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Les tristes aventures du comique Michel Rocard en Iran

Le Figaro a révélé cette information atterrante hier après-midi : « L’ancien premier ministre socialiste, Michel Rocard, est parti aujourd’hui en mission en Iran pour tenter de relancer les relations entre les deux pays, après l’élection de François Hollande à la présidence de la République… ».

Signé du reporter Georges Malbrunot, le billet précise que lors de sa visite de trois jours l’ancien leader du PSU devrait rencontrer le ministre iranien des Affaires étrangères Ali Akbar Salehi, ainsi que Saïd Jalili, le négociateur en charge du dossier nucléaire. « Les Iraniens connaissent bien Michel Rocard, a déclaré à Malbrunot Michel Dubois, un collaborateur qui l’accompagne. Nous espérons que sa visite facilitera les premiers contacts entre le prochain gouvernement français et l’Iran ». Des contacts entre la France et l’Iran, c’est exactement ce dont nous avions besoin, et qu’il était absolument urgent de faciliter… Le Figaro indique que Michel Rocard devrait tenter d’impulser une nouvelle approche diplomatique moins « pure et dure » avec le pays du fastidieux et antisémite Mahmoud Ahmadinejad. Entrons-nous dans l’ère du « mousse et pampre »… avec celui qui qualifie Israël de « tumeur », qui « doute » de la Shoah et qui envisagerait bien d’envoyer les juifs en Alaska… ?

Après sa mission amusante d’ambassadeur des pôles arctique et antarctique que lui avait confiée Nicolas Sarkozy en 2009, l’irritant octogénaire va-t-il finir sa carrière à rapprocher la France des pays les plus infréquentables ? Comme aurait pu le dire Elvis Presley l’important c’est de bien réussir sa sortie…

Dans mon dernier billet un peu ironique, écrit dans la fièvre extatique de la victoire et l’espoir de la République retrouvée (ah ah ah), je me réjouissais d’entrer dans une ère où le grotesque primesautier allait rivaliser à chaque instant avec la pitrerie citoyenne… j’étais certain de rire aux éclats. Il n’aura fallu qu’une semaine, depuis l’élection de François Hollande, pour me convaincre que nous allions peut-être plutôt rire jaune…

L’euro peut-il s’en gratter une sans toucher l’autre ?

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Le traité de Maastricht n’avait pas prévu l’abandon de l’euro par un Etat membre de l’union monétaire. Et les expertologues ont beau feuilleter frénétiquement le dictionnaire des synonymes pour exprimer l’horreur que cette perspective leur inspire, aucun d’entre eux ne peut nous dire ce qui se passerait alors concrètement.

Guido Hülsmann, professeur d’économie à Angers, nous éclaire sur un précédent historique dans sa monumentale biographie de Ludwig von Mises (Mises – The Last Knight of Liberalism, Mises Institute, Auburn, Alabama, 2007). L’auteur nous rappelle que bien avant Delors, Mitterrand et Kohl, les Habsbourg avaient créé une union monétaire dans leur hétéroclite empire, autour de la Banque Austro-Hongroise (BAH). Comme les gouvernements de la zone euro, le Trésor Impérial et Royal avait préféré financer son abyssal effort de guerre en 14-18 par des bons du Trésor plutôt que par l’impôt. Et bien avant Super Mario Monti, ils avaient eu l’idée saugrenue de planifier la destruction de leur économie et de leur société en faisant tourner à toute blinde la planche à billets.

Fin 1918, les successeurs des Habsbourg à Prague, Budapest et Belgrade répudièrent la dette de l’empire avec le soutien des Alliés, tout en maintenant l’union monétaire. La minuscule république d’Autriche dut donc gérer seule cet immense fardeau. La guerre et le marché noir avaient drainé les liquidités dans les régions agricoles nouvellement indépendantes de Vienne, tandis que les détenteurs de la dette austro-hongroise se trouvaient surtout dans la zone germanique et urbaine. Quand ces derniers se mirent à échanger en masse leur titres déjà dévalués, la BAH fit tourner ses presses à plein régime, faisant exploser l’inflation. Le gouvernement yougoslave fut le premier à réaliser que Vienne contrecarrait ses plans et se préparait à ruiner les détenteurs de couronnes. En janvier 1919, la Yougoslavie quitta donc l’union monétaire austro-hongroise. Son gouvernement décréta du jour au lendemain que le cours légal ne s’appliquerait plus qu’aux billets marqués d’un tampon spécial.

Mises ne fut pas long à comprendre le danger qui allait fondre sur le reste des pays de l’union, l’Autriche en particulier. Le gouvernement yougoslave se retrouvait avec d’immenses quantités de billets non marqués qui ne lui étaient plus d’aucune utilité à l’intérieur, mais s’avéraient très précieuses pour razzier usines, terres et bâtiments en Autriche. Outre ce transfert de propriété, le déversement de pareilles liquidités aurait encore accéléré l’inflation. Une nuit de février 1919, le gouvernement autrichien décréta donc à son tour le marquage des billets, signant la fin de l’union monétaire austro-hongroise.

Aujourd’hui, le même scénario menace la zone euro. Parallèlement à un défaut sur le reste de ses dettes, la Grèce va vraisemblablement dévaluer sa monnaie et donc abandonner l’euro. Pour sortir de l’euro, le gouvernement grec devra convertir de force en drachmes tous les comptes en euros sur son territoire, et tamponner les billets le temps d’en introduire de nouveaux. Le Trésor grec possédera ainsi des euros désormais uniquement utilisables à l’étranger. Le risque est grand qu’il décide de se payer quelques bijoux industriels allemands ou français, provoquant un bon shoot d’inflation dans ce qui restera de la zone euro. La complexité des circuits financiers internationaux empêcherait alors toute défense de la part des pays pillés par la Grèce. Il ne leur resterait plus qu’à faire comme l’Autriche en 1919 : rétablir franc, mark ou florin. Voilà comment on sort d’une union monétaire.

Contradictions au Caire

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Hier soir, les deux principaux candidats à la présidentielle égyptienne s’affrontaient au cours du premier grand duel télévisuel de l’histoire du pays. A une dizaine de jours du scrutin des 23 et 24 mai, Amr Moussa, d’un côté, ancien secrétaire général de la Ligue arabe et ministre de Moubarak, l’islamiste Abdel Moneim Abou El-Fotouh de l’autre, font figure de favoris parmi les 13 candidats en lice. Comme on peut l’imaginer, la place de la charia et plus largement la question de la place l’islam dans la société ont occupé une place centrale dans le débat, au même titre que les rapports de la nouvelle Egypte à l’ancien régime – dont M. Moussa est issu.

Dans ce contexte, il est intéressant de savoir comme les électeurs égyptiens se positionnent sur ces sujets sensibles. Un récent sondage, manifestement assez fiable, réalisé par le Pew Research Center Global Attitudes Project, nous éclaire justement sur ces questions.
Selon cette enquête fondée sur des entretiens avec un millier de sondés, la plupart des Egyptiens souhaiteraient voir l’Islam jouer un rôle majeur dans leur société et pensent que le Coran devrait inspirer les lois du pays. Pour couronner le tout, ils voient dans l’Arabie Saoudite un meilleur modèle que la Turquie quant au rôle de la religion dans le gouvernement. A la question « Quel pays, l’Arabie saoudite ou la Turquie, est un meilleur modèle pour le rôle de la religion au sein du gouvernement ? « , 61% des sondés ont ainsi répondu l’Arabie Saoudite tandis que seuls 17% ont choisi la Turquie. 22% du panel a rétorqué qu’aucun des deux pays n’offrait de modèle approprié pour leur pays.

Selon cette même enquête, 60% des personnes interrogées souhaitent que les lois de l’Égypte se conforment rigoureusement au Coran. 32% pensent que le pays devrait suivre les valeurs et les principes de l’Islam sans devoir pour autant se conformer strictement aux enseignements du Coran. Or, si ces résultats n’étonnent guère, d’autres réponses paraissent plus surprenantes. La plupart des interviewés approuvent en effet des valeurs et des acquis démocratiques qui n’existent pas en Arabie Saoudite, tels que la liberté d’expression, la liberté de la presse et l’octroi de l’égalité des droits aux femmes. Jusque chez les admirateurs de l’Arabie saoudite, on semble attaché à certaines libertés fondamentales : 64% d’entre eux affirment l’importance d’une presse libre et 61% citent la liberté d’expression comme valeur importante.

Sur les décombres de l’ancien régime, l’armée égyptienne semble toujours remplir le rôle de pont entre passé et présent, et, chose étonnante, malgré la crise politique, les militaires restent populaires. La cote de popularité de l’armée a certes quitté les sommets de l’an dernier (88%), mais quatre Égyptiens sur cinq conservent une opinion positive de l’institution militaire en général et du Conseil suprême des forces armées (SCAF) en particulier. Quant au feld-maréchal Hussein Tantaoui, chef de l’Etat par intérim, il attire sur lui le gros des déceptions et des critiques. Bien que positivement considéré par 63% de sondés, les jours heureux des lendemains de la chute de Moubarak – où sa cote frôlait les 90% d’opinions positives – semblent révolus.
Quant aux leaders religieux, 83% des égyptiens interrogés leur attribuent une influence (très) positive sur le pays. Finalement, parmi les candidats à la présidence c’est Amr Moussa, l’ancien ministre des Affaires étrangères de Moubarak, qui tire son épingle du jeu avec 81% d’avis favorables.

Mais revenons au débat d’hier soir. Ses deux protagonistes disposent d’un joli capital de popularité malgré la proximité passée de Moussa avec Moubarak, ce qui traduit l’attachement à une certaine continuité politique.
Tout en critiquant le legs des six dernières décennies, les Egyptiens refusent majoritairement de faire table rase du passé. Non sans paradoxes, ils accueillent favorablement les forces politiques islamistes et réaffirment leur adhésion aux libertés démocratiques. En sortira peut-être un modèle singulier dont les contours restent, il est vrai, plus que jamais à définir.

HEC ou ENA ? Les deux, mon président normal !

Le Monde de ce jeudi 10 mai titre sur la promotion des HEC dans les sphères du pouvoir économique, médiatique et politique et exhibe les charmantes trombines de quelques uns de ces anciens élèves qui ont réussi. Et les winners sont : Claire Chazal, Valérie Pécresse, Proglio … et François Hollande. Celui qui a placé une partie de sa campagne sous le signe de la diabolisation mitterrandienne de l’argent en partant en guerre contre la finance internationale et les personnes les plus riches de notre pays, est le même qui a été bercé par tout un jargon très éloigné du vocabulaire doucereux et consensuel de la solidarité socialiste : profit, rentabilité, retour sur investissement, bénéfices, concurrence, des mots qui font horreur lorsqu’il ne font pas hurler.

Si Le Monde n’était le « journal de déférence » comme le nommait avec justesse Philippe Muray, on pourrait voir là une petite tentative de déstabilisation. En réalité, il n’en est rien. Le galon honorifique d’HEC est mis en lumière afin de mieux éclipser le prestigieux parcours à l’ENA de François Hollande, sorti 8° au classement de la promotion Voltaire, (autrement dit dans la botte). Il s’agit d’atténuer l’idée qu’il est un pur produit de la bureaucratie, comme le sont d’ailleurs de nombreux ministrables qui gravitent autour de lui. De Laurent Fabius, à la dame des 35 heures, en passant par Ségolène Royal, ou encore Pierre Moscovici et Michel Sapin, et j’en passe… tous sortent de l’école suprême de la fonction publique.

Le premier gouvernement de l’ère hollandaise scellera donc probablement le retour de l’énarchie au pouvoir. Et l’écart sera grand avec la composition du gouvernement Fillon qui avait été marquée par l’ouverture à des professions autres que grand commis de l’Etat. Pour camoufler ce poussiéreux retour en arrière, la stratégie de diversion est donc la bienvenue. Mais le billard est à deux bandes. Ce dont il est aussi question, c’est aussi de rassurer en donnant des gages de crédibilité.

Hollande n’a jamais été ministre mais il a fait HEC, la gauche au pouvoir ne sera donc pas molle mais réaliste et pragmatique. Tel est le message envoyé par l’oligarchie fonctionnarisée à l’oligarchie financiarisée…

Royaume-Uni : la guerre scolaire aura bien lieu

L’odeur de peinture trahit la précipitation des derniers mois. « Le plus difficile a été de trouver des locaux », confie Toby Young. En quinze mois, ce quadragénaire jovial, chroniqueur bien connu des Anglais, est devenu le visage de la nouvelle croisade de l’éducation, version tories.
Une ancienne école pour enfants handicapés désaffectée a fait l’affaire. Les bâtiments principaux en brique marron ont été rebaptisés « Alpha » et « Bêta » et les pavillons, « Athéniens », « Corinthiens », « Olympiens » et « Spartiates ». À l’heure de la récréation, des élèves de sixième en uniforme noir, cravate bleue rayée blanc et écusson en latin (Sapere aude « Ose le savoir »), se pressent dans la cafétéria pour leur deuxième tasse de thé de la journée. La West London Free School, nichée dans le quartier de Hammersmith, est l’œuvre de parents d’élèves énergiques et influents, et la vitrine d’un mouvement censé révolutionner l’éducation du pays. Coupes budgétaires obligent, 140 millions d’euros ont été pêchés dans le budget de rénovation des bâtiments d’écoles publiques existantes pour permettre aux Free Schools de voir le jour.
Le système éducatif anglais, complexe et confus, repose, par surcroît, sur une aberration sémantique : les mots ne disent pas ce qu’ils devraient dire. En Angleterre, 93% des enfants vont à l’École publique tandis que 7% fréquentent des Public Schools, lesquelles, comme leur nom ne l’indique pas, sont des institutions très privées, à l’instar des plus connues, Eton, Westminster et Charterhouse.[access capability= »lire_inedits »] Les frais de scolarité varient de 3 500 à 35 000 euros par an et par enfant. Détail important : la plupart des ministres de David Cameron sortent de ces établissements.

Parmi les écoles publiques, 15 % sont confessionnelles et financées par l’État : anglicanes, catholiques, juives, musulmanes, hindoues, sikhs, il y en a pour tous les goûts. « Il y a même des établissements fondés sur les préceptes de la méditation, vous savez, celle qu’aimaient les Beatles », explique Melissa Benn, auteur d’un essai très étayé paru récemment : School Wars, The Battle for Britain’s Education. Libres de choisir les élèves comme bon leur semble, en fonction de leur niveau et de l’assiduité religieuse de la famille, « ces écoles religieuses financées par le contribuable sont très sélectives et privent ainsi l’enseignement public non-religieux des meilleurs élèves de chaque quartier », ajoute Melissa Benn. Elles contribuent à pérenniser le séparatisme rampant de la société. « Les écoles religieuses vivent en vase clos, remarque-t-elle encore. Mes filles ne rencontrent jamais les élèves de l’école juive d’à côté. Leurs écoles n’ont rien de commun : horaires, cursus, enseignement et activités extra-scolaires diffèrent totalement. »

On imagine qu’au moins, les écoles publiques non-religieuses – qui représentent 85 % du total – ¬constituent un « Service public unifié », comme on dirait outre-Channel. Nenni. Suivez bien car elles se divisent en deux groupes : d’une part, les écoles dépendant des autorités locales ; de l’autre, celles qui sont directement financées par le gouvernement central. Cette différence paraît subtile : elle est cruciale, car elle instaure dans les faits une éducation publique à deux vitesses. Ce sont ces écoles dépendantes des autorités locales, que l’on appelait Academies sous Tony Blair, que les tories désignent aujourd’hui par l’appellation « Free Schools ». Depuis une quinzaine d’années, sous-financées et négligées par l’administration centrale, elles s’attirent les foudres de la presse Murdoch. Après les vingt-quatre qui viennent d’ouvrir leurs portes, le gouvernement de David Cameron espère que plusieurs centaines de nouvelles Free Schools auront été créées d’ici la fin de son mandat en 2014.
Toby Young, qui nous reçoit dans la cafétéria de la West London Free School, tasse de thé et biscuit à la main, en est presque le porte-parole officiel. Cet ancien journaliste de Vanity Fair et du Daily Telegraph a un pedigree idéal : il est le fils de Michael Young, lord travailliste et sociologue à qui on doit le terme « méritocratie ». Condisciple de Cameron à Oxford, il a réussi, grâce à un carnet d’adresses bien rempli, à convaincre les conservateurs d’encourager la création, par des parents d’élèves insatisfaits, d’établissements d’excellence. L’idée tombait à pic pour illustrer la « Big Society » chère à Cameron, cette société civile qui prend son destin en main… permettant au gouvernement d’investir seulement 3,9% de son PIB dans l’éducation contre 5,9% en moyenne pour les pays de l’OCDE (et 6,6% en France).

Pour Toby Young, l’aventure a commencé par un choc : « J’ai quatre enfants âgés de 3 à 8 ans. Ma femme m’a dit un jour : pour inscrire nos enfants dans une bonne école, nous avons trois options : déménager, prendre un crédit et choisir le privé, ou postuler pour une école religieuse en jouant les dévots. J’ai pensé qu’il était temps d’agir. » Profitant de sa notoriété, il fait campagne. La presse Murdoch applaudit et tous les parents de la classe moyenne, qui rêvent d’écoles privées sans en avoir les moyens trouvent en lui leur archange Gabriel. Rachel, jeune mère travaillant dans la publicité croisée devant l’établissement, est très satisfaite : « Nous habitons le quartier et voulions que notre fils de 11 ans apprenne le chinois et le latin dans une école stricte. Nous avons eu de la chance, l’école a eu 500 demandes pour 120 places. Le proviseur nous a fait une très bonne impression. » Le headmaster, Thomas Packer, à la carrure imposante, porte en effet très bien la toge traditionnelle de professeur à la Harry Potter.
Les Free Schools s’inspirent d’initiatives introduites en Suède dans les années 1990 et du mouvement américain des Charter Schools. Ce que les tories omettent de dire aux Britanniques, c’est que les Suédois commencent à revenir d’un système qui a introduit le ver du profit dans l’enseignement public. Quant aux Charter Schools américaines, financées par les contribuables et des philanthropes mais gérées suivant les principes du secteur privé, une étude de l’université de Stanford de 2009 a démontré leur impact néfaste sur la mobilité sociale et leur contribution active à la ségrégation socio-culturelle dans leur quartier. Melissa Benn est convaincue que l’avenir des Free Schools est la privatisation, explicite ou non : « L’objectif non avoué du gouvernement Cameron est clair. À long terme, les Free Schools opéreront dans un but lucratif. Ce sont en fait de fausses écoles privées. Si les conservateurs remportent seuls les prochaines élections, sans l’aide des libéraux-démocrates, je ne donne pas cher de leur mission de service public. »
Les modèles gallois, écossais et nord-irlandais sont encore différents.

Des chaînes d’écoles très « corporate »

Créée par deux gérants de hedge funds, Arpad Busson et Paul Marshall, ARK (Absolute Return for Kids) est l’une de ces chaînes d’écoles que l’Angleterre a vu fleurir ces dernières années. Ces « chaînes caritatives » récoltent l’argent public et gèrent des établissements scolaires sur la même ligne que les Free Schools. Il s’agit, dit l’ARK, d’offrir aux enfants désavantagés (mais doués) une éducation à la hauteur de leurs aptitudes. Il semblerait cependant que la vision très personnelle de ses fondateurs teinte la nature même de l’entreprise. Paul Marshall a récemment déclaré : « En tant qu’anglican pratiquant, j’estime que nous avons tous été créés à l’image de Dieu et que l’éducation est la clé afin que chacun réalise son potentiel. J’affirme que l’École publique a failli dans sa mission auprès d’au moins deux générations d’enfants désavantagés. » Les gouvernements de Tony Blair, et maintenant de David Cameron, qui ont dépossédé de ses moyens l’École publique au profit des Academies et des Free Schools n’ont-ils pas aussi failli dans leur mission ?

Éducation libérale contre éducation classique

Vu de France, le mode d’enseignement anglais a de quoi rendre perplexe. Tout d’abord, il varie énormément selon les établissements qui peuvent choisir librement cursus, rythme scolaire et même leurs dates de vacances. Ensuite, les matières de base comme l’histoire et les langues étrangères ne sont plus obligatoires à partir de 14 ans. Tony Blair a rendu optionnel l’apprentissage d’une langue étrangère en 1994. L’enseignement du français en Grande-Bretagne a ainsi perdu la moitié de son contingent, soit 150 000 élèves, en seulement sept ans. Le latin a totalement disparu du curriculum public, et les élèves peuvent se spécialiser dans seulement trois matières dès la troisième.
Toby Young fait partie de ceux qui prônent le retour d’un enseignement plus varié et généraliste, au moins jusqu’à 16 ans. Comme Michael Gove, ministre de l’éducation britannique, il est favorable au E-Bac, ou bac à l’anglaise. C’est la raison pour laquelle la West London Free School fait la part belle au latin, à l’histoire, aux langues étrangères, aux sports de compétition, à la musique, aux parties d’échecs et aux joutes verbales au sein d’ « associations de débats ».
Il semblerait que la gauche libérale anglaise ne puisse à la fois combattre la privatisation rampante du secteur public tout en approuvant l’élitisme pour tous. Le spectre du retour d’un enseignement généraliste classique, et donc, à ses yeux, la reproduction d’un système de classes, demeure insupportable.[/access]

Rendez-nous Sarkozy : Aix veut l’Ex

Alors que Nicolas Sarkozy n’a probablement jamais été aussi bon président que depuis le 6 mai à 20 heures, certains de ses hommes-liges les plus zélés sombrent dans l’aigreur des perdants. En l’occurrence, c’est une femme-lige – si l’expression n’est pas usitée, elle le sera bientôt par la force du rouleau à pâtisserie féministe – qui sonne le tocsin depuis dimanche.

A en croire le maire UMP d’Aix-en-Provence, Maryse Joissains-Masini, François Hollande serait « illégitime (…) parce qu’il y arrive après un combat anti-démocratique comme on ne l’a jamais vu dans ce pays ». Mais le meilleur est à venir : « C’est un danger pour la République. (…) Parce que cet homme n’a jamais fait la démonstration qu’il ait réussi quelque chose dans sa vie. » a-t-elle expliqué au medium local Aix City Local News.

Loin de s’en tenir aux mots, l’élue vient de déposer une requête au Conseil Constitutionnel pour carrément… annuler l’élection ! Non, vous n’avez pas atterri dans un vaudeville d’Olivier Lejeune mais êtes bien dans la réalité de la vie politique française. Les motifs invoqués pour justifier sa démarche ? Outre la rancœur, le sectarisme, l’esprit de clan et le ressentiment – apparemment aussi bien distribués à droite qu’à gauche – Mme Joissains-Masini évoque le « dépassement des comptes de campagne », la « propagande abusive ayant entaché fortement l’équilibre du scrutin »[1. La faute aux primaires socialistes qui auraient « mobilisé les médias pendant plus de quatre mois » dixit la première des aixoises.] et la « complicité d’infraction à la loi syndicale » que constituerait le soutien de la CGT au futur vainqueur.

Prenons ces acrimonies, pardon, ces raisons dans l’ordre. Primo, nous ignorions les dons de commissaire aux comptes de la sémillante édile. Et quand bien même, le scrutin de 1995 a été validé par le Conseil Constitutionnel bien qu’entaché de plusieurs dépassements des comptes de campagne. Secundo, l’émission Arrêt sur Images ayant démontré que Nicolas Sarkozy était l’homme politique totalisant le plus grand nombre de passages télévisés de 1997 à 2007, fallait-il annuler la précédente présidentielle ? A l’époque, la vigilante Joissains-Masini ne pipait mot. Tertio, le viol de la neutralité syndicale par Bernard Thibault vaut largement les diatribes de Laurence Parisot contre le prétendu irréalisme du programme socialiste.

Autant d’arguments facilement balayés qui nous inspirent la réflexion suivante : Mme Joissains-Masini aurait-elle abusé de mauvais calissons pour avoir la défaite si amère ?

Aquilino Morelle, retenez ce nom !

Il a voté non à Maastricht et au référendum sur le Traité constitutionnel européen. Il se dit patriote et exécré par ces « élites parisiennes conformistes qui vivent dans l’impunité, qui font la pluie et le beau temps, qui disent vous êtes des dingues, des abrutis, des fachos, dès que vous pensez différemment ». Vous pensez Patrick Buisson, Eric Zemmour ou pourquoi pas Henri Guaino ? Regardez bien plus à gauche, vous y trouverez Aquilino Morelle.

Ce fils de républicain espagnol incarne à lui seul la méritocratie. Avec pour père un ouvrier, affûteur chez Citroën à Nanterre, et une mère qui n’aura jamais parfaitement maitrisé le français, Aquilino écarte d’emblée les propensions à l’excuse, monnaie de singe pour une République qui a fondé son contrat social sur l’égalité. Jeune homme, Aquilino choisit Médecine, puis quasiment dans le même temps, intègre l’ENA après un passage à Sciences Po.

Il est de ces médecins qui n’ont jamais exercé mais qui connaissent le serment d’Hippocrate mieux que les autres. Au chevet de l’Etat, malade parmi les malades, Aquilino fait siennes les paroles du médecin grec : « Je m’abstiendrai de tout mal et de toute injustice […] me préservant de tout méfait volontaire et corrupteur, et surtout de la séduction des femmes et des garçons, libres ou esclaves. » Est-ce à cette promesse qu’il pense lorsqu’il rejette la prostitution de la France à l’Europe ou lorsqu’il planche tour à tour sur l’affaire du sang contaminé et sur celle du Mediator ?

C’est Pierre Moscovici qui le remarque au grand oral de l’ENA et c’est Lionel Jospin, alors Premier ministre, qui lui donne l’occasion de faire ses armes. Au parabellum et à l’estoc, il préfère la plume. A ses côtés, le jeune Manuel Valls, porte-parole de Matignon, à l’histoire similaire (son grand-père, rédacteur en chef d’un journal républicain et catholique, a caché des prêtres persécutés par les trotskistes et les anarchistes). A l’un le verbe, à l’autre de le faire chair.

Le 21 avril 2002 sonne le glas d’une ascension fulgurante. Aquilino Morelle rejoint Euro RSCG lorsque son mentor annonce son retrait de la vie politique. De docteur à spin doctor, cherchez l’erreur. De ces années, le plus français des espagnols en tire une leçon positive : il sait au moins là où il ne veut pas aller, une qualité politique suffisamment rare pour être soulignée. En 2005, Morelle rejoint Arnaud Montebourg dans son combat contre le Traité constitutionnel Européen. Ils sont peu à avoir compris que signer ce traité, c’est signer la mort d’un des deux corps du roi, cette théorie politique développée par Ernst Kantorowicz. Fin 2011, après la primaire socialiste, afin de rassembler une France divisée, notamment par le « non » au référendum, François Hollande se rapproche d’Aquilino et en fait son nègre.

Si beaucoup lui reprochent une certaine autosatisfaction, ils lui reconnaissent sans mal le rôle qu’il a joué dans la supériorité télévisuelle du candidat Hollande lors du débat de l’entre-deux-tours. Car la tirade « Moi, Président de la République » digne de Cyrano de Bergerac répondant au Vicomte de Valvert est vraisemblablement celle qui aura définitivement fait basculer le candidat PS dans le camp des gagnants. Aquilino Morelle, retenez ce nom ! Car les cinq prochaines années ne se feront pas sans lui.

Mahomet aux affaires

« Islamistes modérés » : c’est ainsi que les médias qualifient les premiers ministres tunisien (Hamadi Jebali) et marocain (Abdelilah Benkirane), sans définir cependant ces deux termes apparemment contradictoires. Après la vague verte qui a démocratiquement porté au pouvoir des partis religieux aux quatre coins du monde arabo-musulman, l’ouvrage collectif dirigé par Samir Amghar, Les Islamistes au défi du pouvoir. Évolutions d’une idéologie (Michalon), vient heureusement combler cette lacune en analysant les mutations des mouvements islamistes à l’épreuve du gouvernement (Maroc, Tunisie, Gaza, Turquie), ou des institutions parlementaires (Égypte, Liban, Pakistan, Yémen, Algérie, Cisjordanie).[access capability= »lire_inedits »]

Les chercheurs ont choisi pour base méthodologique la définition de l’islamisme de Patrick Haenni[1. Notamment auteur de L’Islam de marché, Seuil, 2005.] : « Une idéologie portée par un mouvement social ou un parti politique, fondés sur une référence explicite à l’islam, sur une vision précise du politique, ayant un projet politique pratique (et non une utopie messianique), organisés, recourant à des activités et des démarches proprement politiques (participation à des élections, manifestations, pétitions, etc.), agissant dans un cadre politique réel (l’État) et institutionnalisé, et non violents dans leurs modes d’action. » Exit donc Al-Qaïda, les djihadistes et les salafistes qui « partagent (néanmoins) un fonds idéologique commun » avec l’islam politique mais refusent de participer aux affaires profanes de la Cité.

L’islam politique, comprend-on en lisant cette somme, est une doctrine malléable qui s’adapte aux contextes politiques, sociaux et culturels locaux. Samir Amghane nous prémunit à juste titre contre le risque d’une approche statique « émanant des islamistes eux-mêmes sur le caractère intemporel et universel de leur idéologie ». En réalité, au contact du pouvoir, des contraintes institutionnelles, les mouvements islamistes se transforment et, avec eux, leur lien avec le peuple. Car en passant du travail social d’islamisation par le bas (charité, éducation, prédication…) au grand jeu électoral, ils deviennent des « professionnels de la politique », suivant l’expression de Max Weber, soucieux d’appliquer leur programme idéologique, mais également de conserver le pouvoir.

L’exemple du Maroc, analysé dans une excellente contribution de Myriam Aït-Aoudia, constitue une belle leçon de choses. Dans une monarchie où le roi conserve l’essentiel des prérogatives politiques, l’islamisme marocain est scindé en deux branches : le Parti de la justice et du développement d’une part, qui détient la majorité parlementaire et dirige le gouvernement, et l’association Justice et bienfaisance d’autre part (Adl wa ihsane), fondée par cheikh Yassine. Si le premier est souvent comparé à son homonyme turc, la seconde est décrite comme extrémiste, en ce qu’elle a toujours refusé de reconnaître la légitimité de la monarchie et de participer au jeu électoral. Dans ce jeu à trois bandes entre le pouvoir, les islamistes « légalistes » du PJD et les opposants de JB, qui faut-il qualifier de « modéré » ?

Dans la continuité des débats sur l’ « agenda caché » des islamistes, l’article de Michaël Bechir Ayari consacré au « dire » et au « faire » du parti islamiste Ennahda éclaire d’un jour nouveau le contexte idéologique de la révolte tunisienne. Avant le départ précipité de Ben Ali, le leader du parti, Rached Ghannouchi, affrontait une fronde interne pour avoir amorcé des négociations secrètes avec le régime, lequel avait libéré nombre de prisonniers politiques arrêtés pendant la grande vague de répression des années 1990. Il est de notoriété publique qu’avant de rafler plus de 40% des suffrages lors de la première élection démocratique de la Tunisie indépendante, les islamistes tunisiens n’ont pas vu venir la révolte de janvier 2011, pas plus qu’ils n’y ont participé, à la différence des Frères musulmans égyptiens qui ont su rattraper le mouvement de la place Al-Tahrir pour asséner un coup fatal à Moubarak.
Ce rappel jette une lueur nouvelle sur la politique ennahdiste actuelle. À l’instar des partis populistes européens qui participent aux gouvernements, le premier ministre Hamadi Jebali et son équipe doivent se battre sur deux fronts : accusés de dérive « centriste » et soumis à la concurrence de groupes salafistes qui s’en prennent aux maisons closes et aux débits d’alcool, ils tentent, par leurs « dérapages » verbaux, de rassurer une base frustrée. Les sorties remarquées du ministre de l’Enseignement supérieur tunisien, obsédé par l’idée du complot mondial anciennement fomenté par le « juif Bourguiba », ne s’expliquent pas autrement.

Au fil des pages, le lecteur est invité à (re)vivre les atermoiements stratégiques du FIS algérien, à explorer les dissensions des Frères musulmans égyptiens et à dresser un bilan de la dernière décennie AKP en Turquie. Au final, ce travail collectif ouvre des perspectives inexplorées et apporte des réponses à de nombreuses questions – y compris à celles qu’on ne se posait pas.[/access]

Samir Amghar (dir.) Les Islamistes au défi du pouvoir. Évolutions d’une idéologie, Michalon, 2012.

L’adieu à Sarkozy

Maintenant qu’il s’en va, je peux le dire: j’ai aimé Sarko. La meilleure raison, c’est qu’il était l’homme le plus exécré de France, ce qui n’est pas à la portée du tout venant. Il aurait pu jouer dans une série américaine le rôle du flic véreux. Les politiciens maîtrisent à la perfection l’art de tricher tout en ayant l’air honnête. Sarko, lui, ne dissimulait pas. Ni sa mégalomanie, ni ses tics, ni ses fautes de français. Jésus avait voulu sauver le monde. Lui, tout au moins le croyait-il, il avait sauvé la zone Euro. Était-ce une noble ambition ou une idiotie ? Nul ne peut répondre à cette question, mais tout le monde reconnaîtra qu’il a mis une énergie incroyable dans ce combat à l’issue encore incertaine.

J’aimais aussi son côté voyou, bad boy. Il a séduit Carla, mais aussi Angela et même Obama. Il s’est lancé dans des guerres stupides qui ne pouvaient que se retourner contre lui, comme tout ce qu’il faisait d’ailleurs. C’était sa forme d’héroïsme. Il a tout dit et son contraire. Mais, après tout, il n’était pas innocent au point de ne pas savoir qu’un chef d’État n’est qu’un acteur auquel l’actualité chaque jour propose un nouveau texte pour tenir en haleine un public capricieux. À la fin de son quinquennat, il était arrivé à la conclusion que quoi qu’il dise, quoi qu’il fasse, il entrerait dans l’Histoire comme  » l’homme le plus haï de France « .

Voilà qui ne risque pas d’arriver à son successeur : avec lui s’ouvre l’ère de la tiédeur. Je préférais celle du swing.

La légende de l’euro fort

La valeur de l’euro a augmenté de 1,1789 dollar américains lors de sa mise en circulation le 4 janvier 1999 à 1,3025 dollar à l’heure où j’écris ses lignes ; soit d’environ 10,5% en un peu plus de treize ans. De cette constatation, de nombreux observateurs déduisent que l’euro est cher – trop cher – et que nous devons cela à la politique de la Banque Centrale Européenne. Une politique inspirée par ses ascendances teutonnes ; une politique dite de l’euro fort. Seulement voilà, la réalité est un peu plus complexe que cela.

Pour reprendre l’exemple cité ci-dessus, j’aurais pu vous signaler que la valeur du dollar américain a baissé de 84,8 centimes d’euros au 4 janvier 1999 à 76,8 centimes aujourd’hui. C’est strictement équivalent. Mais de ma première formulation, vous avez déduit que c’est la valeur de l’euro qui a monté tandis que la seconde laisse supposer que c’est la valeur du dollar qui avait diminué. En réalité, vous n’en savez rien et moi non plus. Ces chiffres peuvent signifier que la valeur de ces deux monnaies a augmenté mais que l’euro s’est apprécié plus vite ou, tout au contraire, que leurs valeurs respectives ont baissé, la perte de valeur du dollar étant la plus prononcée des deUx.

Mais reprenons encore cette même phrase en changeant de dollar : « La valeur de l’euro s’est effondrée de 1,91 dollar australien lors de sa mise en circulation le 4 janvier 1999 à 1,283 dollar à l’heure où j’écris ses lignes ; soit d’environ 32,8% en un peu plus de treize ans. » Surprise ! Nous passons d’une démonstration de la « force » de l’euro à la preuve du contraire en changeant simplement de point de comparaison. Vous pouvez faire le test en utilisant d’autres devises : à chaque fois, vous obtiendrez un résultat différent.

On m’objectera, bien sûr, que le dollar américain est une « monnaie de référence ». C’est tout à fait vrai mais, depuis la chute du système de Bretton Woods qui cherchait à fixer le cours de toutes les devises par rapport aux billets verts de l’oncle Sam, il s’agit d’une simple convention. Par ailleurs, les petites expériences menées par la Federal Reserve ces dernières années ont nettement écorné la réputation desdits billets verts et – justement à cause de sa bonne tenue – ont amené beaucoup de nos contemporains à préférer nos euros. Dans un monde de changes flottants, où la valeur relative de chaque monnaie par rapport aux autres évolue donc en fonction de l’offre et de la demande, vous n’avez dès lors aucune raison objective de privilégier la monnaie étasunienne.

S’il est impossible de dire, dans l’absolu, de combien la valeur de l’euro a monté ou baissé, on peut néanmoins comparer l’évolution de la monnaie unique par rapport à un panier de devises. La méthode est assez simple : elle consiste à imaginer que vous ayez échangé dix euros du 4 janvier 1999 contre dix monnaies différentes et à observer l’évolution de la valeur de ce petit portefeuille dans le temps.
Par exemple, avec 10 euros du 4 janvier 1999 vous pouviez acheter 1,1789 dollar américain, 1,91 dollar australien, 1,8 dollar canadien, 2,22 dollars néo-zélandais, 133,73 yens, 7,45 couronnes danoises, 9,47 couronnes suédoises, 8,86 couronnes norvégiennes, 71,1 pences britanniques et 1,62 franc suisse. Or, un peu plus de treize années plus tard, ce panier de devises ne vaut plus 10 euros mais 11,88 euros ; c’est-à-dire qu’en détenant ces monnaies étrangères plutôt que la monnaie unique, vous auriez gagné 18,8% ; ou encore qu’un euro du 4 janvier 1999, comparé à ce panier, ne vaut plus aujourd’hui que 84 centimes – soit une baisse de près de 16%[1. L’histoire n’est pas linéaire. La valeur de mon euro synthétique baisse de 1 le 4 janvier 1999 à 0,82 en octobre 2000 avant de remonter à 1,08 fin 2008 et de rebaisser jusqu’à 0,84 au dernier pointage le 8 mai 2012.]

Dès lors, à moins de supposer que l’euro était encore plus surévalué lors de son lancement, qu’est-ce qui vous permet d’affirmer que nous souffrons d’une politique de l’euro fort ?
Rien. Absolument rien. La valeur de l’euro, exprimée par rapport à d’autres devises, par rapport aux biens et services que nous consommons ou par rapport à un métal précieux de votre choix, est déterminée par les marchés. Autant dire par les interactions de millions d’individus disposant chacun d’une partie de la gigantesque masse d’information qui sert de base aux prix. Le déficit de notre balance commerciale dites-vous ? Et l’excédent allemand ? Le taux de chômage en France ? Et pourquoi pas celui de l’Autriche ou des Pays-Bas ?

Si vous pouvez affirmer avec certitude que le marché se trompe et que l’euro est surévalué par rapport au dollar américain, courrez donc voir votre banquier, empruntez autant d’euros que vous le pouvez et échangez-les contre des dollars : lorsque la suite des événements prouvera que vous aviez raison, vous deviendrez riche[2. Les plus joueurs d’entre vous peuvent facilement constituer leurs propres paniers avec les données de la BCE].

Mais méfiez-vous tout de même, je vous livre ici un des petits secrets des traders, une vieille règle fondée sur des décennies d’expérience et quelques faillites retentissantes : il y a toujours quelqu’un qui en sait plus que vous…

Les tristes aventures du comique Michel Rocard en Iran

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Le Figaro a révélé cette information atterrante hier après-midi : « L’ancien premier ministre socialiste, Michel Rocard, est parti aujourd’hui en mission en Iran pour tenter de relancer les relations entre les deux pays, après l’élection de François Hollande à la présidence de la République… ».

Signé du reporter Georges Malbrunot, le billet précise que lors de sa visite de trois jours l’ancien leader du PSU devrait rencontrer le ministre iranien des Affaires étrangères Ali Akbar Salehi, ainsi que Saïd Jalili, le négociateur en charge du dossier nucléaire. « Les Iraniens connaissent bien Michel Rocard, a déclaré à Malbrunot Michel Dubois, un collaborateur qui l’accompagne. Nous espérons que sa visite facilitera les premiers contacts entre le prochain gouvernement français et l’Iran ». Des contacts entre la France et l’Iran, c’est exactement ce dont nous avions besoin, et qu’il était absolument urgent de faciliter… Le Figaro indique que Michel Rocard devrait tenter d’impulser une nouvelle approche diplomatique moins « pure et dure » avec le pays du fastidieux et antisémite Mahmoud Ahmadinejad. Entrons-nous dans l’ère du « mousse et pampre »… avec celui qui qualifie Israël de « tumeur », qui « doute » de la Shoah et qui envisagerait bien d’envoyer les juifs en Alaska… ?

Après sa mission amusante d’ambassadeur des pôles arctique et antarctique que lui avait confiée Nicolas Sarkozy en 2009, l’irritant octogénaire va-t-il finir sa carrière à rapprocher la France des pays les plus infréquentables ? Comme aurait pu le dire Elvis Presley l’important c’est de bien réussir sa sortie…

Dans mon dernier billet un peu ironique, écrit dans la fièvre extatique de la victoire et l’espoir de la République retrouvée (ah ah ah), je me réjouissais d’entrer dans une ère où le grotesque primesautier allait rivaliser à chaque instant avec la pitrerie citoyenne… j’étais certain de rire aux éclats. Il n’aura fallu qu’une semaine, depuis l’élection de François Hollande, pour me convaincre que nous allions peut-être plutôt rire jaune…

L’euro peut-il s’en gratter une sans toucher l’autre ?

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Le traité de Maastricht n’avait pas prévu l’abandon de l’euro par un Etat membre de l’union monétaire. Et les expertologues ont beau feuilleter frénétiquement le dictionnaire des synonymes pour exprimer l’horreur que cette perspective leur inspire, aucun d’entre eux ne peut nous dire ce qui se passerait alors concrètement.

Guido Hülsmann, professeur d’économie à Angers, nous éclaire sur un précédent historique dans sa monumentale biographie de Ludwig von Mises (Mises – The Last Knight of Liberalism, Mises Institute, Auburn, Alabama, 2007). L’auteur nous rappelle que bien avant Delors, Mitterrand et Kohl, les Habsbourg avaient créé une union monétaire dans leur hétéroclite empire, autour de la Banque Austro-Hongroise (BAH). Comme les gouvernements de la zone euro, le Trésor Impérial et Royal avait préféré financer son abyssal effort de guerre en 14-18 par des bons du Trésor plutôt que par l’impôt. Et bien avant Super Mario Monti, ils avaient eu l’idée saugrenue de planifier la destruction de leur économie et de leur société en faisant tourner à toute blinde la planche à billets.

Fin 1918, les successeurs des Habsbourg à Prague, Budapest et Belgrade répudièrent la dette de l’empire avec le soutien des Alliés, tout en maintenant l’union monétaire. La minuscule république d’Autriche dut donc gérer seule cet immense fardeau. La guerre et le marché noir avaient drainé les liquidités dans les régions agricoles nouvellement indépendantes de Vienne, tandis que les détenteurs de la dette austro-hongroise se trouvaient surtout dans la zone germanique et urbaine. Quand ces derniers se mirent à échanger en masse leur titres déjà dévalués, la BAH fit tourner ses presses à plein régime, faisant exploser l’inflation. Le gouvernement yougoslave fut le premier à réaliser que Vienne contrecarrait ses plans et se préparait à ruiner les détenteurs de couronnes. En janvier 1919, la Yougoslavie quitta donc l’union monétaire austro-hongroise. Son gouvernement décréta du jour au lendemain que le cours légal ne s’appliquerait plus qu’aux billets marqués d’un tampon spécial.

Mises ne fut pas long à comprendre le danger qui allait fondre sur le reste des pays de l’union, l’Autriche en particulier. Le gouvernement yougoslave se retrouvait avec d’immenses quantités de billets non marqués qui ne lui étaient plus d’aucune utilité à l’intérieur, mais s’avéraient très précieuses pour razzier usines, terres et bâtiments en Autriche. Outre ce transfert de propriété, le déversement de pareilles liquidités aurait encore accéléré l’inflation. Une nuit de février 1919, le gouvernement autrichien décréta donc à son tour le marquage des billets, signant la fin de l’union monétaire austro-hongroise.

Aujourd’hui, le même scénario menace la zone euro. Parallèlement à un défaut sur le reste de ses dettes, la Grèce va vraisemblablement dévaluer sa monnaie et donc abandonner l’euro. Pour sortir de l’euro, le gouvernement grec devra convertir de force en drachmes tous les comptes en euros sur son territoire, et tamponner les billets le temps d’en introduire de nouveaux. Le Trésor grec possédera ainsi des euros désormais uniquement utilisables à l’étranger. Le risque est grand qu’il décide de se payer quelques bijoux industriels allemands ou français, provoquant un bon shoot d’inflation dans ce qui restera de la zone euro. La complexité des circuits financiers internationaux empêcherait alors toute défense de la part des pays pillés par la Grèce. Il ne leur resterait plus qu’à faire comme l’Autriche en 1919 : rétablir franc, mark ou florin. Voilà comment on sort d’une union monétaire.

Contradictions au Caire

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Hier soir, les deux principaux candidats à la présidentielle égyptienne s’affrontaient au cours du premier grand duel télévisuel de l’histoire du pays. A une dizaine de jours du scrutin des 23 et 24 mai, Amr Moussa, d’un côté, ancien secrétaire général de la Ligue arabe et ministre de Moubarak, l’islamiste Abdel Moneim Abou El-Fotouh de l’autre, font figure de favoris parmi les 13 candidats en lice. Comme on peut l’imaginer, la place de la charia et plus largement la question de la place l’islam dans la société ont occupé une place centrale dans le débat, au même titre que les rapports de la nouvelle Egypte à l’ancien régime – dont M. Moussa est issu.

Dans ce contexte, il est intéressant de savoir comme les électeurs égyptiens se positionnent sur ces sujets sensibles. Un récent sondage, manifestement assez fiable, réalisé par le Pew Research Center Global Attitudes Project, nous éclaire justement sur ces questions.
Selon cette enquête fondée sur des entretiens avec un millier de sondés, la plupart des Egyptiens souhaiteraient voir l’Islam jouer un rôle majeur dans leur société et pensent que le Coran devrait inspirer les lois du pays. Pour couronner le tout, ils voient dans l’Arabie Saoudite un meilleur modèle que la Turquie quant au rôle de la religion dans le gouvernement. A la question « Quel pays, l’Arabie saoudite ou la Turquie, est un meilleur modèle pour le rôle de la religion au sein du gouvernement ? « , 61% des sondés ont ainsi répondu l’Arabie Saoudite tandis que seuls 17% ont choisi la Turquie. 22% du panel a rétorqué qu’aucun des deux pays n’offrait de modèle approprié pour leur pays.

Selon cette même enquête, 60% des personnes interrogées souhaitent que les lois de l’Égypte se conforment rigoureusement au Coran. 32% pensent que le pays devrait suivre les valeurs et les principes de l’Islam sans devoir pour autant se conformer strictement aux enseignements du Coran. Or, si ces résultats n’étonnent guère, d’autres réponses paraissent plus surprenantes. La plupart des interviewés approuvent en effet des valeurs et des acquis démocratiques qui n’existent pas en Arabie Saoudite, tels que la liberté d’expression, la liberté de la presse et l’octroi de l’égalité des droits aux femmes. Jusque chez les admirateurs de l’Arabie saoudite, on semble attaché à certaines libertés fondamentales : 64% d’entre eux affirment l’importance d’une presse libre et 61% citent la liberté d’expression comme valeur importante.

Sur les décombres de l’ancien régime, l’armée égyptienne semble toujours remplir le rôle de pont entre passé et présent, et, chose étonnante, malgré la crise politique, les militaires restent populaires. La cote de popularité de l’armée a certes quitté les sommets de l’an dernier (88%), mais quatre Égyptiens sur cinq conservent une opinion positive de l’institution militaire en général et du Conseil suprême des forces armées (SCAF) en particulier. Quant au feld-maréchal Hussein Tantaoui, chef de l’Etat par intérim, il attire sur lui le gros des déceptions et des critiques. Bien que positivement considéré par 63% de sondés, les jours heureux des lendemains de la chute de Moubarak – où sa cote frôlait les 90% d’opinions positives – semblent révolus.
Quant aux leaders religieux, 83% des égyptiens interrogés leur attribuent une influence (très) positive sur le pays. Finalement, parmi les candidats à la présidence c’est Amr Moussa, l’ancien ministre des Affaires étrangères de Moubarak, qui tire son épingle du jeu avec 81% d’avis favorables.

Mais revenons au débat d’hier soir. Ses deux protagonistes disposent d’un joli capital de popularité malgré la proximité passée de Moussa avec Moubarak, ce qui traduit l’attachement à une certaine continuité politique.
Tout en critiquant le legs des six dernières décennies, les Egyptiens refusent majoritairement de faire table rase du passé. Non sans paradoxes, ils accueillent favorablement les forces politiques islamistes et réaffirment leur adhésion aux libertés démocratiques. En sortira peut-être un modèle singulier dont les contours restent, il est vrai, plus que jamais à définir.

HEC ou ENA ? Les deux, mon président normal !

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Le Monde de ce jeudi 10 mai titre sur la promotion des HEC dans les sphères du pouvoir économique, médiatique et politique et exhibe les charmantes trombines de quelques uns de ces anciens élèves qui ont réussi. Et les winners sont : Claire Chazal, Valérie Pécresse, Proglio … et François Hollande. Celui qui a placé une partie de sa campagne sous le signe de la diabolisation mitterrandienne de l’argent en partant en guerre contre la finance internationale et les personnes les plus riches de notre pays, est le même qui a été bercé par tout un jargon très éloigné du vocabulaire doucereux et consensuel de la solidarité socialiste : profit, rentabilité, retour sur investissement, bénéfices, concurrence, des mots qui font horreur lorsqu’il ne font pas hurler.

Si Le Monde n’était le « journal de déférence » comme le nommait avec justesse Philippe Muray, on pourrait voir là une petite tentative de déstabilisation. En réalité, il n’en est rien. Le galon honorifique d’HEC est mis en lumière afin de mieux éclipser le prestigieux parcours à l’ENA de François Hollande, sorti 8° au classement de la promotion Voltaire, (autrement dit dans la botte). Il s’agit d’atténuer l’idée qu’il est un pur produit de la bureaucratie, comme le sont d’ailleurs de nombreux ministrables qui gravitent autour de lui. De Laurent Fabius, à la dame des 35 heures, en passant par Ségolène Royal, ou encore Pierre Moscovici et Michel Sapin, et j’en passe… tous sortent de l’école suprême de la fonction publique.

Le premier gouvernement de l’ère hollandaise scellera donc probablement le retour de l’énarchie au pouvoir. Et l’écart sera grand avec la composition du gouvernement Fillon qui avait été marquée par l’ouverture à des professions autres que grand commis de l’Etat. Pour camoufler ce poussiéreux retour en arrière, la stratégie de diversion est donc la bienvenue. Mais le billard est à deux bandes. Ce dont il est aussi question, c’est aussi de rassurer en donnant des gages de crédibilité.

Hollande n’a jamais été ministre mais il a fait HEC, la gauche au pouvoir ne sera donc pas molle mais réaliste et pragmatique. Tel est le message envoyé par l’oligarchie fonctionnarisée à l’oligarchie financiarisée…

Royaume-Uni : la guerre scolaire aura bien lieu

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L’odeur de peinture trahit la précipitation des derniers mois. « Le plus difficile a été de trouver des locaux », confie Toby Young. En quinze mois, ce quadragénaire jovial, chroniqueur bien connu des Anglais, est devenu le visage de la nouvelle croisade de l’éducation, version tories.
Une ancienne école pour enfants handicapés désaffectée a fait l’affaire. Les bâtiments principaux en brique marron ont été rebaptisés « Alpha » et « Bêta » et les pavillons, « Athéniens », « Corinthiens », « Olympiens » et « Spartiates ». À l’heure de la récréation, des élèves de sixième en uniforme noir, cravate bleue rayée blanc et écusson en latin (Sapere aude « Ose le savoir »), se pressent dans la cafétéria pour leur deuxième tasse de thé de la journée. La West London Free School, nichée dans le quartier de Hammersmith, est l’œuvre de parents d’élèves énergiques et influents, et la vitrine d’un mouvement censé révolutionner l’éducation du pays. Coupes budgétaires obligent, 140 millions d’euros ont été pêchés dans le budget de rénovation des bâtiments d’écoles publiques existantes pour permettre aux Free Schools de voir le jour.
Le système éducatif anglais, complexe et confus, repose, par surcroît, sur une aberration sémantique : les mots ne disent pas ce qu’ils devraient dire. En Angleterre, 93% des enfants vont à l’École publique tandis que 7% fréquentent des Public Schools, lesquelles, comme leur nom ne l’indique pas, sont des institutions très privées, à l’instar des plus connues, Eton, Westminster et Charterhouse.[access capability= »lire_inedits »] Les frais de scolarité varient de 3 500 à 35 000 euros par an et par enfant. Détail important : la plupart des ministres de David Cameron sortent de ces établissements.

Parmi les écoles publiques, 15 % sont confessionnelles et financées par l’État : anglicanes, catholiques, juives, musulmanes, hindoues, sikhs, il y en a pour tous les goûts. « Il y a même des établissements fondés sur les préceptes de la méditation, vous savez, celle qu’aimaient les Beatles », explique Melissa Benn, auteur d’un essai très étayé paru récemment : School Wars, The Battle for Britain’s Education. Libres de choisir les élèves comme bon leur semble, en fonction de leur niveau et de l’assiduité religieuse de la famille, « ces écoles religieuses financées par le contribuable sont très sélectives et privent ainsi l’enseignement public non-religieux des meilleurs élèves de chaque quartier », ajoute Melissa Benn. Elles contribuent à pérenniser le séparatisme rampant de la société. « Les écoles religieuses vivent en vase clos, remarque-t-elle encore. Mes filles ne rencontrent jamais les élèves de l’école juive d’à côté. Leurs écoles n’ont rien de commun : horaires, cursus, enseignement et activités extra-scolaires diffèrent totalement. »

On imagine qu’au moins, les écoles publiques non-religieuses – qui représentent 85 % du total – ¬constituent un « Service public unifié », comme on dirait outre-Channel. Nenni. Suivez bien car elles se divisent en deux groupes : d’une part, les écoles dépendant des autorités locales ; de l’autre, celles qui sont directement financées par le gouvernement central. Cette différence paraît subtile : elle est cruciale, car elle instaure dans les faits une éducation publique à deux vitesses. Ce sont ces écoles dépendantes des autorités locales, que l’on appelait Academies sous Tony Blair, que les tories désignent aujourd’hui par l’appellation « Free Schools ». Depuis une quinzaine d’années, sous-financées et négligées par l’administration centrale, elles s’attirent les foudres de la presse Murdoch. Après les vingt-quatre qui viennent d’ouvrir leurs portes, le gouvernement de David Cameron espère que plusieurs centaines de nouvelles Free Schools auront été créées d’ici la fin de son mandat en 2014.
Toby Young, qui nous reçoit dans la cafétéria de la West London Free School, tasse de thé et biscuit à la main, en est presque le porte-parole officiel. Cet ancien journaliste de Vanity Fair et du Daily Telegraph a un pedigree idéal : il est le fils de Michael Young, lord travailliste et sociologue à qui on doit le terme « méritocratie ». Condisciple de Cameron à Oxford, il a réussi, grâce à un carnet d’adresses bien rempli, à convaincre les conservateurs d’encourager la création, par des parents d’élèves insatisfaits, d’établissements d’excellence. L’idée tombait à pic pour illustrer la « Big Society » chère à Cameron, cette société civile qui prend son destin en main… permettant au gouvernement d’investir seulement 3,9% de son PIB dans l’éducation contre 5,9% en moyenne pour les pays de l’OCDE (et 6,6% en France).

Pour Toby Young, l’aventure a commencé par un choc : « J’ai quatre enfants âgés de 3 à 8 ans. Ma femme m’a dit un jour : pour inscrire nos enfants dans une bonne école, nous avons trois options : déménager, prendre un crédit et choisir le privé, ou postuler pour une école religieuse en jouant les dévots. J’ai pensé qu’il était temps d’agir. » Profitant de sa notoriété, il fait campagne. La presse Murdoch applaudit et tous les parents de la classe moyenne, qui rêvent d’écoles privées sans en avoir les moyens trouvent en lui leur archange Gabriel. Rachel, jeune mère travaillant dans la publicité croisée devant l’établissement, est très satisfaite : « Nous habitons le quartier et voulions que notre fils de 11 ans apprenne le chinois et le latin dans une école stricte. Nous avons eu de la chance, l’école a eu 500 demandes pour 120 places. Le proviseur nous a fait une très bonne impression. » Le headmaster, Thomas Packer, à la carrure imposante, porte en effet très bien la toge traditionnelle de professeur à la Harry Potter.
Les Free Schools s’inspirent d’initiatives introduites en Suède dans les années 1990 et du mouvement américain des Charter Schools. Ce que les tories omettent de dire aux Britanniques, c’est que les Suédois commencent à revenir d’un système qui a introduit le ver du profit dans l’enseignement public. Quant aux Charter Schools américaines, financées par les contribuables et des philanthropes mais gérées suivant les principes du secteur privé, une étude de l’université de Stanford de 2009 a démontré leur impact néfaste sur la mobilité sociale et leur contribution active à la ségrégation socio-culturelle dans leur quartier. Melissa Benn est convaincue que l’avenir des Free Schools est la privatisation, explicite ou non : « L’objectif non avoué du gouvernement Cameron est clair. À long terme, les Free Schools opéreront dans un but lucratif. Ce sont en fait de fausses écoles privées. Si les conservateurs remportent seuls les prochaines élections, sans l’aide des libéraux-démocrates, je ne donne pas cher de leur mission de service public. »
Les modèles gallois, écossais et nord-irlandais sont encore différents.

Des chaînes d’écoles très « corporate »

Créée par deux gérants de hedge funds, Arpad Busson et Paul Marshall, ARK (Absolute Return for Kids) est l’une de ces chaînes d’écoles que l’Angleterre a vu fleurir ces dernières années. Ces « chaînes caritatives » récoltent l’argent public et gèrent des établissements scolaires sur la même ligne que les Free Schools. Il s’agit, dit l’ARK, d’offrir aux enfants désavantagés (mais doués) une éducation à la hauteur de leurs aptitudes. Il semblerait cependant que la vision très personnelle de ses fondateurs teinte la nature même de l’entreprise. Paul Marshall a récemment déclaré : « En tant qu’anglican pratiquant, j’estime que nous avons tous été créés à l’image de Dieu et que l’éducation est la clé afin que chacun réalise son potentiel. J’affirme que l’École publique a failli dans sa mission auprès d’au moins deux générations d’enfants désavantagés. » Les gouvernements de Tony Blair, et maintenant de David Cameron, qui ont dépossédé de ses moyens l’École publique au profit des Academies et des Free Schools n’ont-ils pas aussi failli dans leur mission ?

Éducation libérale contre éducation classique

Vu de France, le mode d’enseignement anglais a de quoi rendre perplexe. Tout d’abord, il varie énormément selon les établissements qui peuvent choisir librement cursus, rythme scolaire et même leurs dates de vacances. Ensuite, les matières de base comme l’histoire et les langues étrangères ne sont plus obligatoires à partir de 14 ans. Tony Blair a rendu optionnel l’apprentissage d’une langue étrangère en 1994. L’enseignement du français en Grande-Bretagne a ainsi perdu la moitié de son contingent, soit 150 000 élèves, en seulement sept ans. Le latin a totalement disparu du curriculum public, et les élèves peuvent se spécialiser dans seulement trois matières dès la troisième.
Toby Young fait partie de ceux qui prônent le retour d’un enseignement plus varié et généraliste, au moins jusqu’à 16 ans. Comme Michael Gove, ministre de l’éducation britannique, il est favorable au E-Bac, ou bac à l’anglaise. C’est la raison pour laquelle la West London Free School fait la part belle au latin, à l’histoire, aux langues étrangères, aux sports de compétition, à la musique, aux parties d’échecs et aux joutes verbales au sein d’ « associations de débats ».
Il semblerait que la gauche libérale anglaise ne puisse à la fois combattre la privatisation rampante du secteur public tout en approuvant l’élitisme pour tous. Le spectre du retour d’un enseignement généraliste classique, et donc, à ses yeux, la reproduction d’un système de classes, demeure insupportable.[/access]

Rendez-nous Sarkozy : Aix veut l’Ex

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Alors que Nicolas Sarkozy n’a probablement jamais été aussi bon président que depuis le 6 mai à 20 heures, certains de ses hommes-liges les plus zélés sombrent dans l’aigreur des perdants. En l’occurrence, c’est une femme-lige – si l’expression n’est pas usitée, elle le sera bientôt par la force du rouleau à pâtisserie féministe – qui sonne le tocsin depuis dimanche.

A en croire le maire UMP d’Aix-en-Provence, Maryse Joissains-Masini, François Hollande serait « illégitime (…) parce qu’il y arrive après un combat anti-démocratique comme on ne l’a jamais vu dans ce pays ». Mais le meilleur est à venir : « C’est un danger pour la République. (…) Parce que cet homme n’a jamais fait la démonstration qu’il ait réussi quelque chose dans sa vie. » a-t-elle expliqué au medium local Aix City Local News.

Loin de s’en tenir aux mots, l’élue vient de déposer une requête au Conseil Constitutionnel pour carrément… annuler l’élection ! Non, vous n’avez pas atterri dans un vaudeville d’Olivier Lejeune mais êtes bien dans la réalité de la vie politique française. Les motifs invoqués pour justifier sa démarche ? Outre la rancœur, le sectarisme, l’esprit de clan et le ressentiment – apparemment aussi bien distribués à droite qu’à gauche – Mme Joissains-Masini évoque le « dépassement des comptes de campagne », la « propagande abusive ayant entaché fortement l’équilibre du scrutin »[1. La faute aux primaires socialistes qui auraient « mobilisé les médias pendant plus de quatre mois » dixit la première des aixoises.] et la « complicité d’infraction à la loi syndicale » que constituerait le soutien de la CGT au futur vainqueur.

Prenons ces acrimonies, pardon, ces raisons dans l’ordre. Primo, nous ignorions les dons de commissaire aux comptes de la sémillante édile. Et quand bien même, le scrutin de 1995 a été validé par le Conseil Constitutionnel bien qu’entaché de plusieurs dépassements des comptes de campagne. Secundo, l’émission Arrêt sur Images ayant démontré que Nicolas Sarkozy était l’homme politique totalisant le plus grand nombre de passages télévisés de 1997 à 2007, fallait-il annuler la précédente présidentielle ? A l’époque, la vigilante Joissains-Masini ne pipait mot. Tertio, le viol de la neutralité syndicale par Bernard Thibault vaut largement les diatribes de Laurence Parisot contre le prétendu irréalisme du programme socialiste.

Autant d’arguments facilement balayés qui nous inspirent la réflexion suivante : Mme Joissains-Masini aurait-elle abusé de mauvais calissons pour avoir la défaite si amère ?

Aquilino Morelle, retenez ce nom !

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Il a voté non à Maastricht et au référendum sur le Traité constitutionnel européen. Il se dit patriote et exécré par ces « élites parisiennes conformistes qui vivent dans l’impunité, qui font la pluie et le beau temps, qui disent vous êtes des dingues, des abrutis, des fachos, dès que vous pensez différemment ». Vous pensez Patrick Buisson, Eric Zemmour ou pourquoi pas Henri Guaino ? Regardez bien plus à gauche, vous y trouverez Aquilino Morelle.

Ce fils de républicain espagnol incarne à lui seul la méritocratie. Avec pour père un ouvrier, affûteur chez Citroën à Nanterre, et une mère qui n’aura jamais parfaitement maitrisé le français, Aquilino écarte d’emblée les propensions à l’excuse, monnaie de singe pour une République qui a fondé son contrat social sur l’égalité. Jeune homme, Aquilino choisit Médecine, puis quasiment dans le même temps, intègre l’ENA après un passage à Sciences Po.

Il est de ces médecins qui n’ont jamais exercé mais qui connaissent le serment d’Hippocrate mieux que les autres. Au chevet de l’Etat, malade parmi les malades, Aquilino fait siennes les paroles du médecin grec : « Je m’abstiendrai de tout mal et de toute injustice […] me préservant de tout méfait volontaire et corrupteur, et surtout de la séduction des femmes et des garçons, libres ou esclaves. » Est-ce à cette promesse qu’il pense lorsqu’il rejette la prostitution de la France à l’Europe ou lorsqu’il planche tour à tour sur l’affaire du sang contaminé et sur celle du Mediator ?

C’est Pierre Moscovici qui le remarque au grand oral de l’ENA et c’est Lionel Jospin, alors Premier ministre, qui lui donne l’occasion de faire ses armes. Au parabellum et à l’estoc, il préfère la plume. A ses côtés, le jeune Manuel Valls, porte-parole de Matignon, à l’histoire similaire (son grand-père, rédacteur en chef d’un journal républicain et catholique, a caché des prêtres persécutés par les trotskistes et les anarchistes). A l’un le verbe, à l’autre de le faire chair.

Le 21 avril 2002 sonne le glas d’une ascension fulgurante. Aquilino Morelle rejoint Euro RSCG lorsque son mentor annonce son retrait de la vie politique. De docteur à spin doctor, cherchez l’erreur. De ces années, le plus français des espagnols en tire une leçon positive : il sait au moins là où il ne veut pas aller, une qualité politique suffisamment rare pour être soulignée. En 2005, Morelle rejoint Arnaud Montebourg dans son combat contre le Traité constitutionnel Européen. Ils sont peu à avoir compris que signer ce traité, c’est signer la mort d’un des deux corps du roi, cette théorie politique développée par Ernst Kantorowicz. Fin 2011, après la primaire socialiste, afin de rassembler une France divisée, notamment par le « non » au référendum, François Hollande se rapproche d’Aquilino et en fait son nègre.

Si beaucoup lui reprochent une certaine autosatisfaction, ils lui reconnaissent sans mal le rôle qu’il a joué dans la supériorité télévisuelle du candidat Hollande lors du débat de l’entre-deux-tours. Car la tirade « Moi, Président de la République » digne de Cyrano de Bergerac répondant au Vicomte de Valvert est vraisemblablement celle qui aura définitivement fait basculer le candidat PS dans le camp des gagnants. Aquilino Morelle, retenez ce nom ! Car les cinq prochaines années ne se feront pas sans lui.

Mahomet aux affaires

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« Islamistes modérés » : c’est ainsi que les médias qualifient les premiers ministres tunisien (Hamadi Jebali) et marocain (Abdelilah Benkirane), sans définir cependant ces deux termes apparemment contradictoires. Après la vague verte qui a démocratiquement porté au pouvoir des partis religieux aux quatre coins du monde arabo-musulman, l’ouvrage collectif dirigé par Samir Amghar, Les Islamistes au défi du pouvoir. Évolutions d’une idéologie (Michalon), vient heureusement combler cette lacune en analysant les mutations des mouvements islamistes à l’épreuve du gouvernement (Maroc, Tunisie, Gaza, Turquie), ou des institutions parlementaires (Égypte, Liban, Pakistan, Yémen, Algérie, Cisjordanie).[access capability= »lire_inedits »]

Les chercheurs ont choisi pour base méthodologique la définition de l’islamisme de Patrick Haenni[1. Notamment auteur de L’Islam de marché, Seuil, 2005.] : « Une idéologie portée par un mouvement social ou un parti politique, fondés sur une référence explicite à l’islam, sur une vision précise du politique, ayant un projet politique pratique (et non une utopie messianique), organisés, recourant à des activités et des démarches proprement politiques (participation à des élections, manifestations, pétitions, etc.), agissant dans un cadre politique réel (l’État) et institutionnalisé, et non violents dans leurs modes d’action. » Exit donc Al-Qaïda, les djihadistes et les salafistes qui « partagent (néanmoins) un fonds idéologique commun » avec l’islam politique mais refusent de participer aux affaires profanes de la Cité.

L’islam politique, comprend-on en lisant cette somme, est une doctrine malléable qui s’adapte aux contextes politiques, sociaux et culturels locaux. Samir Amghane nous prémunit à juste titre contre le risque d’une approche statique « émanant des islamistes eux-mêmes sur le caractère intemporel et universel de leur idéologie ». En réalité, au contact du pouvoir, des contraintes institutionnelles, les mouvements islamistes se transforment et, avec eux, leur lien avec le peuple. Car en passant du travail social d’islamisation par le bas (charité, éducation, prédication…) au grand jeu électoral, ils deviennent des « professionnels de la politique », suivant l’expression de Max Weber, soucieux d’appliquer leur programme idéologique, mais également de conserver le pouvoir.

L’exemple du Maroc, analysé dans une excellente contribution de Myriam Aït-Aoudia, constitue une belle leçon de choses. Dans une monarchie où le roi conserve l’essentiel des prérogatives politiques, l’islamisme marocain est scindé en deux branches : le Parti de la justice et du développement d’une part, qui détient la majorité parlementaire et dirige le gouvernement, et l’association Justice et bienfaisance d’autre part (Adl wa ihsane), fondée par cheikh Yassine. Si le premier est souvent comparé à son homonyme turc, la seconde est décrite comme extrémiste, en ce qu’elle a toujours refusé de reconnaître la légitimité de la monarchie et de participer au jeu électoral. Dans ce jeu à trois bandes entre le pouvoir, les islamistes « légalistes » du PJD et les opposants de JB, qui faut-il qualifier de « modéré » ?

Dans la continuité des débats sur l’ « agenda caché » des islamistes, l’article de Michaël Bechir Ayari consacré au « dire » et au « faire » du parti islamiste Ennahda éclaire d’un jour nouveau le contexte idéologique de la révolte tunisienne. Avant le départ précipité de Ben Ali, le leader du parti, Rached Ghannouchi, affrontait une fronde interne pour avoir amorcé des négociations secrètes avec le régime, lequel avait libéré nombre de prisonniers politiques arrêtés pendant la grande vague de répression des années 1990. Il est de notoriété publique qu’avant de rafler plus de 40% des suffrages lors de la première élection démocratique de la Tunisie indépendante, les islamistes tunisiens n’ont pas vu venir la révolte de janvier 2011, pas plus qu’ils n’y ont participé, à la différence des Frères musulmans égyptiens qui ont su rattraper le mouvement de la place Al-Tahrir pour asséner un coup fatal à Moubarak.
Ce rappel jette une lueur nouvelle sur la politique ennahdiste actuelle. À l’instar des partis populistes européens qui participent aux gouvernements, le premier ministre Hamadi Jebali et son équipe doivent se battre sur deux fronts : accusés de dérive « centriste » et soumis à la concurrence de groupes salafistes qui s’en prennent aux maisons closes et aux débits d’alcool, ils tentent, par leurs « dérapages » verbaux, de rassurer une base frustrée. Les sorties remarquées du ministre de l’Enseignement supérieur tunisien, obsédé par l’idée du complot mondial anciennement fomenté par le « juif Bourguiba », ne s’expliquent pas autrement.

Au fil des pages, le lecteur est invité à (re)vivre les atermoiements stratégiques du FIS algérien, à explorer les dissensions des Frères musulmans égyptiens et à dresser un bilan de la dernière décennie AKP en Turquie. Au final, ce travail collectif ouvre des perspectives inexplorées et apporte des réponses à de nombreuses questions – y compris à celles qu’on ne se posait pas.[/access]

Samir Amghar (dir.) Les Islamistes au défi du pouvoir. Évolutions d’une idéologie, Michalon, 2012.

L’adieu à Sarkozy

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Maintenant qu’il s’en va, je peux le dire: j’ai aimé Sarko. La meilleure raison, c’est qu’il était l’homme le plus exécré de France, ce qui n’est pas à la portée du tout venant. Il aurait pu jouer dans une série américaine le rôle du flic véreux. Les politiciens maîtrisent à la perfection l’art de tricher tout en ayant l’air honnête. Sarko, lui, ne dissimulait pas. Ni sa mégalomanie, ni ses tics, ni ses fautes de français. Jésus avait voulu sauver le monde. Lui, tout au moins le croyait-il, il avait sauvé la zone Euro. Était-ce une noble ambition ou une idiotie ? Nul ne peut répondre à cette question, mais tout le monde reconnaîtra qu’il a mis une énergie incroyable dans ce combat à l’issue encore incertaine.

J’aimais aussi son côté voyou, bad boy. Il a séduit Carla, mais aussi Angela et même Obama. Il s’est lancé dans des guerres stupides qui ne pouvaient que se retourner contre lui, comme tout ce qu’il faisait d’ailleurs. C’était sa forme d’héroïsme. Il a tout dit et son contraire. Mais, après tout, il n’était pas innocent au point de ne pas savoir qu’un chef d’État n’est qu’un acteur auquel l’actualité chaque jour propose un nouveau texte pour tenir en haleine un public capricieux. À la fin de son quinquennat, il était arrivé à la conclusion que quoi qu’il dise, quoi qu’il fasse, il entrerait dans l’Histoire comme  » l’homme le plus haï de France « .

Voilà qui ne risque pas d’arriver à son successeur : avec lui s’ouvre l’ère de la tiédeur. Je préférais celle du swing.

La légende de l’euro fort

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La valeur de l’euro a augmenté de 1,1789 dollar américains lors de sa mise en circulation le 4 janvier 1999 à 1,3025 dollar à l’heure où j’écris ses lignes ; soit d’environ 10,5% en un peu plus de treize ans. De cette constatation, de nombreux observateurs déduisent que l’euro est cher – trop cher – et que nous devons cela à la politique de la Banque Centrale Européenne. Une politique inspirée par ses ascendances teutonnes ; une politique dite de l’euro fort. Seulement voilà, la réalité est un peu plus complexe que cela.

Pour reprendre l’exemple cité ci-dessus, j’aurais pu vous signaler que la valeur du dollar américain a baissé de 84,8 centimes d’euros au 4 janvier 1999 à 76,8 centimes aujourd’hui. C’est strictement équivalent. Mais de ma première formulation, vous avez déduit que c’est la valeur de l’euro qui a monté tandis que la seconde laisse supposer que c’est la valeur du dollar qui avait diminué. En réalité, vous n’en savez rien et moi non plus. Ces chiffres peuvent signifier que la valeur de ces deux monnaies a augmenté mais que l’euro s’est apprécié plus vite ou, tout au contraire, que leurs valeurs respectives ont baissé, la perte de valeur du dollar étant la plus prononcée des deUx.

Mais reprenons encore cette même phrase en changeant de dollar : « La valeur de l’euro s’est effondrée de 1,91 dollar australien lors de sa mise en circulation le 4 janvier 1999 à 1,283 dollar à l’heure où j’écris ses lignes ; soit d’environ 32,8% en un peu plus de treize ans. » Surprise ! Nous passons d’une démonstration de la « force » de l’euro à la preuve du contraire en changeant simplement de point de comparaison. Vous pouvez faire le test en utilisant d’autres devises : à chaque fois, vous obtiendrez un résultat différent.

On m’objectera, bien sûr, que le dollar américain est une « monnaie de référence ». C’est tout à fait vrai mais, depuis la chute du système de Bretton Woods qui cherchait à fixer le cours de toutes les devises par rapport aux billets verts de l’oncle Sam, il s’agit d’une simple convention. Par ailleurs, les petites expériences menées par la Federal Reserve ces dernières années ont nettement écorné la réputation desdits billets verts et – justement à cause de sa bonne tenue – ont amené beaucoup de nos contemporains à préférer nos euros. Dans un monde de changes flottants, où la valeur relative de chaque monnaie par rapport aux autres évolue donc en fonction de l’offre et de la demande, vous n’avez dès lors aucune raison objective de privilégier la monnaie étasunienne.

S’il est impossible de dire, dans l’absolu, de combien la valeur de l’euro a monté ou baissé, on peut néanmoins comparer l’évolution de la monnaie unique par rapport à un panier de devises. La méthode est assez simple : elle consiste à imaginer que vous ayez échangé dix euros du 4 janvier 1999 contre dix monnaies différentes et à observer l’évolution de la valeur de ce petit portefeuille dans le temps.
Par exemple, avec 10 euros du 4 janvier 1999 vous pouviez acheter 1,1789 dollar américain, 1,91 dollar australien, 1,8 dollar canadien, 2,22 dollars néo-zélandais, 133,73 yens, 7,45 couronnes danoises, 9,47 couronnes suédoises, 8,86 couronnes norvégiennes, 71,1 pences britanniques et 1,62 franc suisse. Or, un peu plus de treize années plus tard, ce panier de devises ne vaut plus 10 euros mais 11,88 euros ; c’est-à-dire qu’en détenant ces monnaies étrangères plutôt que la monnaie unique, vous auriez gagné 18,8% ; ou encore qu’un euro du 4 janvier 1999, comparé à ce panier, ne vaut plus aujourd’hui que 84 centimes – soit une baisse de près de 16%[1. L’histoire n’est pas linéaire. La valeur de mon euro synthétique baisse de 1 le 4 janvier 1999 à 0,82 en octobre 2000 avant de remonter à 1,08 fin 2008 et de rebaisser jusqu’à 0,84 au dernier pointage le 8 mai 2012.]

Dès lors, à moins de supposer que l’euro était encore plus surévalué lors de son lancement, qu’est-ce qui vous permet d’affirmer que nous souffrons d’une politique de l’euro fort ?
Rien. Absolument rien. La valeur de l’euro, exprimée par rapport à d’autres devises, par rapport aux biens et services que nous consommons ou par rapport à un métal précieux de votre choix, est déterminée par les marchés. Autant dire par les interactions de millions d’individus disposant chacun d’une partie de la gigantesque masse d’information qui sert de base aux prix. Le déficit de notre balance commerciale dites-vous ? Et l’excédent allemand ? Le taux de chômage en France ? Et pourquoi pas celui de l’Autriche ou des Pays-Bas ?

Si vous pouvez affirmer avec certitude que le marché se trompe et que l’euro est surévalué par rapport au dollar américain, courrez donc voir votre banquier, empruntez autant d’euros que vous le pouvez et échangez-les contre des dollars : lorsque la suite des événements prouvera que vous aviez raison, vous deviendrez riche[2. Les plus joueurs d’entre vous peuvent facilement constituer leurs propres paniers avec les données de la BCE].

Mais méfiez-vous tout de même, je vous livre ici un des petits secrets des traders, une vieille règle fondée sur des décennies d’expérience et quelques faillites retentissantes : il y a toujours quelqu’un qui en sait plus que vous…