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Isère de l’innovation

Il était une fois une vallée alpine pionnière de la recherche appliquée depuis cent cinquante ans. Traduisez  appliquée par industrielle : à Grenoble, depuis la découverte des pouvoirs magiques de l’hydroélectricité par Aristide Bergès en 1869, la science sert les intérêts de l’industrie. À tel point que La litanie des prophètes de la science appliquée grenobloise paraît sans fin : les Paul Janet, Georges Flusin, René Gosse, Félix Esclangon, Louis Néel et autres Michel Soutif ont traversé trois siècles et deux guerres mondiales d’innovation permanente en infiltrant peu à peu les rouages de l’Etat.
De la « houille blanche » version Bergès à l’énergie atomique, Grenoble est devenu le fleuron d’une certaine idée de l’homme, engagé dans la recherche scientifique pour les bienfaits de la nation en armes. Cette vérité enfouie apparaît au fil du dernier petit essai du collectif anti-industriel Pièces et Main d’œuvre, Sous le soleil de l’innovation. Le lecteur prendra conscience du rôle central joué par la technopole iséroise dans le développement du complexe militaro-industriel français, auquel hommes politiques de tous bords, universitaires et chercheurs rendent régulièrement hommage. Entre le Medef et la CGT, la même illusion lyrique règne : la technologie serait un moyen neutre au service d’une fin indiscutable et inexorable, l’émancipation humaine par la croissance. Tout le débat droite/gauche consiste à en  répartir les fruits au profit de la bourgeoisie ou des prolos aux manches pleines de cambouis. L’immense mérite de Pièces et Main d’œuvre  est de déboulonner la statue du productivisme au nom de la « honte prométhéenne devant les machines » (Günther Anders). Ces lointains descendants du général Ludd vont jusqu’à exhumer quelques pages oubliées du jeune De Gaulle, critique lucide et acéré du machinisme malheureusement résigné devant la roue de l’Histoire. Entre deux descriptions méticuleuses des avancées techno-industrielles hexagonales, PMO nous inocule quelques solides anticorps contre les mystifications gauchistes. Désespérément parés de lunettes antifascistes,  nombre de progressistes, naïfs ou malhonnêtes,  restent pressés « d’en découdre avec « la bête immonde » dont ils hallucinent le retour sous les trognes des Le Pen, père et fille, et de leurs électeurs. L’antifascisme aussi a toujours une guerre de retard. En fait, c’est l’état d’urgence écologique, la gestion de la pénurie travestie en « développement durable (…) qui justifie déjà le techno-totalitarisme » nous disent ces dignes disciples d’Illich et Charbonneau.
À l’heure où des multinationales de l’énergie investissent l’équivalent du PIB du Libéria dans la recherche sur de nouveaux codes génétiques, la maxime de Margaret Thatcher reste hélas de mise. « There is no alternative », répétait la dame de fer : qu’un Poutou ou qu’une Le Pen accède à l’Elysée après l’actuelle crise de régime, Mc Donald’s, Starbucks, OGM et centrales nucléaires n’arrêteront pas de tourner. Jusqu’à l’explosion finale ?

Pièces et Main d’œuvre, Sous le soleil de l’innovation. Rien que du nouveau ! suivi de Innovation scientifreak : la biologie de synthèse, L’échappée, 2013.

Le siècle où Satan est devenu sympa

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musee orsay bunuel

Elle est d’abord très séduisante, cette expo consacrée à « L’ange du bizarre » que l’on peut voir en ce moment à Orsay. On a le plaisir de découvrir des tableaux que l’on connaissait depuis longtemps pour les avoir vus plusieurs fois sur les couvertures de nos livres de poche de Poe, Huysmans ou Lautréamont – tel le célébrissime Cauchemar de Füssli (1781) avec son cheval hallucinant surgissant de derrière le rideau et son diable accroupi sur la belle dormeuse.
On visite maints lieux hantés, à commencer par la très amityvillienne Maison rose de 1893 de William Degouve de Nuncques, ainsi que sa Nocturne au parc royal de Bruxelles (1893) au bleu nuit inoubliable. On se refait une mémoire de cinéma avec les nombreux extraits proposés, du Nosferatu de Murnau (1922) au Frankenstein de Whale (1931), en passant par Rebecca d’Hitchcock (1940) et le rêve de Los Olvidados de Bunuel (1950) – autant d’épiphanies fantasmagoriques qui montrent  le combat des ténèbres et de la lumière, de la forme et de l’informe, du visible et de l’invisible.
Les plus fabuleuses découvertes sont néanmoins picturales, à commencer par le rouge infernal du Pandémonium de John Martin (1841), flamboyante capitale de l’enfer inspirée de Milton, suivi bientôt du blanc spectral de La femme en blanc, sans oublier le bleu noir du Péché de Stuck (1893) et le vert mortuaire de La mort et le fossoyeur de Carlos Schwabe (1900) qui sert d’affiche à l’exposition, même si ma préférée reste L’idole de la perversité de Jean Delville (1891). Qui dit bizarre dit érotique. Et de la sublime Indolente de Bonnard (1899) aux femmes attachées de Charles-François Jeandel, l’inventeur de la photo de bondage s’il en est, il y en aura pour tous les goûts – et sans culpabilité aucune puisqu’en art tout est permis. On a beau se vouloir féministe, la représentation naturelle de la femme, c’est-à-dire satanique et sexuelle, reste la même pour des siècles et des siècles.
L’ange du bizarre serait-il antimoderne ? C’est en tout cas l’explication officielle à laquelle nous invite l’exposition. Le « romantisme noir » fut en effet ce courant artistique transversal qui apparut à la fin du XVIIIe siècle, avec la naissance du roman gothique en Angleterre et le surgissement en France de ce « bloc d’abîme »  que fut Sade et selon le titre si juste d’Annie Le Brun. Contre la raison, triomphante jusqu’à la Terreur, et le positivisme, progressiste jusqu’au scientisme, était ainsi réhabilitée la partie obscure, pulsionnelle, et au fond, artistique, de notre humanité.
Pour autant, il  y a quelque chose qui cloche dans cette opposition entre progressisme et occultisme, rationalisme et romantisme, positivisme et satanisme. En vérité, le goût pour les forces occultes est allé de pair avec la nouvelle anthropologie progressiste du XIXe siècle. Les tables tournantes ont constitué moins l’envers que l’aval de l’humanisme moderne, tel que l’exilé de Guernesey l’a incarné dans sa toute sa splendeur. Victor Hugo invoquant les esprits, oui, mais au nom du progrès. Victor Hugo écrivant La fin de la Satan, oui, mais pour le pardonner et le réhabiliter. Parce que c’est Satan, l’enjeu moral du XIXe siècle.  C’est Satan qui est devenu le gars sympa et recommandable du nouveau monde et dont, de Milton à Sand, de Lamartine à Vigny, de Lamennais à Nietzsche, on ne cesse de dresser les louanges.  Même Balzac, pourtant catho légitimiste, y va de son apologie sataniste avec son Melmoth réconcilié. Il faut sauver le soldat Satan ! Seul Baudelaire tente héroïquement de résister à ce qui n’est rien d’autre qu’un changement de paradigme, une inversion des valeurs, une mise à bas de la morale  – et comme par hasard, c’est lui qui est condamné pour immoralité par le procureur Pinard.
Muray avait tout dit là-dessus : réhabiliter Satan, c’est non seulement réhabiliter l’homme dans sa liberté prométhéenne, mais c’est surtout en finir avec le mal radical.  C’est Dieu, c’est-à-dire le chrétien, c’est-à-dire le Juif, qui incarne désormais le mal absolu avec sa théologie invraisemblable du péché pour tous, de la Loi culpabilisatrice, de la croix sadomaso et de l’Alliance mortifère qu’il faudra un jour liquider pour de bon. Satan, lui, libère, console, déculpabilise, soigne, guérit. Satan, c’est l’avènement de l’homme réconcilié avec lui-même, sans péché ni castration, sans fêlure ni négatif – mais cathare ô combien.
Et c’est cette idolâtrie que perpétue, même sans penser à mal, cette  exposition, parce que même en 2013, nous sommes toujours au XIXe siècle, surtout au Musée d’Orsay, et que le rôle de la culture a toujours été de rendre l’art acceptable. Au fond, la barbarie est devenue amusante. Le second degré a triomphé. L’Histoire ne vaut plus que d’un point de vue onirique. La Terreur a laissé place au désir, le sadisme à l’érotisme, le mal au fantasme.
Que faire en effet, comme l’écrit Annie Le Brun, citée in extremis en fin d’expo, contre « la pollution lumineuse qui gagne chaque jour du terrain » et par laquelle « la forêt mentale risque aujourd’hui d’être dévastée comme l’est la forêt amazonienne » ? Que faire contre les bisounours que sont les nouveaux représentants de Satan sur terre ? Sommes-nous encore capables de faire ce fameux « choix du noir » sans sourire ?  N’avons-nous pas, après avoir dévasté les sexes, les distinctions et les identités,  dévasté  les nuits ? C’est toute l’ambivalence de cet « Ange du bizarre » que de nous faire croire que nous pourrions encore avoir peur de ce qui ne nous fait plus peur depuis longtemps, et ce faisant, de nous révéler qu’au fond la seule bizarrerie encore permise par l’époque, c’est notre angélisme.

« L’ange du bizarre – le romantisme noir de Goya à Max Ernst », exposition du 5 mars au 9 juin 2013, Musée d’Orsay.

Tableaux noirs

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ange bizarre orsay

On ne remerciera jamais assez Valéry Giscard d’Estaing d’avoir sauvé de sa démolition promise la gare d’Orsay, pour en faire un musée du XIXe siècle.VGE entra à l’Élysée, auréolé de la gloire des vainqueurs jeunes, il en sortit sous les crachats et les injures des vaincus humiliés. Une créature aux yeux de vide, chassant les fées qui le veillaient depuis l’enfance, le suivit alors et l’environna d’une ombre inquiétante. Pour la première fois, il constatait que les choses avaient à la fois une apparence et une réalité. Sa rigueur de polytechnicien ne l’avait pas préparé à la défaite, ni, surtout, à la longue dépression qui s’ensuivit. À son tour, Valéry Giscard d’Estaing avait été visité par l’« Ange du bizarre »[1. L’Ange du bizarre (1844), Edgar Allan Poe, traduction Charles Baudelaire.], personnage central de l’exposition, qui se tient, précisément, au musée d’Orsay.
« Convoquant les créations visionnaires de Goya, Füssli, Blake, Delacroix, Hugo, Friedrich, Böcklin, Moreau, Stuck, Ensor, Mucha, Redon, Dali, Ernst, Bellmer, Klee et de nombreux autres artistes et cinéastes, l’exposition permet aussi de relire et comprendre les sources littéraires et artistiques de l’univers de la fantaisie noire qui continue d’imprégner nombre de films, de jeux vidéo et de créations musicales de notre temps », annonce le dossier de presse. L’exposition est déclinée en trois époques : le temps de la naissance (1770-1850), le temps de l’affranchissement et des mutations dans l’art symboliste (1860-1900), le temps de la redécouverte dans l’art surréaliste (1920-1940). Sont bien montrés en particulier les types de paysage où l’« Ange du bizarre » aime élire domicile : mer déchaînée, lande, ciel charbonneux, cimetière, grotte, gouffre, sans oublier l’enfer, évidemment. On aurait aimé, cependant, qu’une incursion dans l’histoire des mentalités nous en apprenne un peu plus sur ce qui suscita l’attrait des Européens pour l’« arrière-monde ». Le goût du fantastique ne nous a jamais quittés, malgré le siècle des Lumières, qui plaça en Europe la Raison au-dessus de tout. Si l’esprit français, que l’on prétend rationaliste, a emprunté des formes changeantes (classicisme, naturalisme, réalisme), il n’a jamais rompu avec sa très ancienne inspiration médiévale, qui le portait à entendre les cris des créatures de l’obscurité et de la peur.[access capability= »lire_inedits »]
La première de ces créatures est la sorcière. Avec elle, la magie vire au noir, et l’ensorcellement du monde succède à son enchantement. Voyant son art déconsidéré, rendu vain par l’Église et ses clercs, Merlin l’Enchanteur se retire du jeu et trouve un refuge inaccessible au cœur d’une forêt profonde : Satan et ses alliés s’avancent, autrement dangereux. En 1326-1327, le pape Jean XXII affirme, par la bulle Super illius specula, que les pratiques de sorcellerie sont une menace contre l’Église. Il charge l’Inquisition de traquer les sorciers et les sorcières, assimilés aux hérétiques (Johann Heinrich Füssli, Les Trois Sorcières). Satan recrute aussi sur la Terre, auprès des humains, et plus précisément chez les femmes. Le Grand séducteur, jamais rassasié, les rassemble au milieu d’une clairière ; il les possède, puis les entraîne dans des rondes folles, et le sol tremble sous leur infernal sabbat (Eugène Delacroix, Sabbat des sorcières). Avec l’âge et les épreuves, l’univers pictural de Francisco Goya, assombri, ensanglanté, se peuple de ces figures de l’effroi comme dans Le Vol des sorcières.
La femme et le Diable : voilà le couple qui incarne la totalité du mal, en Europe, à partir du XIVe siècle ! La figure exécrée, très crainte, de la sorcière hante les esprits, terrorise les populations et fonde les procès les plus injustes. Femme absolue, dominatrice, elle représente sans doute la perfection négative de l’idéal féminin (Jean Delville, L’Idole de la perversité). Quand elle ne s’affole pas sous l’emprise d’une pulsion brutale (Gustave Moreau, Victime), quand elle ne s’offre pas Photographie spirite, Anonyme, (médium et spectres), vers 1910, épreuve argentique dans un mouvement d’impudeur ricanante, la femme s’abandonne au sommeil, tout son corps animé de contorsions obscènes (Pierre Bonnard, Femme assoupie sur un lit ou L’Indolente).  
Satan conduit son bal, traînant tous les cœurs et les corps féminins après lui. Son peuple de légions ivres, d’effarés sanguinaires, d’apparitions hybrides et barbares se répand dans les territoires les plus désolés, semant la terreur (Franz von Stuck, Le Baiser du Sphinx et La Chasse sauvage). Lassé des orgies champêtres, où l’on s’enrhume, il gagne la ville (Eugène Delacroix, Méphistophélès dans les airs). Il se plaît à y tenter les jeunes gens aventureux et désenchantés. Ce diable-là se nomme Lucifer, le « porteur de lumière ». C’est un interlocuteur redoutable, brillant, avec des manières exquises, d’une beauté fatale… Dans les temps très anciens, il fut ange, puis rebelle. Rompu à la fine dialectique, il est parfaitement adapté à la grande cité. C’est par lui que le mal devient romantique. Et nombre de peintres trouvent une inspiration vigoureuse chez les trois « pères » du romantisme européen : Dante (Adolphe William Bouguereau, Dante et Virgile aux Enfers), Milton (John Martin, Le Pandémonium) ou encore Shakespeare.
Les esprits voltairiens moquent les superstitions, héritées des temps d’obscurantisme. Pourtant, on attribue généralement le premier roman dit « gothique », Le Château d’Otrante (1764), plus enténébré qu’un cimetière par une nuit sans lune, à Horace Walpole (1717-1797). Pourtant, Diderot lui-même, affirme que « [la] poésie veut quelque chose d’énorme, de barbare et de sauvage »[2. Diderot, Discours sur la poésie dramatique (1758).]. Il reviendra aux écrivains de trouver le langage bien propre à rendre la sensation, l’envoûtement de la peur. Ils entraîneront le lecteur sous les grands arbres fantomatiques et les voûtes gigantesques de monuments ruinés (Victor Hugo, Ruines dans un paysage imaginaire), dans les caveaux humides, dans les cimetières, au milieu des ombres affreuses que suscite le crépuscule, à mille lieux de l’innocente nature de Jean-Jacques Rousseau. On s’étonnera que ne soient pas même mentionnés, parmi les inspirateurs du romantisme noir, de talentueux auteurs, qui annoncent un changement de sensibilité, très éloignée des canons de la rationalité classique. Voici, par exemple, la description, proprement fantastique, d’une « abeille prodigieuse » par le chevalier de Mouhy (1701-1784) : « À l’extrémité de chacune [de ses] pattes étaient trois griffe, au bout desquelles pendait une tête d’homme qui paraissaient toutes agitées de passions différentes et désespérées, le ventre de l’animal, au lieu de poil, était revêtu de plaques de cristal, arrangées comme les tuiles d’un toit, chacune de ces glaces […] représentait un astre sur lequel on distinguait des terres, des villes et des hommes […] »[3. Mouhy, Lamekis ou les Voyages extraordinaires dans la terre  intérieure avec la découverte  de l’île des Sylphides, Pauvert éditeur, 1972.].
Dans le très fameux Cauchemar, de Johann Heinrich Füssli (1741-1825), une jeune femme est étendue sur une couche, abîmée dans son sommeil, recouverte d’un vêtement d’un blanc de linceul. Un gnome d’abomination aux oreilles effilées comme des cornes est assis sur son ventre et nous regarde, alors que la tête d’un cheval aux yeux de glace infernale apparaît, soulevant une tenture. La scène est un bloc d’épouvante. Elle nous rappelle que le sommeil et la nuit sont parfois les pires ennemis de l’homme : son inconscient libère dans l’obscurité les maléfices, les légions de goules, incubes, succubes, grands-ducs et autres marquis des royaumes infernaux, qui le harcèleront jusqu’au petit matin[4. On signalera que Sigmund Freud a écrit un article sur le cas du peintre bavarois Christophe Haitzmann, qui, en 1677,  se déclara possédé par le démon, avec lequel il avait signé un pacte : Une névrose démoniaque au XVIIe siècle, publié en 1923.]. La mort s’impatiente, au terme du voyage, elle veut des têtes (Julien Adolphe Duvocelle, Crâne auxyeux exorbités et mains agrippées à un mur, Paul Gauguin, Madame la Mort). La science des rêves ou la technologie nous délivreront-elles du mal ? Rien n’est moins sûr, comme l’écrivait le grand écrivain fantastique Lovecraft : « Ce qui est, à monsens, pure miséricorde en ce monde, c’est l’incapacité de l’esprit humain à mettre en corrélation toutce qu’il renferme. Nous vivons sur une île de placide ignorance, au sein des noirs océans de l’infini, et nous n’avons pas été destinés à de longs voyages.Les sciences, dont chacune tend dans une direction particulière, ne nous ont pas fait trop de mal jusqu’àprésent ; mais un jour viendra où la synthèse de ces connaissances dissociées nous ouvrira des perspectivesterrifiantes sur la réalité et la place effroyableque nous y occupons : alors cette révélation nous rendra fous, à moins que nous ne fuyions cette clartéfuneste pour nous réfugier dans la paix et la sécurité d’un nouvel âge de ténèbres. »[/access]

Exposition « L’Ange du bizarre. Le romantisme noir de Goya à Max Ernst », du 5 mars au 9 juin 2013, musée d’Orsay, 62 rue de Lille, 75007 Paris.

Portrait de l’artiste en pied de porc

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jean pierre verheggen

Et si nous cessions d’avoir peur de la poésie contemporaine ? Non, sérieusement, arrêtons d’imaginer qu’elle se limite à des expérimentations post-mallarméennes avec trois vers par page et trois mots par vers. Ou, à l’inverse, aux épanchements un peu niais « des sous-préfets au champs » quand un lyrisme niaiseux continue de dégouliner comme de la confiture de coing. Réconcilions-nous, voulez-vous, avec les poètes qui ont compris que le fait d’être lisible n’est pas rédhibitoire. Réconcilions-nous avec les poètes qui ont une parole joyeuse, charnelle, heureuse, drôle. La poésie n’est pas, ne peut pas être uniquement l’affaire de jeunes femmes chlorotiques et de laborantins du verbe subventionnés par les conseils généraux.
Lisons, par exemple, Jean-Pierre Verheggen. Il est belge, il a soixante-dix ans et il a derrière lui une œuvre où le rire et le plaisir, l’appétit et l’exagération, la pulsion et l’appétit  dominent visiblement. Oui, on découvre avec Jean-Pierre Verheggen que la poésie peut faire rire, d’un rire souverain qui réenchante le monde. Son dernier recueil, Un jour, je serai prix Nobelge, est une autobiographie foutraque, un bilan ironique, un solde de tout compte.
Le principe est simple : Verheggen estime qu’il est temps pour lui de connaître une gloire méritée. Pour ceux qui ont lu son Artaud Rimbur (Poésie/Gallimard), ils savent que cette prétention n’est pas illégitime. Après tout, ce qui importe, quand on écrit, c’est de faire jouir la langue dans des proportions considérables, par le jeu de mots, le mot-valise, le sens de la formule ou l’aphorisme. N’allez surtout pas imaginer, pour autant, que Verheggen se limite à un formalisme oulipien. Notre poète est un sensuel qui sait que là où il y a de l’homme, il y a de l’hommerie. Je défie d’ailleurs quiconque, sauf ceux qui souffrent du foie ou se laissent caresser par les bras maigres de l’anorexie, de ne pas saliver, physiquement saliver, à la description du pied de porc que le poète aime dévorer le dimanche, au Villance, sa taverne bruxelloise de prédilection : « Un entier pied (arrière de préférence ! le plus recommandé par tout bon charcutier) habilement désossé, détaillé en gros dés de gras, et maigres mêlés et reconstitué en salpicon dans sa forme initiale et sa chair qui ressemble à s’y méprendre – n’était-ce sa sapidité toute différente !-, à celle de la hure de porc marbrée ou du fromage de tête, mais en nettement plus goûteuse, croyez moi ! ».
Et il l’aime tellement ce pied de porc, le poète, qu’il en rêve les nuits précédant ce rendez-vous gourmand et qu’il se transforme en cochon lui-même, celui de la Pornokratès de Félicien Rops qui tient en laisse l’animal promis à la dévoration. C’est que le poète, si l’on en croit Apollinaire, est d’abord et avant tout « un enchanteur qui sait varier ses métamorphoses. »
Un jour, je serai prix Nobelge recense les raisons objectives et délirantes que le poète peut faire valoir pour accéder à la gloire anthume. Il nous donne son C.V à travers des prix imaginaires, des diplômes improbables, des expériences professionnelles qui laissent rêveur comme ce poste de « Conseiller conjugal pour familles de mots recomposées » ou de « Chasseur de jeunes têtes poétiques (département Ressources humaines et. avenir de la versification) » : prière, donc, d « être en possession d’un master européen en alchimie verbale et avoir suivi une solide formation en génie lyrique et biotechnologie de la rime riche à haute valeur ajoutée.  Un atout (en plus) serait d’être titulaire d’un diplôme complémentaire en gestion des césures et des élégies ».
Seul concurrent sérieux pour Verheggen sur la route du prix Nobelge, Henri Michaux dont on lira un éblouissant pastiche. Mais pour le reste, il estime ne rien avoir à craindre de personne, même pas du « Flamand de Lady Chatterley ».
De toute manière, Verheggen a raison d’avoir confiance. Il a de sérieuses références, il a dirigé et publié dans la collection Freud Astaire quelques ouvrages remarquables comme Hystérix le grivois ou encore Mignonne, allons voir si ta névrose.
Et puis il a compris l’essentiel : pour ne pas être oublié, il faut finir dans « les Emmanuelle scolaires ».
 

Un jour, je serai prix Nobelge, Jean-Pierre Verheggen (Gallimard)

*Photo : Bahi P.

Moralisateur de la chose publique, un emploi fictif ?

Nous, socialistes de pouvoir, avons été trahis. Et par qui ? Par l’un des nôtres ? Non ! Par un homme qui se prétendait des nôtres, mais qui, fondamentalement, ne l’était pas. La preuve : il a fini par avouer sa faute. Nous autres, socialistes de pouvoir, nous n’avouons jamais ! Nous sommes toujours trahis par de prétendus socialistes. Nous avons contre nous l’héritage calamiteux de la droite, la hargne de la finance, la méchanceté de l’univers, et la fausseté de ceux qui se glissent dans nos rangs, revêtent notre apparence, empruntent notre vocabulaire, pour vous tromper et nous nuire.
La gloire et la chute de Cahuzac ont la même origine : d’éclatantes qualités mises au service de bas instincts. Dans un gouvernement de droite, il eut assurément donné le change ; ministre d’un cabinet socialiste, il n’a pu durablement tromper son monde. L’organisme très sain du pouvoir socialiste a produit des anticorps, qui ont rejeté le virus de la concussion. Quand un homme de gauche commet une faute de droite, il ne représente que lui-même. Quand un homme de droite commet la même faute, il entraîne avec lui dans la honte toute la droite. Devant les dégâts que cause, dans les rangs socialistes, un individu affecté de ses tares, la droite devrait connaître le remords. Il n’en est rien, au contraire, elle triomphe ! Pourtant, la gauche ne saurait être coupable d’être de droite, alors que la droite est responsable des maladies de la gauche.
Nous sommes favorables à la mutualisation des fautes de droite, alors que nous défendons le principe de l’individualisation des peines pour la gauche. Voilà pourquoi votre fille est muette, et pourquoi, aussi, nous avons décidé de moraliser la vie politique.
Amis de la vérité, du progrès en marche et des patrimoines révélés, les socialistes de pouvoir ont formé à votre intention ce sociallogisme à trois prémisses dit sociallogisme Cahuzac, car il est tiré par les implants capillaires :
Tous les hommes sont mauvais
Tous les socialistes sont bons
Tous les socialistes sont des hommes
Tous les hommes ne sont donc pas socialistes
C’est en vertu de cette imparable conclusion que nous affirmons haut et fort la nécessité de bâtir le socialisme ici et maintenant !

Enfin, j’ai fait bon !

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vin rouge michel

La dégustation Rouge-Provence, qui se tenait lundi 8 avril, Chez Michel, rue de Belzunce dans le 10ème arrondissement de Paris, avait pour but de contrer deux idées reçues. La première consiste à penser que la Provence ne fournit que des rosées insipides bons pour l’apéro, noyés de glaçons. Jean-Christophe Comor (Domaine des Terres Promises) et Peter Fischer (Château Revelette) ont réuni une trentaine de vignerons heureux de prouver que le rouge pouvait être fameux dans leur région. Le choix des viticulteurs dépasse un peu la Provence et s’aventure jusqu’au Rhône septentrional avec par exemple le Domaine La Fourmente de Rémi Pouizin. Celui-ci nous a fait découvrir des rouges fruités et délicats, aux accents de baies des bois. Cela contrastait à merveille avec des Bandol boisés, plus musclés, à la robe presque noire.
La deuxième idée reçue que cette dégustation faisait voler en éclat (la plus importante), c’est que les vignerons seraient égoïstes, intéressés et peu amènes. Ces trente producteurs (plus quelques uns qui étaient absents) se sont réunis cette année pour aider un collègue en difficulté. Raimond de Villeneuve (Château de Roquefort) a perdu toute sa récolte le 1er juillet dernier dans un orage de grêle sans précédent. Ces amis ont alors décidé de se fédérer et d’offrir chacun, en fonction de la taille de son domaine, une partie de ses récoltes. Raimond, plutôt que d’accepter cette aide, de vinifier ce raisin et d’y accoler son étiquette, a décidé de célébrer l’entraide en créant une cuvée spéciale qu’il a nommée Grêle 2012. Le nom de chacun de ses camarades se trouve sur les étiquettes des deux rouges, du rosé et du blanc qui sont issus des 1000 hectolitres de nectar réalisés cette année.
Chez Michel, l’excitation entraînée par cette puissante amitié est palpable. Peter Fischer s’exclame, dans un éclat de rire : « Il y a trop d’amis ici ! ». Un caviste de l’île Saint-Louis, venu saluer son camarade et goûter la cuvée, se réjouit : « L’étiquette : c’est royal ! J’en ai fait un mur à la boutique. C’est incroyable ce que vous avez fait. Faudrait qu’il y ait la grêle chez toi tous les ans ! » Puis il ajoute, à l’encontre des assurances, des marchands de vins intéressés, des producteurs égocentrés : « On les aura ! »
La solidarité qu’ont entraînée les malheurs de Raimond de Villeneuve dépasse les amis présents ici. Ce dernier raconte à un autre producteur : « Tu sais que je me suis fait engueuler par des vignerons, comme Hélène Thibon (Mas de Libian NDLR) qui m’a dit : « Mais pourquoi tu nous as pas appelés ! » »
Raimond n’arrête pas de sourire, il sent que les difficultés sont derrière lui et que l’avenir sera plus beau de cette épreuve traversée. Il sait qu’un élan est lancé : « L’esprit de ce mouvement, ce crépuscule, va aller en s’augmentant. La prochaine fois on ne sera pas 35 mais 50 ! » Pourtant ça n’a pas été facile cette année : « C’est quand même plus simple de faire du vin avec du raisin qu’on récolte. J’ai pris 10 ans avec cette histoire, mais finalement ça m’a rendu service. »
La camaraderie, l’esprit bon enfant et la combativité l’ont emporté sur l’abattement face à ce malheur. Peter Fischer raconte : « Quand on a décidé de lui donner de nos récoltes, je suis allé le voir et je lui ai dit : « Cette année enfin, tu vas faire du bon ! » » Raimond éclate encore de rire de cette histoire. « Tu sais qu’on devrait faire une petite cuvée, ajoute-t-il, avec du raisin de chacun et je l’appellerai Enfin j’ai fait bon !, ce serait génial ! »
Un vrai vin de copain !

*Photo : lessylvainpicot.

La transparence ne connaît pas la crise

francois hollande transparence

Il semble que le gouvernement actuel ne parvient pas à se libérer de ce qu’il reprochait, avec raison, à l’exercice du pouvoir tel que le concevait Nicolas Sarkozy. Non pas qu’il veuille de lui-même imiter le précédent président de la République. Le tandem Hollande-Ayrault cède tout autant à la facilité qu’à la pression du bon peuple qui l’oblige à adopter ses propres priorités.
Ce bon peuple a pris des habitudes qui sont devenues des exigences, celles du spectacle permanent. Traduction immédiate : voir surgir une loi à la moindre crise émotionnelle. Nous sommes entrés dans une mise en scène permanente de la « gestion » court-termiste des émois « populaires », amplifiés par les réseaux sociaux et une bonne partie de la presse. Les émotions ont pris le pouvoir, elle règnent et gouvernent.
C’est même devenu une drogue, ce prurit légiférant. Tout en surface le remède, vite promulgué vite oublié. Même pas besoin de décrets d’application, Alzheimer généralisé, réinitialisation régulière. Tout lasse, tout passe.
Ce qui subsiste de manière lancinante, c’est l’irritation, voire la démangeaison. Tout est insupportable lorsqu’on ne réagit qu’à un niveau émotionnel. Aucune hiérarchie dans ces émois, pas de place pour une échelle des valeurs, une élaboration un tant soit peu intellectuelle, puisque c’est la tripe qui parle et qui commande. Elle a besoin d’être assouvie, rassérénée, nourrie aux illusions que procurent les explications faciles et les coups d’éclats.
Une obsession pour nos gouvernants : la confiance ! Pas facile à domestiquer la bête, impossible de s’assurer durablement sa fidélité. Dernière réponse, en réaction à l’affaire Cahuzac : on va tout vous dire ! Allez, déballage général ! Après tout, on est tous sur le même bateau. L’argent est le dernier des tabous, bien plus intime que le sexe dont l’exposition ne choque qu’une minorité de névrosés. Les révélations des frasques de DSK ont suscité une certaine ambiguïté, entre indignation et envie cachée. Mais, la veine s’est vite épuisée, et Le Nouvel Observateur en a fait les frais, lui qui espérait déclencher un nouveau tsunami médiatique.
Faut-il vraiment une loi sur la transparence des puissants alors qu’ils divorcent tout autant que les plus humbles de leurs concitoyens et même peut-être davantage ? Chacun sait que ces séparations peuvent s’accompagner de leur lot de ressentiment, de coups bas et de dénonciations. La colère des épouses qui viennent d’être abandonnées est à l’origine de bien des contrôles fiscaux. Ici, pas d’anonymat, mais du règlement de compte bien assumé.
Il en faut des tabous, nous en avons tous besoin. Les mensonges et les secrets sont partie intégrante de la communication, quel que soit le contexte dans lequel ils se nichent. Il ne s’agit pas, sur le plan de la morale, de les accepter sans sourciller. Tout dépend, bien évidemment, des enjeux. Il convient plutôt de savoir prendre de la distance avec ces trous noirs de la vie pour ne pas valider un psychodrame permanent qui n’ouvre que sur de nouvelles convulsions aussi hypocrites que superficielles.
L’argent, intimement associé au pouvoir, n’a pas fini de se prendre au sérieux, lui qui est encore le signe le plus reconnu du plein accomplissement de l’individu. Il permet de jouer perso et incite au cache-cache avec les autres ou, tout à l’inverse, pousse à exhiber de manière provocante une richesse ostentatoire, c’est-à-dire superficielle. Il s’engouffre dans les interstices de la renommée et les replis égotiques de la réussite.
Comment peut-on en arriver à oublier que tout dire est impossible ? C’est inviter à se pencher sur un puits sans fond, c’est ouvrir un abîme de perplexité et se garantir un avenir peuplé d’incertitudes.  La recherche de la transparence absolue aboutit très vite au vide. La revendiquer, c’est le meilleur moyen de voir s’échapper la confiance à grandes enjambées. Il ne suffit pas de la convoquer, dans l’incantation, pour s’en assurer la maîtrise. La confiance est un objet d’échange, elle circule, on la reçoit si on la donne. La transparence absolue est un oxymore, tout comme le risque zéro.
Entre la liberté et la contrainte, l’équilibre est difficile à trouver mais nos contemporains ressentent avec acuité un double mouvement divergent entre d’un côté, un encouragement à l’individualisme et de l’autre, une multiplication désordonnée de règlements, circulaires, normes et lois qui sont supposées défendre le groupe contre l’égoïsme individuel. C’est ainsi que l’intime a tendance à se réfugier dans la transgression. Dans un monde où les définitions communes du bien et du mal se sont effacées au profit de la revendication individuelle de ce qui est juste ou injuste, la morale s’est privatisée. Il en résulte une guerre de tous contre tous, que la prolifération des lois ne fait que renforcer.
Le non-cumul des mandats, l’impossibilité aménagée de se représenter à une même fonction élective, c’est-à-dire ce qui relève du politique et non de l’émotionnel, voici les véritables changements. Mais il semble bien que ce ne soit pas pour maintenant.

*Photo : mrbill78636.

Shlomo Sand n’est pas Jésus

shlomo sand marx

À une époque où chacun est libre de choisir son destin, et même son appartenance sexuelle, indépendamment de ses origines, on ne contestera pas à un enfant né de juifs le droit de changer de bord.
Shlomo Sand n’est pas le premier à en avoir plus que marre d’être juif aux yeux des autres. Les juifs plein pot le disent eux-mêmes en soupirant : « C’est dur d’être juif ! »
Avant Shlomo Sand, le dénommé Karl Marx avait fait beaucoup plus fort : plutôt que chercher à « cesser d’être juif », Karl fit comme s’il ne l’avait jamais été. Il ne mentionna jamais ni son rapport ni son non-rapport à la judéité. Motus et bouche cousue pour lui et son entourage. Pourtant, à cette époque où un enfant n’avait que quatre grands-parents, les quatre grands-parents de Karl Marx étaient juifs. Certes, son père s’était converti et l’avait converti à une religion chrétienne, par obligation professionnelle. Heine l’a écrit : « Pour les juifs, la conversion est le ticket d’entrée dans la société. »
N’empêche. Comme Mallarmé aurait aimé l’écrire, jamais la conversion n’abolira l’origine.
Karl Marx se vécut et s’exprima toute sa vie en ennemi des juifs, au point de définir son objectif ultime, l’émancipation humaine, par le désenjuivement de l’humanité.[access capability= »lire_inedits »]
Son essai Sur la question juive se termine ainsi : « L’émancipation du juif dans la société, c’est la société s’émancipant de la judéité. »
J’ai fait remarquer dans un livre sur ce texte de Marx[1. Marx, les Juifs et les Droits de l’homme. À l’origine de la catastrophe communiste, Denoël, 2011.] qu’il n’était pas facile d’abolir ses origines, et que le seul individu qui ait réussi ce prodige, et encore seulement après sa mort, était le nommé Jésus. « Nobody, but Jesus. » Encore fallait-il qu’il n’y eût pas un géniteur juif, que sa mère fût née sans la marque de fabrique de l’espèce humaine − le péché originel −, que son disciple le plus autorisé eût décrété « Il n’y a plus ni juif ni Grec, ni esclave ni homme libre, ni homme ni femme », et qu’enfin il fût devenu Dieu le Fils. En l’absence de ces conditions, aucun descendant de juifs ne peut cesser d’être juif par ses origines. Car être juif, c’est d’abord être né de parents juifs. On ne devient pas juif, on naît juif. Et c’est une donnée irrémédiable, pour ne pas dire une maladie incurable. Si chaque descendant de juifs est absolument libre de ne pas se vivre comme juif, de ne plus vouloir penser en juif, sentir en juif et agir en juif, son passé, lui, est définitivement ce qu’il a été. L’origine ne cesse pas. On ne discutera donc que la formulation « cesser d’être juif ». N’est pas Jésus qui veut.[/access]

Comment j’ai cessé d’être juif, Shlomo Sand, Flammarion, 2013.

*Photo : ygurvitz.

Quel avenir pour le Centrafrique ?

centrafrique bozize bangui

De quoi le Centrafrique est-il aujourd’hui le nom ? L’actualité dramatique de ces dernières semaines ne risque pas de lever l’hypothèque qui pèse sur l’avenir de ce pays d’Afrique centrale.
Le 24 mars dernier, Michel Djotodia, à la tête de la Séléka, coalition hétéroclite de groupes rebelles venus du nord, s’emparait de Bangui, renversant, presque sans effort, le président François Bozizé arrivé au pouvoir dix ans plus tôt. Dans la foulée, il reconduisait l’ancien premier ministre, Nicolas Tiangaye, en selle depuis les accords de Libreville, et formait un gouvernement dit d’union nationale. Depuis la semaine dernière, le pays est doté d’un conseil supérieur de transition. Détenteurs du pouvoir législatif, ses 97 membres ont aussi pour mission d’élaborer une nouvelle constitution, qui sera soumise à l’approbation du peuple par referendum, et d’élire le président de la République pour un mandat transitoire de 18 mois.
Bangui est tombée presque sans résistance mais la ville a été mise à sac : les magasins, les hôpitaux, les administrations, les ONG, les sièges des entreprises, les biens du clan Bozizé, ceux des expatriés, français et libanais en particulier, n’ont pas été épargnés. Les enfants des rues – les godobés -, les sans-grades, les profiteurs de guerre, car il y en a toujours, les rebelles, quoi qu’ils aient désormais reçu l’ordre de traquer les pillards, ont emporté tout ce qui semblait avoir quelque valeur : des ordinateurs à l’électroménager en passant par les réserves alimentaires et les vêtements. Mécaniquement soumise au rituel du pillage, à chaque nouveau coup d’Etat, la capitale n’en n’est pas moins traumatisée.
Ce coup d’Etat et les pillages qui l’ont accompagné sont le fruit de la politique du ventre qui mène le pays depuis son indépendance. Captant à son profit les privilèges publics, le clan Bozizé n’a fait que reproduire l’exemple de Patassé, du Dacko de la première période et de Bokassa. Le retournement de l’armée, joignant ses forces aux rebelles après quelques heures de résistance seulement, solde les insuffisances d’un Etat fantôme à qui tout à échappé ces dix dernières années : le contrôle du territoire, la paie des fonctionnaires, les cadres administratifs. L’incurie a profité aux bandits errants de la LRA, comme aux mécontents du régime qui ont pu tour à tour, au gré de leur insatisfaction, lever leur rébellion, se servir sur le pays, s’emparer de Birao ou de Ndélé comme d’une monnaie de singe.
Le fatalisme des centrafricains, nourri par l’instabilité, est pain bénit pour les nouveaux maîtres du pays. Ceux qui ne juraient que par Bozizé hier, que par Bokassa avant-hier, sont désormais en mesure d’acclamer Djotodia. Pourvu qu’il manifeste sa bienveillance, pourvu qu’il affiche les signes de son pouvoir, on en fera le nouveau père de la Nation. La tranquillité du pays reste le fait du prince. L’absence d’élites conscientes de leur capacité de médiation entre le peuple et le pouvoir entretient cette illusion tragique.
L’échec de Bozizé scelle par ailleurs, quoi qu’on s’en défende, celui de la France et de l’Union européenne, soutiens indéfectibles d’une démocratie fantoche dont elles financent les errements à chaque nouvelle élection. Le moralisme de la bonne gouvernance entretient l’équivoque. Au lieu de laisser le pays face à ses responsabilités, il jette un écran de fumée sur le fil rouge d’une politique de la main tendue qu’on n’est pas près d’abandonner. Hollande peut toujours se targuer de vouloir renouveler la politique africaine de la France, il y fort à parier qu’elle lui résistera.
Les Centrafricains sont les premières victimes de ce coup d’Etat. Si, dans l’ensemble, les combats n’ont pas été très meurtriers, le traumatisme est immense. Nourrie par les fusillades, les pillages, la fuite du président déchu, la peur pèse à nouveau de tout son poids sur le pays de Bokassa. En sentinelle malfaisante, elle entretient la résignation et neutralise l’esprit d’initiative. Depuis plusieurs mois déjà, les prix ont doublé sur les marchés, l’avancée des rebelles entraînant la rupture des circuits de distribution venus de l’arrière-pays. Le rapatriement d’une bonne partie du personnel des ONG et des institutions internationales (ONU, Union européenne) a provoqué la suspension des projets d’aide au développement. L’administration centrafricaine elle-même, aux rouages déjà peu huilés, repart de zéro, une bonne partie de ses bâtiments et de son matériel informatique ayant été pillés. Rien n’a été épargné. Les portails lacérés de coups de machette en disent long sur le ressentiment des pillards, ressentiment savamment entretenu, depuis 2003, par le KNK, le parti de Bozizé, celui-ci jouant tour à tour auprès des autorités françaises l’air de l’ami fidèle ou du résistant.
Le Centrafrique est à nouveau à la croisée des chemins : il a le choix entre l’amnésie et la responsabilité.

*Photo : réfugiés centrafricains au Congo (andré thiel).

Mimétisme rabbinique

Sans me vanter, j’ai fini par être reçu à l’agrégation de philosophie, et je comprends que Gilles Bernheim se soit dit « s’il l’a eue, je la mérite bien. »
J’ajoute comme circonstance atténuante, que D… est complice s’Il ne lui a pas glissé discrètement à l’oreille qu’Il n’était pas dupe, et que tromper Son peuple, ça se faisait pas trop chez les rabbins.
Non, ce que je ne supporte pas, c’est qu’il persévère dans son mimétisme forcené (je parle de G.B, pas de D…)
Voilà maintenant qu’il prétend être suspendu, comme je l’ai été en septembre 1969.
D’autres que moi l’ont été dans la foulée de mai 68, mais le cercle des profs de philo suspendus, « les suspendus après mai 68 », est un club complètement fermé. Il est le patrimoine exclusif de ses membres.
J’en publiera la liste si Hollande et la loi m’en font obligation.
PS 1 : Tous les ashkénazes ne doivent pas être éclaboussés par les manquements d’un seul et le poste de grand rabbin ne doit pas passer aux Sépharades.
Je rappelle que les ashkénazes ont déjà perdu l’archevêché de Paris tenu par Lustiger et la direction de l’organisation trotskiste créée par Alain Krivine. Je ne mentionne pas le FMI, car DSK était un peu d’origine sépharade, ce dont, par tact, je ne tirerai aucune conclusion.
PS 2 : Personnellement, je ne postule pas, quoiqu’étant  parfaitement incroyant, mais j’ai un ami, dans le club, que le poste pourrait intéresser.
PS 3 : j’apprends en dernière minute, qu’il aurait démissionné.
Je passe donc le relais des plaintes en mimétisme à Lionel Jospin et à Benoît XVI.

Isère de l’innovation

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Il était une fois une vallée alpine pionnière de la recherche appliquée depuis cent cinquante ans. Traduisez  appliquée par industrielle : à Grenoble, depuis la découverte des pouvoirs magiques de l’hydroélectricité par Aristide Bergès en 1869, la science sert les intérêts de l’industrie. À tel point que La litanie des prophètes de la science appliquée grenobloise paraît sans fin : les Paul Janet, Georges Flusin, René Gosse, Félix Esclangon, Louis Néel et autres Michel Soutif ont traversé trois siècles et deux guerres mondiales d’innovation permanente en infiltrant peu à peu les rouages de l’Etat.
De la « houille blanche » version Bergès à l’énergie atomique, Grenoble est devenu le fleuron d’une certaine idée de l’homme, engagé dans la recherche scientifique pour les bienfaits de la nation en armes. Cette vérité enfouie apparaît au fil du dernier petit essai du collectif anti-industriel Pièces et Main d’œuvre, Sous le soleil de l’innovation. Le lecteur prendra conscience du rôle central joué par la technopole iséroise dans le développement du complexe militaro-industriel français, auquel hommes politiques de tous bords, universitaires et chercheurs rendent régulièrement hommage. Entre le Medef et la CGT, la même illusion lyrique règne : la technologie serait un moyen neutre au service d’une fin indiscutable et inexorable, l’émancipation humaine par la croissance. Tout le débat droite/gauche consiste à en  répartir les fruits au profit de la bourgeoisie ou des prolos aux manches pleines de cambouis. L’immense mérite de Pièces et Main d’œuvre  est de déboulonner la statue du productivisme au nom de la « honte prométhéenne devant les machines » (Günther Anders). Ces lointains descendants du général Ludd vont jusqu’à exhumer quelques pages oubliées du jeune De Gaulle, critique lucide et acéré du machinisme malheureusement résigné devant la roue de l’Histoire. Entre deux descriptions méticuleuses des avancées techno-industrielles hexagonales, PMO nous inocule quelques solides anticorps contre les mystifications gauchistes. Désespérément parés de lunettes antifascistes,  nombre de progressistes, naïfs ou malhonnêtes,  restent pressés « d’en découdre avec « la bête immonde » dont ils hallucinent le retour sous les trognes des Le Pen, père et fille, et de leurs électeurs. L’antifascisme aussi a toujours une guerre de retard. En fait, c’est l’état d’urgence écologique, la gestion de la pénurie travestie en « développement durable (…) qui justifie déjà le techno-totalitarisme » nous disent ces dignes disciples d’Illich et Charbonneau.
À l’heure où des multinationales de l’énergie investissent l’équivalent du PIB du Libéria dans la recherche sur de nouveaux codes génétiques, la maxime de Margaret Thatcher reste hélas de mise. « There is no alternative », répétait la dame de fer : qu’un Poutou ou qu’une Le Pen accède à l’Elysée après l’actuelle crise de régime, Mc Donald’s, Starbucks, OGM et centrales nucléaires n’arrêteront pas de tourner. Jusqu’à l’explosion finale ?

Pièces et Main d’œuvre, Sous le soleil de l’innovation. Rien que du nouveau ! suivi de Innovation scientifreak : la biologie de synthèse, L’échappée, 2013.

Le siècle où Satan est devenu sympa

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musee orsay bunuel

musee orsay bunuel

Elle est d’abord très séduisante, cette expo consacrée à « L’ange du bizarre » que l’on peut voir en ce moment à Orsay. On a le plaisir de découvrir des tableaux que l’on connaissait depuis longtemps pour les avoir vus plusieurs fois sur les couvertures de nos livres de poche de Poe, Huysmans ou Lautréamont – tel le célébrissime Cauchemar de Füssli (1781) avec son cheval hallucinant surgissant de derrière le rideau et son diable accroupi sur la belle dormeuse.
On visite maints lieux hantés, à commencer par la très amityvillienne Maison rose de 1893 de William Degouve de Nuncques, ainsi que sa Nocturne au parc royal de Bruxelles (1893) au bleu nuit inoubliable. On se refait une mémoire de cinéma avec les nombreux extraits proposés, du Nosferatu de Murnau (1922) au Frankenstein de Whale (1931), en passant par Rebecca d’Hitchcock (1940) et le rêve de Los Olvidados de Bunuel (1950) – autant d’épiphanies fantasmagoriques qui montrent  le combat des ténèbres et de la lumière, de la forme et de l’informe, du visible et de l’invisible.
Les plus fabuleuses découvertes sont néanmoins picturales, à commencer par le rouge infernal du Pandémonium de John Martin (1841), flamboyante capitale de l’enfer inspirée de Milton, suivi bientôt du blanc spectral de La femme en blanc, sans oublier le bleu noir du Péché de Stuck (1893) et le vert mortuaire de La mort et le fossoyeur de Carlos Schwabe (1900) qui sert d’affiche à l’exposition, même si ma préférée reste L’idole de la perversité de Jean Delville (1891). Qui dit bizarre dit érotique. Et de la sublime Indolente de Bonnard (1899) aux femmes attachées de Charles-François Jeandel, l’inventeur de la photo de bondage s’il en est, il y en aura pour tous les goûts – et sans culpabilité aucune puisqu’en art tout est permis. On a beau se vouloir féministe, la représentation naturelle de la femme, c’est-à-dire satanique et sexuelle, reste la même pour des siècles et des siècles.
L’ange du bizarre serait-il antimoderne ? C’est en tout cas l’explication officielle à laquelle nous invite l’exposition. Le « romantisme noir » fut en effet ce courant artistique transversal qui apparut à la fin du XVIIIe siècle, avec la naissance du roman gothique en Angleterre et le surgissement en France de ce « bloc d’abîme »  que fut Sade et selon le titre si juste d’Annie Le Brun. Contre la raison, triomphante jusqu’à la Terreur, et le positivisme, progressiste jusqu’au scientisme, était ainsi réhabilitée la partie obscure, pulsionnelle, et au fond, artistique, de notre humanité.
Pour autant, il  y a quelque chose qui cloche dans cette opposition entre progressisme et occultisme, rationalisme et romantisme, positivisme et satanisme. En vérité, le goût pour les forces occultes est allé de pair avec la nouvelle anthropologie progressiste du XIXe siècle. Les tables tournantes ont constitué moins l’envers que l’aval de l’humanisme moderne, tel que l’exilé de Guernesey l’a incarné dans sa toute sa splendeur. Victor Hugo invoquant les esprits, oui, mais au nom du progrès. Victor Hugo écrivant La fin de la Satan, oui, mais pour le pardonner et le réhabiliter. Parce que c’est Satan, l’enjeu moral du XIXe siècle.  C’est Satan qui est devenu le gars sympa et recommandable du nouveau monde et dont, de Milton à Sand, de Lamartine à Vigny, de Lamennais à Nietzsche, on ne cesse de dresser les louanges.  Même Balzac, pourtant catho légitimiste, y va de son apologie sataniste avec son Melmoth réconcilié. Il faut sauver le soldat Satan ! Seul Baudelaire tente héroïquement de résister à ce qui n’est rien d’autre qu’un changement de paradigme, une inversion des valeurs, une mise à bas de la morale  – et comme par hasard, c’est lui qui est condamné pour immoralité par le procureur Pinard.
Muray avait tout dit là-dessus : réhabiliter Satan, c’est non seulement réhabiliter l’homme dans sa liberté prométhéenne, mais c’est surtout en finir avec le mal radical.  C’est Dieu, c’est-à-dire le chrétien, c’est-à-dire le Juif, qui incarne désormais le mal absolu avec sa théologie invraisemblable du péché pour tous, de la Loi culpabilisatrice, de la croix sadomaso et de l’Alliance mortifère qu’il faudra un jour liquider pour de bon. Satan, lui, libère, console, déculpabilise, soigne, guérit. Satan, c’est l’avènement de l’homme réconcilié avec lui-même, sans péché ni castration, sans fêlure ni négatif – mais cathare ô combien.
Et c’est cette idolâtrie que perpétue, même sans penser à mal, cette  exposition, parce que même en 2013, nous sommes toujours au XIXe siècle, surtout au Musée d’Orsay, et que le rôle de la culture a toujours été de rendre l’art acceptable. Au fond, la barbarie est devenue amusante. Le second degré a triomphé. L’Histoire ne vaut plus que d’un point de vue onirique. La Terreur a laissé place au désir, le sadisme à l’érotisme, le mal au fantasme.
Que faire en effet, comme l’écrit Annie Le Brun, citée in extremis en fin d’expo, contre « la pollution lumineuse qui gagne chaque jour du terrain » et par laquelle « la forêt mentale risque aujourd’hui d’être dévastée comme l’est la forêt amazonienne » ? Que faire contre les bisounours que sont les nouveaux représentants de Satan sur terre ? Sommes-nous encore capables de faire ce fameux « choix du noir » sans sourire ?  N’avons-nous pas, après avoir dévasté les sexes, les distinctions et les identités,  dévasté  les nuits ? C’est toute l’ambivalence de cet « Ange du bizarre » que de nous faire croire que nous pourrions encore avoir peur de ce qui ne nous fait plus peur depuis longtemps, et ce faisant, de nous révéler qu’au fond la seule bizarrerie encore permise par l’époque, c’est notre angélisme.

« L’ange du bizarre – le romantisme noir de Goya à Max Ernst », exposition du 5 mars au 9 juin 2013, Musée d’Orsay.

Tableaux noirs

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ange bizarre orsay

ange bizarre orsay

On ne remerciera jamais assez Valéry Giscard d’Estaing d’avoir sauvé de sa démolition promise la gare d’Orsay, pour en faire un musée du XIXe siècle.VGE entra à l’Élysée, auréolé de la gloire des vainqueurs jeunes, il en sortit sous les crachats et les injures des vaincus humiliés. Une créature aux yeux de vide, chassant les fées qui le veillaient depuis l’enfance, le suivit alors et l’environna d’une ombre inquiétante. Pour la première fois, il constatait que les choses avaient à la fois une apparence et une réalité. Sa rigueur de polytechnicien ne l’avait pas préparé à la défaite, ni, surtout, à la longue dépression qui s’ensuivit. À son tour, Valéry Giscard d’Estaing avait été visité par l’« Ange du bizarre »[1. L’Ange du bizarre (1844), Edgar Allan Poe, traduction Charles Baudelaire.], personnage central de l’exposition, qui se tient, précisément, au musée d’Orsay.
« Convoquant les créations visionnaires de Goya, Füssli, Blake, Delacroix, Hugo, Friedrich, Böcklin, Moreau, Stuck, Ensor, Mucha, Redon, Dali, Ernst, Bellmer, Klee et de nombreux autres artistes et cinéastes, l’exposition permet aussi de relire et comprendre les sources littéraires et artistiques de l’univers de la fantaisie noire qui continue d’imprégner nombre de films, de jeux vidéo et de créations musicales de notre temps », annonce le dossier de presse. L’exposition est déclinée en trois époques : le temps de la naissance (1770-1850), le temps de l’affranchissement et des mutations dans l’art symboliste (1860-1900), le temps de la redécouverte dans l’art surréaliste (1920-1940). Sont bien montrés en particulier les types de paysage où l’« Ange du bizarre » aime élire domicile : mer déchaînée, lande, ciel charbonneux, cimetière, grotte, gouffre, sans oublier l’enfer, évidemment. On aurait aimé, cependant, qu’une incursion dans l’histoire des mentalités nous en apprenne un peu plus sur ce qui suscita l’attrait des Européens pour l’« arrière-monde ». Le goût du fantastique ne nous a jamais quittés, malgré le siècle des Lumières, qui plaça en Europe la Raison au-dessus de tout. Si l’esprit français, que l’on prétend rationaliste, a emprunté des formes changeantes (classicisme, naturalisme, réalisme), il n’a jamais rompu avec sa très ancienne inspiration médiévale, qui le portait à entendre les cris des créatures de l’obscurité et de la peur.[access capability= »lire_inedits »]
La première de ces créatures est la sorcière. Avec elle, la magie vire au noir, et l’ensorcellement du monde succède à son enchantement. Voyant son art déconsidéré, rendu vain par l’Église et ses clercs, Merlin l’Enchanteur se retire du jeu et trouve un refuge inaccessible au cœur d’une forêt profonde : Satan et ses alliés s’avancent, autrement dangereux. En 1326-1327, le pape Jean XXII affirme, par la bulle Super illius specula, que les pratiques de sorcellerie sont une menace contre l’Église. Il charge l’Inquisition de traquer les sorciers et les sorcières, assimilés aux hérétiques (Johann Heinrich Füssli, Les Trois Sorcières). Satan recrute aussi sur la Terre, auprès des humains, et plus précisément chez les femmes. Le Grand séducteur, jamais rassasié, les rassemble au milieu d’une clairière ; il les possède, puis les entraîne dans des rondes folles, et le sol tremble sous leur infernal sabbat (Eugène Delacroix, Sabbat des sorcières). Avec l’âge et les épreuves, l’univers pictural de Francisco Goya, assombri, ensanglanté, se peuple de ces figures de l’effroi comme dans Le Vol des sorcières.
La femme et le Diable : voilà le couple qui incarne la totalité du mal, en Europe, à partir du XIVe siècle ! La figure exécrée, très crainte, de la sorcière hante les esprits, terrorise les populations et fonde les procès les plus injustes. Femme absolue, dominatrice, elle représente sans doute la perfection négative de l’idéal féminin (Jean Delville, L’Idole de la perversité). Quand elle ne s’affole pas sous l’emprise d’une pulsion brutale (Gustave Moreau, Victime), quand elle ne s’offre pas Photographie spirite, Anonyme, (médium et spectres), vers 1910, épreuve argentique dans un mouvement d’impudeur ricanante, la femme s’abandonne au sommeil, tout son corps animé de contorsions obscènes (Pierre Bonnard, Femme assoupie sur un lit ou L’Indolente).  
Satan conduit son bal, traînant tous les cœurs et les corps féminins après lui. Son peuple de légions ivres, d’effarés sanguinaires, d’apparitions hybrides et barbares se répand dans les territoires les plus désolés, semant la terreur (Franz von Stuck, Le Baiser du Sphinx et La Chasse sauvage). Lassé des orgies champêtres, où l’on s’enrhume, il gagne la ville (Eugène Delacroix, Méphistophélès dans les airs). Il se plaît à y tenter les jeunes gens aventureux et désenchantés. Ce diable-là se nomme Lucifer, le « porteur de lumière ». C’est un interlocuteur redoutable, brillant, avec des manières exquises, d’une beauté fatale… Dans les temps très anciens, il fut ange, puis rebelle. Rompu à la fine dialectique, il est parfaitement adapté à la grande cité. C’est par lui que le mal devient romantique. Et nombre de peintres trouvent une inspiration vigoureuse chez les trois « pères » du romantisme européen : Dante (Adolphe William Bouguereau, Dante et Virgile aux Enfers), Milton (John Martin, Le Pandémonium) ou encore Shakespeare.
Les esprits voltairiens moquent les superstitions, héritées des temps d’obscurantisme. Pourtant, on attribue généralement le premier roman dit « gothique », Le Château d’Otrante (1764), plus enténébré qu’un cimetière par une nuit sans lune, à Horace Walpole (1717-1797). Pourtant, Diderot lui-même, affirme que « [la] poésie veut quelque chose d’énorme, de barbare et de sauvage »[2. Diderot, Discours sur la poésie dramatique (1758).]. Il reviendra aux écrivains de trouver le langage bien propre à rendre la sensation, l’envoûtement de la peur. Ils entraîneront le lecteur sous les grands arbres fantomatiques et les voûtes gigantesques de monuments ruinés (Victor Hugo, Ruines dans un paysage imaginaire), dans les caveaux humides, dans les cimetières, au milieu des ombres affreuses que suscite le crépuscule, à mille lieux de l’innocente nature de Jean-Jacques Rousseau. On s’étonnera que ne soient pas même mentionnés, parmi les inspirateurs du romantisme noir, de talentueux auteurs, qui annoncent un changement de sensibilité, très éloignée des canons de la rationalité classique. Voici, par exemple, la description, proprement fantastique, d’une « abeille prodigieuse » par le chevalier de Mouhy (1701-1784) : « À l’extrémité de chacune [de ses] pattes étaient trois griffe, au bout desquelles pendait une tête d’homme qui paraissaient toutes agitées de passions différentes et désespérées, le ventre de l’animal, au lieu de poil, était revêtu de plaques de cristal, arrangées comme les tuiles d’un toit, chacune de ces glaces […] représentait un astre sur lequel on distinguait des terres, des villes et des hommes […] »[3. Mouhy, Lamekis ou les Voyages extraordinaires dans la terre  intérieure avec la découverte  de l’île des Sylphides, Pauvert éditeur, 1972.].
Dans le très fameux Cauchemar, de Johann Heinrich Füssli (1741-1825), une jeune femme est étendue sur une couche, abîmée dans son sommeil, recouverte d’un vêtement d’un blanc de linceul. Un gnome d’abomination aux oreilles effilées comme des cornes est assis sur son ventre et nous regarde, alors que la tête d’un cheval aux yeux de glace infernale apparaît, soulevant une tenture. La scène est un bloc d’épouvante. Elle nous rappelle que le sommeil et la nuit sont parfois les pires ennemis de l’homme : son inconscient libère dans l’obscurité les maléfices, les légions de goules, incubes, succubes, grands-ducs et autres marquis des royaumes infernaux, qui le harcèleront jusqu’au petit matin[4. On signalera que Sigmund Freud a écrit un article sur le cas du peintre bavarois Christophe Haitzmann, qui, en 1677,  se déclara possédé par le démon, avec lequel il avait signé un pacte : Une névrose démoniaque au XVIIe siècle, publié en 1923.]. La mort s’impatiente, au terme du voyage, elle veut des têtes (Julien Adolphe Duvocelle, Crâne auxyeux exorbités et mains agrippées à un mur, Paul Gauguin, Madame la Mort). La science des rêves ou la technologie nous délivreront-elles du mal ? Rien n’est moins sûr, comme l’écrivait le grand écrivain fantastique Lovecraft : « Ce qui est, à monsens, pure miséricorde en ce monde, c’est l’incapacité de l’esprit humain à mettre en corrélation toutce qu’il renferme. Nous vivons sur une île de placide ignorance, au sein des noirs océans de l’infini, et nous n’avons pas été destinés à de longs voyages.Les sciences, dont chacune tend dans une direction particulière, ne nous ont pas fait trop de mal jusqu’àprésent ; mais un jour viendra où la synthèse de ces connaissances dissociées nous ouvrira des perspectivesterrifiantes sur la réalité et la place effroyableque nous y occupons : alors cette révélation nous rendra fous, à moins que nous ne fuyions cette clartéfuneste pour nous réfugier dans la paix et la sécurité d’un nouvel âge de ténèbres. »[/access]

Exposition « L’Ange du bizarre. Le romantisme noir de Goya à Max Ernst », du 5 mars au 9 juin 2013, musée d’Orsay, 62 rue de Lille, 75007 Paris.

Portrait de l’artiste en pied de porc

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jean pierre verheggen

jean pierre verheggen

Et si nous cessions d’avoir peur de la poésie contemporaine ? Non, sérieusement, arrêtons d’imaginer qu’elle se limite à des expérimentations post-mallarméennes avec trois vers par page et trois mots par vers. Ou, à l’inverse, aux épanchements un peu niais « des sous-préfets au champs » quand un lyrisme niaiseux continue de dégouliner comme de la confiture de coing. Réconcilions-nous, voulez-vous, avec les poètes qui ont compris que le fait d’être lisible n’est pas rédhibitoire. Réconcilions-nous avec les poètes qui ont une parole joyeuse, charnelle, heureuse, drôle. La poésie n’est pas, ne peut pas être uniquement l’affaire de jeunes femmes chlorotiques et de laborantins du verbe subventionnés par les conseils généraux.
Lisons, par exemple, Jean-Pierre Verheggen. Il est belge, il a soixante-dix ans et il a derrière lui une œuvre où le rire et le plaisir, l’appétit et l’exagération, la pulsion et l’appétit  dominent visiblement. Oui, on découvre avec Jean-Pierre Verheggen que la poésie peut faire rire, d’un rire souverain qui réenchante le monde. Son dernier recueil, Un jour, je serai prix Nobelge, est une autobiographie foutraque, un bilan ironique, un solde de tout compte.
Le principe est simple : Verheggen estime qu’il est temps pour lui de connaître une gloire méritée. Pour ceux qui ont lu son Artaud Rimbur (Poésie/Gallimard), ils savent que cette prétention n’est pas illégitime. Après tout, ce qui importe, quand on écrit, c’est de faire jouir la langue dans des proportions considérables, par le jeu de mots, le mot-valise, le sens de la formule ou l’aphorisme. N’allez surtout pas imaginer, pour autant, que Verheggen se limite à un formalisme oulipien. Notre poète est un sensuel qui sait que là où il y a de l’homme, il y a de l’hommerie. Je défie d’ailleurs quiconque, sauf ceux qui souffrent du foie ou se laissent caresser par les bras maigres de l’anorexie, de ne pas saliver, physiquement saliver, à la description du pied de porc que le poète aime dévorer le dimanche, au Villance, sa taverne bruxelloise de prédilection : « Un entier pied (arrière de préférence ! le plus recommandé par tout bon charcutier) habilement désossé, détaillé en gros dés de gras, et maigres mêlés et reconstitué en salpicon dans sa forme initiale et sa chair qui ressemble à s’y méprendre – n’était-ce sa sapidité toute différente !-, à celle de la hure de porc marbrée ou du fromage de tête, mais en nettement plus goûteuse, croyez moi ! ».
Et il l’aime tellement ce pied de porc, le poète, qu’il en rêve les nuits précédant ce rendez-vous gourmand et qu’il se transforme en cochon lui-même, celui de la Pornokratès de Félicien Rops qui tient en laisse l’animal promis à la dévoration. C’est que le poète, si l’on en croit Apollinaire, est d’abord et avant tout « un enchanteur qui sait varier ses métamorphoses. »
Un jour, je serai prix Nobelge recense les raisons objectives et délirantes que le poète peut faire valoir pour accéder à la gloire anthume. Il nous donne son C.V à travers des prix imaginaires, des diplômes improbables, des expériences professionnelles qui laissent rêveur comme ce poste de « Conseiller conjugal pour familles de mots recomposées » ou de « Chasseur de jeunes têtes poétiques (département Ressources humaines et. avenir de la versification) » : prière, donc, d « être en possession d’un master européen en alchimie verbale et avoir suivi une solide formation en génie lyrique et biotechnologie de la rime riche à haute valeur ajoutée.  Un atout (en plus) serait d’être titulaire d’un diplôme complémentaire en gestion des césures et des élégies ».
Seul concurrent sérieux pour Verheggen sur la route du prix Nobelge, Henri Michaux dont on lira un éblouissant pastiche. Mais pour le reste, il estime ne rien avoir à craindre de personne, même pas du « Flamand de Lady Chatterley ».
De toute manière, Verheggen a raison d’avoir confiance. Il a de sérieuses références, il a dirigé et publié dans la collection Freud Astaire quelques ouvrages remarquables comme Hystérix le grivois ou encore Mignonne, allons voir si ta névrose.
Et puis il a compris l’essentiel : pour ne pas être oublié, il faut finir dans « les Emmanuelle scolaires ».
 

Un jour, je serai prix Nobelge, Jean-Pierre Verheggen (Gallimard)

*Photo : Bahi P.

Moralisateur de la chose publique, un emploi fictif ?

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Nous, socialistes de pouvoir, avons été trahis. Et par qui ? Par l’un des nôtres ? Non ! Par un homme qui se prétendait des nôtres, mais qui, fondamentalement, ne l’était pas. La preuve : il a fini par avouer sa faute. Nous autres, socialistes de pouvoir, nous n’avouons jamais ! Nous sommes toujours trahis par de prétendus socialistes. Nous avons contre nous l’héritage calamiteux de la droite, la hargne de la finance, la méchanceté de l’univers, et la fausseté de ceux qui se glissent dans nos rangs, revêtent notre apparence, empruntent notre vocabulaire, pour vous tromper et nous nuire.
La gloire et la chute de Cahuzac ont la même origine : d’éclatantes qualités mises au service de bas instincts. Dans un gouvernement de droite, il eut assurément donné le change ; ministre d’un cabinet socialiste, il n’a pu durablement tromper son monde. L’organisme très sain du pouvoir socialiste a produit des anticorps, qui ont rejeté le virus de la concussion. Quand un homme de gauche commet une faute de droite, il ne représente que lui-même. Quand un homme de droite commet la même faute, il entraîne avec lui dans la honte toute la droite. Devant les dégâts que cause, dans les rangs socialistes, un individu affecté de ses tares, la droite devrait connaître le remords. Il n’en est rien, au contraire, elle triomphe ! Pourtant, la gauche ne saurait être coupable d’être de droite, alors que la droite est responsable des maladies de la gauche.
Nous sommes favorables à la mutualisation des fautes de droite, alors que nous défendons le principe de l’individualisation des peines pour la gauche. Voilà pourquoi votre fille est muette, et pourquoi, aussi, nous avons décidé de moraliser la vie politique.
Amis de la vérité, du progrès en marche et des patrimoines révélés, les socialistes de pouvoir ont formé à votre intention ce sociallogisme à trois prémisses dit sociallogisme Cahuzac, car il est tiré par les implants capillaires :
Tous les hommes sont mauvais
Tous les socialistes sont bons
Tous les socialistes sont des hommes
Tous les hommes ne sont donc pas socialistes
C’est en vertu de cette imparable conclusion que nous affirmons haut et fort la nécessité de bâtir le socialisme ici et maintenant !

Enfin, j’ai fait bon !

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vin rouge michel

vin rouge michel

La dégustation Rouge-Provence, qui se tenait lundi 8 avril, Chez Michel, rue de Belzunce dans le 10ème arrondissement de Paris, avait pour but de contrer deux idées reçues. La première consiste à penser que la Provence ne fournit que des rosées insipides bons pour l’apéro, noyés de glaçons. Jean-Christophe Comor (Domaine des Terres Promises) et Peter Fischer (Château Revelette) ont réuni une trentaine de vignerons heureux de prouver que le rouge pouvait être fameux dans leur région. Le choix des viticulteurs dépasse un peu la Provence et s’aventure jusqu’au Rhône septentrional avec par exemple le Domaine La Fourmente de Rémi Pouizin. Celui-ci nous a fait découvrir des rouges fruités et délicats, aux accents de baies des bois. Cela contrastait à merveille avec des Bandol boisés, plus musclés, à la robe presque noire.
La deuxième idée reçue que cette dégustation faisait voler en éclat (la plus importante), c’est que les vignerons seraient égoïstes, intéressés et peu amènes. Ces trente producteurs (plus quelques uns qui étaient absents) se sont réunis cette année pour aider un collègue en difficulté. Raimond de Villeneuve (Château de Roquefort) a perdu toute sa récolte le 1er juillet dernier dans un orage de grêle sans précédent. Ces amis ont alors décidé de se fédérer et d’offrir chacun, en fonction de la taille de son domaine, une partie de ses récoltes. Raimond, plutôt que d’accepter cette aide, de vinifier ce raisin et d’y accoler son étiquette, a décidé de célébrer l’entraide en créant une cuvée spéciale qu’il a nommée Grêle 2012. Le nom de chacun de ses camarades se trouve sur les étiquettes des deux rouges, du rosé et du blanc qui sont issus des 1000 hectolitres de nectar réalisés cette année.
Chez Michel, l’excitation entraînée par cette puissante amitié est palpable. Peter Fischer s’exclame, dans un éclat de rire : « Il y a trop d’amis ici ! ». Un caviste de l’île Saint-Louis, venu saluer son camarade et goûter la cuvée, se réjouit : « L’étiquette : c’est royal ! J’en ai fait un mur à la boutique. C’est incroyable ce que vous avez fait. Faudrait qu’il y ait la grêle chez toi tous les ans ! » Puis il ajoute, à l’encontre des assurances, des marchands de vins intéressés, des producteurs égocentrés : « On les aura ! »
La solidarité qu’ont entraînée les malheurs de Raimond de Villeneuve dépasse les amis présents ici. Ce dernier raconte à un autre producteur : « Tu sais que je me suis fait engueuler par des vignerons, comme Hélène Thibon (Mas de Libian NDLR) qui m’a dit : « Mais pourquoi tu nous as pas appelés ! » »
Raimond n’arrête pas de sourire, il sent que les difficultés sont derrière lui et que l’avenir sera plus beau de cette épreuve traversée. Il sait qu’un élan est lancé : « L’esprit de ce mouvement, ce crépuscule, va aller en s’augmentant. La prochaine fois on ne sera pas 35 mais 50 ! » Pourtant ça n’a pas été facile cette année : « C’est quand même plus simple de faire du vin avec du raisin qu’on récolte. J’ai pris 10 ans avec cette histoire, mais finalement ça m’a rendu service. »
La camaraderie, l’esprit bon enfant et la combativité l’ont emporté sur l’abattement face à ce malheur. Peter Fischer raconte : « Quand on a décidé de lui donner de nos récoltes, je suis allé le voir et je lui ai dit : « Cette année enfin, tu vas faire du bon ! » » Raimond éclate encore de rire de cette histoire. « Tu sais qu’on devrait faire une petite cuvée, ajoute-t-il, avec du raisin de chacun et je l’appellerai Enfin j’ai fait bon !, ce serait génial ! »
Un vrai vin de copain !

*Photo : lessylvainpicot.

La transparence ne connaît pas la crise

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francois hollande transparence

francois hollande transparence

Il semble que le gouvernement actuel ne parvient pas à se libérer de ce qu’il reprochait, avec raison, à l’exercice du pouvoir tel que le concevait Nicolas Sarkozy. Non pas qu’il veuille de lui-même imiter le précédent président de la République. Le tandem Hollande-Ayrault cède tout autant à la facilité qu’à la pression du bon peuple qui l’oblige à adopter ses propres priorités.
Ce bon peuple a pris des habitudes qui sont devenues des exigences, celles du spectacle permanent. Traduction immédiate : voir surgir une loi à la moindre crise émotionnelle. Nous sommes entrés dans une mise en scène permanente de la « gestion » court-termiste des émois « populaires », amplifiés par les réseaux sociaux et une bonne partie de la presse. Les émotions ont pris le pouvoir, elle règnent et gouvernent.
C’est même devenu une drogue, ce prurit légiférant. Tout en surface le remède, vite promulgué vite oublié. Même pas besoin de décrets d’application, Alzheimer généralisé, réinitialisation régulière. Tout lasse, tout passe.
Ce qui subsiste de manière lancinante, c’est l’irritation, voire la démangeaison. Tout est insupportable lorsqu’on ne réagit qu’à un niveau émotionnel. Aucune hiérarchie dans ces émois, pas de place pour une échelle des valeurs, une élaboration un tant soit peu intellectuelle, puisque c’est la tripe qui parle et qui commande. Elle a besoin d’être assouvie, rassérénée, nourrie aux illusions que procurent les explications faciles et les coups d’éclats.
Une obsession pour nos gouvernants : la confiance ! Pas facile à domestiquer la bête, impossible de s’assurer durablement sa fidélité. Dernière réponse, en réaction à l’affaire Cahuzac : on va tout vous dire ! Allez, déballage général ! Après tout, on est tous sur le même bateau. L’argent est le dernier des tabous, bien plus intime que le sexe dont l’exposition ne choque qu’une minorité de névrosés. Les révélations des frasques de DSK ont suscité une certaine ambiguïté, entre indignation et envie cachée. Mais, la veine s’est vite épuisée, et Le Nouvel Observateur en a fait les frais, lui qui espérait déclencher un nouveau tsunami médiatique.
Faut-il vraiment une loi sur la transparence des puissants alors qu’ils divorcent tout autant que les plus humbles de leurs concitoyens et même peut-être davantage ? Chacun sait que ces séparations peuvent s’accompagner de leur lot de ressentiment, de coups bas et de dénonciations. La colère des épouses qui viennent d’être abandonnées est à l’origine de bien des contrôles fiscaux. Ici, pas d’anonymat, mais du règlement de compte bien assumé.
Il en faut des tabous, nous en avons tous besoin. Les mensonges et les secrets sont partie intégrante de la communication, quel que soit le contexte dans lequel ils se nichent. Il ne s’agit pas, sur le plan de la morale, de les accepter sans sourciller. Tout dépend, bien évidemment, des enjeux. Il convient plutôt de savoir prendre de la distance avec ces trous noirs de la vie pour ne pas valider un psychodrame permanent qui n’ouvre que sur de nouvelles convulsions aussi hypocrites que superficielles.
L’argent, intimement associé au pouvoir, n’a pas fini de se prendre au sérieux, lui qui est encore le signe le plus reconnu du plein accomplissement de l’individu. Il permet de jouer perso et incite au cache-cache avec les autres ou, tout à l’inverse, pousse à exhiber de manière provocante une richesse ostentatoire, c’est-à-dire superficielle. Il s’engouffre dans les interstices de la renommée et les replis égotiques de la réussite.
Comment peut-on en arriver à oublier que tout dire est impossible ? C’est inviter à se pencher sur un puits sans fond, c’est ouvrir un abîme de perplexité et se garantir un avenir peuplé d’incertitudes.  La recherche de la transparence absolue aboutit très vite au vide. La revendiquer, c’est le meilleur moyen de voir s’échapper la confiance à grandes enjambées. Il ne suffit pas de la convoquer, dans l’incantation, pour s’en assurer la maîtrise. La confiance est un objet d’échange, elle circule, on la reçoit si on la donne. La transparence absolue est un oxymore, tout comme le risque zéro.
Entre la liberté et la contrainte, l’équilibre est difficile à trouver mais nos contemporains ressentent avec acuité un double mouvement divergent entre d’un côté, un encouragement à l’individualisme et de l’autre, une multiplication désordonnée de règlements, circulaires, normes et lois qui sont supposées défendre le groupe contre l’égoïsme individuel. C’est ainsi que l’intime a tendance à se réfugier dans la transgression. Dans un monde où les définitions communes du bien et du mal se sont effacées au profit de la revendication individuelle de ce qui est juste ou injuste, la morale s’est privatisée. Il en résulte une guerre de tous contre tous, que la prolifération des lois ne fait que renforcer.
Le non-cumul des mandats, l’impossibilité aménagée de se représenter à une même fonction élective, c’est-à-dire ce qui relève du politique et non de l’émotionnel, voici les véritables changements. Mais il semble bien que ce ne soit pas pour maintenant.

*Photo : mrbill78636.

Shlomo Sand n’est pas Jésus

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shlomo sand marx

shlomo sand marx

À une époque où chacun est libre de choisir son destin, et même son appartenance sexuelle, indépendamment de ses origines, on ne contestera pas à un enfant né de juifs le droit de changer de bord.
Shlomo Sand n’est pas le premier à en avoir plus que marre d’être juif aux yeux des autres. Les juifs plein pot le disent eux-mêmes en soupirant : « C’est dur d’être juif ! »
Avant Shlomo Sand, le dénommé Karl Marx avait fait beaucoup plus fort : plutôt que chercher à « cesser d’être juif », Karl fit comme s’il ne l’avait jamais été. Il ne mentionna jamais ni son rapport ni son non-rapport à la judéité. Motus et bouche cousue pour lui et son entourage. Pourtant, à cette époque où un enfant n’avait que quatre grands-parents, les quatre grands-parents de Karl Marx étaient juifs. Certes, son père s’était converti et l’avait converti à une religion chrétienne, par obligation professionnelle. Heine l’a écrit : « Pour les juifs, la conversion est le ticket d’entrée dans la société. »
N’empêche. Comme Mallarmé aurait aimé l’écrire, jamais la conversion n’abolira l’origine.
Karl Marx se vécut et s’exprima toute sa vie en ennemi des juifs, au point de définir son objectif ultime, l’émancipation humaine, par le désenjuivement de l’humanité.[access capability= »lire_inedits »]
Son essai Sur la question juive se termine ainsi : « L’émancipation du juif dans la société, c’est la société s’émancipant de la judéité. »
J’ai fait remarquer dans un livre sur ce texte de Marx[1. Marx, les Juifs et les Droits de l’homme. À l’origine de la catastrophe communiste, Denoël, 2011.] qu’il n’était pas facile d’abolir ses origines, et que le seul individu qui ait réussi ce prodige, et encore seulement après sa mort, était le nommé Jésus. « Nobody, but Jesus. » Encore fallait-il qu’il n’y eût pas un géniteur juif, que sa mère fût née sans la marque de fabrique de l’espèce humaine − le péché originel −, que son disciple le plus autorisé eût décrété « Il n’y a plus ni juif ni Grec, ni esclave ni homme libre, ni homme ni femme », et qu’enfin il fût devenu Dieu le Fils. En l’absence de ces conditions, aucun descendant de juifs ne peut cesser d’être juif par ses origines. Car être juif, c’est d’abord être né de parents juifs. On ne devient pas juif, on naît juif. Et c’est une donnée irrémédiable, pour ne pas dire une maladie incurable. Si chaque descendant de juifs est absolument libre de ne pas se vivre comme juif, de ne plus vouloir penser en juif, sentir en juif et agir en juif, son passé, lui, est définitivement ce qu’il a été. L’origine ne cesse pas. On ne discutera donc que la formulation « cesser d’être juif ». N’est pas Jésus qui veut.[/access]

Comment j’ai cessé d’être juif, Shlomo Sand, Flammarion, 2013.

*Photo : ygurvitz.

Quel avenir pour le Centrafrique ?

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centrafrique bozize bangui

centrafrique bozize bangui

De quoi le Centrafrique est-il aujourd’hui le nom ? L’actualité dramatique de ces dernières semaines ne risque pas de lever l’hypothèque qui pèse sur l’avenir de ce pays d’Afrique centrale.
Le 24 mars dernier, Michel Djotodia, à la tête de la Séléka, coalition hétéroclite de groupes rebelles venus du nord, s’emparait de Bangui, renversant, presque sans effort, le président François Bozizé arrivé au pouvoir dix ans plus tôt. Dans la foulée, il reconduisait l’ancien premier ministre, Nicolas Tiangaye, en selle depuis les accords de Libreville, et formait un gouvernement dit d’union nationale. Depuis la semaine dernière, le pays est doté d’un conseil supérieur de transition. Détenteurs du pouvoir législatif, ses 97 membres ont aussi pour mission d’élaborer une nouvelle constitution, qui sera soumise à l’approbation du peuple par referendum, et d’élire le président de la République pour un mandat transitoire de 18 mois.
Bangui est tombée presque sans résistance mais la ville a été mise à sac : les magasins, les hôpitaux, les administrations, les ONG, les sièges des entreprises, les biens du clan Bozizé, ceux des expatriés, français et libanais en particulier, n’ont pas été épargnés. Les enfants des rues – les godobés -, les sans-grades, les profiteurs de guerre, car il y en a toujours, les rebelles, quoi qu’ils aient désormais reçu l’ordre de traquer les pillards, ont emporté tout ce qui semblait avoir quelque valeur : des ordinateurs à l’électroménager en passant par les réserves alimentaires et les vêtements. Mécaniquement soumise au rituel du pillage, à chaque nouveau coup d’Etat, la capitale n’en n’est pas moins traumatisée.
Ce coup d’Etat et les pillages qui l’ont accompagné sont le fruit de la politique du ventre qui mène le pays depuis son indépendance. Captant à son profit les privilèges publics, le clan Bozizé n’a fait que reproduire l’exemple de Patassé, du Dacko de la première période et de Bokassa. Le retournement de l’armée, joignant ses forces aux rebelles après quelques heures de résistance seulement, solde les insuffisances d’un Etat fantôme à qui tout à échappé ces dix dernières années : le contrôle du territoire, la paie des fonctionnaires, les cadres administratifs. L’incurie a profité aux bandits errants de la LRA, comme aux mécontents du régime qui ont pu tour à tour, au gré de leur insatisfaction, lever leur rébellion, se servir sur le pays, s’emparer de Birao ou de Ndélé comme d’une monnaie de singe.
Le fatalisme des centrafricains, nourri par l’instabilité, est pain bénit pour les nouveaux maîtres du pays. Ceux qui ne juraient que par Bozizé hier, que par Bokassa avant-hier, sont désormais en mesure d’acclamer Djotodia. Pourvu qu’il manifeste sa bienveillance, pourvu qu’il affiche les signes de son pouvoir, on en fera le nouveau père de la Nation. La tranquillité du pays reste le fait du prince. L’absence d’élites conscientes de leur capacité de médiation entre le peuple et le pouvoir entretient cette illusion tragique.
L’échec de Bozizé scelle par ailleurs, quoi qu’on s’en défende, celui de la France et de l’Union européenne, soutiens indéfectibles d’une démocratie fantoche dont elles financent les errements à chaque nouvelle élection. Le moralisme de la bonne gouvernance entretient l’équivoque. Au lieu de laisser le pays face à ses responsabilités, il jette un écran de fumée sur le fil rouge d’une politique de la main tendue qu’on n’est pas près d’abandonner. Hollande peut toujours se targuer de vouloir renouveler la politique africaine de la France, il y fort à parier qu’elle lui résistera.
Les Centrafricains sont les premières victimes de ce coup d’Etat. Si, dans l’ensemble, les combats n’ont pas été très meurtriers, le traumatisme est immense. Nourrie par les fusillades, les pillages, la fuite du président déchu, la peur pèse à nouveau de tout son poids sur le pays de Bokassa. En sentinelle malfaisante, elle entretient la résignation et neutralise l’esprit d’initiative. Depuis plusieurs mois déjà, les prix ont doublé sur les marchés, l’avancée des rebelles entraînant la rupture des circuits de distribution venus de l’arrière-pays. Le rapatriement d’une bonne partie du personnel des ONG et des institutions internationales (ONU, Union européenne) a provoqué la suspension des projets d’aide au développement. L’administration centrafricaine elle-même, aux rouages déjà peu huilés, repart de zéro, une bonne partie de ses bâtiments et de son matériel informatique ayant été pillés. Rien n’a été épargné. Les portails lacérés de coups de machette en disent long sur le ressentiment des pillards, ressentiment savamment entretenu, depuis 2003, par le KNK, le parti de Bozizé, celui-ci jouant tour à tour auprès des autorités françaises l’air de l’ami fidèle ou du résistant.
Le Centrafrique est à nouveau à la croisée des chemins : il a le choix entre l’amnésie et la responsabilité.

*Photo : réfugiés centrafricains au Congo (andré thiel).

Mimétisme rabbinique

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Sans me vanter, j’ai fini par être reçu à l’agrégation de philosophie, et je comprends que Gilles Bernheim se soit dit « s’il l’a eue, je la mérite bien. »
J’ajoute comme circonstance atténuante, que D… est complice s’Il ne lui a pas glissé discrètement à l’oreille qu’Il n’était pas dupe, et que tromper Son peuple, ça se faisait pas trop chez les rabbins.
Non, ce que je ne supporte pas, c’est qu’il persévère dans son mimétisme forcené (je parle de G.B, pas de D…)
Voilà maintenant qu’il prétend être suspendu, comme je l’ai été en septembre 1969.
D’autres que moi l’ont été dans la foulée de mai 68, mais le cercle des profs de philo suspendus, « les suspendus après mai 68 », est un club complètement fermé. Il est le patrimoine exclusif de ses membres.
J’en publiera la liste si Hollande et la loi m’en font obligation.
PS 1 : Tous les ashkénazes ne doivent pas être éclaboussés par les manquements d’un seul et le poste de grand rabbin ne doit pas passer aux Sépharades.
Je rappelle que les ashkénazes ont déjà perdu l’archevêché de Paris tenu par Lustiger et la direction de l’organisation trotskiste créée par Alain Krivine. Je ne mentionne pas le FMI, car DSK était un peu d’origine sépharade, ce dont, par tact, je ne tirerai aucune conclusion.
PS 2 : Personnellement, je ne postule pas, quoiqu’étant  parfaitement incroyant, mais j’ai un ami, dans le club, que le poste pourrait intéresser.
PS 3 : j’apprends en dernière minute, qu’il aurait démissionné.
Je passe donc le relais des plaintes en mimétisme à Lionel Jospin et à Benoît XVI.