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Juifs et Musulmans : les nouveaux cannibales ?

Dans un jugement rendu mardi 26 juin par le tribunal de grande instance de Cologne, la justice allemande a considéré que la circoncision d’un enfant pour des motifs religieux constituait une blessure corporelle passible d’une condamnation en tant qu’elle modifie durablement et de manière irréparable le corps de l’enfant; et que le choix de la circoncision revient à l’enfant qui devra lui-même décider plus tard de son appartenance religieuse. Cette jurisprudence appelée à faire autorité n’est pas sans bousculer les communautés juives et musulmanes pour lesquelles la circoncision est un élément essentiel de la religion.

Le même jour, à Tokyo, la police a indiqué avoir lancé une enquête après qu’une plainte est venue dénoncer un jeune artiste japonais qui avait cuisiné et servi ses propres attributs génitaux lors d’une dégustation ayant autant pour but de pourvoir aux frais de son émasculation que d’attirer l’attention sur les minorités sexuelles au Japon. L’enquête ne débouchera a priori sur aucune poursuite, le cannibalisme n’étant pas légalement répréhensible au Japon.

Curieuse justice que celle qui sanctionne la circoncision au nom d’une croyance mais ignore le cannibalisme au nom du vide juridique. Nauséabonde justice que celle qui interdit de facto la pratique du judaïsme en Allemagne. Inégale justice que celle qui pose un statut inéquitable entre Juifs et Musulmans, les premiers étant circoncis à 8 jours et considérés comme incapables de choisir leur religion, les seconds l’étant plutôt à 8 ans et jugés pleinement lucides.

Mais si ces deux histoires ont en commun de porter en dessous de la ceinture et d’évoquer de manière différente l’ablation absolue ou relative, elles mettent surtout en exergue la culminance du droit comme ultime régulateur des rapports sociaux, dans une société caractérisée par la pluralisation de ses références morales et culturelles et par la multitude des vérités ou des divergences. Or, la perception des valeurs non plus comme des faits intangibles mais comme des constructions sociales mouvantes conduit indubitablement à individualiser la norme. Adaptée au cas par cas, cette dernière n’a plus vocation à rendre à chacun ce qui lui est dû mais ne fait qu’entériner l’évolution de la société.

Ainsi, la loi devient polysémique et le droit se déformalise, oubliant sa dimension collective. On en vient à une dictature du droit qui ne se contente pas -comme l’Etat de droit- de prélever une parcelle de souveraineté sur chaque individu au nom du bien commun mais au contraire d’en prendre sa totalité au nom de l’individualisme. Cette mécanique est d’autant moins rassurante si, comme Jean Giraudoux dans La guerre de Troie n’aura pas lieu, on voit le droit comme « la plus puissante des écoles de l’imagination » et que l’on pense que « jamais poète n’a jamais interprété la nature aussi librement qu’un juriste la réalité. »

La sanctuarisation du droit pour lui-même n’augure rien de bon. Si tel est son avenir, alors il faut s’attendre à bien plus aberrant que l’interdiction de la circoncision ou l’implicite caution apportée au cannibalisme. Car si le droit peut tout dire et tout légitimer, il anesthésiera le bon sens et concourra inéluctablement au désenchantement du monde dont parlait Max Weber.

*Photo : j.screaton

Le taureau espagnol au centre de l’arène européenne

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L’art tauromachique reste inscrit au « patrimoine immatériel » de la France. Les cris d’orfraie des amis des bêtes n’ont pas empêché cet acte de reconnaissance du legs inestimable que nous ont fait nos amis espagnols. Dans la symbolique économique, le bel animal revêt cependant une signification opposée à celle que lui a attribuée la tauromachie[1. Le monde entier connaît le taureau de bronze de Wall Street. Dans le jargon des financiers, bullish market (de bull, taureau) désigne un marché à la hausse et bearish market (de bear, ours) un marché à la baisse.]. Tandis que le taureau statufié de Wall Street incarne l’optimisme des marchés, le noble acteur des arènes espagnoles est voué, sauf cas d’espèce, à mourir sous les coups du matador qui l’a mis en scène. Toute la révérence qui entoure la victime du drame tauromachique n’empêche pas que c’est à l’homme que revient en définitive l’honneur d’incarner la fierté et la bravoure espagnoles.

Ces deux symboliques du taureau, promis à la mort ou annonciateur de succès, tissent une parabole de la trajectoire espagnole des vingt dernières années.[access capability= »lire_inedits »] Le « miracle espagnol » renvoie simultanément au taureau symbole d’optimisme de Wall Street et au matador terrassant la pauvreté et le chômage pour s’installer parmi les puissances économiques du monde. Mais les vents économiques sont désormais contraires et les symboles se sont retournés. L’Espagne n’est plus le puissant animal de Wall Street ni le glorieux matador, mais le taureau blessé qui attend, au centre de l’arène, une fin aussi éprouvante qu’inévitable.

La modernisation heureuse

Adopté le 9 juin, le plan de sauvetage des banques espagnoles, sixième du genre dans la zone euro depuis le 10 mai 2010, a dessillé les plus ignorants. Il y a peu de chances que Ségolène Royal proclame, comme elle le fit à l’hiver 2007, que « l’Espagne a trouvé le secret de la croissance moderne » ou que Michel Sapin propose l’Espagne comme modèle de croissance à la France embourbée comme au printemps 2008. Du FMI, à la Commission européenne, de l’OCDE aux agences de notation, tous les économistes institutionnels confirment aujourd’hui la faillite virtuelle d’un pays qui semblait avoir enrayé le déclin historique qui l’a accablé à partir du dix-septième siècle.

La chute brutale de l’Espagne, du piédestal où on l’avait installée, appelle d’autres explications que les assertions à l’emporte-pièce prodiguées par les médias. Avant d’analyser les erreurs stratégiques du pays et la corruption qui mine son économie, il faut tenter de comprendre comment la patrie de Cervantès avait renoué avec le succès. Le naufrage actuel est la conclusion d’un cycle contrasté, une première phase d’essor et de modernisation véritable ayant été suivie d’une deuxième période, caractérisée par une véritable folie stratégique.

Tout commence à la fin des années cinquante, avec l’arrivée au pouvoir, dans le gouvernement franquiste, de ministres appartenant à l’Opus Dei qui pensent, à juste raison, que l’Espagne ne pourra pas se moderniser par ses propres forces. Pour gagner du temps, tout en préparant l’inéluctable chute du régime, ils plaident pour l’ouverture du pays aux investissements directs étrangers et emportent la décision du dictateur nationaliste. C’est alors que l’industrialisation commence au-delà des régions traditionnellement dynamique –Catalogne, Pays basque et Asturies. Les entreprises américaines, japonaises, allemandes et françaises sont accueillies à bras ouverts[2. La plus grande usine du groupe PSA, située à Vigo, est issue d’un atelier de fabrication de fourgonnettes 2CV installé en 1958.]. En dépit du retard des infrastructures et de la faiblesse des revenus des ménages espagnols qui limitent les débouchés offerts aux industriels étrangers installés sur le territoire, les premiers résultats sont encourageants. Mais il faudra attendre que le départ ad patres du Caudillo mette un terme à l’isolationnisme politique et diplomatique du pays pour que l’on comprenne que l’Espagne est entrée dans l’antichambre du développement.

Cette période de modernisation heureuse se poursuit avec la normalisation politique et l’entrée du pays dans la Communauté européenne, à la veille de la mise en œuvre des « fonds de cohésion structurels » que Jacques Delors a lancés peu après son arrivée à la tête de la Commission de Bruxelles. L’idée-maîtresse qui préside à la création de ces fonds est que les pays européens les plus riches doivent subventionner les plus pauvres de manière à accélérer le rattrapage de leur retard économique et social. Ils permettent aux pays bénéficiaires de se doter de routes, d’autoroutes, de ports, d’aéroports, de lignes ferroviaires, voire de stades ou de musées, en s’appuyant sur des transferts directs consentis par les Trésors (donc par les peuples) allemand, français, néerlandais, italien, anglais et d’autres encore. Ces investissements financés par l’extérieur, contribuant mécaniquement à la croissance comptable, c’est-à-dire à l’augmentation du PIB, les économistes les plus niais finissent par croire à leur effet d’entraînement durable. Il est vrai que tout touriste visitant l’Espagne peut en admirer les réalisations tangibles, par exemple le réseau de lignes à grande vitesse le plus dense d’Europe.

Alors que la législation franquiste empêchait les employeurs de licencier, la modernisation heureuse a également pour conséquence un début de normalisation du droit du travail. Pour sortir de l’impasse, le Parlement espagnol contourne l’obstacle en autorisant l’application de normes plus souples aux nouveaux contrats de travail, qu’ils concernent de nouveaux emplois ou des postes existants libérés par le départ de leur titulaire. En apparence, cette réforme est un succès puisqu’entre le milieu des années 1980 et la fatidique année 2007, l’Espagne est le pays européen qui crée le plus grand nombre d’emplois proportionnellement à sa population[3. La propagande néolibérale sur les rigidités du marché du travail responsables de tous les maux fait l’impasse sur cette modernisation partielle et réussie du droit du travail réalisée avant le grand essor.].

La folie des grandeurs

C’est durant les années 1990 que l’hubris s’empare des dirigeants de Madrid. Le pays est déjà la première destination touristique d’Europe, si l’on tient compte à la fois du nombre des visiteurs et de leur durée de séjour. Le boom touristique stimule l’activité de la construction, tout en saccageant les côtes du pays, non protégées de la pollution immobilière. Très peu de temps avant la relève du gouvernement de Felipe Gonzalès par celui de José Aznar, le pays s’oriente vers une croissance à marche forcée, dopée par la consommation et la construction. Il faut aller toujours plus vite, embaucher à tour de bras, montrer à l’Europe et au monde que l’Espagne compte à nouveau sur la scène économique et politique internationale.

Durant la fin de la décennie, le pays bénéficie, plus encore que ses grands voisins français, allemand, italien, de ce qui est – mais on ne le sait pas – la dernière belle période économique de l’Europe. Les effets stimulants de la consommation et de la construction s’ajoutent à ceux d’un développement industriel qui ne se dément pas et de la poursuite d’investissements gratuits dans les infrastructures. Mieux encore, l’Espagne, qualifiée pour l’entrée dans la nouvelle monnaie unique, commence à bénéficier de conditions d’emprunt favorables. L’Etat, les entreprises, les banques, les particuliers peuvent s’endetter à des conditions proches de celles dont bénéficient les agents économiques allemands ou néerlandais. Et ce mouvement encourageant, au moins en première apparence, va se poursuivre jusqu’en 2010, au point que le crédit des débiteurs andalous finit par égaler celui des débiteurs bavarois.

On pourrait aujourd’hui soutenir que si l’euro a fini par échouer, c’est parce qu’il avait trop bien réussi. Offrant aux emprunteurs grecs, irlandais, portugais, espagnols, le bénéfice d’une monnaie « forte », il conduisait à relâcher la vigilance sur la solvabilité, c’est-à-dire la capacité économique de rembourser ses emprunts. Il permettait aussi d’acheter à bas prix des marchandises étrangères, européennes ou non européennes, encourageait de ce fait les importations au détriment de l’équilibre extérieur.
Dans le même temps, les finances publiques espagnoles se portaient le mieux du monde. Le Trésor local engrangeait les plus-values fiscales liées au boom économique, sans avoir, pour l’essentiel, à supporter le coût des infrastructures. En 2007, le budget était excédentaire à hauteur de plus d’un point de PIB et la dette inférieure à 40% du PIB. On comprend presque l’émerveillement de Ségolène Royal et de Michel Sapin. Qui aurait osé bouder une réussite aussi éclatante ?

Or, au moment même où la prospérité espagnole brillait de mille feux, deux maux invisibles sapaient ses fondations. Tout d’abord, la croissance des rémunérations était plus rapide que celle de la productivité globale du travail : autrement dit, le bénéfice engrangé par l’entrée dans l’euro (équivalent à une dévaluation d’environ 20 %) a été intégralement affecté à des hausses de salaires. En deuxième lieu, et c’est là que se trouve l’origine de la faillite bancaire, les emprunteurs espagnols du secteur privé accumulaient les dettes. Dans les faits, l’Etat espagnol surfait sur la vague de prospérité entretenue par les emprunts toujours accrus des ménages, des entreprises et des banques. Un chiffre suffit à mesurer le phénomène: entre 1990 et 2011, la dette globale des agents économiques a triplé, passant de 120% à 360% du PIB, malgré la forte croissance de celui-ci entre 1990 et 2007.

S’il plus personne ne peut aujourd’hui nier l’ampleur de la crise espagnole, sa compréhension reste brouillée par deux erreurs d’appréciation qui émaillent les commentaires des autorités européennes et des journalistes économiques. La première consiste à voir dans la descente aux enfers de l’économie ibérique un sous-produit de la crise occidentale. La seconde réside dans la focalisation sur le boom immobilier, tenu pour le premier facteur de la faillite des banques. La réalité est bien plus fâcheuse. D’une part, la récession espagnole a commencé dès le printemps 2007, une année avant le basculement des grandes économies occidentales, et, d’autre part, le krach immobilier dissimule le surendettement des entreprises espagnoles tous secteurs confondus. Bref, il y a une crise spécifiquement espagnole, plus déterminante encore pour l’avenir de l’euro et de l’Europe que la catastrophe grecque, qui n’obéit pas seulement au schéma général connu depuis l’épisode du « subprime rate ».

L’ère du mensonge

C’est bien pour cacher cette singularité espagnole que les autorités de Madrid se sont employées depuis des années à biaiser ou à falsifier les bilans de santé.
La première falsification intervient au printemps 2009 lorsque la banque d’Espagne présente un rapport réconfortant sur l’appareil bancaire du pays. Il y est dit, en substance, que les banques ont échappé au séisme grâce à son excellente supervision. Sa présentation sera relayée dans toute la presse économique occidentale, en particulier en France, où beaucoup voient dans la reprise en main par les Banques centrales nationales le remède aux errements financiers. L’ennui, c’est ce que rapport est à l’évidence fantaisiste. Durant la période de boom du crédit, les banques locales ont octroyé des prêts nouveaux à un rythme deux fois supérieur à celui qui avait cours en moyenne dans la zone euro. Aucune personne sensée ne peut imaginer que cette masse de prêts ne comporte pas de mauvaises créances. Or, le rapport ne suscite pas seulement l’enthousiasme des médias, mais aussi celui des autorités européennes, dont notre compatriote Jean-Claude Trichet, qui, jusqu’au bout, accorde sa confiance à la banque d’Espagne – représentée au sein de la BCE.
Il est vrai que les banques espagnoles ont largement titrisé leurs crédits hypothécaires, dont une partie substantielle a migré vers les banques françaises et allemandes, se délivrant ainsi d’une partie des risques liés à ces crédits. Il est vrai aussi qu’elles détiennent d’importantes créances sur l’Etat espagnol dont le crédit est alors intact. Mais le montant global des créances encore inscrites dans leurs comptes n’en dépassent pas moins la norme autorisée. Et au printemps 2009, cela fait deux ans que la récession s’est installée et que les défauts de paiement des débiteurs locaux, inférieurs à 1% en 2007, ont commencé à s’aggraver. Il fallait donc surveiller les banques espagnoles comme le lait sur le feu au lieu de croire aveuglément ce que racontait la Banque d’Espagne.

La deuxième manipulation est observable dès le deuxième semestre 2007. Alors que les chiffres représentatifs de l’activité économique, emploi, consommation de détail, investissement, production industrielle, se dégradent à partir du mois d’avril, l’Institut national de la statistique, sous tutelle gouvernementale, et la banque d’Espagne (encore elle !) continuent d’afficher un PIB en croissance. Il faudra attendre le deuxième semestre 2008, au moment où l’Occident tout entier voit plonger son activité et son emploi, pour que la récession espagnole apparaisse dans les statistiques nationales.

Cette falsification des données macro-économiques était pourtant évidente: il suffisait d’observer séparément chacun des éléments intégrés par ces données. À partir de l’été 2006, les activités liées à la construction chutent de façon continue, pour atteindre aujourd’hui un niveau deux fois moins élevé que lors du pic antérieur. Entre le printemps 2007 et le début 2012, l’emploi total chute de 17%, l’emploi manufacturier, qui n’est pas directement affecté par la crise immobilière, de 20% environ. La production manufacturière baisse de 25%, la consommation de détail de 20%. En revanche, la consommation totale continue à augmenter durant toute la période de crise. C’est ce qui permet aux autorités espagnoles d’avouer une récession totale de seulement 3,5 %, inférieure à celle de l’Italie et de l’Angleterre, alors que 2,8 millions d’emplois productifs ont disparu. À titre de comparaison, la France, pays de 65 millions d’habitants, a perdu un demi-million d’emplois entre 2008 et 2009, tout en subissant une décroissance estimée par l’INSEE à 2,6%.

Les mensonges officiels n’y changeront rien. Victimes de l’insolvabilité des ménages, mais aussi des entreprises, qui sont les plus endettées de la zone euro, après les entreprises portugaises, les banques espagnoles subissent un taux de défaut de 8% en moyenne : en clair, les entreprises prises collectivement, ne pourront pas acquitter les dettes contractées. D’un autre côté, l’Etat et les régions accusent des déficits et des dettes croissantes que les efforts drastiques imposés au nom du rétablissement du crédit public ne permettront pas de résorber. Aussi, les autorités européennes s’attendent-elles à ce que le gouvernement Rajoy avoue bientôt qu’il sera incapable de tenir ses objectifs de réduction du déficit public.

Le taureau espagnol est maintenant au centre de l’arène, là où les grands matadors ont pour habitude de mener leur adversaire pour la mise à mort. Hélas, quand celle-ci sera intervenue, ce sont tous les Européens qui saigneront. Que restera-t-il alors de nos amours européennes ?[/access]

Photo : Lui G. Marín – www.luimalaga.com

Ménez-Nasri, NKM-Fillon-Copé, même combat !

Vous avez remarqué ? Je n’ai pas écrit une ligne sur la débâcle française au championnat d’Europe de football. Je n’ai pas pris le clavier pour fustiger les gosses mal élevés qui portaient les couleurs françaises du côté de Kiev et de Donetsk. Je ne vous mentirai pas, je n’avais guère le temps. Mais je reconnais aussi que je manquais de motivation. Quel intérêt de revenir fustiger au milieu de tant d’articles du même tonneau ces gamins dont on souhaite absolument qu’il soient dépositaires d’une exemplarité dont ils ne sont pas capables ?

Samir Nasri a mal parlé à deux journalistes. Jérémy Ménez a fait de même avec l’arbitre[1. Au passage, on n’a pas assez souligné l’indulgence de ce dernier qui n’a sorti qu’un carton jaune alors que de tels mots dans un match amateur valent à leur auteur une expulsion logique et quelques matches de suspension.] et son capitaine. Ils font honte à leur maillot, ils n’en sont pas dignes, a-t-on répété sur toutes les ondes, y compris Elisabeth Lévy sur RTL lundi soir. Je suis le premier à reconnaître que la formation des joueurs ne devrait pas se cantonner aux seuls aspects techniques, physiques et tactiques mais aussi s’accompagner d’une certaine éducation, y compris dans la manière de s’exprimer et de se comporter[2. On pourrait enseigner les mêmes rudiments dans les écoles de journalisme, puisqu’il semble bien que Nasri, dans l’échange qui a tant fait parler, n’était pas le seul à manquer de la courtoisie la plus élémentaire.].

Mais certaines personnalités, qui n’ont pas quitté l’école à 16 ans pour jouer au foot, peuvent elles aussi se comporter en malpolis. Il y en a même certains qui sont diplômés de l’Ecole Nationale d’Administration ou de Polytechnique et qui ont été plusieurs fois ministres. Jean-François Copé, François Fillon et Nathalie Kosciusko-Morizet, par exemple. Mardi, ils votaient pour élire le nouveau président de l’Assemblée Nationale. Et lorsqu’ils sont montés à la tribune pour déposer leur bulletin dans l’urne, ils n’ont pas, contrairement à leurs collègues Christian Jacob et Henri Guaino[3. On citera également Bernard Debré, Nicolas Dupont-Aignan et Henri Emmanuelli.], pris la peine de saluer la benjamine de l’Assemblée Nationale, Marion Le Pen-Maréchal, qui tenait le rôle d’assesseur. Copé a fait piteusement semblant de ne pas la voir, a salué le doyen d’âge Scellier et a passé son chemin. Quant à NKM, elle a effectué une feinte de corps que n’auraient pas reniée Ménez ou Nasri afin d’éviter la présence et le regard de la députée du Vaucluse.

On peut admettre d’une personne qu’elle ne serre pas la main de quelqu’un avec qui elle est en conflit personnel. Si la députée FN avait volé le petit ami de NKM, par exemple, ou si elle avait vendu une voiture d’occasion nantie de vices cachés à Jean-François Copé, l’attitude de ces derniers pourrait réclamer quelque indulgence. Mais d’après mes informations, il ne semble pas que ce soit le cas. Si Marion Le Pen-Maréchal n’a pas été saluée par un grand nombre de ses collègues, c’est tout simplement parce qu’elle est Marion Le Pen-Maréchal, qu’elle est considérée comme une galeuse, une pestiférée, une intouchable. Pourtant, elle a reçu, de la même manière que ses 576 collègues, l’onction du suffrage universel. Faut-il avoir si peu de conviction personnelle pour donner à croire que ne pas saluer une adversaire constitue un geste politique, pour croire que le seul contact d’une main pourrait nous « contaminer » ? Dans les années 80, Jean-Marie Le Pen expliquait que le SIDA, après tout, pouvait bien s’attraper ainsi. Copé, Fillon, NKM, et la flopée de députés socialistes, écologistes ou UMP qui les ont imités, croient, pour leur part, qu’un même contact provoque des maladies politiques graves, rappelant les heures les plus sombres de notre histoire. A ridicule, ridicule et demi. Cet évitement malpoli vaut bien les turpitudes de Ménez et Nasri samedi dernier et du grand-père de Marion Le Pen-Maréchal au temps de sa splendeur.

C’est pourquoi, pour rester polis, nous ne félicitons pas Kosciusko-Morizet, Fillon et Copé. Et nous n’accablerons pas davantage Ménez et Nasri. Car la politique, contrairement au football, ce n’est pas qu’un jeu.

*Photo : RemiJDN

Cherchez la femme !

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Ministre des droits de la femme et porte-parole du gouvernement, Najat Vallaud-Belkacem est bien décidée à faire avancer la parité en France. Pour preuve, son ministère vient de publier, le 27 juin, un document intitulé : Une exigence d’exemplarité : l’égalité entre les femmes et les hommes au cœur de l’action publique.

Les mesures programmées y sont détaillées par le menu. Mais rassurez-vous : tout est, d’ores et déjà, en bonne voie pour renforcer la parité dans le pays, puisque « le gouvernement sera particulièrement vigilant à l’équilibre dans les nominations aux emplois supérieurs qui seront faites au sein de l’Etat, entre les femmes et les hommes ». Reste à savoir qui est l’auteur de cet engagement magnifique qui viendra assurément prendre place dans la longue histoire des combats féministes. Etienne Grass, directeur de cabinet de Mme la ministre ? Jérôme Teillard, son directeur adjoint ?

Ou Eric Lajarge, son chef de cabinet ? Suivons l’exemple de Jackal, qui allait répétant dans Les Mohicans de Paris : « Cherchez la femme, pardieu ! Cherchez la femme ! »

Belgique, l’autre pays de la charia

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La semaine dernière, nous évoquions les « incidents » de Molenbeek et l’étrange implication du groupuscule Shariah4Belgium dans les troubles qui ont dernièrement secoué la région de Bruxelles.

Grâce au travail approfondi du sociologue Felice Dassetto[1. Professeur de sociologie des religions, Felice Dassetto a fondé le Centre d’études de l’islam dans le monde contemporain. Il était l’un des premiers chercheurs à avoir publié à partir de 1984 des études sur l’islam et les musulmans en Belgique], nous disposons maintenant d’une monographie complète sur l’identité et les ressorts de cette ligue salafiste implantée au cœur même de l’Europe. Comme le résume Dassetto, le mouvement créé en 2010 à l’instigation du belgo-marocain Fouad Belkacem « fait partie des groupes qui veulent relancer le jihad en Europe par d’autres moyens que le recours aux armes ». Le jihad alternatif, aurait dit Audiard.

Ne nous y trompons pas : si l’acception couramment admise du jihad (mot qui signifie littéralement « effort ») désigne la guerre sainte contre les « Infidèles », sa conception maximaliste – le grand Jihad – se cantonne à la sphère intime, l’effort sur soi étant inhérent à l’islam. Or, le courant salafiste oscille également entre jihadisme social et individuel, connaissant diverses fortunes et filiations, des Frères Musulmans aux piétistes apolitiques.

Shariah4Belgium exprimerait une « vision identitaire à la belge » visant non pas la déflagration de la société par des bombes mais bien la déliaison culturelle et religieuse, la constitution d’un quant-à-soi imperméable aux influences allogènes (comprendre : non islamiques). En clamant haut et fort l’illégitimité des élections législatives belges de 2010, Shariah4Belgium s’est fait un nom en mettant sur le devant de la scène son parti pris sociétaliste. Le combat pour le port de la burqa, les campagnes en faveur des « frères » et « sœurs » opprimées par l’Etat coercitif belge ou français, les imprécations haineuses contre « les Juifs et les Croisés », tout cela s’insère dans une logique intrinsèquement takfiri. Inspirée des écrits du penseur égyptien Sayyid Qotb, que Nasser fit exécuter dans l’indifférence générale en 1966, les takfiristes sortent leur revolver moral dès qu’ils perçoivent la moindre entorse à leur rigorisme religieux. Le génie de Qotb, qui lui assure une postérité idéologique exceptionnelle, réside précisément dans le concept de « takfir » (excommunication, sortie de l’islam) associé à l’ère antéislamique de la Jahiliyya (ignorance), deux notions qui fournissent une boîte à outils commode pour sortir du monde moderne. Irrespectueux de l’islam et de ses pieux préceptes le Raïs-Pharaon égyptien ? Takfir ! Le gouvernement belge bafoue les libertés individuelles de ses administrés musulmans ? Takfir ! Bien sûr, il existe une certaine indétermination dans la nature de « l’excommunication » théorisée par Qotb : vise-t-elle le gouvernement, l’ordre politique ou la société toute entière ?

Foin de subtilité herméneutique chez Shariah4Belgium : l’essentiel est de se faire entendre par la force des mégaphones et des provocations frôlant l’illégalité. A ce petit jeu, tous les instruments sont bons, a fortiori dans un environnement démocratique où l’individu-roi peut prétexter de son indépendance pour défendre à peu près n’importe quoi au mépris de n’importe qui. Fouad Belkacem et ses ouailles se glissent intelligemment dans une des failles majeures de la démocratie libérale à l’ère du relativisme : la réduction de la Liberté – pour quoi faire ? aurait demandé un grand esprit – aux libertés négatives, l’absence de définition commune du Bien au profit d’une définition neutre et impersonnelle de la justice. D’un Etat binational exsangue, Shariah4Belgium a fait son terrain de jeu, articulant le jihad sociétal déterritorialisé, avec images satellite de Ben Laden et Zawahiri pour la forme, avec l’enracinement tactique dans un environnement froidement légaliste et déspiritualisé.

Si l’on y réfléchit bien, jihad pacifique ou non, Fouad Belkacem a inspiré une nouvelle forme de guerre de mouvement. En partisan combattant pour une idéologie, il mène une lutte asymétrique et réticulaire sans liaison territoriale fixe, ses faits et gestes n’obéissant qu’à la sourde injonction du jihad mondialisé.
Au royaume du Droit et du Marché, Shariah4Belgium a donc de beaux jours devant elle…

Ségolène, maximum respect !

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Ingratitude ! Que la droite se réjouisse qu’une tête symbolique soit tombée, c’est bien naturel, surtout dans un contexte de double défaite. Mais ceux qui, à gauche, rient sous cape ou font parfois sauter les bouchons de champagne pour fêter la défaite de Ségolène Royal à La Rochelle ne méritent pas la même indulgence. Pendant toute la campagne présidentielle, elle s’est montrée exemplaire dans le soutien au candidat. L’échec de Royal à la primaire socialiste ne doit pas faire illusion.[access capability= »lire_inedits »] Si son score fut si faible, c’est parce que les petites gens qui l’aiment ont peu voté, au contraire des fonctionnaires. Ces derniers, pour signifier leur défiance face à la financiarisation et le libre-échange intégral, lui ont préféré Montebourg.

Il faut se souvenir de sa passe d’armes avec Cécile Duflot suite à la décision gouvernementale sur les « zones noires » consécutives à l’ouragan Xynthia ou à l’occasion de son combat contre la taxe carbone. À cette époque, Ségolène Royal souhaite déjà prendre la défense de la France qui vit dans des pavillons en zone rurale ou périurbaine. Elle a lu Recherche le peuple désespérément de Brustier et Huelin. Elle sait donc déjà qu’il ne faut pas laisser ces classes populaires ou moyennes déclassées à Marine Le Pen ou Nicolas Sarkozy, sous peine de défaite assurée.

Au lendemain du premier tour, elle ne s’est nullement étonnée que, même dans son Ouest poitevin, cette France des invisibles ait offert des scores en hausse à Marine Le Pen. Et c’est elle qui monte à l’assaut pour expliquer qu’il ne faut ni dénigrer ni insulter ceux qui ont voté pour la candidate frontiste, ajoutant, sans craindre de désespérer Libé, que « ceux qui s’inquiètent des flux de clandestins ne sont pas des racistes ». François Hollande n’a pas cédé un pouce à Nicolas Sarkozy sur ce terrain-là, n’écoutant ni Libé, ni Les Inrocks, allant même, lors de leur fameux débat, jusqu’à évoquer avant son contradicteur la viande halal et lui reprocher sa position sur le voile à l’École. Alors que le président sortant le pilonnait sur ce thème, reculer, c’était prendre le risque de perdre.

Bien lui en a pris, il s’est engouffré dans la brèche ouverte par Ségolène Royal, laquelle, qu’on le veuille ou non, a constitué une pièce essentielle de cette victoire de la gauche, attendue depuis vingt-cinq ans. Lionel Jospin, dont on attend encore le soutien à la candidate PS, peut être satisfait : le voilà débarrassé de sa mauvaise conscience.[/access]

*Photo : crown04

A chaque jour sa taxe

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Fiers de leurs nombreux prix Nobel[1. Prix Nobel dont seulement deux des lauréats vivaient en Hongrie (le biologiste Szent-Györgyi et l’écrivain Kertész), les quelque 12 autres émanant de la diaspora, essentiellement américaine.], les Hongrois passent pour être un peuple particulièrement doué en matière de créativité et d’invention. Cela a été mille fois démontré, tant sur le plan des arts que des sciences (cf. le fameux Rubiks’Cube ou l’invention du stylo à bille).

Mais aujourd’hui, j’avoue que les Hongrois forcent notre admiration et se surpassent au-delà de toute attente. Je pense aux trouvailles de leurs dirigeants actuels, notamment en matière de fiscalité…

Je ne sais ce que François Hollande et Jean-Marc Ayrault préparent aux Français, mais je doute fort qu’ils puissent rivaliser, même de loin, avec leurs homologues magyars. Enfin… le défi est lancé !

Nous avions déjà eu un avant-goût de cette créativité avec la fameuse taxe sur les chiens (ebadó) dont le montant aurait été fixé en fonction de la dangerosité de l’animal, et dont eussent été exonérés les chiens de pure race hongroise (alors qu’ils sont les plus agressifs !). Bien que la loi fût votée, son application avait été mise de côté, car trop compliquée à mettre en pratique…

Aujourd’hui, j’aimerais rendre un vibrant hommage au maire de Budapest, István Tarlos, un proche du gouvernement.
Son premier projet, dit taxe-bouchon (dugódíj), était d’instaurer un péage pour les véhicules accédant au centre-ville, initiative qu’il veut maintenant transformer en péage pour traverser les ponts de la capitale[2. Au nombre de sept, qui relient sur le Danube les deux villes de Buda/Óbuda, rive droite résidentielle, et de Pest, rive gauche des affaires]. Pour le coup, je me pose des questions… Après tout, on prétend que ça se fait à New York. Peut-être, sauf que la configuration n’est absolument pas la même (taille de la ville, nombre et longueur des ouvrages).

Mais sa plus belle trouvaille date de quelques jours (car ils en sortent à peu près une par semaine, à notre plus grande joie) : une taxe sur tous les produits en vente dans la capitale qui portent les noms de « Budapest », « Buda », « Pest » ou « Pest-Buda » (t-shirt, vases, assiettes, autocollants, etc.). Seront également taxées les entreprises et formations artistiques qui utilisent le nom de Budapest dans leur raison sociale (telle ma banque, la Budapest Bank). L’argument : ces noms, comme pour une marque de luxe, ont une connotation prestigieuse qui aide à la vente. Taxe prévue: 100 forints – 35 ct – par objet et 750 000 forints – 2 700 euros – par raison sociale. Montants qui peuvent paraître faibles mais le sont moins dans le contexte local.

Peut-on imaginer cela à Paris, Vienne, Rome ou à Venise ? J’en doute. A vrai dire, peut-être faut-il mettre cela sur le compte de la canicule qui sévit actuellement à Budapest (à moins que ce soit moi qui en sois victime, à vous de juger…)

PS : et je me pose une question : il y a des gens qui portent le nom de Buda, comme vous trouverez dans l’annuaire parisien des M. et Mme Paris. Quid de leur cas ?

*Photo : http://newshopper.sulekha.com

Vous qui voulez interdire la prostitution…

Madame,

Vous souhaitez abolir la prostitution.

Je veux vous dire avant toute chose que je ne doute pas un instant de votre sincérité. J’ai bien pris note que votre position abolitionniste n’est ni moralisatrice, ni paternaliste ; qu’elle n’est motivée que par une sincère compassion pour ces jeunes femmes, souvent victimes de réseaux mafieux et de proxénètes violents, qui se prostituent non par choix mais parce qu’on les y oblige. Si ma raison me suggérait qu’une telle politique avait la moindre chance d’améliorer le sort de ces femmes, croyez bien que je vous soutiendrais corps et âme. Seulement voilà : je crois que vous commettez là une grave erreur et que la prohibition que vous appelez de vos vœux fera beaucoup plus de mal que de bien.

La première chose que vous devez admettre, c’est que vous ne parviendrez jamais à abolir la prostitution. Vous aurez peut être l’illusion d’y être parvenu ; mais ce ne sera jamais rien d’autre qu’une illusion qui ne trompera que celles et ceux qui voudront bien y croire. La prostitution, que l’on évoque souvent – et probablement à tort – comme « le plus vieux métier du monde », existe parce que certains hommes ne peuvent pas satisfaire leurs désirs dans le cadre d’une relation à titre gracieux et parce que certaines femmes, poussées par la pauvreté ou en quête d’indépendance financière, acceptent de leur vendre ce service. Le désir masculin, le fait que certains hommes aient plus de succès que d’autres auprès de la gent féminine, que des couples soient plus ou moins bien assortis, la pauvreté et le fait que certaines femmes acceptent de se prostituer sont autant de constantes qu’aucune politique ne fera jamais disparaître. Peut être parviendrez-vous à ne plus la voir mais soyez sûre que, même sous un régime prohibitionniste, la prostitution continuera à exister. La véritable question est de savoir dans quelles conditions.

En poursuivant les clients, vous les obligerez à se montrer plus prudents, vous forcerez ainsi les prostituées à trouver des solutions pour leur offrir plus de discrétion, plus de clandestinité. Bien sûr, l’organisation d’un marché clandestin implique des coûts et une organisation adaptée : très rapidement, les indépendantes disparaîtront au profit de réseaux organisés capables d’organiser de telles rencontres.
La demande et la concurrence se faisant plus rares, ces réseaux pourront compenser les risques induits par votre politique en augmentant leurs tarifs. Mais n’ayez aucune illusion : les prostituées, elles, ne toucheront pas un centime de plus ; bien au contraire, les réseaux mafieux seront les principaux bénéficiaires de la prohibition. Des clients qui acceptent de payer plus cher, une main d’œuvre désormais totalement dépendante : il n’en faut pas beaucoup plus pour que le proxénétisme devienne une activité extrêmement lucrative. Forts de leurs pactoles et de perspectives de développement florissantes, les réseaux pourront alors investir pour éliminer physiquement la concurrence, organiser leurs trafics à plus grande échelle et capturer encore plus de victimes non consentantes dans leurs filets.
À l’abri des regards, les prostituées seront désormais livrées pieds et poings liés à leurs proxénètes qui pourront leur imposer des conditions de travail encore plus indignes tandis que les clients devront se contenter de ce que leur offre le réseau qui aura su se faire connaître d’eux : hygiène dégradée, absence de préservatifs… Il est inutile, je crois, de pousser plus avant la description de l’abject cloaque que vous vous apprêtez à créer.

Les politiques de prohibition – de l’alcool, de la drogue comme de la prostitution – n’ont jamais eu d’autres conséquences que de nourrir le crime organisé aux dépens du reste de la société. C’est le gouvernement des États-Unis qui a fait la fortune d’Al Capone plus que n’importe qui d’autre. Si, comme j’en suis sincèrement convaincu, votre objectif est d’aider ces jeunes femmes, c’est précisément la politique inverse qu’il vous faut mettre en œuvre : légalisez la prostitution et abrogez la loi de 1946 qui interdit les maisons closes. Vous porterez ainsi un coup fatal aux réseaux de proxénétisme clandestins et vous permettrez aux prostituées de travailler de leur plein gré dans des conditions d’hygiène acceptables.

Au-delà des partis pris idéologiques et des impératifs de la communication gouvernementale, les décisions que vous vous apprêtez à prendre seront lourdes de conséquences pour la vie de milliers d’anonymes. Souvenez-vous, de grâce, que les bonnes intentions ne suffisent pas – l’enfer, dit-on, en est pavé – et que, comme l’écrivait Karl Popper, « nos plus grands problèmes trouvent leur source dans quelque chose d’aussi admirable et sensé que dangereux : dans notre impatience à améliorer le sort de nos semblables. »[1. Karl Popper, La Société ouverte et ses ennemis (1945), préface à la deuxième édition.]

*Photo : Najat Vallaud-Belkacem

Assemblée nationale : le doyen est un gamin !

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Conformément à la tradition, c’est le doyen d’âge, François Scellier, 76 ans, député UMP de la sixième circonscription du Val-d’Oise -et surtout connu jusque là pour le dispositif de défiscalisation immobilière portant son nom- qui a présidé la séance d’installation de la nouvelle Assemblée nationale issue des élections des 10 et 17 juin 2012. Au regard de ses illustres prédécesseurs dans cette éphémère fonction, Marcel Cachin, le chanoine Kir ou Marcel Dassault, vénérables nonagénaires, François Scellier fait figure de jeunot.

Mais il aura vraisemblablement droit à une mention dans la prochaine édition du Guinness Book of records pour avoir été le premier doyen d’âge du Parlement français à faire coucou à sa maman en entamant son discours d’ouverture de la séance. Madame Scellier mère vient de fêter ses cent ans, et a pu admirer son député de rejeton officier au perchoir avant de laisser la place à Claude Bartolone.

Les bistrotiers de mon coin se croyant malins en affichant derrière le bar un avis stipulant que « La maison fait crédit aux personnes de plus de 80 ans accompagnés de leurs parents » vont devoir trouver une autre vanne pour décourager les adeptes de l’ardoise à rallonge.

Hollande fait ses premiers cocus à la gauche du PS

La gauche du PS. Existe-t-elle encore ? On la disait groggy et éclatée depuis la primaire socialiste, le courant Hamon ayant privilégié sa raison aubryste à son cœur montebourgeois. Après le plébiscite de François Hollande à l’automne, la bise fut venue sur ce parent pauvre de Solférino, aussi utile pour gagner les élections qu’éternellement relégué aux seconds rôles lorsque la gauche arrive au pouvoir. Hamon ministre délégué à l’économie sociale[1. Moqué à Solférino comme le ministre des « chèques déjeuners », me souffle un fin connaisseur des arcanes socialistes.], Montebourg ministre du « redressement productif » mais privé du commerce extérieur et de barrières aux frontières de l’Europe, voilà les deux grands maroquins accordées au feu Nouveau Parti Socialiste, désormais réduit à l’image blafarde du ministre de l’Education mi-IIIe République mi-pédago qu’est devenu son ancien jeune loup Vincent Peillon.

Avant-hier, Jean Poperen et le CERES de Jean-Pierre Chevènement. Hier, la Gauche socialiste de Lienemann, Mélenchon – depuis, parti secouer ses incohérences doctrinales sous d’autres cieux – Dray, affublé de la jeune Delphine Batho, dont la fortune politique s’est avérée inversement proportionnelle à la constance idéologique. Aujourd’hui condamnés au même sort que leurs aînés, les reliquats des troupes emmanuellistes ou lienemannistes s’alanguissent à l’ombre des ministères en comprenant à quelle sauce ils seront mangés. C’est bien connu, le bonheur est dans l’escalier, jamais dans le studio sordide qui sert de décor aux jeux du lupanar politique. Et face à l’avalanche de mauvaises nouvelles qui se prépare sur le seuil du séminaire budgétaire gouvernemental, refusant les distractions sociétales que la sémillante ministre des droits des Femmes nous tend comme des hochets, Marie-Noëlle Lienemann a dégainé la première.

Au lieu de s’écharper comme des chiffonniers jaloux de la popularité de Marine Le Pen, certains à l’UMP, s’ils voulaient vraiment incarner une opposition efficace, feraient mieux de tendre l’oreille du côté de l’argumentaire de l’ancienne ministre du Logement, déjà échaudée par sa douloureuse expérience jospinienne. A l’entendre, « rigueur de gauche » et « abolition de la prostitution » seraient les deux mamelles d’un même simulacre social-démocrate conjuguant effets d’annonces à la Sarkozy et probables coupes sombres dans les dépenses. Une rigueur merkélienne, la left and French touch en plus. Il faut dire que les derniers soubresauts gouvernementaux ne plaident franchement pas pour un réveil socialiste du candidat qui murmurait à l’oreille de la City : « La gauche a été au gouvernement pendant 15 ans durant lesquels nous avons libéralisé l’économie et ouvert les marchés à la finance et aux privatisations. Il n’y a pas de grande peur à avoir ».

En vrac, on peut citer le limogeage express de la pourtant très social-démocrate Nicole Bricq du ministère de l’environnement, faute d’avoir immédiatement complu aux grandes compagnies pétrolières comme Shell, qui voient tout rouge dès qu’on menace leurs forages en Guyane. Il y a aussi l’enterrement en catimini des Eurobonds, que François Hollande pourra toujours mettre sur le dos d’Angela Merkel et de ses « camarades » du SPD, parallèle à l’alignement sur les plans austéritaires européens. Et quid du fameux « coup de pouce » au SMIC, dont on nous jurait mordicus qu’il romprait avec les années de disette sarkozyenne infligée aux petits salaires ? En la matière, le ministre du Budget Jérôme Cahuzac annonce crânement qu’ « il n’y a pas de programme masqué avec François Hollande ».

Il est vrai que la hausse du SMIC ne dépassera pas les 2% (soit un « coup de pouce » de 0.6%) , d’autant que le député Olivier Faure proche d’entre les proches du président – et, par ailleurs, conseiller de Jean-Marc Ayrault -, s’était publiquement inquiété du risque de pression sur les entreprises que ferait courir une trop forte augmentation des minima salariaux. Le voilà rassuré, il peut maintenant respirer et trinquer avec la CGPME.

Décidément, il est loin le temps où Jérôme Cahuzac découvrait en direct à la télévision, la mine déconfite, l’annonce d’une tranche de prélèvement supplémentaire à 75% sur les (très) riches. La campagne est finie, les accents marxisants de « l’ennemi de la finance » ont laissé place à la sage rectitude du « président normal ». Au matin du quinquennat, lasse de ses lots de consolation ministériels, l’aile gauche du PS fait donc grise mine. On la comprend.

Photo : silverfuture

Juifs et Musulmans : les nouveaux cannibales ?

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Dans un jugement rendu mardi 26 juin par le tribunal de grande instance de Cologne, la justice allemande a considéré que la circoncision d’un enfant pour des motifs religieux constituait une blessure corporelle passible d’une condamnation en tant qu’elle modifie durablement et de manière irréparable le corps de l’enfant; et que le choix de la circoncision revient à l’enfant qui devra lui-même décider plus tard de son appartenance religieuse. Cette jurisprudence appelée à faire autorité n’est pas sans bousculer les communautés juives et musulmanes pour lesquelles la circoncision est un élément essentiel de la religion.

Le même jour, à Tokyo, la police a indiqué avoir lancé une enquête après qu’une plainte est venue dénoncer un jeune artiste japonais qui avait cuisiné et servi ses propres attributs génitaux lors d’une dégustation ayant autant pour but de pourvoir aux frais de son émasculation que d’attirer l’attention sur les minorités sexuelles au Japon. L’enquête ne débouchera a priori sur aucune poursuite, le cannibalisme n’étant pas légalement répréhensible au Japon.

Curieuse justice que celle qui sanctionne la circoncision au nom d’une croyance mais ignore le cannibalisme au nom du vide juridique. Nauséabonde justice que celle qui interdit de facto la pratique du judaïsme en Allemagne. Inégale justice que celle qui pose un statut inéquitable entre Juifs et Musulmans, les premiers étant circoncis à 8 jours et considérés comme incapables de choisir leur religion, les seconds l’étant plutôt à 8 ans et jugés pleinement lucides.

Mais si ces deux histoires ont en commun de porter en dessous de la ceinture et d’évoquer de manière différente l’ablation absolue ou relative, elles mettent surtout en exergue la culminance du droit comme ultime régulateur des rapports sociaux, dans une société caractérisée par la pluralisation de ses références morales et culturelles et par la multitude des vérités ou des divergences. Or, la perception des valeurs non plus comme des faits intangibles mais comme des constructions sociales mouvantes conduit indubitablement à individualiser la norme. Adaptée au cas par cas, cette dernière n’a plus vocation à rendre à chacun ce qui lui est dû mais ne fait qu’entériner l’évolution de la société.

Ainsi, la loi devient polysémique et le droit se déformalise, oubliant sa dimension collective. On en vient à une dictature du droit qui ne se contente pas -comme l’Etat de droit- de prélever une parcelle de souveraineté sur chaque individu au nom du bien commun mais au contraire d’en prendre sa totalité au nom de l’individualisme. Cette mécanique est d’autant moins rassurante si, comme Jean Giraudoux dans La guerre de Troie n’aura pas lieu, on voit le droit comme « la plus puissante des écoles de l’imagination » et que l’on pense que « jamais poète n’a jamais interprété la nature aussi librement qu’un juriste la réalité. »

La sanctuarisation du droit pour lui-même n’augure rien de bon. Si tel est son avenir, alors il faut s’attendre à bien plus aberrant que l’interdiction de la circoncision ou l’implicite caution apportée au cannibalisme. Car si le droit peut tout dire et tout légitimer, il anesthésiera le bon sens et concourra inéluctablement au désenchantement du monde dont parlait Max Weber.

*Photo : j.screaton

Le taureau espagnol au centre de l’arène européenne

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L’art tauromachique reste inscrit au « patrimoine immatériel » de la France. Les cris d’orfraie des amis des bêtes n’ont pas empêché cet acte de reconnaissance du legs inestimable que nous ont fait nos amis espagnols. Dans la symbolique économique, le bel animal revêt cependant une signification opposée à celle que lui a attribuée la tauromachie[1. Le monde entier connaît le taureau de bronze de Wall Street. Dans le jargon des financiers, bullish market (de bull, taureau) désigne un marché à la hausse et bearish market (de bear, ours) un marché à la baisse.]. Tandis que le taureau statufié de Wall Street incarne l’optimisme des marchés, le noble acteur des arènes espagnoles est voué, sauf cas d’espèce, à mourir sous les coups du matador qui l’a mis en scène. Toute la révérence qui entoure la victime du drame tauromachique n’empêche pas que c’est à l’homme que revient en définitive l’honneur d’incarner la fierté et la bravoure espagnoles.

Ces deux symboliques du taureau, promis à la mort ou annonciateur de succès, tissent une parabole de la trajectoire espagnole des vingt dernières années.[access capability= »lire_inedits »] Le « miracle espagnol » renvoie simultanément au taureau symbole d’optimisme de Wall Street et au matador terrassant la pauvreté et le chômage pour s’installer parmi les puissances économiques du monde. Mais les vents économiques sont désormais contraires et les symboles se sont retournés. L’Espagne n’est plus le puissant animal de Wall Street ni le glorieux matador, mais le taureau blessé qui attend, au centre de l’arène, une fin aussi éprouvante qu’inévitable.

La modernisation heureuse

Adopté le 9 juin, le plan de sauvetage des banques espagnoles, sixième du genre dans la zone euro depuis le 10 mai 2010, a dessillé les plus ignorants. Il y a peu de chances que Ségolène Royal proclame, comme elle le fit à l’hiver 2007, que « l’Espagne a trouvé le secret de la croissance moderne » ou que Michel Sapin propose l’Espagne comme modèle de croissance à la France embourbée comme au printemps 2008. Du FMI, à la Commission européenne, de l’OCDE aux agences de notation, tous les économistes institutionnels confirment aujourd’hui la faillite virtuelle d’un pays qui semblait avoir enrayé le déclin historique qui l’a accablé à partir du dix-septième siècle.

La chute brutale de l’Espagne, du piédestal où on l’avait installée, appelle d’autres explications que les assertions à l’emporte-pièce prodiguées par les médias. Avant d’analyser les erreurs stratégiques du pays et la corruption qui mine son économie, il faut tenter de comprendre comment la patrie de Cervantès avait renoué avec le succès. Le naufrage actuel est la conclusion d’un cycle contrasté, une première phase d’essor et de modernisation véritable ayant été suivie d’une deuxième période, caractérisée par une véritable folie stratégique.

Tout commence à la fin des années cinquante, avec l’arrivée au pouvoir, dans le gouvernement franquiste, de ministres appartenant à l’Opus Dei qui pensent, à juste raison, que l’Espagne ne pourra pas se moderniser par ses propres forces. Pour gagner du temps, tout en préparant l’inéluctable chute du régime, ils plaident pour l’ouverture du pays aux investissements directs étrangers et emportent la décision du dictateur nationaliste. C’est alors que l’industrialisation commence au-delà des régions traditionnellement dynamique –Catalogne, Pays basque et Asturies. Les entreprises américaines, japonaises, allemandes et françaises sont accueillies à bras ouverts[2. La plus grande usine du groupe PSA, située à Vigo, est issue d’un atelier de fabrication de fourgonnettes 2CV installé en 1958.]. En dépit du retard des infrastructures et de la faiblesse des revenus des ménages espagnols qui limitent les débouchés offerts aux industriels étrangers installés sur le territoire, les premiers résultats sont encourageants. Mais il faudra attendre que le départ ad patres du Caudillo mette un terme à l’isolationnisme politique et diplomatique du pays pour que l’on comprenne que l’Espagne est entrée dans l’antichambre du développement.

Cette période de modernisation heureuse se poursuit avec la normalisation politique et l’entrée du pays dans la Communauté européenne, à la veille de la mise en œuvre des « fonds de cohésion structurels » que Jacques Delors a lancés peu après son arrivée à la tête de la Commission de Bruxelles. L’idée-maîtresse qui préside à la création de ces fonds est que les pays européens les plus riches doivent subventionner les plus pauvres de manière à accélérer le rattrapage de leur retard économique et social. Ils permettent aux pays bénéficiaires de se doter de routes, d’autoroutes, de ports, d’aéroports, de lignes ferroviaires, voire de stades ou de musées, en s’appuyant sur des transferts directs consentis par les Trésors (donc par les peuples) allemand, français, néerlandais, italien, anglais et d’autres encore. Ces investissements financés par l’extérieur, contribuant mécaniquement à la croissance comptable, c’est-à-dire à l’augmentation du PIB, les économistes les plus niais finissent par croire à leur effet d’entraînement durable. Il est vrai que tout touriste visitant l’Espagne peut en admirer les réalisations tangibles, par exemple le réseau de lignes à grande vitesse le plus dense d’Europe.

Alors que la législation franquiste empêchait les employeurs de licencier, la modernisation heureuse a également pour conséquence un début de normalisation du droit du travail. Pour sortir de l’impasse, le Parlement espagnol contourne l’obstacle en autorisant l’application de normes plus souples aux nouveaux contrats de travail, qu’ils concernent de nouveaux emplois ou des postes existants libérés par le départ de leur titulaire. En apparence, cette réforme est un succès puisqu’entre le milieu des années 1980 et la fatidique année 2007, l’Espagne est le pays européen qui crée le plus grand nombre d’emplois proportionnellement à sa population[3. La propagande néolibérale sur les rigidités du marché du travail responsables de tous les maux fait l’impasse sur cette modernisation partielle et réussie du droit du travail réalisée avant le grand essor.].

La folie des grandeurs

C’est durant les années 1990 que l’hubris s’empare des dirigeants de Madrid. Le pays est déjà la première destination touristique d’Europe, si l’on tient compte à la fois du nombre des visiteurs et de leur durée de séjour. Le boom touristique stimule l’activité de la construction, tout en saccageant les côtes du pays, non protégées de la pollution immobilière. Très peu de temps avant la relève du gouvernement de Felipe Gonzalès par celui de José Aznar, le pays s’oriente vers une croissance à marche forcée, dopée par la consommation et la construction. Il faut aller toujours plus vite, embaucher à tour de bras, montrer à l’Europe et au monde que l’Espagne compte à nouveau sur la scène économique et politique internationale.

Durant la fin de la décennie, le pays bénéficie, plus encore que ses grands voisins français, allemand, italien, de ce qui est – mais on ne le sait pas – la dernière belle période économique de l’Europe. Les effets stimulants de la consommation et de la construction s’ajoutent à ceux d’un développement industriel qui ne se dément pas et de la poursuite d’investissements gratuits dans les infrastructures. Mieux encore, l’Espagne, qualifiée pour l’entrée dans la nouvelle monnaie unique, commence à bénéficier de conditions d’emprunt favorables. L’Etat, les entreprises, les banques, les particuliers peuvent s’endetter à des conditions proches de celles dont bénéficient les agents économiques allemands ou néerlandais. Et ce mouvement encourageant, au moins en première apparence, va se poursuivre jusqu’en 2010, au point que le crédit des débiteurs andalous finit par égaler celui des débiteurs bavarois.

On pourrait aujourd’hui soutenir que si l’euro a fini par échouer, c’est parce qu’il avait trop bien réussi. Offrant aux emprunteurs grecs, irlandais, portugais, espagnols, le bénéfice d’une monnaie « forte », il conduisait à relâcher la vigilance sur la solvabilité, c’est-à-dire la capacité économique de rembourser ses emprunts. Il permettait aussi d’acheter à bas prix des marchandises étrangères, européennes ou non européennes, encourageait de ce fait les importations au détriment de l’équilibre extérieur.
Dans le même temps, les finances publiques espagnoles se portaient le mieux du monde. Le Trésor local engrangeait les plus-values fiscales liées au boom économique, sans avoir, pour l’essentiel, à supporter le coût des infrastructures. En 2007, le budget était excédentaire à hauteur de plus d’un point de PIB et la dette inférieure à 40% du PIB. On comprend presque l’émerveillement de Ségolène Royal et de Michel Sapin. Qui aurait osé bouder une réussite aussi éclatante ?

Or, au moment même où la prospérité espagnole brillait de mille feux, deux maux invisibles sapaient ses fondations. Tout d’abord, la croissance des rémunérations était plus rapide que celle de la productivité globale du travail : autrement dit, le bénéfice engrangé par l’entrée dans l’euro (équivalent à une dévaluation d’environ 20 %) a été intégralement affecté à des hausses de salaires. En deuxième lieu, et c’est là que se trouve l’origine de la faillite bancaire, les emprunteurs espagnols du secteur privé accumulaient les dettes. Dans les faits, l’Etat espagnol surfait sur la vague de prospérité entretenue par les emprunts toujours accrus des ménages, des entreprises et des banques. Un chiffre suffit à mesurer le phénomène: entre 1990 et 2011, la dette globale des agents économiques a triplé, passant de 120% à 360% du PIB, malgré la forte croissance de celui-ci entre 1990 et 2007.

S’il plus personne ne peut aujourd’hui nier l’ampleur de la crise espagnole, sa compréhension reste brouillée par deux erreurs d’appréciation qui émaillent les commentaires des autorités européennes et des journalistes économiques. La première consiste à voir dans la descente aux enfers de l’économie ibérique un sous-produit de la crise occidentale. La seconde réside dans la focalisation sur le boom immobilier, tenu pour le premier facteur de la faillite des banques. La réalité est bien plus fâcheuse. D’une part, la récession espagnole a commencé dès le printemps 2007, une année avant le basculement des grandes économies occidentales, et, d’autre part, le krach immobilier dissimule le surendettement des entreprises espagnoles tous secteurs confondus. Bref, il y a une crise spécifiquement espagnole, plus déterminante encore pour l’avenir de l’euro et de l’Europe que la catastrophe grecque, qui n’obéit pas seulement au schéma général connu depuis l’épisode du « subprime rate ».

L’ère du mensonge

C’est bien pour cacher cette singularité espagnole que les autorités de Madrid se sont employées depuis des années à biaiser ou à falsifier les bilans de santé.
La première falsification intervient au printemps 2009 lorsque la banque d’Espagne présente un rapport réconfortant sur l’appareil bancaire du pays. Il y est dit, en substance, que les banques ont échappé au séisme grâce à son excellente supervision. Sa présentation sera relayée dans toute la presse économique occidentale, en particulier en France, où beaucoup voient dans la reprise en main par les Banques centrales nationales le remède aux errements financiers. L’ennui, c’est ce que rapport est à l’évidence fantaisiste. Durant la période de boom du crédit, les banques locales ont octroyé des prêts nouveaux à un rythme deux fois supérieur à celui qui avait cours en moyenne dans la zone euro. Aucune personne sensée ne peut imaginer que cette masse de prêts ne comporte pas de mauvaises créances. Or, le rapport ne suscite pas seulement l’enthousiasme des médias, mais aussi celui des autorités européennes, dont notre compatriote Jean-Claude Trichet, qui, jusqu’au bout, accorde sa confiance à la banque d’Espagne – représentée au sein de la BCE.
Il est vrai que les banques espagnoles ont largement titrisé leurs crédits hypothécaires, dont une partie substantielle a migré vers les banques françaises et allemandes, se délivrant ainsi d’une partie des risques liés à ces crédits. Il est vrai aussi qu’elles détiennent d’importantes créances sur l’Etat espagnol dont le crédit est alors intact. Mais le montant global des créances encore inscrites dans leurs comptes n’en dépassent pas moins la norme autorisée. Et au printemps 2009, cela fait deux ans que la récession s’est installée et que les défauts de paiement des débiteurs locaux, inférieurs à 1% en 2007, ont commencé à s’aggraver. Il fallait donc surveiller les banques espagnoles comme le lait sur le feu au lieu de croire aveuglément ce que racontait la Banque d’Espagne.

La deuxième manipulation est observable dès le deuxième semestre 2007. Alors que les chiffres représentatifs de l’activité économique, emploi, consommation de détail, investissement, production industrielle, se dégradent à partir du mois d’avril, l’Institut national de la statistique, sous tutelle gouvernementale, et la banque d’Espagne (encore elle !) continuent d’afficher un PIB en croissance. Il faudra attendre le deuxième semestre 2008, au moment où l’Occident tout entier voit plonger son activité et son emploi, pour que la récession espagnole apparaisse dans les statistiques nationales.

Cette falsification des données macro-économiques était pourtant évidente: il suffisait d’observer séparément chacun des éléments intégrés par ces données. À partir de l’été 2006, les activités liées à la construction chutent de façon continue, pour atteindre aujourd’hui un niveau deux fois moins élevé que lors du pic antérieur. Entre le printemps 2007 et le début 2012, l’emploi total chute de 17%, l’emploi manufacturier, qui n’est pas directement affecté par la crise immobilière, de 20% environ. La production manufacturière baisse de 25%, la consommation de détail de 20%. En revanche, la consommation totale continue à augmenter durant toute la période de crise. C’est ce qui permet aux autorités espagnoles d’avouer une récession totale de seulement 3,5 %, inférieure à celle de l’Italie et de l’Angleterre, alors que 2,8 millions d’emplois productifs ont disparu. À titre de comparaison, la France, pays de 65 millions d’habitants, a perdu un demi-million d’emplois entre 2008 et 2009, tout en subissant une décroissance estimée par l’INSEE à 2,6%.

Les mensonges officiels n’y changeront rien. Victimes de l’insolvabilité des ménages, mais aussi des entreprises, qui sont les plus endettées de la zone euro, après les entreprises portugaises, les banques espagnoles subissent un taux de défaut de 8% en moyenne : en clair, les entreprises prises collectivement, ne pourront pas acquitter les dettes contractées. D’un autre côté, l’Etat et les régions accusent des déficits et des dettes croissantes que les efforts drastiques imposés au nom du rétablissement du crédit public ne permettront pas de résorber. Aussi, les autorités européennes s’attendent-elles à ce que le gouvernement Rajoy avoue bientôt qu’il sera incapable de tenir ses objectifs de réduction du déficit public.

Le taureau espagnol est maintenant au centre de l’arène, là où les grands matadors ont pour habitude de mener leur adversaire pour la mise à mort. Hélas, quand celle-ci sera intervenue, ce sont tous les Européens qui saigneront. Que restera-t-il alors de nos amours européennes ?[/access]

Photo : Lui G. Marín – www.luimalaga.com

Ménez-Nasri, NKM-Fillon-Copé, même combat !

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Vous avez remarqué ? Je n’ai pas écrit une ligne sur la débâcle française au championnat d’Europe de football. Je n’ai pas pris le clavier pour fustiger les gosses mal élevés qui portaient les couleurs françaises du côté de Kiev et de Donetsk. Je ne vous mentirai pas, je n’avais guère le temps. Mais je reconnais aussi que je manquais de motivation. Quel intérêt de revenir fustiger au milieu de tant d’articles du même tonneau ces gamins dont on souhaite absolument qu’il soient dépositaires d’une exemplarité dont ils ne sont pas capables ?

Samir Nasri a mal parlé à deux journalistes. Jérémy Ménez a fait de même avec l’arbitre[1. Au passage, on n’a pas assez souligné l’indulgence de ce dernier qui n’a sorti qu’un carton jaune alors que de tels mots dans un match amateur valent à leur auteur une expulsion logique et quelques matches de suspension.] et son capitaine. Ils font honte à leur maillot, ils n’en sont pas dignes, a-t-on répété sur toutes les ondes, y compris Elisabeth Lévy sur RTL lundi soir. Je suis le premier à reconnaître que la formation des joueurs ne devrait pas se cantonner aux seuls aspects techniques, physiques et tactiques mais aussi s’accompagner d’une certaine éducation, y compris dans la manière de s’exprimer et de se comporter[2. On pourrait enseigner les mêmes rudiments dans les écoles de journalisme, puisqu’il semble bien que Nasri, dans l’échange qui a tant fait parler, n’était pas le seul à manquer de la courtoisie la plus élémentaire.].

Mais certaines personnalités, qui n’ont pas quitté l’école à 16 ans pour jouer au foot, peuvent elles aussi se comporter en malpolis. Il y en a même certains qui sont diplômés de l’Ecole Nationale d’Administration ou de Polytechnique et qui ont été plusieurs fois ministres. Jean-François Copé, François Fillon et Nathalie Kosciusko-Morizet, par exemple. Mardi, ils votaient pour élire le nouveau président de l’Assemblée Nationale. Et lorsqu’ils sont montés à la tribune pour déposer leur bulletin dans l’urne, ils n’ont pas, contrairement à leurs collègues Christian Jacob et Henri Guaino[3. On citera également Bernard Debré, Nicolas Dupont-Aignan et Henri Emmanuelli.], pris la peine de saluer la benjamine de l’Assemblée Nationale, Marion Le Pen-Maréchal, qui tenait le rôle d’assesseur. Copé a fait piteusement semblant de ne pas la voir, a salué le doyen d’âge Scellier et a passé son chemin. Quant à NKM, elle a effectué une feinte de corps que n’auraient pas reniée Ménez ou Nasri afin d’éviter la présence et le regard de la députée du Vaucluse.

On peut admettre d’une personne qu’elle ne serre pas la main de quelqu’un avec qui elle est en conflit personnel. Si la députée FN avait volé le petit ami de NKM, par exemple, ou si elle avait vendu une voiture d’occasion nantie de vices cachés à Jean-François Copé, l’attitude de ces derniers pourrait réclamer quelque indulgence. Mais d’après mes informations, il ne semble pas que ce soit le cas. Si Marion Le Pen-Maréchal n’a pas été saluée par un grand nombre de ses collègues, c’est tout simplement parce qu’elle est Marion Le Pen-Maréchal, qu’elle est considérée comme une galeuse, une pestiférée, une intouchable. Pourtant, elle a reçu, de la même manière que ses 576 collègues, l’onction du suffrage universel. Faut-il avoir si peu de conviction personnelle pour donner à croire que ne pas saluer une adversaire constitue un geste politique, pour croire que le seul contact d’une main pourrait nous « contaminer » ? Dans les années 80, Jean-Marie Le Pen expliquait que le SIDA, après tout, pouvait bien s’attraper ainsi. Copé, Fillon, NKM, et la flopée de députés socialistes, écologistes ou UMP qui les ont imités, croient, pour leur part, qu’un même contact provoque des maladies politiques graves, rappelant les heures les plus sombres de notre histoire. A ridicule, ridicule et demi. Cet évitement malpoli vaut bien les turpitudes de Ménez et Nasri samedi dernier et du grand-père de Marion Le Pen-Maréchal au temps de sa splendeur.

C’est pourquoi, pour rester polis, nous ne félicitons pas Kosciusko-Morizet, Fillon et Copé. Et nous n’accablerons pas davantage Ménez et Nasri. Car la politique, contrairement au football, ce n’est pas qu’un jeu.

*Photo : RemiJDN

Cherchez la femme !

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Ministre des droits de la femme et porte-parole du gouvernement, Najat Vallaud-Belkacem est bien décidée à faire avancer la parité en France. Pour preuve, son ministère vient de publier, le 27 juin, un document intitulé : Une exigence d’exemplarité : l’égalité entre les femmes et les hommes au cœur de l’action publique.

Les mesures programmées y sont détaillées par le menu. Mais rassurez-vous : tout est, d’ores et déjà, en bonne voie pour renforcer la parité dans le pays, puisque « le gouvernement sera particulièrement vigilant à l’équilibre dans les nominations aux emplois supérieurs qui seront faites au sein de l’Etat, entre les femmes et les hommes ». Reste à savoir qui est l’auteur de cet engagement magnifique qui viendra assurément prendre place dans la longue histoire des combats féministes. Etienne Grass, directeur de cabinet de Mme la ministre ? Jérôme Teillard, son directeur adjoint ?

Ou Eric Lajarge, son chef de cabinet ? Suivons l’exemple de Jackal, qui allait répétant dans Les Mohicans de Paris : « Cherchez la femme, pardieu ! Cherchez la femme ! »

Belgique, l’autre pays de la charia

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La semaine dernière, nous évoquions les « incidents » de Molenbeek et l’étrange implication du groupuscule Shariah4Belgium dans les troubles qui ont dernièrement secoué la région de Bruxelles.

Grâce au travail approfondi du sociologue Felice Dassetto[1. Professeur de sociologie des religions, Felice Dassetto a fondé le Centre d’études de l’islam dans le monde contemporain. Il était l’un des premiers chercheurs à avoir publié à partir de 1984 des études sur l’islam et les musulmans en Belgique], nous disposons maintenant d’une monographie complète sur l’identité et les ressorts de cette ligue salafiste implantée au cœur même de l’Europe. Comme le résume Dassetto, le mouvement créé en 2010 à l’instigation du belgo-marocain Fouad Belkacem « fait partie des groupes qui veulent relancer le jihad en Europe par d’autres moyens que le recours aux armes ». Le jihad alternatif, aurait dit Audiard.

Ne nous y trompons pas : si l’acception couramment admise du jihad (mot qui signifie littéralement « effort ») désigne la guerre sainte contre les « Infidèles », sa conception maximaliste – le grand Jihad – se cantonne à la sphère intime, l’effort sur soi étant inhérent à l’islam. Or, le courant salafiste oscille également entre jihadisme social et individuel, connaissant diverses fortunes et filiations, des Frères Musulmans aux piétistes apolitiques.

Shariah4Belgium exprimerait une « vision identitaire à la belge » visant non pas la déflagration de la société par des bombes mais bien la déliaison culturelle et religieuse, la constitution d’un quant-à-soi imperméable aux influences allogènes (comprendre : non islamiques). En clamant haut et fort l’illégitimité des élections législatives belges de 2010, Shariah4Belgium s’est fait un nom en mettant sur le devant de la scène son parti pris sociétaliste. Le combat pour le port de la burqa, les campagnes en faveur des « frères » et « sœurs » opprimées par l’Etat coercitif belge ou français, les imprécations haineuses contre « les Juifs et les Croisés », tout cela s’insère dans une logique intrinsèquement takfiri. Inspirée des écrits du penseur égyptien Sayyid Qotb, que Nasser fit exécuter dans l’indifférence générale en 1966, les takfiristes sortent leur revolver moral dès qu’ils perçoivent la moindre entorse à leur rigorisme religieux. Le génie de Qotb, qui lui assure une postérité idéologique exceptionnelle, réside précisément dans le concept de « takfir » (excommunication, sortie de l’islam) associé à l’ère antéislamique de la Jahiliyya (ignorance), deux notions qui fournissent une boîte à outils commode pour sortir du monde moderne. Irrespectueux de l’islam et de ses pieux préceptes le Raïs-Pharaon égyptien ? Takfir ! Le gouvernement belge bafoue les libertés individuelles de ses administrés musulmans ? Takfir ! Bien sûr, il existe une certaine indétermination dans la nature de « l’excommunication » théorisée par Qotb : vise-t-elle le gouvernement, l’ordre politique ou la société toute entière ?

Foin de subtilité herméneutique chez Shariah4Belgium : l’essentiel est de se faire entendre par la force des mégaphones et des provocations frôlant l’illégalité. A ce petit jeu, tous les instruments sont bons, a fortiori dans un environnement démocratique où l’individu-roi peut prétexter de son indépendance pour défendre à peu près n’importe quoi au mépris de n’importe qui. Fouad Belkacem et ses ouailles se glissent intelligemment dans une des failles majeures de la démocratie libérale à l’ère du relativisme : la réduction de la Liberté – pour quoi faire ? aurait demandé un grand esprit – aux libertés négatives, l’absence de définition commune du Bien au profit d’une définition neutre et impersonnelle de la justice. D’un Etat binational exsangue, Shariah4Belgium a fait son terrain de jeu, articulant le jihad sociétal déterritorialisé, avec images satellite de Ben Laden et Zawahiri pour la forme, avec l’enracinement tactique dans un environnement froidement légaliste et déspiritualisé.

Si l’on y réfléchit bien, jihad pacifique ou non, Fouad Belkacem a inspiré une nouvelle forme de guerre de mouvement. En partisan combattant pour une idéologie, il mène une lutte asymétrique et réticulaire sans liaison territoriale fixe, ses faits et gestes n’obéissant qu’à la sourde injonction du jihad mondialisé.
Au royaume du Droit et du Marché, Shariah4Belgium a donc de beaux jours devant elle…

Ségolène, maximum respect !

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Ingratitude ! Que la droite se réjouisse qu’une tête symbolique soit tombée, c’est bien naturel, surtout dans un contexte de double défaite. Mais ceux qui, à gauche, rient sous cape ou font parfois sauter les bouchons de champagne pour fêter la défaite de Ségolène Royal à La Rochelle ne méritent pas la même indulgence. Pendant toute la campagne présidentielle, elle s’est montrée exemplaire dans le soutien au candidat. L’échec de Royal à la primaire socialiste ne doit pas faire illusion.[access capability= »lire_inedits »] Si son score fut si faible, c’est parce que les petites gens qui l’aiment ont peu voté, au contraire des fonctionnaires. Ces derniers, pour signifier leur défiance face à la financiarisation et le libre-échange intégral, lui ont préféré Montebourg.

Il faut se souvenir de sa passe d’armes avec Cécile Duflot suite à la décision gouvernementale sur les « zones noires » consécutives à l’ouragan Xynthia ou à l’occasion de son combat contre la taxe carbone. À cette époque, Ségolène Royal souhaite déjà prendre la défense de la France qui vit dans des pavillons en zone rurale ou périurbaine. Elle a lu Recherche le peuple désespérément de Brustier et Huelin. Elle sait donc déjà qu’il ne faut pas laisser ces classes populaires ou moyennes déclassées à Marine Le Pen ou Nicolas Sarkozy, sous peine de défaite assurée.

Au lendemain du premier tour, elle ne s’est nullement étonnée que, même dans son Ouest poitevin, cette France des invisibles ait offert des scores en hausse à Marine Le Pen. Et c’est elle qui monte à l’assaut pour expliquer qu’il ne faut ni dénigrer ni insulter ceux qui ont voté pour la candidate frontiste, ajoutant, sans craindre de désespérer Libé, que « ceux qui s’inquiètent des flux de clandestins ne sont pas des racistes ». François Hollande n’a pas cédé un pouce à Nicolas Sarkozy sur ce terrain-là, n’écoutant ni Libé, ni Les Inrocks, allant même, lors de leur fameux débat, jusqu’à évoquer avant son contradicteur la viande halal et lui reprocher sa position sur le voile à l’École. Alors que le président sortant le pilonnait sur ce thème, reculer, c’était prendre le risque de perdre.

Bien lui en a pris, il s’est engouffré dans la brèche ouverte par Ségolène Royal, laquelle, qu’on le veuille ou non, a constitué une pièce essentielle de cette victoire de la gauche, attendue depuis vingt-cinq ans. Lionel Jospin, dont on attend encore le soutien à la candidate PS, peut être satisfait : le voilà débarrassé de sa mauvaise conscience.[/access]

*Photo : crown04

A chaque jour sa taxe

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Fiers de leurs nombreux prix Nobel[1. Prix Nobel dont seulement deux des lauréats vivaient en Hongrie (le biologiste Szent-Györgyi et l’écrivain Kertész), les quelque 12 autres émanant de la diaspora, essentiellement américaine.], les Hongrois passent pour être un peuple particulièrement doué en matière de créativité et d’invention. Cela a été mille fois démontré, tant sur le plan des arts que des sciences (cf. le fameux Rubiks’Cube ou l’invention du stylo à bille).

Mais aujourd’hui, j’avoue que les Hongrois forcent notre admiration et se surpassent au-delà de toute attente. Je pense aux trouvailles de leurs dirigeants actuels, notamment en matière de fiscalité…

Je ne sais ce que François Hollande et Jean-Marc Ayrault préparent aux Français, mais je doute fort qu’ils puissent rivaliser, même de loin, avec leurs homologues magyars. Enfin… le défi est lancé !

Nous avions déjà eu un avant-goût de cette créativité avec la fameuse taxe sur les chiens (ebadó) dont le montant aurait été fixé en fonction de la dangerosité de l’animal, et dont eussent été exonérés les chiens de pure race hongroise (alors qu’ils sont les plus agressifs !). Bien que la loi fût votée, son application avait été mise de côté, car trop compliquée à mettre en pratique…

Aujourd’hui, j’aimerais rendre un vibrant hommage au maire de Budapest, István Tarlos, un proche du gouvernement.
Son premier projet, dit taxe-bouchon (dugódíj), était d’instaurer un péage pour les véhicules accédant au centre-ville, initiative qu’il veut maintenant transformer en péage pour traverser les ponts de la capitale[2. Au nombre de sept, qui relient sur le Danube les deux villes de Buda/Óbuda, rive droite résidentielle, et de Pest, rive gauche des affaires]. Pour le coup, je me pose des questions… Après tout, on prétend que ça se fait à New York. Peut-être, sauf que la configuration n’est absolument pas la même (taille de la ville, nombre et longueur des ouvrages).

Mais sa plus belle trouvaille date de quelques jours (car ils en sortent à peu près une par semaine, à notre plus grande joie) : une taxe sur tous les produits en vente dans la capitale qui portent les noms de « Budapest », « Buda », « Pest » ou « Pest-Buda » (t-shirt, vases, assiettes, autocollants, etc.). Seront également taxées les entreprises et formations artistiques qui utilisent le nom de Budapest dans leur raison sociale (telle ma banque, la Budapest Bank). L’argument : ces noms, comme pour une marque de luxe, ont une connotation prestigieuse qui aide à la vente. Taxe prévue: 100 forints – 35 ct – par objet et 750 000 forints – 2 700 euros – par raison sociale. Montants qui peuvent paraître faibles mais le sont moins dans le contexte local.

Peut-on imaginer cela à Paris, Vienne, Rome ou à Venise ? J’en doute. A vrai dire, peut-être faut-il mettre cela sur le compte de la canicule qui sévit actuellement à Budapest (à moins que ce soit moi qui en sois victime, à vous de juger…)

PS : et je me pose une question : il y a des gens qui portent le nom de Buda, comme vous trouverez dans l’annuaire parisien des M. et Mme Paris. Quid de leur cas ?

*Photo : http://newshopper.sulekha.com

Vous qui voulez interdire la prostitution…

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Madame,

Vous souhaitez abolir la prostitution.

Je veux vous dire avant toute chose que je ne doute pas un instant de votre sincérité. J’ai bien pris note que votre position abolitionniste n’est ni moralisatrice, ni paternaliste ; qu’elle n’est motivée que par une sincère compassion pour ces jeunes femmes, souvent victimes de réseaux mafieux et de proxénètes violents, qui se prostituent non par choix mais parce qu’on les y oblige. Si ma raison me suggérait qu’une telle politique avait la moindre chance d’améliorer le sort de ces femmes, croyez bien que je vous soutiendrais corps et âme. Seulement voilà : je crois que vous commettez là une grave erreur et que la prohibition que vous appelez de vos vœux fera beaucoup plus de mal que de bien.

La première chose que vous devez admettre, c’est que vous ne parviendrez jamais à abolir la prostitution. Vous aurez peut être l’illusion d’y être parvenu ; mais ce ne sera jamais rien d’autre qu’une illusion qui ne trompera que celles et ceux qui voudront bien y croire. La prostitution, que l’on évoque souvent – et probablement à tort – comme « le plus vieux métier du monde », existe parce que certains hommes ne peuvent pas satisfaire leurs désirs dans le cadre d’une relation à titre gracieux et parce que certaines femmes, poussées par la pauvreté ou en quête d’indépendance financière, acceptent de leur vendre ce service. Le désir masculin, le fait que certains hommes aient plus de succès que d’autres auprès de la gent féminine, que des couples soient plus ou moins bien assortis, la pauvreté et le fait que certaines femmes acceptent de se prostituer sont autant de constantes qu’aucune politique ne fera jamais disparaître. Peut être parviendrez-vous à ne plus la voir mais soyez sûre que, même sous un régime prohibitionniste, la prostitution continuera à exister. La véritable question est de savoir dans quelles conditions.

En poursuivant les clients, vous les obligerez à se montrer plus prudents, vous forcerez ainsi les prostituées à trouver des solutions pour leur offrir plus de discrétion, plus de clandestinité. Bien sûr, l’organisation d’un marché clandestin implique des coûts et une organisation adaptée : très rapidement, les indépendantes disparaîtront au profit de réseaux organisés capables d’organiser de telles rencontres.
La demande et la concurrence se faisant plus rares, ces réseaux pourront compenser les risques induits par votre politique en augmentant leurs tarifs. Mais n’ayez aucune illusion : les prostituées, elles, ne toucheront pas un centime de plus ; bien au contraire, les réseaux mafieux seront les principaux bénéficiaires de la prohibition. Des clients qui acceptent de payer plus cher, une main d’œuvre désormais totalement dépendante : il n’en faut pas beaucoup plus pour que le proxénétisme devienne une activité extrêmement lucrative. Forts de leurs pactoles et de perspectives de développement florissantes, les réseaux pourront alors investir pour éliminer physiquement la concurrence, organiser leurs trafics à plus grande échelle et capturer encore plus de victimes non consentantes dans leurs filets.
À l’abri des regards, les prostituées seront désormais livrées pieds et poings liés à leurs proxénètes qui pourront leur imposer des conditions de travail encore plus indignes tandis que les clients devront se contenter de ce que leur offre le réseau qui aura su se faire connaître d’eux : hygiène dégradée, absence de préservatifs… Il est inutile, je crois, de pousser plus avant la description de l’abject cloaque que vous vous apprêtez à créer.

Les politiques de prohibition – de l’alcool, de la drogue comme de la prostitution – n’ont jamais eu d’autres conséquences que de nourrir le crime organisé aux dépens du reste de la société. C’est le gouvernement des États-Unis qui a fait la fortune d’Al Capone plus que n’importe qui d’autre. Si, comme j’en suis sincèrement convaincu, votre objectif est d’aider ces jeunes femmes, c’est précisément la politique inverse qu’il vous faut mettre en œuvre : légalisez la prostitution et abrogez la loi de 1946 qui interdit les maisons closes. Vous porterez ainsi un coup fatal aux réseaux de proxénétisme clandestins et vous permettrez aux prostituées de travailler de leur plein gré dans des conditions d’hygiène acceptables.

Au-delà des partis pris idéologiques et des impératifs de la communication gouvernementale, les décisions que vous vous apprêtez à prendre seront lourdes de conséquences pour la vie de milliers d’anonymes. Souvenez-vous, de grâce, que les bonnes intentions ne suffisent pas – l’enfer, dit-on, en est pavé – et que, comme l’écrivait Karl Popper, « nos plus grands problèmes trouvent leur source dans quelque chose d’aussi admirable et sensé que dangereux : dans notre impatience à améliorer le sort de nos semblables. »[1. Karl Popper, La Société ouverte et ses ennemis (1945), préface à la deuxième édition.]

*Photo : Najat Vallaud-Belkacem

Assemblée nationale : le doyen est un gamin !

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Conformément à la tradition, c’est le doyen d’âge, François Scellier, 76 ans, député UMP de la sixième circonscription du Val-d’Oise -et surtout connu jusque là pour le dispositif de défiscalisation immobilière portant son nom- qui a présidé la séance d’installation de la nouvelle Assemblée nationale issue des élections des 10 et 17 juin 2012. Au regard de ses illustres prédécesseurs dans cette éphémère fonction, Marcel Cachin, le chanoine Kir ou Marcel Dassault, vénérables nonagénaires, François Scellier fait figure de jeunot.

Mais il aura vraisemblablement droit à une mention dans la prochaine édition du Guinness Book of records pour avoir été le premier doyen d’âge du Parlement français à faire coucou à sa maman en entamant son discours d’ouverture de la séance. Madame Scellier mère vient de fêter ses cent ans, et a pu admirer son député de rejeton officier au perchoir avant de laisser la place à Claude Bartolone.

Les bistrotiers de mon coin se croyant malins en affichant derrière le bar un avis stipulant que « La maison fait crédit aux personnes de plus de 80 ans accompagnés de leurs parents » vont devoir trouver une autre vanne pour décourager les adeptes de l’ardoise à rallonge.

Hollande fait ses premiers cocus à la gauche du PS

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La gauche du PS. Existe-t-elle encore ? On la disait groggy et éclatée depuis la primaire socialiste, le courant Hamon ayant privilégié sa raison aubryste à son cœur montebourgeois. Après le plébiscite de François Hollande à l’automne, la bise fut venue sur ce parent pauvre de Solférino, aussi utile pour gagner les élections qu’éternellement relégué aux seconds rôles lorsque la gauche arrive au pouvoir. Hamon ministre délégué à l’économie sociale[1. Moqué à Solférino comme le ministre des « chèques déjeuners », me souffle un fin connaisseur des arcanes socialistes.], Montebourg ministre du « redressement productif » mais privé du commerce extérieur et de barrières aux frontières de l’Europe, voilà les deux grands maroquins accordées au feu Nouveau Parti Socialiste, désormais réduit à l’image blafarde du ministre de l’Education mi-IIIe République mi-pédago qu’est devenu son ancien jeune loup Vincent Peillon.

Avant-hier, Jean Poperen et le CERES de Jean-Pierre Chevènement. Hier, la Gauche socialiste de Lienemann, Mélenchon – depuis, parti secouer ses incohérences doctrinales sous d’autres cieux – Dray, affublé de la jeune Delphine Batho, dont la fortune politique s’est avérée inversement proportionnelle à la constance idéologique. Aujourd’hui condamnés au même sort que leurs aînés, les reliquats des troupes emmanuellistes ou lienemannistes s’alanguissent à l’ombre des ministères en comprenant à quelle sauce ils seront mangés. C’est bien connu, le bonheur est dans l’escalier, jamais dans le studio sordide qui sert de décor aux jeux du lupanar politique. Et face à l’avalanche de mauvaises nouvelles qui se prépare sur le seuil du séminaire budgétaire gouvernemental, refusant les distractions sociétales que la sémillante ministre des droits des Femmes nous tend comme des hochets, Marie-Noëlle Lienemann a dégainé la première.

Au lieu de s’écharper comme des chiffonniers jaloux de la popularité de Marine Le Pen, certains à l’UMP, s’ils voulaient vraiment incarner une opposition efficace, feraient mieux de tendre l’oreille du côté de l’argumentaire de l’ancienne ministre du Logement, déjà échaudée par sa douloureuse expérience jospinienne. A l’entendre, « rigueur de gauche » et « abolition de la prostitution » seraient les deux mamelles d’un même simulacre social-démocrate conjuguant effets d’annonces à la Sarkozy et probables coupes sombres dans les dépenses. Une rigueur merkélienne, la left and French touch en plus. Il faut dire que les derniers soubresauts gouvernementaux ne plaident franchement pas pour un réveil socialiste du candidat qui murmurait à l’oreille de la City : « La gauche a été au gouvernement pendant 15 ans durant lesquels nous avons libéralisé l’économie et ouvert les marchés à la finance et aux privatisations. Il n’y a pas de grande peur à avoir ».

En vrac, on peut citer le limogeage express de la pourtant très social-démocrate Nicole Bricq du ministère de l’environnement, faute d’avoir immédiatement complu aux grandes compagnies pétrolières comme Shell, qui voient tout rouge dès qu’on menace leurs forages en Guyane. Il y a aussi l’enterrement en catimini des Eurobonds, que François Hollande pourra toujours mettre sur le dos d’Angela Merkel et de ses « camarades » du SPD, parallèle à l’alignement sur les plans austéritaires européens. Et quid du fameux « coup de pouce » au SMIC, dont on nous jurait mordicus qu’il romprait avec les années de disette sarkozyenne infligée aux petits salaires ? En la matière, le ministre du Budget Jérôme Cahuzac annonce crânement qu’ « il n’y a pas de programme masqué avec François Hollande ».

Il est vrai que la hausse du SMIC ne dépassera pas les 2% (soit un « coup de pouce » de 0.6%) , d’autant que le député Olivier Faure proche d’entre les proches du président – et, par ailleurs, conseiller de Jean-Marc Ayrault -, s’était publiquement inquiété du risque de pression sur les entreprises que ferait courir une trop forte augmentation des minima salariaux. Le voilà rassuré, il peut maintenant respirer et trinquer avec la CGPME.

Décidément, il est loin le temps où Jérôme Cahuzac découvrait en direct à la télévision, la mine déconfite, l’annonce d’une tranche de prélèvement supplémentaire à 75% sur les (très) riches. La campagne est finie, les accents marxisants de « l’ennemi de la finance » ont laissé place à la sage rectitude du « président normal ». Au matin du quinquennat, lasse de ses lots de consolation ministériels, l’aile gauche du PS fait donc grise mine. On la comprend.

Photo : silverfuture