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Plaidoyer pour Philippe Sollers

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On peut ne pas avoir réussi à lire son roman : Femmes. On peut avoir jugé sa guerre du goût un peu convenue. On peut avoir trouvé pathétique son autopromotion systématique. On peut avoir été consterné par son lacano-maoïsme. Mais on ne peut nier que Philippe Sollers est un vrai écrivain et, de surcroît, un éditeur avisé. Il excellait dans les chroniques pétillantes d’intelligence qu’il donnait une fois par mois au Journal du Dimanche. Désormais, nous serons privés de ce plaisir rare : lire les commentaires d’un esprit impertinent sur l’actualité, comme François Mauriac l’avait fait dans L’Express ou Gabriel Matzneff dans Les Nouvelles Littéraires.

Ce qui est surprenant, ce n’est pas qu’il ait été congédié par les nouveaux occupants de l’Élysée, mais le silence assourdissant de la presse sur ce qui, sous Sarkozy, aurait été dénoncé comme de la pure crapulerie et aurait fait de Sollers plus qu’un écrivain pour bobos : un Hugo du XXIème siècle prêt à s’exiler pour Venise. Bref, on ne peut qu’adresser une requête à ceux qui nous dirigent : rendez-nous Philippe Sollers. Son style incisif nous manque. Certes, les vrais écrivains sont toujours imprévisibles et leurs coups de griffe peuvent blesser, y compris la Première Dame de France. Est-ce une raison pour les congédier de manière aussi cavalière ? Ou considère-t-on qu’ils n’ont qu’une fonction : être les larbins du pouvoir ? Un pouvoir aujourd’hui d’autant plus étrange qu’il semble avoir pour principale ambition de plonger la France dans une douce léthargie, voire une récession mentale. Au moins Sollers nous préservait-il de cet état semi-comateux.

Voyage au bout de la vie

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« Ma femme, la meilleure âme du monde, Ophélie dans la vie, Jeanne d’Arc dans l’épreuve, tout en gentillesse, dons, bienveillance, amour… » On voit qu’il pouvait arriver à Céline de tremper sa plume dans du miel, surtout lorsqu’il oubliait le « pépiage » de ses ennemis et autres obsessions pour se consacrer à l’ultime femme aimée, celle qui lui a fermé les yeux le premier jour de juillet 1961. « Lili », la danseuse virtuose qui mettait l’Amérique à ses pieds, rencontra Louis-Ferdinand Destouches en 1936, peu après la sortie de Mort à crédit. Le génie du Voyage avait 41 ans, elle seulement 23.
Épouse et héroïne littéraire de ses derniers romans, Lucette Almanzor a accompagné Céline dans tous ses périples, du flirt poussé avec Brinon à l’exode vers Sigmaringen puis le Danemark, lorsqu’elle se fit la Pénélope de son Ulysse emprisonné.

Lucette Destouches soufflera ses 100 bougies le 20 juillet, dans le pavillon de Meudon qui fit les très riches heures de ses dernières années passées avec Louis-Ferdinand.[access capability= »lire_inedits »] À cette occasion, les éditions Pierre-Guillaume de Roux publient, sous la direction de David Alliot, un ouvrage collégial célébrant la femme d’exception qui s’est longtemps cachée derrière l’illustre écrivain. Madame Céline. Route des gardes, reprend l’adresse de la dernière demeure de Céline. À l’aube de son centenaire, Lucette vit en effet toujours à Meudon, dans cette « maison bourgeoise, dans un quartier bourgeois, mais où la révolution est permanente parce que rien ne s’y passe comme ailleurs », comme la dépeint François Gibault, l’éternel ami et avocat de Lucette, devenu biographe de référence de Céline.

« Je ne pensais pas que c’était si long de mourir »

Depuis une quinzaine d’années, l’ancienne danseuse ne sort pratiquement plus de chez elle, sinon pour assister à des ballets, ses os érodés ne lui laissant plus que le loisir d’ « assiste(r) au spectacle de sa vie », selon la formule de son ancienne élève, Véronique Robert-Chovin. Dans Céline secret, paru en 2001, cette dernière a consigné les dits et pensées de la femme de l’ombre qui avouait n’avoir jamais aimé que sa mère volage, Céline et les animaux.

Absent, Céline hante le pavillon de Meudon, empli des souvenirs impérissables des deux époux et peuplé par la cohorte de ceux qui s’y pressaient : Sartre venant piteusement quémander sa médiation pour faire jouer Les Mouches, en 1940, Gen Paul et Le Vigan faisant de vaines avances à l’épouse modèle qu’était Lucette, celle-ci acceptant par ailleurs les incartades conjugales de son mari pour le garder auprès d’elle, sachant que nulle maîtresse ne pouvait menacer leur osmose sentimentale. Jusque dans les plus petits détails (l’entretien d’une ménagerie domestique, l’achat du perroquet « Toto II », exact sosie du Toto de Céline), Lucette aura aménagé la peine de perpétuité sans son écrivain que le destin lui infligea, il y a déjà plus d’un demi-siècle, et dont seuls quelques voyages rompirent la monotonie. « Je suis comme une voiture qui n’a plus de moteur, confiait-elle, il y a plus de dix ans, à Véronique Robert-Chovin. Il ne reste que la carcasse ; je ne pensais pas que c’était si long de mourir. » Elle qui dit aujourd’hui ne plus être « qu’une pauvre chose dont la vie s’égoutte peu à peu », est à la fois la flamme fragile qu’un petit cercle de fidèles du soir entretient en la protégeant des vents contraires et une apparition sortie des décombres fumants du ténébreux XXe siècle.

Comme la Jeanne Moreau de Jules et Jim, Lucette Almanzor était une jeune fille sombre et mélancolique avant de croiser son homme et son destin : « Quand j’ai rencontré Louis, je voulais mourir, je trouvais la vie si triste. Je n’avais pas d’amis, je ne parlais pas, j’étais entièrement tournée sur moi-même et la danse. » Malgré leur vingt ans d’écart, Lucette et Louis-Ferdinand, enfants terribles du XXe siècle, ont arpenté les mêmes lieux de jeunesse, avant de fuir les hommes et leur médiocrité pour se perdre dans l’abîme.

Chez Céline, le dépit né de cette vaine quête d’absolu engendra l’ignominie des pamphlets. En refusant de laisser publier les pages teintées du plus âcre antisémitisme de L’École des cadavres, des Beaux draps et de Bagatelles pour un massacre, Lucette entend éviter que leur « pouvoir maléfique » ne tombe « entre de mauvaises mains »[1. Céline secret, Véronique Robert, Grasset, 2001.]. La postérité célinienne lui saura gré d’avoir enterré ce cortège de dépouilles putrides et, à l’inverse, d’avoir exhumé Rigodon, ultime et posthume volet de la trilogie de l’Exode.

Plutôt que de censure, il s’agit du sauvetage d’une œuvre de Céline, irréductible à ces brûlots pacifistes des années 1930, lorsque l’admirateur de Zola voulait à tout prix éviter la guerre dont il accusait les Juifs d’être responsables. Ce n’est pas tant la charge vénéneuse des pamphlets que l’on pouvait craindre que la menace qu’ils font peser sur une œuvre qui ne se résume pas plus aux points de suspension qu’à la haine rabique du peuple d’Israël. Si Lucette a choisi de condamner le pamphlétaire Céline au silence, c’est sans doute pour faire reluire l’éclat du romancier, à l’abri de toute récupération politique. L’Histoire y perd ce que l’Art y gagne.[/access]

Madame Céline. Route des gardes, collectif sous la direction de David Alliot, éditions Pierre-Guillaume de Roux, 2012.

Que sont les Boulevards devenus ?

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Après les Champs-Elysées, Montmartre, Montparnasse ou encore St-Germain-des-Prés, Jean-Paul Caracalla arpente, cette fois-ci, les boulevards de Paname pour les éditions de la Table Ronde dans la mythique collection « La petite vermillon ». Historien du Paris disparu, Caracalla nous embarque, avec En remontant le boulevard, dans l’omnibus qui relie l’Opéra à la Porte St Martin pour un voyage au temps de la « Belle Epoque ».

Sa verve de titi des fortifs, ses dizaines d’anecdotes sur des artistes passés de mode et sa science du macadam font de Caracalla un merveilleux guide. Les historiens qui vous font lever les yeux sur les tristes façades haussmanniennes, apprécier un passage mal éclairé ou vous émouvoir devant une austère station de métro font beaucoup plus pour la préservation du patrimoine qu’un fumeux colloque à la Sorbonne.

En remontant le boulevard est de toute évidence le guide à mettre dans votre valise si vous comptez visiter la Capitale cet été. Ce livre aux multiples entrées est à déguster à la terrasse d’un café de la Madeleine ou de Bastille. Un œil sur le boulevard à l’affût des gambettes de jolies touristes, l’autre sur la riche histoire de ces tronçons de bitume qui traversent Paris. Le secrétaire général du Prix des Deux Magots ne se contente pas d’exhumer des faits oubliés, il fait revivre l’esprit boulevardier, sa truculence, sa ferveur populaire et son génie créateur.

Splendeurs et misères du boulevard où les carrières se font et se défont dans les cercles littéraires, les comités de rédaction et surtout les alcôves, antichambres du pouvoir. Caracalla plante le décor, l’ambiance de l’époque, l’Exposition Universelle de 1900, la première ligne de métro, l’apparition du cinématographe des frères Lumière, la traction mécanique qui remplace peu à peu les hippomobiles. Il repeuple la rue avec sa foule, anonymes badauds, puissants banquiers, journalistes arrivistes, danseuses peu farouches, demi-mondaines et autres courtisanes. Il dévoile les polémiques sur la construction de l’Opéra et le comportement de l’inflexible Garnier. Il ressuscite les gloires du passé, Sarah Bernhardt, Lucien et Sacha Guitry, Courteline, Feydeau, Réjane, Raimu, etc…

Il rappelle que le Tsar Alexandre II, le Prince de Galles et le vice-roi d’Egypte sont venus applaudir La Belle Hélène d’Offenbach. Sur les boulevards, on danse, on chante, on musarde, on persifle. Attention aux apaches qui, d’un coup de surin, pourraient vous emprunter vos bottines sur le Boulevard du crime. Prenez garde aux arpenteuses du trottoir, elles seront aussi fatales à votre bourse que ces malandrins. Avec un peu de chance, Nadar vous tirera le portrait et Tristan Bernard vous régalera d’un bon mot. Comme le chantait Mistinguett : « Ca, c’est Paris ! ».

En remontant le boulevard, Jean-Paul Caracalla – La Table Ronde (La petite vermillon )

Franz-Olivier Giesbert joue les tontons flingueurs

Imaginez un drôle de livre de plage, aussi agréable à lire qu’indispensable pour comprendre la vie politique des trente dernières années, donc aussi des trente prochaines. C’est signé Giesbert, ça s’appelle Derniers carnets et c’est vraiment les derniers, foi de FOG ! Après, l’auteur consacrera le reste de son âge à sculpter ses oliviers le jour et ses romans la nuit ; plus jamais, c’est promis, il ne donnera dans la chronique politique.
La preuve : notre corsaire brûle ses vaisseaux ! Pour cet ultime opus, il a « vidé les carnets à spirale » dans lesquels il notait tout depuis toujours, comme en témoigne le sous-titre du livre, Scènes de la vie politique en 2012 (et avant).

Giesbert nous entraîne jovialement, à travers le temps, dans les coulisses et les bas-fonds d’un milieu qu’il connaît mieux que quiconque. Pour pimenter ses révélations, ce hooligan n’hésite même pas à trahir les secrets du vrai-faux « off » en vigueur de nos jours. Une pratique sévèrement condamnée par les deux vigies déontologiques de « On n’est pas couché ». Pour Mesdemoiselles Pulvar et Polony, c’est du « journalisme de spectacle », par opposition à un « journalisme d’idées » qu’elles sont, croit-on comprendre, censées incarner.

De fait, FOG vide ses carnets comme on viderait un sac, d’où tombe pêle-mêle tout le personnel politique des trente dernières années, et souvent avec un bruit sec.[access capability= »lire_inedits »] C’est le côté trash du bouquin, qui n’est pas le moins plaisant. À grand renfort d’anecdotes qui tuent et de tableaux assassins, l’auteur (du massacre) assaisonne ses victimes comme des tartares au couteau.
Mais l’exercice n’est pas gratuit. Derrière ricanements et emportements, l’ami FOG manifeste un authentique souci de la France. S’il s’en prend à une classe politique désespérément médiocre, c’est au nom de la haute idée qu’il se fait de la chose publique : « La France a des hommes d’État […] mais elle leur préfère les ramenards, les pompeux, les bateleurs de foire. »

« Des noms ! » a-t-on envie de scander − mais on n’en a pas le temps, tant Giesbert lui-même est pressé de balancer. Sarkozy, bien sûr, en prend pour son grade (de l’époque). Tour à tour « pitbull » et « serpent à sonnette », il reste en tout cas l’arriviste par excellence, fort avec les faibles et duplice avec tous.

Mais ce n’est rien encore comparé à Balladur, pour qui FOG sort carrément la tronçonneuse. Son idéologie ? Un « mélange d’affairisme et de goinfrerie ». Les années Balladur ? « Le Fouquet’s tous les jours ! » Quant à Édouard, qualifié de « pire premier ministre de toute l’histoire de la Ve République », soit j’ai mal lu, soit Franz-Olivier le traite carrément de trou du cul. « Cet homme, écrit-il, semblait toujours vous présenter son postérieur avec sa bouche en forme de fondement, ce qui expliquait son air si pénétré. »
« Violence hallucinante ! » se récrient nos deux commères-pas-couchées. Apparemment, elles n’ont jamais lu ni Bloy ni Daudet ni Trotski, ni aucun autre Léon.

La cible favorite de Giesbert, ce sont les « dettophiles » : un assemblage hétéroclite de « trotskistes et souverainistes, syndicalistes et patrons », persuadés contre toute évidence qu’il y aurait une « bonne dette », comme il y a un bon cholestérol.
Mais le pire, c’est qu’au-delà des « insouciants » à la Guaino ou Chevènement, cette « idéologie stupide » gangrène l’État à son plus haut niveau, et ce n’est pas nouveau : « Mitterrand-Chirac-Sarkozy, même combat ! » scande FOG, qui n’a pas de mots assez durs pour dénoncer cette « impéritie » fatale à la France. « Nos dirigeants depuis trente ans ont sacrifié l’avenir du pays […] Capables de rien mais prêts à tout, ils se seraient fait damner pour une cantonale ! »

Cette philippique, soit dit en passant, réduit à néant les accusations de « superficialité spectaculaire » lancées par les vamps de chez Ruquier. En vérité, la politique a toujours passionné Giesbert, même si elle l’a, aussi, toujours déçu.
D’un côté, le diariste adore les personnages romanesques qui peuplent cette comédie humaine. De l’autre, hélas, il y a l’épreuve du pouvoir, dont ils sortent rarement grandis : « Leur comportement, dès qu’ils arrivaient au pouvoir, relevait de la faiblesse, de la lâcheté ou de l’absence totale de convictions. »

On est moins frappé, à vrai dire, par la violence de cette charge que par sa formulation au passé. Une aube nouvelle se lèverait-elle donc sur la France avec l’accession au pouvoir de Supernormal ?
Faute d’y croire vraiment, FOG aimerait s’en persuader. En tout cas, dans son chamboule-tout, force est de constater qu’il ménage également François Ier le Mitterrand et François II, son « successeur normal ». L’un le fascine encore malgré tout ce qu’il a fait, ou pas. L’autre lui plaît déjà, peut-être parce qu’il n’a encore rien fait.

Mais comme disait Rivarol, « c’est un grand avantage que de n’avoir rien fait ; encore faut-il ne pas en abuser ». Alors ce hollandien de la première heure s’inquiète à juste titre pour son poulain, dont c’est la première grande course ; et pourtant, avec lui, notre vieux sceptique se surprend à espérer encore en un redressement de nos mœurs politiques affaissées. Tout est possible, avec ce président frais émoulu qu’on n’a même pas connu ministre − y compris qu’il se montre à la hauteur de sa charge. L’épreuve, c’est maintenant !
« Maintenant que les ennuis commencent pour le nouveau président, conclut Franz-Olivier, il lui reste à dominer son programme, son parti et, surtout, le pays. » Autrement dit, bonne chance François !
Comment cet ardent néophyte se glissera-t-il dans les habits du chef de l’État ? Pétera-t-il les plombs comme un Sarkozy normal ? Ou deviendra-t-il, mutatis mutandis, un Pompidou-bis, comme il l’espère lui-même, et Franz-Olivier et moi avec ?
Nul n’en sait rien encore, et c’est peut être là l’ultime secret de ces Derniers carnets : l’auteur préfère sans doute arrêter avant d’être déçu par Hollande aussi. C’est prudent.

En attendant, j’aime son mépris aristocratique de simple citoyen envers une élite qui a perdu sa légitimité. J’admire cette plume pleine et déliée qui, sans avoir l’air d’y toucher, « efface par le travail les traces même du travail ». Bref, je ne saurais trop vous recommander ce Giesbert, pour ses rires et ses coups de colère, ses scoops et ses détours culturels. L’ensemble donne un réjouissant mélange entre Saint-Simon et Voici, parfaitement adapté aux tempora et autres mores dont il nous rend compte.[/access]

Derniers carnets. Scènes de la vie politique en 2012 (et avant), par Franz-Olivier Giesbert (Flammarion).

*Photo : rsepulveda

Mélancolie du pastiche

« Vous vous souvenez tous de cette intraitable mélancolie qui s’empare de nous au souvenir des jours heureux. Ils se sont enfuis sans retour ; quelque chose de plus impitoyable que l’espace nous tient éloignés d’eux ». Curieusement, c’est à ces premiers mots du chef-d’œuvre de Jünger, Sur les falaises de marbre, que fait songer le nouveau livre de Patrick Besson, La présidentielle. Curieusement, puisque le romancier a réuni sous ce titre passe-partout une soixantaine de petits pastiches consacrés à la campagne électorale qui vient de s’achever, initialement publiés sur le site Internet de l’hebdomadaire Le Point.

Et la première gorgée de bière, comme dirait l’autre, est à la hauteur de la réputation de ce brillantissime touche-à-tout. Allons plus loin : quelques-uns de ces textes, pas tous certes, mais quelques-uns sans doute, méritent de figurer jusqu’à la fin des temps dans une anthologie universelle du pastiche, à côté des pages inoubliables du grand Marcel, du célèbre A la manière de…, de Reboux et Müller, qui fit s’esclaffer des générations de Français, ou de certaines miniatures inspirées d’Umberto Éco. Parmi ces réussites, citons, au hasard des pages, « La chute de Dominique Strauss-Kahn », par Albert Camus – « J’ai demandé à Anne pourquoi nous n’avions plus de bonne. Elle a levé les yeux de son café au lait sans sucre et m’a dit : devine »-, « L’éducation d’Eva » par le marquis de Sade, hilarante, l’extraordinaire « Marine la peine » de Patrick Modiano, le facile mais grandiose « Rachida » par Vladimir Nabokov (« le bout de la langue fait trois petits bonds le long du palais : Ra-chi-da »), l’inénarrable « Tiens bon la rampe, Poutou » par San-Antonio, où le pseudo Dard évoque une dame « aussi surprise qu’un roti de porc se retrouvant dans un restaurant de couscous », le jouissif « Villepin et la grande romancière » par Christine Orban, ou l’incroyable « Le vote des routiers » par Catherine Millet en partouzarde hollandiste sur l’aire d’autoroute de Nemours (pas besoin de faire un dessin). Sans oublier le désopilant « Sa Toison d’or », par Stéphane Bern : « Je regarde le roi décorer le président et je pense : quel dommage que le président ne soit par roi, quel dommage que le roi ne soit pas notre président. Dans l’avion du retour, Nicolas Sarkozy m’a demandé : « ça va Stéphane ? » C’est à ce moment-là que j’ai pleuré ».

Au total, Besson réussit un époustouflant exercice de style, que l’on déconseille vivement à ceux qui lisent dans le métro et qui tiennent à ne pas rater leur station (on sent l’expérience vécue). Pourtant, au fil des pages, on devine que quelque chose se cache derrière les éclats de rire. On ne se place pas impunément sous le patronage de Jean-Louis Curtis –« de mars 1974, date de notre rencontre, à sa mort en novembre 1995, j’ai bu tout son whisky dans cet appartement de la rue Vaneau où il m’a appris à lire de près et à écrire en toute liberté »-, ou de John Le Carré : « L’époque avait changé. Tout changeait, sauf la couleur du whisky dans le verre (…) Peut-être pour ça qu’on l’aimait tant, le whisky : sa couleur qui ne changeait pas. Contrairement à nos cheveux. Ou à nos dents. Ou à notre conscience ». Besson fait pleurer de rire, mais aux dépens de ses deux amours de jeunesse, la littérature et la politique. La première se trouve ravalée au rang de truc, de tic, de recette ou de procédé. Attention les yeux, en une heure je vous fabrique du Aragon, du Becket, du Céline, du Henry James et du Drieu, ou alors, au choix, du Katerine Pancol, du Gavalda, et même du Patrick Bruel, tant qu’on y est.

Quant à la politique, l’autre (ex-) passion de Besson, elle est finalement réduite à une galerie de portraits acides, une théorie de bouffons interchangeables incapables de susciter autre chose qu’une pitié morne ou une vague indifférence. Vanité des vanités. Besson fait rire, jusqu’au chapitre conclusif, « Le résultat », où il se pastiche lui-même et révèle le pot aux roses : « Il aurait bientôt 60 ans et n’était même pas certain d’avoir été mis au monde. Il avait en tout fait cinq petites choses : écrit, lu, déjeuné au restaurant, vu des films et baisé. (…) Dans l’appartement, il oublia d’allumer la télévision. Du coup, à minuit, il se rendit compte qu’il ignorait quels étaient les scores du premier tour de l’élection présidentielle ». Et au fond, il s’en fichait complètement. Comme du reste, d’ailleurs.

Patrick Besson, La présidentielle, Grasset, 2012

La seiche, meilleure amie de l’homme ?

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Je devrais faire plus attention aux animaux. En tout cas autrement que sous un angle alimentaire, voire gastronomique. Ainsi, à la question « Quel est votre oiseau préféré ? », la première fois que l’on m’a soumis au questionnaire de Proust, j’ai spontanément répondu : « Le poulet, parce que c’est bon. » Et si on m’avait demandé ce que je pensais encore hier de la seiche, par exemple, j’aurais dit : « Cuites au vin blanc avec de l’ail, c’est quand même quelque chose, surtout si tu accompagnes ça avec une bouteille d’Analepse de Jean-Christophe Comor. »

Mais tout ça, c’était avant que je prenne connaissance d’une étude de chercheurs australiens sur la seiche. Contrairement à ce que l’on croit, les Australiens ne passent pas leur vie à faire du surf ou à être les derniers universitaires à prendre au sérieux le Nouveau Roman. Les Australiens ont aussi des chercheurs qui se penchent sur des sujets aussi décisifs que la seiche[1. Essayez de prononcez la phrase précédente à toute vitesse et sans bafouiller, pour voir !]. Le professeur Culum Brown et son équipe de la Macquarie University viennent de publier leurs conclusions sur le comportement de certaines seiches. Une attitude riche d’enseignements pour ceux qui comprennent à quel point nous sommes enfermés dans les notions hétéro-fascistes de genre et autres vieilleries patriarcales qui bloquent notre avenir radieux vers une post-humanité débarrassée des tabous archaïques.

Quelles sont les découvertes de monsieur Brown ? Pour commencer, la seiche adore se travestir. On sera d’ailleurs surpris qu’il n’y ait pas eu de char pour les seiches à la dernière Gay Pride. Cette absence s’explique sans doute par le fait que si la seiche mâle se travestit, c’est pour mieux séduire la femelle. La femelle seiche serait-elle lesbienne ? Pas forcément, ou en tout cas l’étude de Culum Brown ne le précise pas. En revanche, le but de la manip masculine est clairement expliqué. Le mâle se déguise en femelle d’abord pour éloigner d’autres mâles un peu stupides qui pensent qu’ils ont à faire à deux filles ensemble et pas à un mâle faisant son affaire à une femelle, ce qui le rend toujours terriblement jaloux. Il faudra penser à vérifier si ce cas de figure charmant n’est pas évoqué dans les Mémoires de Casanova, une excellente lecture de vacances qui pimentera vos ébats de manière beaucoup plus imaginative que les tristes suppléments à découper des magazines féminins.

On apprend aussi que les seiches sont de la même famille que les escargots, ces hermaphrodites assumés, mais d’après Culum Brown, elles sont beaucoup plus intelligentes. Cela se voit à leur art consommé du camouflage. Les seiches, comme les amateurs de spaghettis à l’encre le savent depuis longtemps, laissent derrière elles un nuage noir pour masquer leur fuite. Mais ce n’est pas tout. Culum Brown montre, avec cette affaire de travestissement, que le camouflage sert aussi à tromper sa propre espèce, ce qui n’est pas si fréquent dans le règne animal et la rapproche incontestablement du genre humain.
Il faut dire que les seiches ont une vie courte, qu’il y a plus de mâles que de femelles et qu’il ne faut pas qu’ils ratent leur coup, si je puis dire, car ce pourrait bien être le seul. Une compétition féroce, donc et aurait dit Houellebecq, une extension du domaine de la lutte à tous les domaines de la vie y compris la sexualité.

Dernière question, peut-on appliquer ces récentes révélations dans le domaine politique ? On sait depuis longtemps que l’art de la dissimulation poussé à l’extrême est une des bases du métier. Mais, jusqu’à une date récente, aucun politique n’avait réussi à se faire passer pour le contraire de ce qu’il est, histoire de continuer à séduire les électeurs de son camp et de faire croire au camp adverse qu’il y a vraiment une différence. Pourtant, depuis le discours de politique générale de Jean-Marc Ayrault, on a l’impression qu’un des enjeux du quinquennat à venir va être de camoufler une classique politique de droite (austérité à tout crin dans l’unique but de rembourser la dette) sous des oripeaux socialistes.

Que le gouvernement sache, cependant, que d’après l’étude du professeur Culum Brown, la seiche qui joue au petit jeu du travestissement ne réussit que dans 40% des cas…

*Photo : richard ling

La guerre en noir et blanc de BHL

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De son équipée en Libye, Bernard-Henri Lévy a tiré un film, Le Serment de Tobrouk, présenté hors-compétition au Festival de Cannes et sorti début juin sur nos écrans. Immédiatement, les pourfendeurs pavloviens du « béhachélisme » se sont jetés à bras raccourcis sur leur cible favorite. Mais par un singulier effet miroir, leur croisade morale contre le « devoir d’ingérence » reproduit trop souvent les accents lénifiants du droit-de-l’hommisme qu’ils prétendent fustiger. Peu critiquent Le Serment de Tobrouk d’un strict point de vue politique : BHL serait égotiste, narcissique, taquin ou faussement ému, indécemment chic dans les dunes du djebel Nafussa, impudemment sarkozyste pour un homme de gauche… En résumé, BHL est BHL, voilà ce que ses ennemis ne lui pardonnent pas.

Ayant déjà expliqué tout le mal que je pensais de l’intervention otanienne en Libye, je me sens parfaitement à l’aise pour aborder le film de BHL sans être soupçonné de connivence avec son auteur. Rappelons que Le Serment de Tobrouk se présente comme la narration rigoureuse de la médiation qu’assura BHL, sans aucun mandat officiel, entre le Conseil national de transition libyen et les grandes puissances occidentales, jusqu’à la chute finale de Kadhafi permise par les bombardements de l’OTAN.

Après l’avoir vu, j’avoue ne pas comprendre que ce documentaire trop long et bavard déplaise tant aux adversaires de l’opération libyenne. Avec un effort intellectuel modéré, ils y trouveraient pourtant toutes les clés permettant de déconstruire point par point l’imaginaire fantasmagorique de Bernard-Henri Lévy.[access capability= »lire_inedits »]
Car il s’agit bien d’un imaginaire, d’une mythologie inconsciente porteuse de l’universelle panacée de la liberté à portée d’obus. Le Serment de Tobrouk doit être vu pour ce qu’il est : un manifeste vidéo dans lequel BHL exprime la quintessence de sa weltanschauung (vision du monde) humaniste. Délivré de ses appartenances ethniques, religieuses et culturelles, l’homme universel communie dans la célébration de la démocratie, pensée comme l’envers des massacres de vieux despotes. Dans le rôle du tyran sanguinaire, Kadhafi paraît plus que crédible, lui qui fut à la vie comme à la scène aussi caricatural et assassin que le personnage de dictateur levantin de Sacha Baron Cohen.

Tout au long du film, Bernard Henri-Lévy exhume des images d’archives de la guerre d’Espagne et du « serment du Koufra », ville libyenne où Leclerc et ses hommes jurèrent de ne pas baisser les armes avant d’avoir libéré Strasbourg. Mélange de Malraux et du général de Hauteclocque, Bernard-Henri Lévy recycle ses vieux mythes idiosyncrasiques pour défendre sa conception du monde ritualisée − le noyau du CNT jurant fidélité à la démocratie devant les tombes des soldats français de Tobrouk. Il y aurait les assassins, sinistre catégorie dans laquelle Kadhafi émarge incontestablement, leurs victimes « résistantes » et une troisième cohorte constituée de « salauds » sartriens et de « ricaneurs ». Cette dernière engeance forme un improbable aréopage unissant, dans un même refus de l’engagement occidental en Tripolitaine, Marine Le Pen, Éric Zemmour, Alain Juppé (qui occupait alors la fonction de ministre des Affaires étrangères, excusez du peu) et… Rony Brauman, humanitaire trop « réaliste » pour appartenir au corps des élus.

Les enfants prodigues de la Providence, ce sont bien sûr les « Libyens libres », comme les baptise au débotté Gilles Hertzog : Mahmoud Jibril-Jean Moulin, même combat. Vu à travers ce prisme, le monde arabe gagne indubitablement en clarté. Calquer les catégories de la France libre, de la Seconde Guerre mondiale et de la guerre d’Espagne sur une Libye qui n’est pas encore une nation révèle un biais occidentaliste porteur de nombreuses contradictions. Le war building reprend ainsi les apories du state building des grandes institutions internationales ; aussi adapté aux particularités locales qu’un meuble Ikea sied à un salon Empire, la guerre en kit confronte notre héros aux affres de la Libye compliquée. Comme Paul Wolfowitz et Richard Perle au département d’État américain naguère, Lévy se fourvoie en postulant l’existence d’une société civile libyenne − qu’il confond implicitement avec le conseil tribal tenant lieu de proto-État post-kadhafiste. Or, ne pas désespérer Benghazi en évitant un massacre était une chose, outrepasser le mandat de l’ONU en prétendant installer une « démocratie sans démocrates » − selon la cruelle formule de Ghassan Salamé − en fut une autre. Cette illusion néo-conservatrice fait fi des spécificités nationales tant en Libye qu’aujourd’hui en Syrie, où BHL presse François Hollande d’intervenir.

Il faut cependant reconnaître à BHL une certaine honnêteté intellectuelle qui éclaire les impensés de sa praxis. Au fil de ses tribulations libyennes, BHL découvre en effet certains dessous peu reluisants de ses alliés « résistants » : l’attachement à la charia, le peu de cas qu’ils font de la condition féminine, la mise en scène macabre du meurtre de Kadhafi, mais surtout une révélation fracassante qui fait tout l’intérêt du Serment de Tobrouk. Parmi les papiers amoncelés sur le bureau de l’ancien chef des services de sécurité libyens, une note de synthèse retranscrit une réflexion du sommet du pouvoir kadhafiste qui cherchait à endiguer la révolte en déstabilisant les pays limitrophes. C’est ici qu’intervient LE scoop du film : alors que Kadhafi envisageait un repli au Tchad, le CNT était armé par le Soudan d’Omar Al-Bachir, personnage peu reluisant visé par des mandats d’arrêt internationaux pour crimes de guerre, crimes contre l’humanité et génocide au Darfour. Notre philosophe conclut lapidairement que rien n’est simple. Nous lui concéderons volontiers que la complexité du grand jeu régional échappe aux schémas moraux dont il a coutume d’affubler ses contradicteurs. Hélas, la déstabilisation de l’Afrique sahélienne, la constitution d’un État sécessionniste touareg sur les décombres du Mali et le regain de vigueur d’Al-Qaïda au Maghreb islamique ne font l’objet d’aucun développement du Serment.

Pour un peu, nous sentirions presque de la candeur dans le dialogue final que BHL noue avec des djihadistes « révolutionnaires » libyens réputés proches d’Al-Qaïda : faisant contre mauvaise fortune bon cœur, ces derniers lui pardonnent sa judaïté au nom de la lutte contre l’ennemi commun kadhafiste.

Du Bangladesh à la Bosnie, Bernard-Henri Lévy aura usé ses chemises à répandre ses principes globaux dans un monde perclus par les frontières. Le Serment de Tobrouk est avant tout le journal d’un homme pressé, sans doute trop pour comprendre les subtilités de l’Orient compliqué.[/access]

*Photo : http://www.bernard-henri-levy.com

Brasse coulée en Corée du Nord pour fillette déboussolée

A l’instar des Galeries Lafayette, il se passe toujours quelque chose en Corée du Nord. Pas plus tard que la semaine dernière, nous apprenions par diverses sources proches du dossier que le nouveau leader joufflu Kim Jong-Un avait autorisé le port des chaussures à talons compensés et des boucles d’oreilles. Nous apprenions également que le digne fils du grand et regretté Kim Jong-Il encourageait avec insistance son peuple à la consommation du « hamburger frites » – dans un pays qu’il aimerait transformer en « paradis des enfants ». Si Ronald, le clown boursouflé, et toutes les autres mascottes de la Mc Donald’s Company restent pour l’instant à la frontière, l’esprit Happy Meal est là. Une information somme toute peu étonnante, qui est à rapprocher de la grande offensive de communication ridicule lancée par Kim Jong-un il y a quelques mois visant à promouvoir les parcs d’attractions pour le divertissement populaire des masses. Une initiative qui lui permettra de s’assurer une bonne place dans l’histoire internationale du grotesque.

Dans le même temps, l’AFP nous rapportait une désolante fable propagandiste, dont seule la Corée du Nord a le secret. C’est l’histoire exotique d’une fillette qui est morte noyée pour avoir voulu sauver du torrent les portraits des chers leaders de son pays adoré. On apprend ainsi que « Han Hyon-Gyong, 14 ans, a reçu à titre posthume la décoration Honneur de la jeunesse Kim Jong-Il (nom du précédent dirigeant, mort en décembre 2011) et que son école portera son nom » Ses parents, ses professeurs ainsi que quelques cadres locaux du parti ont été récompensés dans la foulée. « L’adolescente est morte le 11 juin dans la province du Hamkyong du sud (est), alors qu’elle tentait de sortir de sa maison inondée les portraits des deux anciens dirigeants. Selon le journal officiel, Han Hyon-Gyong maintenait au-dessus de sa tête les portraits enveloppés dans du plastique lorsqu’elle a été emportée par les flots. » L’AFP précise que les médias officiels rapportent régulièrement des histoires édifiantes de coréens qui sont prêts à donner leur vie (ou celles de leurs proches…) pour sauver les portraits sacrés des « Kim » des périls les plus divers.

On aimerait rire de bon cœur de toutes ces pitreries dictatoriales exotiques et du tour bouffon que prend systématiquement le culte de la personnalité dans ce pays maudit, mais ce serait oublier que nous ne sommes pas dans un film de Sacha Baron Cohen, mais dans la vie réelle. Les historiens nous diront peut-être un jour quel fut le destin véritable de la jeune Han Hyon-Gyong, et ce qu’elle cherchait à sauver des eaux… simplement sa vie ?

PS-UMP : Indignés contre Affranchis

Convenez qu’il en faut du courage pour parfois s’opposer. C’est d’ailleurs toujours en s’opposant qu’on obtient ses lettres de noblesse. Il n’est qu’à regarder l’attribution des prix Nobel de la Paix pour constater que l’heureux lauréat est moins « un partisan de » qu’ « un opposant à ». C’est la même chose en Libye, en Egypte, en Tunisie, et en Syrie. Il y a ceux qui sont pour les régimes d’avant et ceux qui s’opposent à ces mêmes régimes. Les premiers sont bien souvent des tortionnaires, les seconds des héros. Ainsi va la doctrine négativiste du XXIème siècle. Il faut rendre grâce à Stéphane Hessel. S’il n’a pas inventé l’opposition, il a du moins su la théoriser et l’essaimer aux quatre coins de la planète. On s’indignera tour à tour contre la pollution, les guerres, l’injustice, la finance mondialisée, ou le racisme. Mais dans le même temps on ne célèbrera pas les efforts immenses en faveur de l’écologie, de la paix, de la justice, d’une meilleure répartition des richesses et de l’accueil de la diversité. Parce que, dans ce cas, l’indignation n’aurait plus aucun sens.

A ce petit jeu là, la gauche excelle. Dans une Vème république longtemps acquise à la droite, l’opposition est devenue sa marque de fabrique. Il ne lui manquait qu’un slogan pour parachever sa fière posture, l’ambassadeur Hessel le lui a offert. De l’autre côté, la droite rumine et baisse la tête. Elle a bien du mal à s’indigner. Rien d’étonnant après tout. Lorsque l’on partage avec sa rivale l’ensemble des idées sur l’économie de marché –donc sur tout le reste-, encore faut-il préserver l’apparence d’une certaine divergence idéologique, au risque, dans le cas contraire, de ramener le PS et l’UMP à une simple équation sans variables. Mais mimétisme oblige, la droite doit trouver le pendant de l’indignation sans paraître vouloir singer la gauche.

C’est à nos confrères du Point que les ténors de l’UMP vont devoir rendre grâce. En une de son dernier numéro, l’hebdomadaire évoque la guerre de succession que la droite traverse actuellement et met en exergue un titre au moins aussi racoleur que celui des Indignés : « Les affranchis ». Ils sont neuf, ils sont beaux, ils sont jeunes et ils ont tous été ministres et composeront désormais sans Nicolas Sarkozy. Ils ont en commun d’être pro-européens, hostiles aux alliances avec le Front National et de vouloir conjuguer la réduction des déficits avec un minimum de générosité sociale. Ils sont « gaullistes, humanistes, réalistes, audacieux, à l’écoute d’électeurs déboussolés ». L’histoire ne raconte pas la suite mais gageons qu’ils pourraient être résolument républicains, attachés à la liberté, l’égalité, la fraternité ; qu’ils sont résignés à tout faire pour affranchir le monde des atrocités de la pollution, des guerres, de l’injustice, de la finance mondialisée ou du racisme. Soyons encore plus fous : pourquoi ne croiraient-ils pas fondamentalement à l’éducation, à la laïcité et à la magie du « vivre ensemble » ?

L’histoire de France aura engendré bien des ordres. Il y a eu ceux qui priaient, ceux qui combattaient et ceux qui travaillaient. Puis il y a eu les révolutionnaires et les contre-révolutionnaires ; les bonapartistes, les légitimistes, les orléanistes ; les républicains et les hussards. Dans ce début de siècle hanté par le spectre d’une résurgence du Front National, la société propose désormais de s’indigner ou de s’affranchir. Un choix d’autant plus aisé que l’indignation et l’affranchissement sont les deux faces d’une même médaille moralisante. Verlaine leur aurait déclamé avec jouissance : Les Déjàs sont les Encors !/ Les Jamais sont les Toujours !/ Les Toujours sont les Jamais !/ Les Encors sont les Déjàs !

*Photo : Le Point

Irlande, le laboratoire de la méthode Merkel

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Son absence aura été de courte durée : presque deux ans après en avoir été bannie, l’Irlande revient aujourd’hui sur le marché de la dette. Selon la NTMA, l’agence de la dette du pays, Dublin va essayer de lever 500 millions d’euros en échange de bons du Trésor à trois mois. Certes, il s’agit d’une émission de court terme mais son importance dépasse largement son échéance et la (modeste) somme en question. Car cet événement révèle surtout le retour en grâce de l’Irlande auprès des investisseurs et le refinancement normal de sa dette sur le marché des capitaux.

L’Irlande entame doucement son retour sur le marché car elle a un peu de temps devant elle. Jusqu’à la fin 2013, ses besoins de financement sont assurés par le plan d’aide international mis sur pied en 2010. Dublin se projette donc vers 2014, première année où elle devra de nouveau se financer de manière autonome.

Rappelons qu’après l’éclatement de sa bulle immobilière en 2008, le secteur bancaire irlandais a frisé l’écroulement, risquant d’emporter avec lui l’économie nationale toute entière. Le gouvernement fut alors obligé de renflouer les banques en urgence puis de nationaliser leurs dettes, ce qui fit culminer le déficit public irlandais à 32% du PIB.

Pour affronter cette faillite de fait, l’Irlande avait sollicité une aide de 85 milliards d’euros auprès de l’Union européenne et du Fonds monétaire international (FMI). Cet appel au secours était la conséquence de l’incapacité du pays de se financer à un prix raisonnable; et c’est à partir de ce moment-là que l’Irlande fut de facto exclue des marchés financiers. En novembre 2010, cette aide lui fut donc accordée en contrepartie d’une sévère cure d’austérité, réduisant les dépenses publiques de 11.5% entre 2008 et 2011.

Concrètement, l’enveloppe consacrée aux prestations sociales a été rognée de 5%, les effectifs de la fonction publique allégés de 20 000 postes, obligeant certains employés du secteur de la santé à traiter 30% de patients supplémentaires chaque jour ! Dans le même temps, le taux de chômage décollait, passant de 4.2% juste avant le déclenchement de la crise en 2007 à presque 14.4% aujourd’hui. Le pays s’est donc plié à la discipline budgétaire, a respecté ses engagements vis-à-vis de ses créanciers (le FMI et l’Union européenne), lesquels lui adressent régulièrement des satisfecit pour son application zélée du programme de redressement économique.

Au-delà de ces « bonnes notes », le chômage semble stabilisé voire en légère baisse et une nette amélioration sur le front de l’emploi est attendue pour 2013. La croissance du PIB reste molle mais l’ensemble des indicateurs rassurent les investisseurs privés au point d’envisager un retour plus tôt que prévu sur les marchés. Dix ans après son plan de redressement, l’Argentine, pour citer un modèle économique alternatif, ne peut que rêver du retour en grâce irlandais.

Pourtant, les Irlandais ont fait le contraire de ce que préconise la gauche française en termes de relance par la demande et de gestion de la dette. Ceci dit, la question n’est pas de savoir qui a raison et qui a tort mais de faire de l’économie et de la politique. La vérité est qu’il n’y a pas de réelle alternative à la politique que pratiquait le tandem Sarkozy-Fillon. On peut faire un peu mieux ou un peu moins bien, mais quoiqu’en disent nos actuels gouvernants, les marges de manœuvre restent extrêmement réduites. Une autre politique économique n’existe pas, au moins aujourd’hui ou dans un avenir proche. Et plus tôt on le reconnait, mieux c’est.

*Photo : dullhunk

Plaidoyer pour Philippe Sollers

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On peut ne pas avoir réussi à lire son roman : Femmes. On peut avoir jugé sa guerre du goût un peu convenue. On peut avoir trouvé pathétique son autopromotion systématique. On peut avoir été consterné par son lacano-maoïsme. Mais on ne peut nier que Philippe Sollers est un vrai écrivain et, de surcroît, un éditeur avisé. Il excellait dans les chroniques pétillantes d’intelligence qu’il donnait une fois par mois au Journal du Dimanche. Désormais, nous serons privés de ce plaisir rare : lire les commentaires d’un esprit impertinent sur l’actualité, comme François Mauriac l’avait fait dans L’Express ou Gabriel Matzneff dans Les Nouvelles Littéraires.

Ce qui est surprenant, ce n’est pas qu’il ait été congédié par les nouveaux occupants de l’Élysée, mais le silence assourdissant de la presse sur ce qui, sous Sarkozy, aurait été dénoncé comme de la pure crapulerie et aurait fait de Sollers plus qu’un écrivain pour bobos : un Hugo du XXIème siècle prêt à s’exiler pour Venise. Bref, on ne peut qu’adresser une requête à ceux qui nous dirigent : rendez-nous Philippe Sollers. Son style incisif nous manque. Certes, les vrais écrivains sont toujours imprévisibles et leurs coups de griffe peuvent blesser, y compris la Première Dame de France. Est-ce une raison pour les congédier de manière aussi cavalière ? Ou considère-t-on qu’ils n’ont qu’une fonction : être les larbins du pouvoir ? Un pouvoir aujourd’hui d’autant plus étrange qu’il semble avoir pour principale ambition de plonger la France dans une douce léthargie, voire une récession mentale. Au moins Sollers nous préservait-il de cet état semi-comateux.

Voyage au bout de la vie

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« Ma femme, la meilleure âme du monde, Ophélie dans la vie, Jeanne d’Arc dans l’épreuve, tout en gentillesse, dons, bienveillance, amour… » On voit qu’il pouvait arriver à Céline de tremper sa plume dans du miel, surtout lorsqu’il oubliait le « pépiage » de ses ennemis et autres obsessions pour se consacrer à l’ultime femme aimée, celle qui lui a fermé les yeux le premier jour de juillet 1961. « Lili », la danseuse virtuose qui mettait l’Amérique à ses pieds, rencontra Louis-Ferdinand Destouches en 1936, peu après la sortie de Mort à crédit. Le génie du Voyage avait 41 ans, elle seulement 23.
Épouse et héroïne littéraire de ses derniers romans, Lucette Almanzor a accompagné Céline dans tous ses périples, du flirt poussé avec Brinon à l’exode vers Sigmaringen puis le Danemark, lorsqu’elle se fit la Pénélope de son Ulysse emprisonné.

Lucette Destouches soufflera ses 100 bougies le 20 juillet, dans le pavillon de Meudon qui fit les très riches heures de ses dernières années passées avec Louis-Ferdinand.[access capability= »lire_inedits »] À cette occasion, les éditions Pierre-Guillaume de Roux publient, sous la direction de David Alliot, un ouvrage collégial célébrant la femme d’exception qui s’est longtemps cachée derrière l’illustre écrivain. Madame Céline. Route des gardes, reprend l’adresse de la dernière demeure de Céline. À l’aube de son centenaire, Lucette vit en effet toujours à Meudon, dans cette « maison bourgeoise, dans un quartier bourgeois, mais où la révolution est permanente parce que rien ne s’y passe comme ailleurs », comme la dépeint François Gibault, l’éternel ami et avocat de Lucette, devenu biographe de référence de Céline.

« Je ne pensais pas que c’était si long de mourir »

Depuis une quinzaine d’années, l’ancienne danseuse ne sort pratiquement plus de chez elle, sinon pour assister à des ballets, ses os érodés ne lui laissant plus que le loisir d’ « assiste(r) au spectacle de sa vie », selon la formule de son ancienne élève, Véronique Robert-Chovin. Dans Céline secret, paru en 2001, cette dernière a consigné les dits et pensées de la femme de l’ombre qui avouait n’avoir jamais aimé que sa mère volage, Céline et les animaux.

Absent, Céline hante le pavillon de Meudon, empli des souvenirs impérissables des deux époux et peuplé par la cohorte de ceux qui s’y pressaient : Sartre venant piteusement quémander sa médiation pour faire jouer Les Mouches, en 1940, Gen Paul et Le Vigan faisant de vaines avances à l’épouse modèle qu’était Lucette, celle-ci acceptant par ailleurs les incartades conjugales de son mari pour le garder auprès d’elle, sachant que nulle maîtresse ne pouvait menacer leur osmose sentimentale. Jusque dans les plus petits détails (l’entretien d’une ménagerie domestique, l’achat du perroquet « Toto II », exact sosie du Toto de Céline), Lucette aura aménagé la peine de perpétuité sans son écrivain que le destin lui infligea, il y a déjà plus d’un demi-siècle, et dont seuls quelques voyages rompirent la monotonie. « Je suis comme une voiture qui n’a plus de moteur, confiait-elle, il y a plus de dix ans, à Véronique Robert-Chovin. Il ne reste que la carcasse ; je ne pensais pas que c’était si long de mourir. » Elle qui dit aujourd’hui ne plus être « qu’une pauvre chose dont la vie s’égoutte peu à peu », est à la fois la flamme fragile qu’un petit cercle de fidèles du soir entretient en la protégeant des vents contraires et une apparition sortie des décombres fumants du ténébreux XXe siècle.

Comme la Jeanne Moreau de Jules et Jim, Lucette Almanzor était une jeune fille sombre et mélancolique avant de croiser son homme et son destin : « Quand j’ai rencontré Louis, je voulais mourir, je trouvais la vie si triste. Je n’avais pas d’amis, je ne parlais pas, j’étais entièrement tournée sur moi-même et la danse. » Malgré leur vingt ans d’écart, Lucette et Louis-Ferdinand, enfants terribles du XXe siècle, ont arpenté les mêmes lieux de jeunesse, avant de fuir les hommes et leur médiocrité pour se perdre dans l’abîme.

Chez Céline, le dépit né de cette vaine quête d’absolu engendra l’ignominie des pamphlets. En refusant de laisser publier les pages teintées du plus âcre antisémitisme de L’École des cadavres, des Beaux draps et de Bagatelles pour un massacre, Lucette entend éviter que leur « pouvoir maléfique » ne tombe « entre de mauvaises mains »[1. Céline secret, Véronique Robert, Grasset, 2001.]. La postérité célinienne lui saura gré d’avoir enterré ce cortège de dépouilles putrides et, à l’inverse, d’avoir exhumé Rigodon, ultime et posthume volet de la trilogie de l’Exode.

Plutôt que de censure, il s’agit du sauvetage d’une œuvre de Céline, irréductible à ces brûlots pacifistes des années 1930, lorsque l’admirateur de Zola voulait à tout prix éviter la guerre dont il accusait les Juifs d’être responsables. Ce n’est pas tant la charge vénéneuse des pamphlets que l’on pouvait craindre que la menace qu’ils font peser sur une œuvre qui ne se résume pas plus aux points de suspension qu’à la haine rabique du peuple d’Israël. Si Lucette a choisi de condamner le pamphlétaire Céline au silence, c’est sans doute pour faire reluire l’éclat du romancier, à l’abri de toute récupération politique. L’Histoire y perd ce que l’Art y gagne.[/access]

Madame Céline. Route des gardes, collectif sous la direction de David Alliot, éditions Pierre-Guillaume de Roux, 2012.

Que sont les Boulevards devenus ?

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Après les Champs-Elysées, Montmartre, Montparnasse ou encore St-Germain-des-Prés, Jean-Paul Caracalla arpente, cette fois-ci, les boulevards de Paname pour les éditions de la Table Ronde dans la mythique collection « La petite vermillon ». Historien du Paris disparu, Caracalla nous embarque, avec En remontant le boulevard, dans l’omnibus qui relie l’Opéra à la Porte St Martin pour un voyage au temps de la « Belle Epoque ».

Sa verve de titi des fortifs, ses dizaines d’anecdotes sur des artistes passés de mode et sa science du macadam font de Caracalla un merveilleux guide. Les historiens qui vous font lever les yeux sur les tristes façades haussmanniennes, apprécier un passage mal éclairé ou vous émouvoir devant une austère station de métro font beaucoup plus pour la préservation du patrimoine qu’un fumeux colloque à la Sorbonne.

En remontant le boulevard est de toute évidence le guide à mettre dans votre valise si vous comptez visiter la Capitale cet été. Ce livre aux multiples entrées est à déguster à la terrasse d’un café de la Madeleine ou de Bastille. Un œil sur le boulevard à l’affût des gambettes de jolies touristes, l’autre sur la riche histoire de ces tronçons de bitume qui traversent Paris. Le secrétaire général du Prix des Deux Magots ne se contente pas d’exhumer des faits oubliés, il fait revivre l’esprit boulevardier, sa truculence, sa ferveur populaire et son génie créateur.

Splendeurs et misères du boulevard où les carrières se font et se défont dans les cercles littéraires, les comités de rédaction et surtout les alcôves, antichambres du pouvoir. Caracalla plante le décor, l’ambiance de l’époque, l’Exposition Universelle de 1900, la première ligne de métro, l’apparition du cinématographe des frères Lumière, la traction mécanique qui remplace peu à peu les hippomobiles. Il repeuple la rue avec sa foule, anonymes badauds, puissants banquiers, journalistes arrivistes, danseuses peu farouches, demi-mondaines et autres courtisanes. Il dévoile les polémiques sur la construction de l’Opéra et le comportement de l’inflexible Garnier. Il ressuscite les gloires du passé, Sarah Bernhardt, Lucien et Sacha Guitry, Courteline, Feydeau, Réjane, Raimu, etc…

Il rappelle que le Tsar Alexandre II, le Prince de Galles et le vice-roi d’Egypte sont venus applaudir La Belle Hélène d’Offenbach. Sur les boulevards, on danse, on chante, on musarde, on persifle. Attention aux apaches qui, d’un coup de surin, pourraient vous emprunter vos bottines sur le Boulevard du crime. Prenez garde aux arpenteuses du trottoir, elles seront aussi fatales à votre bourse que ces malandrins. Avec un peu de chance, Nadar vous tirera le portrait et Tristan Bernard vous régalera d’un bon mot. Comme le chantait Mistinguett : « Ca, c’est Paris ! ».

En remontant le boulevard, Jean-Paul Caracalla – La Table Ronde (La petite vermillon )

Franz-Olivier Giesbert joue les tontons flingueurs

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Imaginez un drôle de livre de plage, aussi agréable à lire qu’indispensable pour comprendre la vie politique des trente dernières années, donc aussi des trente prochaines. C’est signé Giesbert, ça s’appelle Derniers carnets et c’est vraiment les derniers, foi de FOG ! Après, l’auteur consacrera le reste de son âge à sculpter ses oliviers le jour et ses romans la nuit ; plus jamais, c’est promis, il ne donnera dans la chronique politique.
La preuve : notre corsaire brûle ses vaisseaux ! Pour cet ultime opus, il a « vidé les carnets à spirale » dans lesquels il notait tout depuis toujours, comme en témoigne le sous-titre du livre, Scènes de la vie politique en 2012 (et avant).

Giesbert nous entraîne jovialement, à travers le temps, dans les coulisses et les bas-fonds d’un milieu qu’il connaît mieux que quiconque. Pour pimenter ses révélations, ce hooligan n’hésite même pas à trahir les secrets du vrai-faux « off » en vigueur de nos jours. Une pratique sévèrement condamnée par les deux vigies déontologiques de « On n’est pas couché ». Pour Mesdemoiselles Pulvar et Polony, c’est du « journalisme de spectacle », par opposition à un « journalisme d’idées » qu’elles sont, croit-on comprendre, censées incarner.

De fait, FOG vide ses carnets comme on viderait un sac, d’où tombe pêle-mêle tout le personnel politique des trente dernières années, et souvent avec un bruit sec.[access capability= »lire_inedits »] C’est le côté trash du bouquin, qui n’est pas le moins plaisant. À grand renfort d’anecdotes qui tuent et de tableaux assassins, l’auteur (du massacre) assaisonne ses victimes comme des tartares au couteau.
Mais l’exercice n’est pas gratuit. Derrière ricanements et emportements, l’ami FOG manifeste un authentique souci de la France. S’il s’en prend à une classe politique désespérément médiocre, c’est au nom de la haute idée qu’il se fait de la chose publique : « La France a des hommes d’État […] mais elle leur préfère les ramenards, les pompeux, les bateleurs de foire. »

« Des noms ! » a-t-on envie de scander − mais on n’en a pas le temps, tant Giesbert lui-même est pressé de balancer. Sarkozy, bien sûr, en prend pour son grade (de l’époque). Tour à tour « pitbull » et « serpent à sonnette », il reste en tout cas l’arriviste par excellence, fort avec les faibles et duplice avec tous.

Mais ce n’est rien encore comparé à Balladur, pour qui FOG sort carrément la tronçonneuse. Son idéologie ? Un « mélange d’affairisme et de goinfrerie ». Les années Balladur ? « Le Fouquet’s tous les jours ! » Quant à Édouard, qualifié de « pire premier ministre de toute l’histoire de la Ve République », soit j’ai mal lu, soit Franz-Olivier le traite carrément de trou du cul. « Cet homme, écrit-il, semblait toujours vous présenter son postérieur avec sa bouche en forme de fondement, ce qui expliquait son air si pénétré. »
« Violence hallucinante ! » se récrient nos deux commères-pas-couchées. Apparemment, elles n’ont jamais lu ni Bloy ni Daudet ni Trotski, ni aucun autre Léon.

La cible favorite de Giesbert, ce sont les « dettophiles » : un assemblage hétéroclite de « trotskistes et souverainistes, syndicalistes et patrons », persuadés contre toute évidence qu’il y aurait une « bonne dette », comme il y a un bon cholestérol.
Mais le pire, c’est qu’au-delà des « insouciants » à la Guaino ou Chevènement, cette « idéologie stupide » gangrène l’État à son plus haut niveau, et ce n’est pas nouveau : « Mitterrand-Chirac-Sarkozy, même combat ! » scande FOG, qui n’a pas de mots assez durs pour dénoncer cette « impéritie » fatale à la France. « Nos dirigeants depuis trente ans ont sacrifié l’avenir du pays […] Capables de rien mais prêts à tout, ils se seraient fait damner pour une cantonale ! »

Cette philippique, soit dit en passant, réduit à néant les accusations de « superficialité spectaculaire » lancées par les vamps de chez Ruquier. En vérité, la politique a toujours passionné Giesbert, même si elle l’a, aussi, toujours déçu.
D’un côté, le diariste adore les personnages romanesques qui peuplent cette comédie humaine. De l’autre, hélas, il y a l’épreuve du pouvoir, dont ils sortent rarement grandis : « Leur comportement, dès qu’ils arrivaient au pouvoir, relevait de la faiblesse, de la lâcheté ou de l’absence totale de convictions. »

On est moins frappé, à vrai dire, par la violence de cette charge que par sa formulation au passé. Une aube nouvelle se lèverait-elle donc sur la France avec l’accession au pouvoir de Supernormal ?
Faute d’y croire vraiment, FOG aimerait s’en persuader. En tout cas, dans son chamboule-tout, force est de constater qu’il ménage également François Ier le Mitterrand et François II, son « successeur normal ». L’un le fascine encore malgré tout ce qu’il a fait, ou pas. L’autre lui plaît déjà, peut-être parce qu’il n’a encore rien fait.

Mais comme disait Rivarol, « c’est un grand avantage que de n’avoir rien fait ; encore faut-il ne pas en abuser ». Alors ce hollandien de la première heure s’inquiète à juste titre pour son poulain, dont c’est la première grande course ; et pourtant, avec lui, notre vieux sceptique se surprend à espérer encore en un redressement de nos mœurs politiques affaissées. Tout est possible, avec ce président frais émoulu qu’on n’a même pas connu ministre − y compris qu’il se montre à la hauteur de sa charge. L’épreuve, c’est maintenant !
« Maintenant que les ennuis commencent pour le nouveau président, conclut Franz-Olivier, il lui reste à dominer son programme, son parti et, surtout, le pays. » Autrement dit, bonne chance François !
Comment cet ardent néophyte se glissera-t-il dans les habits du chef de l’État ? Pétera-t-il les plombs comme un Sarkozy normal ? Ou deviendra-t-il, mutatis mutandis, un Pompidou-bis, comme il l’espère lui-même, et Franz-Olivier et moi avec ?
Nul n’en sait rien encore, et c’est peut être là l’ultime secret de ces Derniers carnets : l’auteur préfère sans doute arrêter avant d’être déçu par Hollande aussi. C’est prudent.

En attendant, j’aime son mépris aristocratique de simple citoyen envers une élite qui a perdu sa légitimité. J’admire cette plume pleine et déliée qui, sans avoir l’air d’y toucher, « efface par le travail les traces même du travail ». Bref, je ne saurais trop vous recommander ce Giesbert, pour ses rires et ses coups de colère, ses scoops et ses détours culturels. L’ensemble donne un réjouissant mélange entre Saint-Simon et Voici, parfaitement adapté aux tempora et autres mores dont il nous rend compte.[/access]

Derniers carnets. Scènes de la vie politique en 2012 (et avant), par Franz-Olivier Giesbert (Flammarion).

*Photo : rsepulveda

Mélancolie du pastiche

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« Vous vous souvenez tous de cette intraitable mélancolie qui s’empare de nous au souvenir des jours heureux. Ils se sont enfuis sans retour ; quelque chose de plus impitoyable que l’espace nous tient éloignés d’eux ». Curieusement, c’est à ces premiers mots du chef-d’œuvre de Jünger, Sur les falaises de marbre, que fait songer le nouveau livre de Patrick Besson, La présidentielle. Curieusement, puisque le romancier a réuni sous ce titre passe-partout une soixantaine de petits pastiches consacrés à la campagne électorale qui vient de s’achever, initialement publiés sur le site Internet de l’hebdomadaire Le Point.

Et la première gorgée de bière, comme dirait l’autre, est à la hauteur de la réputation de ce brillantissime touche-à-tout. Allons plus loin : quelques-uns de ces textes, pas tous certes, mais quelques-uns sans doute, méritent de figurer jusqu’à la fin des temps dans une anthologie universelle du pastiche, à côté des pages inoubliables du grand Marcel, du célèbre A la manière de…, de Reboux et Müller, qui fit s’esclaffer des générations de Français, ou de certaines miniatures inspirées d’Umberto Éco. Parmi ces réussites, citons, au hasard des pages, « La chute de Dominique Strauss-Kahn », par Albert Camus – « J’ai demandé à Anne pourquoi nous n’avions plus de bonne. Elle a levé les yeux de son café au lait sans sucre et m’a dit : devine »-, « L’éducation d’Eva » par le marquis de Sade, hilarante, l’extraordinaire « Marine la peine » de Patrick Modiano, le facile mais grandiose « Rachida » par Vladimir Nabokov (« le bout de la langue fait trois petits bonds le long du palais : Ra-chi-da »), l’inénarrable « Tiens bon la rampe, Poutou » par San-Antonio, où le pseudo Dard évoque une dame « aussi surprise qu’un roti de porc se retrouvant dans un restaurant de couscous », le jouissif « Villepin et la grande romancière » par Christine Orban, ou l’incroyable « Le vote des routiers » par Catherine Millet en partouzarde hollandiste sur l’aire d’autoroute de Nemours (pas besoin de faire un dessin). Sans oublier le désopilant « Sa Toison d’or », par Stéphane Bern : « Je regarde le roi décorer le président et je pense : quel dommage que le président ne soit par roi, quel dommage que le roi ne soit pas notre président. Dans l’avion du retour, Nicolas Sarkozy m’a demandé : « ça va Stéphane ? » C’est à ce moment-là que j’ai pleuré ».

Au total, Besson réussit un époustouflant exercice de style, que l’on déconseille vivement à ceux qui lisent dans le métro et qui tiennent à ne pas rater leur station (on sent l’expérience vécue). Pourtant, au fil des pages, on devine que quelque chose se cache derrière les éclats de rire. On ne se place pas impunément sous le patronage de Jean-Louis Curtis –« de mars 1974, date de notre rencontre, à sa mort en novembre 1995, j’ai bu tout son whisky dans cet appartement de la rue Vaneau où il m’a appris à lire de près et à écrire en toute liberté »-, ou de John Le Carré : « L’époque avait changé. Tout changeait, sauf la couleur du whisky dans le verre (…) Peut-être pour ça qu’on l’aimait tant, le whisky : sa couleur qui ne changeait pas. Contrairement à nos cheveux. Ou à nos dents. Ou à notre conscience ». Besson fait pleurer de rire, mais aux dépens de ses deux amours de jeunesse, la littérature et la politique. La première se trouve ravalée au rang de truc, de tic, de recette ou de procédé. Attention les yeux, en une heure je vous fabrique du Aragon, du Becket, du Céline, du Henry James et du Drieu, ou alors, au choix, du Katerine Pancol, du Gavalda, et même du Patrick Bruel, tant qu’on y est.

Quant à la politique, l’autre (ex-) passion de Besson, elle est finalement réduite à une galerie de portraits acides, une théorie de bouffons interchangeables incapables de susciter autre chose qu’une pitié morne ou une vague indifférence. Vanité des vanités. Besson fait rire, jusqu’au chapitre conclusif, « Le résultat », où il se pastiche lui-même et révèle le pot aux roses : « Il aurait bientôt 60 ans et n’était même pas certain d’avoir été mis au monde. Il avait en tout fait cinq petites choses : écrit, lu, déjeuné au restaurant, vu des films et baisé. (…) Dans l’appartement, il oublia d’allumer la télévision. Du coup, à minuit, il se rendit compte qu’il ignorait quels étaient les scores du premier tour de l’élection présidentielle ». Et au fond, il s’en fichait complètement. Comme du reste, d’ailleurs.

Patrick Besson, La présidentielle, Grasset, 2012

La seiche, meilleure amie de l’homme ?

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Je devrais faire plus attention aux animaux. En tout cas autrement que sous un angle alimentaire, voire gastronomique. Ainsi, à la question « Quel est votre oiseau préféré ? », la première fois que l’on m’a soumis au questionnaire de Proust, j’ai spontanément répondu : « Le poulet, parce que c’est bon. » Et si on m’avait demandé ce que je pensais encore hier de la seiche, par exemple, j’aurais dit : « Cuites au vin blanc avec de l’ail, c’est quand même quelque chose, surtout si tu accompagnes ça avec une bouteille d’Analepse de Jean-Christophe Comor. »

Mais tout ça, c’était avant que je prenne connaissance d’une étude de chercheurs australiens sur la seiche. Contrairement à ce que l’on croit, les Australiens ne passent pas leur vie à faire du surf ou à être les derniers universitaires à prendre au sérieux le Nouveau Roman. Les Australiens ont aussi des chercheurs qui se penchent sur des sujets aussi décisifs que la seiche[1. Essayez de prononcez la phrase précédente à toute vitesse et sans bafouiller, pour voir !]. Le professeur Culum Brown et son équipe de la Macquarie University viennent de publier leurs conclusions sur le comportement de certaines seiches. Une attitude riche d’enseignements pour ceux qui comprennent à quel point nous sommes enfermés dans les notions hétéro-fascistes de genre et autres vieilleries patriarcales qui bloquent notre avenir radieux vers une post-humanité débarrassée des tabous archaïques.

Quelles sont les découvertes de monsieur Brown ? Pour commencer, la seiche adore se travestir. On sera d’ailleurs surpris qu’il n’y ait pas eu de char pour les seiches à la dernière Gay Pride. Cette absence s’explique sans doute par le fait que si la seiche mâle se travestit, c’est pour mieux séduire la femelle. La femelle seiche serait-elle lesbienne ? Pas forcément, ou en tout cas l’étude de Culum Brown ne le précise pas. En revanche, le but de la manip masculine est clairement expliqué. Le mâle se déguise en femelle d’abord pour éloigner d’autres mâles un peu stupides qui pensent qu’ils ont à faire à deux filles ensemble et pas à un mâle faisant son affaire à une femelle, ce qui le rend toujours terriblement jaloux. Il faudra penser à vérifier si ce cas de figure charmant n’est pas évoqué dans les Mémoires de Casanova, une excellente lecture de vacances qui pimentera vos ébats de manière beaucoup plus imaginative que les tristes suppléments à découper des magazines féminins.

On apprend aussi que les seiches sont de la même famille que les escargots, ces hermaphrodites assumés, mais d’après Culum Brown, elles sont beaucoup plus intelligentes. Cela se voit à leur art consommé du camouflage. Les seiches, comme les amateurs de spaghettis à l’encre le savent depuis longtemps, laissent derrière elles un nuage noir pour masquer leur fuite. Mais ce n’est pas tout. Culum Brown montre, avec cette affaire de travestissement, que le camouflage sert aussi à tromper sa propre espèce, ce qui n’est pas si fréquent dans le règne animal et la rapproche incontestablement du genre humain.
Il faut dire que les seiches ont une vie courte, qu’il y a plus de mâles que de femelles et qu’il ne faut pas qu’ils ratent leur coup, si je puis dire, car ce pourrait bien être le seul. Une compétition féroce, donc et aurait dit Houellebecq, une extension du domaine de la lutte à tous les domaines de la vie y compris la sexualité.

Dernière question, peut-on appliquer ces récentes révélations dans le domaine politique ? On sait depuis longtemps que l’art de la dissimulation poussé à l’extrême est une des bases du métier. Mais, jusqu’à une date récente, aucun politique n’avait réussi à se faire passer pour le contraire de ce qu’il est, histoire de continuer à séduire les électeurs de son camp et de faire croire au camp adverse qu’il y a vraiment une différence. Pourtant, depuis le discours de politique générale de Jean-Marc Ayrault, on a l’impression qu’un des enjeux du quinquennat à venir va être de camoufler une classique politique de droite (austérité à tout crin dans l’unique but de rembourser la dette) sous des oripeaux socialistes.

Que le gouvernement sache, cependant, que d’après l’étude du professeur Culum Brown, la seiche qui joue au petit jeu du travestissement ne réussit que dans 40% des cas…

*Photo : richard ling

La guerre en noir et blanc de BHL

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De son équipée en Libye, Bernard-Henri Lévy a tiré un film, Le Serment de Tobrouk, présenté hors-compétition au Festival de Cannes et sorti début juin sur nos écrans. Immédiatement, les pourfendeurs pavloviens du « béhachélisme » se sont jetés à bras raccourcis sur leur cible favorite. Mais par un singulier effet miroir, leur croisade morale contre le « devoir d’ingérence » reproduit trop souvent les accents lénifiants du droit-de-l’hommisme qu’ils prétendent fustiger. Peu critiquent Le Serment de Tobrouk d’un strict point de vue politique : BHL serait égotiste, narcissique, taquin ou faussement ému, indécemment chic dans les dunes du djebel Nafussa, impudemment sarkozyste pour un homme de gauche… En résumé, BHL est BHL, voilà ce que ses ennemis ne lui pardonnent pas.

Ayant déjà expliqué tout le mal que je pensais de l’intervention otanienne en Libye, je me sens parfaitement à l’aise pour aborder le film de BHL sans être soupçonné de connivence avec son auteur. Rappelons que Le Serment de Tobrouk se présente comme la narration rigoureuse de la médiation qu’assura BHL, sans aucun mandat officiel, entre le Conseil national de transition libyen et les grandes puissances occidentales, jusqu’à la chute finale de Kadhafi permise par les bombardements de l’OTAN.

Après l’avoir vu, j’avoue ne pas comprendre que ce documentaire trop long et bavard déplaise tant aux adversaires de l’opération libyenne. Avec un effort intellectuel modéré, ils y trouveraient pourtant toutes les clés permettant de déconstruire point par point l’imaginaire fantasmagorique de Bernard-Henri Lévy.[access capability= »lire_inedits »]
Car il s’agit bien d’un imaginaire, d’une mythologie inconsciente porteuse de l’universelle panacée de la liberté à portée d’obus. Le Serment de Tobrouk doit être vu pour ce qu’il est : un manifeste vidéo dans lequel BHL exprime la quintessence de sa weltanschauung (vision du monde) humaniste. Délivré de ses appartenances ethniques, religieuses et culturelles, l’homme universel communie dans la célébration de la démocratie, pensée comme l’envers des massacres de vieux despotes. Dans le rôle du tyran sanguinaire, Kadhafi paraît plus que crédible, lui qui fut à la vie comme à la scène aussi caricatural et assassin que le personnage de dictateur levantin de Sacha Baron Cohen.

Tout au long du film, Bernard Henri-Lévy exhume des images d’archives de la guerre d’Espagne et du « serment du Koufra », ville libyenne où Leclerc et ses hommes jurèrent de ne pas baisser les armes avant d’avoir libéré Strasbourg. Mélange de Malraux et du général de Hauteclocque, Bernard-Henri Lévy recycle ses vieux mythes idiosyncrasiques pour défendre sa conception du monde ritualisée − le noyau du CNT jurant fidélité à la démocratie devant les tombes des soldats français de Tobrouk. Il y aurait les assassins, sinistre catégorie dans laquelle Kadhafi émarge incontestablement, leurs victimes « résistantes » et une troisième cohorte constituée de « salauds » sartriens et de « ricaneurs ». Cette dernière engeance forme un improbable aréopage unissant, dans un même refus de l’engagement occidental en Tripolitaine, Marine Le Pen, Éric Zemmour, Alain Juppé (qui occupait alors la fonction de ministre des Affaires étrangères, excusez du peu) et… Rony Brauman, humanitaire trop « réaliste » pour appartenir au corps des élus.

Les enfants prodigues de la Providence, ce sont bien sûr les « Libyens libres », comme les baptise au débotté Gilles Hertzog : Mahmoud Jibril-Jean Moulin, même combat. Vu à travers ce prisme, le monde arabe gagne indubitablement en clarté. Calquer les catégories de la France libre, de la Seconde Guerre mondiale et de la guerre d’Espagne sur une Libye qui n’est pas encore une nation révèle un biais occidentaliste porteur de nombreuses contradictions. Le war building reprend ainsi les apories du state building des grandes institutions internationales ; aussi adapté aux particularités locales qu’un meuble Ikea sied à un salon Empire, la guerre en kit confronte notre héros aux affres de la Libye compliquée. Comme Paul Wolfowitz et Richard Perle au département d’État américain naguère, Lévy se fourvoie en postulant l’existence d’une société civile libyenne − qu’il confond implicitement avec le conseil tribal tenant lieu de proto-État post-kadhafiste. Or, ne pas désespérer Benghazi en évitant un massacre était une chose, outrepasser le mandat de l’ONU en prétendant installer une « démocratie sans démocrates » − selon la cruelle formule de Ghassan Salamé − en fut une autre. Cette illusion néo-conservatrice fait fi des spécificités nationales tant en Libye qu’aujourd’hui en Syrie, où BHL presse François Hollande d’intervenir.

Il faut cependant reconnaître à BHL une certaine honnêteté intellectuelle qui éclaire les impensés de sa praxis. Au fil de ses tribulations libyennes, BHL découvre en effet certains dessous peu reluisants de ses alliés « résistants » : l’attachement à la charia, le peu de cas qu’ils font de la condition féminine, la mise en scène macabre du meurtre de Kadhafi, mais surtout une révélation fracassante qui fait tout l’intérêt du Serment de Tobrouk. Parmi les papiers amoncelés sur le bureau de l’ancien chef des services de sécurité libyens, une note de synthèse retranscrit une réflexion du sommet du pouvoir kadhafiste qui cherchait à endiguer la révolte en déstabilisant les pays limitrophes. C’est ici qu’intervient LE scoop du film : alors que Kadhafi envisageait un repli au Tchad, le CNT était armé par le Soudan d’Omar Al-Bachir, personnage peu reluisant visé par des mandats d’arrêt internationaux pour crimes de guerre, crimes contre l’humanité et génocide au Darfour. Notre philosophe conclut lapidairement que rien n’est simple. Nous lui concéderons volontiers que la complexité du grand jeu régional échappe aux schémas moraux dont il a coutume d’affubler ses contradicteurs. Hélas, la déstabilisation de l’Afrique sahélienne, la constitution d’un État sécessionniste touareg sur les décombres du Mali et le regain de vigueur d’Al-Qaïda au Maghreb islamique ne font l’objet d’aucun développement du Serment.

Pour un peu, nous sentirions presque de la candeur dans le dialogue final que BHL noue avec des djihadistes « révolutionnaires » libyens réputés proches d’Al-Qaïda : faisant contre mauvaise fortune bon cœur, ces derniers lui pardonnent sa judaïté au nom de la lutte contre l’ennemi commun kadhafiste.

Du Bangladesh à la Bosnie, Bernard-Henri Lévy aura usé ses chemises à répandre ses principes globaux dans un monde perclus par les frontières. Le Serment de Tobrouk est avant tout le journal d’un homme pressé, sans doute trop pour comprendre les subtilités de l’Orient compliqué.[/access]

*Photo : http://www.bernard-henri-levy.com

Brasse coulée en Corée du Nord pour fillette déboussolée

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A l’instar des Galeries Lafayette, il se passe toujours quelque chose en Corée du Nord. Pas plus tard que la semaine dernière, nous apprenions par diverses sources proches du dossier que le nouveau leader joufflu Kim Jong-Un avait autorisé le port des chaussures à talons compensés et des boucles d’oreilles. Nous apprenions également que le digne fils du grand et regretté Kim Jong-Il encourageait avec insistance son peuple à la consommation du « hamburger frites » – dans un pays qu’il aimerait transformer en « paradis des enfants ». Si Ronald, le clown boursouflé, et toutes les autres mascottes de la Mc Donald’s Company restent pour l’instant à la frontière, l’esprit Happy Meal est là. Une information somme toute peu étonnante, qui est à rapprocher de la grande offensive de communication ridicule lancée par Kim Jong-un il y a quelques mois visant à promouvoir les parcs d’attractions pour le divertissement populaire des masses. Une initiative qui lui permettra de s’assurer une bonne place dans l’histoire internationale du grotesque.

Dans le même temps, l’AFP nous rapportait une désolante fable propagandiste, dont seule la Corée du Nord a le secret. C’est l’histoire exotique d’une fillette qui est morte noyée pour avoir voulu sauver du torrent les portraits des chers leaders de son pays adoré. On apprend ainsi que « Han Hyon-Gyong, 14 ans, a reçu à titre posthume la décoration Honneur de la jeunesse Kim Jong-Il (nom du précédent dirigeant, mort en décembre 2011) et que son école portera son nom » Ses parents, ses professeurs ainsi que quelques cadres locaux du parti ont été récompensés dans la foulée. « L’adolescente est morte le 11 juin dans la province du Hamkyong du sud (est), alors qu’elle tentait de sortir de sa maison inondée les portraits des deux anciens dirigeants. Selon le journal officiel, Han Hyon-Gyong maintenait au-dessus de sa tête les portraits enveloppés dans du plastique lorsqu’elle a été emportée par les flots. » L’AFP précise que les médias officiels rapportent régulièrement des histoires édifiantes de coréens qui sont prêts à donner leur vie (ou celles de leurs proches…) pour sauver les portraits sacrés des « Kim » des périls les plus divers.

On aimerait rire de bon cœur de toutes ces pitreries dictatoriales exotiques et du tour bouffon que prend systématiquement le culte de la personnalité dans ce pays maudit, mais ce serait oublier que nous ne sommes pas dans un film de Sacha Baron Cohen, mais dans la vie réelle. Les historiens nous diront peut-être un jour quel fut le destin véritable de la jeune Han Hyon-Gyong, et ce qu’elle cherchait à sauver des eaux… simplement sa vie ?

PS-UMP : Indignés contre Affranchis

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Convenez qu’il en faut du courage pour parfois s’opposer. C’est d’ailleurs toujours en s’opposant qu’on obtient ses lettres de noblesse. Il n’est qu’à regarder l’attribution des prix Nobel de la Paix pour constater que l’heureux lauréat est moins « un partisan de » qu’ « un opposant à ». C’est la même chose en Libye, en Egypte, en Tunisie, et en Syrie. Il y a ceux qui sont pour les régimes d’avant et ceux qui s’opposent à ces mêmes régimes. Les premiers sont bien souvent des tortionnaires, les seconds des héros. Ainsi va la doctrine négativiste du XXIème siècle. Il faut rendre grâce à Stéphane Hessel. S’il n’a pas inventé l’opposition, il a du moins su la théoriser et l’essaimer aux quatre coins de la planète. On s’indignera tour à tour contre la pollution, les guerres, l’injustice, la finance mondialisée, ou le racisme. Mais dans le même temps on ne célèbrera pas les efforts immenses en faveur de l’écologie, de la paix, de la justice, d’une meilleure répartition des richesses et de l’accueil de la diversité. Parce que, dans ce cas, l’indignation n’aurait plus aucun sens.

A ce petit jeu là, la gauche excelle. Dans une Vème république longtemps acquise à la droite, l’opposition est devenue sa marque de fabrique. Il ne lui manquait qu’un slogan pour parachever sa fière posture, l’ambassadeur Hessel le lui a offert. De l’autre côté, la droite rumine et baisse la tête. Elle a bien du mal à s’indigner. Rien d’étonnant après tout. Lorsque l’on partage avec sa rivale l’ensemble des idées sur l’économie de marché –donc sur tout le reste-, encore faut-il préserver l’apparence d’une certaine divergence idéologique, au risque, dans le cas contraire, de ramener le PS et l’UMP à une simple équation sans variables. Mais mimétisme oblige, la droite doit trouver le pendant de l’indignation sans paraître vouloir singer la gauche.

C’est à nos confrères du Point que les ténors de l’UMP vont devoir rendre grâce. En une de son dernier numéro, l’hebdomadaire évoque la guerre de succession que la droite traverse actuellement et met en exergue un titre au moins aussi racoleur que celui des Indignés : « Les affranchis ». Ils sont neuf, ils sont beaux, ils sont jeunes et ils ont tous été ministres et composeront désormais sans Nicolas Sarkozy. Ils ont en commun d’être pro-européens, hostiles aux alliances avec le Front National et de vouloir conjuguer la réduction des déficits avec un minimum de générosité sociale. Ils sont « gaullistes, humanistes, réalistes, audacieux, à l’écoute d’électeurs déboussolés ». L’histoire ne raconte pas la suite mais gageons qu’ils pourraient être résolument républicains, attachés à la liberté, l’égalité, la fraternité ; qu’ils sont résignés à tout faire pour affranchir le monde des atrocités de la pollution, des guerres, de l’injustice, de la finance mondialisée ou du racisme. Soyons encore plus fous : pourquoi ne croiraient-ils pas fondamentalement à l’éducation, à la laïcité et à la magie du « vivre ensemble » ?

L’histoire de France aura engendré bien des ordres. Il y a eu ceux qui priaient, ceux qui combattaient et ceux qui travaillaient. Puis il y a eu les révolutionnaires et les contre-révolutionnaires ; les bonapartistes, les légitimistes, les orléanistes ; les républicains et les hussards. Dans ce début de siècle hanté par le spectre d’une résurgence du Front National, la société propose désormais de s’indigner ou de s’affranchir. Un choix d’autant plus aisé que l’indignation et l’affranchissement sont les deux faces d’une même médaille moralisante. Verlaine leur aurait déclamé avec jouissance : Les Déjàs sont les Encors !/ Les Jamais sont les Toujours !/ Les Toujours sont les Jamais !/ Les Encors sont les Déjàs !

*Photo : Le Point

Irlande, le laboratoire de la méthode Merkel

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Son absence aura été de courte durée : presque deux ans après en avoir été bannie, l’Irlande revient aujourd’hui sur le marché de la dette. Selon la NTMA, l’agence de la dette du pays, Dublin va essayer de lever 500 millions d’euros en échange de bons du Trésor à trois mois. Certes, il s’agit d’une émission de court terme mais son importance dépasse largement son échéance et la (modeste) somme en question. Car cet événement révèle surtout le retour en grâce de l’Irlande auprès des investisseurs et le refinancement normal de sa dette sur le marché des capitaux.

L’Irlande entame doucement son retour sur le marché car elle a un peu de temps devant elle. Jusqu’à la fin 2013, ses besoins de financement sont assurés par le plan d’aide international mis sur pied en 2010. Dublin se projette donc vers 2014, première année où elle devra de nouveau se financer de manière autonome.

Rappelons qu’après l’éclatement de sa bulle immobilière en 2008, le secteur bancaire irlandais a frisé l’écroulement, risquant d’emporter avec lui l’économie nationale toute entière. Le gouvernement fut alors obligé de renflouer les banques en urgence puis de nationaliser leurs dettes, ce qui fit culminer le déficit public irlandais à 32% du PIB.

Pour affronter cette faillite de fait, l’Irlande avait sollicité une aide de 85 milliards d’euros auprès de l’Union européenne et du Fonds monétaire international (FMI). Cet appel au secours était la conséquence de l’incapacité du pays de se financer à un prix raisonnable; et c’est à partir de ce moment-là que l’Irlande fut de facto exclue des marchés financiers. En novembre 2010, cette aide lui fut donc accordée en contrepartie d’une sévère cure d’austérité, réduisant les dépenses publiques de 11.5% entre 2008 et 2011.

Concrètement, l’enveloppe consacrée aux prestations sociales a été rognée de 5%, les effectifs de la fonction publique allégés de 20 000 postes, obligeant certains employés du secteur de la santé à traiter 30% de patients supplémentaires chaque jour ! Dans le même temps, le taux de chômage décollait, passant de 4.2% juste avant le déclenchement de la crise en 2007 à presque 14.4% aujourd’hui. Le pays s’est donc plié à la discipline budgétaire, a respecté ses engagements vis-à-vis de ses créanciers (le FMI et l’Union européenne), lesquels lui adressent régulièrement des satisfecit pour son application zélée du programme de redressement économique.

Au-delà de ces « bonnes notes », le chômage semble stabilisé voire en légère baisse et une nette amélioration sur le front de l’emploi est attendue pour 2013. La croissance du PIB reste molle mais l’ensemble des indicateurs rassurent les investisseurs privés au point d’envisager un retour plus tôt que prévu sur les marchés. Dix ans après son plan de redressement, l’Argentine, pour citer un modèle économique alternatif, ne peut que rêver du retour en grâce irlandais.

Pourtant, les Irlandais ont fait le contraire de ce que préconise la gauche française en termes de relance par la demande et de gestion de la dette. Ceci dit, la question n’est pas de savoir qui a raison et qui a tort mais de faire de l’économie et de la politique. La vérité est qu’il n’y a pas de réelle alternative à la politique que pratiquait le tandem Sarkozy-Fillon. On peut faire un peu mieux ou un peu moins bien, mais quoiqu’en disent nos actuels gouvernants, les marges de manœuvre restent extrêmement réduites. Une autre politique économique n’existe pas, au moins aujourd’hui ou dans un avenir proche. Et plus tôt on le reconnait, mieux c’est.

*Photo : dullhunk