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Inquisitio : faut-il brûler tous les cathos ?

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Vous en aviez rêvé : France 2 l’a fait ! Inquisitio, la fiction (peu) historique qui dénonce les « heures-les-plus-sombres-de-l’-histoire » de l’Église vient de débarquer sur votre petit écran avec le souhait non dissimulé de lutter contre l’intolérance et l’obscurantisme religieux[1. Le producteur de la série a déclaré : « Inquisitio raconte l’échec et les ravages du fanatisme religieux et de l’intolérance »]. Rien que ça ! Et le moins qu’on puisse dire, c’est que les auteurs de cette série ont déjà atteint leur cœur de cible : les deux premiers épisodes, diffusés en prime time mercredi dernier, ont rassemblé chacun 4,3 et 3,9 millions de téléspectateurs, soit 17,2% et 16 % de part d’audience. Seul hic : Inquisitio tient plus de l’heroïc fantasy ou de la science-fiction (voire de l’uchronie) que d’une véritable reconstitution historique, ce que confirme Nicolas Cuche lui-même, qui en est à la fois le concepteur, le réalisateur et le scénariste. Mais cela ne saurait constituer une excuse, vous en conviendrez !

Et les réactions hostiles de la communauté catholique ne se sont pas fait attendre. Récemment, c’est Mgr Bernard Podvin, porte-parole de la conférence des évêques de France, qui a déclaré, dans un billet publié sur le site eglise.catholique.fr, se sentir attristé par un traitement aussi fantaisiste d’une période historique difficile. De manière plus légère, un site internet malicieusement intitulé « L’inquisition pour les nuls » a été créé afin de rétablir la vérité historique[2. Site qui propose même un vidéoclip satirique aux internautes.].

Puis, ce fut au tour de la militante catholique bien connue Frigide Barjot de se fendre d’un communiqué entre dérision et indignation. Certes, Inquisitio ne se présente pas comme une reconstitution historique mais plutôt comme un thriller médiéval. Nicolas Cuche s’est d’ailleurs défendu dans le journal La Croix d’avoir voulu tourner un brûlot anticlérical. La critique pourrait donc s’arrêter là. Mais est-ce si simple ?

Rappelons que l’action de la série se situe dans le sud de la France lors du Grand Schisme d’Occident déclenché par la scission du Sacré Collège en 1378. La chrétienté est divisée en deux obédiences, l’une installée à Rome et représentée par Urbain VI et une autre basée à Avignon, représentée par le pape Clément VII. Lorsque la peste frappe les habitants de Carpentras, ce dernier pontife, croyant à un punition divine, fait appel au grand inquisiteur Barnal pour trouver un coupable et rassurer la population. Lors de son enquête, il croise le chemin d’un médecin juif qui est persuadé que la peste peut être combattue par des moyens rationnels. Les deux hommes vont alors s’affronter, sans se douter que cette épidémie se trouve au centre d’un complot ourdi par le pape de Rome afin de se débarrasser de son rival. Outre un parti-pris évident, le scénario d’Inquisitio prend d’incroyables libertés avec la vérité historique et se rend coupable de nombreux anachronismes, recyclant de vieux poncifs éculés construits de toutes pièces au XVIIIe siècle par de (faux) historiens des Lumières en conflit personnel avec la foi catholique.

Prenons l’exemple de la sainte Catherine de Sienne, que la série dépeint comme une fanatique perverse qui répand la peste à Avignon pour favoriser le départ du pape Clément VII et accélérer le retour du pape de Rome qu’elle considère comme seul légitime. En réalité, Catherine fut plutôt une victime de la peste puisqu’elle a perdu deux de ses frères, sa sœur ainsi que huit de ses neveux lors de l’épidémie qui a touché Sienne en 1374. Par ailleurs, ce fut une femme d’influence et une grande mystique qui œuvra en faveur du retour des papes à Rome. Rien à voir avec le portrait peu flatteur qui est fait d’elle dans la série ! On s’étonne que des auteurs si enclins à défendre la tolérance et l’égalité réduisent une femme d’influence au statut de névrosée hystérique. De plus, Catherine de Sienne est arrivée à Rome en 1378, lors du déclenchement de la crise au sein de la papauté, et est y morte en 1380. Elle n’a donc pas pu séjourner à Avignon lors du Grand Schisme, comme le suggère la série !

Par ailleurs, l’intrigue de la série laisse planer de lourds soupçons autour de l’antisémitisme (fantasmé) de l’Église à cette époque. Or, rien n’est plus faux. Il apparaît en effet clairement que la communauté juive du sud de la France bénéficia pendant tout le Moyen Âge d’une protection spéciale des clercs, comme l’a montré Léon Poliakov dans son Histoire de l’antisémitisme en cinq volumes. De surcroît, l’Inquisition a toujours respecté la liberté de culte des juifs, même à l’époque mouvementée du Grand Schisme d’Occident. Les seuls juifs à avoir subi les foudres des inquisiteurs sont ceux qui s’étaient convertis au christianisme avant de revenir vers le judaïsme. Ces derniers étaient donc pourchassés pour apostasie et sûrement pas en raison de leurs origines juives ! On peut citer également l’exemple de la bulle Etsi Judaeorum, décrétée en 1233 par le pape Grégoire IX – qui institua pourtant l’Inquisition-, demandant aux prélats de tous niveaux de protéger les juifs des persécutions par des chrétiens, notamment lors de la cinquième croisade.

Une autre contre-vérité historique concerne l’usage de la torture par les inquisiteurs. Dans la série de Nicolas Cuche, Barnal, le grand inquisiteur dépêché par Clément VII pour trouver un responsable à la Peste, fait un usage immodéré de la torture pour obtenir des réponses lors de ses interrogatoires. Mais la torture était-elle si répandue que cela ? En réalité, les tribunaux de l’Inquisition prononçaient plus souvent des sentences religieuses, imposant aux condamnés de réciter des prières ou de faire des pèlerinages, et ne recouraient à la torture qu’en dernier recours et de façon codifiée, les condamnations à mort étant extrêmement rares. A la différence des tribunaux séculiers qui y avaient largement recours, la justice inquisitoriale ne prononçait des peines de torture que dans les cas les plus extrêmes. Même l’inquisition espagnole y eut assez peu recours. A toutes fins utiles, rappelons que le mot Inquisition vient du latin Inquisitio qui signifie « enquête ». En dépit de l’image de justice expéditive et arbitraire qu’elle traîne, l’Inquisition était en fait beaucoup plus formaliste et paperassière que ne le croit le commun des mortels[3. Il ne s’agit pas, bien sûr, de dresser un portrait idyllique de l’Inquisition, qui est désormais incompréhensible pour un esprit de notre temps, ni de minimiser les crimes commis en son nom mais juste de rétablir la vérité historique.] ! Mais ça, ce n’est pas vendeur quand on veut faire de l’audience !

Si l’on ajoute à cela une image peu flatteuse réservée au clergé (notamment une scène montrant le pape Clément VII prenant un bain de compagnie de créatures dévêtues) mais conforme aux idées reçues sur le Moyen Âge, la série Inquisitio est à ajouter à la liste des fictions qui manipulent sans vergogne l’histoire à des fins idéologiques. On se souvient en effet que les 14 et 15 février 2012, France 2 avait déjà programmé un film de fiction sur le révolutionnaire haïtien Toussaint Louverture en le présentant comme un documentaire historique. Ce dernier avait même été qualifié par un éditorial du supplément télévision du Monde des 19 et 20 févriers de « fiction d’utilité publique » ! Ce film était lui aussi truffé de contre-vérités historiques, à l’image d’une scène montrant le père de Toussaint Louverture noyé par son maître alors qu’il est mort centenaire… Le réalisateur Philippe Niang avait alors justifié ces petits arrangements avec l’Histoire par la nécessité de faire du héros de la révolution haïtienne une icône « quitte à tordre le cou à la vérité historique, au nom de la vraisemblance idéologique ».

On attend donc avec impatience la prochaine « fiction citoyenne » sur le pape Pie XII ou la guerre d’Algérie !

The Magical François Hollande Tour

Les Beatles, qui ont tout inventé – la pop music, la râpe à fromage et l’imparfait du subjonctif –, eurent l’idée, à la fin de l’année 1967, d’emmener leurs fans à travers un périple touristico-psychédélique qui prit la forme
d’un téléfilm composé de sketches et de six chansons originales, qui furent reprises en album : le « Magical Mystery Tour ». À bord d’un autobus aux couleurs bariolées, dans le plus pur style hippie, les quatre acolytes de Liverpool traversaient joyeusement la campagne britannique et se livraient à des pitreries costumées en chantant ça et là des ritournelles aux titres sibyllins tels que : « Je suis le morse » ou encore « Le Fou sur la colline ».

La ville de Tulle semble s’être librement inspirée de cette expérience touristique pour proposer un « François Hollande Tour »…[access capability= »lire_inedits »] Nos confrères de La Montagne révèlent en effet que « l’Office du tourisme intercommunal de Tulle agglo va proposer, cet été, un itinéraire touristique “Sur les traces de François Hollande”. Devant la demande des touristes de se rendre sur les lieux du rituel hollandien à Tulle, et de marcher sur ses pas du soir de la victoire, des visites guidées seront proposées au départ du Conseil général jusqu’à la place de la Cathédrale (lieu de son allocution du 6 mai), avec repas dans un de ses habituels restaurants. » Ah, on l’imagine, la « demande » des touristes ! Ah, on les voit d’ici, les cars de Japonais affluer à Tulle !

Ah, on les pressent, les Américains, les Saoudiens, les Esquimaux de la Terre Adélie et de Papouasie Nouvelle-Guinée débouler dans les artères de la préfecture de Corrèze… pour prendre en photo les plaques de
marbre boulonnées aux quatre coins de la ville : « François Hollande est passé ici », « François Hollande a dormi là », ou encore pour dévaliser les échoppes regorgeant de gadgets à l’image de notre Président, dont le célèbre mug « François & Valérie » ou la petite figurine du locataire de l’Élysée dans sa légendaire Citroën DS5 hybride. Est-ce sous l’influence de la consommation de LSD que cette amusante initiative corrézienne est née ? Quel voyage
magique et mystérieux nous emmènera le plus loin : celui des Beatles ou celui de l’Office du tourisme de Tulle ? On se gardera de parler de culte de la personnalité.

Mais un pèlerinage rituel précédant la naissance d’une religion, ce n’est pas commun. « Normal », peut-être.[/access]

*Photo : Parti socialiste

RFA contre RAF : la version allemande du devoir de mémoire

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Les vertueux de tous pays s’en réjouiront, la plus importante nation européenne découvre les bienfaits du devoir de mémoire ainsi que l’imprescriptibilité de certains crimes- y compris quand ils sont commis par des Allemands.

Verena Becker, 59 ans, une ancienne militante de la Fraction armée rouge (RAF), mouvement de l’extrême gauche radicale allemande, aussi connue sous l’appellation non contrôlée de Bande à Baader, a été condamnée vendredi dernier à quatre ans de prison pour complicité dans le meurtre d’un des plus hauts magistrats allemands en 1977, il y a donc 35 ans tout rond.

Verena Becker était poursuivie pour l’assassinat de Siegfried Buback, alors procureur de l’Etat, à Karslruhe. La Haute cour de Stuttgart a jugé qu’elle avait « coopéré de manière décisive » à l’attentat.

Trois membres de la RAF ont été condamnés pour le meurtre. Leur silence a empêché la police allemande d’identifier le pilote de la moto derrière lequel siégeait le tireur. En revanche, l’arme du crime a été retrouvée en possession de Verena Becker. Mais chacun sait que dans tous les mouvements de guérilla urbaine, les armes sont rares et ne cessent de circuler d’un groupe clandestin à l’autre.

Après avoir gardé le silence pendant les trois premiers mois du procès qui s’était ouvert en septembre 2010, Verena Becker a finalement nié toute implication dans l’assassinat, affirmant qu’elle se trouvait au Yémen au moment de l’attentat, ce qui semble vraisemblable à nombre de spécialistes des années de plomb allemandes. Condamnée en 1977 à la réclusion criminelle à perpétuité dans une autre affaire, elle a déjà passé douze ans en prison avant de bénéficier d’une grâce en 1989 et d’entamer une nouvelle vie sous un nom d’emprunt.

Il était donc urgent de la remettre en prison, même en l’absence de la moindre preuve tangible de sa participation aux faits. On n’ose imaginer, qu’à l’instar des bouilleurs de crus ou des énarques, les magistrats, qui n’aiment guère qu’on abrège ainsi la carrière d’un des leurs aient fait passer l’esprit de corps avant toute autre considération.

A l’occasion du procès, l’ancien activiste de la RAF Stefan Wisniewski, emprisonné de 1978 à 1999, était venu témoigner à la barre vêtu d’un T-shirt où l’on pouvait lire cette inscription mystérieuse : « Suivez la piste 8179469 ». Il s’agit en fait du numéro de la carte de membre du parti nazi de Buback, auquel il avait adhéré dès l’âge de 20 ans.

Quand la Russie fait de la realpolitik…

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En juillet 2008, à David Pujadas l’interrogeant sur son alliance stratégique avec la République islamique d’Iran, le président syrien Bachar Al-Assad rétorqua que la géopolitique ne s’appuie pas sur la proximité idéologique mais sur la convergence des intérêts. Ce b.a.-ba de la géostratégie n’est pas inutile à rappeler à l’heure où les discours diplomatiques se fardent de sentiments moraux hémiplégiques, s’offusquant des crimes d’Etat syriens tout en fermant les yeux sur les exactions de l’opposition armée et la guerre civile qui gangrène déjà cette mosaïque ethnoconfessionnelle levantine.

Alors que les dirigeants occidentaux se prennent les pieds dans le tapis damascène, à en croire les journalistes « autorisés »[1. On se souviendra du fameux sketch de Coluche sur l’absurdité de cette expression…], il semblerait que seules la Russie et la Chine disposent d’intérêts économiques, politiques et stratégiques en Syrie, comme si l’Europe, les Etats-Unis et le monde arabe postrévolutionnaire évoluaient dans un monde sans calculs, avec l’indignation et la révolte comme uniques moteurs. En vérité, s’en prendre (verbalement) à un régime démonétisé permet de s’attribuer des lettres de noblesse humanitaires sans frais, a fortiori lorsque le veto des puissances (ré)émergentes que sont Pékin et Moscou – échaudées par le précédent libyen du dévoiement de la résolution onusienne 1973 – vous prémunit contre tout risque d’expédition armée.

Sur le front syrien – expression qui, de jour en jour, révèle sa froide réalité – la Russie ne manque pas non plus d’intérêts et ne s’en cache pas. Quatre milliards de dollars de contrats d’armement, la mise à disposition de la base navale de Tartous sur la côte méditerranéenne[2. Une resucée de l’obsession tsariste de l’accès aux mers chaudes : ne dit-on pas que la Russie a connu plusieurs régimes mais une seule politique étrangère ?] ainsi que l’installation d’une centrale d’écoutes militaires à Kessab pour surveiller la frontière turque et les activités de la deuxième armée de l’OTAN pèsent lourd dans la balance.

Ainsi, en Syrie, Vladimir Poutine et son chef de la diplomatie Sergueï Lavrov combattent avant tout l’OTAN et ceux qu’ils perçoivent comme ses alliés de circonstance. Comme l’écrivait Alexandre Adler dans Le Figaro d’hier, « pour Poutine et les siens, la victoire régionale programmée des Frères musulmans est perçue comme un danger immédiat. La conjonction du nouveau régime égyptien, de la puissance financière presque illimitée de Qatar et le début de réconciliation islamiste généralisée avec l’Arabie saoudite depuis qu’une relève de la garde y a été enregistrée, signent l’état d’alerte rouge » car il « pense aussi clairement que l’Amérique a maintenant choisi sans recul l’entente avec les Frères musulmans : elle a abandonné en rase campagne Moubarak et à présent l’armée ».

Vu de Moscou, le raz-de-marée islamo-conservateur sunnite qui a déferlé sur l’automne arabe après les naïves incantations laïques et progressistes du printemps constitue en effet un grave camouflet stratégique. Du PJD marocain arrivé aux affaires sous l’œil bienveillant du roi aux Frères Musulmans égyptiens et tunisiens (Ennahda), le modèle AKPiste turc prévaut. Pour reprendre l’expression de Patrick Haenni, « l’islam de marché », qui combine l’alignement sur le modèle occidental de l’économie libérale et l’appel aux valeurs morales du Coran, sans franche hostilité à la politique de Washington, exception faite de l’épineux dossier israélo-palestinien, est devenu la recette miracle de tout islamiste appelé à exercer des responsabilités nationales. Après une guerre de dix ans en Tchétchénie, la Russie post-soviétique redoute de surcroît la contagion salafiste sur les marches de son ancien empire, dans ces républiques caucasiennes pétrolifères et gazifières (Ouzbékistan, Tadjikistan…) où des autocrates très liés à Moscou ont maille à partir avec le mouvement Hizb-ut-Tahrir qui milite pour l’instauration d’une république islamiste sunnite.

De quoi largement nourrir la paranoïa russe et l’attitude éminemment politique – donc amorale- qui est celle de Lavrov devant les images de massacres perpétrés sur les bords de l’Oronte et de l’Euphrate. Les communiqués et déclarations officiels du Kremlin, mettant sur un même plan opérations militaires, crimes de guerre et activités de la guérilla syrienne, déclinent la bonne vieille technique américaine du containment (endiguement) dans une des dernières zones d’influence stratégique russe. Ironie de l’histoire, les anciens tchékistes retournent les armes de leur adversaire atlantiste.

Dans l’hypothèse d’un après Assad, Moscou voit donc d’un très mauvais œil le probable retour en grâce de la confrérie des Frères Musulmans interdite à Damas. Pour conjurer le scénario catastrophe d’une Syrie post-baathiste déliée de sa relation stratégique avec son ancien parrain soviétique, la diplomatie russe multiplie actuellement les signaux contradictoires. Invoquer le respect du régime et de la souveraineté populaire syrienne jusqu’au point de rupture entre ces deux logiques, refuser l’exil d’Assad mais se défendre de tout soutien officiel à son pouvoir, discréditer l’opposition armée mais recevoir des délégations d’opposants historiques (Michel Kilo, Kamel Labouani) au joug baathiste, voilà qui frise l’équilibrisme.

Pour Moscou, toute la question est de savoir de quoi demain sera fait à Damas. Indépendamment de ses intérêts économiques à court et moyen terme, la grande politique russe ne saurait se satisfaire d’une défaite symbolique supplémentaire au Moyen-Orient, après le revirement pro américain de Sadate dans les années 1970 et l’hégémonie que les Etats-Unis ont conquis à la chute du mur de Berlin. Si d’aventure un nouveau système politique en rupture totale avec le précédent venait à s’installer à Damas, Poutine perdrait sa dernière carte au Moyen-Orient sans retournement ni alternative possible.

Aussi, quel que soit le scénario retenu, la balkanisation de la Syrie en plusieurs Etats ethnoconfessionnels (sunnite, druze, alaouite, kurde, etc.), le maintien d’un pouvoir central usé face à la fronde de ses provinces, ou le retrait de la dynastie Assad dans sa thébaïde alaouite entre Tartous et Lattaquié, la diplomatie russe n’entend certainement pas jouer le dindon de la farce. Gageons que si soudain l’histoire s’accélère, Moscou soutiendra Assad comme la corde soutient le pendu.

L’essentiel est de ne pas sortir KO de l’un des derniers points d’achoppement direct entre l’OTAN et l’axe russe. Car si Poutine et Lavrov savent leur combat désespéré, ils ne renoncent pas pour autant à vouloir mettre en scène le dernier acte de la tragédie syrienne.

*Photo : manifestation pro-Assad devant l’ambassade de Russie à Damas, FreedomHouse

Fallait-il diffuser Merah ?

Dimanche 8 juillet, dans l’émission Sept à Huit, TF1 a diffusé pour la première fois des extraits audio des conversations entre Mohamed Merah et les policiers enregistrés pendant le siège de l’appartement du terroriste les 21 et 22 mars dernier. Depuis, les critiques pleuvent et l’initiative de la chaine est presque unanimement condamnée.

Dans un communiqué, le ministre de l’Intérieur Manuel Valls a dit « regretter » la décision de la chaîne, exprimant son indignation devant l’absence de précaution prise « pour respecter les familles des victimes » du jihadiste. Le respect dû aux familles des victimes est en effet le premier argument invoqué pour critiquer TF1. Quoique émotionnellement efficace – qui ne comprend l’émoi des proches des sept victimes en entendant la voix de l’assassin ? – ce raisonnement est insuffisant. D’abord, comme l’indique le communiqué de Manuel Valls, certaines précautions auraient pu être prises : prévenir les familles ou les inviter à regarder le reportage avant sa diffusion à l’antenne. Qui plus est, si le droit de savoir du public se heurte aux droits des victimes, le premier – qui relève de l’intérêt général – doit l’emporter sur le second – lié à des intérêts particuliers.

Le deuxième argument que font entendre les critiques de TF1 est le préjudice à l’encontre de notre appareil de sécurité qu’entraîne la divulgation d’informations sur les méthodes de travail des différents services de renseignement et d’intervention. C’est un argument valable et sans doute, tout au long de cette affaire, trop de détails ont été rendus publics. Qu’il s’agisse des techniques qui ont permis d’identifier et de localiser Merah ou des différentes tactiques des unités spéciales, les apprentis terroristes sont mieux informés aujourd’hui qu’il y a quatre mois.

Il faut espérer que tout a été fait pour identifier les lacunes qui ont permis cette tuerie et y remédier. Mais en tant que citoyens et journalistes, admettons que les institutions- y compris les médias – ont parfois besoin d’être un peu fouettées par la presse pour tirer toutes les conséquences de leurs actions passées.

Si, sur ce point, le bilan avantages/ inconvénients de la diffusion de ces données secrètes n’est pas évident, n’oublions cependant pas que l’essentiel des informations problématiques a déjà été publiée. Sur ce plan, l’émission de dimanche n’a fait que répéter des éléments connus.

Finalement, pour évaluer le bien-fondé de la décision de TF1, reste une question très gênante : l’impact de ces enregistrements sur un éventuel culte postmortem voué à Merah dans certains pans de la société française ou à l’étranger. Là-dessus, chacun peut évaluer si ce document pourrait encourager des vocations voire inspirer des passages à l’acte.

Les inconvénients de cette publication sont donc multiples, de la peine faite aux familles jusqu’à la mise en danger de la vie d’autrui par l’affaiblissement des services de sécurité et l’encouragement d’actes similaires aux exactions de Merah. Les avantages sont en revanche moins clairs. Ce que nous avons entendu dimanche soir sur TF1 a déjà été publié et l’unique supplément d’information – certes non négligeable – a été de l’entendre de la bouche même de Mohamed Merah avec sa manière de s’exprimer, ses tics de parole (« tu vois »), son intonation, son sang-froid et son assurance.

A l’aune de tous ces éléments, TF1 a probablement eu tort de diffuser le reportage et les enregistrements. La chaîne a d’ailleurs partiellement reconnu son erreur et a retiré de son site internet les extraits des enregistrements diffusés hier soir. Elle a d’ailleurs fait la même chose pour le reportage diffusé dans le JT de 20h de dimanche.

Ceci dit, si la balance semble cette fois-ci plaider pour une non-publication, cela ne signifie pas qu’on puisse en déduire une règle générale valable en tous lieux et en tout temps. Sans céder au culte de la transparence, le droit de savoir ne doit pas être pris à la légère. Ainsi, l’ancien juge de la Cour Suprême américaine Louis Brandeis n’avait pas complètement tort en avançant que « la lumière est le meilleur des désinfectants ».

*Photo : TF1.

Marions-les !

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Longtemps, les philosophes politiques se sont accordés sur une maxime simple : ubi societas, ubi jus (là où il y a une société, il y a du droit). Pour vivre correctement ensemble, les hommes ont besoin de règles communes; le droit a longtemps satisfait ce besoin de régulation sociale. Mais toujours partiellement, car l’ordre juridique ne réglait pas la totalité de la vie sociale. D’autres régulateurs existaient comme la courtoisie, la politesse, la galanterie, la bienséance, le fair-play, le savoir-vivre, l’honneur, l’éthique, etc. Bref, le droit réglait une partie des relations humaines en imposant à chacun des contraintes normatives ; pour le reste, les hommes s’assujettissaient eux-mêmes à leurs propres obligations. C’est ce qui, au fond, fait de l’homme un être moral : la moralité n’existe que si le droit n’organise pas, à lui seul, l’entièreté de la vie collective, mais laisse du jeu pour que le sujet puisse organiser, librement, sa relation à l’autre.[access capability= »lire_inedits »]

Or, nous avons affaire aujourd’hui à un sérieux problème : ces dernières décennies, le droit a étendu une emprise presque totale sur la vie collective. Il n’est plus un domaine qui lui échappe : il règle tout. Or, plus il impose ses contraintes, plus les régulateurs sociaux traditionnels (politesse, fair-play, etc.) reculent. En un mot, si les gens sont de moins en moins polis, c’est la faute au Syndicat de la magistrature. Voulez-vous rétablir les régulateurs sociaux traditionnels, tels que la politesse et la galanterie ? Alors supprimez immédiatement, par centaines, des lois et des règlements, fermez des tribunaux, renvoyez chez eux des députés, licenciez magistrats, policiers, matons et avocats. Tout cela est, évidemment, une chimère.

Car l’enflure du droit (dont parlait déjà en 1992 le doyen Vedel) est bien trop avancée pour que nous puissions y remédier. Nous vivons, en réalité, un moment particulier de l’histoire humaine où rien n’existe qui ne soit juridiquement encadré : il n’est plus d’existence que de papier. Prenons l’exemple de l’extension du mariage aux personnes de même sexe. Lorsque l’on lit attentivement le Code civil, on est frappé par une chose : la plupart des articles concerne l’élevage de la marmaille. On peut en conclure, en bonne logique, que ce qui sous-tend l’institution civile du mariage, c’est la nécessité d’assurer aux enfants une sécurité juridique, non pas de reconnaître socialement la vie de couple, encore moins l’amour entre deux personnes : Brassens avait dédié La Non-Demande en mariage, à Joha Heiman, une Estonienne qu’il aima jusqu’à sa mort.

Voyez où nous en sommes aujourd’hui : c’est au nom du « droit à s’aimer aussi » que les associations homosexuelles revendiquent le mariage. Même l’amour n’échappe plus au totalitarisme juridique.[/access]

*Photo : John Heil

Samedi soir, dimanche matin

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Dans la nuit du samedi 30 juin, un homme à qui on avait refusé l’entrée du night club Le Théatro à Lille, dans la célèbre « rue de la soif » est revenu avec une kalachnikov, a tiré dans le tas, a tué deux personnes et en a blessé une demi-douzaine d’autres avant de prendre la fuite.

Dans la nuit du samedi 7 juillet, c’est à Bertry près de Cambrai, vers 4h30, qu’un homme est revenu au Vamos Club après s’être fait refouler. Il avait un fusil de chasse (nous sommes en zone rurale) et a blessé dix personnes.

Dans les deux cas, les hommes étaient « défavorablement connus des service de police », ce qui nous fait une belle jambe et statistiquement aurait plutôt tendance à indiquer que l’on a affaire à une population déboussolée au bord de la crise de nerfs.

Le Nord avait sans doute d’autres moyens de faire mentir Bienvenue chez les Ch’tis. Le film au succès démesuré présentait la région comme une terre d’accueil, une aimable Arcadie de gens chaleureux et simples qui jouent de l’orgue dans les beffrois, font du char à voile sur des plages, n’hésitent pas à boire un peu trop d’excellentes bières et votent toujours pour un socialisme made in 36. Les clichés étaient particulièrement énervants et faisaient oublier les désastres industriels, les villes en friche, le taux de chômage le plus élevé de France, l’implantation durable du FN et les délocalisations qui fleurissent comme les brins de muguet dans les défilés du 1er mai. Mais de là, dans le domaine des spécialités, à remplacer les moules-frites par l’ouverture du feu sur les fêtards noctambules, il ne faudrait tout de même pas exagérer.

L’intenable position de Monsieur Montebourg

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Daoud Boughezala expliquait le 25 juin dernier dans ces colonnes combien Arnaud Montebourg, chantre de la démondialisation, pouvait se sentir humilié par la signature française au bas d’un communiqué du G20 condamnant tout protectionnisme. C’était juste avant le fameux sommet européen à l’issue duquel une grande partie de la presse a fait croire que Hollande avait gagné la partie contre Angela Merkel. Cette semaine, le ministre du redressement productif est donc intervenu pour défendre la signature du pacte budgétaire, ce qui ne manque pas de sel lorsqu’on a suivi avec attention la campagne de la primaire socialiste et ses positions sur la question européenne. Mon ami Laurent Pinsolle a synthétisé la position montebourgeoise d’un twitt fort bien senti : « Arnaud Montebourg rame pour justifier la ratification du TSCG et joue au VRP bonimenteur pour valoriser les maigres contreparties obtenues ».

A quelques mois d’intervalle, Montebourg a donc dit tout et son contraire. Solidarité gouvernementale oblige, nous rétorquera-t-on pertinemment. Certes ! Mais justement, que diable est il allé faire dans cette galère ? Comment a t-il pu accepter ce portefeuille ministériel au titre ronflant ? N’a-t-il rien vu venir ? On a peine à croire que cette personnalité ait pu être naïve à ce point. Le voilà donc, moins de deux mois après son entrée au gouvernement, ravalé au rang d’Estrosi de la gauche. Le maire de Nice, lui aussi, courait de plans sociaux en plans sociaux, assistant à la désindustrialisation du pays, tout en expliquant que son gouvernement était le premier à mener une politique industrielle digne de ce nom depuis trente ans. Montebourg a davantage de talent rhétorique que son prédécesseur mais il porte le poids d’une primaire réussie où il citait Jacques Sapir à chaque fois qu’il en avait l’occasion, Sapir qui a dressé un réquisitoire implacable lundi dernier dans Marianne2 à propos de ce « sommet européen en trompe-l’oeil ».

Il n’y aura en effet pas de tournant de la rigueur puisqu’il est désormais établi que le tandem Hollande-Ayrault – nanti de Montebourg sur le porte-bagages- a décidé que la rigueur était déjà là. Là encore, on reste dans la continuité par rapport à Nicolas Sarkozy qui refusait le mot rigueur et imposait la RGPP. Signer le traité européen ne laisse aucune autre voie que cette politique-là. Or, le président de la République a fait campagne sur la renégociation de ce texte, d’où la charge -violente mais juste- de Sapir :« François Hollande ne se contente pas de se parjurer, il se ridiculise. » Pourtant, le président a peut-être deux fers au feu. Philippe Cohen nous apprend en effet dans Marianne que la dernière note de Sapir se trouve sur le bureau présidentiel[1. Cohen explique que Nicolas Dupont-Aignan, reçu comme les autres chefs de partis, lui a amené la note en question, le suppliant de la lire, Hollande répondant : « elle est déjà sur mon bureau ».] et que le même économiste est consulté par des membres du cabinet élyséen. Hollande a-t-il pour projet de faire l’inverse de Mitterrand, de tenter la rigueur au début avant de l’abandonner en constatant au bout de quelques mois son inefficacité, bref tenter un 1983 à l’envers ? C’est peut-être l’espoir auquel se raccroche Arnaud Montebourg.

Pour autant, serait-il l’homme de la situation dans le cas d’un tel retournement ? Sa position dans un ministère exposé aux conséquences de l’austérité l’aura rincé, et son manque de continuité, décrédibilisé. Mieux aurait valu ne pas accepter d’entrer au gouvernement. Neuf mois après la surprise qui l’avait mis en position d’arbitre de la primaire socialiste avec 17 % des suffrages, Arnaud Montebourg a sans doute déjà perdu tout son capital politique. C’est ballot !

*Photo: Webstern Socialiste

Cannes : déchantons sous la pluie

Le Festival de Cannes, c’est comme le vin : il y a les grandes années, et celles qu’on préfère oublier pour cause de piquette. Les six dernières éditions nous avaient offert des sommets de cinéphilie, du petit-déjeuner au souper, de la première projection de presse, à 8h30, dans la vaste salle Lumière, à la dernière, à 22h30, dans l’intimiste salle Bazin. Cannes plongeait alors les critiques venus du monde entier dans des abîmes de réflexion, de sensations fortes et subtiles. Nous sortions éblouis, et pas seulement par le soleil de la Croisette. Douze jours de festival s’apparentaient à un marathon, de crête en crête, d’émotion en indignation, et d’effarement en admiration. Ce concentré de vie, de talent, de découverte nourrissait le reste de notre année cinématographique. On avait fini par s’habituer à ce que chaque année, la barre soit placée un peu plus haut.
L’édition 2012 a détruit cette illusion.[access capability= »lire_inedits »]

Comme pour souligner ce retour à la normale, les éléments se déchaînèrent, douchant jour après jour nos espoirs démesurés. Telle une meute de chiens mouillés, la confrérie cannoise a couru sous la pluie sans desserrer les dents, arpentant la rue d’Antibes en quête de la dernière paire de chaussettes et du dernier imperméable disponibles sur la Côte d’Azur.

Décevante et déséquilibrée, la sélection a d’abord enchaîné les films où la violence nourrit toujours plus de violence, fuite en avant stérile et finalement ennuyeuse, comme dans Lawless, de John Hillcoat, et Killing them softly, d’Andrew Dominik. Dans le même genre, le polar du Sud-Américain Lee Daniels, The Paperboy, se démarque au moins par son climat baroque. Côté road movies, Walter Salles et son adaptation inutile du roman de Kerouac peinent à nous conduire quelque part, tandis que Mud, de Jeff Nichols, choisit une narration pesante comme un semi-remorque, puis nous laisse en rade. Michael Haneke a cependant relevé le niveau avec Amour, Palme d’or incontestée des critiques dès sa projection.

Pour oublier nos peines de cinéphiles contrariés, nous comptions sur les comédies de Kiarostami et de Hong Sang-soo. Peine perdue : l’Iranien est allé se perdre au Japon, et le Coréen a sombré avec un hommage frisant le ridicule à la grande Isabelle Huppert. À la mi-temps du Festival, Ken Loach, avec sa Part des anges, nous mit du baume au cœur, mais nous étions cependant bien loin du souffle de Looking for Eric. Certes, Cosmopolis, de David Cronenberg, Toi et moi, de Bernardo Bertolucci (hors compétition), De rouille et d’os, de Jacques Audiard, Vous n’avez encore rien vu, d’Alain Resnais, Au-delà des collines, de Cristian Mungiu et Reality, de Matteo Garone, sont autant d’œuvres honorables, mais comment ne pas les comparer aux précédents opus de leurs auteurs, incomparablement meilleurs ? Bien sûr, Holy motors, de Leos Carax, et Post tenebras lux, de Carlos Reygadas, réservent quelques fulgurances, mais trois belles scènes n’ont jamais fait un bon film.

Il faut donc rendre grâce au Biélorusse Sergei Loznitsa, qui a sauvé la fin de ce Festival morose. Son superbe Dans la brume, plébiscité par les critiques, est dominé par le hors-champ des sentiments. Un partisan est accusé à tort de trahison par son pays occupé par les forces nazies. Comment se laver de la suspicion de ses camarades, de celle de sa propre famille ? Il est ici question de courage, au sens absolu du terme. Et de cinéma.[/access]

Cecil Saint-Laurent et la révolution sexuelle

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Le snobisme et la jeunesse, qui vont souvent ensemble, font perdre un temps fou. Lire Jacques Laurent, les subtiles constructions hallucinées que forment Les bêtises ou Les corps tranquilles, tant que vous voulez. Mais lire Cecil Saint-Laurent, vous n’y pensez pas. L’auteur à succès de Caroline Chérie contre le plus cérébral des hussards ne fait pas le poids, quand on a vingt ans. Et qu’importe s’il s’agit du même écrivain avec la même manie du pseudonyme que Stendhal. Stendhal fut d’ailleurs la grande admiration de Jacques Laurent qui écrivit une Fin de Lamiel et un Stendhal comme Stendhal qui n’ont pas pris une ride. Cecil Saint-Laurent, lui, a vieilli mais il a très bien vieilli. Quand on lit La bourgeoise, paru à l’origine en 1974 chez Flammarion, on a l’impression de voir un film avec Alexandra Steward ou Catherine Spaak. On a beau savoir que l’on ne retrouvera plus jamais ces actrices aussi jeunes dans le monde réel, nous ne renoncerons pas à notre vain désir car ce désir est celui de l’éternel retour en même temps que de nos premiers émois.

Nous avions dix ans quand parut La bourgeoise qui raconte avec une précision ironique l’histoire de Catherine, une jeune journaliste parisienne mariée avec Marc, un banquier plus âgé qui a raté l’ENA. Marc voudrait que Catherine « se libère », couche avec d’autres hommes ou avec sa meilleure amie mais surtout qu’elle lui raconte tout ça. Ils habitent sur l’Île de La Cité, dans le même immeuble que les parents de Catherine. Quand on pense que petit garçon, nous avons croisé des femmes comme ça qui nous passaient la main dans les cheveux en disant que nous étions mignons comme tout. Des femmes avec des mini-jupes ou des robes maxi, des chevelures bouclées, des jeans pattes d’eph, des femmes qui avaient aussi des maris comme Marc. Eux, c’étaient des hommes qui sentaient Habit Rouge, fumaient des Benson and Hedges, conduisaient trop vite des 404 et comme Marc lisaient L’Observateur, avaient probablement voté Krivine ou Mitterrand mais au fond étaient bien contents que Giscard ait gagné.`

Comme ni Marc ni Catherine ne semblent savoir ce qu’ils veulent au juste, ils entament une procédure de divorce. Le divorce, l’échangisme, l’avortement, la messe en latin et la mort de Pompidou sont les principaux sujets de conversation des personnages de La bourgeoise. Il y a bien un collègue de Marc qui fatigue tout le monde avec ses souvenirs de la guerre d’Algérie et le père de Catherine qui reste farouchement antigaulliste et écrit dans son journal intime « Mais je me garde de leur raconter les souvenirs qui me tiennent à cœur, par exemple la mort à côté de moi de Romier à une date, le 18 juin, qui a fait de moi un ennemi personnel de celui qui se prélassait devant un micro. » Mais Cecil Saint Laurent nous présente finalement un petit monde qui a oublié le tragique de l’Histoire et ne pressent même pas la crise économique qui va s’abattre sur lui.

La bourgeoise, c’est rétrospectivement une manière de reportage sensible sur cette parenthèse enchantée des années 70 où les Français s’offrent le plaisir d’être délicieusement inconsistants. Bien sûr, il y a des intrigues pour savoir qui va prendre la direction d’un groupe de presse mais ce sont les mêmes que du temps de Balzac. Tout le monde fume beaucoup et les femmes, même sophistiquées, mangent des steaks saignants au bar du Pont-Royal. Des rédacteurs en chef fantasques ont des dessins de Cocteau dédicacés sur les murs de leur bureau et se suicident en regardant les arbres du square des Missions Etrangères car ils devinent que tout va bientôt sombrer et que le monde d’avant va disparaître en même temps que leurs vieux amis qui ont connu Proust.

Cecil Saint-Laurent, dans La bourgeoise, sacrifie évidemment à l’érotisme, un mot à la mode en 1974. C’est sans doute ce qui a fait le succès de scandale du livre à l’époque. Ses descriptions sont crues et anatomiques. Elles surprennent au milieu d’un développement sur la douceur des terrasses de bistrots au crépuscule dans un Paris où tout le monde se gare sans problème. Mais ces descriptions sont aussi charmantes et sensuelles. Comme quoi, certains écrivains ont beau faire, quelque chose les protège définitivement de la vulgarité pornographique. A ce sujet, on conclura en relevant la réplique la plus discrètement surréaliste de La bourgeoise. Elle est de Catherine, qui évoque sa liaison ratée en mai 68 avec un universitaire de la Sorbonne et qui constate : « Il avait un sexe énorme, je n’aurais jamais cru ça d’un professeur. »

La bourgeoise, J’ai Lu 1976, La Vieille Bourse, Lille, cinquante centimes d’euro.

Inquisitio : faut-il brûler tous les cathos ?

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Vous en aviez rêvé : France 2 l’a fait ! Inquisitio, la fiction (peu) historique qui dénonce les « heures-les-plus-sombres-de-l’-histoire » de l’Église vient de débarquer sur votre petit écran avec le souhait non dissimulé de lutter contre l’intolérance et l’obscurantisme religieux[1. Le producteur de la série a déclaré : « Inquisitio raconte l’échec et les ravages du fanatisme religieux et de l’intolérance »]. Rien que ça ! Et le moins qu’on puisse dire, c’est que les auteurs de cette série ont déjà atteint leur cœur de cible : les deux premiers épisodes, diffusés en prime time mercredi dernier, ont rassemblé chacun 4,3 et 3,9 millions de téléspectateurs, soit 17,2% et 16 % de part d’audience. Seul hic : Inquisitio tient plus de l’heroïc fantasy ou de la science-fiction (voire de l’uchronie) que d’une véritable reconstitution historique, ce que confirme Nicolas Cuche lui-même, qui en est à la fois le concepteur, le réalisateur et le scénariste. Mais cela ne saurait constituer une excuse, vous en conviendrez !

Et les réactions hostiles de la communauté catholique ne se sont pas fait attendre. Récemment, c’est Mgr Bernard Podvin, porte-parole de la conférence des évêques de France, qui a déclaré, dans un billet publié sur le site eglise.catholique.fr, se sentir attristé par un traitement aussi fantaisiste d’une période historique difficile. De manière plus légère, un site internet malicieusement intitulé « L’inquisition pour les nuls » a été créé afin de rétablir la vérité historique[2. Site qui propose même un vidéoclip satirique aux internautes.].

Puis, ce fut au tour de la militante catholique bien connue Frigide Barjot de se fendre d’un communiqué entre dérision et indignation. Certes, Inquisitio ne se présente pas comme une reconstitution historique mais plutôt comme un thriller médiéval. Nicolas Cuche s’est d’ailleurs défendu dans le journal La Croix d’avoir voulu tourner un brûlot anticlérical. La critique pourrait donc s’arrêter là. Mais est-ce si simple ?

Rappelons que l’action de la série se situe dans le sud de la France lors du Grand Schisme d’Occident déclenché par la scission du Sacré Collège en 1378. La chrétienté est divisée en deux obédiences, l’une installée à Rome et représentée par Urbain VI et une autre basée à Avignon, représentée par le pape Clément VII. Lorsque la peste frappe les habitants de Carpentras, ce dernier pontife, croyant à un punition divine, fait appel au grand inquisiteur Barnal pour trouver un coupable et rassurer la population. Lors de son enquête, il croise le chemin d’un médecin juif qui est persuadé que la peste peut être combattue par des moyens rationnels. Les deux hommes vont alors s’affronter, sans se douter que cette épidémie se trouve au centre d’un complot ourdi par le pape de Rome afin de se débarrasser de son rival. Outre un parti-pris évident, le scénario d’Inquisitio prend d’incroyables libertés avec la vérité historique et se rend coupable de nombreux anachronismes, recyclant de vieux poncifs éculés construits de toutes pièces au XVIIIe siècle par de (faux) historiens des Lumières en conflit personnel avec la foi catholique.

Prenons l’exemple de la sainte Catherine de Sienne, que la série dépeint comme une fanatique perverse qui répand la peste à Avignon pour favoriser le départ du pape Clément VII et accélérer le retour du pape de Rome qu’elle considère comme seul légitime. En réalité, Catherine fut plutôt une victime de la peste puisqu’elle a perdu deux de ses frères, sa sœur ainsi que huit de ses neveux lors de l’épidémie qui a touché Sienne en 1374. Par ailleurs, ce fut une femme d’influence et une grande mystique qui œuvra en faveur du retour des papes à Rome. Rien à voir avec le portrait peu flatteur qui est fait d’elle dans la série ! On s’étonne que des auteurs si enclins à défendre la tolérance et l’égalité réduisent une femme d’influence au statut de névrosée hystérique. De plus, Catherine de Sienne est arrivée à Rome en 1378, lors du déclenchement de la crise au sein de la papauté, et est y morte en 1380. Elle n’a donc pas pu séjourner à Avignon lors du Grand Schisme, comme le suggère la série !

Par ailleurs, l’intrigue de la série laisse planer de lourds soupçons autour de l’antisémitisme (fantasmé) de l’Église à cette époque. Or, rien n’est plus faux. Il apparaît en effet clairement que la communauté juive du sud de la France bénéficia pendant tout le Moyen Âge d’une protection spéciale des clercs, comme l’a montré Léon Poliakov dans son Histoire de l’antisémitisme en cinq volumes. De surcroît, l’Inquisition a toujours respecté la liberté de culte des juifs, même à l’époque mouvementée du Grand Schisme d’Occident. Les seuls juifs à avoir subi les foudres des inquisiteurs sont ceux qui s’étaient convertis au christianisme avant de revenir vers le judaïsme. Ces derniers étaient donc pourchassés pour apostasie et sûrement pas en raison de leurs origines juives ! On peut citer également l’exemple de la bulle Etsi Judaeorum, décrétée en 1233 par le pape Grégoire IX – qui institua pourtant l’Inquisition-, demandant aux prélats de tous niveaux de protéger les juifs des persécutions par des chrétiens, notamment lors de la cinquième croisade.

Une autre contre-vérité historique concerne l’usage de la torture par les inquisiteurs. Dans la série de Nicolas Cuche, Barnal, le grand inquisiteur dépêché par Clément VII pour trouver un responsable à la Peste, fait un usage immodéré de la torture pour obtenir des réponses lors de ses interrogatoires. Mais la torture était-elle si répandue que cela ? En réalité, les tribunaux de l’Inquisition prononçaient plus souvent des sentences religieuses, imposant aux condamnés de réciter des prières ou de faire des pèlerinages, et ne recouraient à la torture qu’en dernier recours et de façon codifiée, les condamnations à mort étant extrêmement rares. A la différence des tribunaux séculiers qui y avaient largement recours, la justice inquisitoriale ne prononçait des peines de torture que dans les cas les plus extrêmes. Même l’inquisition espagnole y eut assez peu recours. A toutes fins utiles, rappelons que le mot Inquisition vient du latin Inquisitio qui signifie « enquête ». En dépit de l’image de justice expéditive et arbitraire qu’elle traîne, l’Inquisition était en fait beaucoup plus formaliste et paperassière que ne le croit le commun des mortels[3. Il ne s’agit pas, bien sûr, de dresser un portrait idyllique de l’Inquisition, qui est désormais incompréhensible pour un esprit de notre temps, ni de minimiser les crimes commis en son nom mais juste de rétablir la vérité historique.] ! Mais ça, ce n’est pas vendeur quand on veut faire de l’audience !

Si l’on ajoute à cela une image peu flatteuse réservée au clergé (notamment une scène montrant le pape Clément VII prenant un bain de compagnie de créatures dévêtues) mais conforme aux idées reçues sur le Moyen Âge, la série Inquisitio est à ajouter à la liste des fictions qui manipulent sans vergogne l’histoire à des fins idéologiques. On se souvient en effet que les 14 et 15 février 2012, France 2 avait déjà programmé un film de fiction sur le révolutionnaire haïtien Toussaint Louverture en le présentant comme un documentaire historique. Ce dernier avait même été qualifié par un éditorial du supplément télévision du Monde des 19 et 20 févriers de « fiction d’utilité publique » ! Ce film était lui aussi truffé de contre-vérités historiques, à l’image d’une scène montrant le père de Toussaint Louverture noyé par son maître alors qu’il est mort centenaire… Le réalisateur Philippe Niang avait alors justifié ces petits arrangements avec l’Histoire par la nécessité de faire du héros de la révolution haïtienne une icône « quitte à tordre le cou à la vérité historique, au nom de la vraisemblance idéologique ».

On attend donc avec impatience la prochaine « fiction citoyenne » sur le pape Pie XII ou la guerre d’Algérie !

The Magical François Hollande Tour

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Les Beatles, qui ont tout inventé – la pop music, la râpe à fromage et l’imparfait du subjonctif –, eurent l’idée, à la fin de l’année 1967, d’emmener leurs fans à travers un périple touristico-psychédélique qui prit la forme
d’un téléfilm composé de sketches et de six chansons originales, qui furent reprises en album : le « Magical Mystery Tour ». À bord d’un autobus aux couleurs bariolées, dans le plus pur style hippie, les quatre acolytes de Liverpool traversaient joyeusement la campagne britannique et se livraient à des pitreries costumées en chantant ça et là des ritournelles aux titres sibyllins tels que : « Je suis le morse » ou encore « Le Fou sur la colline ».

La ville de Tulle semble s’être librement inspirée de cette expérience touristique pour proposer un « François Hollande Tour »…[access capability= »lire_inedits »] Nos confrères de La Montagne révèlent en effet que « l’Office du tourisme intercommunal de Tulle agglo va proposer, cet été, un itinéraire touristique “Sur les traces de François Hollande”. Devant la demande des touristes de se rendre sur les lieux du rituel hollandien à Tulle, et de marcher sur ses pas du soir de la victoire, des visites guidées seront proposées au départ du Conseil général jusqu’à la place de la Cathédrale (lieu de son allocution du 6 mai), avec repas dans un de ses habituels restaurants. » Ah, on l’imagine, la « demande » des touristes ! Ah, on les voit d’ici, les cars de Japonais affluer à Tulle !

Ah, on les pressent, les Américains, les Saoudiens, les Esquimaux de la Terre Adélie et de Papouasie Nouvelle-Guinée débouler dans les artères de la préfecture de Corrèze… pour prendre en photo les plaques de
marbre boulonnées aux quatre coins de la ville : « François Hollande est passé ici », « François Hollande a dormi là », ou encore pour dévaliser les échoppes regorgeant de gadgets à l’image de notre Président, dont le célèbre mug « François & Valérie » ou la petite figurine du locataire de l’Élysée dans sa légendaire Citroën DS5 hybride. Est-ce sous l’influence de la consommation de LSD que cette amusante initiative corrézienne est née ? Quel voyage
magique et mystérieux nous emmènera le plus loin : celui des Beatles ou celui de l’Office du tourisme de Tulle ? On se gardera de parler de culte de la personnalité.

Mais un pèlerinage rituel précédant la naissance d’une religion, ce n’est pas commun. « Normal », peut-être.[/access]

*Photo : Parti socialiste

RFA contre RAF : la version allemande du devoir de mémoire

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Les vertueux de tous pays s’en réjouiront, la plus importante nation européenne découvre les bienfaits du devoir de mémoire ainsi que l’imprescriptibilité de certains crimes- y compris quand ils sont commis par des Allemands.

Verena Becker, 59 ans, une ancienne militante de la Fraction armée rouge (RAF), mouvement de l’extrême gauche radicale allemande, aussi connue sous l’appellation non contrôlée de Bande à Baader, a été condamnée vendredi dernier à quatre ans de prison pour complicité dans le meurtre d’un des plus hauts magistrats allemands en 1977, il y a donc 35 ans tout rond.

Verena Becker était poursuivie pour l’assassinat de Siegfried Buback, alors procureur de l’Etat, à Karslruhe. La Haute cour de Stuttgart a jugé qu’elle avait « coopéré de manière décisive » à l’attentat.

Trois membres de la RAF ont été condamnés pour le meurtre. Leur silence a empêché la police allemande d’identifier le pilote de la moto derrière lequel siégeait le tireur. En revanche, l’arme du crime a été retrouvée en possession de Verena Becker. Mais chacun sait que dans tous les mouvements de guérilla urbaine, les armes sont rares et ne cessent de circuler d’un groupe clandestin à l’autre.

Après avoir gardé le silence pendant les trois premiers mois du procès qui s’était ouvert en septembre 2010, Verena Becker a finalement nié toute implication dans l’assassinat, affirmant qu’elle se trouvait au Yémen au moment de l’attentat, ce qui semble vraisemblable à nombre de spécialistes des années de plomb allemandes. Condamnée en 1977 à la réclusion criminelle à perpétuité dans une autre affaire, elle a déjà passé douze ans en prison avant de bénéficier d’une grâce en 1989 et d’entamer une nouvelle vie sous un nom d’emprunt.

Il était donc urgent de la remettre en prison, même en l’absence de la moindre preuve tangible de sa participation aux faits. On n’ose imaginer, qu’à l’instar des bouilleurs de crus ou des énarques, les magistrats, qui n’aiment guère qu’on abrège ainsi la carrière d’un des leurs aient fait passer l’esprit de corps avant toute autre considération.

A l’occasion du procès, l’ancien activiste de la RAF Stefan Wisniewski, emprisonné de 1978 à 1999, était venu témoigner à la barre vêtu d’un T-shirt où l’on pouvait lire cette inscription mystérieuse : « Suivez la piste 8179469 ». Il s’agit en fait du numéro de la carte de membre du parti nazi de Buback, auquel il avait adhéré dès l’âge de 20 ans.

Quand la Russie fait de la realpolitik…

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En juillet 2008, à David Pujadas l’interrogeant sur son alliance stratégique avec la République islamique d’Iran, le président syrien Bachar Al-Assad rétorqua que la géopolitique ne s’appuie pas sur la proximité idéologique mais sur la convergence des intérêts. Ce b.a.-ba de la géostratégie n’est pas inutile à rappeler à l’heure où les discours diplomatiques se fardent de sentiments moraux hémiplégiques, s’offusquant des crimes d’Etat syriens tout en fermant les yeux sur les exactions de l’opposition armée et la guerre civile qui gangrène déjà cette mosaïque ethnoconfessionnelle levantine.

Alors que les dirigeants occidentaux se prennent les pieds dans le tapis damascène, à en croire les journalistes « autorisés »[1. On se souviendra du fameux sketch de Coluche sur l’absurdité de cette expression…], il semblerait que seules la Russie et la Chine disposent d’intérêts économiques, politiques et stratégiques en Syrie, comme si l’Europe, les Etats-Unis et le monde arabe postrévolutionnaire évoluaient dans un monde sans calculs, avec l’indignation et la révolte comme uniques moteurs. En vérité, s’en prendre (verbalement) à un régime démonétisé permet de s’attribuer des lettres de noblesse humanitaires sans frais, a fortiori lorsque le veto des puissances (ré)émergentes que sont Pékin et Moscou – échaudées par le précédent libyen du dévoiement de la résolution onusienne 1973 – vous prémunit contre tout risque d’expédition armée.

Sur le front syrien – expression qui, de jour en jour, révèle sa froide réalité – la Russie ne manque pas non plus d’intérêts et ne s’en cache pas. Quatre milliards de dollars de contrats d’armement, la mise à disposition de la base navale de Tartous sur la côte méditerranéenne[2. Une resucée de l’obsession tsariste de l’accès aux mers chaudes : ne dit-on pas que la Russie a connu plusieurs régimes mais une seule politique étrangère ?] ainsi que l’installation d’une centrale d’écoutes militaires à Kessab pour surveiller la frontière turque et les activités de la deuxième armée de l’OTAN pèsent lourd dans la balance.

Ainsi, en Syrie, Vladimir Poutine et son chef de la diplomatie Sergueï Lavrov combattent avant tout l’OTAN et ceux qu’ils perçoivent comme ses alliés de circonstance. Comme l’écrivait Alexandre Adler dans Le Figaro d’hier, « pour Poutine et les siens, la victoire régionale programmée des Frères musulmans est perçue comme un danger immédiat. La conjonction du nouveau régime égyptien, de la puissance financière presque illimitée de Qatar et le début de réconciliation islamiste généralisée avec l’Arabie saoudite depuis qu’une relève de la garde y a été enregistrée, signent l’état d’alerte rouge » car il « pense aussi clairement que l’Amérique a maintenant choisi sans recul l’entente avec les Frères musulmans : elle a abandonné en rase campagne Moubarak et à présent l’armée ».

Vu de Moscou, le raz-de-marée islamo-conservateur sunnite qui a déferlé sur l’automne arabe après les naïves incantations laïques et progressistes du printemps constitue en effet un grave camouflet stratégique. Du PJD marocain arrivé aux affaires sous l’œil bienveillant du roi aux Frères Musulmans égyptiens et tunisiens (Ennahda), le modèle AKPiste turc prévaut. Pour reprendre l’expression de Patrick Haenni, « l’islam de marché », qui combine l’alignement sur le modèle occidental de l’économie libérale et l’appel aux valeurs morales du Coran, sans franche hostilité à la politique de Washington, exception faite de l’épineux dossier israélo-palestinien, est devenu la recette miracle de tout islamiste appelé à exercer des responsabilités nationales. Après une guerre de dix ans en Tchétchénie, la Russie post-soviétique redoute de surcroît la contagion salafiste sur les marches de son ancien empire, dans ces républiques caucasiennes pétrolifères et gazifières (Ouzbékistan, Tadjikistan…) où des autocrates très liés à Moscou ont maille à partir avec le mouvement Hizb-ut-Tahrir qui milite pour l’instauration d’une république islamiste sunnite.

De quoi largement nourrir la paranoïa russe et l’attitude éminemment politique – donc amorale- qui est celle de Lavrov devant les images de massacres perpétrés sur les bords de l’Oronte et de l’Euphrate. Les communiqués et déclarations officiels du Kremlin, mettant sur un même plan opérations militaires, crimes de guerre et activités de la guérilla syrienne, déclinent la bonne vieille technique américaine du containment (endiguement) dans une des dernières zones d’influence stratégique russe. Ironie de l’histoire, les anciens tchékistes retournent les armes de leur adversaire atlantiste.

Dans l’hypothèse d’un après Assad, Moscou voit donc d’un très mauvais œil le probable retour en grâce de la confrérie des Frères Musulmans interdite à Damas. Pour conjurer le scénario catastrophe d’une Syrie post-baathiste déliée de sa relation stratégique avec son ancien parrain soviétique, la diplomatie russe multiplie actuellement les signaux contradictoires. Invoquer le respect du régime et de la souveraineté populaire syrienne jusqu’au point de rupture entre ces deux logiques, refuser l’exil d’Assad mais se défendre de tout soutien officiel à son pouvoir, discréditer l’opposition armée mais recevoir des délégations d’opposants historiques (Michel Kilo, Kamel Labouani) au joug baathiste, voilà qui frise l’équilibrisme.

Pour Moscou, toute la question est de savoir de quoi demain sera fait à Damas. Indépendamment de ses intérêts économiques à court et moyen terme, la grande politique russe ne saurait se satisfaire d’une défaite symbolique supplémentaire au Moyen-Orient, après le revirement pro américain de Sadate dans les années 1970 et l’hégémonie que les Etats-Unis ont conquis à la chute du mur de Berlin. Si d’aventure un nouveau système politique en rupture totale avec le précédent venait à s’installer à Damas, Poutine perdrait sa dernière carte au Moyen-Orient sans retournement ni alternative possible.

Aussi, quel que soit le scénario retenu, la balkanisation de la Syrie en plusieurs Etats ethnoconfessionnels (sunnite, druze, alaouite, kurde, etc.), le maintien d’un pouvoir central usé face à la fronde de ses provinces, ou le retrait de la dynastie Assad dans sa thébaïde alaouite entre Tartous et Lattaquié, la diplomatie russe n’entend certainement pas jouer le dindon de la farce. Gageons que si soudain l’histoire s’accélère, Moscou soutiendra Assad comme la corde soutient le pendu.

L’essentiel est de ne pas sortir KO de l’un des derniers points d’achoppement direct entre l’OTAN et l’axe russe. Car si Poutine et Lavrov savent leur combat désespéré, ils ne renoncent pas pour autant à vouloir mettre en scène le dernier acte de la tragédie syrienne.

*Photo : manifestation pro-Assad devant l’ambassade de Russie à Damas, FreedomHouse

Fallait-il diffuser Merah ?

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Dimanche 8 juillet, dans l’émission Sept à Huit, TF1 a diffusé pour la première fois des extraits audio des conversations entre Mohamed Merah et les policiers enregistrés pendant le siège de l’appartement du terroriste les 21 et 22 mars dernier. Depuis, les critiques pleuvent et l’initiative de la chaine est presque unanimement condamnée.

Dans un communiqué, le ministre de l’Intérieur Manuel Valls a dit « regretter » la décision de la chaîne, exprimant son indignation devant l’absence de précaution prise « pour respecter les familles des victimes » du jihadiste. Le respect dû aux familles des victimes est en effet le premier argument invoqué pour critiquer TF1. Quoique émotionnellement efficace – qui ne comprend l’émoi des proches des sept victimes en entendant la voix de l’assassin ? – ce raisonnement est insuffisant. D’abord, comme l’indique le communiqué de Manuel Valls, certaines précautions auraient pu être prises : prévenir les familles ou les inviter à regarder le reportage avant sa diffusion à l’antenne. Qui plus est, si le droit de savoir du public se heurte aux droits des victimes, le premier – qui relève de l’intérêt général – doit l’emporter sur le second – lié à des intérêts particuliers.

Le deuxième argument que font entendre les critiques de TF1 est le préjudice à l’encontre de notre appareil de sécurité qu’entraîne la divulgation d’informations sur les méthodes de travail des différents services de renseignement et d’intervention. C’est un argument valable et sans doute, tout au long de cette affaire, trop de détails ont été rendus publics. Qu’il s’agisse des techniques qui ont permis d’identifier et de localiser Merah ou des différentes tactiques des unités spéciales, les apprentis terroristes sont mieux informés aujourd’hui qu’il y a quatre mois.

Il faut espérer que tout a été fait pour identifier les lacunes qui ont permis cette tuerie et y remédier. Mais en tant que citoyens et journalistes, admettons que les institutions- y compris les médias – ont parfois besoin d’être un peu fouettées par la presse pour tirer toutes les conséquences de leurs actions passées.

Si, sur ce point, le bilan avantages/ inconvénients de la diffusion de ces données secrètes n’est pas évident, n’oublions cependant pas que l’essentiel des informations problématiques a déjà été publiée. Sur ce plan, l’émission de dimanche n’a fait que répéter des éléments connus.

Finalement, pour évaluer le bien-fondé de la décision de TF1, reste une question très gênante : l’impact de ces enregistrements sur un éventuel culte postmortem voué à Merah dans certains pans de la société française ou à l’étranger. Là-dessus, chacun peut évaluer si ce document pourrait encourager des vocations voire inspirer des passages à l’acte.

Les inconvénients de cette publication sont donc multiples, de la peine faite aux familles jusqu’à la mise en danger de la vie d’autrui par l’affaiblissement des services de sécurité et l’encouragement d’actes similaires aux exactions de Merah. Les avantages sont en revanche moins clairs. Ce que nous avons entendu dimanche soir sur TF1 a déjà été publié et l’unique supplément d’information – certes non négligeable – a été de l’entendre de la bouche même de Mohamed Merah avec sa manière de s’exprimer, ses tics de parole (« tu vois »), son intonation, son sang-froid et son assurance.

A l’aune de tous ces éléments, TF1 a probablement eu tort de diffuser le reportage et les enregistrements. La chaîne a d’ailleurs partiellement reconnu son erreur et a retiré de son site internet les extraits des enregistrements diffusés hier soir. Elle a d’ailleurs fait la même chose pour le reportage diffusé dans le JT de 20h de dimanche.

Ceci dit, si la balance semble cette fois-ci plaider pour une non-publication, cela ne signifie pas qu’on puisse en déduire une règle générale valable en tous lieux et en tout temps. Sans céder au culte de la transparence, le droit de savoir ne doit pas être pris à la légère. Ainsi, l’ancien juge de la Cour Suprême américaine Louis Brandeis n’avait pas complètement tort en avançant que « la lumière est le meilleur des désinfectants ».

*Photo : TF1.

Marions-les !

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Longtemps, les philosophes politiques se sont accordés sur une maxime simple : ubi societas, ubi jus (là où il y a une société, il y a du droit). Pour vivre correctement ensemble, les hommes ont besoin de règles communes; le droit a longtemps satisfait ce besoin de régulation sociale. Mais toujours partiellement, car l’ordre juridique ne réglait pas la totalité de la vie sociale. D’autres régulateurs existaient comme la courtoisie, la politesse, la galanterie, la bienséance, le fair-play, le savoir-vivre, l’honneur, l’éthique, etc. Bref, le droit réglait une partie des relations humaines en imposant à chacun des contraintes normatives ; pour le reste, les hommes s’assujettissaient eux-mêmes à leurs propres obligations. C’est ce qui, au fond, fait de l’homme un être moral : la moralité n’existe que si le droit n’organise pas, à lui seul, l’entièreté de la vie collective, mais laisse du jeu pour que le sujet puisse organiser, librement, sa relation à l’autre.[access capability= »lire_inedits »]

Or, nous avons affaire aujourd’hui à un sérieux problème : ces dernières décennies, le droit a étendu une emprise presque totale sur la vie collective. Il n’est plus un domaine qui lui échappe : il règle tout. Or, plus il impose ses contraintes, plus les régulateurs sociaux traditionnels (politesse, fair-play, etc.) reculent. En un mot, si les gens sont de moins en moins polis, c’est la faute au Syndicat de la magistrature. Voulez-vous rétablir les régulateurs sociaux traditionnels, tels que la politesse et la galanterie ? Alors supprimez immédiatement, par centaines, des lois et des règlements, fermez des tribunaux, renvoyez chez eux des députés, licenciez magistrats, policiers, matons et avocats. Tout cela est, évidemment, une chimère.

Car l’enflure du droit (dont parlait déjà en 1992 le doyen Vedel) est bien trop avancée pour que nous puissions y remédier. Nous vivons, en réalité, un moment particulier de l’histoire humaine où rien n’existe qui ne soit juridiquement encadré : il n’est plus d’existence que de papier. Prenons l’exemple de l’extension du mariage aux personnes de même sexe. Lorsque l’on lit attentivement le Code civil, on est frappé par une chose : la plupart des articles concerne l’élevage de la marmaille. On peut en conclure, en bonne logique, que ce qui sous-tend l’institution civile du mariage, c’est la nécessité d’assurer aux enfants une sécurité juridique, non pas de reconnaître socialement la vie de couple, encore moins l’amour entre deux personnes : Brassens avait dédié La Non-Demande en mariage, à Joha Heiman, une Estonienne qu’il aima jusqu’à sa mort.

Voyez où nous en sommes aujourd’hui : c’est au nom du « droit à s’aimer aussi » que les associations homosexuelles revendiquent le mariage. Même l’amour n’échappe plus au totalitarisme juridique.[/access]

*Photo : John Heil

Samedi soir, dimanche matin

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Dans la nuit du samedi 30 juin, un homme à qui on avait refusé l’entrée du night club Le Théatro à Lille, dans la célèbre « rue de la soif » est revenu avec une kalachnikov, a tiré dans le tas, a tué deux personnes et en a blessé une demi-douzaine d’autres avant de prendre la fuite.

Dans la nuit du samedi 7 juillet, c’est à Bertry près de Cambrai, vers 4h30, qu’un homme est revenu au Vamos Club après s’être fait refouler. Il avait un fusil de chasse (nous sommes en zone rurale) et a blessé dix personnes.

Dans les deux cas, les hommes étaient « défavorablement connus des service de police », ce qui nous fait une belle jambe et statistiquement aurait plutôt tendance à indiquer que l’on a affaire à une population déboussolée au bord de la crise de nerfs.

Le Nord avait sans doute d’autres moyens de faire mentir Bienvenue chez les Ch’tis. Le film au succès démesuré présentait la région comme une terre d’accueil, une aimable Arcadie de gens chaleureux et simples qui jouent de l’orgue dans les beffrois, font du char à voile sur des plages, n’hésitent pas à boire un peu trop d’excellentes bières et votent toujours pour un socialisme made in 36. Les clichés étaient particulièrement énervants et faisaient oublier les désastres industriels, les villes en friche, le taux de chômage le plus élevé de France, l’implantation durable du FN et les délocalisations qui fleurissent comme les brins de muguet dans les défilés du 1er mai. Mais de là, dans le domaine des spécialités, à remplacer les moules-frites par l’ouverture du feu sur les fêtards noctambules, il ne faudrait tout de même pas exagérer.

L’intenable position de Monsieur Montebourg

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Daoud Boughezala expliquait le 25 juin dernier dans ces colonnes combien Arnaud Montebourg, chantre de la démondialisation, pouvait se sentir humilié par la signature française au bas d’un communiqué du G20 condamnant tout protectionnisme. C’était juste avant le fameux sommet européen à l’issue duquel une grande partie de la presse a fait croire que Hollande avait gagné la partie contre Angela Merkel. Cette semaine, le ministre du redressement productif est donc intervenu pour défendre la signature du pacte budgétaire, ce qui ne manque pas de sel lorsqu’on a suivi avec attention la campagne de la primaire socialiste et ses positions sur la question européenne. Mon ami Laurent Pinsolle a synthétisé la position montebourgeoise d’un twitt fort bien senti : « Arnaud Montebourg rame pour justifier la ratification du TSCG et joue au VRP bonimenteur pour valoriser les maigres contreparties obtenues ».

A quelques mois d’intervalle, Montebourg a donc dit tout et son contraire. Solidarité gouvernementale oblige, nous rétorquera-t-on pertinemment. Certes ! Mais justement, que diable est il allé faire dans cette galère ? Comment a t-il pu accepter ce portefeuille ministériel au titre ronflant ? N’a-t-il rien vu venir ? On a peine à croire que cette personnalité ait pu être naïve à ce point. Le voilà donc, moins de deux mois après son entrée au gouvernement, ravalé au rang d’Estrosi de la gauche. Le maire de Nice, lui aussi, courait de plans sociaux en plans sociaux, assistant à la désindustrialisation du pays, tout en expliquant que son gouvernement était le premier à mener une politique industrielle digne de ce nom depuis trente ans. Montebourg a davantage de talent rhétorique que son prédécesseur mais il porte le poids d’une primaire réussie où il citait Jacques Sapir à chaque fois qu’il en avait l’occasion, Sapir qui a dressé un réquisitoire implacable lundi dernier dans Marianne2 à propos de ce « sommet européen en trompe-l’oeil ».

Il n’y aura en effet pas de tournant de la rigueur puisqu’il est désormais établi que le tandem Hollande-Ayrault – nanti de Montebourg sur le porte-bagages- a décidé que la rigueur était déjà là. Là encore, on reste dans la continuité par rapport à Nicolas Sarkozy qui refusait le mot rigueur et imposait la RGPP. Signer le traité européen ne laisse aucune autre voie que cette politique-là. Or, le président de la République a fait campagne sur la renégociation de ce texte, d’où la charge -violente mais juste- de Sapir :« François Hollande ne se contente pas de se parjurer, il se ridiculise. » Pourtant, le président a peut-être deux fers au feu. Philippe Cohen nous apprend en effet dans Marianne que la dernière note de Sapir se trouve sur le bureau présidentiel[1. Cohen explique que Nicolas Dupont-Aignan, reçu comme les autres chefs de partis, lui a amené la note en question, le suppliant de la lire, Hollande répondant : « elle est déjà sur mon bureau ».] et que le même économiste est consulté par des membres du cabinet élyséen. Hollande a-t-il pour projet de faire l’inverse de Mitterrand, de tenter la rigueur au début avant de l’abandonner en constatant au bout de quelques mois son inefficacité, bref tenter un 1983 à l’envers ? C’est peut-être l’espoir auquel se raccroche Arnaud Montebourg.

Pour autant, serait-il l’homme de la situation dans le cas d’un tel retournement ? Sa position dans un ministère exposé aux conséquences de l’austérité l’aura rincé, et son manque de continuité, décrédibilisé. Mieux aurait valu ne pas accepter d’entrer au gouvernement. Neuf mois après la surprise qui l’avait mis en position d’arbitre de la primaire socialiste avec 17 % des suffrages, Arnaud Montebourg a sans doute déjà perdu tout son capital politique. C’est ballot !

*Photo: Webstern Socialiste

Cannes : déchantons sous la pluie

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Le Festival de Cannes, c’est comme le vin : il y a les grandes années, et celles qu’on préfère oublier pour cause de piquette. Les six dernières éditions nous avaient offert des sommets de cinéphilie, du petit-déjeuner au souper, de la première projection de presse, à 8h30, dans la vaste salle Lumière, à la dernière, à 22h30, dans l’intimiste salle Bazin. Cannes plongeait alors les critiques venus du monde entier dans des abîmes de réflexion, de sensations fortes et subtiles. Nous sortions éblouis, et pas seulement par le soleil de la Croisette. Douze jours de festival s’apparentaient à un marathon, de crête en crête, d’émotion en indignation, et d’effarement en admiration. Ce concentré de vie, de talent, de découverte nourrissait le reste de notre année cinématographique. On avait fini par s’habituer à ce que chaque année, la barre soit placée un peu plus haut.
L’édition 2012 a détruit cette illusion.[access capability= »lire_inedits »]

Comme pour souligner ce retour à la normale, les éléments se déchaînèrent, douchant jour après jour nos espoirs démesurés. Telle une meute de chiens mouillés, la confrérie cannoise a couru sous la pluie sans desserrer les dents, arpentant la rue d’Antibes en quête de la dernière paire de chaussettes et du dernier imperméable disponibles sur la Côte d’Azur.

Décevante et déséquilibrée, la sélection a d’abord enchaîné les films où la violence nourrit toujours plus de violence, fuite en avant stérile et finalement ennuyeuse, comme dans Lawless, de John Hillcoat, et Killing them softly, d’Andrew Dominik. Dans le même genre, le polar du Sud-Américain Lee Daniels, The Paperboy, se démarque au moins par son climat baroque. Côté road movies, Walter Salles et son adaptation inutile du roman de Kerouac peinent à nous conduire quelque part, tandis que Mud, de Jeff Nichols, choisit une narration pesante comme un semi-remorque, puis nous laisse en rade. Michael Haneke a cependant relevé le niveau avec Amour, Palme d’or incontestée des critiques dès sa projection.

Pour oublier nos peines de cinéphiles contrariés, nous comptions sur les comédies de Kiarostami et de Hong Sang-soo. Peine perdue : l’Iranien est allé se perdre au Japon, et le Coréen a sombré avec un hommage frisant le ridicule à la grande Isabelle Huppert. À la mi-temps du Festival, Ken Loach, avec sa Part des anges, nous mit du baume au cœur, mais nous étions cependant bien loin du souffle de Looking for Eric. Certes, Cosmopolis, de David Cronenberg, Toi et moi, de Bernardo Bertolucci (hors compétition), De rouille et d’os, de Jacques Audiard, Vous n’avez encore rien vu, d’Alain Resnais, Au-delà des collines, de Cristian Mungiu et Reality, de Matteo Garone, sont autant d’œuvres honorables, mais comment ne pas les comparer aux précédents opus de leurs auteurs, incomparablement meilleurs ? Bien sûr, Holy motors, de Leos Carax, et Post tenebras lux, de Carlos Reygadas, réservent quelques fulgurances, mais trois belles scènes n’ont jamais fait un bon film.

Il faut donc rendre grâce au Biélorusse Sergei Loznitsa, qui a sauvé la fin de ce Festival morose. Son superbe Dans la brume, plébiscité par les critiques, est dominé par le hors-champ des sentiments. Un partisan est accusé à tort de trahison par son pays occupé par les forces nazies. Comment se laver de la suspicion de ses camarades, de celle de sa propre famille ? Il est ici question de courage, au sens absolu du terme. Et de cinéma.[/access]

Cecil Saint-Laurent et la révolution sexuelle

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Le snobisme et la jeunesse, qui vont souvent ensemble, font perdre un temps fou. Lire Jacques Laurent, les subtiles constructions hallucinées que forment Les bêtises ou Les corps tranquilles, tant que vous voulez. Mais lire Cecil Saint-Laurent, vous n’y pensez pas. L’auteur à succès de Caroline Chérie contre le plus cérébral des hussards ne fait pas le poids, quand on a vingt ans. Et qu’importe s’il s’agit du même écrivain avec la même manie du pseudonyme que Stendhal. Stendhal fut d’ailleurs la grande admiration de Jacques Laurent qui écrivit une Fin de Lamiel et un Stendhal comme Stendhal qui n’ont pas pris une ride. Cecil Saint-Laurent, lui, a vieilli mais il a très bien vieilli. Quand on lit La bourgeoise, paru à l’origine en 1974 chez Flammarion, on a l’impression de voir un film avec Alexandra Steward ou Catherine Spaak. On a beau savoir que l’on ne retrouvera plus jamais ces actrices aussi jeunes dans le monde réel, nous ne renoncerons pas à notre vain désir car ce désir est celui de l’éternel retour en même temps que de nos premiers émois.

Nous avions dix ans quand parut La bourgeoise qui raconte avec une précision ironique l’histoire de Catherine, une jeune journaliste parisienne mariée avec Marc, un banquier plus âgé qui a raté l’ENA. Marc voudrait que Catherine « se libère », couche avec d’autres hommes ou avec sa meilleure amie mais surtout qu’elle lui raconte tout ça. Ils habitent sur l’Île de La Cité, dans le même immeuble que les parents de Catherine. Quand on pense que petit garçon, nous avons croisé des femmes comme ça qui nous passaient la main dans les cheveux en disant que nous étions mignons comme tout. Des femmes avec des mini-jupes ou des robes maxi, des chevelures bouclées, des jeans pattes d’eph, des femmes qui avaient aussi des maris comme Marc. Eux, c’étaient des hommes qui sentaient Habit Rouge, fumaient des Benson and Hedges, conduisaient trop vite des 404 et comme Marc lisaient L’Observateur, avaient probablement voté Krivine ou Mitterrand mais au fond étaient bien contents que Giscard ait gagné.`

Comme ni Marc ni Catherine ne semblent savoir ce qu’ils veulent au juste, ils entament une procédure de divorce. Le divorce, l’échangisme, l’avortement, la messe en latin et la mort de Pompidou sont les principaux sujets de conversation des personnages de La bourgeoise. Il y a bien un collègue de Marc qui fatigue tout le monde avec ses souvenirs de la guerre d’Algérie et le père de Catherine qui reste farouchement antigaulliste et écrit dans son journal intime « Mais je me garde de leur raconter les souvenirs qui me tiennent à cœur, par exemple la mort à côté de moi de Romier à une date, le 18 juin, qui a fait de moi un ennemi personnel de celui qui se prélassait devant un micro. » Mais Cecil Saint Laurent nous présente finalement un petit monde qui a oublié le tragique de l’Histoire et ne pressent même pas la crise économique qui va s’abattre sur lui.

La bourgeoise, c’est rétrospectivement une manière de reportage sensible sur cette parenthèse enchantée des années 70 où les Français s’offrent le plaisir d’être délicieusement inconsistants. Bien sûr, il y a des intrigues pour savoir qui va prendre la direction d’un groupe de presse mais ce sont les mêmes que du temps de Balzac. Tout le monde fume beaucoup et les femmes, même sophistiquées, mangent des steaks saignants au bar du Pont-Royal. Des rédacteurs en chef fantasques ont des dessins de Cocteau dédicacés sur les murs de leur bureau et se suicident en regardant les arbres du square des Missions Etrangères car ils devinent que tout va bientôt sombrer et que le monde d’avant va disparaître en même temps que leurs vieux amis qui ont connu Proust.

Cecil Saint-Laurent, dans La bourgeoise, sacrifie évidemment à l’érotisme, un mot à la mode en 1974. C’est sans doute ce qui a fait le succès de scandale du livre à l’époque. Ses descriptions sont crues et anatomiques. Elles surprennent au milieu d’un développement sur la douceur des terrasses de bistrots au crépuscule dans un Paris où tout le monde se gare sans problème. Mais ces descriptions sont aussi charmantes et sensuelles. Comme quoi, certains écrivains ont beau faire, quelque chose les protège définitivement de la vulgarité pornographique. A ce sujet, on conclura en relevant la réplique la plus discrètement surréaliste de La bourgeoise. Elle est de Catherine, qui évoque sa liaison ratée en mai 68 avec un universitaire de la Sorbonne et qui constate : « Il avait un sexe énorme, je n’aurais jamais cru ça d’un professeur. »

La bourgeoise, J’ai Lu 1976, La Vieille Bourse, Lille, cinquante centimes d’euro.