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Si tu veux faire la bise à ta copine, augmente le SMIC !

Bien sûr, c’est moins grave que les incessants massacres de civils en Syrie mais il faut savoir aussi que vivre et travailler en France, surtout dans les bureaux, l’air de rien, c’est sacrément dangereux. On apprend ainsi qu’une étude intitulée « Gestion du bien être et de la santé des salariés sur le lieu de travail » du groupe Kimberly-Clark Professional, spécialisé dans le conseil et les produits d’hygiène, trace un tableau apocalyptique des menaces qui pèsent sur l’employé du tertiaire.

Pas moins d’un sur cinq aurait été contaminé par une maladie infectieuse et plus de la moitié de ces derniers ont vu les médecins leur accorder des arrêts de travail pour ce motif. Bien sûr, Kimberly-Clark étant propriétaire de la marque Kleenex et autres savons pousse-mousse, on peut penser que les résultats de cette enquête anxiogène tombent opportunément pour écouler leurs produits.
Mais enfin, la Sécurité Sociale, qui n’a pas besoin de ça, tremble et se demande que faire. Il semblerait en effet que les bureaux soient devenus à peu près aussi dangereux que l’Europe du XIVème siècle au moment de la Peste Noire. Virus et bactéries se nichent absolument partout. Les boutons d’ascenseurs, les touches de la photocopieuse, les essuie-mains en tissu et comble de l’horreur, le partage d’un clavier d’ordinateur personnel avec des collègues, ce qui est pratiquement aussi suicidaire que de prévoir une partouze non protégée avec des prostituées toxicomanes. Quant aux cuvettes des toilettes, nous épargnerons la sensibilité de nos lecteurs, mais Tchernobyl à côté, c’est une station climatique en haute-montagne.

Bon, avec un peu de mauvais esprit, en regardant les chiffres-clés de cette enquête, on constaterait qu’ils culpabilisent les hommes : ils sont 22% à être contaminés contre 18% pour les femmes et, comme par hasard, ils sont plus du quart à ne pas se laver les mains après être allés aux toilettes.
Face à cette horreur bactériologique dans nos open space, dont l’enquête remarque au passage que cette nouvelle organisation (celle de la surveillance panoptique) est particulièrement favorable à la propagation de toutes les contaminations, il faut faire appel aux spécialistes de l’hygiène. Kimberly-Clark Professional donne des consignes de bon sens comme la pose d’affichettes informant des dangers qui nous menacent ou nous invitent à (re)prendre l’habitude de se laver les mains avant d’aller à la cantine, ce qui diminuerait de 30% les risques.

En même temps, doit-on suivre Frédéric Saldmann, cardiologue et nutritionniste, auteur d’On s’en lave les mains, ouvrage dans lequel il stigmatise une abominable pratique française : la bise !? Se faire la bise entre collègues est un cauchemar hygiéniste. Bon, bien sûr, c’est gentil, sympathique, humain, typiquement latin mais il faut savoir ce qu’on veut. Il nous recommande même de faire, dans la stupeur et le tremblement, « comme les japonais », c’est-à-dire de se saluer d’une inclination du buste. Il ne va pas jusqu’à recommander le port des gants et celui du masque mais ça ne devrait plus tarder. Alors, adieu, la joue veloutée de la stagiaire qui enchantait la matinée de travail à venir d’un peu de douceur. Hygiène d’abord !

En même temps, comment se fait-il que les bureaux soient devenus de tels bouillons de culture ? Le groupe Kimberly-Clark Professional, ce n’est pas son problème. Lui, il constate.

Pourtant, il est intéressant de savoir que parmi les salariés les plus exploités de France, il y a justement ceux qui s’occupent… du nettoyage des bureaux. Ce secteur compte 19 600 employés pour un chiffre d’affaires de 11 milliards d’euros qui a doublé depuis 1995. Le cas de figure type de l’employé de ce secteur, c’est six heures par jour pour 900 euros mensuels. On travaille comme un fou pendant deux heures le matin, entre 7 et 9, pour nettoyer 1000 mètres carrés en moyenne et on remet ça le soir. Sous-traitance, concurrence intense, baisse des effectifs, temps partiels imposés, horaires décalés et, évidemment, travailleurs non diplômés précarisés par des parcours professionnels chaotiques. Ce petit monde des soutiers de la crasse est, bien entendu, fortement féminisé, plutôt âgé (57% de plus de 40 ans). Ou encore issus de l’immigration, ce qui garantit une grande discrétion dans la revendication syndicale, on le comprendra aisément.

Alors oui, les bureaux, souvent, ne sont pas très propres. Et pour cause.

*Photo : https://dixhuitsecondes.files.wordpress.com

Petit Robert : Adieu Mademoiselle, bonjour LOL

L’édition 2013 du Petit Robert, dont le conseiller éditorial Alain Rey estime, selon Le Parisien, qu’il a toujours été essentiel de « faire bouger le modèle académique », enrichit la langue française de ses nouvelles trouvailles et diversités.

Vous l’aurez tous appris au fil des infos, « subclaquer », « lol », « gloups » ou « marrade » ont trouvé leur définition dans le dictionnaire de l’année. Le temps que l’inventivité sans limite des locuteurs contemporains ne les renvoie dans les limbes de l’annuelle obsolescence où des anglicismes toujours plus nombreux nous aideront à penser comme on twitte : « dièse FF at Cop1[1. « Copain »], check[2. « Vérifie ».] ça ASAP[3. « Aussi vite que possible »] car AMHA[4. « A mon humble avis ».] c’est ouf grave », saperlipopette[5. Juron familier et vieilli.] !

Evidemment, les ronchons dans mon genre se feront encore mal voir dans les dîners en ville : ce serait antidémocratique, élitiste, voire « FN » (le Petit Robert devrait songer à adjectiver et substantiver ces initiales, pour l’édition 2014) de déplorer que les expressions croustillantes ou puissamment évocatrices de notre bon françoys ne se lisent plus désormais qu’en littérature quand celle-ci se cache pour mourir. Tous les linguistes vous le diront : la vie d’une langue, c’est toujours tout de suite. Tout le reste n’est qu’anti-progressisme et francocentrisme.

Reflet de la société, le dictionnaire ? Je n’ai rien contre les néologismes, les anglicismes, les arabismes, le charme du québécois ni contre aucun registre, mais on me fera difficilement avaler qu’un locuteur contemporain se heurte à un incompréhensible « lol » au détour d’un texte ou à un mystérieux « gloups » entre deux petits fours et s’emploie fiévreusement et par suite, sitôt rentré en sa coloc, à en dégoter le sens en rêvant à une phrase ciselée où sa nouvelle acquisition sémantique, embellissant son ramage, trônera fièrement.

On me pardonnera peut-être de passer mon chemin sans acquérir cet indispensable grimoire, et de m’enfermer avec Pantagruel et Mangeclous en priant Littré que tous nous veuille absoudre.

A-t-on déjà oublié Merah ?

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Malek Boutih a souvent raison. Interrogé le 4 juin, sur France Inter, il affirme que, depuis plus de dix ans, certains jeunes Français n’ont pas attendu Mohamed Merah pour exprimer bruyamment leur antisémitisme. Il se trompe pourtant quand il estime qu’il n’existe aucun lien de cause à effet entre les meurtres commis par Merah et l’augmentation des actes antisémites observée depuis. L’histoire, notamment celle du XXe siècle, prouve que la violence ne guérit pas de la violence mais qu’elle la banalise, créant un habitus, une atmosphère propice à son explosion ou, à tout le moins, à son expansion.[access capability= »lire_inedits »] Cette violence a pour conséquence première de réifier ceux qu’elle frappe et de réduire tous les membres du groupe auquel elles appartiennent ou sont soupçonnées d’appartenir, à l’état de victimes potentielles, comme le montrent par exemple les travaux de l’historien américain Jan Gross sur la Pologne d’après-guerre. Cibles elles ont été, cibles elles demeurent : dans l’esprit des assassins, leur vie ne vaut rien, on en a pris l’habitude, on peut en disposer.

De fait, les agressions antisémites de Marseille, le 26 mai[1. Le 26 mai, à Marseille, un jeune homme de 17 ans portant la kippa, accompagné de sa sœur et de son beau-frère, est pris à partie par quatre individus qui tiennent les propos suivants : « C’est shabbat chez vous, vive Mohamed Merah, n… les juifs…Palestine vaincra ! » Il reçoit des coups, tente de les rendre, et s’en tire avec une blessure au genou (ligaments croisés sectionnés). Son beau-frère, voulant s’interposer, a également reçu un coup de poing.], de Villeurbanne, le 3 juin, et de nombreux témoignages révèlent bien que, dans une partie de la jeunesse, l’équipée sanglante de Merah, loin de susciter une condamnation unanime, a ouvert le champ des sinistres possibles.

Or, à discuter avec les uns et à entendre les autres, on comprend clairement que ce constat ne fait pas consensus, beaucoup refusant avec constance de voir le caractère antisémite des agressions. On pense à l’assassinat du jeune Ilan Halimi, dont certains s’obstinaient à faire un crime crapuleux ou, plus récemment, aux propos de l’historien Dominique Borne, président de l’Institut européen en sciences des religions: « Il faut mesurer ce qu’on appelle antisémitisme. Je ne dis pas qu’il n’y en a pas chez les élèves : on s’en inquiète depuis le déclenchement de la deuxième Intifada. Mais l’Éducation nationale n’a pas diligenté d’enquête pour cerner, scientifiquement, l’étendue du phénomène. »[2. « À l’école, les difficiles échos de l’affaire Merah », Mattea Battaglia, Le Monde, 21 avril 2012.] Parler de « ce qu’on appelle antisémitisme », revient à affirmer qu’il ne s’agit pas vraiment d’antisémitisme. Et dire qu’on ne dit pas « qu’il n’y en a pas chez les élèves, mais… » signifie, selon la bonne vieille technique de l’antiphrase, qu’on ne croit pas qu’il y en ait.

Il faut en conclure que la haine des juifs et la volonté de leur nuire ne suffisent pas à qualifier l’antisémitisme. Il faut, en outre, que le coupable soit un homme blanc (ou une femme). Des jeunes d’origine maghrébine comme Merah, ou d’Afrique subsaharienne comme Youssouf Fofana, ne correspondent pas à la définition de l’antisémite idéal. Après les assassinats de Toulouse et de Montauban, on rêvait de découvrir un Breivik français, et ce fut Merah. Ça ne collait pas !

Pour surprenante ou choquante qu’elle soit, cette vision des choses ne laisse pas d’être éclairante. Tout d’abord, elle est fondée sur une fâcheuse ignorance des ressorts psychologiques, intellectuels et historiques de l’antisémitisme, qu’on finit par considérer seulement comme − et que comme − le produit de la bêtise. Il ne viendrait pourtant à personne l’idée de nier que les SA fous de haine de novembre 1938, quoiqu’idiots, étaient ivres d’idéologie. Par ailleurs, elle révèle la faible estime que certains portent aux jeunes de banlieue qu’ils accablent de leur compassion : pour eux, les assassins d’Ilan Halimi et des enfants de l’école Ozar-Hatorah ne sont que des voyous abrutis, incapables de la moindre pensée.

Quand on ne veut pas voir l’antisémitisme, on ne peut pas l’analyser et encore moins le combattre. Les organisateurs d’un « débat citoyen » qui s’est tenu à La Courneuve dans le cadre de la campagne législative3 ont posé aux candidats cinq questions qu’ils estimaient « fondamentales pour les quartiers populaires ». Dans l’ordre : l’éducation, le logement, la laïcité et la crainte de voir monter le risque de l’islamophobie, l’emploi et… le conflit israélo-palestinien ! Quand les femmes sont méprisées, les homosexuels contraints de se cacher et que les juifs ont quitté ces quartiers (500 familles juives à Saint-Denis il y a dix-huit ans, 40 aujourd’hui…), la seule menace digne d’intérêt est la montée de l’ « islamophobie ». Bien entendu, la journaliste du Monde qui rend compte de la réunion ne s’interroge pas un instant sur le fait que le conflit israélo-palestinien soit considéré comme « fondamental » pour « les quartiers populaires » dans le cadre des élections législatives françaises. Ne voit-elle pas que poser cette question, c’est encourager une vision communautaire de la politique et, au-delà, de la société tout entière ?

Le message adressé aux candidats présents, notamment Marie-George Buffet, est limpide: « Soutenez la lutte du peuple palestinien et nous voterons pour vous. » Cela devrait questionner, et même déranger. Que le conflit israélo-palestinien soit un sujet important et légitime, nul n’en disconviendra, mais pourquoi doit-il être abordé ici et maintenant ? Pourquoi ce conflit-là et pas la Syrie ou le Tibet ? Parce que les ennemis des Palestiniens sont juifs ? Cette obsession moyen-orientale, qui nourrit confusions et amalgames, ne peut qu’aggraver la haine des juifs, où qu’ils se trouvent.

Heureusement, on connaît la solution, le remède imparable qui soignera les esprits malades et les âmes égarées : le voyage à Auschwitz, que préconise, entre autres, Ariel Goldmann, vice-président du CRIF[4. Ariel Goldmann (vice-président du CRIF): « Après l’affaire Merah, il y a eu un pic d’actes antisémites », propos recueillis par Stéphanie Le Bars, Le Monde, 6 juin 2012.]. Si je voulais être atrocement provocateur, je signalerais qu’Himmler y est allé plusieurs fois, qu’il y a même assisté à un gazage homicide et qu’à ma connaissance, cela ne l’a nullement « guéri » de son antisémitisme. On portera cette remarque au compte de l’exagération. Mais qu’on me permette de douter du pouvoir thérapeutique d’Auschwitz − que l’expérience récente incite à relativiser fortement.

Passons sur la niaiserie, martelée sous diverses formes, consistant à expliquer aux élèves que juifs et musulmans, compagnons d’immigration, sont issus de la même histoire. Ceux que l’histoire intéresse plus que les rassurantes mythologies se reporteront utilement au livre de Georges Bensoussan, Juifs en pays arabes. Le grand déracinement, qui vient de paraître chez Tallandier. Ariel Goldmann évoque une autre piste consistant à imposer à l’auteur d’un acte antisémite « un travail d’intérêt général autour du thème de la Shoah ». Quand l’enseignement de la Shoah devient une sanction… Faut-il faire pleurer sur les juifs morts pour que les juifs vivants aient le droit de vivre tranquillement ?

En réalité, les seules armes efficaces pour lutter contre la résurgence de ce vieux fléau sont l’histoire et la raison, pas le pathos et l’apitoiement, dont le seul résultat est de susciter une morbide concurrence victimaire. Par définition, la victime exclut. Alors, osons le dire : la Shoah est beaucoup trop présente dans les discours publics, car ce n’est pas d’histoire qu’il s’agit, mais d’une mémoire exaltée et émotionnelle.

Sur France Inter, Malek Boutih a défini deux axes de travail : une fermeté politique sans faille et l’éducation. S’agissant du premier, il faudra beaucoup de courage tant l’antisémitisme est devenu une évidence pour une partie, minoritaire (en tout cas souhaitons-le), mais non négligeable de la jeunesse française. S’agissant du second, les déclarations d’intention ne suffisent plus. Pour que l’École soit le formidable outil qu’elle devrait être, il faut que les professeurs soient formés de façon à être capables de répondre à la seule question qui vaille : pourquoi les juifs ? Cela suppose de pénétrer dans l’univers mental des bourreaux, pour comprendre ce qui les animait et l’histoire longue dont ils étaient issus. Cela aurait peut-être permis à beaucoup de comprendre pourquoi Merah, en assassinant froidement les enfants juifs, croyait tuer ses ennemis. La tâche à accomplir est gigantesque, car elle consiste à remettre en cause trente ans de religion civile de la mémoire[5. Georges Bensoussan, Histoire, mémoire et commémoration. Vers une religion civile. Le Débat n°82, 1994.].[/access]

Pourquoi le SPD dit « nein » au PS

Pendant la campagne électorale, François Hollande espérait que sa victoire déclencherait une « vague rose » européenne et notamment une alternance en Allemagne qui verrait le SPD accéder aux responsabilités à l’issue des élections fédérales de septembre 2013. Dans son esprit, au-delà des liens personnels forgés au sein de l’Internationale socialiste et lors des rencontres bilatérales, le succès des camarades du parti frère aurait créé les conditions nécessaires pour changer le cap de la politique européenne en abandonnant la ligne « Merkozy ». Cet axe majeur de la campagne d’Hollande s’est appuyé sur deux malentendus. Le premier quiproquo magistral était de faire croire qu’avant l’entrée en campagne de François Hollande, le gouvernement français, soutenu par Berlin et le BCE, était hostile à l’idée même de croissance. En quelques semaines à peine, le PS et son candidat se sont emparés de ce mot, collant à leur adversaire le terme beaucoup moins funky de rigueur. C’était faire peu de cas de la politique de relance keynésienne menée par Sarkozy et Fillon à travers le ministère de la Relance un temps confié à Patrick Devedjian : du Hollande avant l’heure !

Le second tour de passe-passe socialiste n’était pas moins habile : faire croire que les autres socialistes européens, SPD en tête, partagent les idées du PS et sa conception de la croissance. Or, au-delà de clivages aussi sensibles que le nucléaire (le PS s’est engagé à fermer la seule centrale de Fessenheim tandis que le SPD a lancé une pétition pour l’abandon pur et simple de cette source d’énergie), les deux partis divergent sur la question cruciale de la « règle d’or ». Dans leur vision de l’endettement et de la gestion des comptes publics, les socialistes allemands sont décidément plus proches de Fillon que de Hollande.

Un second point problématique concerne le rôle et la compétence de la BCE, le SPD défendant strictement l‘indépendance de la banque centrale. Autrement dit, contrairement au PS, il s’oppose à l’idée d’accorder des prêts directs aux gouvernements et refuse de faire marcher la planche à billets.
Quant aux fameux eurobonds et à la mutualisation des dettes des pays de la zone euro, pierre angulaire de la « croissance » à la Hollande, les socialistes allemands mettent des conditions à un éventuel accord – des avancées institutionnelles conséquentes avant toute émission d’obligations mutuellement garanties – telles qu’elles rendent illusoire toute convergence avec leurs camarades français. Ainsi, le SPD soutient le projet d’Angela Merkel qui entend confier à la Cour de Justice Européenne (CJE) le pouvoir de sanctionner les mauvais élèves de la zone euro (« crédit contre intervention et supervision »), tandis que Hollande a désapprouvé cette interférence dans les prérogatives des parlements nationaux (« crédit contre engagements solennels de ne jamais recommencer »).

Mais tout ceci est essentiellement dû au gouffre qui sépare les deux cultures politiques. Dans le système politique allemand, le pouvoir exécutif, issu d’un Parlement élu à la proportionnelle, s’appuie souvent sur une coalition centre-gauche/centre droite, ce qui entraîne un « recentrage » des positions et une certaine culture du compromis. En France, la gauche rassemble son camp sur une ligne très à gauche – et la droite fait pareil à sa droite – pour ensuite, une fois les élections gagnées, avoir les mains complètement libres pendant la durée de la législature. Avec modération et esprit de compromis d’un côté, radicalisation et exécutif fort de l’autre, les deux rives du Rhin sont acculées au compromis franco-allemand.
C’est ainsi que par le passé, François Mitterrand entretenait des relations plutôt crispées avec et le SPD Helmut Schmidt qui, lui, s’entendait très bien avec le centriste VGE. En revanche, Mitterrand s’entendait à merveille avec le chrétien-démocrate Helmut Kohl. Plus récemment, Lionel Jospin n’appréciait que très moyennement le blairisme de Gerhard Schröder, lequel a récemment mis en garde Hollande contre une application trop zélée de ses promesses de campagne.

Hollande l’a d’ailleurs bien compris. Lors de son passage à Berlin en décembre 2011 à l’occasion du congrès du SPD, il a clairement démontré son talent de synthétiseur. « Je respecte l’indépendance de la BCE » déclarait-il on ne peut plus clairement. Mais il ajouta immédiatement cette merveilleuse formule : « je la voudrais [la BCE] plus attentive à la situation de notre économie réelle. Je souhaite qu’elle puisse élargir son rôle de prêteur et intervenir de façon mesurée contre la spéculation dans le cadre de ses statuts actuels ».
Quelle que soit sa position sur le rôle de la BCE, force est de reconnaître l’ambiguïté d’une formule telle que « souhaiter élargir son rôle de prêteur ». Ce genre de slogan alambiqué permet de gagner des élections en incarnant le « changement » et « l’alternative » tout en resservant les mêmes plats politiques et économiques à peine réchauffés. Vraisemblablement, le bras de fer Hollande/Merkel se terminera par un compromis permettant au premier de sauver la face. Mais quelle que soit la façon dont les choses seront présentées à Paris et Berlin, la feuille de route du conseil européen ressemblera bien plus aux axes tracés par Angela Merkel et la BCE qu’aux propositions de François Hollande.

*Photo : European Council

Enfin, les Grecs assument

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L’Europe a joué à se faire peur. Après tant de bruit et de frayeurs, les Grecs ont fini par voter pour ceux-là mêmes qui avaient négocié le mémorandum, ce fameux accord signé en novembre 2011 entre Athènes et ses créanciers, infligeant au pays une cure d’austérité drastique. Avec 128 sièges sur les 300 que compte le Parlement grec, Antonio Samaras, chef de Nouvelle Démocratie (droite modérée), pourrait former une coalition avec les sociaux-démocrates du Pasok, dont les 33 députés constitueront l’appoint nécessaire à la formation d’une majorité stable. Dans ces conditions, les soupirs de soulagement poussés aux quatre coins de la zone euro sont quelque peu excessifs : contrairement à ce que suggérait la tonalité dramatique des commentaires médiatiques et des déclarations politiques depuis l’élection, le 6 mai, d’un Parlement pris en otage par les extrêmes, nous n’avons pas assisté à une tragédie mais à une comédie, dont l’enjeu ne fut jamais l’annulation de l’accord entre Athènes et ses créanciers, et encore moins la sortie de la zone euro, mais une renégociation à la marge du fameux mémorandum.[access capability= »lire_inedits »]

Autrement dit, les dirigeants grecs ont exercé un chantage implicite sur les bailleurs de fonds en laissant entendre que, si ceux-ci ne desserraient pas un peu l’étau, ce n’est pas à des gens raisonnables qu’ils auraient affaire, mais à des fachos échevelés ou à des gauchos exaltés. Il semble que les électeurs aient compris ce qui se tramait. En tout cas, ce qui était hier impensable est aujourd’hui sur la table : les Grecs seront vraisemblablement récompensés de leur « bon vote » par un rabais sur les exigences européennes. Qui a dit que la démocratie n’avait pas de prix ?

Les dirigeants grecs ont donc habilement fait monter la mayonnaise, dramatisant la crise politique provoquée par le premier scrutin, à la fois pour faire avaler aux électeurs leur adhésion au mémorandum et pour obliger les créanciers de la Grèce et ses partenaires européens à lâcher un peu de lest. Les victimes collatérales de cette pièce de théâtre sont les citoyens naïfs qui ont cru à l’existence d’une véritable alternative, qu’on leur faisait miroiter aussi bien à l’extrême droite qu’à l’extrême gauche – encore que, de ce côté, il suffisait de tendre l’oreille pour percevoir les signes annonciateurs d’une relative modération : Alexis Tsipras était visiblement prêt à mettre de l’eau dans son ouzo, ce qui éloignait le danger d’une crise incontrôlable. Et tout le monde le savait, au moins dans les coulisses.

L’accord signé fin 2011 entre le gouvernement grec d’un côté, l’Europe, la Banque mondiale et le FMI de l’autre a été le fruit d’un compromis reflétant les rapports de force – et n’en déplaise à tous ceux qui croient que les relations internationales sont régies par les grands sentiments, on voit mal comment il aurait pu en être autrement. Pendant toute la durée des négociations, la délégation grecque a martelé un seul message : ne tirez pas trop sur la corde ! L’argument était un peu court pour des créanciers convaincus, non sans quelques raisons, que les Grecs sont largement responsables du piteux état de leur économie, bien au-delà des problèmes générés par l’évasion fiscale et les fraudes à la Sécurité sociale. Rappelons que ce pays agricole importe 80 % de sa viande, contre 20 % il y a vingt ans ; et qu’au début du XXIe siècle, beaucoup de petites entreprises, souvent familiales, ne possèdent même pas d’ordinateur.

Dans ces conditions, on peut comprendre que Georges Papandréou, alors premier ministre, ait fini par signer. Mais dès son retour à Athènes, il a compris que, pour son opinion publique, il avait beaucoup trop cédé. La seule solution, pour imposer une renégociation de l’accord, était de modifier les rapports de force qui avaient présidé à sa conclusion, autrement dit de transformer l’extrême faiblesse grecque en force en laissant planer la menace d’une faillite grecque, prélude à un éventuel effondrement de la zone euro.

C’est ainsi que Papandréou a joué un coup de poker en proposant un référendum sur le mémorandum, suscitant, à Berlin et à Paris, un embarras compréhensible : si Sarkozy et Merkel n’avaient pas la moindre envie de voir les électeurs grecs ramener leur fraise et mettre à mal un accord durement obtenu, ils pouvaient difficilement afficher leur hostilité à une procédure si démocratique. Papandréou pensait que la menace d’un vote citoyen suffirait à obliger l’Allemagne et la France à desserrer encore un peu les cordons de la bourse. Il en a été pour ses frais, le président français préférant passer pour un ennemi des peuples plutôt que de se faire rouler dans la farine. C’était partie remise. Comme s’ils avaient, collectivement et inconsciemment, compris la partie qui se jouait, les électeurs grecs réalisèrent, le 6 mai, le pire cauchemar des Européens en élisant un Parlement qui, non seulement ne pouvait pas former une majorité, mais était de surcroît dominé par deux épouvantails : la coalition de gauche radicale Syriza d’Alexis Tsipras, et Aube dorée, le parti néonazi de Nikolaos Michaloliakos. Les six semaines écoulées entre ces élections « ratées » et le rendez-vous électoral du 17 juin auront été le dernier acte de ce poker menteur. On a eu droit à toutes sortes de scénarii catastrophes, à des fuites annonçant que tel État ou telle institution internationale préparait l’explosion de la monnaie unique et/ou à une sortie hellène de la zone euro, à des bruits récurrents sur une ruée sur les banques annonciatrice d’une issue « à l’argentine ». Bref, malgré la fraîcheur de ce faux printemps, la crise grecque a fait transpirer beaucoup de monde.

Dès que le résultat du scrutin a été connu, Guido Westerwelle, le ministre allemand des Affaires étrangères, a clairement énoncé les limites à ne pas franchir : si certaines concessions sont envisageables, notamment sur le calendrier, une renégociation complète du mémorandum est exclue. Son homologue belge, Didier Reynders, a confirmé que, si la nouvelle majorité était prête à mener les réformes nécessaires pour maintenir la Grèce au sein de la zone euro, l’UE et le FMI pourraient lui accorder un peu plus de temps – et peut-être un peu plus de moyens – pour atteindre les objectifs qui lui ont été assignés.

Cette issue, qui permettra d’adoucir légèrement la purge imposée aux Grecs, devrait les satisfaire, 80 % d’entre eux souhaitant le maintien dans l’euro et dans l’Europe, pourtant accusés hier de tous leurs malheurs. À charge pour les deux partis de gouvernement, la Nouvelle Démocratie et le Pasok, de marchander au mieux des intérêts du pays. Quant à Syriza, il reste sans doute de gauche, mais mérite de moins en moins l’adjectif « radical ». Seuls les néonazis, dont le chef est réellement stupide, restent à l’écart de ce consensus national, ce qui les privera sans doute des fruits de leur activisme social – et c’est tant mieux.

N’étaient-ce les difficultés endurées par les Grecs les plus pauvres, on pourrait presque dire que cette crise s’achève sur un happy end. Des deux côtés : pour l’UE et le FMI, quitte à étaler le paiement de la dette, l’important est que les Grecs reconnaissent la logique du mémorandum et en assument collectivement la responsabilité. Le temps où les citoyens se défaussaient de leurs responsabilités sur les « élites » et les « politiques corrompus » est révolu. Après avoir exprimé leur colère contre des puissances tutélaires jugées arrogantes lors du vote du 6 mai, et sauvé l’honneur en obtenant de ces dernières des concessions mineures mais non négligeables, ils peuvent s’attaquer aux racines culturelles et anthropologiques de leur naufrage pour transformer leur État clientéliste et archaïque en État moderne garant de l’intérêt général.

Dans les années 1960, quand les États-Unis étaient empêtrés dans la guerre du Vietnam, le sénateur républicain George Aiken avait lancé : « Déclarons que nous avons gagné et partons ! » Aujourd’hui, les Grecs doivent prendre ce que l’Europe leur donne. À elle de leur donner suffisamment pour qu’ils puissent déclarer qu’ils ont gagné. Et se mettre au boulot.[/access]

WC : relevons la lunette !

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En 2003, Elisabeth Badinter publiait Fausse route, un essai qui mettait en garde les femmes contre la tentation – auxquelles cédaient déjà les tenantes d’un certain féminisme- d’instaurer un nouvel ordre moral. Ce dernier, expliquait-elle, passe notamment par des expériences symboliques visant à nier la masculinité, comme en Suède où il était de bon ton dans certains milieux à la fois féministes et hygiénistes, d’apprendre aux petits garçons à uriner assis, comme leurs soeurs et copines.

Puisque nous sommes en Suède et dans le pipi masculin, restons-y. Le conseil général de la région du Sörmland étudie ainsi une modification de son règlement intérieur visant à obliger tous les hommes à pisser assis. Les promoteurs de cette innovation juridico-urinaire avancent des arguments médicaux. Cette pratique diminuerait les troubles de la prostate. On cherche encore les études scientifiques permettant de donner foi à telle assertion. Mais cela n’arrête pas Viggo Hansen, à l’origine du texte. En évitant de pisser comme depuis des siècles, l’homme serait un bien meilleur amant. Bon sang, mais c’est bien sûr !

Evidemment, il y a bien un lien entre la tendance dénoncée par Elisabeth Badinter et l’expérience du Sörmland. D’ailleurs, la philosophe signale aussi que le mouvement alternatif berlinois avait apposé sur la porte des W-C des panneaux représentant un mâle en train d’uriner debout barré à gros traits rouges. Dans tous les cas, il s’agit d’aligner le comportement masculin sur le comportement féminin, de bien meilleur aloi. Et cela doit se faire jusque dans les chiottes, comme dirait Vladimir Poutine. On s’interroge sur l’application de telles réglementations. Les urinoirs éradiqués,va-t-on supprimer le verrou de chaque cabine afin d’effectuer des contrôles inopinés ? Dotera-t-on les lieux d’aisance de caméra de vidéo-surveillance ou préférera t-on imaginer un système de radar, calculant la position grâce à la force du jet ? De même, comment sanctionnera-t-on ceux qui violeraient le règlement ? Une simple amende ? L’inscription forcée à des cours de rééducation urinaire ? Les sanctions seront-elles aggravées si c’est une femme qui pisse debout ?

Tant de questions qui nous amusent mais nous inquiètent à la fois. Car les idées suédoises en matière de relations femmes/hommes font souvent des émules dans le reste de l’Europe. Celles qui entrent avec entrain dans nos chambres à coucher afin de nous inciter à oser le clitoris seront-elles ainsi tentées d’entrer dans nos toilettes ? Maintenant qu’elles ont au sein même du cabinet (sic) de Najat Vallaud-Belkacem une représentante, un nouveau droit des femmes pourrait bien être créé, celui, inaliénable de ne pas s’asseoir sur une cuvette souillée par des hommes maladroits. Aussi imploré-je ces derniers de parfaire leur jet de toute urgence ou de relever la lunette. Il y va de notre droit à nous les hommes, de pisser tranquille.

Europe fédérale : c’est oui ou c’est non ?

Sans en exagérer la portée, comme le fait l’UMP, on constate que le fameux « couple franco-allemand » traverse une zone de turbulences depuis l’élection de François Hollande. Quoique Merkel et Hollande soient d’accord sur l’essentiel, c’est-à-dire sur l’« Europe politique » comme objectif stratégique à atteindre à moyen ou long terme, ils semblent profondément diverger sur les moyens d’y parvenir.

Angela Merkel est prête à mutualiser les dettes des pays européens et donc à payer un taux d’intérêt plus élevé pour permettre aux Français, aux Espagnols, aux Italiens et aux Grecs de payer moins. A une condition : que ces pays acceptent de passer leurs budgets nationaux sous la toise du contrôle européen. Autrement dit, en échange des « eurobonds », Berlin exige un ministère européen des finances et des budgets.

De ce côté-ci du Rhin, la nouvelle majorité socialiste souhaiterait renverser l’ordre des choses : que l’Allemagne délie d’abord les cordons de sa bourse. Eurobonds d’abord, ministère européen des finances et des budgets ensuite : la France entend tirer les conclusions tactiques de l’échec du Traité Constitutionnel Européen. Pour Hollande, le non de 2005 n’est qu’un échec temporaire qui ne doit pas remettre en cause une stratégie européenne vieille de cinquante ans : puisque les peuples rechignent à construire une Europe fédérale, avançons sur le front de l’union économique pour préparer les esprits à l’union politique.

Bernard Cazeneuve, le ministre français des Affaires européennes, ancien noniste – comme son ministre de tutelle Laurent Fabius – expose cette logique d’une manière limpide : « la priorité n’est pas de mettre en chantier une nouvelle réforme institutionnelle » longue et laborieuse car la crise actuelle nécessite des « réponses urgentes ».

Mais il ne s’agit bien évidemment pas que d’un problème de délais. Le fond de l’affaire, explique Cazeneuve, est qu’une réforme aussi ambitieuse ne peut être envisagée sans un large soutien des peuples, inaccessible aussi longtemps que l’Union Européenne n’aura pas fait la démonstration de sa capacité à répondre à la crise. « Sans ces réponses, précise-t-il, la crise démocratique et la crise économique et financière se conjugueront au risque de ruiner les efforts accomplis pour intégrer davantage nos processus de décision politiques. C’est la raison pour laquelle la réforme institutionnelle ne peut être un préalable aux réponses urgentes qu’appelle la crise ». Diplomatie oblige, le ministre français des Affaires européennes propose des formules qui pourraient permettre à Merkel de consentir à un compromis sans perdre la face ni les prochaines élections allemandes : « La France est favorable à l’approfondissement de l’intégration européenne au plan politique. Celle-ci doit inclure la dimension fiscale et sociale et assurer un haut niveau de protection des salariés et des services publics forts ». En clair, comme contrepartie des Eurobonds, en lieu et place du ministère des finances exigé par Berlin, Hollande aimerait proposer à Merkel un ministère européen du Travail et des Affaires sociales. Gageons que Moscovici n’aurait pas accepté une telle proposition !

Si en Allemagne l’adhésion à la position de Merkel dépasse les frontières de son camp politique – il n’est pas sûr que le SPD accepterait le projet d’Eurobonds – ce n’est pas le cas en France. Les récents commentaires de Bruno Le Maire révèlent un alignement des positions de l’UMP sur la ligne allemande (ce qui n’enlève rien à la légitimité de cette opinion) de maîtrise des budgets nationaux comme condition préalable à la mutualisation de la dette. Mais sur le fond, c’est-à-dire sur le fait que l’« Europe politique » reste l’horizon politique de la France, ancienne et nouvelle majorité sont d’accord. Or, dans les deux camps, au delà des divergences entre dirigeants actuels du PS et de l’UMP, cette question pose des problèmes idéologiques majeurs restés irrésolus depuis le référendum de 2005. A gauche, au PS en particulier, la crise du « non » de 2005 a été, au mieux, plâtrée et à droite il s’agit d’une véritable bombe à retardement.

Si aujourd’hui la bataille UMP-FN se focalise sur ce qu’on appelle « les valeurs » – termes vagues qui désignent en fait les positions vis-à-vis de l’islam, de l’immigration et de la lutte contre la criminalité – le vrai fossé idéologique est bien évidemment du côté de l’Europe et de l’euro. Comment différencier autrement quelqu’un comme Florian Philippot d’un Droite pop’ pur sucre comme Jacques Myard voire d’une sarkozyste dure comme Nadine Morano ?

Or, si on peut facilement envisager un compromis UMP-FN sur la laïcité, la sécurité et la politique migratoire[1. Au passage, vu le volte-face de Hollande au sur le vote des étrangers, même un compromis FN-PS sur « les valeurs » n’est pas inenvisageable !], sur la question européenne il semble impossible de faire converger leurs positions diamétralement opposées. Ainsi, si la solution passe par une Europe politique, celle-ci pourrait bientôt déboucher sur une crise politique et démocratique qui n’aura rien à envier à sa sœur aînée, la crise économique et financière.

La seule manière de crever cet abcès est d’arrêter de mentir : l’Europe est d’abord un projet politique visant la stabilité, la démocratie et la paix sur le Vieux continent. L’Europe a soutenu à coup de milliards des anciennes dictatures fascistes (l’Espagne, le Portugal et la Grèce) et plus tard les « démocraties populaires » des pays de l’Est pour y implanter durablement la démocratie dans sa version occidentale et libérale. Dans cette histoire, l’économie ne fut que l’instrument principal au service de cette fin. L’Europe est donc avant tout politique et c’est en tant que telle qu’il faut l’accepter ou la rejeter.

*Photo : Robin Hood Tax

Cécile Duflot recycle ses collègues

Cécile Duflot n’est plus la patronne des Verts. Dorénavant, dans le civil, son job à plein temps, c’est faire ministre de l’Écologie. Ah, non, rectifions : elle s’occupe du Logement. Mais bon, l’embrouille est humaine. A l’Élysée aussi bien qu’à Matignon, on s’était dit : « Une écologiste à l’Écologie, c’est trop peu vraisemblable. C’est comme si on mettait un économiste à l’Économie et aux Finances. » On y a mis Pierre Moscovici. Il n’y entrave rien. C’est pas grave, ce n’est pas son rôle non plus.

Donc, Cécile Duflot se retrouve ministre du Logement. Et comme les journalistes ne sont rien qu’une bande d’Apaches, ils s’y sont mis à trois – RTL-LCI-Le Figaro – pour la faire comparaître, dimanche soir, devant un Grand Jury. Les questions ont fusé.

On lui a, par exemple, demandé si les autorisations de forage accordées en Guyane par l’État à Shell était les bienvenues. On ne sait pas ce qui s’est passé – s’était-elle fait raboter le palais –, mais elle fit preuve de la plus admirable langue de bois. Du jamais vu depuis que Haroun Tazieff, alors secrétaire d’Etat chargé de la Prévention des risques naturels et technologiques majeurs au sein du gouvernement Chirac, acquiesça aux propos du ministre de l’Agriculture de l’époque, François Guillaume : « Le nuage s’est arrêté au Rhin. » Encore que, en matière écologique, nul besoin de titiller les doigts de pied des morts. Il suffit de se souvenir de ce que Dominique Voynet, ministre de l’Écologie sous Lionel Jospin, disait du naufrage de l’Erika : « Ce n’est pas la catastrophe écologique du siècle. » Dominique Voynet n’est pas non plus une catastrophe, mais elle y contribue.

Donc, le propre d’un écologiste, lorsqu’il se retrouve ministre, c’est de fermer sa gueule. Jean-Pierre Chevènement avait érigé, en 1983, la maxime « Un ministre, ça démissionne ou ça ferme ça gueule » en dogme républicain. Force est de constater que les Verts français l’ont légèrement amendé : « Un ministre, ça ferme sa gueule ou ça ferme sa gueule. »

Et sa « gueule » ministérielle, Cécile Duflot l’a fermée, dimanche soir, plus que de raison. Lorsque les journalistes l’ont questionnée sur le mini-remaniement ministériel survenu à l’issu des législatives et qui aura vu Nicole Bricq passer du ministère de l’Écologie à celui du Commerce extérieur, Cécile Duflot a eu ce mot, admirable entre tous : « Elle m’a dit qu’elle avait eu une promotion et je pense qu’elle l’a vécu comme tel. »

A ce stade-là, on ne peut décemment parler de langue de bois. C’est de l’ébénisterie d’art. Cécile Duflot est à la politique ce qu’André-Charles Boulle était au mobilier : elle y va, ne craint rien, ose tout. Parfois, elle frôle le ridicule, mais le ridicule n’est jamais trop éloigné du rococo. Du moins quand il s’agit de commodes. Pour le reste…

Justement, pour le reste, Cécile Duflot confirme la loi suivant laquelle un écologiste demeure écologiste jusqu’à ce qu’il arrive au pouvoir. Quand il y est installé, il se recycle. Ce qui, quand on y pense bien, reste l’attitude la plus écologique qui soit.

Mais on n’aura jamais vu – cette novation, personne ne pourra jamais la retrancher à Mme Duflot –, une écologiste concéder que le ministère du Commerce extérieur représente un mieux-aller par rapport à celui de l’Écologie. Rien n’empêchait Mme Duflot de simplement confesser sa perplexité par rapport à l’éviction de Nicole Bricq du ministère de l’Écologie. Personne ne lui en aurait tenu rigueur : un ministre peut bien être perplexe sur les choix du chef du gouvernement et du chef de l’État… Evidemment, une telle attitude n’aurait pas cassé des briques, elle aurait juste épargné à Cécile Duflot de casser Bricq…

Il n’en demeure pas moins que, sur le fond, les propos de la ministre du Logement sont d’une portée singulière : elle nous apprend que le Commerce extérieur, qui, par le passé, fut souvent cantonné à un secrétariat d’État tout rabougri – on se demande bien pourquoi –, surpasse en honneur et en dignité le ministère de l’Écologie, qui ne sert désormais plus à grand chose, même pas à freiner l’appétit de grandes compagnies qui, non contentes de vouloir forer au large de la Guyane, participent aujourd’hui à la redistribution des rôles au sein du gouvernement de la République…

J’en viens à penser qu’Eva Joly a dégoûté tout le monde de l’écologie. Tout le monde, y compris Cécile Duflot.

*Photo : Parti socialiste

Bollène aime les blonds mais pas les chansons

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La ville de Bollène est dirigée par l’extrême droite, euh non pardon, excusez-moi par la Ligue du Sud. La Ligue du Sud est le mouvement de Jacques Bompard qui ferait passer le Front National et ses principaux responsables pour des paroissiens du MoDem. Notre ami Jacques de Guillebon a néanmoins montré qu’il fallait être énervé et de mauvaise foi communautariste comme un rouge du Front de Gauche pour voir malice dans l’exposition d’une jolie tête blonde à l’entrée de la ville, accompagnée du mot « identité ». On sait bien que le mot « identité » est tout à fait neutre dans la bouche de ces gens-là, c’est bien connu, quand bien même ils seraient très proche du Bloc Identitaire, justement, un mouvement bien connu pour sa vison décrispée des rapports entre les peuples.

Ne pas voir le mal partout donc. Mais il faut reconnaître que Bollène ne nous y aide pas. On apprend ainsi que la même municipalité de Bollène, comme le raconte La Provence qui n’est tout de même pas La Pravda ni même L’Huma, a purement et simplement interdit Le chant des partisans lors des commémorations du 18 Juin. Nous rappellerons donc aimablement à Marie-Claude Bompard, épouse du maire d’Orange et maire de Bollène depuis 2008 que Le chant des partisans n’a jamais été un chant communiste et que ses paroles ont été écrites en 1943 par Maurice Druon et Joseph Kessel qui étaient plutôt franchement gaullistes. Mais apparemment, pour la municipalité, gaullistes, communistes, tout ça, c’est du pareil au même et comme on dit en cauchois « toute la pouque sent le hareng. »

Question d’identité, donc, effectivement.

Montebourg : le reniement, c’est maintenant ?

La semaine dernière, une petite phrase politique n’a pas retenu l’attention de la presse et des grands médias, trop occupés à chercher la faute dans la surface de réparation de Nadine Morano ou à couvrir la passionnante bataille socialo-socialiste pour le perchoir. Ces quelques mots au parfum de scandale ont été prononcés par notre Président himself à l’issue du sommet du G20 à Las Cabos, au Mexique.

Comme pour étayer le titre du dernier Causeur magazine, François Hollande se veut idéologiquement « normal, trop normal » parmi les grands gouvernants de ce monde et entend nous le prouver. Quoique mi-figue mi-raisin dans son appréciation du communiqué final du G20, le chef de l’Etat se réjouit que ledit document obéisse « aux quatre objectifs [qu’il s’était] fixé pour la réussite de ce sommet : la croissance, la recherche de la stabilité financière, la lutte contre le protectionnisme et l’emploi ».

Les signataires du texte ne se cachent pas derrière leur petit doigt. Lisez plutôt : « Alors que l’économie mondiale traverse une période critique, il est important de souligner les mérites du système commercial multilatéral pour éviter le protectionnisme et le repli sur soi. Nous réaffirmons nos engagements de statu quo jusqu’à la fin de 2013, comme décidé à Toronto, et nous nous engageons à retirer toutes les nouvelles mesures protectionnistes qui auraient pu apparaître, y compris les nouvelles restrictions aux exportations et les mesures d’encouragement des exportations qui seraient contraires aux règles de l’OMC. (…) Par ailleurs, à titre de contribution à un système commercial basé sur des règles, plus efficace, nous sommes favorables au renforcement de l’OMC qui doit jouer un rôle plus actif dans l’amélioration de la transparence des relations et des politiques commerciales et dans celle du fonctionnement du mécanisme de règlement des différends. »

Lutter contre le protectionnisme ? Est-ce bien l’antienne du président dont l’un des piliers du gouvernement, ministre du redressement productif, a promu un « protectionnisme intelligent aux frontières de l’Europe » au nom de la démondialisation et du mieux-disant social ?
Des mois durant, Arnaud Montebourg citait en exemple la politique protectionniste de l’Argentine inspirée par les théories du philippin Walden Bello pour appuyer son credo démondialiste, que ses rivaux libre-échangistes du P.S associaient à une autarcie quasi-fasciste.

Tout cela avant qu’un beau jour de novembre, l’ancien député de Saône-et-Loire obtienne 17% à la primaire socialiste. Depuis, Montebourg fait les yeux doux à Hollande, en rallié exemplaire qui affiche la foi un peu brouillonne des convertis.
Quelques mois avant la présidentielle, le futur ministre faisait encore des « zones de libre-échange local » et du refus de la « concurrence avec des modèles sociaux asiatiques » sa base idéologique. A un colloque sur le libre-échange organisé à l’Assemblée, il osa même claironner : « Je souhaite la fin de l’Organisation Mondiale du Commerce (je souligne). Il faudra trouver un travail à M. Lamy ! Je souhaite qu’il ne vienne pas trop braconner dans une éventuelle victoire de la gauche » (à 1mn20 sur la vidéo).

Caramba, encore raté ! Avec le satisfecit qu’adresse le président Hollande à la dérégulation commerciale mondiale, une nouvelle ligne a été franchie. Montebourg a beau occuper une place de choix au gouvernement, Pascal Lamy domine toujours l’inconscient de la Hollandie.

Quelques semaines après sa nomination, Arnaud Montebourg avale donc sa première grosse couleuvre[1. Les plus attentifs (et les plus cruels) d’entre vous auront noté qu’Arnaud Montebourg a essuyé une autre déconvenue à travers le limogeage de Nicole Bricq du ministère de l’écologie, pour crime de lèse-pétroliers. Le 13 juin, les deux ministres avaient en effet conjointement signé le communiqué de presse prévoyant la « remise à plat » de tous les permis d’exploration pétroliers et gaziers » avant de- non moins conjointement- enterrer ce projet.] sans moufter ni assumer son reniement. A ce propos, on connaît le mot d’un autre grand pourfendeur de la mondialisation, lui aussi rentré dans le rang hollandiste après avoir si longtemps mangé son chapeau dans des gouvernements socialistes : « Un ministre, ça ferme sa gueule ou ça démissionne ». Entre les deux termes de l’alternative, Montebourg a, semble-t-il, choisi.

Si tu veux faire la bise à ta copine, augmente le SMIC !

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Bien sûr, c’est moins grave que les incessants massacres de civils en Syrie mais il faut savoir aussi que vivre et travailler en France, surtout dans les bureaux, l’air de rien, c’est sacrément dangereux. On apprend ainsi qu’une étude intitulée « Gestion du bien être et de la santé des salariés sur le lieu de travail » du groupe Kimberly-Clark Professional, spécialisé dans le conseil et les produits d’hygiène, trace un tableau apocalyptique des menaces qui pèsent sur l’employé du tertiaire.

Pas moins d’un sur cinq aurait été contaminé par une maladie infectieuse et plus de la moitié de ces derniers ont vu les médecins leur accorder des arrêts de travail pour ce motif. Bien sûr, Kimberly-Clark étant propriétaire de la marque Kleenex et autres savons pousse-mousse, on peut penser que les résultats de cette enquête anxiogène tombent opportunément pour écouler leurs produits.
Mais enfin, la Sécurité Sociale, qui n’a pas besoin de ça, tremble et se demande que faire. Il semblerait en effet que les bureaux soient devenus à peu près aussi dangereux que l’Europe du XIVème siècle au moment de la Peste Noire. Virus et bactéries se nichent absolument partout. Les boutons d’ascenseurs, les touches de la photocopieuse, les essuie-mains en tissu et comble de l’horreur, le partage d’un clavier d’ordinateur personnel avec des collègues, ce qui est pratiquement aussi suicidaire que de prévoir une partouze non protégée avec des prostituées toxicomanes. Quant aux cuvettes des toilettes, nous épargnerons la sensibilité de nos lecteurs, mais Tchernobyl à côté, c’est une station climatique en haute-montagne.

Bon, avec un peu de mauvais esprit, en regardant les chiffres-clés de cette enquête, on constaterait qu’ils culpabilisent les hommes : ils sont 22% à être contaminés contre 18% pour les femmes et, comme par hasard, ils sont plus du quart à ne pas se laver les mains après être allés aux toilettes.
Face à cette horreur bactériologique dans nos open space, dont l’enquête remarque au passage que cette nouvelle organisation (celle de la surveillance panoptique) est particulièrement favorable à la propagation de toutes les contaminations, il faut faire appel aux spécialistes de l’hygiène. Kimberly-Clark Professional donne des consignes de bon sens comme la pose d’affichettes informant des dangers qui nous menacent ou nous invitent à (re)prendre l’habitude de se laver les mains avant d’aller à la cantine, ce qui diminuerait de 30% les risques.

En même temps, doit-on suivre Frédéric Saldmann, cardiologue et nutritionniste, auteur d’On s’en lave les mains, ouvrage dans lequel il stigmatise une abominable pratique française : la bise !? Se faire la bise entre collègues est un cauchemar hygiéniste. Bon, bien sûr, c’est gentil, sympathique, humain, typiquement latin mais il faut savoir ce qu’on veut. Il nous recommande même de faire, dans la stupeur et le tremblement, « comme les japonais », c’est-à-dire de se saluer d’une inclination du buste. Il ne va pas jusqu’à recommander le port des gants et celui du masque mais ça ne devrait plus tarder. Alors, adieu, la joue veloutée de la stagiaire qui enchantait la matinée de travail à venir d’un peu de douceur. Hygiène d’abord !

En même temps, comment se fait-il que les bureaux soient devenus de tels bouillons de culture ? Le groupe Kimberly-Clark Professional, ce n’est pas son problème. Lui, il constate.

Pourtant, il est intéressant de savoir que parmi les salariés les plus exploités de France, il y a justement ceux qui s’occupent… du nettoyage des bureaux. Ce secteur compte 19 600 employés pour un chiffre d’affaires de 11 milliards d’euros qui a doublé depuis 1995. Le cas de figure type de l’employé de ce secteur, c’est six heures par jour pour 900 euros mensuels. On travaille comme un fou pendant deux heures le matin, entre 7 et 9, pour nettoyer 1000 mètres carrés en moyenne et on remet ça le soir. Sous-traitance, concurrence intense, baisse des effectifs, temps partiels imposés, horaires décalés et, évidemment, travailleurs non diplômés précarisés par des parcours professionnels chaotiques. Ce petit monde des soutiers de la crasse est, bien entendu, fortement féminisé, plutôt âgé (57% de plus de 40 ans). Ou encore issus de l’immigration, ce qui garantit une grande discrétion dans la revendication syndicale, on le comprendra aisément.

Alors oui, les bureaux, souvent, ne sont pas très propres. Et pour cause.

*Photo : https://dixhuitsecondes.files.wordpress.com

Petit Robert : Adieu Mademoiselle, bonjour LOL

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L’édition 2013 du Petit Robert, dont le conseiller éditorial Alain Rey estime, selon Le Parisien, qu’il a toujours été essentiel de « faire bouger le modèle académique », enrichit la langue française de ses nouvelles trouvailles et diversités.

Vous l’aurez tous appris au fil des infos, « subclaquer », « lol », « gloups » ou « marrade » ont trouvé leur définition dans le dictionnaire de l’année. Le temps que l’inventivité sans limite des locuteurs contemporains ne les renvoie dans les limbes de l’annuelle obsolescence où des anglicismes toujours plus nombreux nous aideront à penser comme on twitte : « dièse FF at Cop1[1. « Copain »], check[2. « Vérifie ».] ça ASAP[3. « Aussi vite que possible »] car AMHA[4. « A mon humble avis ».] c’est ouf grave », saperlipopette[5. Juron familier et vieilli.] !

Evidemment, les ronchons dans mon genre se feront encore mal voir dans les dîners en ville : ce serait antidémocratique, élitiste, voire « FN » (le Petit Robert devrait songer à adjectiver et substantiver ces initiales, pour l’édition 2014) de déplorer que les expressions croustillantes ou puissamment évocatrices de notre bon françoys ne se lisent plus désormais qu’en littérature quand celle-ci se cache pour mourir. Tous les linguistes vous le diront : la vie d’une langue, c’est toujours tout de suite. Tout le reste n’est qu’anti-progressisme et francocentrisme.

Reflet de la société, le dictionnaire ? Je n’ai rien contre les néologismes, les anglicismes, les arabismes, le charme du québécois ni contre aucun registre, mais on me fera difficilement avaler qu’un locuteur contemporain se heurte à un incompréhensible « lol » au détour d’un texte ou à un mystérieux « gloups » entre deux petits fours et s’emploie fiévreusement et par suite, sitôt rentré en sa coloc, à en dégoter le sens en rêvant à une phrase ciselée où sa nouvelle acquisition sémantique, embellissant son ramage, trônera fièrement.

On me pardonnera peut-être de passer mon chemin sans acquérir cet indispensable grimoire, et de m’enfermer avec Pantagruel et Mangeclous en priant Littré que tous nous veuille absoudre.

A-t-on déjà oublié Merah ?

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Malek Boutih a souvent raison. Interrogé le 4 juin, sur France Inter, il affirme que, depuis plus de dix ans, certains jeunes Français n’ont pas attendu Mohamed Merah pour exprimer bruyamment leur antisémitisme. Il se trompe pourtant quand il estime qu’il n’existe aucun lien de cause à effet entre les meurtres commis par Merah et l’augmentation des actes antisémites observée depuis. L’histoire, notamment celle du XXe siècle, prouve que la violence ne guérit pas de la violence mais qu’elle la banalise, créant un habitus, une atmosphère propice à son explosion ou, à tout le moins, à son expansion.[access capability= »lire_inedits »] Cette violence a pour conséquence première de réifier ceux qu’elle frappe et de réduire tous les membres du groupe auquel elles appartiennent ou sont soupçonnées d’appartenir, à l’état de victimes potentielles, comme le montrent par exemple les travaux de l’historien américain Jan Gross sur la Pologne d’après-guerre. Cibles elles ont été, cibles elles demeurent : dans l’esprit des assassins, leur vie ne vaut rien, on en a pris l’habitude, on peut en disposer.

De fait, les agressions antisémites de Marseille, le 26 mai[1. Le 26 mai, à Marseille, un jeune homme de 17 ans portant la kippa, accompagné de sa sœur et de son beau-frère, est pris à partie par quatre individus qui tiennent les propos suivants : « C’est shabbat chez vous, vive Mohamed Merah, n… les juifs…Palestine vaincra ! » Il reçoit des coups, tente de les rendre, et s’en tire avec une blessure au genou (ligaments croisés sectionnés). Son beau-frère, voulant s’interposer, a également reçu un coup de poing.], de Villeurbanne, le 3 juin, et de nombreux témoignages révèlent bien que, dans une partie de la jeunesse, l’équipée sanglante de Merah, loin de susciter une condamnation unanime, a ouvert le champ des sinistres possibles.

Or, à discuter avec les uns et à entendre les autres, on comprend clairement que ce constat ne fait pas consensus, beaucoup refusant avec constance de voir le caractère antisémite des agressions. On pense à l’assassinat du jeune Ilan Halimi, dont certains s’obstinaient à faire un crime crapuleux ou, plus récemment, aux propos de l’historien Dominique Borne, président de l’Institut européen en sciences des religions: « Il faut mesurer ce qu’on appelle antisémitisme. Je ne dis pas qu’il n’y en a pas chez les élèves : on s’en inquiète depuis le déclenchement de la deuxième Intifada. Mais l’Éducation nationale n’a pas diligenté d’enquête pour cerner, scientifiquement, l’étendue du phénomène. »[2. « À l’école, les difficiles échos de l’affaire Merah », Mattea Battaglia, Le Monde, 21 avril 2012.] Parler de « ce qu’on appelle antisémitisme », revient à affirmer qu’il ne s’agit pas vraiment d’antisémitisme. Et dire qu’on ne dit pas « qu’il n’y en a pas chez les élèves, mais… » signifie, selon la bonne vieille technique de l’antiphrase, qu’on ne croit pas qu’il y en ait.

Il faut en conclure que la haine des juifs et la volonté de leur nuire ne suffisent pas à qualifier l’antisémitisme. Il faut, en outre, que le coupable soit un homme blanc (ou une femme). Des jeunes d’origine maghrébine comme Merah, ou d’Afrique subsaharienne comme Youssouf Fofana, ne correspondent pas à la définition de l’antisémite idéal. Après les assassinats de Toulouse et de Montauban, on rêvait de découvrir un Breivik français, et ce fut Merah. Ça ne collait pas !

Pour surprenante ou choquante qu’elle soit, cette vision des choses ne laisse pas d’être éclairante. Tout d’abord, elle est fondée sur une fâcheuse ignorance des ressorts psychologiques, intellectuels et historiques de l’antisémitisme, qu’on finit par considérer seulement comme − et que comme − le produit de la bêtise. Il ne viendrait pourtant à personne l’idée de nier que les SA fous de haine de novembre 1938, quoiqu’idiots, étaient ivres d’idéologie. Par ailleurs, elle révèle la faible estime que certains portent aux jeunes de banlieue qu’ils accablent de leur compassion : pour eux, les assassins d’Ilan Halimi et des enfants de l’école Ozar-Hatorah ne sont que des voyous abrutis, incapables de la moindre pensée.

Quand on ne veut pas voir l’antisémitisme, on ne peut pas l’analyser et encore moins le combattre. Les organisateurs d’un « débat citoyen » qui s’est tenu à La Courneuve dans le cadre de la campagne législative3 ont posé aux candidats cinq questions qu’ils estimaient « fondamentales pour les quartiers populaires ». Dans l’ordre : l’éducation, le logement, la laïcité et la crainte de voir monter le risque de l’islamophobie, l’emploi et… le conflit israélo-palestinien ! Quand les femmes sont méprisées, les homosexuels contraints de se cacher et que les juifs ont quitté ces quartiers (500 familles juives à Saint-Denis il y a dix-huit ans, 40 aujourd’hui…), la seule menace digne d’intérêt est la montée de l’ « islamophobie ». Bien entendu, la journaliste du Monde qui rend compte de la réunion ne s’interroge pas un instant sur le fait que le conflit israélo-palestinien soit considéré comme « fondamental » pour « les quartiers populaires » dans le cadre des élections législatives françaises. Ne voit-elle pas que poser cette question, c’est encourager une vision communautaire de la politique et, au-delà, de la société tout entière ?

Le message adressé aux candidats présents, notamment Marie-George Buffet, est limpide: « Soutenez la lutte du peuple palestinien et nous voterons pour vous. » Cela devrait questionner, et même déranger. Que le conflit israélo-palestinien soit un sujet important et légitime, nul n’en disconviendra, mais pourquoi doit-il être abordé ici et maintenant ? Pourquoi ce conflit-là et pas la Syrie ou le Tibet ? Parce que les ennemis des Palestiniens sont juifs ? Cette obsession moyen-orientale, qui nourrit confusions et amalgames, ne peut qu’aggraver la haine des juifs, où qu’ils se trouvent.

Heureusement, on connaît la solution, le remède imparable qui soignera les esprits malades et les âmes égarées : le voyage à Auschwitz, que préconise, entre autres, Ariel Goldmann, vice-président du CRIF[4. Ariel Goldmann (vice-président du CRIF): « Après l’affaire Merah, il y a eu un pic d’actes antisémites », propos recueillis par Stéphanie Le Bars, Le Monde, 6 juin 2012.]. Si je voulais être atrocement provocateur, je signalerais qu’Himmler y est allé plusieurs fois, qu’il y a même assisté à un gazage homicide et qu’à ma connaissance, cela ne l’a nullement « guéri » de son antisémitisme. On portera cette remarque au compte de l’exagération. Mais qu’on me permette de douter du pouvoir thérapeutique d’Auschwitz − que l’expérience récente incite à relativiser fortement.

Passons sur la niaiserie, martelée sous diverses formes, consistant à expliquer aux élèves que juifs et musulmans, compagnons d’immigration, sont issus de la même histoire. Ceux que l’histoire intéresse plus que les rassurantes mythologies se reporteront utilement au livre de Georges Bensoussan, Juifs en pays arabes. Le grand déracinement, qui vient de paraître chez Tallandier. Ariel Goldmann évoque une autre piste consistant à imposer à l’auteur d’un acte antisémite « un travail d’intérêt général autour du thème de la Shoah ». Quand l’enseignement de la Shoah devient une sanction… Faut-il faire pleurer sur les juifs morts pour que les juifs vivants aient le droit de vivre tranquillement ?

En réalité, les seules armes efficaces pour lutter contre la résurgence de ce vieux fléau sont l’histoire et la raison, pas le pathos et l’apitoiement, dont le seul résultat est de susciter une morbide concurrence victimaire. Par définition, la victime exclut. Alors, osons le dire : la Shoah est beaucoup trop présente dans les discours publics, car ce n’est pas d’histoire qu’il s’agit, mais d’une mémoire exaltée et émotionnelle.

Sur France Inter, Malek Boutih a défini deux axes de travail : une fermeté politique sans faille et l’éducation. S’agissant du premier, il faudra beaucoup de courage tant l’antisémitisme est devenu une évidence pour une partie, minoritaire (en tout cas souhaitons-le), mais non négligeable de la jeunesse française. S’agissant du second, les déclarations d’intention ne suffisent plus. Pour que l’École soit le formidable outil qu’elle devrait être, il faut que les professeurs soient formés de façon à être capables de répondre à la seule question qui vaille : pourquoi les juifs ? Cela suppose de pénétrer dans l’univers mental des bourreaux, pour comprendre ce qui les animait et l’histoire longue dont ils étaient issus. Cela aurait peut-être permis à beaucoup de comprendre pourquoi Merah, en assassinant froidement les enfants juifs, croyait tuer ses ennemis. La tâche à accomplir est gigantesque, car elle consiste à remettre en cause trente ans de religion civile de la mémoire[5. Georges Bensoussan, Histoire, mémoire et commémoration. Vers une religion civile. Le Débat n°82, 1994.].[/access]

Pourquoi le SPD dit « nein » au PS

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Pendant la campagne électorale, François Hollande espérait que sa victoire déclencherait une « vague rose » européenne et notamment une alternance en Allemagne qui verrait le SPD accéder aux responsabilités à l’issue des élections fédérales de septembre 2013. Dans son esprit, au-delà des liens personnels forgés au sein de l’Internationale socialiste et lors des rencontres bilatérales, le succès des camarades du parti frère aurait créé les conditions nécessaires pour changer le cap de la politique européenne en abandonnant la ligne « Merkozy ». Cet axe majeur de la campagne d’Hollande s’est appuyé sur deux malentendus. Le premier quiproquo magistral était de faire croire qu’avant l’entrée en campagne de François Hollande, le gouvernement français, soutenu par Berlin et le BCE, était hostile à l’idée même de croissance. En quelques semaines à peine, le PS et son candidat se sont emparés de ce mot, collant à leur adversaire le terme beaucoup moins funky de rigueur. C’était faire peu de cas de la politique de relance keynésienne menée par Sarkozy et Fillon à travers le ministère de la Relance un temps confié à Patrick Devedjian : du Hollande avant l’heure !

Le second tour de passe-passe socialiste n’était pas moins habile : faire croire que les autres socialistes européens, SPD en tête, partagent les idées du PS et sa conception de la croissance. Or, au-delà de clivages aussi sensibles que le nucléaire (le PS s’est engagé à fermer la seule centrale de Fessenheim tandis que le SPD a lancé une pétition pour l’abandon pur et simple de cette source d’énergie), les deux partis divergent sur la question cruciale de la « règle d’or ». Dans leur vision de l’endettement et de la gestion des comptes publics, les socialistes allemands sont décidément plus proches de Fillon que de Hollande.

Un second point problématique concerne le rôle et la compétence de la BCE, le SPD défendant strictement l‘indépendance de la banque centrale. Autrement dit, contrairement au PS, il s’oppose à l’idée d’accorder des prêts directs aux gouvernements et refuse de faire marcher la planche à billets.
Quant aux fameux eurobonds et à la mutualisation des dettes des pays de la zone euro, pierre angulaire de la « croissance » à la Hollande, les socialistes allemands mettent des conditions à un éventuel accord – des avancées institutionnelles conséquentes avant toute émission d’obligations mutuellement garanties – telles qu’elles rendent illusoire toute convergence avec leurs camarades français. Ainsi, le SPD soutient le projet d’Angela Merkel qui entend confier à la Cour de Justice Européenne (CJE) le pouvoir de sanctionner les mauvais élèves de la zone euro (« crédit contre intervention et supervision »), tandis que Hollande a désapprouvé cette interférence dans les prérogatives des parlements nationaux (« crédit contre engagements solennels de ne jamais recommencer »).

Mais tout ceci est essentiellement dû au gouffre qui sépare les deux cultures politiques. Dans le système politique allemand, le pouvoir exécutif, issu d’un Parlement élu à la proportionnelle, s’appuie souvent sur une coalition centre-gauche/centre droite, ce qui entraîne un « recentrage » des positions et une certaine culture du compromis. En France, la gauche rassemble son camp sur une ligne très à gauche – et la droite fait pareil à sa droite – pour ensuite, une fois les élections gagnées, avoir les mains complètement libres pendant la durée de la législature. Avec modération et esprit de compromis d’un côté, radicalisation et exécutif fort de l’autre, les deux rives du Rhin sont acculées au compromis franco-allemand.
C’est ainsi que par le passé, François Mitterrand entretenait des relations plutôt crispées avec et le SPD Helmut Schmidt qui, lui, s’entendait très bien avec le centriste VGE. En revanche, Mitterrand s’entendait à merveille avec le chrétien-démocrate Helmut Kohl. Plus récemment, Lionel Jospin n’appréciait que très moyennement le blairisme de Gerhard Schröder, lequel a récemment mis en garde Hollande contre une application trop zélée de ses promesses de campagne.

Hollande l’a d’ailleurs bien compris. Lors de son passage à Berlin en décembre 2011 à l’occasion du congrès du SPD, il a clairement démontré son talent de synthétiseur. « Je respecte l’indépendance de la BCE » déclarait-il on ne peut plus clairement. Mais il ajouta immédiatement cette merveilleuse formule : « je la voudrais [la BCE] plus attentive à la situation de notre économie réelle. Je souhaite qu’elle puisse élargir son rôle de prêteur et intervenir de façon mesurée contre la spéculation dans le cadre de ses statuts actuels ».
Quelle que soit sa position sur le rôle de la BCE, force est de reconnaître l’ambiguïté d’une formule telle que « souhaiter élargir son rôle de prêteur ». Ce genre de slogan alambiqué permet de gagner des élections en incarnant le « changement » et « l’alternative » tout en resservant les mêmes plats politiques et économiques à peine réchauffés. Vraisemblablement, le bras de fer Hollande/Merkel se terminera par un compromis permettant au premier de sauver la face. Mais quelle que soit la façon dont les choses seront présentées à Paris et Berlin, la feuille de route du conseil européen ressemblera bien plus aux axes tracés par Angela Merkel et la BCE qu’aux propositions de François Hollande.

*Photo : European Council

Enfin, les Grecs assument

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L’Europe a joué à se faire peur. Après tant de bruit et de frayeurs, les Grecs ont fini par voter pour ceux-là mêmes qui avaient négocié le mémorandum, ce fameux accord signé en novembre 2011 entre Athènes et ses créanciers, infligeant au pays une cure d’austérité drastique. Avec 128 sièges sur les 300 que compte le Parlement grec, Antonio Samaras, chef de Nouvelle Démocratie (droite modérée), pourrait former une coalition avec les sociaux-démocrates du Pasok, dont les 33 députés constitueront l’appoint nécessaire à la formation d’une majorité stable. Dans ces conditions, les soupirs de soulagement poussés aux quatre coins de la zone euro sont quelque peu excessifs : contrairement à ce que suggérait la tonalité dramatique des commentaires médiatiques et des déclarations politiques depuis l’élection, le 6 mai, d’un Parlement pris en otage par les extrêmes, nous n’avons pas assisté à une tragédie mais à une comédie, dont l’enjeu ne fut jamais l’annulation de l’accord entre Athènes et ses créanciers, et encore moins la sortie de la zone euro, mais une renégociation à la marge du fameux mémorandum.[access capability= »lire_inedits »]

Autrement dit, les dirigeants grecs ont exercé un chantage implicite sur les bailleurs de fonds en laissant entendre que, si ceux-ci ne desserraient pas un peu l’étau, ce n’est pas à des gens raisonnables qu’ils auraient affaire, mais à des fachos échevelés ou à des gauchos exaltés. Il semble que les électeurs aient compris ce qui se tramait. En tout cas, ce qui était hier impensable est aujourd’hui sur la table : les Grecs seront vraisemblablement récompensés de leur « bon vote » par un rabais sur les exigences européennes. Qui a dit que la démocratie n’avait pas de prix ?

Les dirigeants grecs ont donc habilement fait monter la mayonnaise, dramatisant la crise politique provoquée par le premier scrutin, à la fois pour faire avaler aux électeurs leur adhésion au mémorandum et pour obliger les créanciers de la Grèce et ses partenaires européens à lâcher un peu de lest. Les victimes collatérales de cette pièce de théâtre sont les citoyens naïfs qui ont cru à l’existence d’une véritable alternative, qu’on leur faisait miroiter aussi bien à l’extrême droite qu’à l’extrême gauche – encore que, de ce côté, il suffisait de tendre l’oreille pour percevoir les signes annonciateurs d’une relative modération : Alexis Tsipras était visiblement prêt à mettre de l’eau dans son ouzo, ce qui éloignait le danger d’une crise incontrôlable. Et tout le monde le savait, au moins dans les coulisses.

L’accord signé fin 2011 entre le gouvernement grec d’un côté, l’Europe, la Banque mondiale et le FMI de l’autre a été le fruit d’un compromis reflétant les rapports de force – et n’en déplaise à tous ceux qui croient que les relations internationales sont régies par les grands sentiments, on voit mal comment il aurait pu en être autrement. Pendant toute la durée des négociations, la délégation grecque a martelé un seul message : ne tirez pas trop sur la corde ! L’argument était un peu court pour des créanciers convaincus, non sans quelques raisons, que les Grecs sont largement responsables du piteux état de leur économie, bien au-delà des problèmes générés par l’évasion fiscale et les fraudes à la Sécurité sociale. Rappelons que ce pays agricole importe 80 % de sa viande, contre 20 % il y a vingt ans ; et qu’au début du XXIe siècle, beaucoup de petites entreprises, souvent familiales, ne possèdent même pas d’ordinateur.

Dans ces conditions, on peut comprendre que Georges Papandréou, alors premier ministre, ait fini par signer. Mais dès son retour à Athènes, il a compris que, pour son opinion publique, il avait beaucoup trop cédé. La seule solution, pour imposer une renégociation de l’accord, était de modifier les rapports de force qui avaient présidé à sa conclusion, autrement dit de transformer l’extrême faiblesse grecque en force en laissant planer la menace d’une faillite grecque, prélude à un éventuel effondrement de la zone euro.

C’est ainsi que Papandréou a joué un coup de poker en proposant un référendum sur le mémorandum, suscitant, à Berlin et à Paris, un embarras compréhensible : si Sarkozy et Merkel n’avaient pas la moindre envie de voir les électeurs grecs ramener leur fraise et mettre à mal un accord durement obtenu, ils pouvaient difficilement afficher leur hostilité à une procédure si démocratique. Papandréou pensait que la menace d’un vote citoyen suffirait à obliger l’Allemagne et la France à desserrer encore un peu les cordons de la bourse. Il en a été pour ses frais, le président français préférant passer pour un ennemi des peuples plutôt que de se faire rouler dans la farine. C’était partie remise. Comme s’ils avaient, collectivement et inconsciemment, compris la partie qui se jouait, les électeurs grecs réalisèrent, le 6 mai, le pire cauchemar des Européens en élisant un Parlement qui, non seulement ne pouvait pas former une majorité, mais était de surcroît dominé par deux épouvantails : la coalition de gauche radicale Syriza d’Alexis Tsipras, et Aube dorée, le parti néonazi de Nikolaos Michaloliakos. Les six semaines écoulées entre ces élections « ratées » et le rendez-vous électoral du 17 juin auront été le dernier acte de ce poker menteur. On a eu droit à toutes sortes de scénarii catastrophes, à des fuites annonçant que tel État ou telle institution internationale préparait l’explosion de la monnaie unique et/ou à une sortie hellène de la zone euro, à des bruits récurrents sur une ruée sur les banques annonciatrice d’une issue « à l’argentine ». Bref, malgré la fraîcheur de ce faux printemps, la crise grecque a fait transpirer beaucoup de monde.

Dès que le résultat du scrutin a été connu, Guido Westerwelle, le ministre allemand des Affaires étrangères, a clairement énoncé les limites à ne pas franchir : si certaines concessions sont envisageables, notamment sur le calendrier, une renégociation complète du mémorandum est exclue. Son homologue belge, Didier Reynders, a confirmé que, si la nouvelle majorité était prête à mener les réformes nécessaires pour maintenir la Grèce au sein de la zone euro, l’UE et le FMI pourraient lui accorder un peu plus de temps – et peut-être un peu plus de moyens – pour atteindre les objectifs qui lui ont été assignés.

Cette issue, qui permettra d’adoucir légèrement la purge imposée aux Grecs, devrait les satisfaire, 80 % d’entre eux souhaitant le maintien dans l’euro et dans l’Europe, pourtant accusés hier de tous leurs malheurs. À charge pour les deux partis de gouvernement, la Nouvelle Démocratie et le Pasok, de marchander au mieux des intérêts du pays. Quant à Syriza, il reste sans doute de gauche, mais mérite de moins en moins l’adjectif « radical ». Seuls les néonazis, dont le chef est réellement stupide, restent à l’écart de ce consensus national, ce qui les privera sans doute des fruits de leur activisme social – et c’est tant mieux.

N’étaient-ce les difficultés endurées par les Grecs les plus pauvres, on pourrait presque dire que cette crise s’achève sur un happy end. Des deux côtés : pour l’UE et le FMI, quitte à étaler le paiement de la dette, l’important est que les Grecs reconnaissent la logique du mémorandum et en assument collectivement la responsabilité. Le temps où les citoyens se défaussaient de leurs responsabilités sur les « élites » et les « politiques corrompus » est révolu. Après avoir exprimé leur colère contre des puissances tutélaires jugées arrogantes lors du vote du 6 mai, et sauvé l’honneur en obtenant de ces dernières des concessions mineures mais non négligeables, ils peuvent s’attaquer aux racines culturelles et anthropologiques de leur naufrage pour transformer leur État clientéliste et archaïque en État moderne garant de l’intérêt général.

Dans les années 1960, quand les États-Unis étaient empêtrés dans la guerre du Vietnam, le sénateur républicain George Aiken avait lancé : « Déclarons que nous avons gagné et partons ! » Aujourd’hui, les Grecs doivent prendre ce que l’Europe leur donne. À elle de leur donner suffisamment pour qu’ils puissent déclarer qu’ils ont gagné. Et se mettre au boulot.[/access]

WC : relevons la lunette !

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En 2003, Elisabeth Badinter publiait Fausse route, un essai qui mettait en garde les femmes contre la tentation – auxquelles cédaient déjà les tenantes d’un certain féminisme- d’instaurer un nouvel ordre moral. Ce dernier, expliquait-elle, passe notamment par des expériences symboliques visant à nier la masculinité, comme en Suède où il était de bon ton dans certains milieux à la fois féministes et hygiénistes, d’apprendre aux petits garçons à uriner assis, comme leurs soeurs et copines.

Puisque nous sommes en Suède et dans le pipi masculin, restons-y. Le conseil général de la région du Sörmland étudie ainsi une modification de son règlement intérieur visant à obliger tous les hommes à pisser assis. Les promoteurs de cette innovation juridico-urinaire avancent des arguments médicaux. Cette pratique diminuerait les troubles de la prostate. On cherche encore les études scientifiques permettant de donner foi à telle assertion. Mais cela n’arrête pas Viggo Hansen, à l’origine du texte. En évitant de pisser comme depuis des siècles, l’homme serait un bien meilleur amant. Bon sang, mais c’est bien sûr !

Evidemment, il y a bien un lien entre la tendance dénoncée par Elisabeth Badinter et l’expérience du Sörmland. D’ailleurs, la philosophe signale aussi que le mouvement alternatif berlinois avait apposé sur la porte des W-C des panneaux représentant un mâle en train d’uriner debout barré à gros traits rouges. Dans tous les cas, il s’agit d’aligner le comportement masculin sur le comportement féminin, de bien meilleur aloi. Et cela doit se faire jusque dans les chiottes, comme dirait Vladimir Poutine. On s’interroge sur l’application de telles réglementations. Les urinoirs éradiqués,va-t-on supprimer le verrou de chaque cabine afin d’effectuer des contrôles inopinés ? Dotera-t-on les lieux d’aisance de caméra de vidéo-surveillance ou préférera t-on imaginer un système de radar, calculant la position grâce à la force du jet ? De même, comment sanctionnera-t-on ceux qui violeraient le règlement ? Une simple amende ? L’inscription forcée à des cours de rééducation urinaire ? Les sanctions seront-elles aggravées si c’est une femme qui pisse debout ?

Tant de questions qui nous amusent mais nous inquiètent à la fois. Car les idées suédoises en matière de relations femmes/hommes font souvent des émules dans le reste de l’Europe. Celles qui entrent avec entrain dans nos chambres à coucher afin de nous inciter à oser le clitoris seront-elles ainsi tentées d’entrer dans nos toilettes ? Maintenant qu’elles ont au sein même du cabinet (sic) de Najat Vallaud-Belkacem une représentante, un nouveau droit des femmes pourrait bien être créé, celui, inaliénable de ne pas s’asseoir sur une cuvette souillée par des hommes maladroits. Aussi imploré-je ces derniers de parfaire leur jet de toute urgence ou de relever la lunette. Il y va de notre droit à nous les hommes, de pisser tranquille.

Europe fédérale : c’est oui ou c’est non ?

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Sans en exagérer la portée, comme le fait l’UMP, on constate que le fameux « couple franco-allemand » traverse une zone de turbulences depuis l’élection de François Hollande. Quoique Merkel et Hollande soient d’accord sur l’essentiel, c’est-à-dire sur l’« Europe politique » comme objectif stratégique à atteindre à moyen ou long terme, ils semblent profondément diverger sur les moyens d’y parvenir.

Angela Merkel est prête à mutualiser les dettes des pays européens et donc à payer un taux d’intérêt plus élevé pour permettre aux Français, aux Espagnols, aux Italiens et aux Grecs de payer moins. A une condition : que ces pays acceptent de passer leurs budgets nationaux sous la toise du contrôle européen. Autrement dit, en échange des « eurobonds », Berlin exige un ministère européen des finances et des budgets.

De ce côté-ci du Rhin, la nouvelle majorité socialiste souhaiterait renverser l’ordre des choses : que l’Allemagne délie d’abord les cordons de sa bourse. Eurobonds d’abord, ministère européen des finances et des budgets ensuite : la France entend tirer les conclusions tactiques de l’échec du Traité Constitutionnel Européen. Pour Hollande, le non de 2005 n’est qu’un échec temporaire qui ne doit pas remettre en cause une stratégie européenne vieille de cinquante ans : puisque les peuples rechignent à construire une Europe fédérale, avançons sur le front de l’union économique pour préparer les esprits à l’union politique.

Bernard Cazeneuve, le ministre français des Affaires européennes, ancien noniste – comme son ministre de tutelle Laurent Fabius – expose cette logique d’une manière limpide : « la priorité n’est pas de mettre en chantier une nouvelle réforme institutionnelle » longue et laborieuse car la crise actuelle nécessite des « réponses urgentes ».

Mais il ne s’agit bien évidemment pas que d’un problème de délais. Le fond de l’affaire, explique Cazeneuve, est qu’une réforme aussi ambitieuse ne peut être envisagée sans un large soutien des peuples, inaccessible aussi longtemps que l’Union Européenne n’aura pas fait la démonstration de sa capacité à répondre à la crise. « Sans ces réponses, précise-t-il, la crise démocratique et la crise économique et financière se conjugueront au risque de ruiner les efforts accomplis pour intégrer davantage nos processus de décision politiques. C’est la raison pour laquelle la réforme institutionnelle ne peut être un préalable aux réponses urgentes qu’appelle la crise ». Diplomatie oblige, le ministre français des Affaires européennes propose des formules qui pourraient permettre à Merkel de consentir à un compromis sans perdre la face ni les prochaines élections allemandes : « La France est favorable à l’approfondissement de l’intégration européenne au plan politique. Celle-ci doit inclure la dimension fiscale et sociale et assurer un haut niveau de protection des salariés et des services publics forts ». En clair, comme contrepartie des Eurobonds, en lieu et place du ministère des finances exigé par Berlin, Hollande aimerait proposer à Merkel un ministère européen du Travail et des Affaires sociales. Gageons que Moscovici n’aurait pas accepté une telle proposition !

Si en Allemagne l’adhésion à la position de Merkel dépasse les frontières de son camp politique – il n’est pas sûr que le SPD accepterait le projet d’Eurobonds – ce n’est pas le cas en France. Les récents commentaires de Bruno Le Maire révèlent un alignement des positions de l’UMP sur la ligne allemande (ce qui n’enlève rien à la légitimité de cette opinion) de maîtrise des budgets nationaux comme condition préalable à la mutualisation de la dette. Mais sur le fond, c’est-à-dire sur le fait que l’« Europe politique » reste l’horizon politique de la France, ancienne et nouvelle majorité sont d’accord. Or, dans les deux camps, au delà des divergences entre dirigeants actuels du PS et de l’UMP, cette question pose des problèmes idéologiques majeurs restés irrésolus depuis le référendum de 2005. A gauche, au PS en particulier, la crise du « non » de 2005 a été, au mieux, plâtrée et à droite il s’agit d’une véritable bombe à retardement.

Si aujourd’hui la bataille UMP-FN se focalise sur ce qu’on appelle « les valeurs » – termes vagues qui désignent en fait les positions vis-à-vis de l’islam, de l’immigration et de la lutte contre la criminalité – le vrai fossé idéologique est bien évidemment du côté de l’Europe et de l’euro. Comment différencier autrement quelqu’un comme Florian Philippot d’un Droite pop’ pur sucre comme Jacques Myard voire d’une sarkozyste dure comme Nadine Morano ?

Or, si on peut facilement envisager un compromis UMP-FN sur la laïcité, la sécurité et la politique migratoire[1. Au passage, vu le volte-face de Hollande au sur le vote des étrangers, même un compromis FN-PS sur « les valeurs » n’est pas inenvisageable !], sur la question européenne il semble impossible de faire converger leurs positions diamétralement opposées. Ainsi, si la solution passe par une Europe politique, celle-ci pourrait bientôt déboucher sur une crise politique et démocratique qui n’aura rien à envier à sa sœur aînée, la crise économique et financière.

La seule manière de crever cet abcès est d’arrêter de mentir : l’Europe est d’abord un projet politique visant la stabilité, la démocratie et la paix sur le Vieux continent. L’Europe a soutenu à coup de milliards des anciennes dictatures fascistes (l’Espagne, le Portugal et la Grèce) et plus tard les « démocraties populaires » des pays de l’Est pour y implanter durablement la démocratie dans sa version occidentale et libérale. Dans cette histoire, l’économie ne fut que l’instrument principal au service de cette fin. L’Europe est donc avant tout politique et c’est en tant que telle qu’il faut l’accepter ou la rejeter.

*Photo : Robin Hood Tax

Cécile Duflot recycle ses collègues

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Cécile Duflot n’est plus la patronne des Verts. Dorénavant, dans le civil, son job à plein temps, c’est faire ministre de l’Écologie. Ah, non, rectifions : elle s’occupe du Logement. Mais bon, l’embrouille est humaine. A l’Élysée aussi bien qu’à Matignon, on s’était dit : « Une écologiste à l’Écologie, c’est trop peu vraisemblable. C’est comme si on mettait un économiste à l’Économie et aux Finances. » On y a mis Pierre Moscovici. Il n’y entrave rien. C’est pas grave, ce n’est pas son rôle non plus.

Donc, Cécile Duflot se retrouve ministre du Logement. Et comme les journalistes ne sont rien qu’une bande d’Apaches, ils s’y sont mis à trois – RTL-LCI-Le Figaro – pour la faire comparaître, dimanche soir, devant un Grand Jury. Les questions ont fusé.

On lui a, par exemple, demandé si les autorisations de forage accordées en Guyane par l’État à Shell était les bienvenues. On ne sait pas ce qui s’est passé – s’était-elle fait raboter le palais –, mais elle fit preuve de la plus admirable langue de bois. Du jamais vu depuis que Haroun Tazieff, alors secrétaire d’Etat chargé de la Prévention des risques naturels et technologiques majeurs au sein du gouvernement Chirac, acquiesça aux propos du ministre de l’Agriculture de l’époque, François Guillaume : « Le nuage s’est arrêté au Rhin. » Encore que, en matière écologique, nul besoin de titiller les doigts de pied des morts. Il suffit de se souvenir de ce que Dominique Voynet, ministre de l’Écologie sous Lionel Jospin, disait du naufrage de l’Erika : « Ce n’est pas la catastrophe écologique du siècle. » Dominique Voynet n’est pas non plus une catastrophe, mais elle y contribue.

Donc, le propre d’un écologiste, lorsqu’il se retrouve ministre, c’est de fermer sa gueule. Jean-Pierre Chevènement avait érigé, en 1983, la maxime « Un ministre, ça démissionne ou ça ferme ça gueule » en dogme républicain. Force est de constater que les Verts français l’ont légèrement amendé : « Un ministre, ça ferme sa gueule ou ça ferme sa gueule. »

Et sa « gueule » ministérielle, Cécile Duflot l’a fermée, dimanche soir, plus que de raison. Lorsque les journalistes l’ont questionnée sur le mini-remaniement ministériel survenu à l’issu des législatives et qui aura vu Nicole Bricq passer du ministère de l’Écologie à celui du Commerce extérieur, Cécile Duflot a eu ce mot, admirable entre tous : « Elle m’a dit qu’elle avait eu une promotion et je pense qu’elle l’a vécu comme tel. »

A ce stade-là, on ne peut décemment parler de langue de bois. C’est de l’ébénisterie d’art. Cécile Duflot est à la politique ce qu’André-Charles Boulle était au mobilier : elle y va, ne craint rien, ose tout. Parfois, elle frôle le ridicule, mais le ridicule n’est jamais trop éloigné du rococo. Du moins quand il s’agit de commodes. Pour le reste…

Justement, pour le reste, Cécile Duflot confirme la loi suivant laquelle un écologiste demeure écologiste jusqu’à ce qu’il arrive au pouvoir. Quand il y est installé, il se recycle. Ce qui, quand on y pense bien, reste l’attitude la plus écologique qui soit.

Mais on n’aura jamais vu – cette novation, personne ne pourra jamais la retrancher à Mme Duflot –, une écologiste concéder que le ministère du Commerce extérieur représente un mieux-aller par rapport à celui de l’Écologie. Rien n’empêchait Mme Duflot de simplement confesser sa perplexité par rapport à l’éviction de Nicole Bricq du ministère de l’Écologie. Personne ne lui en aurait tenu rigueur : un ministre peut bien être perplexe sur les choix du chef du gouvernement et du chef de l’État… Evidemment, une telle attitude n’aurait pas cassé des briques, elle aurait juste épargné à Cécile Duflot de casser Bricq…

Il n’en demeure pas moins que, sur le fond, les propos de la ministre du Logement sont d’une portée singulière : elle nous apprend que le Commerce extérieur, qui, par le passé, fut souvent cantonné à un secrétariat d’État tout rabougri – on se demande bien pourquoi –, surpasse en honneur et en dignité le ministère de l’Écologie, qui ne sert désormais plus à grand chose, même pas à freiner l’appétit de grandes compagnies qui, non contentes de vouloir forer au large de la Guyane, participent aujourd’hui à la redistribution des rôles au sein du gouvernement de la République…

J’en viens à penser qu’Eva Joly a dégoûté tout le monde de l’écologie. Tout le monde, y compris Cécile Duflot.

*Photo : Parti socialiste

Bollène aime les blonds mais pas les chansons

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La ville de Bollène est dirigée par l’extrême droite, euh non pardon, excusez-moi par la Ligue du Sud. La Ligue du Sud est le mouvement de Jacques Bompard qui ferait passer le Front National et ses principaux responsables pour des paroissiens du MoDem. Notre ami Jacques de Guillebon a néanmoins montré qu’il fallait être énervé et de mauvaise foi communautariste comme un rouge du Front de Gauche pour voir malice dans l’exposition d’une jolie tête blonde à l’entrée de la ville, accompagnée du mot « identité ». On sait bien que le mot « identité » est tout à fait neutre dans la bouche de ces gens-là, c’est bien connu, quand bien même ils seraient très proche du Bloc Identitaire, justement, un mouvement bien connu pour sa vison décrispée des rapports entre les peuples.

Ne pas voir le mal partout donc. Mais il faut reconnaître que Bollène ne nous y aide pas. On apprend ainsi que la même municipalité de Bollène, comme le raconte La Provence qui n’est tout de même pas La Pravda ni même L’Huma, a purement et simplement interdit Le chant des partisans lors des commémorations du 18 Juin. Nous rappellerons donc aimablement à Marie-Claude Bompard, épouse du maire d’Orange et maire de Bollène depuis 2008 que Le chant des partisans n’a jamais été un chant communiste et que ses paroles ont été écrites en 1943 par Maurice Druon et Joseph Kessel qui étaient plutôt franchement gaullistes. Mais apparemment, pour la municipalité, gaullistes, communistes, tout ça, c’est du pareil au même et comme on dit en cauchois « toute la pouque sent le hareng. »

Question d’identité, donc, effectivement.

Montebourg : le reniement, c’est maintenant ?

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La semaine dernière, une petite phrase politique n’a pas retenu l’attention de la presse et des grands médias, trop occupés à chercher la faute dans la surface de réparation de Nadine Morano ou à couvrir la passionnante bataille socialo-socialiste pour le perchoir. Ces quelques mots au parfum de scandale ont été prononcés par notre Président himself à l’issue du sommet du G20 à Las Cabos, au Mexique.

Comme pour étayer le titre du dernier Causeur magazine, François Hollande se veut idéologiquement « normal, trop normal » parmi les grands gouvernants de ce monde et entend nous le prouver. Quoique mi-figue mi-raisin dans son appréciation du communiqué final du G20, le chef de l’Etat se réjouit que ledit document obéisse « aux quatre objectifs [qu’il s’était] fixé pour la réussite de ce sommet : la croissance, la recherche de la stabilité financière, la lutte contre le protectionnisme et l’emploi ».

Les signataires du texte ne se cachent pas derrière leur petit doigt. Lisez plutôt : « Alors que l’économie mondiale traverse une période critique, il est important de souligner les mérites du système commercial multilatéral pour éviter le protectionnisme et le repli sur soi. Nous réaffirmons nos engagements de statu quo jusqu’à la fin de 2013, comme décidé à Toronto, et nous nous engageons à retirer toutes les nouvelles mesures protectionnistes qui auraient pu apparaître, y compris les nouvelles restrictions aux exportations et les mesures d’encouragement des exportations qui seraient contraires aux règles de l’OMC. (…) Par ailleurs, à titre de contribution à un système commercial basé sur des règles, plus efficace, nous sommes favorables au renforcement de l’OMC qui doit jouer un rôle plus actif dans l’amélioration de la transparence des relations et des politiques commerciales et dans celle du fonctionnement du mécanisme de règlement des différends. »

Lutter contre le protectionnisme ? Est-ce bien l’antienne du président dont l’un des piliers du gouvernement, ministre du redressement productif, a promu un « protectionnisme intelligent aux frontières de l’Europe » au nom de la démondialisation et du mieux-disant social ?
Des mois durant, Arnaud Montebourg citait en exemple la politique protectionniste de l’Argentine inspirée par les théories du philippin Walden Bello pour appuyer son credo démondialiste, que ses rivaux libre-échangistes du P.S associaient à une autarcie quasi-fasciste.

Tout cela avant qu’un beau jour de novembre, l’ancien député de Saône-et-Loire obtienne 17% à la primaire socialiste. Depuis, Montebourg fait les yeux doux à Hollande, en rallié exemplaire qui affiche la foi un peu brouillonne des convertis.
Quelques mois avant la présidentielle, le futur ministre faisait encore des « zones de libre-échange local » et du refus de la « concurrence avec des modèles sociaux asiatiques » sa base idéologique. A un colloque sur le libre-échange organisé à l’Assemblée, il osa même claironner : « Je souhaite la fin de l’Organisation Mondiale du Commerce (je souligne). Il faudra trouver un travail à M. Lamy ! Je souhaite qu’il ne vienne pas trop braconner dans une éventuelle victoire de la gauche » (à 1mn20 sur la vidéo).

Caramba, encore raté ! Avec le satisfecit qu’adresse le président Hollande à la dérégulation commerciale mondiale, une nouvelle ligne a été franchie. Montebourg a beau occuper une place de choix au gouvernement, Pascal Lamy domine toujours l’inconscient de la Hollandie.

Quelques semaines après sa nomination, Arnaud Montebourg avale donc sa première grosse couleuvre[1. Les plus attentifs (et les plus cruels) d’entre vous auront noté qu’Arnaud Montebourg a essuyé une autre déconvenue à travers le limogeage de Nicole Bricq du ministère de l’écologie, pour crime de lèse-pétroliers. Le 13 juin, les deux ministres avaient en effet conjointement signé le communiqué de presse prévoyant la « remise à plat » de tous les permis d’exploration pétroliers et gaziers » avant de- non moins conjointement- enterrer ce projet.] sans moufter ni assumer son reniement. A ce propos, on connaît le mot d’un autre grand pourfendeur de la mondialisation, lui aussi rentré dans le rang hollandiste après avoir si longtemps mangé son chapeau dans des gouvernements socialistes : « Un ministre, ça ferme sa gueule ou ça démissionne ». Entre les deux termes de l’alternative, Montebourg a, semble-t-il, choisi.