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L’agenda secret de Normal Ier

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Ce lundi 2 juillet, notre président normal avait jugé bon d’ouvrir l’intimité de son palais normal aux caméras de TF1 afin de montrer au bon peuple à quel point il était simple, accessible, proche du peuple… en un mot : normal. Seulement voilà, un homme normal commet aussi des bourdes ; et notre président en a commis une belle en laissant traîner sur son bureau quelques documents tout à fait confidentiels qui, dans la tradition jacobine française, n’auraient jamais dû être portés à la connaissance des sujets du royaume.

Le Lab d’Europe 1 ayant décortiqué pour nous ces images volées, on y apprend – ô surprise – que le président de la République a repris le flambeau de son prédécesseur à la direction commerciale du groupe Dassault, que la porte de son bureau reste grande ouverte aux dirigeants des groupes privés (ceux de Capgemini et de Pernod Ricard en l’occurrence), qu’il travaille d’arrache-pied à soigner son image avec l’aide de journalistes consentants et qu’il déjeune avec François Pinault qui, ayant quelque intérêt en la matière, cherchait sans doute à convaincre le chef de l’État de l’utilité du mécénat culturel en général et de la niche fiscale lui étant associée en particulier. Le changement, c’est vraiment pas pour maintenant.

Ce que cette anecdote a de vraiment amusant – pour peu qu’on ait un humour grinçant – ce n’est pas tellement que notre président pseudo-socialiste se comporte comme un VRP de luxe, ni qu’il reçoive la fine fleur du patronat sous les ors de la République ni même qu’il consacre une partie de ses journées à dorer son blason personnel ; le plus drôle, c’est qu’il s’en cache avec beaucoup de soins. Ainsi, la comparaison de cet agenda officieux avec l’officiel – celui qui est publié sur le site de l’Élysée – révèle que ce dernier avait été soigneusement expurgé de toute mention relative aux odieux capitalistes suscités ainsi qu’aux intenses efforts de communication déployés par la présidence pour soigner le culte de sa normalitude.

« Les Français ne doivent pas savoir. » Tout est là : le peuple supposément souverain de France est traité comme une addition de vulgaires sujets. Le cirque politique continue, on a changé la devanture – de l’ombre à la lumière – mais l’arrière-boutique est restée la même depuis l’Ancien Régime. Tant que le bon peuple de France admettra que ses princes lui mentent et ne vivent que de postures, il ne sera jamais souverain et ce prétendu Contrat Social que nous sommes supposés avoir implicitement signé ne sera rien d’autre qu’une farce.

Syrie : Annan ou l’avenir d’une désillusion

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Pauvre Kofi Annan… son nom ne semble pas porter bonheur aux différents plans de paix éponymes. Le premier plan Annan fut négocié par l’ancien secrétaire des Nations-Unies afin de réunifier les deux Etats chypriotes au sein d’une République fédérale unie. Or, suite à son rejet par la partie grecque, l’initiative fut abandonnée. Le premier plan Annan sur la Syrie a lui aussi fait long feu. Le principe était pourtant louable : mettre un pied dans la porte pour essayer coûte que coûte d’en élargir l’ouverture.

Mais pour avancer, il faut un rapport de force favorable et le clan au pouvoir à Damas ne se sent pas obligé de faire des concessions, surtout sur les fondamentaux de sa stratégie de lutte contre la rébellion : empêcher à tout prix la création d’une place Tahrir et/ou d’un Benghazi sur son territoire. Autrement dit, tolérance zéro pour toute atteinte à la souveraineté nationale, aussi minime et symbolique soit-elle.

Le premier plan Annan syrien, voté en février et mis en exécution le 15 avril dernier s’appuyait déjà sur des ambiguïtés, laissant la porte ouverte à la création d’une ou de plusieurs « place Tahrir », c’est-à-dire des endroits publics où les manifestations pacifiques seraient de facto tolérées. Ainsi, le point six du plan appelait à « respecter la liberté d’association et le droit de manifester pacifiquement. » On connaît la suite : Assad a dit oui pour gagner du temps puis a tout mis en œuvre pour vider l’accord de son sens, conditionnant par exemple le déroulement des manifestations à l’accord préalable des autorités compétentes… chapeau l’artiste !

Quant au second plan Annan sur la Syrie, s’il ne semble pas mieux parti que le précédent, ce n’est pas faute d’ambition. S’il s’agissait précédemment de sanctuariser les manifestations pacifiques contre le pouvoir, entre les lignes, le nouveau plan vise ni plus ni moins à permettre la création de zones libres : des « Benghazi » à la syrienne où les rebelles ne seraient pas inquiétés.

En langage diplomatique, cela s’appelle : « une cessation localisée de la violence, sans nécessairement exiger un désarmement des insurgés ». Concrètement, dans certaines régions, des voies de sortie sécurisées seraient ouvertes pour permettre aux insurgés de partir vers des zones moins violentes. On peut imaginer que ces « zones moins violentes », surtout si elles étaient adossées à une frontière internationale, deviendraient rapidement des émirats sinon des micro-Etats où la souveraineté de Damas ne serait plus que nominale, et encore… Si l’armée syrienne ne pouvait plus pénétrer dans ces zones, difficile d’ imaginer que les policiers, les juges ou les agents du fisc s’y risqueraient. En d’autres termes, le chemin qui mène à la libanisation de la Syrie n’est plus très loin. Sans y voir de contradiction, Annan attend que celui qui, il y a à peine trois mois, avait refusé d’avaler la pilule d’une place Tahrir syrienne, boive aujourd’hui le calice d’une capitale rebelle sanctuarisée.

Kofi Annan aura beau faire le tour des capitales régionales et passer des heures à dialoguer avec Assad; aussi longtemps qu’il ne se sent pas réellement menacé, le pouvoir en place ne cèdera pas d’un pouce. Hélas, en matière de plans de paix, le nom d’Annan va vraisemblablement encore porter la poisse.

*Photo : FreedomHouse2. « Que les deux parties cessent toute violence et nouent le dialogue ».

Le libéralisme, cet avenir radieux

Il y a des livres que l’on referme avec perplexité, sans savoir où leur auteur entendait nous mener. Tel n’est pas le cas du Dictionnaire du libéralisme qui vient de paraître sous la direction de Mathieu Laine et qui, d’emblée, annonce la couleur : « Cette diversité dans l’unité […] et cette quête constante de la vérité promettent, au-delà des vicissitudes politiciennes et des a priori, un très bel avenir au libéralisme. » Quant au lecteur, il en vient rapidement à se demander s’il n’est pas en train de feuilleter le dictionnaire amoureux du libéralisme.

Comme l’amoureux classique que nous dépeignaient Stendhal ou Bussy-Rabutin, notre dictionnaire débute en effet par un éloge sans concession de la chose aimée, laquelle, contrairement à ce que disent les méchants, n’est ni un conservatisme ni une doctrine de droite − ou a fortiori, d’extrême droite − et certainement pas un nouveau totalitarisme, puisque « les libéraux ont combattu l’ensemble des totalitarismes au XXe siècle ».[access capability= »lire_inedits »] Il n’est pas non plus un genre particulier d’anarchisme, car « loin d’être antinomique avec l’ordre, la liberté en est la condition » − aphorisme indémontrable auquel auraient souscrit Proudhon, Stirner et Kropotkine, mais peu importe…

On ne trouvera donc pas dans ce dictionnaire la moindre allusion aux éventuels défauts de l’objet étudié. Non seulement le terme « ultralibéralisme » n’a pas droit à une entrée spécifique sur les 300 que comporte l’ouvrage, mais il est utilisé une seule fois, pour qualifier… l’attitude de l’extrême gauche à l’égard de l’immigration.
Plus saisissant encore : aboutissement logique du libéralisme des Lumières, la fameuse loi Le Chapelier qui, en 1791, supprime les corporations et interdit toute forme d’association, notamment entre ouvriers, n’est, elle aussi, évoquée qu’une fois, au détour d’une phrase. On sait pourtant qu’elle fut, en France, l’une des causes décisives de la grande misère du prolétariat au XIXe siècle, enfermant à double tour les ouvriers dans le poulailler libre en face du renard libre.

Mais de quoi parlez-vous, rétorque l’amoureux ? Quelle misère ouvrière ? Certes, « les conditions de vie des prolétaires durant la révolution industrielle étaient terribles par rapport aux conditions de vie des indigents deux cents ans plus tard ». Mais durant « l’âge d’or du libéralisme français », les ouvriers étaient libres de s’enrichir, et vivaient tellement mieux qu’avant ! Et l’auteur de la notice « Prolétariat » de citer Ludwig von Mises qui dénonçait, dans cette pseudo-paupérisation, « l’une des plus grandes falsifications de l’Histoire » : « Le capitalisme a déversé une corne d’abondance sur les multitudes de salariés qui, fréquemment, firent tout leur possible pour saboter l’adoption de ces innovations qui ont rendu leur vie plus agréable. » On note, au passage, la différence entre l’observateur neutre et l’amoureux transi : sur le sujet qui nous occupe, le premier reconnaîtra peut-être qu’on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs ; le second s’écriera qu’il adore le bruit des coquilles qu’on brise.

La vraie difficulté vient plutôt de ce que l’objet de cette passion amoureuse s’avère, au fond, extraordinairement multiple, divers et contradictoire − au point, comme le reconnaissent Mathieu Laine et Jean-Philippe Feldman dans l’introduction, que « certains n’hésitent pas à parler, fût-ce de manière discutable, des libéralismes, plutôt que d’un libéralisme ». Des libéralismes qui, au fil des pages et des notices, divergent, y compris sur l’essentiel − après tout, ce pluralisme n’est un défaut que pour les amateurs de certitudes.
Ainsi, à propos de la question − fondamentale − du rapport entre libéralisme et démocratie, les contributions de Raymond Boudon et de Jean-Philippe Feldman semblent presque provenir de rives opposées. Au terme d’une démonstration rigoureuse, ce dernier rappelle la distinction cardinale entre démocratie et libéralisme, celui-ci s’attachant, non à l’origine du pouvoir, mais à ses limites − d’où sa défiance traditionnelle à l’égard de la souveraineté populaire, toujours suspecte de vouloir empiéter sur les droits des personnes en faisant prévaloir l’égalité sur la liberté.

Deux pages plus loin, Boudon ne peut s’empêcher, pour reprendre les propres mots de Feldman, de « transformer le libéralisme en démocratisme ». À la base de cette transmutation, la notion de « spectateur impartial », selon laquelle le citoyen peut, sur telle ou telle question, échapper à ses intérêts, à ses passions ou à ses présupposés et, de la sorte, fonder ses opinions et ses choix sur le bon sens, commun à tous les hommes. C’est d’ailleurs, affirme Boudon, ce que visait un grand incompris, Jean-Jacques Rousseau, lorsqu’il affirmait que la volonté générale est toujours droite, qu’elle ne peut errer, et que l’on est donc parfaitement libre quand on lui obéit. Toujours selon Boudon, l’humanité tendrait donc nécessairement vers une démocratie apaisée et rationnelle : « Par-delà le bruit et la fureur de l’Histoire, on discerne un processus de rationalisation de la vie morale, sociale et politique dans la société démocratique. » Ce processus, qui aboutit à un « consensus » sur les choix politiques fondamentaux et sur les valeurs − les plus morales finissant toujours par prévaloir − se trouverait encore accéléré par « l’expansion des moyens de communication de masse et notamment d’Internet ». Bref, entre le libéralisme méfiant de Jean-Philippe Feldman et l’utopie progressiste de Raymond Boudon, le lecteur devra choisir.[/access]

Dictionnaire du libéralisme, sous la direction de Mathieu Laine, éditions Larousse.

Vertueuse Allemagne, forcément vertueuse

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Oh le joli mois de juin outre-Rhin ! L’inflation en Allemagne a enregistré un nouveau recul à 1,7% en juin, atteignant son plus bas niveau depuis décembre 2010, selon un chiffre définitif publié par l’Office fédéral des statistiques Destatis, identique à une estimation datant d’il y a 15 jours.

C’est magnifique, non ? Bon, bien sûr, évitons de regarder trop en détail. Il n’y a eu certainement aucune augmentation sur les cordes à violon, l’huile de baleine, les parapluies, les tables de dissection, la litière pour chat, les reliures d’art, les paréos, le monoï, la colle à maquettes, les chaussettes en fil d’écosse, les porte-jarretelles, bref tout ce qui fait comme chacun sait l’essentiel du panier de la ménagère de base du Schleswig-Holstein ou de la Rhénanie Westphalie. En revanche, en ce même mois de juin 2012, les prix de l’énergie sont en hausse de 4% par rapport à l’année précédente quant aux des denrées alimentaires, elles enregistrent un bond de 3,6% par rapport à 2011, à la même période. L’office fédéral des statistiques teutonnes remarque même, en toute honnêteté :« Sans la prise en compte des prix dans ces deux secteurs, qui représentent près de 20% du budget des ménages, le taux d’inflation se serait établi à 1,1% en juin 2012 ».

Travailleur merkelien, encore un effort pour l’orthodoxie budgétaire ! Après ta retraite à plus d’âge, tes horaires hebdomadaires chinois, ta modération salariale thaïlandaise, va encore plus loin : arrête de manger et de te chauffer ! Tu vois bien que tu plombes les statistiques, enfin !

Inquisitio : le nom de la cause

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Un de mes amis à qui je disais tout le mal que je pense de la série Inquisitio me rétorquait que ce n’était qu’une série télé et qu’il ne fallait pas prendre les séries télés trop au sérieux. Sans lui faire subir le supplice de l’eau, je crois que mon ami se trompe car c’est précisément quand l’hérésie tombe dans le domaine public qu’elle triomphe. C’est quand le mensonge savant devient vérité populaire qu’on est foutu pour les siècles des siècles. C’est lorsqu’on fera des téléfilms inspirés des œuvres de Thierry Meyssan et qu’on les diffusera à une heure de grande écoute qu’on pourra dire qu’il a gagné. Pas avant.

Pourquoi diable l’acharnement antichrétien a-t-il gagné ? C’est ce que je me demande. On a beau répéter à qui mieux mieux que l’Inquisition n’a rien à voir avec ce que l’on nous en montre à la télé et au cinéma (et dont Le Nom de la rose de Jean-Jacques Annaud en 1986 reste le chef-d’œuvre de propagande inégalé). On a beau rappeler, avec Michel Foucault, que loin d’être la justice barbare et régressive que l’on croit (car tout cela relève de la croyance – et de la pire : la positiviste, la scientiste) l’Inquisition, « cette immense invention que notre douceur récente a placée dans l’ombre de notre mémoire »[1. Michel Foucault, Surveiller et punir, Gallimard, « Bibliothèque des Histoires », page 227.], constitua au contraire un progrès dans l’histoire de la justice et fut à l’origine de « l’instruction » moderne s’il en est, passant des ordalies à l’ « enquête » (l’étymologie d’ « inquisition »), du serment à l’aveu et mettant ni plus ni moins en place la méthode empiriste dont les sciences de la nature allaient bientôt se réclamer. On a beau rapporter des preuves historiques qui toutes vont dans le même sens, à savoir que les tribunaux de l’Inquisition étaient les plus doux de l’époque, que nombre d’accusés « laïcs » s’arrangeaient pour que leur procès passe du tribunal séculier au tribunal religieux, que les peines de mort étaient rarissimes, en plus d’être fort peu appliquées, qu’enfin la torture (qui est toujours le point G des cinéastes traitant ce sujet) était exceptionnellement utilisée (au contraire de ce qui se passait dans les prisons royales où l’on mettait au chevalet le moindre voleur de mobylette).

On a beau convoquer des médiévistes aussi réputés que Régine Pernoud[2. Lumière du Moyen Âge, Grasset, 1944 ; Beauté du Moyen Âge, Gautier Languereau, 1971 ; Pour en finir avec le Moyen Âge, Seuil, 1977, etc.], Jacques Heers[3. Le Moyen Âge, une imposture, Paris, Perrin, 1992.], Bartolomé Benassar[4. L’inquisition espagnole 15e – 19e siècles, Hachette, collection Pluriel, 2002, réédition 2009.] qui nous expliqueraient que non décidément non, l’Inquisition, et par extension le Moyen Age, ce n’est pas du tout, mais du tout ce que nous impose l’imagerie contemporaine, rien n’y fait. Dès qu’un cinéaste décide de « s’intéresser » à cette période, il faut qu’il traite l’Inquisition comme lui-même croit que l’Inquisition traitait les gens. Il faut qu’il fasse dans la boucherie, la caricature, le racisme antichrétien permis et subventionné. Inquisitio, c’est Le Juif Süss revisité pour les besoins de la cause antiromaine – c’est « La Catho Sienne ».

En vérité, on n’en finit pas « d’écraser l’infâme » depuis la Réforme. Et cela non pas à cause des quelques exactions que l’Eglise a pu commettre (assez ridicules si on les compare à celles commises aux mêmes époques en terre protestante et comme l’atteste le fameux site « L’Inquisition pour les nuls » mais à cause du fait que celle-ci, l’Eglise catholique, apostolique et romaine se prétendait « experte en humanité », et d’ailleurs l’était, au grand dam d’une humanité ayant d’elle-même une image de plus en plus positive, pure, innocente tout plein, pour ne pas dire cathare. Aux yeux du moderne et bientôt du postmoderne, c’est cela le crime inexpiable de l’Eglise (et qu’il faut par là-même accuser de tous les maux passés, présents, futurs) : considérer l’homme comme un pécheur originel. Constater qu’il n’est pas toujours exemplaire, malgré son génie et sa culture, et pire : mettre cette culture dont il est si fier en question – à la « question » ! Trouver à redire de l’immaturité et de la sottise avec laquelle il use de sa sacro-sainte « liberté d’expression ».

Au fond, ce que cette malheureuse série télé illustre de manière presque trop parfaite, après Borgia sur Canal + diffusé cet hiver et en attendant Vatican : le Christ habite chez les Borgia l’année prochaine, est ce que Philippe Muray appelait dans Le XIXème siècle à travers les âges « le triomphe de la libre pensée de second ordre » sur « la non libre pensée de premier ordre ». Le triomphe des opinions sur la vérité, ou des particulier sur le singulier. T’as vu ?

Non qu’il s’agirait de « réhabiliter » l’Inquisition. Même dans son invention empiriste, l’Inquisition (qui d’ailleurs était plurielle) n’était ni festive ni sympa ni cool. L’Inquisition a réellement brûlé quelques malheureux égarés, estrapadé quelques autres, et de fait, au nom de la paix sociale, et comme l’a montré de manière sublime et pour l’éternité Dostoïevski dans sa légende du « Grand Inquisiteur » dans Les frères Karamazov, trahi l’enseignement du Christ. Mais c’est ce débat-là entre absolu et social, cité de Dieu et cité des hommes, tout aussi dramatique et tout aussi faisable sur le plan scénaristique qu’il aurait été vraiment intéressant de filmer. Montrer l’Inquisition non pas comme une instance antisociale crainte et détestée par tous, avec à sa tête un super sadique borgne (ben voyons ! il n’aurait pas sa carte du FN, le Barnal, tant qu’on y est ?), mais comme l’instance sociale (et morale) suprême qu’elle était à cette époque et vécue la plupart du temps par les ouailles comme une délivrance – un peu comme aujourd’hui nous nous félicitons de la condamnation de telle ou telle secte et avons tendance à rire sans le moindre apitoiement des déboires d’un Mandarom ou d’un Raël.

Montrer la réalité humaine, donc faillible, d’une institution qui aura été à la fois synonyme de justice moderne et de progrès scientifique (et, encore une fois, avec les excès, les indélicatesses et les foirades qui accompagnent n’importe quel progrès). Montrer justement comment une autorité sociale et juridique (et qui de nos jours s’appelle Licra, Mrap, SOS racisme et la non regrettée Halde), répondant à un impératif moral légitime (et le racisme est indéniablement une erreur de jugement et un péché contre l’Esprit), finit toujours par faire du zèle, multipliant à tort et à travers les charges envers les uns et les autres, et instaurant un climat de suspicion permanente. Montrer enfin comment la violence sacrificielle reste congénitale à l’être humain, même le mieux attentionné.

Vous pensez que je fais là un rêve pieux ? Celui d’une série historique intelligente et bien écrite ? Mais mon rêve pieux a été réalisé depuis longtemps par HBO, AMC ou Sky One. Les Soprano, Rome, Mad Men, Battlestar Galactica – en voilà des séries qui ont su recréer des mondes passés (ou futurs), respecter l’Histoire et réussir à faire du thriller (et quel thriller !) avec du social et du métaphysique. Tout le monde passe sur l’indigence artistique d’Inquisitio, arguant que ce n’est pas le problème, alors qu’en fait c’en est le principal. Inquisitio ou la scandaleuse nullité d’un produit qui compte moins sur l’intelligence du public que sur les connivences idéologiques des clercs et de la Doxa et par conséquent se fout de faire quelque chose de valable sur le plan artistique – c’est-à-dire sur le plan éthique.

Un phénomène français de plus, en somme. Mais pourquoi est-ce toujours au pays de Voltaire et de Renan qu’à chaque fois que l’on se mêle de faire de l’ Histoire pour tous, à la télé ou au cinéma, l’on oscille entre l’ignorance et la caricature ?

Quand la bulle chinoise éclatera…

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Jeudi dernier, la Banque centrale européenne (BCE) et la banque centrale chinoise annonçaient une baisse de leurs taux directeurs. Dans le même temps, la Banque d’Angleterre diminuait également ses taux d’intérêt, engageant un troisième cycle d’assouplissement de sa politique monétaire. Pure coïncidence, ont assuré les établissements concernés sans convaincre les marchés, si l’on en juge par leurs réactions.

En fait, loin de rassurer les marchés qui attendaient pourtant une réponse au ralentissement de l’économie mondiale depuis des semaines, ces mesures ont jeté le trouble chez les investisseurs. Une injection de liquidités aussi large et massive sans aucun événement particulier pour la justifier fait craindre une anticipation des mauvaises nouvelles à venir par les banques centrales. De quelles mauvaises nouvelles s’agit-il ? D’où viendra la prochaine torpille ? Habitués aux déceptions sur les deux rives de l’Atlantique, les investisseurs tournent leurs regards inquiets vers la Chine. Or, si la machine chinoise faiblit à son tour, l’économie mondiale perdra sa locomotive alors qu’elle tente péniblement de remonter la pente.

Bien qu’on ne puisse pas accorder une confiance absolue aux statistiques fournies par Pékin, il suffit de comparer les données publiées par les Chinois pour se rendre compte que le dragon s’essouffle. D’une croissance annuelle proche de 10 % au début de 2011, la Chine a glissé douze mois plus tard vers un taux annualisé de 8,1 % au premier trimestre et serait tombée à 7,6 % au deuxième trimestre.
Les facteurs responsables de ce ralentissement sont bien entendu la crise interminable en Europe et le trop lent et incertain décollage de l’économie des États-Unis. La faiblesse de ces deux débouchés de l’industrie chinoise a fait chuter ses exportations, lesquelles représentent près d’un tiers de son économie. Les mesures d’assouplissement monétaire prises par la banque centrale chinoise visent à stimuler l’autre moteur de sa croissance, les investissements, qui comptent pour 40% de l’activité économique de l’empire du milieu. Cette politique monétaire de relance par l’investissement avait d’ailleurs déjà été essayée avec succès pendant la première vague de la crise mondiale, en 2008-2009.

Mais paradoxalement, le succès d’il y a quatre ans compromet les chances de rebondissement de l’économie chinoise car les projets porteurs se font rares tandis que les gaspillages se multiplient. Dans l’immobilier par exemple, un secteur qui représente 10% du PIB et aspire un quart des investissements, les prix baissent, faisant planer la menace d’une spirale dévastatrice sur le secteur bancaire, très exposé à travers les crédits accordés aux entrepreneurs et aux acheteurs privés. Si on y ajoute les lacunes des systèmes cadastral et judiciaire chinois , on peut comprendre l’ampleur des dégâts si jamais les bulles chinoises éclataient.

L’acte trois de la crise – après la crise des subprimes et les dettes souveraines – pourrait donc bel et bien être chinois. A Pékin, on en est conscient et les autorités surveillent le secteur immobilier comme le lait sur le feu. Ainsi, les dernières mesures d’assouplissement monétaire se sont accompagnées d’un avertissement : l’argent bon marché doit servir à investir et pas à spéculer, deux activités pas toujours faciles à distinguer…

Plus grave, ce dernier avertissement laisse penser que Pékin n’a pas encore compris qu’elle était parvenue au bout d’une étape de son évolution et qu’il lui faut maintenant passer à la prochaine : une économie principalement basée sur la demande intérieure donc sur la consommation des ménages et non plus sur l’exportation et les investissements dans l’infrastructure et l’appareil de production. Or, pour permettre une telle transition, il faudrait augmenter le pouvoir d’achat des ménages, c’est-à-dire augmenter les salaires mais aussi rendre abordable le crédit à la consommation. La nécessité d’avancer vite plaide d’ailleurs pour cette seconde option car agir sur les salaires est plus long et compliqué que de développer l’endettement privé.

L’une des solutions à la crise consiste donc à inciter rapidement les Chinois à consommer beaucoup plus de biens et de services- aussi bien locaux qu’importés. Logiquement, la politique monétaire de Pékin devrait les y encourager plutôt que de construire inutilement des routes et des ponts dans des villes fantômes.

*Photo : immu

La Sainte Famille au secours du mariage gay

Le Monde publie une tribune[1. « Le mariage homosexuel libère l’Eglise », Thierry Jaillet, 5 juin 2012.] en faveur du mariage des personnes homosexuelles, comme il est de coutume dans ses pages : la nouveauté tient à ce que le texte serait issu de la plume d’un essayiste catholique, Thierry Jaillet. Je ne sais qui est Thierry Jaillet, je ne sais même pas s’il existe. Internet, en l’occurrence, me renseigne sur un seul point : un Évangile de Michel Onfray a été publié sous ce patronyme il y a un an, aux éditions Golias, ce qui ne surprendra aucun catholique. Ce qui surprend le catholique, en revanche, c’est qu’un média comme Le Monde puisse continuer de considérer la production générale de Golias comme catholique − alors que Golias, comme revue et comme éditeur, est constamment vent debout face à la doctrine catholique[2. Après avoir longtemps publié Thierry Meyssan, conspirationniste notoire du 11-Septembre, Golias a fait paraître, en janvier, un livre conjointement dirigé par Paul Ariès et René Balme, le maire PCF de Grigny, proche de Dieudonné et de certains autres négationnistes.].[access capability= »lire_inedits »]

Thierry Jaillet, s’il existe, est peut-être catholique parce qu’il fut baptisé, comme la majorité des Français : il faudrait cependant qu’il nous dise en quoi il adhère volontairement à cette foi, car cela ne saute pas aux yeux. Cependant, je n’ai pas pour ma part vocation à séparer le bon grain de l’ivraie, aussi partirai-je du principe qu’il est bien catholique comme il le prétend. Et alors, je le plains de s’agréger à quelque chose que son esprit nie du début à la fin.

Au début de son argumentation, M. Jaillet semble se réjouir du fait que 2,8 millions d’enfants, en France, vivent dans une famille monoparentale, et il l’avance comme une preuve capitale en faveur de l’absence de père. Il nous semble au contraire que les dégâts intimes et sociaux causés par ce manque ont été assez démontrés, ces trente dernières années, par tous les psychologues, psychiatres et psychanalystes du monde, pour que nul ne puisse tirer aucune gloire de cet état de fait. En ce sens-là, l’Église catholique, comme la majorité des sociétés du monde jusqu’à la nôtre, avait déjà parfaitement raison de refuser l’institutionnalisation du divorce − qui n’est jamais que le droit donné au père de s’en aller. La liberté individualiste du moderne aura coûté assez cher à son entourage et à la société pour que l’on ne réclame pas davantage son expression, qui est celle de la lâcheté.
M. Jaillet annonce aussi, sans rien démontrer, que le mariage de deux personnes du même sexe serait une question de justice. Que l’on sache, la législation actuelle n’interdit à aucun adulte, quelles que soient ses pratiques sexuelles, de convoler avec une personne de l’autre sexe. Où est l’injustice, alors ? Dans le droit ?

L’auteur ne craint pas, par ailleurs, de se contredire en réclamant que l’Église catholique cesse de s’occuper de nos histoires de cul − ce qui est une haute idée du mariage, notons-le − tout en se réjouissant qu’au Moyen Âge, elle en ait fait un instrument de libération de la femme et des enfants. Il donne précisément ici, contre son propre raisonnement, une définition de la mission sociale de l’Église à travers les siècles, mission qu’il voudrait aujourd’hui ramener à une seule technique spirituelle. On a sans doute ici une illustration de sa vision solipsiste du catholicisme − qui est bien plutôt un catharisme.

Il donne ensuite dans le ridicule le plus certain quand il tente de s’appuyer sur le cas de la Sainte Famille pour démontrer que la filiation biologique aurait dû perdre toute importance aux yeux du chrétien. Il ignore qu’aux yeux du chrétien, Jésus, en tant que totalement homme et totalement Dieu, n’est pas réputé disposer d’une filiation normale, que Joseph n’a jamais été appelé simplement son père, mais son père putatif − c’est-à-dire remplaçant ici-bas − et qu’enfin donner maintenant cet exemple, c’est précisément conférer à tout être humain le sentiment qu’il pourrait se comporter comme Dieu, c’est-à-dire rompre à son gré la voie naturelle et culturelle de la filiation et de la famille en général.

L’homme est un être de culture, et ce n’est certes pas le christianisme qui le niera, mais la grandeur d’une culture se juge précisément à ce qu’elle mène l’homme au plus près de ses fins. Il n’a jamais été prouvé que l’indifférenciation concourrait au bonheur humain. Les faibles et les petits ne gagnent jamais à la confusion qui fait la seule joie du dominant.

M. Jaillet est sans nul doute de ces contemporains persuadés que l’humain n’est doué d’aucune finalité, ce qui les plonge dans une aporie fondamentale. Liberté, que de crimes on va continuer de commettre en ton nom, si l’on écoute les Jaillet ! Car, aussitôt après avoir insinué que le choix du mariage et de la « parentalité » ne ressortissait que du désir de chacun, l’auteur plonge dans une vision proto-totalitaire qui fait de la société en général − sans qu’elle soit d’ailleurs jamais définie en tant que telle − la mère, le père, l’institutrice, la gouvernante et l’adjudant-chef de tous les enfants. Amère utopie de la communauté en tant que Léviathan dont deux siècles seulement nous ont prouvé l’horreur.

C’est-à-dire que la réflexion de M. Jaillet parvient à ce tour de force, qui n’étonnera que l’habitant de Sirius, de répudier du même mouvement le caractère social du mariage et la possibilité de l’éducation familiale du petit d’homme que gouverne le plus souvent l’affection la plus intense qui soit. Ainsi, l’enfant ne sera plus, dans le monde à la Jaillet, qu’un bien, une marchandise, un matériau aux mains de couples revendicatifs et de la société. Bienvenue en enfer.[/access]

*Photo : bilericoproject

La bataille du gaz

La hausse ridicule, voire insultante du SMIC, qui se limite à un carambar par jour pour les smicards à temps plein, méritait bien que le gouvernement fasse un peu rouler ses petits muscles sociaux sous sa couche adipeuse européisto-orthodoxe.

Ainsi vient-il d’entamer une héroïque bataille du gaz comme il y eut dans la résistance une glorieuse bataille du rail menée par les cheminots FTP. On n’en est pas, du côté de Jean-Marc Ayrault, à vouloir faire sauter les oléoducs, renationaliser GDF, fusiller pour sabotage économique les actuels dirigeants ou même, comme Chavez, à livrer gratuitement en pétrole les pauvres étasuniens qui ne peuvent plus se chauffer pour l’hiver. Non, il ne faut pas rêver. La deuxième gauche, qui domine si visiblement l’actuelle équipe au pouvoir et s’apprête, sous couvert de renouveler la concertation sociale, à privilégier le contrat sur la loi, ce qui donne des extases de bonheur à madame Parisot, cette deuxième gauche, quand elle veut taper sur la table, elle le fait poliment car elle a trop peur de se faire mal au poing. Ou de casser la table, ce qui serait mal vu par les marchés.

Mais sur la question du gaz, il semblerait que le soupçon d’une ébauche d’un commencement de résistance ait lieu.
Rappelons les faits. François Fillon, à l’époque lointaine où il était premier ministre, avait en octobre 2011, gelé le prix du gaz. Evidemment, on privatise par idéologie parce qu’on croit que toute privatisation profite au consommateur, argument qui fait rire aux larmes les usagers du chemin de fer anglais. Mais après, on est bien embêté parce qu’on a remplacé un monopole d’état par un monopole privé et que le monopole privé préfère le profit pour ses actionnaires au service aux usagers.

Or, quand on est pauvre, le gaz ne sert pas seulement à se suicider mais aussi à se chauffer, voire à faire cuire la junk food achetée au supermarché hard-discount du coin. François Fillon avait donc bloqué les prix du gaz en souvenir du gentil gaulliste social qu’il était du temps de Philippe Seguin. Seulement, l’arrêté Fillon sur le blocage des prix ne portait que sur le dernier trimestre 2011. A peine élu, le gouvernement Ayrault avait annoncé une augmentation limitée à 2%, histoire de rester dans les clous de l’inflation générale.

Oui, mais voilà que le conseil d’Etat vient d’expliquer à Delphine Batho qu’il faut respecter les intérêts de GDF Suez et qu’elle a un mois pour prendre un arrêté fixant la hausse à 8, 8% voire 10% selon les abonnements. Ca fait tout de même 40 euros d’augmentation par facture pour un ménage qui se chauffe au gaz, sachant que le SMIC a été augmenté d’une vingtaine d’euros qui se réduisent à 6 euros hors inflation.

Apparemment, Delphine Batho a moyennement envie de céder à l’injonction du Conseil d’Etat. Elle a contre-attaqué en déposant un projet d’arrêté limitant la hausse du gaz à celle de l’inflation. Et en plus, elle a demandé « une révision des modes de fixation des tarifs réglementés, ainsi que des mesures rapides concernant la lutte contre la précarité énergétique ».

Grâce à Delphine Batho, cet hiver, les smicards pourront faire des tartes au carambar sur leurs brûleurs au gaz. Merci qui ? Merci Delphine.

*Photo : Sylvain Naudin

En vélo à Paris, on ne dépasse pas les taxis

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Qu’il pleuve, qu’il vente ou que le soleil resplendisse, rien ne vaut une petite virée en vélo-taxi parisien : « verte » ou pas, Paris est encore plus belle vue de ces engins qui turbinent au jarret d’homme et vous accordent toutes les haltes.

On les croise de la Tour Eiffel à la place Saint-Sulpice, ces pousse-pousse customisés propulsés par de vigoureux cyclistes principalement masculins. La grande majorité roulent pour des entreprises en opérations marketing, et pour les vélo-taxis, 95% des courses se partagent entre circuits touristiques et lunes de miel.

Lors d’un trajet entre deux rendez-vous, on se retrouve donc délicieusement minoritaire, installé confortablement sur le divan de ces triporteurs malicieux, posant en dandy rebelle à quinze euros la course contre le facteur vitesse, en souvenir de Julio Cortazar[1. Les Autonautes de la Cosmoroute] : en dehors des bouchons et des petites distances, les valeureux sportifs sont plus lents que les taxis traditionnels (avec lesquels ils semblent en très bons termes). L’air de Paris plein les mirettes et sa fraîcheur insoupçonnée déploient dès lors un enchantement contagieux : les passants vous sourient, vous saluent, applaudissent, s’extasient, les ouvriers stoppent les marteaux-piqueurs pour un cliché « souvenir de France ! ».

Il faut dire que cette minorité est carrément visible : les engins de Todor le Bulgare traînent leurs couleurs acidulées et, que Philippe Muray les pardonne, une ambiance musicale au choix du client. Personnellement, je m’en passe.

Les équipes tournent jour et nuit, endurantes et soutenues dans leur effort par une assistance électrique au pédalage qu’encadrent drastiquement des directives européennes : la limitation de vitesse étant fixée à 25 kilomètres/heure, l’entraînement quotidien relève plus de l’endurance que du record de vitesse. Vérification journalistique opérée l’œil glissant sur les mollets virils de Micha.

Et pour mugir de plaisir, une tablette où poser son Coca, son café ou sa bière, tout en grillant un clop. Roulez, jeunesse !

PS : Si l’expérience vous tente : Todor : (Blue Madness) 07 60 512 121 ou bien Stéphane (Tripup) 06 98 80 69 33

NKM-Baroin-Le Maire : les nouveaux chouchous de la gauche

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Ils sont trois. Ils sont (relativement) jeunes. Ils sont beaux et sympas. Ils font la une des Inrockuptibles qui les célèbrent comme « les rénovateurs de la droite contre le FN ». Les trois mousquetaires de l’UMP débuissonnisée s’appellent Nathalie Kosciuszko-Morizet (39 ans, disons-le sans détours, féminisme oblige), François Baroin (47 ans) et Bruno Le Maire (43 ans). Jusqu’à la première semaine de mai, ces chevau-légers de la chiraquie étaient respectivement ministre de l’Ecologie, ministre de l’Agriculture et ministre des Finances. Rien que ça ! Aujourd’hui, après la courte défaite de leur poulain Sarkozy à la présidentielle confirmée par le revers de l’UMP aux législatives, la bride étant lâchée, ils tirent à vue sur leur cible favorite : la « droitisation ».

NKM a dégainé la première en s’en prenant à Patrick Buisson, l’ombre noire de l’ancien président, accusé de « vouloir faire gagner Maurras et pas Sarkozy ». Depuis, Buisson s’est vengé de cette petite bassesse en ébruitant l’offre de services toute personnelle que lui aurait lancée Kosciuszko -Morizet en début d’année au détour d’un déjeuner. On imagine son abnégation durant les semaines où elle fit office de porte-parole officielle du candidat de l’Action Française. Comme le nota malicieusement Joseph Macé-Scaron sur itélé au lendemain de sa tonitruante déclaration, on plaint l’affreux destin de NKM en cas de réélection de Sarkozy. Vous imaginez ? De numéro 4 du gouvernement, elle serait sans doute passée à d’éminentes responsabilités sacrificielles : ministre d’Etat, sinon chef du gouvernement, avec la réincarnation de Léon Daudet dans l’ombre du président. Inhumain.

Heureusement, Bruno Le Maire – ancien villepiniste passé du brushing argenté à la Rolex en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire- n’est pas davantage en reste. Se plaignant d’avoir été écarté pendant la campagne, alors qu’il avait rédigé le projet présidentiel du candidat Sarkozy, il n’a pas de mots assez durs pour ses camarades qui lorgnent vers le Front National. Encouragé par Les Inrocks, il nous gratifie d’un petit chef d’œuvre de langue énarchiste : « On doit travailler à la définition d’une doctrine politique audacieuse qui réponde à la situation politique grave du pays et apporte des réponses à la crise économique et morale que traverse la France ». Vous pouvez vérifier, tous les éléments de langage réglementaires y sont. Nul doute que l’on retrouvera la même prose imaginative dans le manifeste de la « droite moderne et républicaine » qu’il publiera à la rentrée – mais quelle bonne âme se dévouera-t-elle pour écrire le vadémécum de la droite archaïque et monarchiste ? Or, non content de poursuivre sa lutte héroïque contre l’extrême droite, Le Maire, parfaitement rodé à la langue de Bismarck… pardon de Goethe, tient mordicus à faire avancer son principal cheval de bataille : l’Europe, l’Europe, l’Europe ! « L’UMP est la seule famille politique à défendre l’idée des Etats-Unis d’Europe » assène-t-il dans une salve de bonne guerre contre l’aile souverainiste de la Droite Populaire (Jacques Myard, lis ces lignes !) moyennant quoi « le renforcement du couple franco-allemand » et un approfondissement de la bureaucratie européenne devraient résoudre la double crise de l’euro et des dettes souveraines. Avec un petit hochet démocratique en guise de consolation, le peuple si réfractaire aux OUI européistes (victoire sur le fil de Maastricht en 1992, camouflet pour le TCE en 2005) ne devrait pas moufter. D’ailleurs, pourquoi son amie NKM ne lui suggère-t-elle pas l’organisation d’un referendum continental sur le mariage gay, l’adoption homosexuelle ou le tri des déchets ? Il y a assurément de quoi réconcilier les citoyens avec la technostructure européenne en multipliant ce genre d’initiatives utiles au vivrensemble et « à la définition d’une doctrine politique audacieuse qui réponde à la situation politique grave du pays » (ne vous pâmez pas d’admiration, j’ai fait Bruno Le Maire deuxième langue au lycée).

Et le Front National dans tout ça ? Dans la lignée de son ouvrage fondateur Le Front antinational (un Mes idées politiques version droite humaniste et moderne) la députée de Longjumeau n’a pas daigné saluer la benjamine de l’Assemblée nationale lors de la séance inaugurale de la nouvelle session parlementaire. Délit de sale gueule ? De patronyme et de parti plutôt, puisque comme son grand-père, sa tante et jadis son père, Marion Le Pen-Maréchal émarge au FN, qui « n’est pas l’extrême de la droite, ou la droite en plus radical. Il est d’une autre nature » dixit NKM. Avec un brin de mauvais esprit, on lui susurrerait à l’oreille les critiques amères de sa comparse sénatrice Chantal Jouanno pourfendant ces foules de militants UMP avocats zélés d’une réunification des droites gonflés à bloc contre le « communautarisme » et l’islam[1. Foin d’ironie, avouons qu’un parti sans base est nettement plus facile à manœuvrer, chose que tous les hiérarques du Front National vous confirmeront].

Mais si NKM fait fausse route en désavouant les petites mains de son parti, François Baroin la conforte à coups de procès en illégitimité : “Je ne connais pas un dirigeant à droite digne de ce nom qui ait la légitimité nécessaire pour s’exprimer au nom de l’UMP et qui soit favorable à une alliance avec le FN.” Un cordon sanitaire entre UMP et FN soit, mais dans ce cas, quelle digue idéologique établir entre Lionnel Luca et Gilbert Collard ?

En tout cas, voilà le louvoyant Jean-François Copé prévenu ! Dans la bataille rangée pour la présidence de l’UMP à l’automne, nos trois hussards de la droite propre n’entendent donc pas faire de la figuration. Avec 2017 en ligne de mire, tous les trois se réservent la possibilité d’une candidature, si le duel Fillon-Copé ne leur donnait pas satisfaction. En attendant, l’attelage NKM-Baroin-Le Maire peut se consoler en lisant les si bienveillantes pages des Inrocks qui témoignent de leur cote de popularité… parmi la gauche branchouille. Si Libé décidait à son tour de les porter aux nues, espérons pour chacun de ces ambitieux que les primaires de la droite en 2016 soient ouvertes, très ouvertes…

*Photo : Les Inrockuptibles

L’agenda secret de Normal Ier

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Ce lundi 2 juillet, notre président normal avait jugé bon d’ouvrir l’intimité de son palais normal aux caméras de TF1 afin de montrer au bon peuple à quel point il était simple, accessible, proche du peuple… en un mot : normal. Seulement voilà, un homme normal commet aussi des bourdes ; et notre président en a commis une belle en laissant traîner sur son bureau quelques documents tout à fait confidentiels qui, dans la tradition jacobine française, n’auraient jamais dû être portés à la connaissance des sujets du royaume.

Le Lab d’Europe 1 ayant décortiqué pour nous ces images volées, on y apprend – ô surprise – que le président de la République a repris le flambeau de son prédécesseur à la direction commerciale du groupe Dassault, que la porte de son bureau reste grande ouverte aux dirigeants des groupes privés (ceux de Capgemini et de Pernod Ricard en l’occurrence), qu’il travaille d’arrache-pied à soigner son image avec l’aide de journalistes consentants et qu’il déjeune avec François Pinault qui, ayant quelque intérêt en la matière, cherchait sans doute à convaincre le chef de l’État de l’utilité du mécénat culturel en général et de la niche fiscale lui étant associée en particulier. Le changement, c’est vraiment pas pour maintenant.

Ce que cette anecdote a de vraiment amusant – pour peu qu’on ait un humour grinçant – ce n’est pas tellement que notre président pseudo-socialiste se comporte comme un VRP de luxe, ni qu’il reçoive la fine fleur du patronat sous les ors de la République ni même qu’il consacre une partie de ses journées à dorer son blason personnel ; le plus drôle, c’est qu’il s’en cache avec beaucoup de soins. Ainsi, la comparaison de cet agenda officieux avec l’officiel – celui qui est publié sur le site de l’Élysée – révèle que ce dernier avait été soigneusement expurgé de toute mention relative aux odieux capitalistes suscités ainsi qu’aux intenses efforts de communication déployés par la présidence pour soigner le culte de sa normalitude.

« Les Français ne doivent pas savoir. » Tout est là : le peuple supposément souverain de France est traité comme une addition de vulgaires sujets. Le cirque politique continue, on a changé la devanture – de l’ombre à la lumière – mais l’arrière-boutique est restée la même depuis l’Ancien Régime. Tant que le bon peuple de France admettra que ses princes lui mentent et ne vivent que de postures, il ne sera jamais souverain et ce prétendu Contrat Social que nous sommes supposés avoir implicitement signé ne sera rien d’autre qu’une farce.

Syrie : Annan ou l’avenir d’une désillusion

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Pauvre Kofi Annan… son nom ne semble pas porter bonheur aux différents plans de paix éponymes. Le premier plan Annan fut négocié par l’ancien secrétaire des Nations-Unies afin de réunifier les deux Etats chypriotes au sein d’une République fédérale unie. Or, suite à son rejet par la partie grecque, l’initiative fut abandonnée. Le premier plan Annan sur la Syrie a lui aussi fait long feu. Le principe était pourtant louable : mettre un pied dans la porte pour essayer coûte que coûte d’en élargir l’ouverture.

Mais pour avancer, il faut un rapport de force favorable et le clan au pouvoir à Damas ne se sent pas obligé de faire des concessions, surtout sur les fondamentaux de sa stratégie de lutte contre la rébellion : empêcher à tout prix la création d’une place Tahrir et/ou d’un Benghazi sur son territoire. Autrement dit, tolérance zéro pour toute atteinte à la souveraineté nationale, aussi minime et symbolique soit-elle.

Le premier plan Annan syrien, voté en février et mis en exécution le 15 avril dernier s’appuyait déjà sur des ambiguïtés, laissant la porte ouverte à la création d’une ou de plusieurs « place Tahrir », c’est-à-dire des endroits publics où les manifestations pacifiques seraient de facto tolérées. Ainsi, le point six du plan appelait à « respecter la liberté d’association et le droit de manifester pacifiquement. » On connaît la suite : Assad a dit oui pour gagner du temps puis a tout mis en œuvre pour vider l’accord de son sens, conditionnant par exemple le déroulement des manifestations à l’accord préalable des autorités compétentes… chapeau l’artiste !

Quant au second plan Annan sur la Syrie, s’il ne semble pas mieux parti que le précédent, ce n’est pas faute d’ambition. S’il s’agissait précédemment de sanctuariser les manifestations pacifiques contre le pouvoir, entre les lignes, le nouveau plan vise ni plus ni moins à permettre la création de zones libres : des « Benghazi » à la syrienne où les rebelles ne seraient pas inquiétés.

En langage diplomatique, cela s’appelle : « une cessation localisée de la violence, sans nécessairement exiger un désarmement des insurgés ». Concrètement, dans certaines régions, des voies de sortie sécurisées seraient ouvertes pour permettre aux insurgés de partir vers des zones moins violentes. On peut imaginer que ces « zones moins violentes », surtout si elles étaient adossées à une frontière internationale, deviendraient rapidement des émirats sinon des micro-Etats où la souveraineté de Damas ne serait plus que nominale, et encore… Si l’armée syrienne ne pouvait plus pénétrer dans ces zones, difficile d’ imaginer que les policiers, les juges ou les agents du fisc s’y risqueraient. En d’autres termes, le chemin qui mène à la libanisation de la Syrie n’est plus très loin. Sans y voir de contradiction, Annan attend que celui qui, il y a à peine trois mois, avait refusé d’avaler la pilule d’une place Tahrir syrienne, boive aujourd’hui le calice d’une capitale rebelle sanctuarisée.

Kofi Annan aura beau faire le tour des capitales régionales et passer des heures à dialoguer avec Assad; aussi longtemps qu’il ne se sent pas réellement menacé, le pouvoir en place ne cèdera pas d’un pouce. Hélas, en matière de plans de paix, le nom d’Annan va vraisemblablement encore porter la poisse.

*Photo : FreedomHouse2. « Que les deux parties cessent toute violence et nouent le dialogue ».

Le libéralisme, cet avenir radieux

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Il y a des livres que l’on referme avec perplexité, sans savoir où leur auteur entendait nous mener. Tel n’est pas le cas du Dictionnaire du libéralisme qui vient de paraître sous la direction de Mathieu Laine et qui, d’emblée, annonce la couleur : « Cette diversité dans l’unité […] et cette quête constante de la vérité promettent, au-delà des vicissitudes politiciennes et des a priori, un très bel avenir au libéralisme. » Quant au lecteur, il en vient rapidement à se demander s’il n’est pas en train de feuilleter le dictionnaire amoureux du libéralisme.

Comme l’amoureux classique que nous dépeignaient Stendhal ou Bussy-Rabutin, notre dictionnaire débute en effet par un éloge sans concession de la chose aimée, laquelle, contrairement à ce que disent les méchants, n’est ni un conservatisme ni une doctrine de droite − ou a fortiori, d’extrême droite − et certainement pas un nouveau totalitarisme, puisque « les libéraux ont combattu l’ensemble des totalitarismes au XXe siècle ».[access capability= »lire_inedits »] Il n’est pas non plus un genre particulier d’anarchisme, car « loin d’être antinomique avec l’ordre, la liberté en est la condition » − aphorisme indémontrable auquel auraient souscrit Proudhon, Stirner et Kropotkine, mais peu importe…

On ne trouvera donc pas dans ce dictionnaire la moindre allusion aux éventuels défauts de l’objet étudié. Non seulement le terme « ultralibéralisme » n’a pas droit à une entrée spécifique sur les 300 que comporte l’ouvrage, mais il est utilisé une seule fois, pour qualifier… l’attitude de l’extrême gauche à l’égard de l’immigration.
Plus saisissant encore : aboutissement logique du libéralisme des Lumières, la fameuse loi Le Chapelier qui, en 1791, supprime les corporations et interdit toute forme d’association, notamment entre ouvriers, n’est, elle aussi, évoquée qu’une fois, au détour d’une phrase. On sait pourtant qu’elle fut, en France, l’une des causes décisives de la grande misère du prolétariat au XIXe siècle, enfermant à double tour les ouvriers dans le poulailler libre en face du renard libre.

Mais de quoi parlez-vous, rétorque l’amoureux ? Quelle misère ouvrière ? Certes, « les conditions de vie des prolétaires durant la révolution industrielle étaient terribles par rapport aux conditions de vie des indigents deux cents ans plus tard ». Mais durant « l’âge d’or du libéralisme français », les ouvriers étaient libres de s’enrichir, et vivaient tellement mieux qu’avant ! Et l’auteur de la notice « Prolétariat » de citer Ludwig von Mises qui dénonçait, dans cette pseudo-paupérisation, « l’une des plus grandes falsifications de l’Histoire » : « Le capitalisme a déversé une corne d’abondance sur les multitudes de salariés qui, fréquemment, firent tout leur possible pour saboter l’adoption de ces innovations qui ont rendu leur vie plus agréable. » On note, au passage, la différence entre l’observateur neutre et l’amoureux transi : sur le sujet qui nous occupe, le premier reconnaîtra peut-être qu’on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs ; le second s’écriera qu’il adore le bruit des coquilles qu’on brise.

La vraie difficulté vient plutôt de ce que l’objet de cette passion amoureuse s’avère, au fond, extraordinairement multiple, divers et contradictoire − au point, comme le reconnaissent Mathieu Laine et Jean-Philippe Feldman dans l’introduction, que « certains n’hésitent pas à parler, fût-ce de manière discutable, des libéralismes, plutôt que d’un libéralisme ». Des libéralismes qui, au fil des pages et des notices, divergent, y compris sur l’essentiel − après tout, ce pluralisme n’est un défaut que pour les amateurs de certitudes.
Ainsi, à propos de la question − fondamentale − du rapport entre libéralisme et démocratie, les contributions de Raymond Boudon et de Jean-Philippe Feldman semblent presque provenir de rives opposées. Au terme d’une démonstration rigoureuse, ce dernier rappelle la distinction cardinale entre démocratie et libéralisme, celui-ci s’attachant, non à l’origine du pouvoir, mais à ses limites − d’où sa défiance traditionnelle à l’égard de la souveraineté populaire, toujours suspecte de vouloir empiéter sur les droits des personnes en faisant prévaloir l’égalité sur la liberté.

Deux pages plus loin, Boudon ne peut s’empêcher, pour reprendre les propres mots de Feldman, de « transformer le libéralisme en démocratisme ». À la base de cette transmutation, la notion de « spectateur impartial », selon laquelle le citoyen peut, sur telle ou telle question, échapper à ses intérêts, à ses passions ou à ses présupposés et, de la sorte, fonder ses opinions et ses choix sur le bon sens, commun à tous les hommes. C’est d’ailleurs, affirme Boudon, ce que visait un grand incompris, Jean-Jacques Rousseau, lorsqu’il affirmait que la volonté générale est toujours droite, qu’elle ne peut errer, et que l’on est donc parfaitement libre quand on lui obéit. Toujours selon Boudon, l’humanité tendrait donc nécessairement vers une démocratie apaisée et rationnelle : « Par-delà le bruit et la fureur de l’Histoire, on discerne un processus de rationalisation de la vie morale, sociale et politique dans la société démocratique. » Ce processus, qui aboutit à un « consensus » sur les choix politiques fondamentaux et sur les valeurs − les plus morales finissant toujours par prévaloir − se trouverait encore accéléré par « l’expansion des moyens de communication de masse et notamment d’Internet ». Bref, entre le libéralisme méfiant de Jean-Philippe Feldman et l’utopie progressiste de Raymond Boudon, le lecteur devra choisir.[/access]

Dictionnaire du libéralisme, sous la direction de Mathieu Laine, éditions Larousse.

Vertueuse Allemagne, forcément vertueuse

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Oh le joli mois de juin outre-Rhin ! L’inflation en Allemagne a enregistré un nouveau recul à 1,7% en juin, atteignant son plus bas niveau depuis décembre 2010, selon un chiffre définitif publié par l’Office fédéral des statistiques Destatis, identique à une estimation datant d’il y a 15 jours.

C’est magnifique, non ? Bon, bien sûr, évitons de regarder trop en détail. Il n’y a eu certainement aucune augmentation sur les cordes à violon, l’huile de baleine, les parapluies, les tables de dissection, la litière pour chat, les reliures d’art, les paréos, le monoï, la colle à maquettes, les chaussettes en fil d’écosse, les porte-jarretelles, bref tout ce qui fait comme chacun sait l’essentiel du panier de la ménagère de base du Schleswig-Holstein ou de la Rhénanie Westphalie. En revanche, en ce même mois de juin 2012, les prix de l’énergie sont en hausse de 4% par rapport à l’année précédente quant aux des denrées alimentaires, elles enregistrent un bond de 3,6% par rapport à 2011, à la même période. L’office fédéral des statistiques teutonnes remarque même, en toute honnêteté :« Sans la prise en compte des prix dans ces deux secteurs, qui représentent près de 20% du budget des ménages, le taux d’inflation se serait établi à 1,1% en juin 2012 ».

Travailleur merkelien, encore un effort pour l’orthodoxie budgétaire ! Après ta retraite à plus d’âge, tes horaires hebdomadaires chinois, ta modération salariale thaïlandaise, va encore plus loin : arrête de manger et de te chauffer ! Tu vois bien que tu plombes les statistiques, enfin !

Inquisitio : le nom de la cause

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Un de mes amis à qui je disais tout le mal que je pense de la série Inquisitio me rétorquait que ce n’était qu’une série télé et qu’il ne fallait pas prendre les séries télés trop au sérieux. Sans lui faire subir le supplice de l’eau, je crois que mon ami se trompe car c’est précisément quand l’hérésie tombe dans le domaine public qu’elle triomphe. C’est quand le mensonge savant devient vérité populaire qu’on est foutu pour les siècles des siècles. C’est lorsqu’on fera des téléfilms inspirés des œuvres de Thierry Meyssan et qu’on les diffusera à une heure de grande écoute qu’on pourra dire qu’il a gagné. Pas avant.

Pourquoi diable l’acharnement antichrétien a-t-il gagné ? C’est ce que je me demande. On a beau répéter à qui mieux mieux que l’Inquisition n’a rien à voir avec ce que l’on nous en montre à la télé et au cinéma (et dont Le Nom de la rose de Jean-Jacques Annaud en 1986 reste le chef-d’œuvre de propagande inégalé). On a beau rappeler, avec Michel Foucault, que loin d’être la justice barbare et régressive que l’on croit (car tout cela relève de la croyance – et de la pire : la positiviste, la scientiste) l’Inquisition, « cette immense invention que notre douceur récente a placée dans l’ombre de notre mémoire »[1. Michel Foucault, Surveiller et punir, Gallimard, « Bibliothèque des Histoires », page 227.], constitua au contraire un progrès dans l’histoire de la justice et fut à l’origine de « l’instruction » moderne s’il en est, passant des ordalies à l’ « enquête » (l’étymologie d’ « inquisition »), du serment à l’aveu et mettant ni plus ni moins en place la méthode empiriste dont les sciences de la nature allaient bientôt se réclamer. On a beau rapporter des preuves historiques qui toutes vont dans le même sens, à savoir que les tribunaux de l’Inquisition étaient les plus doux de l’époque, que nombre d’accusés « laïcs » s’arrangeaient pour que leur procès passe du tribunal séculier au tribunal religieux, que les peines de mort étaient rarissimes, en plus d’être fort peu appliquées, qu’enfin la torture (qui est toujours le point G des cinéastes traitant ce sujet) était exceptionnellement utilisée (au contraire de ce qui se passait dans les prisons royales où l’on mettait au chevalet le moindre voleur de mobylette).

On a beau convoquer des médiévistes aussi réputés que Régine Pernoud[2. Lumière du Moyen Âge, Grasset, 1944 ; Beauté du Moyen Âge, Gautier Languereau, 1971 ; Pour en finir avec le Moyen Âge, Seuil, 1977, etc.], Jacques Heers[3. Le Moyen Âge, une imposture, Paris, Perrin, 1992.], Bartolomé Benassar[4. L’inquisition espagnole 15e – 19e siècles, Hachette, collection Pluriel, 2002, réédition 2009.] qui nous expliqueraient que non décidément non, l’Inquisition, et par extension le Moyen Age, ce n’est pas du tout, mais du tout ce que nous impose l’imagerie contemporaine, rien n’y fait. Dès qu’un cinéaste décide de « s’intéresser » à cette période, il faut qu’il traite l’Inquisition comme lui-même croit que l’Inquisition traitait les gens. Il faut qu’il fasse dans la boucherie, la caricature, le racisme antichrétien permis et subventionné. Inquisitio, c’est Le Juif Süss revisité pour les besoins de la cause antiromaine – c’est « La Catho Sienne ».

En vérité, on n’en finit pas « d’écraser l’infâme » depuis la Réforme. Et cela non pas à cause des quelques exactions que l’Eglise a pu commettre (assez ridicules si on les compare à celles commises aux mêmes époques en terre protestante et comme l’atteste le fameux site « L’Inquisition pour les nuls » mais à cause du fait que celle-ci, l’Eglise catholique, apostolique et romaine se prétendait « experte en humanité », et d’ailleurs l’était, au grand dam d’une humanité ayant d’elle-même une image de plus en plus positive, pure, innocente tout plein, pour ne pas dire cathare. Aux yeux du moderne et bientôt du postmoderne, c’est cela le crime inexpiable de l’Eglise (et qu’il faut par là-même accuser de tous les maux passés, présents, futurs) : considérer l’homme comme un pécheur originel. Constater qu’il n’est pas toujours exemplaire, malgré son génie et sa culture, et pire : mettre cette culture dont il est si fier en question – à la « question » ! Trouver à redire de l’immaturité et de la sottise avec laquelle il use de sa sacro-sainte « liberté d’expression ».

Au fond, ce que cette malheureuse série télé illustre de manière presque trop parfaite, après Borgia sur Canal + diffusé cet hiver et en attendant Vatican : le Christ habite chez les Borgia l’année prochaine, est ce que Philippe Muray appelait dans Le XIXème siècle à travers les âges « le triomphe de la libre pensée de second ordre » sur « la non libre pensée de premier ordre ». Le triomphe des opinions sur la vérité, ou des particulier sur le singulier. T’as vu ?

Non qu’il s’agirait de « réhabiliter » l’Inquisition. Même dans son invention empiriste, l’Inquisition (qui d’ailleurs était plurielle) n’était ni festive ni sympa ni cool. L’Inquisition a réellement brûlé quelques malheureux égarés, estrapadé quelques autres, et de fait, au nom de la paix sociale, et comme l’a montré de manière sublime et pour l’éternité Dostoïevski dans sa légende du « Grand Inquisiteur » dans Les frères Karamazov, trahi l’enseignement du Christ. Mais c’est ce débat-là entre absolu et social, cité de Dieu et cité des hommes, tout aussi dramatique et tout aussi faisable sur le plan scénaristique qu’il aurait été vraiment intéressant de filmer. Montrer l’Inquisition non pas comme une instance antisociale crainte et détestée par tous, avec à sa tête un super sadique borgne (ben voyons ! il n’aurait pas sa carte du FN, le Barnal, tant qu’on y est ?), mais comme l’instance sociale (et morale) suprême qu’elle était à cette époque et vécue la plupart du temps par les ouailles comme une délivrance – un peu comme aujourd’hui nous nous félicitons de la condamnation de telle ou telle secte et avons tendance à rire sans le moindre apitoiement des déboires d’un Mandarom ou d’un Raël.

Montrer la réalité humaine, donc faillible, d’une institution qui aura été à la fois synonyme de justice moderne et de progrès scientifique (et, encore une fois, avec les excès, les indélicatesses et les foirades qui accompagnent n’importe quel progrès). Montrer justement comment une autorité sociale et juridique (et qui de nos jours s’appelle Licra, Mrap, SOS racisme et la non regrettée Halde), répondant à un impératif moral légitime (et le racisme est indéniablement une erreur de jugement et un péché contre l’Esprit), finit toujours par faire du zèle, multipliant à tort et à travers les charges envers les uns et les autres, et instaurant un climat de suspicion permanente. Montrer enfin comment la violence sacrificielle reste congénitale à l’être humain, même le mieux attentionné.

Vous pensez que je fais là un rêve pieux ? Celui d’une série historique intelligente et bien écrite ? Mais mon rêve pieux a été réalisé depuis longtemps par HBO, AMC ou Sky One. Les Soprano, Rome, Mad Men, Battlestar Galactica – en voilà des séries qui ont su recréer des mondes passés (ou futurs), respecter l’Histoire et réussir à faire du thriller (et quel thriller !) avec du social et du métaphysique. Tout le monde passe sur l’indigence artistique d’Inquisitio, arguant que ce n’est pas le problème, alors qu’en fait c’en est le principal. Inquisitio ou la scandaleuse nullité d’un produit qui compte moins sur l’intelligence du public que sur les connivences idéologiques des clercs et de la Doxa et par conséquent se fout de faire quelque chose de valable sur le plan artistique – c’est-à-dire sur le plan éthique.

Un phénomène français de plus, en somme. Mais pourquoi est-ce toujours au pays de Voltaire et de Renan qu’à chaque fois que l’on se mêle de faire de l’ Histoire pour tous, à la télé ou au cinéma, l’on oscille entre l’ignorance et la caricature ?

Quand la bulle chinoise éclatera…

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Jeudi dernier, la Banque centrale européenne (BCE) et la banque centrale chinoise annonçaient une baisse de leurs taux directeurs. Dans le même temps, la Banque d’Angleterre diminuait également ses taux d’intérêt, engageant un troisième cycle d’assouplissement de sa politique monétaire. Pure coïncidence, ont assuré les établissements concernés sans convaincre les marchés, si l’on en juge par leurs réactions.

En fait, loin de rassurer les marchés qui attendaient pourtant une réponse au ralentissement de l’économie mondiale depuis des semaines, ces mesures ont jeté le trouble chez les investisseurs. Une injection de liquidités aussi large et massive sans aucun événement particulier pour la justifier fait craindre une anticipation des mauvaises nouvelles à venir par les banques centrales. De quelles mauvaises nouvelles s’agit-il ? D’où viendra la prochaine torpille ? Habitués aux déceptions sur les deux rives de l’Atlantique, les investisseurs tournent leurs regards inquiets vers la Chine. Or, si la machine chinoise faiblit à son tour, l’économie mondiale perdra sa locomotive alors qu’elle tente péniblement de remonter la pente.

Bien qu’on ne puisse pas accorder une confiance absolue aux statistiques fournies par Pékin, il suffit de comparer les données publiées par les Chinois pour se rendre compte que le dragon s’essouffle. D’une croissance annuelle proche de 10 % au début de 2011, la Chine a glissé douze mois plus tard vers un taux annualisé de 8,1 % au premier trimestre et serait tombée à 7,6 % au deuxième trimestre.
Les facteurs responsables de ce ralentissement sont bien entendu la crise interminable en Europe et le trop lent et incertain décollage de l’économie des États-Unis. La faiblesse de ces deux débouchés de l’industrie chinoise a fait chuter ses exportations, lesquelles représentent près d’un tiers de son économie. Les mesures d’assouplissement monétaire prises par la banque centrale chinoise visent à stimuler l’autre moteur de sa croissance, les investissements, qui comptent pour 40% de l’activité économique de l’empire du milieu. Cette politique monétaire de relance par l’investissement avait d’ailleurs déjà été essayée avec succès pendant la première vague de la crise mondiale, en 2008-2009.

Mais paradoxalement, le succès d’il y a quatre ans compromet les chances de rebondissement de l’économie chinoise car les projets porteurs se font rares tandis que les gaspillages se multiplient. Dans l’immobilier par exemple, un secteur qui représente 10% du PIB et aspire un quart des investissements, les prix baissent, faisant planer la menace d’une spirale dévastatrice sur le secteur bancaire, très exposé à travers les crédits accordés aux entrepreneurs et aux acheteurs privés. Si on y ajoute les lacunes des systèmes cadastral et judiciaire chinois , on peut comprendre l’ampleur des dégâts si jamais les bulles chinoises éclataient.

L’acte trois de la crise – après la crise des subprimes et les dettes souveraines – pourrait donc bel et bien être chinois. A Pékin, on en est conscient et les autorités surveillent le secteur immobilier comme le lait sur le feu. Ainsi, les dernières mesures d’assouplissement monétaire se sont accompagnées d’un avertissement : l’argent bon marché doit servir à investir et pas à spéculer, deux activités pas toujours faciles à distinguer…

Plus grave, ce dernier avertissement laisse penser que Pékin n’a pas encore compris qu’elle était parvenue au bout d’une étape de son évolution et qu’il lui faut maintenant passer à la prochaine : une économie principalement basée sur la demande intérieure donc sur la consommation des ménages et non plus sur l’exportation et les investissements dans l’infrastructure et l’appareil de production. Or, pour permettre une telle transition, il faudrait augmenter le pouvoir d’achat des ménages, c’est-à-dire augmenter les salaires mais aussi rendre abordable le crédit à la consommation. La nécessité d’avancer vite plaide d’ailleurs pour cette seconde option car agir sur les salaires est plus long et compliqué que de développer l’endettement privé.

L’une des solutions à la crise consiste donc à inciter rapidement les Chinois à consommer beaucoup plus de biens et de services- aussi bien locaux qu’importés. Logiquement, la politique monétaire de Pékin devrait les y encourager plutôt que de construire inutilement des routes et des ponts dans des villes fantômes.

*Photo : immu

La Sainte Famille au secours du mariage gay

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Le Monde publie une tribune[1. « Le mariage homosexuel libère l’Eglise », Thierry Jaillet, 5 juin 2012.] en faveur du mariage des personnes homosexuelles, comme il est de coutume dans ses pages : la nouveauté tient à ce que le texte serait issu de la plume d’un essayiste catholique, Thierry Jaillet. Je ne sais qui est Thierry Jaillet, je ne sais même pas s’il existe. Internet, en l’occurrence, me renseigne sur un seul point : un Évangile de Michel Onfray a été publié sous ce patronyme il y a un an, aux éditions Golias, ce qui ne surprendra aucun catholique. Ce qui surprend le catholique, en revanche, c’est qu’un média comme Le Monde puisse continuer de considérer la production générale de Golias comme catholique − alors que Golias, comme revue et comme éditeur, est constamment vent debout face à la doctrine catholique[2. Après avoir longtemps publié Thierry Meyssan, conspirationniste notoire du 11-Septembre, Golias a fait paraître, en janvier, un livre conjointement dirigé par Paul Ariès et René Balme, le maire PCF de Grigny, proche de Dieudonné et de certains autres négationnistes.].[access capability= »lire_inedits »]

Thierry Jaillet, s’il existe, est peut-être catholique parce qu’il fut baptisé, comme la majorité des Français : il faudrait cependant qu’il nous dise en quoi il adhère volontairement à cette foi, car cela ne saute pas aux yeux. Cependant, je n’ai pas pour ma part vocation à séparer le bon grain de l’ivraie, aussi partirai-je du principe qu’il est bien catholique comme il le prétend. Et alors, je le plains de s’agréger à quelque chose que son esprit nie du début à la fin.

Au début de son argumentation, M. Jaillet semble se réjouir du fait que 2,8 millions d’enfants, en France, vivent dans une famille monoparentale, et il l’avance comme une preuve capitale en faveur de l’absence de père. Il nous semble au contraire que les dégâts intimes et sociaux causés par ce manque ont été assez démontrés, ces trente dernières années, par tous les psychologues, psychiatres et psychanalystes du monde, pour que nul ne puisse tirer aucune gloire de cet état de fait. En ce sens-là, l’Église catholique, comme la majorité des sociétés du monde jusqu’à la nôtre, avait déjà parfaitement raison de refuser l’institutionnalisation du divorce − qui n’est jamais que le droit donné au père de s’en aller. La liberté individualiste du moderne aura coûté assez cher à son entourage et à la société pour que l’on ne réclame pas davantage son expression, qui est celle de la lâcheté.
M. Jaillet annonce aussi, sans rien démontrer, que le mariage de deux personnes du même sexe serait une question de justice. Que l’on sache, la législation actuelle n’interdit à aucun adulte, quelles que soient ses pratiques sexuelles, de convoler avec une personne de l’autre sexe. Où est l’injustice, alors ? Dans le droit ?

L’auteur ne craint pas, par ailleurs, de se contredire en réclamant que l’Église catholique cesse de s’occuper de nos histoires de cul − ce qui est une haute idée du mariage, notons-le − tout en se réjouissant qu’au Moyen Âge, elle en ait fait un instrument de libération de la femme et des enfants. Il donne précisément ici, contre son propre raisonnement, une définition de la mission sociale de l’Église à travers les siècles, mission qu’il voudrait aujourd’hui ramener à une seule technique spirituelle. On a sans doute ici une illustration de sa vision solipsiste du catholicisme − qui est bien plutôt un catharisme.

Il donne ensuite dans le ridicule le plus certain quand il tente de s’appuyer sur le cas de la Sainte Famille pour démontrer que la filiation biologique aurait dû perdre toute importance aux yeux du chrétien. Il ignore qu’aux yeux du chrétien, Jésus, en tant que totalement homme et totalement Dieu, n’est pas réputé disposer d’une filiation normale, que Joseph n’a jamais été appelé simplement son père, mais son père putatif − c’est-à-dire remplaçant ici-bas − et qu’enfin donner maintenant cet exemple, c’est précisément conférer à tout être humain le sentiment qu’il pourrait se comporter comme Dieu, c’est-à-dire rompre à son gré la voie naturelle et culturelle de la filiation et de la famille en général.

L’homme est un être de culture, et ce n’est certes pas le christianisme qui le niera, mais la grandeur d’une culture se juge précisément à ce qu’elle mène l’homme au plus près de ses fins. Il n’a jamais été prouvé que l’indifférenciation concourrait au bonheur humain. Les faibles et les petits ne gagnent jamais à la confusion qui fait la seule joie du dominant.

M. Jaillet est sans nul doute de ces contemporains persuadés que l’humain n’est doué d’aucune finalité, ce qui les plonge dans une aporie fondamentale. Liberté, que de crimes on va continuer de commettre en ton nom, si l’on écoute les Jaillet ! Car, aussitôt après avoir insinué que le choix du mariage et de la « parentalité » ne ressortissait que du désir de chacun, l’auteur plonge dans une vision proto-totalitaire qui fait de la société en général − sans qu’elle soit d’ailleurs jamais définie en tant que telle − la mère, le père, l’institutrice, la gouvernante et l’adjudant-chef de tous les enfants. Amère utopie de la communauté en tant que Léviathan dont deux siècles seulement nous ont prouvé l’horreur.

C’est-à-dire que la réflexion de M. Jaillet parvient à ce tour de force, qui n’étonnera que l’habitant de Sirius, de répudier du même mouvement le caractère social du mariage et la possibilité de l’éducation familiale du petit d’homme que gouverne le plus souvent l’affection la plus intense qui soit. Ainsi, l’enfant ne sera plus, dans le monde à la Jaillet, qu’un bien, une marchandise, un matériau aux mains de couples revendicatifs et de la société. Bienvenue en enfer.[/access]

*Photo : bilericoproject

La bataille du gaz

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La hausse ridicule, voire insultante du SMIC, qui se limite à un carambar par jour pour les smicards à temps plein, méritait bien que le gouvernement fasse un peu rouler ses petits muscles sociaux sous sa couche adipeuse européisto-orthodoxe.

Ainsi vient-il d’entamer une héroïque bataille du gaz comme il y eut dans la résistance une glorieuse bataille du rail menée par les cheminots FTP. On n’en est pas, du côté de Jean-Marc Ayrault, à vouloir faire sauter les oléoducs, renationaliser GDF, fusiller pour sabotage économique les actuels dirigeants ou même, comme Chavez, à livrer gratuitement en pétrole les pauvres étasuniens qui ne peuvent plus se chauffer pour l’hiver. Non, il ne faut pas rêver. La deuxième gauche, qui domine si visiblement l’actuelle équipe au pouvoir et s’apprête, sous couvert de renouveler la concertation sociale, à privilégier le contrat sur la loi, ce qui donne des extases de bonheur à madame Parisot, cette deuxième gauche, quand elle veut taper sur la table, elle le fait poliment car elle a trop peur de se faire mal au poing. Ou de casser la table, ce qui serait mal vu par les marchés.

Mais sur la question du gaz, il semblerait que le soupçon d’une ébauche d’un commencement de résistance ait lieu.
Rappelons les faits. François Fillon, à l’époque lointaine où il était premier ministre, avait en octobre 2011, gelé le prix du gaz. Evidemment, on privatise par idéologie parce qu’on croit que toute privatisation profite au consommateur, argument qui fait rire aux larmes les usagers du chemin de fer anglais. Mais après, on est bien embêté parce qu’on a remplacé un monopole d’état par un monopole privé et que le monopole privé préfère le profit pour ses actionnaires au service aux usagers.

Or, quand on est pauvre, le gaz ne sert pas seulement à se suicider mais aussi à se chauffer, voire à faire cuire la junk food achetée au supermarché hard-discount du coin. François Fillon avait donc bloqué les prix du gaz en souvenir du gentil gaulliste social qu’il était du temps de Philippe Seguin. Seulement, l’arrêté Fillon sur le blocage des prix ne portait que sur le dernier trimestre 2011. A peine élu, le gouvernement Ayrault avait annoncé une augmentation limitée à 2%, histoire de rester dans les clous de l’inflation générale.

Oui, mais voilà que le conseil d’Etat vient d’expliquer à Delphine Batho qu’il faut respecter les intérêts de GDF Suez et qu’elle a un mois pour prendre un arrêté fixant la hausse à 8, 8% voire 10% selon les abonnements. Ca fait tout de même 40 euros d’augmentation par facture pour un ménage qui se chauffe au gaz, sachant que le SMIC a été augmenté d’une vingtaine d’euros qui se réduisent à 6 euros hors inflation.

Apparemment, Delphine Batho a moyennement envie de céder à l’injonction du Conseil d’Etat. Elle a contre-attaqué en déposant un projet d’arrêté limitant la hausse du gaz à celle de l’inflation. Et en plus, elle a demandé « une révision des modes de fixation des tarifs réglementés, ainsi que des mesures rapides concernant la lutte contre la précarité énergétique ».

Grâce à Delphine Batho, cet hiver, les smicards pourront faire des tartes au carambar sur leurs brûleurs au gaz. Merci qui ? Merci Delphine.

*Photo : Sylvain Naudin

En vélo à Paris, on ne dépasse pas les taxis

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Qu’il pleuve, qu’il vente ou que le soleil resplendisse, rien ne vaut une petite virée en vélo-taxi parisien : « verte » ou pas, Paris est encore plus belle vue de ces engins qui turbinent au jarret d’homme et vous accordent toutes les haltes.

On les croise de la Tour Eiffel à la place Saint-Sulpice, ces pousse-pousse customisés propulsés par de vigoureux cyclistes principalement masculins. La grande majorité roulent pour des entreprises en opérations marketing, et pour les vélo-taxis, 95% des courses se partagent entre circuits touristiques et lunes de miel.

Lors d’un trajet entre deux rendez-vous, on se retrouve donc délicieusement minoritaire, installé confortablement sur le divan de ces triporteurs malicieux, posant en dandy rebelle à quinze euros la course contre le facteur vitesse, en souvenir de Julio Cortazar[1. Les Autonautes de la Cosmoroute] : en dehors des bouchons et des petites distances, les valeureux sportifs sont plus lents que les taxis traditionnels (avec lesquels ils semblent en très bons termes). L’air de Paris plein les mirettes et sa fraîcheur insoupçonnée déploient dès lors un enchantement contagieux : les passants vous sourient, vous saluent, applaudissent, s’extasient, les ouvriers stoppent les marteaux-piqueurs pour un cliché « souvenir de France ! ».

Il faut dire que cette minorité est carrément visible : les engins de Todor le Bulgare traînent leurs couleurs acidulées et, que Philippe Muray les pardonne, une ambiance musicale au choix du client. Personnellement, je m’en passe.

Les équipes tournent jour et nuit, endurantes et soutenues dans leur effort par une assistance électrique au pédalage qu’encadrent drastiquement des directives européennes : la limitation de vitesse étant fixée à 25 kilomètres/heure, l’entraînement quotidien relève plus de l’endurance que du record de vitesse. Vérification journalistique opérée l’œil glissant sur les mollets virils de Micha.

Et pour mugir de plaisir, une tablette où poser son Coca, son café ou sa bière, tout en grillant un clop. Roulez, jeunesse !

PS : Si l’expérience vous tente : Todor : (Blue Madness) 07 60 512 121 ou bien Stéphane (Tripup) 06 98 80 69 33

NKM-Baroin-Le Maire : les nouveaux chouchous de la gauche

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Ils sont trois. Ils sont (relativement) jeunes. Ils sont beaux et sympas. Ils font la une des Inrockuptibles qui les célèbrent comme « les rénovateurs de la droite contre le FN ». Les trois mousquetaires de l’UMP débuissonnisée s’appellent Nathalie Kosciuszko-Morizet (39 ans, disons-le sans détours, féminisme oblige), François Baroin (47 ans) et Bruno Le Maire (43 ans). Jusqu’à la première semaine de mai, ces chevau-légers de la chiraquie étaient respectivement ministre de l’Ecologie, ministre de l’Agriculture et ministre des Finances. Rien que ça ! Aujourd’hui, après la courte défaite de leur poulain Sarkozy à la présidentielle confirmée par le revers de l’UMP aux législatives, la bride étant lâchée, ils tirent à vue sur leur cible favorite : la « droitisation ».

NKM a dégainé la première en s’en prenant à Patrick Buisson, l’ombre noire de l’ancien président, accusé de « vouloir faire gagner Maurras et pas Sarkozy ». Depuis, Buisson s’est vengé de cette petite bassesse en ébruitant l’offre de services toute personnelle que lui aurait lancée Kosciuszko -Morizet en début d’année au détour d’un déjeuner. On imagine son abnégation durant les semaines où elle fit office de porte-parole officielle du candidat de l’Action Française. Comme le nota malicieusement Joseph Macé-Scaron sur itélé au lendemain de sa tonitruante déclaration, on plaint l’affreux destin de NKM en cas de réélection de Sarkozy. Vous imaginez ? De numéro 4 du gouvernement, elle serait sans doute passée à d’éminentes responsabilités sacrificielles : ministre d’Etat, sinon chef du gouvernement, avec la réincarnation de Léon Daudet dans l’ombre du président. Inhumain.

Heureusement, Bruno Le Maire – ancien villepiniste passé du brushing argenté à la Rolex en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire- n’est pas davantage en reste. Se plaignant d’avoir été écarté pendant la campagne, alors qu’il avait rédigé le projet présidentiel du candidat Sarkozy, il n’a pas de mots assez durs pour ses camarades qui lorgnent vers le Front National. Encouragé par Les Inrocks, il nous gratifie d’un petit chef d’œuvre de langue énarchiste : « On doit travailler à la définition d’une doctrine politique audacieuse qui réponde à la situation politique grave du pays et apporte des réponses à la crise économique et morale que traverse la France ». Vous pouvez vérifier, tous les éléments de langage réglementaires y sont. Nul doute que l’on retrouvera la même prose imaginative dans le manifeste de la « droite moderne et républicaine » qu’il publiera à la rentrée – mais quelle bonne âme se dévouera-t-elle pour écrire le vadémécum de la droite archaïque et monarchiste ? Or, non content de poursuivre sa lutte héroïque contre l’extrême droite, Le Maire, parfaitement rodé à la langue de Bismarck… pardon de Goethe, tient mordicus à faire avancer son principal cheval de bataille : l’Europe, l’Europe, l’Europe ! « L’UMP est la seule famille politique à défendre l’idée des Etats-Unis d’Europe » assène-t-il dans une salve de bonne guerre contre l’aile souverainiste de la Droite Populaire (Jacques Myard, lis ces lignes !) moyennant quoi « le renforcement du couple franco-allemand » et un approfondissement de la bureaucratie européenne devraient résoudre la double crise de l’euro et des dettes souveraines. Avec un petit hochet démocratique en guise de consolation, le peuple si réfractaire aux OUI européistes (victoire sur le fil de Maastricht en 1992, camouflet pour le TCE en 2005) ne devrait pas moufter. D’ailleurs, pourquoi son amie NKM ne lui suggère-t-elle pas l’organisation d’un referendum continental sur le mariage gay, l’adoption homosexuelle ou le tri des déchets ? Il y a assurément de quoi réconcilier les citoyens avec la technostructure européenne en multipliant ce genre d’initiatives utiles au vivrensemble et « à la définition d’une doctrine politique audacieuse qui réponde à la situation politique grave du pays » (ne vous pâmez pas d’admiration, j’ai fait Bruno Le Maire deuxième langue au lycée).

Et le Front National dans tout ça ? Dans la lignée de son ouvrage fondateur Le Front antinational (un Mes idées politiques version droite humaniste et moderne) la députée de Longjumeau n’a pas daigné saluer la benjamine de l’Assemblée nationale lors de la séance inaugurale de la nouvelle session parlementaire. Délit de sale gueule ? De patronyme et de parti plutôt, puisque comme son grand-père, sa tante et jadis son père, Marion Le Pen-Maréchal émarge au FN, qui « n’est pas l’extrême de la droite, ou la droite en plus radical. Il est d’une autre nature » dixit NKM. Avec un brin de mauvais esprit, on lui susurrerait à l’oreille les critiques amères de sa comparse sénatrice Chantal Jouanno pourfendant ces foules de militants UMP avocats zélés d’une réunification des droites gonflés à bloc contre le « communautarisme » et l’islam[1. Foin d’ironie, avouons qu’un parti sans base est nettement plus facile à manœuvrer, chose que tous les hiérarques du Front National vous confirmeront].

Mais si NKM fait fausse route en désavouant les petites mains de son parti, François Baroin la conforte à coups de procès en illégitimité : “Je ne connais pas un dirigeant à droite digne de ce nom qui ait la légitimité nécessaire pour s’exprimer au nom de l’UMP et qui soit favorable à une alliance avec le FN.” Un cordon sanitaire entre UMP et FN soit, mais dans ce cas, quelle digue idéologique établir entre Lionnel Luca et Gilbert Collard ?

En tout cas, voilà le louvoyant Jean-François Copé prévenu ! Dans la bataille rangée pour la présidence de l’UMP à l’automne, nos trois hussards de la droite propre n’entendent donc pas faire de la figuration. Avec 2017 en ligne de mire, tous les trois se réservent la possibilité d’une candidature, si le duel Fillon-Copé ne leur donnait pas satisfaction. En attendant, l’attelage NKM-Baroin-Le Maire peut se consoler en lisant les si bienveillantes pages des Inrocks qui témoignent de leur cote de popularité… parmi la gauche branchouille. Si Libé décidait à son tour de les porter aux nues, espérons pour chacun de ces ambitieux que les primaires de la droite en 2016 soient ouvertes, très ouvertes…

*Photo : Les Inrockuptibles