Vous en aviez rêvé : France 2 l’a fait ! Inquisitio, la fiction (peu) historique qui dénonce les « heures-les-plus-sombres-de-l’-histoire » de l’Église vient de débarquer sur votre petit écran avec le souhait non dissimulé de lutter contre l’intolérance et l’obscurantisme religieux[1. Le producteur de la série a déclaré : « Inquisitio raconte l’échec et les ravages du fanatisme religieux et de l’intolérance »]. Rien que ça ! Et le moins qu’on puisse dire, c’est que les auteurs de cette série ont déjà atteint leur cœur de cible : les deux premiers épisodes, diffusés en prime time mercredi dernier, ont rassemblé chacun 4,3 et 3,9 millions de téléspectateurs, soit 17,2% et 16 % de part d’audience. Seul hic : Inquisitio tient plus de l’heroïc fantasy ou de la science-fiction (voire de l’uchronie) que d’une véritable reconstitution historique, ce que confirme Nicolas Cuche lui-même, qui en est à la fois le concepteur, le réalisateur et le scénariste. Mais cela ne saurait constituer une excuse, vous en conviendrez !

Et les réactions hostiles de la communauté catholique ne se sont pas fait attendre. Récemment, c’est Mgr Bernard Podvin, porte-parole de la conférence des évêques de France, qui a déclaré, dans un billet publié sur le site eglise.catholique.fr, se sentir attristé par un traitement aussi fantaisiste d’une période historique difficile. De manière plus légère, un site internet malicieusement intitulé « L’inquisition pour les nuls » a été créé afin de rétablir la vérité historique[2. Site qui propose même un vidéoclip satirique aux internautes.].

Puis, ce fut au tour de la militante catholique bien connue Frigide Barjot de se fendre d’un communiqué entre dérision et indignation. Certes, Inquisitio ne se présente pas comme une reconstitution historique mais plutôt comme un thriller médiéval. Nicolas Cuche s’est d’ailleurs défendu dans le journal La Croix d’avoir voulu tourner un brûlot anticlérical. La critique pourrait donc s’arrêter là. Mais est-ce si simple ?

Rappelons que l’action de la série se situe dans le sud de la France lors du Grand Schisme d’Occident déclenché par la scission du Sacré Collège en 1378. La chrétienté est divisée en deux obédiences, l’une installée à Rome et représentée par Urbain VI et une autre basée à Avignon, représentée par le pape Clément VII. Lorsque la peste frappe les habitants de Carpentras, ce dernier pontife, croyant à un punition divine, fait appel au grand inquisiteur Barnal pour trouver un coupable et rassurer la population. Lors de son enquête, il croise le chemin d’un médecin juif qui est persuadé que la peste peut être combattue par des moyens rationnels. Les deux hommes vont alors s’affronter, sans se douter que cette épidémie se trouve au centre d’un complot ourdi par le pape de Rome afin de se débarrasser de son rival. Outre un parti-pris évident, le scénario d’Inquisitio prend d’incroyables libertés avec la vérité historique et se rend coupable de nombreux anachronismes, recyclant de vieux poncifs éculés construits de toutes pièces au XVIIIe siècle par de (faux) historiens des Lumières en conflit personnel avec la foi catholique.

Prenons l’exemple de la sainte Catherine de Sienne, que la série dépeint comme une fanatique perverse qui répand la peste à Avignon pour favoriser le départ du pape Clément VII et accélérer le retour du pape de Rome qu’elle considère comme seul légitime. En réalité, Catherine fut plutôt une victime de la peste puisqu’elle a perdu deux de ses frères, sa sœur ainsi que huit de ses neveux lors de l’épidémie qui a touché Sienne en 1374. Par ailleurs, ce fut une femme d’influence et une grande mystique qui œuvra en faveur du retour des papes à Rome. Rien à voir avec le portrait peu flatteur qui est fait d’elle dans la série ! On s’étonne que des auteurs si enclins à défendre la tolérance et l’égalité réduisent une femme d’influence au statut de névrosée hystérique. De plus, Catherine de Sienne est arrivée à Rome en 1378, lors du déclenchement de la crise au sein de la papauté, et est y morte en 1380. Elle n’a donc pas pu séjourner à Avignon lors du Grand Schisme, comme le suggère la série !

Par ailleurs, l’intrigue de la série laisse planer de lourds soupçons autour de l’antisémitisme (fantasmé) de l’Église à cette époque. Or, rien n’est plus faux. Il apparaît en effet clairement que la communauté juive du sud de la France bénéficia pendant tout le Moyen Âge d’une protection spéciale des clercs, comme l’a montré Léon Poliakov dans son Histoire de l’antisémitisme en cinq volumes. De surcroît, l’Inquisition a toujours respecté la liberté de culte des juifs, même à l’époque mouvementée du Grand Schisme d’Occident. Les seuls juifs à avoir subi les foudres des inquisiteurs sont ceux qui s’étaient convertis au christianisme avant de revenir vers le judaïsme. Ces derniers étaient donc pourchassés pour apostasie et sûrement pas en raison de leurs origines juives ! On peut citer également l’exemple de la bulle Etsi Judaeorum, décrétée en 1233 par le pape Grégoire IX – qui institua pourtant l’Inquisition-, demandant aux prélats de tous niveaux de protéger les juifs des persécutions par des chrétiens, notamment lors de la cinquième croisade.

Une autre contre-vérité historique concerne l’usage de la torture par les inquisiteurs. Dans la série de Nicolas Cuche, Barnal, le grand inquisiteur dépêché par Clément VII pour trouver un responsable à la Peste, fait un usage immodéré de la torture pour obtenir des réponses lors de ses interrogatoires. Mais la torture était-elle si répandue que cela ? En réalité, les tribunaux de l’Inquisition prononçaient plus souvent des sentences religieuses, imposant aux condamnés de réciter des prières ou de faire des pèlerinages, et ne recouraient à la torture qu’en dernier recours et de façon codifiée, les condamnations à mort étant extrêmement rares. A la différence des tribunaux séculiers qui y avaient largement recours, la justice inquisitoriale ne prononçait des peines de torture que dans les cas les plus extrêmes. Même l’inquisition espagnole y eut assez peu recours. A toutes fins utiles, rappelons que le mot Inquisition vient du latin Inquisitio qui signifie « enquête ». En dépit de l’image de justice expéditive et arbitraire qu’elle traîne, l’Inquisition était en fait beaucoup plus formaliste et paperassière que ne le croit le commun des mortels[3. Il ne s’agit pas, bien sûr, de dresser un portrait idyllique de l’Inquisition, qui est désormais incompréhensible pour un esprit de notre temps, ni de minimiser les crimes commis en son nom mais juste de rétablir la vérité historique.] ! Mais ça, ce n’est pas vendeur quand on veut faire de l’audience !

Si l’on ajoute à cela une image peu flatteuse réservée au clergé (notamment une scène montrant le pape Clément VII prenant un bain de compagnie de créatures dévêtues) mais conforme aux idées reçues sur le Moyen Âge, la série Inquisitio est à ajouter à la liste des fictions qui manipulent sans vergogne l’histoire à des fins idéologiques. On se souvient en effet que les 14 et 15 février 2012, France 2 avait déjà programmé un film de fiction sur le révolutionnaire haïtien Toussaint Louverture en le présentant comme un documentaire historique. Ce dernier avait même été qualifié par un éditorial du supplément télévision du Monde des 19 et 20 févriers de « fiction d’utilité publique » ! Ce film était lui aussi truffé de contre-vérités historiques, à l’image d’une scène montrant le père de Toussaint Louverture noyé par son maître alors qu’il est mort centenaire… Le réalisateur Philippe Niang avait alors justifié ces petits arrangements avec l’Histoire par la nécessité de faire du héros de la révolution haïtienne une icône « quitte à tordre le cou à la vérité historique, au nom de la vraisemblance idéologique ».

On attend donc avec impatience la prochaine « fiction citoyenne » sur le pape Pie XII ou la guerre d’Algérie !

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