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Immigration : les dossiers chauds de la rentrée

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C’était la marque de fabrique de Nicolas Sarkozy. Depuis son accession au ministère de l’Intérieur en 2002 puis à l’Elysée en 2007, l’ex-chef de l’Etat n’a cessé de mettre le paquet sur l’immigration, du moins dans ses discours. Pour ses détracteurs, il a transformé la France en « machine à expulser », organisant des « rafles » contre les familles de sans-papiers. La création du ministère de l’immigration et de l’identité nationale fut le point d’orgue d’une politique que certains ont qualifié de « racolage » des électeurs FN.

Sur le papier, la gauche a rapidement promis de rompre avec ce lourd héritage et de se montrer plus humaine. A son arrivée Place Beauvau, Manuel Valls a mis fin à la rétention des enfants de sans-papiers. il a annoncé mercredi, devant la Commission des Lois du Sénat, une réforme des critères de naturalisation. La franchise de 30 euros pour accéder à l’Aide médicale d’Etat a été supprimée, le droit de vote des étrangers aux élections locales est annoncé pour 2013, le « délit de solidarité » devrait être abrogé…

Mais la gauche a vite été rattrapée par la réalité. Par la réalité politique d’abord, la gauche n’ayant pas la majorité des trois cinquièmes au Parlement, il lui sera donc impossible de réviser la Constitution et d’accorder le droit de vote aux étrangers. Il reste la possibilité de faire un référendum, irréaliste sur un sujet aussi brûlant.

Il y a aussi le réalisme social. Dans Le Monde, Manuel Valls a admis que « la situation économique et sociale ne permet pas d’accueillir et de régulariser autant (de sans-papiers) que certains le voudraient ». De nouveaux critères « précis, objectifs, compréhensibles » de régularisations « au cas par cas » devraient être établis par circulaire d’ici la rentrée. Selon Valls, ils porteront sur « les années de présence sur le territoire, les attaches familiales, la scolarisation des enfants, la situation par rapport au travail » tout en précisant que les régularisations ne seraient pas supérieures à celles pratiquée sous l’ancienne majorité soit 30 000 par an. Le discours clair et net de Valls est une évolution après les fausses promesses de Jospin qui n’a jamais abrogé les lois Pasqua-Debré et n’a finalement régularisé que 80 000 sans-papiers sur 143 000 demandes.

Pour autant, d’autres non-dits sont maintenus. Devant les sénateurs, le ministre de l’Intérieur a confirmé la mise en place d’ici le premier semestre 2013 d’un titre de séjour de 3 ans pour faciliter les démarches des immigrés. Mais il n’a pas précisé s’il serait réservé à une seule catégorie d’immigrés (travailleur, étudiant, conjoint de français, regroupement familial…) ou ouvertes à toutes. Il n’a pas dit non plus s’il remplaçait ou s’ajoutait aux multiples titres de séjour existants. Le diable se cachera dans les détails, et à moins de vouloir passer pour un démagogue laxiste, Valls ne pourra transformer sa nouvelle carte de séjour en appel d’air pour les immigrés.

Car qu’il le veuille ou non, Valls devra jouer les répressifs. Dès l’automne, il sera attendu sur le placement en garde à vue des sans-papiers. En effet, depuis le 5 juillet et un arrêt de la Cour de Cassation, il n’est plus possible d’interpeller et de placer en garde à vue des clandestins pour le seul motif de séjour irrégulier. La Cour s’est basée pour cela sur une directive européenne dite « directive retour » qui interdit l’emprisonnement des sans-papiers pour le seul délit de séjour irrégulier. Or, en droit français, seules les infractions punissables d’une peine d’emprisonnement peuvent justifier une garde à vue.

Le nœud du problème n’est donc pas la directive retour en elle-même qui n’interdit que l’emprisonnement des clandestins que la procédure pénale française qui restreint les possibilités de garde à vue. Si Valls veut vraiment « redonner un fondement légal » aux expulsions de sans-papiers, il devra créer un régime spécial pour les gardes à vue de sans-papiers. Bref, dès septembre, le premier débat migratoire de la majorité concernera l’arrestation des sans-papiers et la création de mesures dérogatoires à leur sujet. Un casus belli. Mais sans une telle réforme, il sera tout simplement impossible de faire respecter les lois en matière migratoire.

D’autres dossiers attendent encore le ministre de l’Intérieur qui prétend que « l’éloignement des étrangers en situation irrégulière doit rester la règle ». Actuellement, près de 75% des décisions d’expulsion ne débouchent pas sur un réel retour au pays. Une des causes principales est le refus des pays d’origine. Ces derniers doivent délivrer un « laisser-passer consulaire » pour que le clandestin puisse retourner dans son pays.

Mais seuls un tiers des pays concernés délivrent le fameux sésame. Parmi les mauvais élèves, l’Irak et l’Afghanistan, au vu de la situation politique tendue et des carences de l’administration, la Chine et la Russie, qui ont les moyens de jouer les gros bras face à la France, ou le Mali, qui compte sur la puissance économique de sa diaspora. En leur temps, Guéant et Sarkozy avaient tenté de taper du poing sur la table, sans effet. Une des solutions fut de signer des accords bilatéraux avec certains pays mais les négociations avec le Mali, par exemple, ont toujours échoué.

Là est le problème. Les expulsions de sans-papiers coûtent cher (placement en garde à vue puis éventuellement en rétention, mobilisation de la justice pénale et administrative…) mais n’aboutissent pas la plupart du temps. Face à cela, Valls pourrait se contenter de jeter l’argent par les fenêtres ou alors agir pour améliorer les statistiques des expulsions. En clair, le vrai défi de Manuel Valls ne sera pas de mettre en place une politique « humanitaire » après la politique « répressive » de Sarkozy mais plutôt une politique claire et efficace après la politique brouillonne et sans effet de l’ex-chef de l’Etat. Le changement, oui Mais pas celui qu’on croit.

*Photo : fondapol

Mort d’Arafat : le poison de la rumeur

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Yasser Arafat a constamment menti sur son lieu de naissance, qu’il prétendait être Jérusalem alors qu’il vit le jour en 1929 dans la banlieue du Caire. Les circonstances de sa mort donnent donc lieu à toutes sortes de supputations à noyau complotiste, caractéristiques des relations fantaisistes que son entourage entretient avec la vérité. Dès le lendemain de son décès, le 11 novembre 2004, de nombreux dirigeants palestiniens se déclaraient convaincus que le « Raïs » n’était pas mort de mort naturelle… ils avaient les preuves, bien sûr. Cette théorie déclinable en de multiples variantes − mais dans laquelle les coupables présumés sont toujours, cela va de soi, les dirigeants israéliens de l’époque, Ariel Sharon en tête − fut immédiatement adoptée par la majorité de l’opinion palestinienne et arabe.[access capability= »lire_inedits »] Les mieux placés pour confirmer ou infirmer ces allégations, les médecins de l’hôpital militaire Percy de Clamart, sont, jusqu’à aujourd’hui, restés silencieux à leur propos.

L’affaire vient d’être relancée avec la diffusion, sur la chaîne qatarie Al-Jazira, d’un « documentaire » affirmant que Yasser Arafat aurait été empoisonné par l’absorption de polonium, un métalloïde radioactif hautement toxique utilisé en 2006 par les services spéciaux russes pour assassiner Alexandre Litvinenko, opposant à Vladimir Poutine réfugié à Londres.

Les « révélations » d’Al-Jazira ont été largement reprises dans la presse française, mais rares sont les médias qui se sont livrés à une analyse critique de la thèse véhiculée par ce documentaire. Au contraire, certains experts autoproclamés des dessous de la politique moyen-orientale, comme le journaliste du Figaro Georges Malbrunot ou l’auteur de romans policiers à succès Gérard de Villiers accréditent la rumeur[1. « Mort de Yasser Arafat : les services secrets israéliens, suspect numéro 1 ? », Gérard de Villiers, Atlantico, 6 juillet 2012. Voir également le blog de Georges Malbrunot.]. Le premier s’appuie sur des informations fournies par un officier de la DGSE, bien entendu anonyme ; quant au second, il proclame que les Israéliens ont toujours confondu politique étrangère et crime d’État − ce qui l’accrédite comme analyste objectif. Ces deux personnages ont, tout au long de leur carrière, intimement fréquenté les services spéciaux des divers potentats arabes de la région, qui n’ont pas manqué de les instrumentaliser dans la guerre de désinformation qu’ils mènent contre l’État juif.

L’assassinat politique, ou « élimination ciblée » des responsables du terrorisme anti-israélien a, certes, toujours fait partie des moyens utilisés, avec plus ou moins de bonheur, par Israël et ses services spéciaux pour maintenir sa capacité de dissuasion. Le poison a aussi été utilisé, notamment dans la tentative d’élimination du chef du Hamas, Khaled Mechaal, par le Mossad[2. En août 1999, Khaled Mechaal avait été victime en Jordanie d’une tentative d’empoisonnement avec une substance indétectable, provoquant une crise cardiaque. Il avait senti une piqure lors d’une bousculade dans la rue. Les agents du Mossad avaient été arrêtés par la police jordanienne, et les Israéliens avaient été contraints de fournir un antidote au poison injecté.].

Mais cela ne suffit pas pour leur faire porter le chapeau de la mort de Yasser Arafat. Depuis 2002, le chef de l’Autorité palestinienne, tenu par les Israéliens pour responsable des attentats terroristes perpétrés après le déclenchement de la seconde Intifada, en octobre 2000, était assiégé dans les locaux de sa présidence à Ramallah. Son confinement à la Moukata’a et son isolement diplomatique faisaient l’objet d’un accord entre Ariel Sharon et le président américain George W. Bush, ce dernier n’ayant guère apprécié qu’Arafat lui eût effrontément menti à propos de l’affaire du Karin A[3. Le Karin A était un bateau affrété par des proches d’Arafat pour livrer une cargaison d’armes iraniennes au Hezbollah libanais, en contravention avec les accords d’Oslo. Il avait été arraisonné en janvier 2002 par la marine israélienne.]. Cependant, cet accord tacite stipulait également qu’il ne serait pas porté atteinte à la vie du fondateur de l’OLP, ce qui aurait pu enflammer encore plus le Proche et le Moyen-Orient. Ariel Sharon ne portait certes pas Arafat dans son cœur et avait toujours regretté de ne pas avoir pressé la détente de son arme lorsqu’il l’avait dans son viseur, en 1982, lors de son départ de Beyrouth. Quoi que l’on pense de Sharon, on doit lui reconnaître un comportement rationnel dans la gestion des crises politiques et militaires. Ce n’est pas un homme d’impulsions passionnelles, mais de froide raison. Quand il décidait l’élimination d’un ennemi, c’était pour montrer sa capacité à frapper n’importe où, et il faisait en sorte que cela se sût. Entre 2002 et 2004, un Arafat affaibli était plus utile à sa stratégie qu’un Arafat assassiné. C’est ainsi qu’il obtint de George W. Bush la fameuse lettre de mai 2004, dans laquelle le président des États-Unis affirmait que les frontières d’un futur État palestinien devraient tenir compte des changements intervenus sur le terrain depuis 1967, donc accorder à l’État hébreu les principaux blocs d’implantations situés au-delà de la ligne d’armistice de 1949, dite « Ligne verte ». On ne voit donc pas l’intérêt qu’il aurait eu à faire envoyer ad patres un leader palestinien dont le pouvoir de nuisance était considérablement diminué. Voilà pour le contexte politique au moment de sa disparition.

L’enquête d’Al-Jazira est-elle de nature à faire surgir une vérité sur des causes de la mort de Yasser Arafat qui auraient été dissimulées ? Un laboratoire de Lausanne, en Suisse − donc politiquement insoupçonnable −, a découvert, sur des pièces de vêtements restitués à son épouse, Souha Arafat, que les fluides corporels du défunt contenaient une dose suspecte de polonium. Dont acte. Mais comment expliquer que Souha Arafat ait attendu plus de sept ans avant de faire analyser ces objets qui lui ont été remis par les responsables de l’hôpital militaire Percy alors que, déjà, des accusations d’empoisonnement circulaient. Comment prouver que les traces de polonium n’ont pas été ajoutées a posteriori sur les vêtements ? Enfin, pourquoi les responsables palestiniens qui propagent aujourd’hui l’accusation contre Israël n’ont-ils pas, lors de la mort de leur leader, fait procéder, dès la réception de la dépouille du défunt, à une autopsie qui aurait démontré, de manière indiscutable, la cause de ce décès ? Il faut ajouter que tous les bons connaisseurs des services spéciaux israéliens s’accordent pour estimer que le polonium est un poison trop grossier (facilement détectable, provoquant des symptômes sans équivoque) alors qu’il existe des substances létales beaucoup plus discrètes.

Si la polémique resurgit aujourd’hui, la véritable raison en est à rechercher dans la guerre larvée qui oppose ce qui reste du clan de l’ancien chef de l’OLP aux actuels dirigeants de l’Autorité palestinienne. Durant l’agonie du « Raïs », on se déchirait en coulisses pour se partager le magot accumulé par Arafat. Souha Arafat était assistée dans cette querelle par un homme d’affaire chrétien libanais, Pierre Rizk, qui a réussi à obtenir pour elle une somme évaluée à 9 millions d’euros. Le conseiller financier d’Arafat, Mohamed Rachid, vient d’être condamné par contumace à quinze ans de prison pour détournement de fonds par un tribunal de Ramallah. De son exil londonien, il réplique en accusant Mahmoud Abbas d’avoir ouvert des comptes secrets en Jordanie, gros de 39 millions de dollars, auxquels seuls lui et ses proches auraient accès. Si, en plus, on arrive à faire passer dans l’opinion l’idée que le pouvoir de Ramallah est complice d’une dissimulation des preuves d’empoisonnement, ce sont autant de points pour le clan Arafat.

La Ligue arabe s’est mise en mouvement pour demander une enquête internationale sur cette affaire. L’Autorité palestinienne a accepté que le corps d’Arafat soit exhumé à des fins d’analyse. Ceux qui aiment les paris ne devraient pas hésiter à miser sur la réfutation, par un groupe de scientifiques choisis par Mahmoud Abbas, des thèses avancées dans le documentaire d’Al-Jazira. On pourrait, chez nous, exiger que le nouveau pouvoir lève le secret-défense et le secret médical auxquels sont soumis les toubibs de Clamart, seuls à connaître le fin mot de l’histoire. La vérité y trouverait son compte. Mais qu’on se rassure : cela ne changerait pas d’un iota les convictions de ceux qui croient que Yasser Arafat est mort en martyr de la cause palestinienne.[/access]

*Photo : delayed gratification

Vel d’Hiv : tous vichystes, tous collabos ?

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« Mes biens chers Frères,
Des scènes douloureuses et parfois horribles se déroulent en France, sans que la France en soit responsable.
A Paris, par dizaines de milliers, des Juifs ont été traités avec la plus barbare sauvagerie. Et voici que dans nos régions on assiste à un spectacle navrant ; des familles sont disloquées ; des hommes et des femmes sont traités comme un vil troupeau, et envoyés vers une destination inconnue, avec la perspective des plus graves dangers.
Je fais entendre la protestation indignée de la conscience chrétienne et je proclame que tous les hommes, aryens ou non aryens, sont frères parce que créés par le même Dieu ; que les hommes, quelle que soit leur race ou leur religion, ont droit au respect des individus et des Etats.
Or les mesures antisémitiques actuelles sont un mépris de la dignité humaine, une violation des droits les plus sacrés de la personne et de la famille.
Que Dieu console et fortifie ceux qui sont iniquement persécutés ! Qu’il accorde au monde la paix véritable et durable, fondée sur la justice et la charité ! »

Cette « Lettre de Monseigneur l’Evêque de Montauban sur le respect de la personne humaine », a été lue dans toutes les églises du diocèse, le 30 août 1942. Le prélat, qui se nomme Pierre-Marie Théas, avait été scandalisé par les rafles des 16 et 17 juillet.

Il est facile, en 2012, de se tricoter un petit pull d’Histoire, et de s’en vêtir frileusement, avant de pointer un doigt de procureur hargneux contre « la France », ce pays d’épouvante moderne, désormais complice des Nazis dans leur entreprise criminelle contre les Juifs. Mais il était difficile, il était très risqué de rédiger une lettre comme celle-là, de la signer de son nom, et de la lire en chaire.

En 1942, on ne refaisait pas l’Histoire, on la faisait, ou on la subissait !

La Cour des Comptes a décidé, Hollande exécutera-t-il ?

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Longtemps les douaniers en gardaient l’entrée et il fallait montrer patte blanche pour pénétrer dans une institution qui avait l’outrecuidance de rivaliser avec l’Inspection des finances et le Conseil d’Etat. La Cour des Comptes, juridiction financière de l’ordre administratif, héritière de la Curia Regis, installée à ses fonctions par Napoléon Bonaparte et gardienne du bon usage des deniers publics. Les élèves de l’ENA en rêvent, les administrations la redoutent et les journalistes s’en gavent, surtout dans une période qui augure d’une crise des finances publiques sans précédent. Véritable vivier d’hommes politiques en puissance, la Cour peut s’enorgueillir d’avoir donné à la France deux Présidents de la République en la personne de Jacques Chirac et de François Hollande, des grands serviteurs de l’Etat comme Pierre Joxe et Philippe Seguin, ainsi qu’une multitude de hauts fonctionnaires à la solde des ministres. Sous les fenêtres du Palais Cambon, en fresque, tout un nombre de symboles qui disent les valeurs de la juridiction : la lampe, le mortier, le miroir, la balance, le faisceau et la hache pour la vigilance, l’autorité, la fidélité de la réalité, la justice et le pouvoir.

Sous l’influence de grands premiers Présidents, la Cour est progressivement devenue une institution connue du grand public et dont seule la notoriété donne à ses rapports un effet contraignant. On raconte qu’elle fut auparavant une sinécure pour hauts fonctionnaires auxquels Clemenceau pensait peut-être en disant: « Les fonctionnaires sont un peu comme les livres d’une bibliothèque : ce sont les plus haut placés qui servent le moins. » L’INA a d’ailleurs conservé une vidéo de ce temps béni où le désormais président normal y avait sa place et qui, à l’époque, ne manquait pas d’ironiser sur son poste de magistrat au Palais Cambon : « Si je n’étais plus député je redeviendrais conseiller référendaire à la Cour des Comptes. Qu’est ce que ça veut dire? Ça veut dire que si je ne faisais absolument rien à la Cour des Comptes, je continuerais à gagner 15 000 francs par mois, 25 000 si je faisais des rapports mais sans forcément en faire énormément. Je pourrais doser mon travail, rester chez moi quand je suis fatigué, aller à la Cour des Comptes dans mon bureau pour passer des coups de téléphone… Bref, je serais totalement libre! Je serais un vrai privilégié comme je l’étais avant d’être élu député. »

Désormais, le zèle de la Cour à pointer les défaillances dans son contrôle accru des dépenses publiques et de l’évaluation de la performance des politiques publiques font regretter à beaucoup son inanité d’antan. Plus un seul responsable politique de premier plan ne se passe des assertions des magistrats de la rue Cambon pour justifier telle ou telle coupe budgétaire, telle mesure impopulaire, et nananère. Et c’est là où le bât blesse. Car à force de préconiser toujours et encore plus, et dans le cadre d’une médiatisation exponentielle, la Cour des Comptes est devenue un élément incontournable dans la prise de décision des gouvernants, au point que 72,5% de ses propositions sont partiellement ou totalement suivies. Cette emprise du juridictionnel sur l’exécutif fait redouter le fameux « gouvernement des juges », cette locution développée par l’universitaire Edouard Lambert à propos de l’interprétation personnelle des magistrats dont le doyen Carbonnier disait qu’elle était « la forme intellectuelle de la désobéissance. » La récente publication de l’audit de la Cour des Comptes, concomitant à l’élection de François Hollande et par ailleurs commandé par ce dernier est à cet égard particulièrement révélatrice. Les sages formulent en effet quatre principales recommandations incitant non pas à stabiliser la dépense mais à la baisser, préconisant de ne pas augmenter les impôts alors que les prélèvements ont déjà été revus à la hausse, enjoignant de baisser la masse salariale de la Fonction publique et donc de ne pas recruter, appelant à la réduction de la facture sociale. Dans le même temps, la Commission européenne appelait la France à ne pas augmenter le Smic, à reculer encore l’âge de la retraite et à ne pas supprimer la TVA sociale.

Que fera François Hollande ? A l’époque des lits de justice, lorsque le prince arrivait, les magistrats se taisaient. Aujourd’hui, il fait peu de doutes que le Président du changement ira se cacher derrière les grandes robes des corbeaux. En attendant, il lui faudra trouver 33 milliards d’euros en 2013 pour tenir ses engagements de réduction du déficit… selon le rapport annuel de la Cour des Comptes.

*Photo : Ina.fr

Inquisitio : les catholiques sont-ils communautaristes ?

Le tombereau d’inepties déversées sur le petit écran par la série Inquisitio a amené des chrétiens à créer des plates-formes pour remettre les pendules de la vérité à l’heure, comme le site L’inquisitionpourlesnuls.com. Il y avait fort à parier que cette levée de boucliers susciterait en retour les sarcasmes des officines culturelles qui ne trouvent jamais l’Eglise aussi évangélique (et supportable) que lorsqu’elle se tait. Les plus avisées d’entre elles, connaissant un peu la blogosphère chrétienne, même si elles se gardaient bien d’en faire part, fourbissaient déjà leurs armes, se pourléchant les babines à l’idée de pourfendre du « catho intégriste » pris en flagrant délit de surrréaction.

Toutefois, ce n’est pas sur le fond de l’affaire que je me pencherai ici, mais sur la nature et la raison profonde de cette contre-offensive (métaphore militaire peut-être malvenue, mais le combat pour la vérité n’est pas toujours une sinécure). En prenant la défense de l’Eglise à l’occasion de la diffusion de la série télévisée Inquisitio, succombons-nous, nous catholiques, à un réflexe communautariste ? Nous crispons-nous sur la défense de nos intérêts confessionnels ? Repliés sur nos idiosyncrasies identitaires et pavloviennes, soutenons-nous un siège, reclus à l’intérieur de la forteresse « Eglise », contre des assaillants extérieurs ? Une lecture superficielle des articles suscités par cette fiction malhonnête pourrait le laisser croire. Il n’en est cependant rien. Pourquoi ?

Répondre à cette question revient en fait à définir la place de l’Eglise dans la religion chrétienne, et plus spécialement dans le catholicisme. Si beaucoup de croyants se sont sentis meurtris par Inquisitio, ce n’est pas parce qu’ils ne veulent pas se pencher sur les heures sombres de l’histoire du christianisme, mais parce que leur rapport à l’Eglise n’est pas de la même nature que la relation qu’entretient l’adhérent à l’association dont il est membre, adhérent qui est libre d’en sortir d’un moment à l’autre, et dont les liens noués avec elle sont souvent lâches, distendus, bref extérieurs à lui-même. Pour un chrétien, en revanche, l’Eglise n’est pas simplement un regroupement affinitaire, une association de gens qui pensent et croient la même chose. Elle fait partie de son identité la plus profonde. C’est par tout son être qu’il est greffé à elle. D’où vient alors ce malentendu au sujet de la place de l’Eglise dans le coeur des chrétiens ?

La source de cette incompréhension tient à la conception que beaucoup se font de la nature du christianisme. Notre religion ne se réduit pas à un beau message moral, et encore moins à un code de lois. Elle n’est pas une idée que les hommes seraient libres d’appliquer ou non. Le christianisme s’incarne dans l’Histoire, et l’Eglise est cette manifestation « charnelle ». Autrement dit, la campagne « anti-Inquisitio » consiste moins dans la défense de notre communauté confessionnelle (même si l’Eglise est notre maison), que dans celle du Christ en personne. L’Eglise n’est pas notre créature, mais l’Epouse de Jésus-Christ. Lui-même l’avait fait comprendre à Saint François lorsque, à la fin de sa vie, le pauvre d’Assise se désespérait de voir sa communauté naissante si mal tourner. Celui dont il avait tenu à imiter la vie lui fit alors savoir que ce n’était pas là son affaire, mais celle du Maître de l’histoire. L’amant de Dame Pauvreté avait dû se désapproprier une dernière fois de ce qu’il pensait être son œuvre, et qui s’avérait en fait être celle du Seigneur.

« Mais, nous rétorquera-t-on, si l’Eglise est l’affaire de Jésus-Christ, de quoi vous mêlez-vous? Quelle mouche vous a piqués de prétendre laver l’honneur de l’épouse d’un autre ? N’est-il pas assez puissant pour cela ? ». Précisément, l’Incarnation se prolongeant dans l’Eglise, manifestation charnelle du mystère du Fils de Dieu fait homme, il compte sur nous pour rétablir la vérité. De même que Jésus n’a que nos mains pour prodiguer sa charité, nos bouches pour proclamer l’Evangile, nos pieds pour le porter sur tous les continents, de même l’honneur de l’Eglise est commis à notre jugement, à notre courage aussi. Ce n’est pas usurpation de fonction de notre part, mais marque de confiance de la sienne.

Le Christ non seulement a voulu l’Eglise, mais surtout a promis qu’en elle il se communiquerait. On connaît les paroles fortes de Bossuet: « L’Eglise, c’est Jésus-Christ répandu et communiqué ». Il a lié son destin au sien. En tentant de rétablir la vérité au sujet de l’histoire de l’Eglise, nous protégeons la promesse du Nazaréen, et non un réduit identitaire replié sur lui-même.

Bien sûr, on nous objectera que cette « communication » laisse beaucoup à désirer. « L’Eglise sainte, mais non sans pécheurs ». Les chrétiens sont les premiers à en convenir. D’ailleurs, au début de chaque messe, toute l’assemblée reconnaît ses manquements. Les chrétiens ne revendiquent pas une sainteté acquise à la force du poignet et en vertu de laquelle toute critique les touchant serait calomnie et malveillance. Le monde, si aveugle sur lui-même, ne manque jamais de perspicacité pour nous rappeler cette discordance entre ce que nous professons et ce que nous faisons. Cependant, ces inconséquences, ces contre-témoignages ne doivent pas devenir un prétexte pour fermer les yeux sur les innombrables exemples de vies authentiquement évangéliques qui émaillent la longue histoire de l’Eglise.

Non, en essayant de rétablir les faits dans leur vérité, nous n’obéissons pas à un réflexe d’auto-défense. Un Autre (Jésus-Christ) se charge de nous protéger, lui qui ne cesse de se faire notre avocat en intercédant pour nous auprès de son Père. Loin de nous barricader dans une forteresse identitaire, de tenter de sauvegarder nos intérêts, c’est plutôt l’œuvre de cet autre, l’Eglise de Jésus-Christ, que nous tâchons de protéger des coups injustes qui la défigurent et la font méconnaître des hommes aujourd’hui.

Car les « intérêts » de l’Eglise coïncident in fine avec ceux de tout le monde. Quant à ceux qui s’obstinent à ne plus voir aucun rapport entre les deux, entre l’Eglise et Jésus-Christ, tant la première leur semble indigne du Maître des Béatitudes, et qui doutent de leur solidarité réciproque, nous laisserons pour finir le soin à Bossuet, toujours lui, de leur répondre : « Jésus-Christ est un avec l’Eglise portant ses péchés, l’Eglise est une avec Jésus-Christ portant sa croix »[1. Lettre à une demoiselle de Metz, juin 1659.].

*Photo : Dan44

Mélange des genres

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« Le Sénat interdit le mariage homosexuel. » Ce titre, pêché il y a quelques jours sur Internet, m’a flanqué une petite frayeur. Je venais d’apprendre que deux Taïwanaises préparent la cérémonie bouddhiste qui les déclarera « femme et femme »[1. Bien que Taïwan ne reconnaisse pas le mariage gay.], et qu’en Argentine, n’importe quel citoyen peut modifier légalement son sexe et son prénom de naissance – ainsi Mathilda peut-elle porter la moustache et Roberto le jupon. Et dans notre pays, on continuerait à priver des hommes et des femmes qui s’aiment des douceurs de la conjugalité (donc du droit de divorcer façon Guerre des Rose) ? Désespérant.
Et puis, j’ai découvert avec soulagement que c’est le Sénat libérien qui s’oppose à cette avancée (il faut croire que l’homme libérien n’est pas entré dans l’Histoire). Chez nous, les gentils sont au pouvoir. La preuve, ils sont contre les méchants – riches, machos, dictateurs, chauffards. Mais ce qu’ils aiment par-dessus tout, c’est la justice. Sans aller cependant jusqu’à se demander s’il est juste qu’un délinquant condamné 63 fois soit libre de commettre un 64e forfait[2. À Avignon, un jeune homme de 18 ans déjà « titulaire » de 63 condamnations, a été récemment jugé pour une agression sexuelle.]. Passons.

La justice, pour les « humanistes » qui nous gouvernent, c’est donc l’extension indéfinie de tous les droits à tous. La loi du « C’est mon choix ».[access capability= »lire_inedits »] Puisqu’ils s’aiment comme papa-maman, les homosexuels doivent pouvoir faire tout comme papa-maman. C’est normal, non ? En réalité, les socialistes ne font que suivre le mouvement initié par l’avant-garde éclairée et associative de la société. Najat Vallaud-Belkacem, championne des causes incontestables et porteuse de parole en chef, qui a participé à Lyon à la « Marche des fiertés lesbiennes, gays, bi et trans », les a encouragés à poursuivre la mobilisation : « Il faut que vous continuiez à servir d’aiguillon pour le gouvernement comme pour la société. La société évolue, il faut qu’elle évolue encore davantage. » Oui ! Plus vite ! Plus loin ! Il faut en finir avec le retard français ! Dans l’entretien qu’il a accordé à Gil Mihaely, Jean-François Kahn estime que, sur les questions de mœurs, la France a rompu avec les valeurs de 1968. En ce cas, c’est sans doute la honte qui pousse plus de 60 % des sondés à se déclarer favorables au mariage gay.

Le Premier ministre a donc confirmé que dès 2013, le mariage et l’adoption seront ouverts à tous, tandis que la lutte contre « les discriminations liées à l’orientation sexuelle et à l’identité de genre » sera renforcée. Ce n’est pas rien, mais un porte-parole de l’Inter-LGBT a promptement déploré que Jean-Marc Ayrault n’ait pas annoncé l’ouverture de la procréation médicale assistée aux couples de lesbiennes. Et s’inquiète déjà à l’idée de se voir imposer le mariage bourgeois : « Nous voulons pouvoir fonder une famille sans passer par la case mariage, comme tous les couples. » On peut compter sur les forces obscurantistes pour tenter d’empêcher, par exemple, la reconnaissance par l’état d’un ou plusieurs “parents sociaux” qui s’ajouteraient aux parents biologiques – imaginons le délicieux casse-tête posé par l’organisation du droit de visite après la séparation d’un « trouple »[3. Pour les mal-comprenants, un « trouple » est un couple à trois.] franco-germano-turc…

Il arrive cependant que des droits nouveaux s’épanouissent dans un vide juridique, comme en témoigne la belle histoire de Joanna et Jenny qui convoleront à Auch en septembre, avant même le vote de la nouvelle loi. Il y a quelques années, Joanna était chauffeur-routier et s’appelait Joan – on suppose que le prénom de Jenny était Jeannot. L’un et l’autre ont décidé de se « mettre en conformité avec leur moi profond », ce qui suppose bien sûr une reconnaissance officielle, où irait-on si chacun devait se débrouiller avec son moi ? Seulement, l’administration tracassière n’a pas encore accordé à Joanna son changement d’état-civil. Ces deux hommes devenus femmes (et lesbiennes) pourront donc se marier en toute légalité (et en robes blanches), puisque pour l’état-civil, l’une d’elles est encore un homme. Reste à savoir si ce mariage sera va­lable lorsque Joan sera officiellement Joanna. Bref, le combat ne fait que commencer pour que soit enfin abolie la différence des sexes qui fige les identités (voir l’article de Paul Thibaud sur le dernier livre de Sylviane Agacinski). C’est mon choix, vous dis-je ! Dans le nouveau monde, chacun est ce qui lui plaît.

Tous les adultes consentants du monde peuvent mener la vie sexuelle et sociale qui convient à leur moi profond. Que la loi permette de sécuriser les si­tuations concrètes nées de la vraie vie, fort bien. Mais à répéter que les réformes sociétales n’étaient que des diversions destinées à faire oublier que le logiciel économique de François Hollande ne diffère guère de celui de son prédécesseur, on n’a pas vu que le mélange de morale bourgeoise, de sentimentalisme de dame-patronnesse et de progressisme échevelé qui, sur ces questions, tient lieu de pensée à la gauche, pouvait changer non pas la société ni même la vie, mais l’humanité elle-même. Il paraît que la méthode Hollande, c’est de consulter à tout-va. Alors, j’aimerais bien qu’on me demande mon avis. Parce que semer la pagaille dans la filiation et détruire le socle symbolique sur lequel nous nous tenons depuis quelques millénaires, c’est pas mon choix.[/access]

*Photo : Thomas Locke Hobbs

Dépassements d’honoraires : supplique à Marisol Touraine

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Bon alors voilà, ma pauvre Marisol, j’ai 73 ans. Et ce n’est pas brillant. Pour commencer, j’ai une cataracte. Trop d’années devant les écrans d’ordinateur à écrire pour Causeur.

Mais figure toi que ce n’est pas tout. J’ai de sacrés problèmes de thyroïde, je devais être dans une région mal placée quand le nuage de Tchernobyl est passé. Il faut aussi que tu saches que du côté de la hanche et du genou, ce n’est pas non plus la forme. Il va me falloir deux prothèses. Ce n’est pas que j’ai été un sportif de haut niveau, mais bon, à vivre dans des climats humides… Et puis, pour tout te dire, ma pauvre Marisol, sur le plan de la bête à deux dos, ça ne va plus être ça. Il va falloir qu’on me retire mon adénome de la prostate et qu’on me retire des calculs de l’uretère qui me font un mal de chien. Je ne suis pas près de faire à nouveau fumer les matelas. Sinon, à propos de calculs, on va aussi me retirer la vésicule. Je pense que je vais faire ça juste après la prostate. Alors tu vois, ma pauvre Marisol, si tu pouvais me filer un peu de pognon, ce serait bien parce que pour toutes les opérations que je viens de te décrire, les dépassements d’honoraires, donc non remboursés par la sécu, ils vont en gros de 100 à 700 euros.

A moins que les négociations initiées par ton ministère de la Santé entre la Cnam, les syndicats de médecins et les complémentaires santés débouchent sur quelque chose. Je t’embrasse, ma pauvre Marisol. De toute façon, je ne pourrais pas te serrer la main. J’ai mal au canal carpien et ça coûte 205 euros l’opération quand la sécu en rembourse 100.

Primaire : pourquoi l’UMP va imiter le PS en 2017

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En novembre prochain, se déroulera une élection majeure. François Fillon et Jean-François Copé seront probablement les deux principaux candidats à la présidence de l’UMP. Pour Fillon, les choses sont entendues. Le Congrès UMP est une « avant-primaire qui permet à notre famille de bénéficier d’un président incontestable pour cinq ans ». Et il martèle : « Je ne suis pas candidat pour être secrétaire général de l’UMP, je suis candidat à la fonction qui était occupée par Nicolas Sarkozy ».

L’ex-Premier ministre, surnommé « Mister Nobody » à ses débuts à Matignon, rêve de ce moment depuis longtemps. Le sacre par les militants UMP avant le sacre par les Français. Se poser en homme providentiel contre le péril socialiste. Et ce n’est pas un hasard, s’il compte se présenter à la Mairie de Paris en 2014, un entraînement avant l’élection suprême.

A l’inverse, Copé craint cette logique du sacre. Auréolé du statut d’ex-Premier ministre, Fillon aura en effet bien plus de chance que le maire de Meaux si le congrès de novembre est transformé en répétition générale pour 2017. Aussi, l’actuel secrétaire général de l’UMP a prévenu son rival : « Cette élection ne vise qu’à une seule chose: donner aux militants de l’UMP le libre choix de celui qui va diriger avec une équipe notre parti durant une période très particulière, qui n’est pas celle de 2017 mais celle de 2012 à 2015 ».

Mais Fillon va plus loin. Pour 2017, il souhaite qu’une primaire ouverte aux sympathisants et non aux seuls militants soit organisée pour désigner le candidat officiel de l’UMP. Pour l’ex-chef du gouvernement, une primaire « est meilleure que les calculs d’appareil dont la transparence n’est pas la première des qualités ». Alain Juppé, autre ex-Premier ministre est du même avis : « Le futur président de (l’UMP) ne doit pas se présenter comme le candidat de l’UMP à l’élection présidentielle de 2017 ».

Face aux demandes internes du parti et au succès de la primaire PS, Copé a dû évoluer en recommandant finalement « un système très ouvert » pour désigner le futur candidat UMP. Refuser une telle évolution l’aurait fait passer pour un ringard au sein de son parti.

Mais ces prises de positions ne sont pas innocentes. Copé, à l’inverse de Fillon, n’a pas l’aura d’un ex-Premier ministre parmi la population. Pour les mêmes raisons, dès 2009, Ségolène Royal, en tant qu’ex-candidate à la présidentielle, était une des plus grandes partisanes d’une primaire ouverte pour 2012. En face, Hollande, à l’époque critiqué pour son manque de charisme, en retard voire non cité dans les sondages, et qui n’a jamais été ministre, était plus réservé. Par chance pour ce dernier, ces théories seront infirmées par les urnes à l’automne 2011.

Quoi qu’il en soit, ces débats internes autour des primaires PS ou UMP mettent au jour une certaine supercherie. On a cru que l’organisation d’une primaire ouverte était l’occasion de « retrouver le peuple », d’abattre les barrières entre partis et simples citoyens. En 2006, le PS avait déjà commencé à ouvrir le processus en créant les fameux adhérents à 20 euros afin de désigner son candidat à l’Elysée.

En vérité, en ouvrant leurs primaires, les partis cherchant à investir la scène médiatique, à occuper les journalistes fans de petites phrases et d’intrigues de couloirs avant l’élection majeure. Juppé a d’ailleurs avancé que « les primaires ont permis au PS d’occuper l’espace médiatique pendant des mois ». En 2006, Royal, DSK et Fabius avaient déjà débattu à la télévision. L’ouverture n’est alors qu’un prétexte pour un grand événement médiatique et sondagier. Une désignation par 2,6 millions de personnes fera toujours plus de bruit que le vote d’un bureau politique. La dernière primaire PS en est l’exemple.

Cette recherche permanente de l’évènement et de la médiatisation découle d’une dérive du système politique actuel. Avec l’élection du chef de l’Etat au suffrage universel, on ne vote pas pour le programme d’un parti mais pour un homme (ou une femme). On le choisit autant voire plus pour son charisme ou son expérience que pour ses idées.

Plus qu’une présidentialisation, c’est donc une personnalisation de la politique qui est mise en œuvre. La prolifération des sondages, la confusion entre vie privée et vie publique, le traitement médiatique superficiel, tout cela est à relier à un déclin des débats de fond au profit de la forme et de la course de petits chevaux.

Nicolas Sarkozy était allé très loin dans ce processus. Son accession à la présidence de l’UMP en 2005 avait tout du show à l’américaine. Il avait alors transformé l’UMP en club de supporters cherchant plus la quantité que la qualité des militants allant jusqu’à revendiquer 370 000 encartés fin 2007. Sa vie privée est devenu un feuilleton, il a commandé des sondages à la pelle aux frais du contribuable, travaillé son image médiatique à outrance.

A coté de ça, que sait-on de ses idées ? Est-il l’homme du bouclier fiscal ou l’ami des ouvriers ? Est-il l’homme du Kärcher ou celui se vante d’avoir nommé un « préfet musulman » ? On avait beaucoup glosé à tort ou à raison sur la capacité de Sarkozy à séduire les classes populaires. En vérité, l’ex-chef de l’Etat s’est surtout distingué par son talent à miser plus sur la forme que sur le fond. C’est visiblement sa contribution majeure à l’histoire politique française.

*Photo : UMP

Pas de foulards pour le football féminin

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La gauche au pouvoir serait multiculturaliste, forcément multiculturaliste, si j’en crois mes camarades de jeu néo-réacs ainsi que le think tank de la Gauche Populaire, décidé à prendre en compte les angoisses identitaires, réelles ou supposées, d’un peuple qui serait systématiquement oublié dans les discours du PS et du Front de Gauche.
On dit parfois que l’amour n’existe pas, qu’il n’existe que des preuves d’amour. Je vais finir par croire que le multiculturalisme, c’est la même chose. Pour l’instant, le gouvernement Hollande n’en a donné aucune preuve et vient même d’aller à l’opposé de ses tropismes supposés par un geste éminemment républicain.
Un geste qui ne va pas particulièrement rendre la France populaire dans les pays musulmans voire chez certains de ses partenaires européens pour qui le multiculturalisme est une seconde nature, dont le libéralisme économique s’accommode par ailleurs très bien, chaque communauté étant à la fois considérée comme une niche marketing et un moyen bien pratique d’octroyer des droits particuliers plutôt que de l’émancipation pour tous.

En s’opposant fermement et définitivement à l’autorisation donnée par la FIFA aux joueuses de foot féminin de porter le voile, la ministre des sports, Valérie Fourneyron, a été on ne peut plus claire : « Il s’agit pour la FIFA de permettre à certaines femmes et équipes féminines qui étaient exclues de la pratique sportive de participer à la compétition. La question du voile se pose dans notre pays de façon totalement différente, le port du voile n’est pas un préalable à la pratique du sport et ne doit pas l’être : dans ce cadre, avec la Fédération Française de Football, la position a été prise qu’il y ait interdiction du port du voile lors des compétitions nationales, en respect des valeurs que nous partageons, celles de la lutte contre toutes les formes de discrimination. » Dans la foulée, la FFF, qui est sous tutelle directe de la ministre des sports, a interdit à ses propres joueuses de porter le voile.

A travers cette question du voile, du sport et des femmes se trouve posée la question centrale de l’émancipation, et en particulier de l’émancipation des « filles des quartiers ». La position de Fourneyron est d’autant plus courageuse que la FIFA présente cette autorisation du voile pour les joueuses comme une démarche précisément émancipatrice.
De manière particulièrement retorse, le prince Ali Ben Al-Hussein de Jordanie, vice président de la FIFA et principal artisan de cette décision, a ainsi accordé un entretien au Monde dans lequel il inverse dialectiquement les données du problème en présentant le voile « comme une liberté de choix » pour les joueuses.
On aurait pu accepter, à l’extrême rigueur, une argumentation fondée sur l’idée qu’il valait mieux, dans des pays comme l’Iran ou l’Arabie Saoudite, régulièrement disqualifiés dans les compétitions internationales pour cause de voile, que des femmes jouent au football au lieu d’être absentes des terrains. Pour le coup, la discussion aurait été possible.

Mais pour le prince Ali Ben Al-Hussein, nous sommes dans le meilleur des mondes footbalistiques possibles puisque porter un foulard, comme chacun sait, « n’est ni un slogan ni un symbole religieux, c’est une pratique culturelle ». Alors, devant une si tranquille hypocrisie qui veut faire croire que onze filles voilées courant derrière un ballon dans une compétition internationale n’est pas un « slogan », on pourrait, pour une fois, se féliciter collectivement de la décision de la ministre des sports et de la FFF.
En France, le football féminin ne confondra pas respect de la différence avec soumission à la domination masculine. Bref, il restera républicain.

*Photo : foot féminin, match Iran-Turquie, Singapour 2010.

Vel d’Hiv, les fausses vérités de Hollande

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Lors de la commémoration de la rafle du Vel d’Hiv, François Hollande, rompant ainsi avec son mentor putatif François Mitterrand, déclarait que « la vérité, c’est que le crime fut commis en France, par la France » et rajoutait « la France [à ce moment là] accomplissait l’irréparable ». Sans grande surprise, cette déclaration suscitait l’enthousiasme d’une gauche trop heureuse d’entretenir le mythe d’une droite française collaborationniste opposée à une gauche résistante tandis que, de l’autre coté de l’hémicycle, on se scandalisait de ce que le président de la République puisse ainsi confondre la France, la véritable, la résistante, la gaulliste avec l’infâme régime de Vichy.
Ce que ces déclarations, comme le tôlé qu’elles ont provoqué ont de profondément surréaliste c’est que personne, parmi nos politiciens ou dans la presse, n’a jugé bon de s’interroger sur la nature de ce que les uns comme les autres s’entendent à désigner sous le nom de « la France ».

Je peux comprendre que, par abus de langage, un supporter de football résume l’issue d’une rencontre internationale en disant que « la France a gagné ». On est ici dans le langage courant et le sujet, pardonnez-moi, ne mérite pas nécessairement que l’on s’embarrasse de détails de forme. Mais d’un point de vue très pratique, ce n’est pas « la France » qui a gagné ; ce sont les joueurs de l’équipe nationale française et, par extension, le personnel d’encadrement de ladite équipe. Lorsque les supporters descendent dans la rue pour fêter la victoire en scandant le traditionnel « on a gagné » (trois fois), ils savent pertinemment qu’ils n’ont remporté aucune compétition sportive ce soir-là et pour cause : ils ont passé la soirée devant leurs télévisions.
Dire que « la France » était collaborationniste et aussi stupide et dénué de sens que de la déclarer résistante. Ce n’est pas la France qui a commis un crime, ce n’est pas la France qui exporte et qui importe et ce n’est pas la France qui rase 20 millions de mentons chaque matin ; ce sont des français qui font ces choses-là, des individus.

« La France », évoquée avec tant de légèreté et de certitude par nos élites, est un concept. Et les concepts ne pensent pas, n’agissent pas : seuls les individus pensent; seuls les individus agissent.
De quelque bord qu’elles proviennent, ces invocations de « la France » traduisent le même système de pensée. Un système de pensée dans lequel l’individu est subordonné au corps social auquel il est supposé appartenir ; un système de pensée dans lequel la société est conçue comme une entité douée de conscience et capable d’agir ; un système de pensée, enfin, qui confond cette société purement rhétorique avec l’État qui la gouverne. L’ironie tragique de l’histoire, c’est que c’est précisément un système de pensée totalitaire.

*Photo : Francois Hollande

Immigration : les dossiers chauds de la rentrée

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C’était la marque de fabrique de Nicolas Sarkozy. Depuis son accession au ministère de l’Intérieur en 2002 puis à l’Elysée en 2007, l’ex-chef de l’Etat n’a cessé de mettre le paquet sur l’immigration, du moins dans ses discours. Pour ses détracteurs, il a transformé la France en « machine à expulser », organisant des « rafles » contre les familles de sans-papiers. La création du ministère de l’immigration et de l’identité nationale fut le point d’orgue d’une politique que certains ont qualifié de « racolage » des électeurs FN.

Sur le papier, la gauche a rapidement promis de rompre avec ce lourd héritage et de se montrer plus humaine. A son arrivée Place Beauvau, Manuel Valls a mis fin à la rétention des enfants de sans-papiers. il a annoncé mercredi, devant la Commission des Lois du Sénat, une réforme des critères de naturalisation. La franchise de 30 euros pour accéder à l’Aide médicale d’Etat a été supprimée, le droit de vote des étrangers aux élections locales est annoncé pour 2013, le « délit de solidarité » devrait être abrogé…

Mais la gauche a vite été rattrapée par la réalité. Par la réalité politique d’abord, la gauche n’ayant pas la majorité des trois cinquièmes au Parlement, il lui sera donc impossible de réviser la Constitution et d’accorder le droit de vote aux étrangers. Il reste la possibilité de faire un référendum, irréaliste sur un sujet aussi brûlant.

Il y a aussi le réalisme social. Dans Le Monde, Manuel Valls a admis que « la situation économique et sociale ne permet pas d’accueillir et de régulariser autant (de sans-papiers) que certains le voudraient ». De nouveaux critères « précis, objectifs, compréhensibles » de régularisations « au cas par cas » devraient être établis par circulaire d’ici la rentrée. Selon Valls, ils porteront sur « les années de présence sur le territoire, les attaches familiales, la scolarisation des enfants, la situation par rapport au travail » tout en précisant que les régularisations ne seraient pas supérieures à celles pratiquée sous l’ancienne majorité soit 30 000 par an. Le discours clair et net de Valls est une évolution après les fausses promesses de Jospin qui n’a jamais abrogé les lois Pasqua-Debré et n’a finalement régularisé que 80 000 sans-papiers sur 143 000 demandes.

Pour autant, d’autres non-dits sont maintenus. Devant les sénateurs, le ministre de l’Intérieur a confirmé la mise en place d’ici le premier semestre 2013 d’un titre de séjour de 3 ans pour faciliter les démarches des immigrés. Mais il n’a pas précisé s’il serait réservé à une seule catégorie d’immigrés (travailleur, étudiant, conjoint de français, regroupement familial…) ou ouvertes à toutes. Il n’a pas dit non plus s’il remplaçait ou s’ajoutait aux multiples titres de séjour existants. Le diable se cachera dans les détails, et à moins de vouloir passer pour un démagogue laxiste, Valls ne pourra transformer sa nouvelle carte de séjour en appel d’air pour les immigrés.

Car qu’il le veuille ou non, Valls devra jouer les répressifs. Dès l’automne, il sera attendu sur le placement en garde à vue des sans-papiers. En effet, depuis le 5 juillet et un arrêt de la Cour de Cassation, il n’est plus possible d’interpeller et de placer en garde à vue des clandestins pour le seul motif de séjour irrégulier. La Cour s’est basée pour cela sur une directive européenne dite « directive retour » qui interdit l’emprisonnement des sans-papiers pour le seul délit de séjour irrégulier. Or, en droit français, seules les infractions punissables d’une peine d’emprisonnement peuvent justifier une garde à vue.

Le nœud du problème n’est donc pas la directive retour en elle-même qui n’interdit que l’emprisonnement des clandestins que la procédure pénale française qui restreint les possibilités de garde à vue. Si Valls veut vraiment « redonner un fondement légal » aux expulsions de sans-papiers, il devra créer un régime spécial pour les gardes à vue de sans-papiers. Bref, dès septembre, le premier débat migratoire de la majorité concernera l’arrestation des sans-papiers et la création de mesures dérogatoires à leur sujet. Un casus belli. Mais sans une telle réforme, il sera tout simplement impossible de faire respecter les lois en matière migratoire.

D’autres dossiers attendent encore le ministre de l’Intérieur qui prétend que « l’éloignement des étrangers en situation irrégulière doit rester la règle ». Actuellement, près de 75% des décisions d’expulsion ne débouchent pas sur un réel retour au pays. Une des causes principales est le refus des pays d’origine. Ces derniers doivent délivrer un « laisser-passer consulaire » pour que le clandestin puisse retourner dans son pays.

Mais seuls un tiers des pays concernés délivrent le fameux sésame. Parmi les mauvais élèves, l’Irak et l’Afghanistan, au vu de la situation politique tendue et des carences de l’administration, la Chine et la Russie, qui ont les moyens de jouer les gros bras face à la France, ou le Mali, qui compte sur la puissance économique de sa diaspora. En leur temps, Guéant et Sarkozy avaient tenté de taper du poing sur la table, sans effet. Une des solutions fut de signer des accords bilatéraux avec certains pays mais les négociations avec le Mali, par exemple, ont toujours échoué.

Là est le problème. Les expulsions de sans-papiers coûtent cher (placement en garde à vue puis éventuellement en rétention, mobilisation de la justice pénale et administrative…) mais n’aboutissent pas la plupart du temps. Face à cela, Valls pourrait se contenter de jeter l’argent par les fenêtres ou alors agir pour améliorer les statistiques des expulsions. En clair, le vrai défi de Manuel Valls ne sera pas de mettre en place une politique « humanitaire » après la politique « répressive » de Sarkozy mais plutôt une politique claire et efficace après la politique brouillonne et sans effet de l’ex-chef de l’Etat. Le changement, oui Mais pas celui qu’on croit.

*Photo : fondapol

Mort d’Arafat : le poison de la rumeur

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Yasser Arafat a constamment menti sur son lieu de naissance, qu’il prétendait être Jérusalem alors qu’il vit le jour en 1929 dans la banlieue du Caire. Les circonstances de sa mort donnent donc lieu à toutes sortes de supputations à noyau complotiste, caractéristiques des relations fantaisistes que son entourage entretient avec la vérité. Dès le lendemain de son décès, le 11 novembre 2004, de nombreux dirigeants palestiniens se déclaraient convaincus que le « Raïs » n’était pas mort de mort naturelle… ils avaient les preuves, bien sûr. Cette théorie déclinable en de multiples variantes − mais dans laquelle les coupables présumés sont toujours, cela va de soi, les dirigeants israéliens de l’époque, Ariel Sharon en tête − fut immédiatement adoptée par la majorité de l’opinion palestinienne et arabe.[access capability= »lire_inedits »] Les mieux placés pour confirmer ou infirmer ces allégations, les médecins de l’hôpital militaire Percy de Clamart, sont, jusqu’à aujourd’hui, restés silencieux à leur propos.

L’affaire vient d’être relancée avec la diffusion, sur la chaîne qatarie Al-Jazira, d’un « documentaire » affirmant que Yasser Arafat aurait été empoisonné par l’absorption de polonium, un métalloïde radioactif hautement toxique utilisé en 2006 par les services spéciaux russes pour assassiner Alexandre Litvinenko, opposant à Vladimir Poutine réfugié à Londres.

Les « révélations » d’Al-Jazira ont été largement reprises dans la presse française, mais rares sont les médias qui se sont livrés à une analyse critique de la thèse véhiculée par ce documentaire. Au contraire, certains experts autoproclamés des dessous de la politique moyen-orientale, comme le journaliste du Figaro Georges Malbrunot ou l’auteur de romans policiers à succès Gérard de Villiers accréditent la rumeur[1. « Mort de Yasser Arafat : les services secrets israéliens, suspect numéro 1 ? », Gérard de Villiers, Atlantico, 6 juillet 2012. Voir également le blog de Georges Malbrunot.]. Le premier s’appuie sur des informations fournies par un officier de la DGSE, bien entendu anonyme ; quant au second, il proclame que les Israéliens ont toujours confondu politique étrangère et crime d’État − ce qui l’accrédite comme analyste objectif. Ces deux personnages ont, tout au long de leur carrière, intimement fréquenté les services spéciaux des divers potentats arabes de la région, qui n’ont pas manqué de les instrumentaliser dans la guerre de désinformation qu’ils mènent contre l’État juif.

L’assassinat politique, ou « élimination ciblée » des responsables du terrorisme anti-israélien a, certes, toujours fait partie des moyens utilisés, avec plus ou moins de bonheur, par Israël et ses services spéciaux pour maintenir sa capacité de dissuasion. Le poison a aussi été utilisé, notamment dans la tentative d’élimination du chef du Hamas, Khaled Mechaal, par le Mossad[2. En août 1999, Khaled Mechaal avait été victime en Jordanie d’une tentative d’empoisonnement avec une substance indétectable, provoquant une crise cardiaque. Il avait senti une piqure lors d’une bousculade dans la rue. Les agents du Mossad avaient été arrêtés par la police jordanienne, et les Israéliens avaient été contraints de fournir un antidote au poison injecté.].

Mais cela ne suffit pas pour leur faire porter le chapeau de la mort de Yasser Arafat. Depuis 2002, le chef de l’Autorité palestinienne, tenu par les Israéliens pour responsable des attentats terroristes perpétrés après le déclenchement de la seconde Intifada, en octobre 2000, était assiégé dans les locaux de sa présidence à Ramallah. Son confinement à la Moukata’a et son isolement diplomatique faisaient l’objet d’un accord entre Ariel Sharon et le président américain George W. Bush, ce dernier n’ayant guère apprécié qu’Arafat lui eût effrontément menti à propos de l’affaire du Karin A[3. Le Karin A était un bateau affrété par des proches d’Arafat pour livrer une cargaison d’armes iraniennes au Hezbollah libanais, en contravention avec les accords d’Oslo. Il avait été arraisonné en janvier 2002 par la marine israélienne.]. Cependant, cet accord tacite stipulait également qu’il ne serait pas porté atteinte à la vie du fondateur de l’OLP, ce qui aurait pu enflammer encore plus le Proche et le Moyen-Orient. Ariel Sharon ne portait certes pas Arafat dans son cœur et avait toujours regretté de ne pas avoir pressé la détente de son arme lorsqu’il l’avait dans son viseur, en 1982, lors de son départ de Beyrouth. Quoi que l’on pense de Sharon, on doit lui reconnaître un comportement rationnel dans la gestion des crises politiques et militaires. Ce n’est pas un homme d’impulsions passionnelles, mais de froide raison. Quand il décidait l’élimination d’un ennemi, c’était pour montrer sa capacité à frapper n’importe où, et il faisait en sorte que cela se sût. Entre 2002 et 2004, un Arafat affaibli était plus utile à sa stratégie qu’un Arafat assassiné. C’est ainsi qu’il obtint de George W. Bush la fameuse lettre de mai 2004, dans laquelle le président des États-Unis affirmait que les frontières d’un futur État palestinien devraient tenir compte des changements intervenus sur le terrain depuis 1967, donc accorder à l’État hébreu les principaux blocs d’implantations situés au-delà de la ligne d’armistice de 1949, dite « Ligne verte ». On ne voit donc pas l’intérêt qu’il aurait eu à faire envoyer ad patres un leader palestinien dont le pouvoir de nuisance était considérablement diminué. Voilà pour le contexte politique au moment de sa disparition.

L’enquête d’Al-Jazira est-elle de nature à faire surgir une vérité sur des causes de la mort de Yasser Arafat qui auraient été dissimulées ? Un laboratoire de Lausanne, en Suisse − donc politiquement insoupçonnable −, a découvert, sur des pièces de vêtements restitués à son épouse, Souha Arafat, que les fluides corporels du défunt contenaient une dose suspecte de polonium. Dont acte. Mais comment expliquer que Souha Arafat ait attendu plus de sept ans avant de faire analyser ces objets qui lui ont été remis par les responsables de l’hôpital militaire Percy alors que, déjà, des accusations d’empoisonnement circulaient. Comment prouver que les traces de polonium n’ont pas été ajoutées a posteriori sur les vêtements ? Enfin, pourquoi les responsables palestiniens qui propagent aujourd’hui l’accusation contre Israël n’ont-ils pas, lors de la mort de leur leader, fait procéder, dès la réception de la dépouille du défunt, à une autopsie qui aurait démontré, de manière indiscutable, la cause de ce décès ? Il faut ajouter que tous les bons connaisseurs des services spéciaux israéliens s’accordent pour estimer que le polonium est un poison trop grossier (facilement détectable, provoquant des symptômes sans équivoque) alors qu’il existe des substances létales beaucoup plus discrètes.

Si la polémique resurgit aujourd’hui, la véritable raison en est à rechercher dans la guerre larvée qui oppose ce qui reste du clan de l’ancien chef de l’OLP aux actuels dirigeants de l’Autorité palestinienne. Durant l’agonie du « Raïs », on se déchirait en coulisses pour se partager le magot accumulé par Arafat. Souha Arafat était assistée dans cette querelle par un homme d’affaire chrétien libanais, Pierre Rizk, qui a réussi à obtenir pour elle une somme évaluée à 9 millions d’euros. Le conseiller financier d’Arafat, Mohamed Rachid, vient d’être condamné par contumace à quinze ans de prison pour détournement de fonds par un tribunal de Ramallah. De son exil londonien, il réplique en accusant Mahmoud Abbas d’avoir ouvert des comptes secrets en Jordanie, gros de 39 millions de dollars, auxquels seuls lui et ses proches auraient accès. Si, en plus, on arrive à faire passer dans l’opinion l’idée que le pouvoir de Ramallah est complice d’une dissimulation des preuves d’empoisonnement, ce sont autant de points pour le clan Arafat.

La Ligue arabe s’est mise en mouvement pour demander une enquête internationale sur cette affaire. L’Autorité palestinienne a accepté que le corps d’Arafat soit exhumé à des fins d’analyse. Ceux qui aiment les paris ne devraient pas hésiter à miser sur la réfutation, par un groupe de scientifiques choisis par Mahmoud Abbas, des thèses avancées dans le documentaire d’Al-Jazira. On pourrait, chez nous, exiger que le nouveau pouvoir lève le secret-défense et le secret médical auxquels sont soumis les toubibs de Clamart, seuls à connaître le fin mot de l’histoire. La vérité y trouverait son compte. Mais qu’on se rassure : cela ne changerait pas d’un iota les convictions de ceux qui croient que Yasser Arafat est mort en martyr de la cause palestinienne.[/access]

*Photo : delayed gratification

Vel d’Hiv : tous vichystes, tous collabos ?

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« Mes biens chers Frères,
Des scènes douloureuses et parfois horribles se déroulent en France, sans que la France en soit responsable.
A Paris, par dizaines de milliers, des Juifs ont été traités avec la plus barbare sauvagerie. Et voici que dans nos régions on assiste à un spectacle navrant ; des familles sont disloquées ; des hommes et des femmes sont traités comme un vil troupeau, et envoyés vers une destination inconnue, avec la perspective des plus graves dangers.
Je fais entendre la protestation indignée de la conscience chrétienne et je proclame que tous les hommes, aryens ou non aryens, sont frères parce que créés par le même Dieu ; que les hommes, quelle que soit leur race ou leur religion, ont droit au respect des individus et des Etats.
Or les mesures antisémitiques actuelles sont un mépris de la dignité humaine, une violation des droits les plus sacrés de la personne et de la famille.
Que Dieu console et fortifie ceux qui sont iniquement persécutés ! Qu’il accorde au monde la paix véritable et durable, fondée sur la justice et la charité ! »

Cette « Lettre de Monseigneur l’Evêque de Montauban sur le respect de la personne humaine », a été lue dans toutes les églises du diocèse, le 30 août 1942. Le prélat, qui se nomme Pierre-Marie Théas, avait été scandalisé par les rafles des 16 et 17 juillet.

Il est facile, en 2012, de se tricoter un petit pull d’Histoire, et de s’en vêtir frileusement, avant de pointer un doigt de procureur hargneux contre « la France », ce pays d’épouvante moderne, désormais complice des Nazis dans leur entreprise criminelle contre les Juifs. Mais il était difficile, il était très risqué de rédiger une lettre comme celle-là, de la signer de son nom, et de la lire en chaire.

En 1942, on ne refaisait pas l’Histoire, on la faisait, ou on la subissait !

La Cour des Comptes a décidé, Hollande exécutera-t-il ?

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Longtemps les douaniers en gardaient l’entrée et il fallait montrer patte blanche pour pénétrer dans une institution qui avait l’outrecuidance de rivaliser avec l’Inspection des finances et le Conseil d’Etat. La Cour des Comptes, juridiction financière de l’ordre administratif, héritière de la Curia Regis, installée à ses fonctions par Napoléon Bonaparte et gardienne du bon usage des deniers publics. Les élèves de l’ENA en rêvent, les administrations la redoutent et les journalistes s’en gavent, surtout dans une période qui augure d’une crise des finances publiques sans précédent. Véritable vivier d’hommes politiques en puissance, la Cour peut s’enorgueillir d’avoir donné à la France deux Présidents de la République en la personne de Jacques Chirac et de François Hollande, des grands serviteurs de l’Etat comme Pierre Joxe et Philippe Seguin, ainsi qu’une multitude de hauts fonctionnaires à la solde des ministres. Sous les fenêtres du Palais Cambon, en fresque, tout un nombre de symboles qui disent les valeurs de la juridiction : la lampe, le mortier, le miroir, la balance, le faisceau et la hache pour la vigilance, l’autorité, la fidélité de la réalité, la justice et le pouvoir.

Sous l’influence de grands premiers Présidents, la Cour est progressivement devenue une institution connue du grand public et dont seule la notoriété donne à ses rapports un effet contraignant. On raconte qu’elle fut auparavant une sinécure pour hauts fonctionnaires auxquels Clemenceau pensait peut-être en disant: « Les fonctionnaires sont un peu comme les livres d’une bibliothèque : ce sont les plus haut placés qui servent le moins. » L’INA a d’ailleurs conservé une vidéo de ce temps béni où le désormais président normal y avait sa place et qui, à l’époque, ne manquait pas d’ironiser sur son poste de magistrat au Palais Cambon : « Si je n’étais plus député je redeviendrais conseiller référendaire à la Cour des Comptes. Qu’est ce que ça veut dire? Ça veut dire que si je ne faisais absolument rien à la Cour des Comptes, je continuerais à gagner 15 000 francs par mois, 25 000 si je faisais des rapports mais sans forcément en faire énormément. Je pourrais doser mon travail, rester chez moi quand je suis fatigué, aller à la Cour des Comptes dans mon bureau pour passer des coups de téléphone… Bref, je serais totalement libre! Je serais un vrai privilégié comme je l’étais avant d’être élu député. »

Désormais, le zèle de la Cour à pointer les défaillances dans son contrôle accru des dépenses publiques et de l’évaluation de la performance des politiques publiques font regretter à beaucoup son inanité d’antan. Plus un seul responsable politique de premier plan ne se passe des assertions des magistrats de la rue Cambon pour justifier telle ou telle coupe budgétaire, telle mesure impopulaire, et nananère. Et c’est là où le bât blesse. Car à force de préconiser toujours et encore plus, et dans le cadre d’une médiatisation exponentielle, la Cour des Comptes est devenue un élément incontournable dans la prise de décision des gouvernants, au point que 72,5% de ses propositions sont partiellement ou totalement suivies. Cette emprise du juridictionnel sur l’exécutif fait redouter le fameux « gouvernement des juges », cette locution développée par l’universitaire Edouard Lambert à propos de l’interprétation personnelle des magistrats dont le doyen Carbonnier disait qu’elle était « la forme intellectuelle de la désobéissance. » La récente publication de l’audit de la Cour des Comptes, concomitant à l’élection de François Hollande et par ailleurs commandé par ce dernier est à cet égard particulièrement révélatrice. Les sages formulent en effet quatre principales recommandations incitant non pas à stabiliser la dépense mais à la baisser, préconisant de ne pas augmenter les impôts alors que les prélèvements ont déjà été revus à la hausse, enjoignant de baisser la masse salariale de la Fonction publique et donc de ne pas recruter, appelant à la réduction de la facture sociale. Dans le même temps, la Commission européenne appelait la France à ne pas augmenter le Smic, à reculer encore l’âge de la retraite et à ne pas supprimer la TVA sociale.

Que fera François Hollande ? A l’époque des lits de justice, lorsque le prince arrivait, les magistrats se taisaient. Aujourd’hui, il fait peu de doutes que le Président du changement ira se cacher derrière les grandes robes des corbeaux. En attendant, il lui faudra trouver 33 milliards d’euros en 2013 pour tenir ses engagements de réduction du déficit… selon le rapport annuel de la Cour des Comptes.

*Photo : Ina.fr

Inquisitio : les catholiques sont-ils communautaristes ?

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Le tombereau d’inepties déversées sur le petit écran par la série Inquisitio a amené des chrétiens à créer des plates-formes pour remettre les pendules de la vérité à l’heure, comme le site L’inquisitionpourlesnuls.com. Il y avait fort à parier que cette levée de boucliers susciterait en retour les sarcasmes des officines culturelles qui ne trouvent jamais l’Eglise aussi évangélique (et supportable) que lorsqu’elle se tait. Les plus avisées d’entre elles, connaissant un peu la blogosphère chrétienne, même si elles se gardaient bien d’en faire part, fourbissaient déjà leurs armes, se pourléchant les babines à l’idée de pourfendre du « catho intégriste » pris en flagrant délit de surrréaction.

Toutefois, ce n’est pas sur le fond de l’affaire que je me pencherai ici, mais sur la nature et la raison profonde de cette contre-offensive (métaphore militaire peut-être malvenue, mais le combat pour la vérité n’est pas toujours une sinécure). En prenant la défense de l’Eglise à l’occasion de la diffusion de la série télévisée Inquisitio, succombons-nous, nous catholiques, à un réflexe communautariste ? Nous crispons-nous sur la défense de nos intérêts confessionnels ? Repliés sur nos idiosyncrasies identitaires et pavloviennes, soutenons-nous un siège, reclus à l’intérieur de la forteresse « Eglise », contre des assaillants extérieurs ? Une lecture superficielle des articles suscités par cette fiction malhonnête pourrait le laisser croire. Il n’en est cependant rien. Pourquoi ?

Répondre à cette question revient en fait à définir la place de l’Eglise dans la religion chrétienne, et plus spécialement dans le catholicisme. Si beaucoup de croyants se sont sentis meurtris par Inquisitio, ce n’est pas parce qu’ils ne veulent pas se pencher sur les heures sombres de l’histoire du christianisme, mais parce que leur rapport à l’Eglise n’est pas de la même nature que la relation qu’entretient l’adhérent à l’association dont il est membre, adhérent qui est libre d’en sortir d’un moment à l’autre, et dont les liens noués avec elle sont souvent lâches, distendus, bref extérieurs à lui-même. Pour un chrétien, en revanche, l’Eglise n’est pas simplement un regroupement affinitaire, une association de gens qui pensent et croient la même chose. Elle fait partie de son identité la plus profonde. C’est par tout son être qu’il est greffé à elle. D’où vient alors ce malentendu au sujet de la place de l’Eglise dans le coeur des chrétiens ?

La source de cette incompréhension tient à la conception que beaucoup se font de la nature du christianisme. Notre religion ne se réduit pas à un beau message moral, et encore moins à un code de lois. Elle n’est pas une idée que les hommes seraient libres d’appliquer ou non. Le christianisme s’incarne dans l’Histoire, et l’Eglise est cette manifestation « charnelle ». Autrement dit, la campagne « anti-Inquisitio » consiste moins dans la défense de notre communauté confessionnelle (même si l’Eglise est notre maison), que dans celle du Christ en personne. L’Eglise n’est pas notre créature, mais l’Epouse de Jésus-Christ. Lui-même l’avait fait comprendre à Saint François lorsque, à la fin de sa vie, le pauvre d’Assise se désespérait de voir sa communauté naissante si mal tourner. Celui dont il avait tenu à imiter la vie lui fit alors savoir que ce n’était pas là son affaire, mais celle du Maître de l’histoire. L’amant de Dame Pauvreté avait dû se désapproprier une dernière fois de ce qu’il pensait être son œuvre, et qui s’avérait en fait être celle du Seigneur.

« Mais, nous rétorquera-t-on, si l’Eglise est l’affaire de Jésus-Christ, de quoi vous mêlez-vous? Quelle mouche vous a piqués de prétendre laver l’honneur de l’épouse d’un autre ? N’est-il pas assez puissant pour cela ? ». Précisément, l’Incarnation se prolongeant dans l’Eglise, manifestation charnelle du mystère du Fils de Dieu fait homme, il compte sur nous pour rétablir la vérité. De même que Jésus n’a que nos mains pour prodiguer sa charité, nos bouches pour proclamer l’Evangile, nos pieds pour le porter sur tous les continents, de même l’honneur de l’Eglise est commis à notre jugement, à notre courage aussi. Ce n’est pas usurpation de fonction de notre part, mais marque de confiance de la sienne.

Le Christ non seulement a voulu l’Eglise, mais surtout a promis qu’en elle il se communiquerait. On connaît les paroles fortes de Bossuet: « L’Eglise, c’est Jésus-Christ répandu et communiqué ». Il a lié son destin au sien. En tentant de rétablir la vérité au sujet de l’histoire de l’Eglise, nous protégeons la promesse du Nazaréen, et non un réduit identitaire replié sur lui-même.

Bien sûr, on nous objectera que cette « communication » laisse beaucoup à désirer. « L’Eglise sainte, mais non sans pécheurs ». Les chrétiens sont les premiers à en convenir. D’ailleurs, au début de chaque messe, toute l’assemblée reconnaît ses manquements. Les chrétiens ne revendiquent pas une sainteté acquise à la force du poignet et en vertu de laquelle toute critique les touchant serait calomnie et malveillance. Le monde, si aveugle sur lui-même, ne manque jamais de perspicacité pour nous rappeler cette discordance entre ce que nous professons et ce que nous faisons. Cependant, ces inconséquences, ces contre-témoignages ne doivent pas devenir un prétexte pour fermer les yeux sur les innombrables exemples de vies authentiquement évangéliques qui émaillent la longue histoire de l’Eglise.

Non, en essayant de rétablir les faits dans leur vérité, nous n’obéissons pas à un réflexe d’auto-défense. Un Autre (Jésus-Christ) se charge de nous protéger, lui qui ne cesse de se faire notre avocat en intercédant pour nous auprès de son Père. Loin de nous barricader dans une forteresse identitaire, de tenter de sauvegarder nos intérêts, c’est plutôt l’œuvre de cet autre, l’Eglise de Jésus-Christ, que nous tâchons de protéger des coups injustes qui la défigurent et la font méconnaître des hommes aujourd’hui.

Car les « intérêts » de l’Eglise coïncident in fine avec ceux de tout le monde. Quant à ceux qui s’obstinent à ne plus voir aucun rapport entre les deux, entre l’Eglise et Jésus-Christ, tant la première leur semble indigne du Maître des Béatitudes, et qui doutent de leur solidarité réciproque, nous laisserons pour finir le soin à Bossuet, toujours lui, de leur répondre : « Jésus-Christ est un avec l’Eglise portant ses péchés, l’Eglise est une avec Jésus-Christ portant sa croix »[1. Lettre à une demoiselle de Metz, juin 1659.].

*Photo : Dan44

Mélange des genres

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« Le Sénat interdit le mariage homosexuel. » Ce titre, pêché il y a quelques jours sur Internet, m’a flanqué une petite frayeur. Je venais d’apprendre que deux Taïwanaises préparent la cérémonie bouddhiste qui les déclarera « femme et femme »[1. Bien que Taïwan ne reconnaisse pas le mariage gay.], et qu’en Argentine, n’importe quel citoyen peut modifier légalement son sexe et son prénom de naissance – ainsi Mathilda peut-elle porter la moustache et Roberto le jupon. Et dans notre pays, on continuerait à priver des hommes et des femmes qui s’aiment des douceurs de la conjugalité (donc du droit de divorcer façon Guerre des Rose) ? Désespérant.
Et puis, j’ai découvert avec soulagement que c’est le Sénat libérien qui s’oppose à cette avancée (il faut croire que l’homme libérien n’est pas entré dans l’Histoire). Chez nous, les gentils sont au pouvoir. La preuve, ils sont contre les méchants – riches, machos, dictateurs, chauffards. Mais ce qu’ils aiment par-dessus tout, c’est la justice. Sans aller cependant jusqu’à se demander s’il est juste qu’un délinquant condamné 63 fois soit libre de commettre un 64e forfait[2. À Avignon, un jeune homme de 18 ans déjà « titulaire » de 63 condamnations, a été récemment jugé pour une agression sexuelle.]. Passons.

La justice, pour les « humanistes » qui nous gouvernent, c’est donc l’extension indéfinie de tous les droits à tous. La loi du « C’est mon choix ».[access capability= »lire_inedits »] Puisqu’ils s’aiment comme papa-maman, les homosexuels doivent pouvoir faire tout comme papa-maman. C’est normal, non ? En réalité, les socialistes ne font que suivre le mouvement initié par l’avant-garde éclairée et associative de la société. Najat Vallaud-Belkacem, championne des causes incontestables et porteuse de parole en chef, qui a participé à Lyon à la « Marche des fiertés lesbiennes, gays, bi et trans », les a encouragés à poursuivre la mobilisation : « Il faut que vous continuiez à servir d’aiguillon pour le gouvernement comme pour la société. La société évolue, il faut qu’elle évolue encore davantage. » Oui ! Plus vite ! Plus loin ! Il faut en finir avec le retard français ! Dans l’entretien qu’il a accordé à Gil Mihaely, Jean-François Kahn estime que, sur les questions de mœurs, la France a rompu avec les valeurs de 1968. En ce cas, c’est sans doute la honte qui pousse plus de 60 % des sondés à se déclarer favorables au mariage gay.

Le Premier ministre a donc confirmé que dès 2013, le mariage et l’adoption seront ouverts à tous, tandis que la lutte contre « les discriminations liées à l’orientation sexuelle et à l’identité de genre » sera renforcée. Ce n’est pas rien, mais un porte-parole de l’Inter-LGBT a promptement déploré que Jean-Marc Ayrault n’ait pas annoncé l’ouverture de la procréation médicale assistée aux couples de lesbiennes. Et s’inquiète déjà à l’idée de se voir imposer le mariage bourgeois : « Nous voulons pouvoir fonder une famille sans passer par la case mariage, comme tous les couples. » On peut compter sur les forces obscurantistes pour tenter d’empêcher, par exemple, la reconnaissance par l’état d’un ou plusieurs “parents sociaux” qui s’ajouteraient aux parents biologiques – imaginons le délicieux casse-tête posé par l’organisation du droit de visite après la séparation d’un « trouple »[3. Pour les mal-comprenants, un « trouple » est un couple à trois.] franco-germano-turc…

Il arrive cependant que des droits nouveaux s’épanouissent dans un vide juridique, comme en témoigne la belle histoire de Joanna et Jenny qui convoleront à Auch en septembre, avant même le vote de la nouvelle loi. Il y a quelques années, Joanna était chauffeur-routier et s’appelait Joan – on suppose que le prénom de Jenny était Jeannot. L’un et l’autre ont décidé de se « mettre en conformité avec leur moi profond », ce qui suppose bien sûr une reconnaissance officielle, où irait-on si chacun devait se débrouiller avec son moi ? Seulement, l’administration tracassière n’a pas encore accordé à Joanna son changement d’état-civil. Ces deux hommes devenus femmes (et lesbiennes) pourront donc se marier en toute légalité (et en robes blanches), puisque pour l’état-civil, l’une d’elles est encore un homme. Reste à savoir si ce mariage sera va­lable lorsque Joan sera officiellement Joanna. Bref, le combat ne fait que commencer pour que soit enfin abolie la différence des sexes qui fige les identités (voir l’article de Paul Thibaud sur le dernier livre de Sylviane Agacinski). C’est mon choix, vous dis-je ! Dans le nouveau monde, chacun est ce qui lui plaît.

Tous les adultes consentants du monde peuvent mener la vie sexuelle et sociale qui convient à leur moi profond. Que la loi permette de sécuriser les si­tuations concrètes nées de la vraie vie, fort bien. Mais à répéter que les réformes sociétales n’étaient que des diversions destinées à faire oublier que le logiciel économique de François Hollande ne diffère guère de celui de son prédécesseur, on n’a pas vu que le mélange de morale bourgeoise, de sentimentalisme de dame-patronnesse et de progressisme échevelé qui, sur ces questions, tient lieu de pensée à la gauche, pouvait changer non pas la société ni même la vie, mais l’humanité elle-même. Il paraît que la méthode Hollande, c’est de consulter à tout-va. Alors, j’aimerais bien qu’on me demande mon avis. Parce que semer la pagaille dans la filiation et détruire le socle symbolique sur lequel nous nous tenons depuis quelques millénaires, c’est pas mon choix.[/access]

*Photo : Thomas Locke Hobbs

Dépassements d’honoraires : supplique à Marisol Touraine

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Bon alors voilà, ma pauvre Marisol, j’ai 73 ans. Et ce n’est pas brillant. Pour commencer, j’ai une cataracte. Trop d’années devant les écrans d’ordinateur à écrire pour Causeur.

Mais figure toi que ce n’est pas tout. J’ai de sacrés problèmes de thyroïde, je devais être dans une région mal placée quand le nuage de Tchernobyl est passé. Il faut aussi que tu saches que du côté de la hanche et du genou, ce n’est pas non plus la forme. Il va me falloir deux prothèses. Ce n’est pas que j’ai été un sportif de haut niveau, mais bon, à vivre dans des climats humides… Et puis, pour tout te dire, ma pauvre Marisol, sur le plan de la bête à deux dos, ça ne va plus être ça. Il va falloir qu’on me retire mon adénome de la prostate et qu’on me retire des calculs de l’uretère qui me font un mal de chien. Je ne suis pas près de faire à nouveau fumer les matelas. Sinon, à propos de calculs, on va aussi me retirer la vésicule. Je pense que je vais faire ça juste après la prostate. Alors tu vois, ma pauvre Marisol, si tu pouvais me filer un peu de pognon, ce serait bien parce que pour toutes les opérations que je viens de te décrire, les dépassements d’honoraires, donc non remboursés par la sécu, ils vont en gros de 100 à 700 euros.

A moins que les négociations initiées par ton ministère de la Santé entre la Cnam, les syndicats de médecins et les complémentaires santés débouchent sur quelque chose. Je t’embrasse, ma pauvre Marisol. De toute façon, je ne pourrais pas te serrer la main. J’ai mal au canal carpien et ça coûte 205 euros l’opération quand la sécu en rembourse 100.

Primaire : pourquoi l’UMP va imiter le PS en 2017

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En novembre prochain, se déroulera une élection majeure. François Fillon et Jean-François Copé seront probablement les deux principaux candidats à la présidence de l’UMP. Pour Fillon, les choses sont entendues. Le Congrès UMP est une « avant-primaire qui permet à notre famille de bénéficier d’un président incontestable pour cinq ans ». Et il martèle : « Je ne suis pas candidat pour être secrétaire général de l’UMP, je suis candidat à la fonction qui était occupée par Nicolas Sarkozy ».

L’ex-Premier ministre, surnommé « Mister Nobody » à ses débuts à Matignon, rêve de ce moment depuis longtemps. Le sacre par les militants UMP avant le sacre par les Français. Se poser en homme providentiel contre le péril socialiste. Et ce n’est pas un hasard, s’il compte se présenter à la Mairie de Paris en 2014, un entraînement avant l’élection suprême.

A l’inverse, Copé craint cette logique du sacre. Auréolé du statut d’ex-Premier ministre, Fillon aura en effet bien plus de chance que le maire de Meaux si le congrès de novembre est transformé en répétition générale pour 2017. Aussi, l’actuel secrétaire général de l’UMP a prévenu son rival : « Cette élection ne vise qu’à une seule chose: donner aux militants de l’UMP le libre choix de celui qui va diriger avec une équipe notre parti durant une période très particulière, qui n’est pas celle de 2017 mais celle de 2012 à 2015 ».

Mais Fillon va plus loin. Pour 2017, il souhaite qu’une primaire ouverte aux sympathisants et non aux seuls militants soit organisée pour désigner le candidat officiel de l’UMP. Pour l’ex-chef du gouvernement, une primaire « est meilleure que les calculs d’appareil dont la transparence n’est pas la première des qualités ». Alain Juppé, autre ex-Premier ministre est du même avis : « Le futur président de (l’UMP) ne doit pas se présenter comme le candidat de l’UMP à l’élection présidentielle de 2017 ».

Face aux demandes internes du parti et au succès de la primaire PS, Copé a dû évoluer en recommandant finalement « un système très ouvert » pour désigner le futur candidat UMP. Refuser une telle évolution l’aurait fait passer pour un ringard au sein de son parti.

Mais ces prises de positions ne sont pas innocentes. Copé, à l’inverse de Fillon, n’a pas l’aura d’un ex-Premier ministre parmi la population. Pour les mêmes raisons, dès 2009, Ségolène Royal, en tant qu’ex-candidate à la présidentielle, était une des plus grandes partisanes d’une primaire ouverte pour 2012. En face, Hollande, à l’époque critiqué pour son manque de charisme, en retard voire non cité dans les sondages, et qui n’a jamais été ministre, était plus réservé. Par chance pour ce dernier, ces théories seront infirmées par les urnes à l’automne 2011.

Quoi qu’il en soit, ces débats internes autour des primaires PS ou UMP mettent au jour une certaine supercherie. On a cru que l’organisation d’une primaire ouverte était l’occasion de « retrouver le peuple », d’abattre les barrières entre partis et simples citoyens. En 2006, le PS avait déjà commencé à ouvrir le processus en créant les fameux adhérents à 20 euros afin de désigner son candidat à l’Elysée.

En vérité, en ouvrant leurs primaires, les partis cherchant à investir la scène médiatique, à occuper les journalistes fans de petites phrases et d’intrigues de couloirs avant l’élection majeure. Juppé a d’ailleurs avancé que « les primaires ont permis au PS d’occuper l’espace médiatique pendant des mois ». En 2006, Royal, DSK et Fabius avaient déjà débattu à la télévision. L’ouverture n’est alors qu’un prétexte pour un grand événement médiatique et sondagier. Une désignation par 2,6 millions de personnes fera toujours plus de bruit que le vote d’un bureau politique. La dernière primaire PS en est l’exemple.

Cette recherche permanente de l’évènement et de la médiatisation découle d’une dérive du système politique actuel. Avec l’élection du chef de l’Etat au suffrage universel, on ne vote pas pour le programme d’un parti mais pour un homme (ou une femme). On le choisit autant voire plus pour son charisme ou son expérience que pour ses idées.

Plus qu’une présidentialisation, c’est donc une personnalisation de la politique qui est mise en œuvre. La prolifération des sondages, la confusion entre vie privée et vie publique, le traitement médiatique superficiel, tout cela est à relier à un déclin des débats de fond au profit de la forme et de la course de petits chevaux.

Nicolas Sarkozy était allé très loin dans ce processus. Son accession à la présidence de l’UMP en 2005 avait tout du show à l’américaine. Il avait alors transformé l’UMP en club de supporters cherchant plus la quantité que la qualité des militants allant jusqu’à revendiquer 370 000 encartés fin 2007. Sa vie privée est devenu un feuilleton, il a commandé des sondages à la pelle aux frais du contribuable, travaillé son image médiatique à outrance.

A coté de ça, que sait-on de ses idées ? Est-il l’homme du bouclier fiscal ou l’ami des ouvriers ? Est-il l’homme du Kärcher ou celui se vante d’avoir nommé un « préfet musulman » ? On avait beaucoup glosé à tort ou à raison sur la capacité de Sarkozy à séduire les classes populaires. En vérité, l’ex-chef de l’Etat s’est surtout distingué par son talent à miser plus sur la forme que sur le fond. C’est visiblement sa contribution majeure à l’histoire politique française.

*Photo : UMP

Pas de foulards pour le football féminin

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La gauche au pouvoir serait multiculturaliste, forcément multiculturaliste, si j’en crois mes camarades de jeu néo-réacs ainsi que le think tank de la Gauche Populaire, décidé à prendre en compte les angoisses identitaires, réelles ou supposées, d’un peuple qui serait systématiquement oublié dans les discours du PS et du Front de Gauche.
On dit parfois que l’amour n’existe pas, qu’il n’existe que des preuves d’amour. Je vais finir par croire que le multiculturalisme, c’est la même chose. Pour l’instant, le gouvernement Hollande n’en a donné aucune preuve et vient même d’aller à l’opposé de ses tropismes supposés par un geste éminemment républicain.
Un geste qui ne va pas particulièrement rendre la France populaire dans les pays musulmans voire chez certains de ses partenaires européens pour qui le multiculturalisme est une seconde nature, dont le libéralisme économique s’accommode par ailleurs très bien, chaque communauté étant à la fois considérée comme une niche marketing et un moyen bien pratique d’octroyer des droits particuliers plutôt que de l’émancipation pour tous.

En s’opposant fermement et définitivement à l’autorisation donnée par la FIFA aux joueuses de foot féminin de porter le voile, la ministre des sports, Valérie Fourneyron, a été on ne peut plus claire : « Il s’agit pour la FIFA de permettre à certaines femmes et équipes féminines qui étaient exclues de la pratique sportive de participer à la compétition. La question du voile se pose dans notre pays de façon totalement différente, le port du voile n’est pas un préalable à la pratique du sport et ne doit pas l’être : dans ce cadre, avec la Fédération Française de Football, la position a été prise qu’il y ait interdiction du port du voile lors des compétitions nationales, en respect des valeurs que nous partageons, celles de la lutte contre toutes les formes de discrimination. » Dans la foulée, la FFF, qui est sous tutelle directe de la ministre des sports, a interdit à ses propres joueuses de porter le voile.

A travers cette question du voile, du sport et des femmes se trouve posée la question centrale de l’émancipation, et en particulier de l’émancipation des « filles des quartiers ». La position de Fourneyron est d’autant plus courageuse que la FIFA présente cette autorisation du voile pour les joueuses comme une démarche précisément émancipatrice.
De manière particulièrement retorse, le prince Ali Ben Al-Hussein de Jordanie, vice président de la FIFA et principal artisan de cette décision, a ainsi accordé un entretien au Monde dans lequel il inverse dialectiquement les données du problème en présentant le voile « comme une liberté de choix » pour les joueuses.
On aurait pu accepter, à l’extrême rigueur, une argumentation fondée sur l’idée qu’il valait mieux, dans des pays comme l’Iran ou l’Arabie Saoudite, régulièrement disqualifiés dans les compétitions internationales pour cause de voile, que des femmes jouent au football au lieu d’être absentes des terrains. Pour le coup, la discussion aurait été possible.

Mais pour le prince Ali Ben Al-Hussein, nous sommes dans le meilleur des mondes footbalistiques possibles puisque porter un foulard, comme chacun sait, « n’est ni un slogan ni un symbole religieux, c’est une pratique culturelle ». Alors, devant une si tranquille hypocrisie qui veut faire croire que onze filles voilées courant derrière un ballon dans une compétition internationale n’est pas un « slogan », on pourrait, pour une fois, se féliciter collectivement de la décision de la ministre des sports et de la FFF.
En France, le football féminin ne confondra pas respect de la différence avec soumission à la domination masculine. Bref, il restera républicain.

*Photo : foot féminin, match Iran-Turquie, Singapour 2010.

Vel d’Hiv, les fausses vérités de Hollande

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Lors de la commémoration de la rafle du Vel d’Hiv, François Hollande, rompant ainsi avec son mentor putatif François Mitterrand, déclarait que « la vérité, c’est que le crime fut commis en France, par la France » et rajoutait « la France [à ce moment là] accomplissait l’irréparable ». Sans grande surprise, cette déclaration suscitait l’enthousiasme d’une gauche trop heureuse d’entretenir le mythe d’une droite française collaborationniste opposée à une gauche résistante tandis que, de l’autre coté de l’hémicycle, on se scandalisait de ce que le président de la République puisse ainsi confondre la France, la véritable, la résistante, la gaulliste avec l’infâme régime de Vichy.
Ce que ces déclarations, comme le tôlé qu’elles ont provoqué ont de profondément surréaliste c’est que personne, parmi nos politiciens ou dans la presse, n’a jugé bon de s’interroger sur la nature de ce que les uns comme les autres s’entendent à désigner sous le nom de « la France ».

Je peux comprendre que, par abus de langage, un supporter de football résume l’issue d’une rencontre internationale en disant que « la France a gagné ». On est ici dans le langage courant et le sujet, pardonnez-moi, ne mérite pas nécessairement que l’on s’embarrasse de détails de forme. Mais d’un point de vue très pratique, ce n’est pas « la France » qui a gagné ; ce sont les joueurs de l’équipe nationale française et, par extension, le personnel d’encadrement de ladite équipe. Lorsque les supporters descendent dans la rue pour fêter la victoire en scandant le traditionnel « on a gagné » (trois fois), ils savent pertinemment qu’ils n’ont remporté aucune compétition sportive ce soir-là et pour cause : ils ont passé la soirée devant leurs télévisions.
Dire que « la France » était collaborationniste et aussi stupide et dénué de sens que de la déclarer résistante. Ce n’est pas la France qui a commis un crime, ce n’est pas la France qui exporte et qui importe et ce n’est pas la France qui rase 20 millions de mentons chaque matin ; ce sont des français qui font ces choses-là, des individus.

« La France », évoquée avec tant de légèreté et de certitude par nos élites, est un concept. Et les concepts ne pensent pas, n’agissent pas : seuls les individus pensent; seuls les individus agissent.
De quelque bord qu’elles proviennent, ces invocations de « la France » traduisent le même système de pensée. Un système de pensée dans lequel l’individu est subordonné au corps social auquel il est supposé appartenir ; un système de pensée dans lequel la société est conçue comme une entité douée de conscience et capable d’agir ; un système de pensée, enfin, qui confond cette société purement rhétorique avec l’État qui la gouverne. L’ironie tragique de l’histoire, c’est que c’est précisément un système de pensée totalitaire.

*Photo : Francois Hollande