiques et crédibles, voire poétiques donc crédibles, sont européennes. Que l’on se souvienne, par exemple, des Derniers jours du monde des frères Larrieu en 2009 qui avaient adapté un roman de Dominique Noguez. Si vous vous sentez concernés par ce qui arrive aux personnages de 2012 ou de Omega Man version Will Smith, par exemple, il vaudra donc mieux ne pas aller voir Perfect Sense de David MacKenzie, un film britannique avec Eva Green- qui a décidément les plus beaux yeux du monde depuis The Dreamers de Bertolucci- et Ewan Mc Gregor dont la maturité sculpte le visage avec cette douceur émouvante qui est peut-être la plus belle expression de la virilité mélancolique.
Perfect Sense est un petit film comme on dit et il est passé relativement inaperçu à sa sortie. Pourtant, on peut prendre sans trop de risque le pari qu’il a le probable destin d’un film culte. On se donnera son titre comme un mot de passe entre amants du désastre qui pressentent que notre propre disparition n’aura pas lieu dans un festival d’effets spéciaux hollywoodiens mais dans l’infinie mélancolie d’un effacement exténué et tendre.
Perfect Sense, comme Contagion de Soderbergh ou 28 jours plus tard de Danny Boyle, raconte l’histoire d’une épidémie. On ne suivra pas forcément le cinéaste quand il déclare que cette résurgence du thème viral dans le cinéma de ces dernières années est un signe de l’inquiétude la planète face à un capitalisme dévastateur. Perfect Sense vaut bien mieux qu’une métaphore politique qui en réduirait singulièrement la portée.
L’épidémie de Perfect sense, tourné dans un Glasgow gris comme une gorge de pigeon, non dépourvu d’une certaine élégance splénétique et portuaire, s’attaque assez mystérieusement à chacun de nos cinq sens, les uns après les autres. Chaque attaque est précédée d’un état émotionnel intense : chagrin dévastateur, colère noire ou encore impression euphorique d’être en accord parfait avec l’univers.
Une voix off de femme commente alors comme un chœur antique, à chaque étape programmée vers le chaos et la nuit, les réactions d’une humanité somme toute héroïque qui après chaque amputation sensorielle tente de renouer avec la normalité. Et l’on voit ainsi, parmi tant d’autres, une contractuelle qui s’effondre en larmes sans raison dans la rue reprendre un peu plus tard son service. Ou une femme dans son salon, au milieu de ses enfants, qui relit ses poèmes préférés avec une concentration extraordinaire, dans la crainte de devenir bientôt aveugle.
Assez habilement, le film se centre sur une histoire d’amour entre Ewan Mc Gregor, un grand cuisinier et Eva Green qui joue une épidémiologiste et il va situer l’essentiel de son action dans deux lieux symboliques et stratégiques de cette résistance désespérée de l’humanité à la fatalité : les cuisines d’un grand restaurant et le laboratoire d’un hôpital. Que signifie continuer à cuisiner pour une humanité qui a perdu l’odorat puis le goût ? Que signifie faire l’amour quand on pressent que la prochaine mutilation touchera l’audition puis la vue et qu’à ce moment-là tout sera terminé pour de bon ? Une scène particulièrement touchante est celle où Eva Green et Ewan Mc Gregor, déjà atteints, se prennent en photo au pied du lit, avec un vieux polaroïd, mimant le bonheur du monde d’avant ou peut-être, qui sait, croyant encore à la possibilité d’une rémission pour eux et pour les autres.

A travers ce couple en sursis dans la poignante ironie qui consiste à avoir trouvé son âme sœur au moment précis où tout s’effondre, MacKenzie nous invite à une réflexion sur la perte et sur la rédemption. Avant l’épidémie, ces deux personnages, comme nous tous, n’étaient pas des saints. Ewan Mc Gregor a par négligence donjuanesque poussé son ancienne petite amie au suicide et Eva Green, stérile, n’a cessé de souhaiter, malgré elle, la mort des enfants de sa sœur. Mais ils sauront dans cette passion amoureuse qui grandit alors que leurs propres corps, à l’image du monde qui les entoure, sont manifestement sans avenir, avouer leurs fêlures et trouver une paix paradoxale dans l’effroi qui grandit autour d’eux, avant l’obscurité définitive.
Perfect sense, film sensitif et sensuel, est autant un requiem qu’une invitation à reconnaître, malgré tout, l’éminente dignité d’une humanité qui sait aimer jusqu’à la fin.

Printemps de feu syrien

Jeudi matin, un double attentat provoquait des dizaines de morts sur la route de Damas. La veille, une attaque contre un convoi de l’ONU tuait plusieurs hommes de troupe syriens. La nomenklatura baathiste qui contrôle encore le pays et les rebelles armés par l’Arabie Saoudite et le Qatar se rejettent mutuellement la responsabilité des pertes et des fracas qui ensanglantent Damas, Alep et Homs. Faute d’informations sûres et avérées, nous ne prendrons pas partie pour l’une ou l’autre version des faits, bien qu’une vidéo diffusée par France 24, chaîne ouvertement hostile au régime des Assad, sème le trouble parmi les partisans de l’opposition. On y entend la prière d’un insurgé invoquant Dieu pour bénir l’explosion criminelle qui se déroule sous ses yeux.

Comme dans le précédent serbe, la quasi-totalité des médias utilisent des catégories morales monolithiques et surannées qui cadrent mal avec la complexité des forces politiques en présence. Ainsi du troisième larron jihadiste, auteur de nombreux attentats, que l’opposition comme Damas essaient sans doute de manipuler à leur profit, au grand dam des civils qui se trouvent sur leur route.

Dies irae. Le sang versé chaque jour depuis un an et sa retranscription médiatique hémiplégique motive la colère bernanosienne de l’écrivain-éditeur Richard Millet, ancien combattant aux côtés des phalangistes libanais, a priori peu suspects de complaisance pour un régime syrien qui les lâcha au plus fort de la guerre civile. Après le récit de ses batailles urbaines rangées, de ses frustrations amoureuses dans La confession négative et La fiancée libanaise, Millet redéclare sa flamme à ses frères chrétiens d’Orient dans un fascicule aussi percutant qu’une rafale d’AK-47.

Printemps syrien concentre en quelques pages une virtuosité que ce grand styliste met au service d’une déconstruction en règle de l’Occident libéral-démocrate et de son double inversé : l’islam mondialisé. Au fil de ses lignes acerbes, Millet perdra sans doute quelques lecteurs séduits par sa Défaite du sens, que certains ont pu hâtivement interpréter comme le manifeste d’un Occident exclusivement assiégé par l’immigration musulmane.

Qu’à cela ne tienne, ce grand styliste dissipe d’emblée tout malentendu en se plaçant sous l’auspice du Barrès d’Un jardin sur l’Oronte. N’en déplaise aux disciples de Samuel Huntington, en exergue de Printemps syrien, nous lisons cette phrase du lorrain : « A Damas se rencontrent, non pour tâcher de se détruire l’un l’autre, mais pour se comprendre et s’unir, l’Orient et l’Occident ». A rebours de l’œcuménisme irénique, cette antienne rappelle davantage le syncrétisme ésotérique d’un René Guénon que les slogans de l’antiracisme subventionné. Pour le catholique Millet, cela pourrait devenir l’épitaphe de la capitale des Omeyyades, qui abrite de nombreux patriarcats, nés de schismes successifs sur la nature du Christ et l’allégeance à Rome, autant de querelles byzantines qui occupent les controverses de la vieille ville chrétienne, non loin de sanctuaires chiites très prisés des pèlerins iraniens.

Si d’aventure le joug autoritaire des Assad venait à tomber, Millet s’inquiète du devenir de toutes ces minorités religieuses et ethniques plongées dans une guerre civile fratricide au nom de la sacrosainte démocratie que le monde libre célèbre à longueur de JT.
Depuis l’éclosion des révoltes arabes, un même mantra télégénique unit en effet des réalités fort disparates. Ainsi de la rébellion syrienne, dont les balbutiements apparurent l’an dernier dans la ville de Deraa, à proximité de la frontière jordanienne. Quelques jeunes pourfendant la brutalité des forces de sécurité commandées par le gouverneur de la province furent cruellement réprimés. Bachar al-Assad, qui n’a pas assez lu Machiavel, mata alors la révolte naissante, non sans accorder quelques hochets d’apparence démocratique (abrogation de l’état d’urgence, réforme de la Constitution, fin du monopartisme…) à des Occidentaux si formellement attachés aux libertés. Crimes des Assad aidant, l’engrenage de la violence a transmué des manifestations d’opposition en guérilla ouverte contre l’Etat syrien et ses symboles civils ou militaires.

Acide comme à l’accoutumée, Richard Millet dénote cependant l’inconséquence du prêt-à-mâcher médiatique cautionnant l’impérialisme wahhabite ici et condamnant la dictature baathiste là : « nul, en Occident, ne s’est « indigné » (…) de ce qui se passait au Yémen ou à Bahreïn, émirat-bordel de l’Arabie saoudite, où l’armée saoudienne, empruntant le « Johnnie Walker bridge » reliant l’île au continent, a maté la thawra (NDLR : révolution) chiite. »

Loin de l’anticonformisme borné, Millet ne tombe pas pour autant dans le piège de la contre-propagande. Son Printemps syrien, à la confluence de Barrès, Rûmi et Baudrillard, ne vire jamais au panégyrique de la dynastie Assad, dont il rappelle le bilan sanguinaire (20 000 morts pour Hafez et Rifaat Al-Assad en une semaine à Hama en 1982, plusieurs milliers depuis l’an dernier pour Bachar). Millet souligne au contraire l’anachronisme de cette dernière démocratie populaire du Proche-Orient, dont la morgue et la propagande miment jusqu’à la caricature le simulacre démocratique de l’Occident facebookien.
Par-delà bien et mal, ce poignant prophète de malheur voit s’exécuter le dessein de l’Histoire avec sa grande hache : le prévisible divorce entre christianisme et arabité, le démembrement de l’Etat séculier issu de l’indépendance, la conjuration des pogroms par la constitution d’un réduit christiano-alaouite sur la côte, et l’islamisation complète du pays.

Malgré l’aporie de ses conjectures géopolitiques, qui surestiment la puissance prospective d’une Amérique au moins aussi égarée par le « printemps arabe » que la diplomatie française[1. Millet explique la genèse du conflit syrien par l’opposition de Washington à l’axe Damas-Téhéran. C’est faire peu de cas des fissures internes d’un pouvoir ébranlé par l’insurrection de Hama dès 1982. A ce sujet, on (re)lira avec intérêt l’essai de Michel Seurat, L’Etat de Barbarie, qui vient d’être réédité avec une préface de Gilles Kepel.], on acquiescera au verdict tranchant de Millet : « Que ce despotisme soit préférable aux guerres civiles et confessionnelles apportées par la démocratie en Irak ou à l’instabilité chronique de la démocratie libanaise, voilà qui méritait d’être dit ».

Ajoutons que l’absence de troisième voie entre Assad et le chaos est aussi à mettre au débit d’une dynastie militaire démonétisée, dont les méthodes de répression staliniennes ont réduit la légitimité à une peau de chagrin.
Mais face au tragique de l’Histoire, nous rappellerons le mot du Général : « les grands problèmes n’ont pas de solutions ».

Richard Millet, Printemps syrien, Fata Morgana (3 euros).

Marie-Antoinette, celle qu’on aimait haïr

Après la Marie-Antoinette rock n’ roll de Sofia Coppola, c’est une Marie-Antoinette lesbienne qui débarque sur les écrans. Benoît Jacquot adapte le récit de Chantal Thomas en érotisant la dramaturgie de la débâcle avec l’amour libertaire de la reine pour sa favorite, Gabrielle de Polignac. Mais derrière la Sapho Pride, la mise en scène va dans le sens du pamphlétaire en vogue à l’époque révolutionnaire.

Le film a séduit beaucoup de monde, y compris Chantal Thomas qui n’a rien trouvé à redire devant cette manipulation idéologique de la vérité historique. Curieux, de la part de cette historienne qui a étudié les libelles, caricatures et pamphlets qui ont forgé, dès le milieu des années 1770, l’image pornographique de la « reine-monstre » emportée par ses « fureurs utérines »[1. Chantal Thomas est l’auteur d’un essai très bien documenté sur la littérature pamphlétaire : La Reine scélérate, Seuil, 1989.] .
Certes, Benoît Jacquot ne verse pas dans la violence et la vulgarité pornographiques des pamphlets mais, en donnant chair à l’un des multiples chefs d’accusation brandis contre la reine (en l’occurrence, le lesbianisme), il poursuit leur œuvre calomniatrice en accréditant la légende noire de Marie-Antoinette.[access capability= »lire_inedits »]

Certaines tribunes de presse, érigées en tribunal révolutionnaire, refont inlassablement le procès de la reine. Le réalisateur reprend ainsi à son compte l’accusation de vénalité fondée sur l’impuissance du roi[2. « Il me paraît logique et pas du tout invraisemblable que Marie-Antoinette, mariée à un très brave homme s’intéressant plus à la chasse et à la serrurerie qu’à son corps, ait trouvé des satisfactions érotiques avec des princesses dont elle s’entichait » : extrait d’une interview de Benoît Jacquot donnée au Figaro et citée par Têtu.]. La « reine des salopes »[3. On doit cette formule à Gérard Lefort, le critique de cinéma de Libé, dont le style ordurier et la radicalité haineuse ne sont pas sans rappeler l’extrémisme hébertiste.], à la séduction perverse et à la frivolité indécente, devient, passée à la moulinette du conformisme, la « mère de toutes les drag-queens ».
Ici, le chef d’inculpation devient une circonstance atténuante. Curieux renversement, tout comme celui qui conduit les progressistes à s’indigner de ce qu’une étrangère ait pu désacraliser la fonction royale et promouvoir la liberté des modernes. Ces révolutionnaires-là semblent bien réactionnaires.

Patrice Gueniffey : « Les Adieux à la reine passent à côté de l’Histoire. »

Tout en reconnaissant de vraies qualités cinématographiques au film de Benoît Jacquot, l’historien de la Révolution et de l’Empire regrette le parti pris bien-pensant qui a conduit le cinéaste à inventer une Marie-Antoinette lesbienne en passant à côté de l’amitié amoureuse caractéristique du XVIIIe siècle.

Pensez-vous, comme le montre le film, que la Révolution s’est jouée dès le 14 juillet, lors de la prise de la Bastille ?
Le film véhicule une représentation un peu « mélenchoniste » de la Révolution en insinuant que c’est le soulèvement du peuple qui a provoqué la chute du régime alors que ce sont toutes les décisions politiques prises entre la réunion des États généraux, le 4 mai, et la formation d’un Comité de constitution, le 8 juillet, qui ont aboli la souveraineté royale.
La véritable rupture révolutionnaire a lieu entre ces deux dates, le 17 juin 1789, lorsque les députés du Tiers décident, selon le mot de Sieyès, de « couper le câble » avec les députés de la noblesse et de former à eux seuls une Assemblée nationale qui représentera tous les Français. Mais jusqu’au mois de juillet, une sortie de crise est envisagée au sommet par un accord entre le roi et les États généraux.

Faut-il en conclure que nous célébrons un événement dépourvu de toute signification ?
Si la prise de la Bastille reste un événement important, c’est parce qu’elle marque l’entrée du peuple parisien sur la scène politique et déclenche l’irruption d’une violence dont personne n’avait idée. Les correspondances de l’époque témoignent de la stupeur devant l’atrocité des scènes de juillet. Babeuf lui-même, issu de la petite bourgeoisie, écrit à sa femme, le soir du 14 juillet : « La monarchie nous a fait des mœurs terribles. »

Reste que Jacquot est complètement à côté de la plaque, alors ?
Non, sa mise en scène est souvent pertinente. Cette temporalité courte rend bien compte d’une période de grande tension historique. La Bastille est prise le 14, mais le roi ne réalise la gravité de la situation que dans la nuit du 14 au 15. Cette construction rappelle étrangement le scénario de La Chute, où tout est aussi vu à travers les yeux de quelqu’un qui ne comprend pas ce qui se passe, la secrétaire de Hitler. Cela étant dit, il est très difficile de réussir un film historique avec aussi peu de moyens. Le décor somptueux de Versailles ne suffit pas à combler les insuffisances, cela saute aux yeux dans la scène ridicule où le roi fait son entrée dans la galerie des Glaces. Pour payer moins de figurants, les courtisans ont été placés en travers de la galerie au lieu d’être alignés dans le sens de la longueur afin de former l’allée du roi.

Entre le peuple dans la boue au début du film et le personnage de Gabrielle de Polignac qui incarne l’arrogance des Grands, Jacquot ne reconduit-il pas la représentation binaire du bon peuple contre les mauvais aristocrates ?
Si vous voulez un film contre-révolutionnaire, je ne vois que L’Anglaise et le Duc, d’Éric Rohmer, qui met en scène la Terreur et la mort du duc d’Orléans. Il était d’ailleurs assez cocasse, lors de sa sortie, de lire les critiques de Libé et des Cahiers qui, après avoir encensé le cinéaste pendant quarante ans, découvraient qu’il était un réactionnaire dans l’âme. Pourtant, il suffisait de voir Le Genou de Claire pour le comprendre. De toute manière, les films qui prétendent raconter les grands moments de l’Histoire lui sont toujours infidèles. Au moins Benoît Jacquot nous épargne-t-il les images d’Épinal du genre Édith Piaf réincarnée devant les grilles de Versailles, ainsi que les expressions célèbres et horripilantes comme « Nous sommes ici par la volonté du peuple, nous n’en sortirons que par la force des baïonnettes… » Le seul discours politique du film, celui du roi devant les États généraux, se réduit à quelques bouts de phrases, prononcées hors-champ, le spectateur ne voyant que le visage de la lectrice de la reine dans l’entrebâillement du rideau de la porte d’entrée. Et ce n’est pas plus mal !

En somme, la politique serait passée à la trappe ?
D’une certaine façon. On le regrette parfois. Il était possible, sans se noyer dans les enjeux complexes de la Révolution et en restant dans le cercle fermé de la Cour, de mettre en lumière les désaccords qui séparent Louis XVI de ses frères. Alors que le comte d’Artois veut émigrer pour revenir avec l’armée et reconquérir le pouvoir, le comte de Provence, le futur Louis XVIII, entretient des rapports avec les révolutionnaires, misant sur la chute de son frère pour arriver au pouvoir. C’est un personnage assez trouble, plutôt progressiste mais aussi machiavélique, donc diablement intéressant à mettre en scène. Instigateur supposé de la campagne pamphlétaire contre Marie-Antoinette, il est aussi celui qui mène une lutte permanente contre le duc d’Orléans, idolâtré à l’époque parce qu’il est considéré comme une alternative aux Bourbons.

Tout de même, il y a cette Marie-Antoinette lesbienne – qui n’apparaît nullement dans le livre de Chantal Thomas. Qu’en pensez-vous ?
C’est une concession à l’esprit de notre temps, qui gâche le film avec des scènes absolument grotesques. Sans cette insistance, un peu ridicule et bien convenue, sur l’homosexualité supposée de la reine, le ton du film aurait été plus juste et plus subtil. En explorant les relations d’admiration, de dévotion et en même temps de cruauté, de jalousie, de duplicité entre la reine absolument inaccessible et son entourage exclusivement féminin, Benoît Jacquot aurait doté ses personnages d’une épaisseur psychologique comparable à celle que l’on voit dans Ridicule. Le regard de Patrice Leconte, misanthrope plus que haineux, dévoilait une peinture plus juste, sur le XVIIIe siècle et sur le monde de la Cour.

Jacquot se condamnait-il à l’anecdote en s’attachant aux relations entre Marie-Antoinette et Gabrielle de Polignac ?
Absolument pas ! En s’enfermant dans un fantasme lesbien, Benoît Jacquot est passé à côté d’un sentiment d’autant plus intéressant qu’il a aujourd’hui disparu : celui de l’amitié amoureuse, qui n’est ni l’amour physique ni la simple amitié, mais une amitié passionnelle. Ce registre sentimental complexe, issu de la vieille tradition aristocratique de l’amour courtois qui anima aussi les Frondeuses, avant de ressusciter, transformée par l’effusion sentimentale du préromantisme de la fin du XVIIIe siècle, nourries par les best-sellers que sont La Nouvelle Héloïse, le Werther de Goethe ou encore Delphine de Madame de Staël.. Il révèle des modalités des rapports entre les sexes qui ont longtemps caractérisé la société française. Pour le comprendre, il aurait fallu que Jacquot investisse un contexte où la sexualité n’avait pas la même place que maintenant. La première règle, c’était de ne pas compromettre l’honneur d’une femme, aussi pouvait-on être son chevalier servant sans être son amant. Des comportements comme s’embrasser et pleurer ensemble étaient à la mode. C’est ce genre d’amitiés complexes et passionnelles que Marie-Antoinette a entretenu avec Lamballe, Polignac et puis Fersen. Benoît Jacquot a sous-estimé l’amitié amoureuse en lui préférant l’amour homosexuel pour nous raconter l’histoire d’une femme égoïste pas très sympathique qui ne peut pas vivre la vie qu’elle voudrait vivre avec celle qu’elle aime.

Quelles sont, au-delà de cette accusation d’homosexualité, les raisons de la haine suscitée par Marie-Antoinette ?
Ce sont d’abord sa nationalité et sa personnalité : trop futile pour l’esprit éclairé de l’époque, trop frivole pour une Cour extrêmement étiquetée. Elle a conservé ce côté petite fille capricieuse, si caractéristique des filles de la Maison d’Autriche, qui avait cette particularité d’être une famille royale vivant selon des mœurs bourgeoises. Alors, évidemment, lorsqu’elle arrive en France, elle est complètement perdue et elle ne s’habituera jamais à cette Cour qui ne ressemble en rien à la Cour de Vienne, laquelle est très familière et très simple, un peu dans le style des cours des monarchies nordiques d’aujourd’hui où les rois font du vélo.
Benoît Jacquot fait dire à Marie-Antoinette que Versailles est le mausolée de Louis XIV dans lequel personne ne peut habiter : c’est tout à fait juste. Le couple royal n’est plus royal au sens de Louis XIV, il s’est embourgeoisé comme le reste de la société française. Mais ils ne perdent pas pour autant leur distance aristocratique. Ils restent enfermés dans Versailles, loin de Paris, du peuple, de la France. Et lorsque la reine joue à la bergère à Trianon, qu’elle se montre comme une mère aimante et proche de ses enfants, qu’elle cultive des valeurs qui sont communes avec celles des révolutionnaires, sa position de reine fait que ce comportement est perçu comme une offense. Elle est trop bourgeoise pour son statut royal et trop aristocratique pour ses manières bourgeoises.[/access]

Allemagne : gauche qui rit, gauche qui pleure

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L’effet François Hollande souffle déjà sur l’Allemagne. Hier, les partisans d’Angela Merkel on essuyé un cuisant échec dans l’élection du Parlement de Rhénanie du Nord-Westphalie, où ils atteignent péniblement les 26% des votants et cèdent la gestion du Land à la gauche rouge-verte. Le SPD obtient en effet 39% des suffrages qui, joints aux 12% des Verts (oui, oui, chère Eva, j’ai bien dit 12% !), permettent de former une nouvelle majorité locale. En France, tout particulièrement à la gauche de la gauche, où l’on ne craint pas le bras de fer avec l’Allemagne bismarc…, pardon merkelienne, on salue à bon droit cette débâcle en rase campagne des conservateurs de la CDU.

Bizarrement, chez nos amis du Front de gauche, on entend moins de commentaires sur le score de leur parti jumeau d’outre-Rhin, Die Linke, pourtant régulièrement invité aux grands meetings nationaux de Jean-Luc Mélenchon. En Rhénanie-Westphalie, l’alternance à gauche ne sent pas bon pour les troupes d’Oskar Lafontaine qui se sont effondrées à 2.2% (contre 5,6% lors du scrutin précédent). Après leur déroute du 6 mai dans le Schleswig-Holstein, les voici donc nouveau en dessous du seuil qualificatif de 5% nécessaire pour disposer d’une représentation parlementaire.

D’aucuns évoquent la responsabilité des conflits de personnes, les querelles intestines qui condamneraient Die Linke à l’anonymat électoral, loin des 11% réalisés aux dernières élections nationales. En bon samaritain, L’Humanité explore une piste intéressante : la concurrence du Parti Pirate, au populisme libéral-libertaire inconséquent, aurait tari la source à laquelle s’approvisionnait le parti de gauche radicale.

Une chose est sûre : ceux qui espèrent une franche inflexion de la politique commerciale teutonne l’an prochain, à la faveur d’un changement de chancelier, devront davantage compter sur les engagements réformateurs du chef du SPD Sigmar Gabriel que sur la surenchère incantatoire des correspondants français d’Oskar Lafontaine.

Quand l’Autre est un Je

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Avec son Petit traité de la bêtise contemporaine, Marilia Amorim poursuit la critique linguistique du postmodernisme esquissée dans ses ouvrages précédents. Cette disciple de Bakhtine mêle l’humour à la rigueur universitaire pour nous convier à une balade à travers la ville où l’on dit « je » à notre place à chaque coin de rue. Dans les notices pharmaceutiques, dans le métro, au supermarché ou sur Internet, elle découvre et médite l’angoissante omniprésence de la « forme énonciative fusionnelle » qui réduit systématiquement en bouillie la distance entre le locuteur et le destinataire du discours.[access capability= »lire_inedits »] Cette lèpre linguistique, dont nombre de nos contemporains semblent s’accommoder sans démangeaisons, relève à ses yeux d’une pseudo-démocratisation et d’une infantilisation.

Marilia Amorim voit dans cet effondrement de la triangulation symbolique, dans cet affaissement du je-tu-il qui est le propre de la parole humaine, une tendance « totalitaire non autoritaire » et une violence postmoderne qui touche en nous au plus intime. Dans l’autobus du langage, publicitaires et « communicants » de l’espace réputé jadis public viennent en somme s’asseoir l’un après l’autre à notre place comme si elle était vide, nous écrasant tout en sifflotant avec la dernière impudence. Et nous devrions ne pas émettre la moindre protestation contre cette pyramide humaine qui broie nos cuisses et nos genoux ?

Marilia Amorim explore ensuite, rebroussant méthodiquement les poils de la bête postmoderne, le lien fondamental entre parole et mémoire, parole et culture. La vocation de la parole n’est pas la transmission de prétendues « informations » – la personne humaine n’est ni une abeille ni une chaîne d’information en continu – mais celle du substrat culturel véhiculé par la langue elle-même à travers la différence des générations. Raconter des histoires, réelles ou imaginaires, constitue la spécificité absolue qui distingue le langage humain de toutes les formes de communication animale, aussi méritoires soient-elles.

Marilia Amorim définit avec justesse la postmodernité comme une conspiration contre la parole et la liberté humaines, qui procède en son fond d’une haine hurlante et inconsciente du corps et de la voix humaine.[/access]

Marilia Amorim, Petit traité de la bêtise contemporaine, suivi de Comment (re)devenir intelligent, ed. Erès, collection Humus Philo.

Hollande à la Bastille : Bannière de voir…

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Et si tout le monde s’était mépris sur le sens de la présence de drapeaux étrangers, la plupart maghrébins, sur la place de la Bastille, le soir du 6 mai ?

Pour la gauche victorieuse il ne s’agit là que de la sympathique expression de la joie forcément spontanée des Français « issus de la diversité » de voir le candidat de leur cœur accéder à l’Elysée. Pour la droite, au contraire, on reconnaît bien dans cette disparition relative de l’oriflamme tricolore le coupable abandon, par le PS et ses alliés de l’emblème de la nation française, au profit des signes distinctifs d’une classe sociale et de ses organisations (drapeaux rouges), ou d’une appartenance communautaire.

Personne, en revanche n’a souligné le fait que ces drapeaux « étrangers » étaient déployés à côté de bannières occitanes et bretonnes.. Et que, par conséquent, ceux qui les brandissaient ne verraient aucun inconvénient, bien au contraire, à ce que l’Algérie, la Tunisie et même le Sénégal retrouvent leur place au sein d’une République grande et universelle. Ce n’est donc nullement le signe d’une montée en puissance du communautarisme. La preuve, on n’a signalé aucun drapeau israélien présent lors de cette émouvante manifestation.

First Lady, non merci

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Premières images du président élu, et premiers énervements : François Hollande, devant la cathédrale de Tulle puis, quelques heures plus tard à la Bastille, salue le peuple qui l’acclame avec sa compagne. Mais qu’est ce qu’elle fiche là ? Le mardi précédent, le Président Sarkozy prononce un discours extrêmement bien ciselé devant ses partisans en liesse au Trocadéro. Il chante ensuite l’hymne national avec les dizaines de milliers de Français réunis. Moment réussi. Et patatras ! Il revient au micro spécialement pour… remercier Carla.

Vous imaginez le Général de Gaulle remercier Yvonne après la Marseillaise ? Vous imaginez Danielle Mitterrand prendre autant de place que Valérie Trierweiler dans les premiers moments qui ont suivi le 10 mai 1981 à 20h00 ? A l’heure de la victoire du président « normal », on peut légitimement se demander si cette continuité entre Nicolas Sarkozy et François Hollande se situe ou non dans la norme. Et on se prend à regretter que la fameuse anaphore du 2 mai dernier n’ait pas eu une composante de plus : » Moi, président de la République, je n’exposerai pas les miens, je n’exhiberai pas mes amours, et ma compagne restera à sa place. » J’ai bien vérifié : sur les bulletins de vote, la semaine dernière, n’étaient pas inscrits sur l’un, Nicolas Sarkozy-Carla Bruni, et sur l’autre, François Hollande-Valérie Trierweiler. Nous n’avons pas voté pour un couple.

Bien entendu, chaque homme -ou femme- d’Etat a le droit d’être conseillé par ses proches et il peut même être influencé par celle ou celui qui partage sa vie. Mais lorsqu’il ferme la porte de ses appartements privés, je ne veux pas savoir qui l’a conseillé ou influencé. Ayant pris la décision, il est seul responsable. Ce goût pour la « transparence », cette impudeur si étrangère à notre tradition française, nous vient, dit-on, d’outre-Atlantique. C’est des Etats-Unis que nous vient cette expression détestable : « First Lady », traduite chez nous en « Première Dame de France ». Il faudra un jour expliquer pourquoi on répète à l’envi cette expression sans aucun sens. On s’en fout de Trierweiler, de Bruni, de Cécilia qui-ne-vote-pas-pour-son-mari, de Bernie. Qu’on se rassure, je ne souhaite pas la mort de Point de vue, de Gala et de Voici. Je ne veux pas plus de mal à la presse anglo-saxonne qui perpétue une tradition conforme aux pays où elle publie. Mais que toutes les demi-heures, les chaînes d’info continue françaises dissertent sur la volonté de la compagne de François Hollande de ne point avoir l’air d’une potiche, du fait qu’elle ait joué le rôle de videur au QG de transition[1. Julien Dray en aurait fait les frais.], c’est trop ! Comme étaient de trop les « mon mari est formidable » de Carla après chaque meeting.

Que François Hollande y prenne garde. Le fameux « Carla et moi, c’est du sérieux » a davantage pesé dans l’antisarkozysme que les histoires d’enveloppes chez madame Bettencourt, n’en déplaise à Edwy Plenel. Les Français ne veulent pas à leur tête un ado boutonneux qui nous cause de sa dernière conquête. Pendant cinq ans, celui qui s’imaginait en Kennedy français et qui l’avait mis en scène, reproduisant à Envoyé spécial la scène de JFK et John-John jouant sous le bureau, nous en a ajouté des louches jusqu’à l’écoeurement. La séparation déchirante, l’idylle racontée maintes fois par Séguéla sur tous les plateaux et studios parisiens, Disneyland, la Jordanie, le mariage, la révérence à la Reine d’Angleterre, la chérie qui lui éponge le front. J’en oublie ? Ah oui, on nous a même servi son périnée au repas du soir lorsque sa masseuse personnelle expliquait combien il lui importait de muscler cette zone intime présidentielle.

François Hollande doit donc comprendre, avant qu’il ne soit trop tard, que les Français ont besoin de souffler un peu. Que Valérie Trierweiler doit être discrète. Pour son bien à elle[2. Cela lui évitera les surnoms animaliers donnés par des députés indélicats.], son bien à lui, et notre tranquillité à tous. Et parce que, il l’a promis, le changement, c’est maintenant !

« Le divin et le temporel se retrouvent dans la beauté »

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Membre de l’Académie française depuis 2002, François Cheng aime à dire qu’il ne sent aucune contradiction entre sa culture chinoise et la culture française. Prix Femina 1998 pour Le Dit de Tianyi, poète, romancier, essayiste, mais aussi calligraphe, il est intimement persuadé que la mission de l’homme sur Terre est de donner un sens à la Création et à lui-même. Dans son dernier livre, Quand reviennent les âmes errantes, qui vient de paraître aux éditions Albin Michel, il signe, dans une forme originale, un chant épique à la gloire de l’âme, lieu privilégié où se croisent inspiration romanesque et souffle poétique. Son sujet ? Dans la Chine du IIIe siècle av. J.-C., deux hommes, l’un musicien sublime, l’autre guerrier valeureux, entretiennent, par-delà la mort, avec une même femme qu’ils aiment d’un amour égal, un dialogue fait de pureté et de générosité. Car les âmes errantes des morts ne cessent jamais leur dialogue avec les vivants…[access capability= »lire_inedits »]

Gérard de Cortanze. La mission de l’homme sur la Terre est-elle de donner un sens à la Création et à lui-même ?

François Cheng. Je suis convaincu que l’existence du langage humain dépasse l’idée d’un instrument ou d’un jouet que nous nous serions fabriqué. Nous avons créé le langage pour tenter d’explorer le mystère de l’Univers, et en même temps, c’est à travers cette langue que le mystère de l’Univers nous est révélé. Voilà pourquoi je pense que la poésie peut atteindre le mystère de notre désir et de notre destin, elle qui a poussé le mystère du langage à son point extrême. En sorte que beaucoup de choses dites par nous de manière consciente, mais aussi beaucoup d’autres, nous sont révélées par le langage, auxquelles nous n’avions pas pensé. Grâce à ma réflexion sur le langage et avec l’aide de certains autres philosophes et poètes, je peux toucher du doigt cet aspect mystique du langage. Il y a dans la poésie ce côté elliptique qui permet à l’indicible d’advenir. L’indicible, qui nous est révélé par le langage, advient quand on a essayé de dire jusqu’à un certain degré de tension. Nous sommes des êtres de langage, et grâce à cela nous dialoguons et nous recréons. Un scientifique initie au fonctionnement, il observe. À sa mort, il dit : « J’ai compris comment ça fonctionne », mais il n’a pas forcément vécu. Notre propos est de vivre, et de connaître le mystère de ce qu’implique la vie. Voilà pourquoi je place notre destin au sein de la Création qui est mue par une intentionnalité. Je suis convaincu de cela, qu’on croie au Créateur ou non – ça n’a pas d’importance. Ce qui est donné là implique quelque chose de l’irrésistible. Une rose qui pousse, vous ne pouvez pas l’en empêcher, elle sait exactement où elle va : jusqu’à sa plénitude. C’est ça que j’appelle l’intentionnalité, et qui ne relève pas d’une intention affichée. Un arbre ne peut pas ne pas pousser jusqu’à sa plénitude. Il est cette chose posée là depuis le début.

La Chine a-t-elle à apprendre du dualisme ?

La Chine doit apprendre du dualisme occidental. C’est d’ailleurs ce qu’elle fait aujourd’hui en formant des scientifiques et des technocrates. Cela ne veut pas dire que la pensée chinoise n’a pas eu l’intuition du 2. La Chine a aussi développé une maîtrise technique au cours de son histoire. La pensée chinoise est dominée par deux courants : le taoïsme et le confucianisme. Le bouddhisme vient après. En Chine, ces trois courants de pensée coexistent, et sont officiellement reconnus depuis l’époque des Tang, au VIIIe siècle. Le taoïsme est une pensée cosmologique qui insère l’homme dans l’univers vivant, et recherche cette communion totale entre l’homme, l’univers vivant et le cosmos. Le taoïsme a connu l’idée de la liberté puisqu’il recherche cette communion totale entre l’homme et l’univers vivant, sans contrainte, sans réserve. Mais l’Occident a acquis une liberté effective alors que, dans le taoïsme, elle reste un idéal. Le confucianisme est une pensée essentielle éthique, c’est-à-dire de l’homme en société. Voilà une pensée très élevée, qui est née au VIe siècle avant notre ère et qui a fixé l’idéal de l’humain à une exigence extrême de probité, de mansuétude, d’honnêteté et de confiance. À l’époque de Confucius, la société était très hiérarchisée. Lorsque celle-ci s’est figée, le système impérial a utilisé cette pensée éthique, fruit de la réflexion d’un homme libre, pour défendre un système hiérarchique étouffant. Confucius avait dégagé cinq types de relations : entre parents et enfants, frères et sœurs, souverain et sujet, maître et disciple, et entre amis. Il s’agit d’un bel idéal : celui de la distance juste, équitable, responsable. Les enfants doivent obéissance aux parents mais les parents se doivent aux enfants. Le souverain est responsable devant les sujets, et ceux-ci ont des devoirs envers lui. Des abus sont vite arrivés, parce que le système élaboré par Confucius comporte un défaut : il fait confiance à la nature humaine, affirmant qu’elle est fondamentalement bonne, donc perfectible. Confucius, qui a le sens du bien et du mal, compte sur la bonté humaine pour que la distinction entre l’un et l’autre soit respectée.

Il ne peut donc dévisager le mal absolu, c’est cela ?

En Occident, dès la tragédie grecque, on a dévisagé certains maux qui rongent l’âme humaine. Par la suite, la tradition judéo-chrétienne a, elle aussi, dévisagé le mal, sans parler de la figure du Christ qui a assumé le mal jusqu’à son degré extrême : sur le plan de la conquête de la matière, de l’affirmation du sujet, de l’éthique. La société chinoise, qui a récupéré cette pensée, a toujours vécu dans une sorte de compromis. Le confucianisme, qui est aussi une pensée ternaire, puisque l’homme y est mis en rapport avec la Terre, et que la qualité de leur dialogue est garantie par le Ciel, n’a pas pu atteindre la vraie harmonie : dans son système social, le sujet n’est pas protégé. Ayant fait confiance à la nature humaine, et comptant sur des souverains éclairés, Confucius rêve de la bonne marche de la société : or il y a très peu de souverains éclairés ; quant à la nature humaine… N’ayant pas développé la notion de droit qui protège le sujet, tout le système politique et social de la Chine est fondé sur des abus de pouvoir, donc des arbitraires, des répressions, des cruautés, des obscurantismes qui se maintiennent d’âge en âge.

Même si le taoïsme n’a pas aidé à régler les problèmes de l’homme en société, son intuition, fondée sur cet idéal de la communion totale, reste une belle intuition ?

Cette part, incarnée en premier lieu par le taoïsme, cette pensée fondée sur l’idée du souffle-esprit, un Chinois ne l’abandonne jamais. Pour la pensée taoïste, l’Univers, dès l’origine, est animé par un souffle qui est devenu esprit. À partir de cette idée du souffle-esprit, les penseurs taoïstes ont avancé une conception unitaire et organique de l’univers vivant où tout se relie et se tient. Pourquoi unitaire ? Parce que c’est le souffle qui est à la base de tout ce qui incarne cette unité originelle. Pourquoi organique ? Parce que ce même souffle continue à animer cet univers, chaque entité vivante de cet univers, en les reliant en un gigantesque réseau de vie en marche qu’on appelle le Tao, c’est-à-dire la Voie. Dans cette pensée ternaire, ce souffle-esprit anime toutes les entités vivantes sous la forme de trois types de souffle : le yin, le yang, le vide médian, le yang incarnant le principe actif et le yin le principe réceptif. Ces deux aspects sont nécessaires. Toute vie est animée par le principe actif et en même temps par le principe réceptif qui lui permet justement de recevoir la loi incarnée par ce souffle. Entre ces deux souffles, les taoïstes ont compris qu’il fallait introduire un troisième souffle qu’on appelle du « vide médian ». Car s’il n’y a que le yin et le yang, on tombe dans le dualisme ; dans ce cas, le yin et le yang sont toujours en opposition et presque figés dans leur quant-à-soi. Tandis qu’avec le vide médian, on entre dans un rapport relationnel, dans une interaction qui peut être conflictuelle mais, dans le meilleur des cas, atteint plutôt l’harmonie et l’entente. C’est, j’y reviens, dans ce sens qu’on parle d’une pensée ternaire. Et dans cette pensée ternaire qu’on affirme l’importance de chaque entité vivante mais aussi l’importance de ce qui se passe entre les entités vivantes : entre l’arbre et un rocher, entre la montagne et le fleuve.

Quelle est la place de l’homme dans cette cosmogonie ?

L’homme est une entité vivante qui entretient un rapport intime avec l’univers vivant. Ce rapport est non seulement de tension ou d’opposition, comme dans le dualisme, mais aussi de confiance, animé par le même souffle. Il y a donc cette confiance en ce souffle qui m’anime et qui anime en même temps l’univers vivant, même si temporairement, pour la conquête de la matière, nous sommes en opposition. Mais dans le fond, il y a cette reliance fondamentale depuis l’origine. Je crois qu’un Chinois, instinctivement, la garde toujours en lui, qu’il reste toujours taoïste, même s’il devient confucianiste, bouddhiste ou chrétien. Le Chinois garde toujours au fond de lui cet esprit ternaire. C’est d’ailleurs cet esprit ternaire qui permet à beaucoup de Chinois d’embrasser le christianisme sans déchirement parce qu’ils accèdent à l’idée de Trinité très facilement. Toutes les pratiques vivantes, actuelles – la calligraphie, le tai chi, la médecine chinoise – sont fondées sur l’idée du souffle et sur celle de la reliance. Dans la calligraphie, l’homme, par le truchement de signes, entre en communication avec un univers vivant. Le tai chi, c’est par un ensemble de gestes dans lequel l’homme restitue son corps à la grande circulation universelle. La médecine chinoise n’abandonne jamais cette idée de totalité : on guérit localement, mais le corps est dans l’univers. Cette intuition a favorisé, en Chine, ce sens du dialogue. Supposons que la Chine embrasse un jour le système démocratique, cela favoriserait davantage le dialogue entre les membres de cette société. En attendant qu’elle y parvienne, il y a quand même en Chine ce respect des anciens, des parents, des frères aînés, des personnes âgées qui reste toujours très vivace. L’amitié est une vertu que les Chinois cultivent parfois même au-dessus de leurs passions amoureuses, depuis l’Antiquité. Sans oublier le dialogue entre l’homme et la nature. Toute la peinture chinoise, toute la poésie chinoise sont fondées là-dessus.

Revenons au dualisme occidental : crée-t-il un homme solitaire ?

Moi, je me sens relié, relié par le souffle – comme tout Chinois. L’homme n’est pas ce corps qui se promène telle une ombre solitaire en attendant le néant. Pas du tout. C’est pourquoi il faut que l’Occident – et maintenant la Chine qui imite l’Occident – sorte de ce jeu morbide. L’affirmation du sujet est une aventure noble qui a abouti aujourd’hui à une sorte d’individualisme à outrance. Cette affirmation de la matière aboutit à un matérialisme pur et dur où l’homme vit sans horizon, sans ouverture, alors qu’il faudrait replacer notre devenir et le devenir de notre Terre dans le contexte d’une Création perçue dans sa totalité. C’est ce qu’a compris intuitivement la pensée taoïste puisque la Voie, c’est la Création dans sa totalité, à laquelle l’homme est relié. Et c’est ce qu’a compris la démarche judéo-chrétienne. Et c’est dans ce contexte-là qu’on peut concevoir la vie comme un don extraordinaire et non pas comme un dû. Notre individualisme à outrance considère la vie comme un dû. « Tout m’est dû », entend-on ici et là… Il faut absolument sortir de cet engrenage. Il faut retrouver le sens de la Création en sa totalité, y compris dans le domaine de la philosophie : si vous ne pensez qu’en fonction de la conscience, de notre inconscient, sans la dimension spirituelle, c’est sans espoir, et sans issue.

Vous parlez, dans Le livre du Vide médian, des innombrables « entre qui ont lieu à tout instant sous nos yeux » ? Votre proposition, c’est le « royaume de l’intervalle » cher à Keats ?

Il ne faut pas oublier les « entre », afin de rétablir ce sens de la reliance entre les êtres, et entre nous et l’univers vivant. Moi-même, je suis devenu un homme du dialogue. Je connaissais déjà la poésie chinoise et la peinture chinoise qui sont des arts du dialogue : entre l’esprit humain et l’esprit de l’univers vivant. En Occident, j’ai embrassé la langue française, et à travers cette langue une autre culture. C’est désormais mon autre pôle. L’Occident, avec toute sa création artistique qui a exalté la splendeur de la chair, a exalté mon autre pôle. N’oubliez pas que cette idée de la transcendance existe en Occident. La littérature, la musique, la peinture occidentales constituent une immense aventure de l’homme qui cherche à se transcender par l’esprit et par sa propre création. Il ne faut cependant pas oublier que cette création fait partie de la Création elle-même. Sans cette Création-là nous n’aurions même pas idée de la Création. C’est pourquoi je suis devenu un homme de dialogue. Je garde cette part intuitive de la pensée chinoise. Et en même temps j’ai embrassé la meilleure part de la pensée occidentale, allant jusqu’à épouser la Grèce et toute la Renaissance, et la pensée judéo-chrétienne. Contrairement à ce qu’affirment certains, cela ne me met nullement en contradiction avec ma part chinoise, car la cosmologie chinoise est fondée sur l’idée du souffle. Et pour moi, la figure christique est une incarnation de cette démarche du souffle-esprit.

Qu’entendez-vous par « dans ma relation avec les êtres, je me situe toujours le plus bas possible, pour être au plus près de l’humus » ?

Tant qu’on ne touche pas l’humus, on est dans l’avoir. Si je communie avec quelqu’un, par exemple un intellectuel très habité par son pouvoir intellectuel, je suis encore dans l’avoir. Je peux obtenir une certaine satisfaction au niveau intellectuel, mais chaque fois que j’approche quelqu’un, j’essaie de capter cet être, non seulement dans ses attributs, mais aussi dans son être profond. Et là, il faut le prendre par la racine. Et la racine, c’est l’humus. Et pour moi, l’humus, c’est le souffle-esprit qui nous anime par la base. C’est à ce niveau-là qu’on peut vraiment communier avec la profondeur de quelqu’un. L’humilité, pour un Occidental, implique souvent un effort, est presque contraire à sa nature. Pour moi, au contraire, l’humilité – qui veut dire humus – est la position la plus avantageuse. D’abord, je ne risque pas de tomber plus bas et, dans le même temps, je capte les êtres et, cette fois-ci, quand je dis les êtres, je ne parle pas seulement des êtres humains, mais aussi de l’arbre, de la fleur, etc., que je prends par l’humus. Dans une rose ou un arbre, je n’admire pas seulement ce qui est donné comme apparence – une rose dans sa plénitude, un arbre dans la forme de ses feuillages. Je les prends par la racine, et je demande : « D’où ça vient ? »

Ne retrouve-t-on pas cet enseignement dans la peinture chinoise ?

En effet. Quand un peintre chinois peint un arbre, il peint toujours de bas en haut. Quand il peint un bambou, il prend par la racine et il pousse section par section jusqu’au sommet, et jamais le contraire. Une branche aussi. Je connais des peintres qui peuvent peindre les arbres d’une autre façon, par le haut, mais ils dessinent alors ce qui est déjà donné comme forme. Un peintre chinois, lui, capte toujours la chose vivante par la racine, épouse de l’intérieur la croissance. Il ne fera jamais le contraire. Voilà pourquoi la peinture chinoise est si pleine de vivacité : le peintre accomplit quelque chose de vital. Vous connaissez cette expression : « Il faut que le bambou pousse en vous. » On dessine le bambou par la racine, on pousse avec. Mon interrogation sur les êtres relève de cette pratique.

Quelle différence établissez-vous entre la peinture et la calligraphie chinoises ?

Toute la tradition chinoise est là pour affirmer que la calligraphie est à la base de la peinture. La peinture chinoise est un art du trait. La peinture chinoise n’est pas une peinture de lignes ou de contours. Quand le peintre chinois peint une montagne, il ne peint pas les contours de la montagne. La montagne est composée d’un ensemble de rochers ou de plantes, et chaque rocher, chaque plante est dessiné par des traits – c’est-à-dire cette chose douée de pleins et de déliés – qui sont à la fois déjà le rythme, déjà le volume, déjà le mouvement. Le bambou est fait d’un seul trait : le peintre dessine un trait, puis une section, puis un trait, une section, un trait, etc. Mais cet art du trait vient de la calligraphie, car la calligraphie est le trait, elle n’est pas la ligne. Quand vous commencez à apprendre la calligraphie, l’acquisition de chaque trait vous demande des mois de travail. Il y a le commencement, l’attaque, et puis le déroulement, et puis le final. Il faut que ce trait acquière une ossature, de la chair, du sang qui coule. Chaque trait est une unité vivante déjà en soi. D’abord il y a le caractère 1 qui est un trait. C’est pourquoi le caractère 1 a une telle importance. C’est un trait horizontal qui est censé séparer le Ciel et la Terre. On doit prendre sa respiration, son souffle. Il y a une gestuelle. Une danse. Au début, on apprend par la rigueur. Puis, par la suite, quand je trace le trait en cursive, c’est déjà autre chose. Puis, quand il y a deux traits : un horizontal, un vertical – commencer, descendre. Là, à la fin, il faut terminer par une pointe. Le trait horizontal est terrestre. Le trait vertical, c’est comme quelque chose qui tombe du ciel. En Chine, on dit : le ciel donne, la terre reçoit. Ce que le ciel promet et donne, il ne reprend jamais. C’est une philosophie, une pensée.

Pourquoi la calligraphie est-elle si importante ?

Tous les lettrés chinois, avant de mourir, laissent un poème, un quatrain parfois déjà composé. Les martyrs, la veille de leur mort, même pendant la Révolution culturelle, laissaient un ultime poème écrit avec leur sang. De cette façon, on se sent quitte. On peut mourir presque sans regret. On laisse un poème écrit calligraphié. On jette le texte et on peut mourir. C’est une tradition immense. Le poème écrit, on peut mourir, car on a restitué le souffle. En Europe, on dit rendre l’âme. Ici, l’âme rendue, c’est le souffle. N’oubliez pas que le trait vient du souffle. Le taoïste a une idée de l’âme, le bouddhiste l’exalte. Le taoïste raisonne en terme d’esprit, c’est pourquoi « rendre le souffle », c’est restituer dans le courant du souffle. Aucun Chinois n’est prêt à abandonner cette idée, même lorsqu’il devient marxiste, chrétien ou bouddhiste. Le Chinois est relié à l’origine. Celui qui pratique le tai chi, par un ensemble de gestes, réactive en son corps les souffles vitaux qui le restituent, le relient dans le courant du souffle vital qui est en train d’animer l’Univers et, comme l’écrit Dante, de « mouvoir les astres ».

Le souffle vital, c’est la vie, donc la beauté ?

La vie, c’est le commencement de la beauté. La vie exige que chaque être vivant forme une unité organique qui soit capable de fonctionner et de croître, et même au besoin d’engendrer. Ça, c’est la vie. La vraie vie n’est pas cet autre indifférencié, anonyme ; la vie exige qu’il y ait une unité vivante et organique qui soit capable de fonctionner. Toute vie est unique. Il est aisé de constater qu’il n’y pas de grain de sable qui ressemble à un autre grain de sable, une feuille à une autre feuille, pas un arbre, un animal, et à plus forte raison pas un homme qui ressemble à un autre homme. Donc, cette unité vivante implique une unicité. C’est à cause de cette unicité que la vie est arrivée à ce stade de maturité qu’est chaque être humain. Il n’est pas juste de dire que l’ordre de la vie, c’est l’ordre de la mort ou de la matière. La vie exige unité et unicité. C’est comme ça que chaque vie devient une présence et, surtout s’agissant de l’être humain, une présence parmi d’autres présences et non pas une figure. C’est là que commence le langage, qu’on peut dire « je » et « tu », qu’on peut coller un nom à chacun. Dès qu’on parle de présence et non plus de figure, que chacun porte un nom et possède un visage, alors on peut parler de beauté. La vie veut que chaque être unique, conscient de sa présence, n’ait de cesse de tendre vers la plénitude de sa présence au monde. Chaque être, en tant qu’unité, devient unicité, unicité devient présence, présence devient désir de plénitude de la présence au monde : c’est le commencement de la beauté. Quand je dis : « la plénitude est une présence au monde », c’est comme une rose qui, du germe à la tige, n’a de cesse d’atteindre cette plénitude de sa présence au monde. C’est évident, une intentionnalité originelle est plantée en chacun de nous. Prenez le corps, s’il n’était qu’un instrument de jouissance, sans âme, il ne conduirait qu’à un corps pourri. Or, là où le divin et le temporel se retrouvent, c’est dans la beauté.

… qui est au centre de votre réflexion…

Oui. Voilà pourquoi il faut parler des différents degrés de la beauté. Il y a la beauté de la nature qui se donne là, et puis la beauté du corps. Celle du corps des animaux est extraordinaire. Mais bien sûr, le miracle des miracles, c’est le corps humain : l’homme, la femme. Pourquoi arriver à cette chose-là ? Mais dès qu’on arrive à l’homme, dans sa beauté entre déjà quelque chose d’autre : l’esprit. De la femme de la caverne jusqu’à Mona Lisa, il y a une évolution qui n’est pas que physiologique : c’est aussi une conquête de l’esprit parce que l’homme évoluant a pris conscience de la beauté, de cet élan vers la beauté. C’est cette conscience de la beauté qui ajoute à la beauté du corps. C’est la part de l’âme. Lorsqu’on parle de Mona Lisa, on ne parle pas que d’un ensemble de traits : il y a le regard et le sourire qui sont la part la plus profonde de Mona Lisa. Ça, c’est déjà la conquête de l’esprit. La vraie beauté est un corps habité par une âme. La beauté cherche à communier avec une autre beauté. C’est l’amour. La beauté appelle la beauté. Mais il y a une autre beauté, proprement humaine, que j’appelle spirituelle. L’homme est un être de souffrance, conscient de cet élan vers la beauté, mais avec une pleine conscience de sa condition tragique de mortel et de la confrontation avec le Mal. Par l’élévation spirituelle, certains êtres gardent, au cœur de l’adversité ou de la persécution, noblesse d’âme et dignité. Certains autres, toujours grâce à cette élévation spirituelle, vont encore plus loin, transcendent les épreuves d’une souffrance extrême et communient avec toute la souffrance du monde. Ces êtres-là rayonnent d’une lumière étrange, une transfiguration propre à l’humain et qui révèle en même temps sa dimension surnaturelle – comme une lumière jaillie de la nuit, capable d’illuminer toutes les étoiles. Cette lumière proprement spirituelle est faite de compassion et d’une sorte de joie qui vient d’une liberté intérieure conquise. Nous touchons là au degré suprême de la beauté. Donc, il y a la beauté du corps, la beauté du corps habité par l’esprit et par l’âme, et, au-delà, la beauté spirituelle. La réflexion, en distinguant l’essence de la beauté et l’usage dévoyé qu’on pourrait en faire, n’est pas simplement un luxe : elle constitue, à mes yeux, un problème essentiel qui justifie tout, et qui est au centre du centre de toute création.[/access]

Largage au Colisée

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Avant de publier un livre, les éditeurs français étudient précisément les courbes de la météo. Il n’y a pas que les paysans qui scrutent le ciel pour planter, semer ou cueillir. Les éditeurs sont, eux aussi, de redoutables marchands de quatre-saisons. L’été n’a pas encore pointé le bout de son nez que déjà, les romans de mai sentent l’huile à bronzer, l’anisette et la lavande. Après une campagne électorale harassante, débats et joutes sans fin, les lecteurs veulent oublier ces mots gris et sombres qui ont plombé sa digestion. Pacte de stabilité, dette publique, sécurité, immigration, croissance, désindustrialisation, basta !

Il est temps de leur remonter le moral. La recette est connue, il suffit de prononcer des mots magiques, les sésames de la latinité : Rome, Italie, Stendhal, Villa Borghèse, chaleur, poussière, essaim de Vespa, voix rauque et peau dorée. Quand je suis tombé sur le dernier roman de Jacques-Pierre Amette, Liaison romaine, je n’ai pas pu résister à cette tentation balnéaire. La brune incendiaire de la couverture me faisait de l’œil, elle me disait « Viens, achète-moi, tu ne seras pas déçu … ». Sa robe noire entrouverte, ses bras déployés sur la carrosserie d’une vieille Fiat 126 et puis cette bouche carnassière, lèvres charnues sur dents serrées, j’étais pris au piège. Incapable de poser ailleurs mes yeux dans cette librairie pourtant débordante de nouveautés. Ce serait mentir de dire que seule la brune caligulesque a déclenché mon acte d’achat : le nom de Jacques-Pierre Amette a irrémédiablement emporté mon choix. On sent parfois, à tort, quelques liens obscurs qui nous unissent à un auteur. Quelques bribes biographiques communes nous font imaginer des parentés littéraires. Une enfance provinciale, un Baccalauréat B, un service à l’Ecole Militaire, des piges jeune, là s’arrête cette connivence fantasmée. Car le précoce Goncourt 2003 pour La maîtresse de Brecht est un auteur confirmé dont la critique fait référence depuis longtemps.

Si on ajoute à ce tableau une médaille hussarde, le prix Roger Nimier 1986 pour Confessions d’un enfant gâté, Amette a tout pour me plaire. La couverture de son roman est cependant trompeuse car Liaison romaine est une descente aux enfers, abrupte, vertigineuse. Un largage en règle entre les ruines du Colisée et les eaux boueuses du Tibre. Un journaliste parisien est envoyé à Rome suivre les funérailles de Jean-Paul II. Il invite Constance, sa jeune amie à le suivre et à le perdre. Entre flashbacks bretons et moiteur d’une couche romaine, l’auteur se souvient, tente de comprendre et boit la tasse. Malgré des saillies apaisantes, il n’a jamais pénétré l’intimité de sa tendre amie. Il ne peut oublier ce corps duveteux, ses seins « admirables », « son silence dans le doux, le chaud, le lourd de l’étreinte ».

« Je fus frappé par sa silhouette lisse et admirable, virginale, venant tout droit d’une belle province française qui l’avait si longtemps séquestrée et protégée » écrit-il encore. Si en plus, on sait que cette Constance a passé son enfance à Nevers, tout un monde souterrain s’ouvre à nous. Secrets lycéens sous pluie bourguignonne. Mais ce roman n’est pas seulement le journal intime d’une défaite amoureuse, il est un prodigieux miroir sur le travail actuel d’un journaliste, la difficulté d’écrire un article juste. Le héros en fin de carrière se voit imposer une autre façon de rédiger ses papiers. Là où il peaufine son style, où sa prose s’emballe, il doit la maintenir, la brider pour qu’elle entre dans la sécheresse contemporaine des rédactions.
C’est l’un des aspects passionnants de ce court roman, le métier de journaliste qui se meurt devant tant de conformisme et en même temps, une femme qui vous quitte. Amour perdu et désillusion professionnelle : un merveilleux cri de désespoir.

Liaison romaine de Jacques Pierre Amette (Albin Michel)

Poissons de mai

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On ne connait que trop bien les poissons d’avril. Les enfants du siècle dernier les découpaient dans du carton ordinaire, en forme de poisson justement, puis attendaient sagement le 1er avril pour les coller dans le dos de leurs amis, de leurs ennemis, des passants et des postiers. On connaît moins bien les poissons de mai, que l’imaginaire populaire ne devrait pourtant pas négliger comme nous le confirme un récent fait divers délectable mettant en lumière la qualité naturelle et spontanée du « vivre ensemble » humain.

Ainsi, la petite commune de Bessé-sur-Braye, dans la Sarthe, a été le théâtre d’une tragédie édifiante : on a retrouvé le cadavre d’un homme dans une poubelle. Vous me direz : « C’est nul, y’a un seul macchabée! » Ou encore : « C’est peut-être un suicide ? » Ou peut-être : « C’est un coup du routard du crime ! » Certes, mais il n’y a pas de petit fait divers ; il n’y a que des journalistes sans imagination. D’abord plantons le décor. Bessé-sur-Braye c’est un gros bourg de 2500 habitants tout à fait normal, connu pour son superbe château de Courtanvaux et son rallye automobile qui se tient tous les 15 août ! Enfin, normal… à condition de fermer les yeux sur le fait qu’à l’élection présidentielle quatre personnes ont voté pour Jacques Cheminade (ce qui est peu si on compare à Limoges, par exemple, où 150 cheminadiens se sont déclarés, mais quand même…) Bref, nos confrères du Parisien indiquent que la victime Philippe Emery, 55 ans, ancien menuisier sans emploi, décrit comme le « brave gars du village », « portait de nombreuses traces de coups au crâne et pourrait avoir été noyée ». Ecartant sagement la thèse du suicide et de l’accident de chasse, les enquêteurs ont vite porté leur attention sur le voisin de la victime, un certain Mario P. L’homme, bien connu pour son addiction à l’alcool et ses turpitudes diverses, a d’ailleurs été vu en train de récemment nettoyer son logement de fonds en comble à l’eau de javel. Le mobile du crime pourrait bien être la mort de poissons rouges – les poissons de mai… – que le suspect avait confié à son voisin, et future victime, durant son absence… Des poissons tristement morts de froid lorsque Philippe Emery – pour une raison qu’il faudra éclaircir ! – a décidé d’abandonner l’aquarium de la discorde devant le pas de la porte de Mario P. « Depuis, les deux hommes, voisins dans la même cour, ne se parlaient plus » précise Le Parisien.

Les gendarmes sont actuellement à la recherche de l’arme du crime qui pourrait bien être un marteau. Triste ironie pour un menuisier. Aux dernières nouvelles l’esprit frappeur criminel aux accointances piscicoles a été déféré devant le procureur de la République, et devra répondre de ses actes.

Moralité : on ne badine pas avec les poissons de mai ; il ne faut jamais désespérer de l’humain et pour finir… tout n’est pas perdu… Car se profile gentiment, fin-mai début-juin, l’inénarrable (et bientôt obligatoire ?) Fête des voisins© – autrement appelée Fête des immeubles© – qui permet en général de communier joyeusement dans la citoyenneté de proximité, et l’éco-conscience collective de cage d’escalier.

La modernité n’était peut-être pas encore arrivée aux portes de Bessé-sur-Braye… Dommage. Cela aurait peut-être pu éviter un crime sauvage. Ou pas.

La fin du monde en douceur

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Finalement, au cinéma, les seules fins du monde poétiques et crédibles, voire poétiques donc crédibles, sont européennes. Que l’on se souvienne, par exemple, des Derniers jours du monde des frères Larrieu en 2009 qui avaient adapté un roman de Dominique Noguez. Si vous vous sentez concernés par ce qui arrive aux personnages de 2012 ou de Omega Man version Will Smith, par exemple, il vaudra donc mieux ne pas aller voir Perfect Sense de David MacKenzie, un film britannique avec Eva Green- qui a décidément les plus beaux yeux du monde depuis The Dreamers de Bertolucci- et Ewan Mc Gregor dont la maturité sculpte le visage avec cette douceur émouvante qui est peut-être la plus belle expression de la virilité mélancolique.
Perfect Sense est un petit film comme on dit et il est passé relativement inaperçu à sa sortie. Pourtant, on peut prendre sans trop de risque le pari qu’il a le probable destin d’un film culte. On se donnera son titre comme un mot de passe entre amants du désastre qui pressentent que notre propre disparition n’aura pas lieu dans un festival d’effets spéciaux hollywoodiens mais dans l’infinie mélancolie d’un effacement exténué et tendre.
Perfect Sense, comme Contagion de Soderbergh ou 28 jours plus tard de Danny Boyle, raconte l’histoire d’une épidémie. On ne suivra pas forcément le cinéaste quand il déclare que cette résurgence du thème viral dans le cinéma de ces dernières années est un signe de l’inquiétude la planète face à un capitalisme dévastateur. Perfect Sense vaut bien mieux qu’une métaphore politique qui en réduirait singulièrement la portée.
L’épidémie de Perfect sense, tourné dans un Glasgow gris comme une gorge de pigeon, non dépourvu d’une certaine élégance splénétique et portuaire, s’attaque assez mystérieusement à chacun de nos cinq sens, les uns après les autres. Chaque attaque est précédée d’un état émotionnel intense : chagrin dévastateur, colère noire ou encore impression euphorique d’être en accord parfait avec l’univers.
Une voix off de femme commente alors comme un chœur antique, à chaque étape programmée vers le chaos et la nuit, les réactions d’une humanité somme toute héroïque qui après chaque amputation sensorielle tente de renouer avec la normalité. Et l’on voit ainsi, parmi tant d’autres, une contractuelle qui s’effondre en larmes sans raison dans la rue reprendre un peu plus tard son service. Ou une femme dans son salon, au milieu de ses enfants, qui relit ses poèmes préférés avec une concentration extraordinaire, dans la crainte de devenir bientôt aveugle.
Assez habilement, le film se centre sur une histoire d’amour entre Ewan Mc Gregor, un grand cuisinier et Eva Green qui joue une épidémiologiste et il va situer l’essentiel de son action dans deux lieux symboliques et stratégiques de cette résistance désespérée de l’humanité à la fatalité : les cuisines d’un grand restaurant et le laboratoire d’un hôpital. Que signifie continuer à cuisiner pour une humanité qui a perdu l’odorat puis le goût ? Que signifie faire l’amour quand on pressent que la prochaine mutilation touchera l’audition puis la vue et qu’à ce moment-là tout sera terminé pour de bon ? Une scène particulièrement touchante est celle où Eva Green et Ewan Mc Gregor, déjà atteints, se prennent en photo au pied du lit, avec un vieux polaroïd, mimant le bonheur du monde d’avant ou peut-être, qui sait, croyant encore à la possibilité d’une rémission pour eux et pour les autres.

A travers ce couple en sursis dans la poignante ironie qui consiste à avoir trouvé son âme sœur au moment précis où tout s’effondre, MacKenzie nous invite à une réflexion sur la perte et sur la rédemption. Avant l’épidémie, ces deux personnages, comme nous tous, n’étaient pas des saints. Ewan Mc Gregor a par négligence donjuanesque poussé son ancienne petite amie au suicide et Eva Green, stérile, n’a cessé de souhaiter, malgré elle, la mort des enfants de sa sœur. Mais ils sauront dans cette passion amoureuse qui grandit alors que leurs propres corps, à l’image du monde qui les entoure, sont manifestement sans avenir, avouer leurs fêlures et trouver une paix paradoxale dans l’effroi qui grandit autour d’eux, avant l’obscurité définitive.
Perfect sense, film sensitif et sensuel, est autant un requiem qu’une invitation à reconnaître, malgré tout, l’éminente dignité d’une humanité qui sait aimer jusqu’à la fin.

Printemps de feu syrien

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Jeudi matin, un double attentat provoquait des dizaines de morts sur la route de Damas. La veille, une attaque contre un convoi de l’ONU tuait plusieurs hommes de troupe syriens. La nomenklatura baathiste qui contrôle encore le pays et les rebelles armés par l’Arabie Saoudite et le Qatar se rejettent mutuellement la responsabilité des pertes et des fracas qui ensanglantent Damas, Alep et Homs. Faute d’informations sûres et avérées, nous ne prendrons pas partie pour l’une ou l’autre version des faits, bien qu’une vidéo diffusée par France 24, chaîne ouvertement hostile au régime des Assad, sème le trouble parmi les partisans de l’opposition. On y entend la prière d’un insurgé invoquant Dieu pour bénir l’explosion criminelle qui se déroule sous ses yeux.

Comme dans le précédent serbe, la quasi-totalité des médias utilisent des catégories morales monolithiques et surannées qui cadrent mal avec la complexité des forces politiques en présence. Ainsi du troisième larron jihadiste, auteur de nombreux attentats, que l’opposition comme Damas essaient sans doute de manipuler à leur profit, au grand dam des civils qui se trouvent sur leur route.

Dies irae. Le sang versé chaque jour depuis un an et sa retranscription médiatique hémiplégique motive la colère bernanosienne de l’écrivain-éditeur Richard Millet, ancien combattant aux côtés des phalangistes libanais, a priori peu suspects de complaisance pour un régime syrien qui les lâcha au plus fort de la guerre civile. Après le récit de ses batailles urbaines rangées, de ses frustrations amoureuses dans La confession négative et La fiancée libanaise, Millet redéclare sa flamme à ses frères chrétiens d’Orient dans un fascicule aussi percutant qu’une rafale d’AK-47.

Printemps syrien concentre en quelques pages une virtuosité que ce grand styliste met au service d’une déconstruction en règle de l’Occident libéral-démocrate et de son double inversé : l’islam mondialisé. Au fil de ses lignes acerbes, Millet perdra sans doute quelques lecteurs séduits par sa Défaite du sens, que certains ont pu hâtivement interpréter comme le manifeste d’un Occident exclusivement assiégé par l’immigration musulmane.

Qu’à cela ne tienne, ce grand styliste dissipe d’emblée tout malentendu en se plaçant sous l’auspice du Barrès d’Un jardin sur l’Oronte. N’en déplaise aux disciples de Samuel Huntington, en exergue de Printemps syrien, nous lisons cette phrase du lorrain : « A Damas se rencontrent, non pour tâcher de se détruire l’un l’autre, mais pour se comprendre et s’unir, l’Orient et l’Occident ». A rebours de l’œcuménisme irénique, cette antienne rappelle davantage le syncrétisme ésotérique d’un René Guénon que les slogans de l’antiracisme subventionné. Pour le catholique Millet, cela pourrait devenir l’épitaphe de la capitale des Omeyyades, qui abrite de nombreux patriarcats, nés de schismes successifs sur la nature du Christ et l’allégeance à Rome, autant de querelles byzantines qui occupent les controverses de la vieille ville chrétienne, non loin de sanctuaires chiites très prisés des pèlerins iraniens.

Si d’aventure le joug autoritaire des Assad venait à tomber, Millet s’inquiète du devenir de toutes ces minorités religieuses et ethniques plongées dans une guerre civile fratricide au nom de la sacrosainte démocratie que le monde libre célèbre à longueur de JT.
Depuis l’éclosion des révoltes arabes, un même mantra télégénique unit en effet des réalités fort disparates. Ainsi de la rébellion syrienne, dont les balbutiements apparurent l’an dernier dans la ville de Deraa, à proximité de la frontière jordanienne. Quelques jeunes pourfendant la brutalité des forces de sécurité commandées par le gouverneur de la province furent cruellement réprimés. Bachar al-Assad, qui n’a pas assez lu Machiavel, mata alors la révolte naissante, non sans accorder quelques hochets d’apparence démocratique (abrogation de l’état d’urgence, réforme de la Constitution, fin du monopartisme…) à des Occidentaux si formellement attachés aux libertés. Crimes des Assad aidant, l’engrenage de la violence a transmué des manifestations d’opposition en guérilla ouverte contre l’Etat syrien et ses symboles civils ou militaires.

Acide comme à l’accoutumée, Richard Millet dénote cependant l’inconséquence du prêt-à-mâcher médiatique cautionnant l’impérialisme wahhabite ici et condamnant la dictature baathiste là : « nul, en Occident, ne s’est « indigné » (…) de ce qui se passait au Yémen ou à Bahreïn, émirat-bordel de l’Arabie saoudite, où l’armée saoudienne, empruntant le « Johnnie Walker bridge » reliant l’île au continent, a maté la thawra (NDLR : révolution) chiite. »

Loin de l’anticonformisme borné, Millet ne tombe pas pour autant dans le piège de la contre-propagande. Son Printemps syrien, à la confluence de Barrès, Rûmi et Baudrillard, ne vire jamais au panégyrique de la dynastie Assad, dont il rappelle le bilan sanguinaire (20 000 morts pour Hafez et Rifaat Al-Assad en une semaine à Hama en 1982, plusieurs milliers depuis l’an dernier pour Bachar). Millet souligne au contraire l’anachronisme de cette dernière démocratie populaire du Proche-Orient, dont la morgue et la propagande miment jusqu’à la caricature le simulacre démocratique de l’Occident facebookien.
Par-delà bien et mal, ce poignant prophète de malheur voit s’exécuter le dessein de l’Histoire avec sa grande hache : le prévisible divorce entre christianisme et arabité, le démembrement de l’Etat séculier issu de l’indépendance, la conjuration des pogroms par la constitution d’un réduit christiano-alaouite sur la côte, et l’islamisation complète du pays.

Malgré l’aporie de ses conjectures géopolitiques, qui surestiment la puissance prospective d’une Amérique au moins aussi égarée par le « printemps arabe » que la diplomatie française[1. Millet explique la genèse du conflit syrien par l’opposition de Washington à l’axe Damas-Téhéran. C’est faire peu de cas des fissures internes d’un pouvoir ébranlé par l’insurrection de Hama dès 1982. A ce sujet, on (re)lira avec intérêt l’essai de Michel Seurat, L’Etat de Barbarie, qui vient d’être réédité avec une préface de Gilles Kepel.], on acquiescera au verdict tranchant de Millet : « Que ce despotisme soit préférable aux guerres civiles et confessionnelles apportées par la démocratie en Irak ou à l’instabilité chronique de la démocratie libanaise, voilà qui méritait d’être dit ».

Ajoutons que l’absence de troisième voie entre Assad et le chaos est aussi à mettre au débit d’une dynastie militaire démonétisée, dont les méthodes de répression staliniennes ont réduit la légitimité à une peau de chagrin.
Mais face au tragique de l’Histoire, nous rappellerons le mot du Général : « les grands problèmes n’ont pas de solutions ».

Richard Millet, Printemps syrien, Fata Morgana (3 euros).

Marie-Antoinette, celle qu’on aimait haïr

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Après la Marie-Antoinette rock n’ roll de Sofia Coppola, c’est une Marie-Antoinette lesbienne qui débarque sur les écrans. Benoît Jacquot adapte le récit de Chantal Thomas en érotisant la dramaturgie de la débâcle avec l’amour libertaire de la reine pour sa favorite, Gabrielle de Polignac. Mais derrière la Sapho Pride, la mise en scène va dans le sens du pamphlétaire en vogue à l’époque révolutionnaire.

Le film a séduit beaucoup de monde, y compris Chantal Thomas qui n’a rien trouvé à redire devant cette manipulation idéologique de la vérité historique. Curieux, de la part de cette historienne qui a étudié les libelles, caricatures et pamphlets qui ont forgé, dès le milieu des années 1770, l’image pornographique de la « reine-monstre » emportée par ses « fureurs utérines »[1. Chantal Thomas est l’auteur d’un essai très bien documenté sur la littérature pamphlétaire : La Reine scélérate, Seuil, 1989.] .
Certes, Benoît Jacquot ne verse pas dans la violence et la vulgarité pornographiques des pamphlets mais, en donnant chair à l’un des multiples chefs d’accusation brandis contre la reine (en l’occurrence, le lesbianisme), il poursuit leur œuvre calomniatrice en accréditant la légende noire de Marie-Antoinette.[access capability= »lire_inedits »]

Certaines tribunes de presse, érigées en tribunal révolutionnaire, refont inlassablement le procès de la reine. Le réalisateur reprend ainsi à son compte l’accusation de vénalité fondée sur l’impuissance du roi[2. « Il me paraît logique et pas du tout invraisemblable que Marie-Antoinette, mariée à un très brave homme s’intéressant plus à la chasse et à la serrurerie qu’à son corps, ait trouvé des satisfactions érotiques avec des princesses dont elle s’entichait » : extrait d’une interview de Benoît Jacquot donnée au Figaro et citée par Têtu.]. La « reine des salopes »[3. On doit cette formule à Gérard Lefort, le critique de cinéma de Libé, dont le style ordurier et la radicalité haineuse ne sont pas sans rappeler l’extrémisme hébertiste.], à la séduction perverse et à la frivolité indécente, devient, passée à la moulinette du conformisme, la « mère de toutes les drag-queens ».
Ici, le chef d’inculpation devient une circonstance atténuante. Curieux renversement, tout comme celui qui conduit les progressistes à s’indigner de ce qu’une étrangère ait pu désacraliser la fonction royale et promouvoir la liberté des modernes. Ces révolutionnaires-là semblent bien réactionnaires.

Patrice Gueniffey : « Les Adieux à la reine passent à côté de l’Histoire. »

Tout en reconnaissant de vraies qualités cinématographiques au film de Benoît Jacquot, l’historien de la Révolution et de l’Empire regrette le parti pris bien-pensant qui a conduit le cinéaste à inventer une Marie-Antoinette lesbienne en passant à côté de l’amitié amoureuse caractéristique du XVIIIe siècle.

Pensez-vous, comme le montre le film, que la Révolution s’est jouée dès le 14 juillet, lors de la prise de la Bastille ?
Le film véhicule une représentation un peu « mélenchoniste » de la Révolution en insinuant que c’est le soulèvement du peuple qui a provoqué la chute du régime alors que ce sont toutes les décisions politiques prises entre la réunion des États généraux, le 4 mai, et la formation d’un Comité de constitution, le 8 juillet, qui ont aboli la souveraineté royale.
La véritable rupture révolutionnaire a lieu entre ces deux dates, le 17 juin 1789, lorsque les députés du Tiers décident, selon le mot de Sieyès, de « couper le câble » avec les députés de la noblesse et de former à eux seuls une Assemblée nationale qui représentera tous les Français. Mais jusqu’au mois de juillet, une sortie de crise est envisagée au sommet par un accord entre le roi et les États généraux.

Faut-il en conclure que nous célébrons un événement dépourvu de toute signification ?
Si la prise de la Bastille reste un événement important, c’est parce qu’elle marque l’entrée du peuple parisien sur la scène politique et déclenche l’irruption d’une violence dont personne n’avait idée. Les correspondances de l’époque témoignent de la stupeur devant l’atrocité des scènes de juillet. Babeuf lui-même, issu de la petite bourgeoisie, écrit à sa femme, le soir du 14 juillet : « La monarchie nous a fait des mœurs terribles. »

Reste que Jacquot est complètement à côté de la plaque, alors ?
Non, sa mise en scène est souvent pertinente. Cette temporalité courte rend bien compte d’une période de grande tension historique. La Bastille est prise le 14, mais le roi ne réalise la gravité de la situation que dans la nuit du 14 au 15. Cette construction rappelle étrangement le scénario de La Chute, où tout est aussi vu à travers les yeux de quelqu’un qui ne comprend pas ce qui se passe, la secrétaire de Hitler. Cela étant dit, il est très difficile de réussir un film historique avec aussi peu de moyens. Le décor somptueux de Versailles ne suffit pas à combler les insuffisances, cela saute aux yeux dans la scène ridicule où le roi fait son entrée dans la galerie des Glaces. Pour payer moins de figurants, les courtisans ont été placés en travers de la galerie au lieu d’être alignés dans le sens de la longueur afin de former l’allée du roi.

Entre le peuple dans la boue au début du film et le personnage de Gabrielle de Polignac qui incarne l’arrogance des Grands, Jacquot ne reconduit-il pas la représentation binaire du bon peuple contre les mauvais aristocrates ?
Si vous voulez un film contre-révolutionnaire, je ne vois que L’Anglaise et le Duc, d’Éric Rohmer, qui met en scène la Terreur et la mort du duc d’Orléans. Il était d’ailleurs assez cocasse, lors de sa sortie, de lire les critiques de Libé et des Cahiers qui, après avoir encensé le cinéaste pendant quarante ans, découvraient qu’il était un réactionnaire dans l’âme. Pourtant, il suffisait de voir Le Genou de Claire pour le comprendre. De toute manière, les films qui prétendent raconter les grands moments de l’Histoire lui sont toujours infidèles. Au moins Benoît Jacquot nous épargne-t-il les images d’Épinal du genre Édith Piaf réincarnée devant les grilles de Versailles, ainsi que les expressions célèbres et horripilantes comme « Nous sommes ici par la volonté du peuple, nous n’en sortirons que par la force des baïonnettes… » Le seul discours politique du film, celui du roi devant les États généraux, se réduit à quelques bouts de phrases, prononcées hors-champ, le spectateur ne voyant que le visage de la lectrice de la reine dans l’entrebâillement du rideau de la porte d’entrée. Et ce n’est pas plus mal !

En somme, la politique serait passée à la trappe ?
D’une certaine façon. On le regrette parfois. Il était possible, sans se noyer dans les enjeux complexes de la Révolution et en restant dans le cercle fermé de la Cour, de mettre en lumière les désaccords qui séparent Louis XVI de ses frères. Alors que le comte d’Artois veut émigrer pour revenir avec l’armée et reconquérir le pouvoir, le comte de Provence, le futur Louis XVIII, entretient des rapports avec les révolutionnaires, misant sur la chute de son frère pour arriver au pouvoir. C’est un personnage assez trouble, plutôt progressiste mais aussi machiavélique, donc diablement intéressant à mettre en scène. Instigateur supposé de la campagne pamphlétaire contre Marie-Antoinette, il est aussi celui qui mène une lutte permanente contre le duc d’Orléans, idolâtré à l’époque parce qu’il est considéré comme une alternative aux Bourbons.

Tout de même, il y a cette Marie-Antoinette lesbienne – qui n’apparaît nullement dans le livre de Chantal Thomas. Qu’en pensez-vous ?
C’est une concession à l’esprit de notre temps, qui gâche le film avec des scènes absolument grotesques. Sans cette insistance, un peu ridicule et bien convenue, sur l’homosexualité supposée de la reine, le ton du film aurait été plus juste et plus subtil. En explorant les relations d’admiration, de dévotion et en même temps de cruauté, de jalousie, de duplicité entre la reine absolument inaccessible et son entourage exclusivement féminin, Benoît Jacquot aurait doté ses personnages d’une épaisseur psychologique comparable à celle que l’on voit dans Ridicule. Le regard de Patrice Leconte, misanthrope plus que haineux, dévoilait une peinture plus juste, sur le XVIIIe siècle et sur le monde de la Cour.

Jacquot se condamnait-il à l’anecdote en s’attachant aux relations entre Marie-Antoinette et Gabrielle de Polignac ?
Absolument pas ! En s’enfermant dans un fantasme lesbien, Benoît Jacquot est passé à côté d’un sentiment d’autant plus intéressant qu’il a aujourd’hui disparu : celui de l’amitié amoureuse, qui n’est ni l’amour physique ni la simple amitié, mais une amitié passionnelle. Ce registre sentimental complexe, issu de la vieille tradition aristocratique de l’amour courtois qui anima aussi les Frondeuses, avant de ressusciter, transformée par l’effusion sentimentale du préromantisme de la fin du XVIIIe siècle, nourries par les best-sellers que sont La Nouvelle Héloïse, le Werther de Goethe ou encore Delphine de Madame de Staël.. Il révèle des modalités des rapports entre les sexes qui ont longtemps caractérisé la société française. Pour le comprendre, il aurait fallu que Jacquot investisse un contexte où la sexualité n’avait pas la même place que maintenant. La première règle, c’était de ne pas compromettre l’honneur d’une femme, aussi pouvait-on être son chevalier servant sans être son amant. Des comportements comme s’embrasser et pleurer ensemble étaient à la mode. C’est ce genre d’amitiés complexes et passionnelles que Marie-Antoinette a entretenu avec Lamballe, Polignac et puis Fersen. Benoît Jacquot a sous-estimé l’amitié amoureuse en lui préférant l’amour homosexuel pour nous raconter l’histoire d’une femme égoïste pas très sympathique qui ne peut pas vivre la vie qu’elle voudrait vivre avec celle qu’elle aime.

Quelles sont, au-delà de cette accusation d’homosexualité, les raisons de la haine suscitée par Marie-Antoinette ?
Ce sont d’abord sa nationalité et sa personnalité : trop futile pour l’esprit éclairé de l’époque, trop frivole pour une Cour extrêmement étiquetée. Elle a conservé ce côté petite fille capricieuse, si caractéristique des filles de la Maison d’Autriche, qui avait cette particularité d’être une famille royale vivant selon des mœurs bourgeoises. Alors, évidemment, lorsqu’elle arrive en France, elle est complètement perdue et elle ne s’habituera jamais à cette Cour qui ne ressemble en rien à la Cour de Vienne, laquelle est très familière et très simple, un peu dans le style des cours des monarchies nordiques d’aujourd’hui où les rois font du vélo.
Benoît Jacquot fait dire à Marie-Antoinette que Versailles est le mausolée de Louis XIV dans lequel personne ne peut habiter : c’est tout à fait juste. Le couple royal n’est plus royal au sens de Louis XIV, il s’est embourgeoisé comme le reste de la société française. Mais ils ne perdent pas pour autant leur distance aristocratique. Ils restent enfermés dans Versailles, loin de Paris, du peuple, de la France. Et lorsque la reine joue à la bergère à Trianon, qu’elle se montre comme une mère aimante et proche de ses enfants, qu’elle cultive des valeurs qui sont communes avec celles des révolutionnaires, sa position de reine fait que ce comportement est perçu comme une offense. Elle est trop bourgeoise pour son statut royal et trop aristocratique pour ses manières bourgeoises.[/access]