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Marie-Antoinette, celle qu’on aimait haïr

Après la Marie-Antoinette rock n’ roll de Sofia Coppola, c’est une Marie-Antoinette lesbienne qui débarque sur les écrans. Benoît Jacquot adapte le récit de Chantal Thomas en érotisant la dramaturgie de la débâcle avec l’amour libertaire de la reine pour sa favorite, Gabrielle de Polignac. Mais derrière la Sapho Pride, la mise en scène va dans le sens du pamphlétaire en vogue à l’époque révolutionnaire.

Le film a séduit beaucoup de monde, y compris Chantal Thomas qui n’a rien trouvé à redire devant cette manipulation idéologique de la vérité historique. Curieux, de la part de cette historienne qui a étudié les libelles, caricatures et pamphlets qui ont forgé, dès le milieu des années 1770, l’image pornographique de la « reine-monstre » emportée par ses « fureurs utérines »[1. Chantal Thomas est l’auteur d’un essai très bien documenté sur la littérature pamphlétaire : La Reine scélérate, Seuil, 1989.] .
Certes, Benoît Jacquot ne verse pas dans la violence et la vulgarité pornographiques des pamphlets mais, en donnant chair à l’un des multiples chefs d’accusation brandis contre la reine (en l’occurrence, le lesbianisme), il poursuit leur œuvre calomniatrice en accréditant la légende noire de Marie-Antoinette.[access capability=”lire_inedits”]

Certaines tribunes de presse, érigées en tribunal révolutionnaire, refont inlassablement le procès de la reine. Le réalisateur reprend ainsi à son compte l’accusation de vénalité fondée sur l’impuissance du roi[2. « Il me paraît logique et pas du tout invraisemblable que Marie-Antoinette, mariée à un très brave homme s’intéressant plus à la chasse et à la serrurerie qu’à son corps, ait trouvé des satisfactions érotiques avec des princesses dont elle s’entichait » : extrait d’une interview de Benoît Jacquot donnée au Figaro et citée par Têtu.]. La « reine des salopes »[3. On doit cette formule à Gérard Lefort, le critique de cinéma de Libé, dont le style ordurier et la radicalité haineuse ne sont pas sans rappeler l’extrémisme hébertiste.], à la séduction perverse et à la frivolité indécente, devient, passée à la moulinette du conformisme, la « mère de toutes les drag-queens ».
Ici, le chef d’inculpation devient une circonstance atténuante. Curieux renversement, tout comme celui qui conduit les progressistes à s’indigner de ce qu’une étrangère ait pu désacraliser la fonction royale et promouvoir la liberté des modernes. Ces révolutionnaires-là semblent bien réactionnaires.

Patrice Gueniffey : « Les Adieux à la reine passent à côté de l’Histoire. »

Tout en reconnaissant de vraies qualités cinématographiques au film de Benoît Jacquot, l’historien de la Révolution et de l’Empire regrette le parti pris bien-pensant qui a conduit le cinéaste à inventer une Marie-Antoinette lesbienne en passant à côté de l’amitié amoureuse caractéristique du XVIIIe siècle.

Pensez-vous, comme le montre le film, que la Révolution s’est jouée dès le 14 juillet, lors de la prise de la Bastille ?
Le film véhicule une représentation un peu « mélenchoniste » de la Révolution en insinuant que c’est le soulèvement du peuple qui a provoqué la chute du régime alors que ce sont toutes les décisions politiques prises entre la réunion des États généraux, le 4 mai, et la formation d’un Comité de constitution, le 8 juillet, qui ont aboli la souveraineté royale.
La véritable rupture révolutionnaire a lieu entre ces deux dates, le 17 juin 1789, lorsque les députés du Tiers décident, selon le mot de Sieyès, de « couper le câble » avec les députés de la noblesse et de former à eux seuls une Assemblée nationale qui représentera tous les Français. Mais jusqu’au mois de juillet, une sortie de crise est envisagée au sommet par un accord entre le roi et les États généraux.

Faut-il en conclure que nous célébrons un événement dépourvu de toute signification ?
Si la prise de la Bastille reste un événement important, c’est parce qu’elle marque l’entrée du peuple parisien sur la scène politique et déclenche l’irruption d’une violence dont personne n’avait idée. Les correspondances de l’époque témoignent de la stupeur devant l’atrocité des scènes de juillet. Babeuf lui-même, issu de la petite bourgeoisie, écrit à sa femme, le soir du 14 juillet : « La monarchie nous a fait des mœurs terribles. »

Reste que Jacquot est complètement à côté de la plaque, alors ?
Non, sa mise en scène est souvent pertinente. Cette temporalité courte rend bien compte d’une période de grande tension historique. La Bastille est prise le 14, mais le roi ne réalise la gravité de la situation que dans la nuit du 14 au 15. Cette construction rappelle étrangement le scénario de La Chute, où tout est aussi vu à travers les yeux de quelqu’un qui ne comprend pas ce qui se passe, la secrétaire de Hitler. Cela étant dit, il est très difficile de réussir un film historique avec aussi peu de moyens. Le décor somptueux de Versailles ne suffit pas à combler les insuffisances, cela saute aux yeux dans la scène ridicule où le roi fait son entrée dans la galerie des Glaces. Pour payer moins de figurants, les courtisans ont été placés en travers de la galerie au lieu d’être alignés dans le sens de la longueur afin de former l’allée du roi.

Entre le peuple dans la boue au début du film et le personnage de Gabrielle de Polignac qui incarne l’arrogance des Grands, Jacquot ne reconduit-il pas la représentation binaire du bon peuple contre les mauvais aristocrates ?
Si vous voulez un film contre-révolutionnaire, je ne vois que L’Anglaise et le Duc, d’Éric Rohmer, qui met en scène la Terreur et la mort du duc d’Orléans. Il était d’ailleurs assez cocasse, lors de sa sortie, de lire les critiques de Libé et des Cahiers qui, après avoir encensé le cinéaste pendant quarante ans, découvraient qu’il était un réactionnaire dans l’âme. Pourtant, il suffisait de voir Le Genou de Claire pour le comprendre. De toute manière, les films qui prétendent raconter les grands moments de l’Histoire lui sont toujours infidèles. Au moins Benoît Jacquot nous épargne-t-il les images d’Épinal du genre Édith Piaf réincarnée devant les grilles de Versailles, ainsi que les expressions célèbres et horripilantes comme « Nous sommes ici par la volonté du peuple, nous n’en sortirons que par la force des baïonnettes… » Le seul discours politique du film, celui du roi devant les États généraux, se réduit à quelques bouts de phrases, prononcées hors-champ, le spectateur ne voyant que le visage de la lectrice de la reine dans l’entrebâillement du rideau de la porte d’entrée. Et ce n’est pas plus mal !

En somme, la politique serait passée à la trappe ?
D’une certaine façon. On le regrette parfois. Il était possible, sans se noyer dans les enjeux complexes de la Révolution et en restant dans le cercle fermé de la Cour, de mettre en lumière les désaccords qui séparent Louis XVI de ses frères. Alors que le comte d’Artois veut émigrer pour revenir avec l’armée et reconquérir le pouvoir, le comte de Provence, le futur Louis XVIII, entretient des rapports avec les révolutionnaires, misant sur la chute de son frère pour arriver au pouvoir. C’est un personnage assez trouble, plutôt progressiste mais aussi machiavélique, donc diablement intéressant à mettre en scène. Instigateur supposé de la campagne pamphlétaire contre Marie-Antoinette, il est aussi celui qui mène une lutte permanente contre le duc d’Orléans, idolâtré à l’époque parce qu’il est considéré comme une alternative aux Bourbons.

Tout de même, il y a cette Marie-Antoinette lesbienne – qui n’apparaît nullement dans le livre de Chantal Thomas. Qu’en pensez-vous ?
C’est une concession à l’esprit de notre temps, qui gâche le film avec des scènes absolument grotesques. Sans cette insistance, un peu ridicule et bien convenue, sur l’homosexualité supposée de la reine, le ton du film aurait été plus juste et plus subtil. En explorant les relations d’admiration, de dévotion et en même temps de cruauté, de jalousie, de duplicité entre la reine absolument inaccessible et son entourage exclusivement féminin, Benoît Jacquot aurait doté ses personnages d’une épaisseur psychologique comparable à celle que l’on voit dans Ridicule. Le regard de Patrice Leconte, misanthrope plus que haineux, dévoilait une peinture plus juste, sur le XVIIIe siècle et sur le monde de la Cour.

Jacquot se condamnait-il à l’anecdote en s’attachant aux relations entre Marie-Antoinette et Gabrielle de Polignac ?
Absolument pas ! En s’enfermant dans un fantasme lesbien, Benoît Jacquot est passé à côté d’un sentiment d’autant plus intéressant qu’il a aujourd’hui disparu : celui de l’amitié amoureuse, qui n’est ni l’amour physique ni la simple amitié, mais une amitié passionnelle. Ce registre sentimental complexe, issu de la vieille tradition aristocratique de l’amour courtois qui anima aussi les Frondeuses, avant de ressusciter, transformée par l’effusion sentimentale du préromantisme de la fin du XVIIIe siècle, nourries par les best-sellers que sont La Nouvelle Héloïse, le Werther de Goethe ou encore Delphine de Madame de Staël.. Il révèle des modalités des rapports entre les sexes qui ont longtemps caractérisé la société française. Pour le comprendre, il aurait fallu que Jacquot investisse un contexte où la sexualité n’avait pas la même place que maintenant. La première règle, c’était de ne pas compromettre l’honneur d’une femme, aussi pouvait-on être son chevalier servant sans être son amant. Des comportements comme s’embrasser et pleurer ensemble étaient à la mode. C’est ce genre d’amitiés complexes et passionnelles que Marie-Antoinette a entretenu avec Lamballe, Polignac et puis Fersen. Benoît Jacquot a sous-estimé l’amitié amoureuse en lui préférant l’amour homosexuel pour nous raconter l’histoire d’une femme égoïste pas très sympathique qui ne peut pas vivre la vie qu’elle voudrait vivre avec celle qu’elle aime.

Quelles sont, au-delà de cette accusation d’homosexualité, les raisons de la haine suscitée par Marie-Antoinette ?
Ce sont d’abord sa nationalité et sa personnalité : trop futile pour l’esprit éclairé de l’époque, trop frivole pour une Cour extrêmement étiquetée. Elle a conservé ce côté petite fille capricieuse, si caractéristique des filles de la Maison d’Autriche, qui avait cette particularité d’être une famille royale vivant selon des mœurs bourgeoises. Alors, évidemment, lorsqu’elle arrive en France, elle est complètement perdue et elle ne s’habituera jamais à cette Cour qui ne ressemble en rien à la Cour de Vienne, laquelle est très familière et très simple, un peu dans le style des cours des monarchies nordiques d’aujourd’hui où les rois font du vélo.
Benoît Jacquot fait dire à Marie-Antoinette que Versailles est le mausolée de Louis XIV dans lequel personne ne peut habiter : c’est tout à fait juste. Le couple royal n’est plus royal au sens de Louis XIV, il s’est embourgeoisé comme le reste de la société française. Mais ils ne perdent pas pour autant leur distance aristocratique. Ils restent enfermés dans Versailles, loin de Paris, du peuple, de la France. Et lorsque la reine joue à la bergère à Trianon, qu’elle se montre comme une mère aimante et proche de ses enfants, qu’elle cultive des valeurs qui sont communes avec celles des révolutionnaires, sa position de reine fait que ce comportement est perçu comme une offense. Elle est trop bourgeoise pour son statut royal et trop aristocratique pour ses manières bourgeoises.[/access]

Avril 2012 . N°46

Article extrait du Magazine Causeur


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