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Nous irons tous au paradis fiscal

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Cher Monsieur le fiscalisateur,
Je viens de recevoir il y a quelques jours ma déclaration d’impôts préremplie et je me demandais à cette occasion si nous pouvions trouver un petit arrangement, entre nous, comme ça, en toute discrétion. En effet, j’ai appris dans le journal quelques temps auparavant que le grand timonier de l’économie, M. Moscovici, avait décidé de prélever dix milliards supplémentaires dans le portefeuille des Français, après avoir ponctionné vingt-quatre milliards en 2013 et vingt milliards en 2012. Loin de moi l’idée de ne pas vouloir vous donner un coup de main afin de continuer à financer les émoluments de nos trente-huit ministres ou les voyages de notre président et de sa petite amie à New-York, qui a fait de gros efforts cette fois j’en suis conscient pour faire un peu moins de shopping, mais bon je risque de ne plus avoir assez de monnaie pour le parcmètre.
C’est pourquoi, à l’instant de m’acquitter de mon devoir de citoyen et de mon obole annuelle, je me demandais si nous ne pourrions pas convenir d’un petit arrangement pour une fois, un peu comme M. Cahuzac par exemple, avec son compte en Suisse à géométrie variable, ou M. Guéant et ses tableaux vendus à la sauvette. Je sais bien évidemment que je ne peux pas demander à bénéficier d’un traitement de faveur par rapport aux autres Français et que si tout le monde faisait comme moi vous n’en sortiriez plus mais je me disais, en regardant ma feuille d’impôt, allez cette année pourquoi pas moi ? On pourrait peut-être s’arranger discrètement pour m’en mettre un peu de côté aussi et je saurais rester discret. Au besoin, si je me fais pincer, je pourrais toujours faire semblant de démissionner ou alors prétendre comme un gros blaireau que j’ai refourgué une croûte à prix d’or sur e-bay. Après tout, comme on le voit tous les jours, plus c’est gros, plus ça passe et le ciel ne nous tombe pas sur la tête pour autant.
D’ailleurs, si vraiment l’opinion est trop choquée, je pourrais réellement envisager d’abandonner la vie politique et mon travail afin de tirer de manière responsable les conséquences de mes actes et aller profiter de mes rentes quelque part dans un camping entre Berck-Plage et Hazebrouck, à l’abri des médias et de l’effervescence. Moi vous savez, je suis un peu comme Claude et Jérôme, de toute façon je ne sers pas à grand-chose. La plupart du temps moi aussi je n’en fous pas une rame et je brasse surtout beaucoup d’air en déclarant à qui veut l’entendre que j’ai un bilan du tonnerre et que sans moi la boîte se casserait la gueule. Je suis sûr que mes collègues seront ravis de me voir décamper et ne m’en voudront même pas d’avoir détourné quelques millions. Avec Jérôme et Claude, on se tirerait en camping-car et on irait se bronzer la couenne dans un paradis fiscal les pieds dans la flotte et pas trop loin d’une supérette. On jouerait à la pétanque, on boirait des pastis et on ferait des chèques en blanc au supermarché pour racheter de l’Alsabrau qu’on mettrait au frais dans la glacière. On parlerait des tableaux de Claude et de la femme à Jérôme, on se taperait sur le bide. On irait pisser dans la mer en chantant « quand est prolétaire et qu’on a pas de pognon, on va pisser dans l’eau et ça nous fait des ronds! » On serait bien quoi.
Et il y aurait même une place pour vous M. le fiscalisateur, parce que si vous me filez un petit coup de pouce et qu’on arrive à s’arranger, je serais solidaire, y-a pas de raison, je vous mettrais quelques biftons de côté et on filerait à l’anglaise au camping des flots bleus. Parce qu’au fond, vous M. le fiscalisateur, Jéjé, Cloclo et moi on est pareils tous les quatre, on est des rusés, des filous, on a compris la musique. On est des renards.
J’espère que nous aurons réussi à nous comprendre sur ce coup-là et en vous adressant, M. le fiscalisateur, mes salutations les plus peinardes, je vous la souhaite bien bonne.

Arménie : au-delà du génocide

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L’histoire de l’Arménie ne s’est pas, heureusement, arrêtée avec le génocide de 1915. Mais elle n’a pas non plus commencé avec lui. La somme publiée par Annie et Jean-Pierre Mahé explore le long passé, souvent tourmenté, de ce peuple, et explique comment une identité et une culture qui n’ont jamais vraiment coïncidé avec un territoire, mais qu’une très antique diaspora a façonnées, ont survécu à travers les siècles. Reste le trou noir, l’épreuve de la mort de masse, dont un noyau dur résiste à la compréhension. En effet, si le pays de l’Arche a connu toutes les invasions depuis l’Antiquité, il a aussi été, en 1915, le laboratoire de l’entreprise génocidaire moderne. Cette qualification, admise par la plupart des historiens, a reçu la sanctification de la loi française en 2001 et 2012.
Cette ingérence politique dans la recherche historique a provoqué la mobilisation de nombreux historiens, rassemblés par Pierre Nora sous l’étendard « Liberté pour l’Histoire ». Les entretiens que nous ont accordés Jean-Pierre Mahé et Pierre Nora explicitent les termes de la polémique, à défaut de la trancher. Qualifier ou non de « génocide » les atrocités subies par les Arméniens en Turquie revient, en effet, à poser la question lancinante des lois mémorielles. Pour Jean-Pierre Mahé, la loi reste la moins mauvaise des solutions pour lutter contre le négationnisme d’État turc. Tout en condamnant cette politique du déni, Pierre Nora redoute que les chercheurs subissent les conséquences de textes adoptés pour satisfaire des clientèles électorales. Que l’on penche pour l’un ou l’autre, on conviendra que la question arménienne dépasse largement l’Arménie.

Propos recueillis par Gil Mihaely et Jérome Leroy

Causeur. Raconter l’histoire de l’Arménie, c’est, selon vous, vouloir « saisir l’insaisissable ». Si l’identité arménienne a montré un tel instinct de survie dans l’Histoire, elle doit avoir de solides fondations…
Jean-Pierre Mahé. C’est exact. Dès les Ve et VIe siècles, les deux éléments constitutifs d’une identité spécifique, la religion et la langue, sont là. La langue est connue par son écriture, apparue dès le Ve siècle. On a longtemps cru que c’était une langue iranienne. On sait, depuis une trentaine d’années, qu’elle appartient, avec le grec et l’albanais, à la branche balkanique de l’indo-européen. Les Arméniens sont un peuple occidental qui est allé très loin en Orient pour s’enraciner dans le Caucase et en Asie mineure et se retrouver à la limite de deux civilisations, la Méditerranée et l’océan Indien.
Si les Arméniens ont une langue spécifique, ils partagent leur religion avec pas mal d’autres peuples…
Oui, mais ils ont très rapidement développé leur manière propre d’être chrétiens ! Leur conversion officielle date du IVe siècle, peu avant celle de Constantin, mais les régions méridionales du pays avaient été pénétrées par le christianisme dès le IIe siècle. Au VIe siècle, ils prennent leurs distances avec l’empereur byzantin Justinien, qui voulait obliger toutes les ethnies de l’Empire à célébrer la liturgie en grec. Ils arrivent à imposer le culte dans leur langue vernaculaire.
Quels sont, à cette époque, les contours politiques et géographiques de l’Arménie ?
À l’origine, c’est un pays fragmenté et divisé en cantons, un peu à la façon suisse, qui correspondent chacun à une vallée soumise à la famille possédant la terre. Pour mieux se défendre, ces familles se fédèrent jusqu’à former, petit à petit, une entité gouvernée par un roi, primus inter pares qui n’a même pas le droit de choisir les grands officiers du royaume.[access capability= »lire_inedits »]
Quelles sont, pour l’Arménie, les conséquences de l’arrivée des Arabes musulmans  au VIIIe siècle ?
Les Arméniens ont d’abord vu cette avancée arabe comme une chance parce qu’elle les débarrassait de deux encombrants voisins, les Perses et les Byzantins. C’est alors que l’Arménie perse devient tout à fait indépendante. Les Arabes sont donc célébrés pour avoir aidé à réunifier le pays, et les Arméniens signent de bonne grâce un pacte de protection avec eux. Pendant un siècle, ils auront d’ailleurs le droit de pratiquer leur religion comme ils l’entendent. Mais cela ne dure pas.
Pourquoi ?
Si les Arabes se sont montrés cléments dans les premiers temps de leur installation, c’est parce que pour eux, le Caucase était une barrière culturelle : au sud la civilisation, au nord les barbares des steppes. Les Arméniens sont les gardiens de ces portes. Mais en 740-750, les Arabes franchissent le Caucase, pénètrent en Asie centrale et prennent Samarkand : à partir de là, ils n’ont plus besoin des Arméniens et leur politique se renverse. De protectorat, l’Arménie devient une terre de colonisation.
Parvient-elle cependant à survivre politiquement ?
Les princes arméniens réussirent tant bien que mal à sauvegarder une autonomie locale, qui sera respectée par les envahisseurs mongols arrivés au XIIIe siècle. Mais aux XIVe et XVe siècles surviennent les vagues turcomanes, et la conquête ottomane du siècle suivant aboutit à la confiscation des terres arméniennes. Dès lors, les élites locales, forcées de quitter leurs domaines, se « délocalisent » dans l’Empire ottoman, l’Iran safavide et l’Inde. C’est le début de la diaspora arménienne.
Peut-on parler de deux « arménités », celle de l’Arménie – surtout rurale – et celle de la diaspora, plutôt urbaine et composée de marchands et d’artisans ?     
Oui, à condition de nuancer : tous les Arméniens de la diaspora n’occupent pas des positions sociales élevées. À Constantinople, par exemple, les nouveaux arrivants sont portefaix et l’on trouve aussi bien, dans la population arménienne, de modestes artisans que des financiers amis du sultan.
Pour l’Ottoman du XIXe siècle, l’image de l’Arménien n’est pas encore celle d’un peuple à éliminer…
Au début du XIXe siècle, l’Arménien étant considéré comme un infidèle, on pouvait l’insulter, lui jeter quelques pierres, mais cela n’allait pas plus loin : on savait qu’il appartenait à une nation privée d’existence politique qui n’était plus une menace. Pour les Ottomans, comme pour l’ensemble du monde islamique, l’Arménien est encore le négociant caravanier qui parcourt l’Asie. Et pour un voyageur occidental désirant cacher les vrais motifs de sa présence, s’habiller en « Arménien » est un sauf-conduit, comme un passeport non officiel !
À quel moment devient-il une menace ?
Au XIXe siècle, quand l’Empire ottoman perd la Grèce, l’Égypte, toutes ses possessions d’Afrique du Nord, et encore la Roumanie et la Bulgarie. L’indépendance de ces dernières est acquise par le traité de Berlin de 1878, qui exigeait en outre des réformes dans les « provinces habitées par les Arméniens ». Les partis politiques arméniens, qui se forment vers 1885-1890, espèrent alors obtenir une large autonomie, voire l’indépendance. C’est donc l’Anatolie, le cœur même de l’Empire pour les Turcs, qui est menacée. Incapables d’envisager la moindre perte territoriale supplémentaire, ils commencent par terroriser les campagnes arméniennes, tout en y implantant des réfugiés musulmans des Balkans ou du Caucase.
Mais les Jeunes Turcs n’étaient-ils pas de lointains héritiers du « Printemps des peuples » et du mouvement des nationalités ?
La révolution des Jeunes Turcs de 1908 laisse espérer, un moment, la réconciliation de toutes les nationalités de l’Empire autour d’un projet de démocratie multiethnique. Mais la majorité turco-musulmane, hostile à l’émancipation des « infidèles », provoque les massacres d’Adana en 1909. Ensuite, les guerres balkaniques de 1912-1913 exacerbent encore les tensions : alors que les Occidentaux envoient des inspecteurs en Anatolie pour exiger la mise en œuvre des réformes dans les vilayets orientaux, le gouvernement jeune-turc voit dans l’entrée en guerre l’occasion de s’y soustraire et de réparer l’ « erreur » des ancêtres, qui avaient négligé d’exterminer toute population refusant de se convertir à l’islam. À ce contexte, il faut ajouter aussi l’influence allemande…
Quel rôle a joué l’Empire allemand dans cette affaire ?
Les relations se resserrent sous Guillaume II et le sultan Abdül Hamid, à la fin du XIXe siècle. C’est alors que le Kaiser place des conseillers auprès du gouvernement de la Sublime Porte. Par ce biais, les thèses allemandes, alors émergentes, sur la « guerre totale » et l’« espace vital » commencent à circuler : en dix à quinze ans, l’idée d’une élimination planifiée des populations mûrit.
Vous citez cette phrase d’un officier allemand attaché au quartier général ottoman : « L’Arménien est comme le Juif, un parasite égaré hors des frontières de sa patrie, et suçant la moelle de celui qui l’accueille. »
Elle a été prononcée par le général Fritz Bronsart von Schellendorf, qui préconisa l’élimination systématique des conscrits arméniens après la cuisante défaite ottomane devant les troupes russes à la bataille de Sarikamich, en janvier 1915. Mais certains responsables allemands, comme le général Liman von Sanders, eurent aussi le courage de protéger les populations arméniennes.
La suite est, hélas, connue : les grands massacres de 1915-1916. Avez-vous une hésitation quant à la qualification de « génocide » ? 
Aucune ! Il s’agit bien d’un génocide. Certes, cela pose un problème terminologique puisque ni le mot ni le concept juridique n’existaient avant l’adoption de la Convention de l’ONU du 9 décembre 1948 qui forgea le terme pour définir la Shoah. Mais déjà, en 1915, les Alliés, qui avaient connaissance de l’extermination des Arméniens, avaient dénoncé un « crime de la Turquie contre l’humanité ». La conscience de la nouveauté de la chose a préexisté au mot. Du reste, plus tard, l’homme à qui l’on doit ce mot, Raphaël Lemkin, se réfèrera plusieurs fois au « génocide arménien ».
Dans la tragédie arménienne, quels sont les éléments qui caractérisent un génocide ?
Le premier, c’est la planification. On en a pris la pleine mesure récemment, dans les années 1990, lorsqu’on a redécouvert des cartes indiquant, région par région, la composition ethnique de la population souhaitée par le pouvoir. Il est clair que les Turcs voulaient créer un équilibre ethnique favorable, c’est-à-dire éliminer les Arméniens là où leur poids démographique était trop important. Un tout petit nombre d’Arméniens, déportés dans les régions majoritairement arabophones, avait néanmoins le droit de survivre.
Donc, si on essaie, l’espace d’un instant, d’entrer dans la logique turque, l’objectif n’était pas l’extermination en tant que telle, mais le changement d’équilibre démographique. Quels sont les autres éléments étayant l’appellation « génocide » ?
Je citerai, par exemple, la politique de « Milli İktisat », que l’on peut traduire par « économie nationale ». Au début du XXe siècle, les dirigeants turcs constatent que la modernisation des infrastructures de l’Empire est essentiellement le fait des populations juives, grecques, arméniennes et chaldéennes. Pour reprendre le contrôle de leur économie, ils déportent les Arméniens et adoptent une loi qui stipule que les biens « abandonnés » seront vendus aux enchères à des Turcs. C’est un bon moyen de « turquiser » l’économie en profondeur, non seulement en spoliant les Arméniens, mais surtout en faisant émerger une nouvelle élite économique nationale.
Insistons : les Turcs avaient-ils pour objectif la disparition des Arméniens en tant que peuple pour des raisons « théologico-raciales », ou s’est-il agi d’une politique certes monstrueuse, mais menée sous la pression des circonstances et de considérations locales ?
Pour les dirigeants jeunes-turcs, tout Arménien était considéré comme un ennemi, mais ils n’avaient pas d’idéologie raciste au sens scientifique. Ils n’envisageaient pas de tuer les Arméniens en dehors des frontières ottomanes. En revanche, les Arméniens vivant dans l’Empire ottoman, qui embrassait alors tout le Proche-Orient, ont été massacrés systématiquement.
Comme vous l’avez rappelé, des Arméniens ont été massacrés par des Ottomans bien avant 1915. Quelle est la différence entre ces événements et ceux de la Première Guerre mondiale ? 
La différence tient à la mutation d’une pratique « archaïque » des massacres ottomans en une forme nouvelle, qu’on a d’abord appelée « tentative d’extermination de tous les Arméniens », avant de parler de « génocide ». Jusqu’au XXe siècle, les sultans estimaient que, lorsqu’un groupe ethnique ou religieux se révoltait, il fallait le punir de manière exemplaire. On massacrait donc des dizaines, voire des centaines de milliers de personnes et on érigeait des pyramides de têtes ! Mais il s’agissait de terroriser ces groupes, et non de les éliminer, afin qu’ils continuent à travailler et à payer des impôts.
Même en ce qui concerne les massacres de masse qui ont eu lieu entre 1894 et 1896 ?

Je considère, d’après les travaux historiques les plus récents, que les massacres de 1894-1896, qui ont fait 300 000 morts, ainsi que les massacres de l’Adana, qui en ont fait 30 000, ont été les dernières tueries « traditionnelles » de l’Empire ottoman.
En tant qu’historien, que pensez-vous des lois mémorielles, qui confèrent au politique le droit de dire la vérité historique ?
Le législateur a le droit et le devoir de préserver la paix civile en édictant des lois pour protéger les descendants des victimes. Mais pour l’historien, c’est toujours une défaite que d’avoir recours à des mesures d’autorité. Les seuls arguments valables devraient être historiques, et non législatifs. Voilà ma position de principe. Ensuite, il y a la réalité : aujourd’hui, en Turquie les gens défendant la thèse du génocide encourent de très graves ennuis.
Mais nous sommes en France…
Justement ! Si on veut que les choses changent, la communauté internationale doit être très vigilante et dénoncer sans relâche les entorses à la liberté d’expression en Turquie. Sinon les Turcs ne changeront jamais de regard sur leur histoire ![/access]

Histoire de l’Arménie des origines à nos jours, Annie et Jean-Pierre Mahé, Perrin, 2012
* Photo: Sharnik

Mauvais anniversaire en Grèce

Le 6 mai 2012, alors que François Hollande célébrait son accession à la magistrature suprême devant la cathédrale de Tulle, le parti néonazi Aube Dorée entrait pour la première fois au Parlement grec, raflant 21 sièges d’un hémicycle qui n’en contient que 300, après avoir recueilli 6,97% des voix. Aube Dorée devenait ainsi le sixième parti politique du pays, devant la Gauche démocrate.
Le jour même de sa  victoire, Nikólaos Michaloliákos donnait le ton : « L’heure de la peur a sonné pour les traîtres à la patrie »  s’époumonait-il, fustigeant tour à tour les « usuriers mondiaux », l’Union européenne et le FMI. Depuis, ses militants battent le terrain pour s’attirer la sympathie des électeurs au moyen de rondes de sécurité dans les quartiers malfamés, de distributions de soupes populaires ou de services aux personnes âgées.
En réduisant les salaires minimum, en déréglementant le marché du travail, en supprimant bon nombre d’emplois publics et en opérant des coupes sur les pensions de retraite, les instances financières internationales ont saigné à blanc toute une population pourtant historiquement attachée à la démocratie et à l’esprit de résistance.
Attaqués par l’Italie de Mussolini en octobre 1940 puis par l’Allemagne nazie en mars 1941, les descendants de Démosthène tinrent le siège durant plus de six mois. En avril de la même année, le drapeau grec flottait toujours sur l’Acropole et lorsque les Allemands demandèrent au jeune evzone, Konstantinos Koukidis, de le remplacer par la croix gammée, il refusa de leur rendre la bannière de sa patrie, préférant se jeter du haut de la citadelle après s’en être enveloppé. Un mois plus tard, deux étudiants, Manolis Glezos et Apostolos Santas défiaient l’occupant en descendant la flamme nazie qui surmontait le plateau rocheux avant de l’envoyer au fond d’un puits où, selon la mythologie, se tenait le serpent qui gardait l’Acropole.
Soixante ans après, c’est avec la même verve de jeune étudiant inconscient que Manolis Glezos repartait au combat pour « arrêter cette politique irresponsable et criminelle d’austérité et de privatisation, qui conduit à une crise pire que celle de 1929 » ainsi qu’il le confiait à nos confrères de Libération au mois de février 2012. Le vieux monsieur dénonçait alors « une poignée de banques internationales, d’agences d’évaluation, de fonds d’investissement […] qui revendiquent le pouvoir en Europe et dans le monde et se préparent à abolir [les] Etats et [la] démocratie en utilisant l’arme de la dette ». C’était moins de trois mois avant que le parti Aube Dorée ne fasse son entrée au Parlement.

Du boulot grâce au mariage homo !

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 « Pourquoi je signerai la loi sur l’égalité dans le mariage » : dans une tribune publiée par le  New York Times le 1er mai, Lincoln Chafee, le gouverneur indépendant de Rhode Island explique pourquoi il défend l’équivalent de la loi sur le « mariage pour tous » votée jeudi dernier par le parlement de son Etat. Son engagement ne date pas d’hier : en 2004, Chafee avait déjà défendu le mariage gay en vain alors qu’il était sénateur républicain.  Aujourd’hui, il pense qu’un « réalignement historique » est en train de se produire aux Etats-Unis, puisque des Américains de tous bords et de toutes origines réalisent que c’est « the right thing to do ».
Mais l’ancien républicain, et c’est là son originalité, ne se contente pas de convoquer l’évidence et l’inéluctabilité du Progrès, il invoque un argument « non moral » en faveur du mariage gay. Car sa priorité est avant tout de créer des emplois. Et il l’affirme, rendant nul et non avenu le slogan barjotiste « on veut du boulot, pas du mariage homo » : le mariage homo crée du boulot.
Son argumentation est simple et pragmatique : Rhode Island fait partie intégrante d’une économie régionale très compétitive, au Nord-Est des Etats-Unis, qui affronte la concurrence d’autres Etats pour attirer les entreprises les plus innovantes, surtout « les jeunes, et les individus ouverts d’esprit qui sont le cœur de la nouvelle économie numérique ». Ceux-ci ont vite fait de traverser la frontière pour trouver un climat plus accueillant et favorable à la créativité. Or, ces derniers temps, Rhode Island a été en retard sur ces voisins, puisqu’il est le seul Etat de la région à encore interdire le mariage entre couples de même sexe. Partant, il faut autoriser le mariage pour gay pour encourager la croissance. CQFD.
Pour appuyer son analyse, le gouverneur évoque de « nombreux experts » ayant trouvé « une forte corrélation entre tolérance et prospérité », en particulier dans le secteur high-tech. En fait, un seul expert, Richard Florida, a élaboré la thèse des trois « T », reprise par le gouverneur. Selon ce professeur en urban studies et docteur à Columbia en aménagement urbain,  les trois « T » : Talent, Technologie et Tolérance seraient la clef de la croissance économique. Florida est par ailleurs l’inventeur de la notion de « classe créative », laquelle désigne une population urbaine, mobile, qualifiée et connectée, qui représenterait 40 millions de personnes aux Etats-Unis, soit seulement 30% de la population active, nantie de 50 % des salaires et de 70 % du pouvoir d’achat disponible. Une classe sociale émergente qui se définirait principalement par son talent pour l’innovation, sa maîtrise de la technologie et son culte de la tolérance. Cette population serait attirée par certains lieux de vie où la diversité, le dynamisme artistique et culturel – en un mot la « vitalité urbaine »  -, sont à l’honneur. Les membres de la « classe créative », impliqués dans des secteurs d’activité à forte valeur ajoutée stimulent le dynamisme économique des anciens quartiers populaires qu’ils se réapproprient en s’y implantant. Ce phénomène de « gentrification » s’observe aussi bien à Rhode Island que dans le 11e arrondissement de Paris. En somme, comme le résume le gouverneur Chafee, ces  « travailleurs talentueux qui dirigent la nouvelle économie (…) veulent de la diversité, non par sens de la justice, mais parce que la diversité rend la vie plus « fun ».
Lincoln Chafee invente donc, après le dumping fiscal, le dumping sociétal : les valeurs ont de la valeur et attirent les investisseurs tout autant qu’une baisse d’impôt ou un bouclier fiscal. En bref, il s’agit de séduire la face souriante et juvénile du capitalisme libertaire.
Le raisonnement de l’ancien républicain a le mérite d’aller jusqu’au bout de la logique libérale : interdire d’interdire pour libérer la croissance, supprimer les frontières visibles de l’ordre et de la tradition pour laisser faire la main invisible, faire de la tolérance l’engrais du capitalisme.
Et le gouverneur de conclure avec lyrisme : « en fixant l’égalité du mariage dans la loi, nous envoyons un message clair : nous sommes ouverts aux affaires ». Mais le problème de ce raisonnement est que rien ne prouve, hormis une simple corrélation spatiale, le lien entre la présence de bobos et le développement économique. La causalité pourrait en effet aisément être renversée : c’est là où il y a du développement économique que les « créatifs » se déplacent (présence d’opportunités professionnelles). De surcroît, le dumping – fiscal, social ou sociétal – repose sur l’existence d’inégalités. Si les taux d’imposition, le droit du travail et le mariage pour tous étaient les mêmes aux quatre coins du monde, nul ne pourrait tirer son épingle du jeu aux dépens de ses concurrents. C’est aussi le paradoxe de la théorie de Florida : en imaginant que la tolérance et la diversité triomphent universellement du Mal, la règle des trois T serait caduque ! Autrement dit, à supposer que le gouverneur Chafee ait raison, pour être efficace, sa politique de dumping sociétal ne pourrait fonctionner localement que si d’autres territoires refusaient d’instituer le mariage gay.
L’avenir nous dira si l’adoption du texte attirera une myriade de jeunes cadres dynamiques et d’entrepreneurs larges d’esprit à Rhode Island. En attendant, en France, le mariage gay ne sauvera ni Aulnay, ni la classe ouvrière, abandonnée par la gauche terranoviste à la conquête d’électorats plus « créatifs ».

*Photo : Leah L. White.

L’archéologie sous les bulldozers du Hamas

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Un chantier de fouilles archéologiques qu’on transforme en terrain d’entraînement militaire est tout sauf une bonne nouvelle. Que l’Unesco laisse défoncer au bulldozer, et sans broncher, un site historique qu’elle a inscrit au patrimoine mondial de l’humanité, cela mérite qu’on s’interroge. Connaissant les exigences de l’organisation pour sélectionner les sites figurant sur cette liste, on en reste confondu.
L’affaire concerne le site d’Anthedon (aujourd’hui Blakhiyya), dans la Bande de Gaza. Les brigades Ezzed-Dine al-Qassam viennent de raser au bulldozer une partie d’Anthedon, un carrefour des civilisations antiques.
Le port d’Anthedon a obtenu son inscription sur la liste mondiale il y a tout juste un an. Anthedon faisait partie des quelques cités, comme Césarée, Ptolémaïs (Akko ou Acre), Tyr et Sidon, qui jalonnaient la côte levantine durant l’Antiquité classique. La ville fut particulièrement florissante aux époques hellénistique et romaine, comme en témoignent les vestiges du temple et des fortifications.
Les fouilles franco-palestiniennes, menées sous la direction de J.-B. Humbert, entre 1994 et 2005, ont révélé des maisons avec des murs peints de fresques et des mosaïques, ainsi que de vastes demeures sous influence nabatéenne. Seulement, ce sont là des vestiges préislamiques, chrétiens même. Aux yeux des barbus du Hamas, ils ne sont sûrement pas d’un intérêt prioritaire.
Le laborieux travail des archéologues dans la région se heurte autant au sable qui engloutit tout qu’au risque de pillage et à l’usure du temps. Mais vient s’ajouter désormais une volonté de destruction qui semble délibérée. Depuis que les islamistes ont fait main basse sur Gaza, en 2007, la France a interdit aux fouilleurs de poursuivre leurs explorations, et le site archéologique ressemble maintenant à un terrain vague. Utilisé comme base d’opérations par les lanceurs de roquettes vers les villes du sud d’Israël, l’emplacement de l’ancien port aurait souffert des répliques de l’aviation israélienne. Il ne fait guère de doute que si les islamistes construisaient une caserne sur le site, elle deviendrait immédiatement une cible. Et il serait facile ensuite d’accuser, comme d’habitude, les Israéliens d’avoir détruit les vestiges en bombardant les rampes de lancement et les installations militaires. Engagé dans une guerre médiatique internationale, le Hamas cherche systématiquement à rejeter la responsabilité sur Israël.
Sa détermination et l’hypocrisie des « observateurs » sont sans limites. Néanmoins, le Département des Antiquités et du patrimoine culturel de Gaza clame à qui veut l’entendre que le site constitue une priorité.
D’autre part, la zone autour du site est très densément peuplée et la tentation est grande d’utiliser ce vaste terrain qui paraît inoccupé. Et comme dans de nombreux pays pauvres, les problèmes, en particulier sanitaires, sont graves : argument privilégié par le Hamas et prétexte imparable, notamment aux yeux des « observateurs ». Embarrassé par la réaction des militants des droits de l’homme basés à Gaza, le ministre adjoint du Tourisme, Mohammed Khela, a invoqué un « projet de résistance ». Autrement dit, le patrimoine archéologique palestinien peut être sacrifié sur l’autel de la lutte contre l’ennemi sioniste.
UN Watch, une ONG qui veille au respect par l’ONU de sa propre charte, indique qu’elle a alerté Catherine Ashton, ministre des Affaires étrangères de l’Union européenne, et Irina Bokova, la Directrice générale de l’UNESCO. En vain. La question n’a même pas été portée devant le Conseil exécutif. Comme l’a souligné David Killion, l’ambassadeur américain, l’ordre du jour de la réunion bisannuelle de l’UNESCO qui vient de s’achever comportait cinq points concernant des questions palestiniennes dont le seul but était d’isoler Israël. Ainsi, l’institution mandatée par les Nations Unies renonce à assumer sa mission de protection de la culture et du patrimoine mondial. Pendant ce temps, la Syrie, qui laisse piller et bombarde son héritage archéologique en massacrant sa population, détient toujours un des trente sièges au Comité des Droits de l’Homme de l’UNESCO — contrairement à la Ligue arabe qui a pris ses distances.
Mais comment oublier la destruction récente des mausolées de Tombouctou rasés par la folie des fondamentalistes, et celle, en 2001, des bouddhas de Bamiyan bombardés par les Talibans ? Il s’agissait de sites classés au patrimoine mondial, et la communauté internationale s’en était vivement émue. L’UNESCO qui se demande encore si elle aurait pu éviter la destruction des bouddhas serait bien avisée d’agir tant qu’il en est temps. L’organisation internationale serait plus utile en jouant son rôle de protecteur de la culture qu’en se perdant dans des querelles politiques stériles, abandonnant au passage notre patrimoine mondial.

Ve République : l’heure de la retraite

Jean-Luc Mélenchon république

Je ne sais pas si, comme tu le dis, j’ai une culture de la manif, en raison de mon appartenance à la gauche. Je sais parfaitement, pourquoi, en revanche, je suis allé manifester ce dimanche 5 mai, sous un ciel ensoleillé. Nous étions 180 000 d’après l’Huma et 237 d’après la préfecture de police mais tout de même, il y avait  du monde.
Interroge-toi d’abord sur le fait qu’une partie de la gauche ait jugé la situation assez grave pour manifester contre un gouvernement socialiste qui n’a d’ailleurs de socialiste que le nom. C’est une première, une manif politique de ce genre. Tu le trouve socialiste, toi, le gouvernement ? Autant dire que tu trouves l’UMP gaulliste. Si c’était le cas, tu n’aurais pas rejoint Dupont-Aignan et DLR… Eh bien moi, j’ai d’abord manifesté contre un gouvernement qui trafique son AOC.
Il est amusant et instructif, à ce titre, de lire la presse de droite. Dans ses pages politiques, la France de Hollande, c’est la Corée du Nord. Il faut bien faire plaisir à son lectorat. En revanche, dès qu’il s’agit d’argent, de placements, de possibles déductions fiscales, bref dès que tu lis les pages économiques ou financières de cette même presse, c’est la fête. On cache sa joie bien entendu mais on n’aurait jamais imaginé, même dans ses rêves les plus humides, un gouvernement libéral faire passer sa loi sur la flexisécurité, accorder des crédits d’impôts aux entreprises sans contrepartie, favoriser les déductions fiscales pour l’ISF dès que quelques sous sont investis du côté des PME dites innovantes. Je ne te parle pas de BFM business, ils sont carrément au bord de l’orgasme quand ils parlent de ces mesures qui font le bonheur de la Finance, Finance qui n’en a rien à battre, par ailleurs, du mariage pour tous qui cristallise ces temps-ci la naissance des Tea Parties à la française.
Tu veux sauver la Cinquième, donc ? Moi aussi, longtemps, j’ai pensé que ces institutions convenaient parfaitement à la France et même si le PCF s’est toujours méfié de l’élection du président au suffrage universel, par peur du césarisme ombrageux de De Gaulle, il y avait dans mon camp l’idée implicite que prendre le pouvoir avec ces moyens-là était  le chemin le plus court pour faire passer des réformes essentielles, voire changer de société.
Ce que je constate, aujourd’hui, alors que la Troïka nous donne deux ans pour achever de démanteler les restes de l’Etat providence en matière de santé et de retraites, c’est que la Ve république n’est plus qu’un bouclier en plastique.
Tu parles de fétichisme de la VIe en ce qui me concerne. Le fétichisme est une amusante perversion en ce qui concerne les rapports amoureux, mais pas en politique. Et je te retourne le compliment. C’est toi qui me sembles fétichiser la Ve. Elle n’est plus que l’ombre d’elle-même. La jolie jeune fille de 58 est une star oubliée pour programme de  téléréalité, botoxée, liftée, liposucée à force de réformes successives et de respect de la lettre plutôt que de l’esprit. Elle a fait ses premières opérations de chirurgie esthétique lors des cohabitations de 86, 93 et 97, et ne parlons pas de cette aberration du quinquennat, suivi de l’inversion du calendrier qui l’a transformée en une manière de régime proprement irresponsable. Le président est élu pour cinq ans et pour cinq ans, il fait ce qu’il veut. À moins d’un putsch ou d’un Lee Harvey Oswald, il en ira pour Hollande comme pour Sarkozy : il fera son mandat, tout son mandat, sur le mode de l’hypoprésidence
Tu me diras, comme les présidents ne peuvent plus faire grand chose sous le talon de fer bruxellois, ils ressemblent de plus en plus à ceux de la IVe. Ils n’inaugurent plus les chrysanthèmes, ils font voter des lois sécuritaires tous les quinze jours quand ils s’appellent Sarkozy et ils donnent des droits particuliers à des communautés quand ils s’appellent Hollande. Mais pour le reste, la provincialisation marchande du vieux pays devient chaque jour une réalité plus concrète.
Alors oui, j’ai manifesté dimanche 5 mai, avec quelques autres, pour changer de régime, pour remettre les chose à plat avec une assemblée constituante qui refusera qu’une politique économique libérale, forcément libérale (ah cette règle d’or budgétaire) soit inscrite dans le marbre de plus en plus mou de nos lois fondamentales.
Après, on peut toujours personnaliser le débat. Mélenchon, je le trouve un peu trop messianique, pour tout te dire, et n’importe quel participant à cette manif te dirait que le nombre de drapeaux du PCF était inversement proportionnel à l’importance médiatique du tribun du peuple : la voix, c’est lui mais la masse, c’est nous. J’ai même entendu les radios, dans le bus du retour vers Lille, répéter des chiffres de participation donnés par le  Parti de Gauche comme si c’était l’unique organisateur de l’événement. Ce n’est pourtant que le parti de Mélenchon et qui n’est lui-même qu’une composante du Front de Gauche. Je pourrais même te dire, sans trahir un secret, que cette omniprésence agace un peu du côté du PCF, et que mon cher André Chassaigne n’a pas jugé bon de participer au cortège, par exemple.
Mais cette manif du 5 a, au-delà de sa protestation contre l’austérité, marqué encore une fois, mais de manière éclatante cette fois-ci, qu’il y avait deux gauches. Une de la soumission et une du refus. Celle du refus a compris, comme l’avait compris De Gaulle en 58, que pour prendre le pouvoir, on a intérêt à changer d’habits constitutionnels, qu’on ne court pas un cent mètres en tenue de soirée trouée avec des chaussures vernies qui serrent aux pieds, que ce n’est pas avec la Cinquième que l’on pourra constitutionnaliser les droits sociaux et le périmètre de ce qui nous appartient à tous, collectivement, en tant que citoyens : la santé, l’éducation, l’énergie, l’eau…
En 58, De Gaulle avait violé son propre camp politique pour imposer sa vision de la France à venir.
Nous n’avons pas d’autre ambition : une révolution par les urnes.
Tu sais quoi ? Je crois que nous sommes gaullistes.

*Photo : RemiJDN

La presse féminine menace-t-elle les droits de l’homme ?

Conséquence inattendue de la théorie du gender : la presse féminine risque-t-elle de disparaître ?
C’est en tout cas l’avis du Comité Consultatif du Gender (CCG), en charge de la prise en compte des évolutions sociétales au sein du gouvernement Hollande. Après avoir intégré l’étude du gender dans les manuels scolaires de SVT, le CCG continue à explorer tous les terrains « minés par les stéréotypes de genre ou de sexe », et susceptibles d’être repensés pour « mieux faire face aux nouveaux défis de l’avenir ».
« Les représentations doivent évoluer, les schémas traditionnels doivent laisser place à une société plus juste et plus égalitaire. Il faut mettre un terme au modèle patriarcal » explique Dominique Kenniquenic, présidente du Comité. Quel rapport avec la presse féminine ? « La presse dite féminine véhicule une certaine image de la frivolité et de la femme idiote et superficielle. Son contenu : mode, maquillage, horoscope et fiches cuisine, c’est-à-dire un ensemble de construits sociaux enfermant les femmes dans un rôle forgé par le machisme millénaire pour mieux dominer la gent féminine. Il ne doit pas y avoir de presse féminine, pas plus qu’il n’y a de presse masculine. Il faut mettre fin au présupposé que toute presse « non-féminine » est par définition une presse masculine. Or rien n’empêche en principe les femmes de lire les pages saumon du Figaro ou les dossiers technologie de l’Express, et je crois qu’il leur revient de s’emparer de ces sujets. Elles doivent devenir les actrices de leur propre identité en tant que lectorat citoyen. »
La proposition de suppression de l’ensemble de la presse féminine est à présent entre les mains des ministres, qui sauront y voir une avancée majeure de la lutte contre les inégalités et les modèles sociaux et sexuels dignes du Moyen Âge.

La vérité ou la mort !

plenel mediapart cahuzac Danton et Robespierre se croisent dans les couloirs de l’Assemblée nationale. Robespierre : « Danton, tu conspires ? » Danton : « Robespierre, quand on baise, on ne conspire pas ! » Apocryphe ou pas, l’anecdote est une merveilleuse parabole de la France entrée en transparence. J’ai dit parabole, pas instantané : on ne trouvera ici aucune information sur la sexualité des prophètes Philippulus qui, vertu en bandoulière, nous promettent la fin du monde si nous ne nous décidons pas à « assainir » la démocratie, « purifier » la vie publique et « balayer » la classe politique – cette obsession de la propreté mériterait quelques heures de divan, mais qu’ils se débrouillent.
De nos jours, les conspirateurs baisent – c’est un droit de l’homme, non ? Ils ne guillotinent pas, se contentant de réclamer la peine de mort sociale pour ceux dont ils dévoilent les faiblesses. Du reste, ils ne conspirent pas, sinon à pourrir l’existence de leurs concitoyens, en leur rappelant jusqu’à l’obsession qu’on leur cache tout et ne leur dit rien. Et bien sûr, ce n’est pas toujours faux. Alors, quand ils tombent juste et débusquent un vrai coupable, ils ne se sentent plus de joie. Ils sautillent de plateau en studio, où on les reçoit avec force courbettes, claironnent que ça ne fait que commencer, laissent entendre que d’autres têtes vont tomber. Rien ne leur est plus doux que dénoncer. Rien ne leur est plus contraire que l’indulgence. Rien ne leur est plus étranger que l’ironie. Pour eux, la méfiance est une « vertu citoyenne »[1. « La méfiance, une vertu citoyenne », Sophie Wahnich, Le Monde, 19 avril 2013.], la délation un devoir moral et la chasse en meute un acte de résistance. « Délinquance fiscale : des noms ! », réclamait récemment Marianne – dont le directeur, dans ce numéro, nous reproche de ne pas assez critiquer une droite qui divise au lieu d’unir : cet appel à la délation est certainement de nature à rassembler.
Dans cette vision du monde, une presse libre est un auxiliaire de police et de justice, du moins quand la gauche est au pouvoir, car sous la droite la justice est muselée et la police corrompue ou raciste. Bref, plus encore qu’à leur croyance folle en une démocratie totale, les héritiers de « l’Incorruptible » se reconnaissent au plaisir qu’ils prennent à surveiller et punir.
Alors, s’il faut choisir, pour nous gouverner, entre des margoulins et des saints, des jouisseurs et des puritains, des mafieux et des terroristes, pitié, qu’on nous laisse les voyous : avec eux, au moins, on peut discuter. Certes, nous ne sommes pas encore condamnés à cette cruelle alternative. Pour l’instant, nous avons plutôt le choix entre l’impuissance et la mollesse. Un François Hollande qui piquerait dans la caisse mais ferait reculer le chômage serait d’ailleurs infiniment plus populaire que l’honnête homme qui réside à l’Élysée avec les résultats que l’on connaît. En attendant, la République irréprochable qu’on nous promet a des allures de cauchemar. Personnellement, je ne connais rien ni personne qui soit irréprochable et j’aimerais autant que ça continue.
Notez bien, cependant, que si j’avais l’honneur d’être consultée par un institut de sondages, je dirais que je préfère l’honnêteté à la filouterie et la vérité au mensonge. Encore qu’il ne faille point abuser de la vérité : un monde où l’on ne pourrait plus raconter de craques, déguiser ses pensées, ou simplement se montrer sous son meilleur jour, serait inhabitable – aucune histoire d’amour, aucun gouvernement n’y résisterait : aimer, c’est mentir ; gouverner aussi.
À charge pour chacun de décider des mensonges auxquels il a envie de croire. Qu’on ne me malentende pas : il ne s’agit pas de laisser penser que « gouverner, c’est voler ». D’après une enquête confidentielle, 100 % des personnes interrogées souhaitent que leurs élus soient intègres, soucieux de l’intérêt général et respectueux de la règle – en somme meilleurs que nous. Que la loi s’applique dans toute sa sévérité quand l’un d’eux faute, nul ne s’en plaindra.
Mais si la justice démocratique préfère laisser filer dix coupables qu’embastiller un innocent, il doit y avoir une raison. Le journaliste-justicier fait exactement le contraire : affranchi des contraintes qui pèsent sur le magistrat et le policier, il soupçonne, accuse et condamne dans le même mouvement, que la Justice se débrouille pour reconnaître les siens. A-t-on oublié les prétendues parties fines de Dominique Baudis dans un château de la campagne toulousaine équipé d’anneaux « à hauteur d’enfants » ? C’était en « une » du Monde – dirigé par Edwy Plenel. Se souvient-on du « système Pierret » dans les Vosges – deux pages entières, toujours dans Le Monde, consacrées aux malversations imaginaires du malheureux député ? De DSK débarqué du gouvernement pour l’affaire de la MNEF, conclue par sa relaxe ? De Hervé Le Bras, accusé de harcèlement pour avoir posé la main sur le genou d’une étudiante et amie, affaire terminée par un non-lieu ? Les esprits forts, ceux à qui on ne la fait pas, laissent entendre que tous ces présumés innocents n’étaient pas blanc-bleu. Sauf que, justement, l’acquittement, la relaxe ou le non-lieu valent certificat d’innocence. Si le juge ne parvient pas à prouver qu’un prévenu a commis le crime dont on l’accuse, il affirme, en notre nom à tous, qu’il ne l’a pas commis. Et moi, peuple français, quand je dis « innocent », j’aimerais bien qu’on n’entende pas « coupable quand même ».
Malheureusement, les confrères qui ont eu le privilège d’interroger Edwy Plenel, tout auréolé de gloire après les aveux de Jérôme Cahuzac, n’ont pas eu l’idée de lui chatouiller la moustache[2. Que Gil Mihaely se rassure : ceci n’est pas une attaque physique. Bien sûr que non : d’abord, cette moustache est un fait et, à Causeur comme à Mediapart, nous aimons les faits, seulement les faits ; et puis, j’adore les moustaches, et j’ai d’ailleurs d’excellent(e)s ami(e)s moustachu(e)s – dont certains, j’en profite pour le signaler, sont même homosexuels.]et la mémoire en lui soumettant la liste noire de ceux qu’il avait cloués au pilori à la « une » du « journal de référence ». Je les comprends : quand Edwy s’énerve et transperce son interlocuteur d’un regard qui semble signifier « J’en connais un rayon sur toi, alors fais gaffe ! », on se sent immédiatement coupable. Je parle de privilège parce que moi, j’ai eu beau lui envoyer des courriers longs comme son bras, au camarade Edwy, il n’a pas voulu me causer. Mes questions ne convenaient pas – il aurait passé plus de temps à les corriger qu’à y répondre. Et j’ai comme l’impression que ma personne non plus[3. Au terme d’un échange qui devrait figurer dans les dictionnaires à l’entrée « dialogue de sourds », il m’a autorisée à publier l’intégralité de nos courriels. Nous le ferons sur le site.]. Tout cela ne suffit pas, cependant, à justifier que nous ayons placé ce numéro sous le haut patronage du fondateur de Mediapart.
Après tout, les émules de Robespierre sont légion : de Jean-Luc Mélenchon (qui ne déteste pas la comparaison) aux juges du Syndicat de la magistrature, en passant par tous les amis du Bien qui traquent sans relâche le « dérapage » raciste, homophobe, islamophobe et autre, les professionnels de la vertu tiennent consciencieusement à jour la liste des ennemis du peuple – désormais appelés « cons » par commodité de langage. Opérant par syllogismes et associations successives, la nouvelle loi des suspects ratisse large. Des homophobes s’opposent au « mariage pour tous » ? Tout opposant sera frappé par une présomption d’homophobie.
Puisque ce sont les riches qui fraudent le fisc (sauf dans les blagues belges), la richesse elle-même sera considérée comme le début de la pente glissante : ainsi tout riche est-il un délinquant en puissance. Et comme vous le savez, mieux vaut prévenir que guérir.
Donc, pourquoi Edwy Plenel ? « Tu parles trop de lui, ça lui fait plaisir », m’a soufflé un confrère. Peu me chaut que mes modestes écrits contribuent, conformément au vieil adage « l’essentiel, c’est qu’on en parle », à faire grimper le cours de l’action Plenel sur le grand marché de la comédie sociale. Plenel n’est pas seulement un porte-drapeau ou un emblème : il exerce un pouvoir bien réel. Ce pouvoir, qu’il appelle « contrepouvoir », ne tolère pas de contrepouvoir. Quand on lui demande des comptes sur ses méthodes, il se drape dans sa dignité et renvoie l’impudent(e) à la lecture de ses oeuvres complètes. On brûle pourtant de l’entendre commenter ces images récemment diffusées parCanal+. On y voit le futur Président congratuler le journaliste – « Alors, vous l’avez eu, le “délinquant” ! » – et l’intéressé répondre en rosissant qu’il a juste fait son boulot, ou quelque chose d’approchant. Rappelons qu’à ce jour le « délinquant » n’a été condamné par aucun tribunal et qu’il a donc droit à l’adjectif « présumé ». Bien sûr, il s’agissait de propos privés et volés. On ne saurait donc les opposer à leurs auteurs – sauf s’ils s’appellent Brice Hortefeux ou Rachida Dati.
Il faut néanmoins reconnaître que Mediapart distribue ses taloches de façon presque égalitaire entre la gauche et la droite. François Hollande était peut-être un ami de Plenel. Quand on est en mission, on n’a pas d’amis. Ainsi le journaliste évoque-t-il en ces termes l’alternance de 2012 : « Il ne fallut pas attendre longtemps pour avoir une confirmation que, décidément, la France était une démocratie de basse intensité […] L’ayant mis en évidence sous Nicolas Sarkozy, Mediapart l’a rapidement vécu sous la gauche gouvernante. » Personnellement, j’aimerais autant ne jamais connaître la démocratie de haute intensité qu’il appelle de ses voeux, démocratie à laquelle, selon lui, le journaliste est aussi nécessaire que le suffrage universel : peut-être faudrait-il inscrire dans la Constitution que la souveraineté nationale appartient au peuple qui l’exerce par la voie de ses médias.
Edwy Plenel croit incarner le seul et vrai journalisme. Mais pour lui, le journalisme est un combat. Politique et idéologique. Sa mission : régénérer non seulement la démocratie, mais la gauche. C’est sans doute une coïncidence si, au PS, la plupart de ses têtes de Turc appartiennent au cercle des anciens strauss-kahniens. La gauche dont rêve Plenel est propre, sociale, internationaliste et désintéressée. La formule répond, en creux, au portrait que certains brossent volontiers du PS : goût pour l’argent, amour du pouvoir, abandon des plus défavorisés, politique migratoire détestable. Il y a sans doute du vrai dans cette accablante description. « Du vrai », cela ne fait pas une vérité.
Nul ne contestera à Edwy Plenel le droit de défendre ses idées. Nous les prenons suffisamment au sérieux pour les combattre. Quand ces idées deviennent la politique de la France, c’est même une urgence. Le soir même des aveux de Jérôme Cahuzac, il déclarait à la télévision que François Hollande aurait dû limoger son ministre le jour où Mediapart a publié son premier article. Or, quelques semaines après cet article, un des limiers lancé sur la piste du compte suisse reconnaissait ne pas disposer de preuves formelles. C’est à la Justice de les apporter, disait-il. Ne soyons pas naïfs : exiger des journalistes le même degré de certitude que celui qu’on attend des juges, c’est condamner l’investigation. Mais si j’ai bien compris mon confrère, le Président aurait dû décréter que Cahuzac était coupable sur la seule foi d’une conversation dont les protagonistes n’étaient pas clairement identifiés, enregistrée dans des conditions crapoteuses. Avec des méthodes aussi expéditives, on remédierait peut-être à l’engorgement des tribunaux. Pas à celui des prisons.
Que Plenel s’autorise à tancer le chef de l’État, coupable de ne pas lui avoir obéi à la première injonction, en dit long sur l’équilibre entre les pouvoirs. Le terrible numéro de servitude volontaire auquel se sont livrés le chef de l’État et son Premier ministre montre, si besoin était, qu’entre le politique et le journaliste, le puissant n’est pas celui que l’on croit. Le spectacle d’un Jean-Marc Ayrault baisant les pieds (métaphoriquement) de celui qui l’avait mis dans une sacrée panade était presque insupportable. La suite fut à l’avenant : nos dirigeants ont promptement répondu « présent » à l’appel à la moralisation générale. Ils n’avaient pas le choix. C’est bien le problème. La politique de la France se décide-t-elle dans les conférences de rédaction ?
Il est vrai que la copie gouvernementale a été fort mal notée, y compris paraît-il par ceux qui avaient réclamé la punition. Donnons acte aux limiers de Mediapart de ce qu’ils n’ont jamais, me semble-t-il, réclamé la publication des patrimoines ministériels. Il n’empêche : c’est bien leur conception d’une démocratie branlante, dont tous les placards renferment des cadavres et tous les tiroirs de vilains petits secrets, qui est à l’oeuvre derrière la ridicule opération « transparence » à laquelle nous avons assisté. Chauffée à blanc par les médias, l’opinion voulait des têtes. On lui a jeté en pâture celles des ministres, priés de divulguer leur patrimoine sur un « site internet consultable par tous les Français ». Nul n’a remarqué que le patrimoine relevait de la vie privée[4. Cela n’interdit évidemment pas de vérifier que les ministres et élus ne s’enrichissent pas au cours de leur mandat.].
Qu’on ne s’impatiente pas, ce sera bientôt le tour de tous les élus, puis des chefs d’entreprise, sans oublier les journalistes et autres stars de la télé, du show-biz et du sport – on verra si ces mesures purificatrices amusent beaucoup Canal+. On a bien ri avec le kayak de l’une et l’accordéon de l’autre. Fini de rire : la mécanique infernale est lancée et rien ne pourra l’arrêter. Du reste, pourquoi s’arrêterait-on en si bon chemin ? Les électeurs peuvent-ils faire confiance à une femme qui trompe son mari ? Nous avons le droit de savoir : alors enlevez le bas, et fissa !
Ce n’est pas la transparence qui nous attend, mais la surveillance généralisée. Tous flics ! Tous juges ! Tous inspecteurs du fisc ! Qui résisterait à une promesse si démocratique ? L’ennui, c’est qu’un tribunal populaire est toujours synonyme de justice de classe. Après tout, serait-ce si grave quand « les riches mènent une guerre contre les pauvres », ainsi qu’a pu tranquillement le proférer, sur un plateau de télévision, une sociologue présumée[5. Je sais, je l’ai déjà citée, mais je ne m’en lasse pas.]? Ces pénibles déballages ne sont-ils pas le prix à payer pour restaurer la confiance des citoyens ? Quand les gens souffrent, que le chômage progresse, que la vie est de plus en plus difficile, l’opulence dont bénéficient certains, qui ne sont pas toujours meilleurs ou plus compétents qu’eux, leur apparaît comme une injustice. On peut le comprendre. Mais comprendre ne signifie pas approuver. Les pères-la-vertu qui prétendent nous rééduquer ne cessent de flatter en nous ces passions tristes que sont l’envie et la jalousie. À jouer sur nos ressentiments, on gagne à tous les coups.

Cet article en accès libre est issu de Causeur magazine n°2 (nouvelle série) de mai 2013. Pour lire tous les articles de ce numéro, rendez-vous chez votre marchand de journaux le plus proche ou sur notre boutique en ligne pour l’acheter ou vous abonner : 4,90 € le numéro / abonnement à partir de 12,90 €.

*Photo : DR.

Causeur n°2 en kiosque : La transparence, c’est maintenant !

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Pour un coup d’essai en kiosque, Causeur a frôlé le coup de maître. Sur les dix mille points de vente qui distribuaient notre numéro d’avril, beaucoup se sont retrouvés à court de magazines dès la bise de l’hiver revenue.  Instruits par l’expérience, nous avons augmenté notre tirage mais certainement pas abaissé nos exigences !
Après le séisme Cahuzac et ses nombreuses répliques médiatiques, tandis que le patron de Mediapart est porté au pinacle par les apôtres de la transparence, nous avons décidé de le porter à la fonction suprême : « Plenel président ! » hurle notre Une exhibant un clone moustachu de François Hollande.  N’est-ce pas ce que la plupart des gazettes nous serinent depuis des semaines : la Vérité sur le patrimoine de nos politiques serait sacrée et Plenel son oracle ? En rebondissant sur le grand déballage du printemps, avec déclarations de patrimoine et revue de détail des twingos ministérielles, Elisabeth Lévy nous décrit les raisons de son différend déontologique avec l’ancien monsieur propre du monde. Ce dernier « prétend incarner le seul et vrai journalisme » avec la « mission de régénérer non seulement la démocratie, mais la gauche » quitte à employer des moyens contestables (délation, accusation sans preuves…) pour arriver à ses fins. Au point de refuser le dialogue ? C’est ce que suggèrent ses échanges surréalistes avec notre rédactrice en chef – comme Marchais en son temps, il aurait voulu réécrire ses questions -, faits de revirements et de dérobades. Vous aurez bientôt accès sur notre site à l’intégrale de la correspondance Lévy-Plenel, laquelle pourrait s’appeler Nous ne vieillirons pas ensemble ! En attendant, accueillons comme il se doit Raphaël Enthoven, selon lequel trop de transparence sape la démocratie. Un diagnostic fidèle à l’analyse d’Elisabeth Lévy mais rigoureusement contraire au panégyrique de Mediapart que dresse notre collaborateur Philippe Bilger. Comme quoi, le pluralisme n’est pas un vain mot en terre causeurienne…
Trêve de plaisanteries. L’heure est grave, il paraît que l’Allemagne marche sur nos plates-bandes pour asseoir son hégémonie économique sur le vieux continent. « On n’a pas voté Merkel ! » : la lapalissade mérite d’être rappelée en première page de notre dossier central ! Point de provinces perdues, mais une balance commerciale déficitaire qui met Paris à genoux devant l’orthodoxie budgétaire de Berlin. Absurde, répondent le journaliste du Frankfurter Allgemeine Zeitung Günther Nonnenmacher et l’ancien ministre Bruno Le Maire pour lesquels Paris doit d’abord balayer devant sa porte déclinante avant d’espérer regagner ses paradis industriels perdus. L’Allemagne est un modèle de dynamisme économique qui nous met quinze points de compétitivité dans les dents, persifle Brice Couturier, qui s’oppose au très bainvillien Jacques de Guillebon comme au contempteur de l’ortho-libéralisme Philippe Cohen, pour lequel Berlin est un colosse aux pieds d’argile. Même constat du côté de l’économiste Jacques Sapir, qui ne mise pas un kopek, pardon un mark, sur l’avenir de l’euro !
Quant au social-démocrate (si, si) Thilo Sarrazin, il analyse sans concessions les difficultés posées par l’immigration africaine et moyen-orientale, quitte à choquer les moins bien-pensants d’entre nous. Un entretien exclusif et rare à lire dans nos pages centrales.
Du Rhin, nous volerons vers les monts caucasiens, là où la mémoire du sang tarde à s’effacer. Et pour cause, les massacres d’Arméniens par les Turcs, que la loi a officiellement reconnus comme un génocide, ont laissé une trace indélébile dans la mémoire arménienne, sans pour autant résumer l’histoire plurimillénaire de ce peuple. Une somme historique publiée par Jean-Pierre Mahé nous a d’ailleurs inspiré un large dossier culturel autour de la question arménienne. L’occasion d’interroger Pierre Nora, fondateur de l’association « Liberté pour l’histoire » et opposant de longue date aux lois mémorielles, autour du fil de l’histoire, de la mémoire et de sa reconnaissance officielle par le législateur.
Si nos rendez-vous habituels restent fidèles au poste, des journaux d’Alain Finkielkraut et Basile de Koch à la chronique médias de Cécile Louveau, quelques nouveautés (et pas des moindres) vous attendent au tournant. Ainsi du billet d’humeur de Maurice Szafran, invité de notre rubrique « Viens le dire ici si t’es un homme » pour dire tout le mal qu’il pense de la droite (néo)sarkozyste avec laquelle nous serions par trop complaisants.
Mais l’événement de ce numéro provient de la publication de fragments inédits du Journal de Philippe Muray ! En dernière page, « l’imam caché » revient nous parler de Rubens, au régal des fervents admirateurs que nous sommes. Achetez ce numéro : la gloire de Causeur, c’est vous !

 

Attention : les abonnements démarrent désormais avec le numéro suivant.  Si vous souhaitez débuter le vôtre avec le numéro de mai, faites-en la demande à clients@causeur.fr.

Mavi Marmara : Des excuses dans le vent

erdogan israel turquie

La mort d’êtres humains est toujours un drame. Donc Netanyahou, le Premier ministre israélien, a présenté ses excuses au peuple turc « pour toute erreur ayant pu conduire à la perte de vies » lors de l’arraisonnement du Mavi Marmara le 31 mai 2011.
C’était une exigence du premier ministre turc, Erdogan. Lui n’a pas commis d’erreur : il a soutenu, armé et autorisé à appareiller une flottille aux visées hostiles contre son allié israélien. Il savait la légalité du blocus des armes à destination de Gaza dont Français et Américains étaient  en charge en mer Rouge et dans la péninsule du Sinaï par une surveillance électronique.
Tous le savent, même l’IHH dont deux femmes d’un autre convoi anti blocus viennent d’être violées à Benghazi en Libye. L’IHH, association humanitaire islamiste amie d’Erdogan, est classée par les USA et certains états européens organisation terroriste. Pas par la France qui ne voit de terrorisme dans nulle organisation moyen-orientale, pas même le Hezbollah responsable du meurtre de 58 de nos soldats dans l’attentat du Drakkar à Beyrouth en 1983.
Le Mavi Marmara a refusé le contrôle de sa cargaison à Ashdod avant transfert à Gaza par un message de son commandant : « Ta gueule, retourne à Auschwitz » pendant que les accompagnateurs pacifistes hurlaient « Juifs, rappelez-vous de Khaybar » (haut lieu du massacre de Juifs par Mahomet) ; les enregistrements en attestent. C’était la troisième proposition de contrôle. Ils voulaient en découdre. Nous apprendrons plus tard que certains « pacifistes » étaient porteurs d’importantes sommes d’argent et équipés de gilets pare-balles en Kevlar, de lunettes de vision nocturne (les nuits sont si belles en mer), de couteaux, de frondes, de barres en fer.  Le convoi de 8 cargos avait appareillé le 30 mai de la Chypre colonisée par la Turquie.
L’arraisonnement fait 9 morts et 28 blessés parmi les militants et 10 blessés parmi les marins israéliens. Le quotidien turc Hurriyet publie des photos de soldats israéliens tabassés par les passagers du cargo. Sur les autres cargos investis, la défense passive des passagers n’a provoqué aucune violence.
Parmi les 700 passagers débarqués à Ashdod : 4 arabes israéliens dont une députée de la Knesset, 9 Français et un député égyptien. Dès le lendemain des représentants du CICR (Croix Rouge) rendent visite à tous les ressortissants de pays sans relations diplomatiques avec Israël.
Visite du CICR que le franco-israélien Gilad Shalit, otage à Gaza du Hamas enlevé en 2006, n’aura jamais jusqu’à sa libération le 18 octobre 2011 (contre 1027 détenus palestiniens condamnés par la justice pour actes de terrorisme). Du 31 mai au 7 juin, 510 camions transférent le fret vérifié vers Gaza. Les passagers sont rapidement libérés et expulsés. Le député égyptien, Mohamed Beltagy, de retour déclare avoir capturé trois soldats israéliens et pris le contrôle de leurs armes…
En juillet 2011 la commission Palmer de l’ONU estime qu’Israël était justifié à intercepter la flottille et faire usage de la force « à des fins de légitime défense » dès lors que les militaires « ont été accueillis par une résistance organisée et violente d’un groupe de passagers », relève qu’« un « noyau dur » d’environ 40 militants du IHH avaient un contrôle effectif sur le navire et n’ont pas été soumis à des contrôles de sécurité quand ils sont montés à bord à Istanbul »… que « la qualité et la valeur de la plupart des biens humanitaires à bord des navires était discutable »…et ajoute que « Gaza ne dispose d’aucune installation portuaire capable de recevoir la quantité de marchandise, de vivres… »
Voilà les événements pour lesquels Erdogan exigeait des excuses. Se  posent des problèmes graves. Quid de la responsabilité des hommes qui se sont lancés dans cette aventure et quid de la responsabilité de la Turquie qui les a soutenus au mépris des lois internationales ? Quid de la marginalisation des minorités chrétienne et kurde en Turquie ? Quid de l’occupation militaire de la partie Nord de Chypre par l’armée turque depuis 1974 ? Quid de la reconnaissance des massacres de Kurdes en 1938 (qui continuent) et d’Assyriens, quid du sort des 781 réfugiés du Struma en 1942, quid des génocides des Grecs entre 1916 et 23 et bien sûr des Arméniens…? Pourquoi personne n’exige d’excuses d’Erdogan pour tout cela et pour avoir lancé cet acte hostile ?
J’ajoute que jamais ni famine, ni massacre n’ont été décrits à Gaza contrairement à bien des endroits sur la planète et en particulier chez ses amis que Mr Erdogan couvre comme au Darfour …
La crise avec la Turquie de l’AKP d’Erdogan avait commencé bien avant l’assaut du Mavi Marmara utilisé en exutoire politique. L’AKP avait annoncé sa volonté de « politique du zéro problème avec les voisins », dont l’objectif était le rapprochement avec les voisins arabes et avec l’Iran. Là, se placent les insultes d’Erdogan à Shimon Peres à Davos le 29.1.2009 et l’accusation de « nettoyage ethnique en Palestine » (nettoyage qui a permis à la population de septupler en 60 ans !). Inamicale encore deux déclarations récentes affirmant le sionisme « un crime contre l’humanité ».
Bien sûr, il y a les massacres en Syrie et les avancées des islamistes. Mais, pourquoi, pour Obama, l’inquiétude sur les stocks de gaz de combat en Syrie devrait-elle peser plus sur Israël que sur la Turquie ? Bien sûr, il y a aussi la crise chypriote qui rend, pour Israël,  le partenaire incapable d’installer des débouchés pour le gaz.
Par réalisme politique, Netanyahou déclare donc son « engagement » à dépasser les désaccords pour «promouvoir la paix et la sécurité régionale »… « Il vaut mieux ravaler sa fierté et faire ce qui est bon pour l’Etat ». Certes, mais au prix d’une incompréhension des marins israéliens. Un geste diplomatique fort de la part d’Israël, mais la politique c’est aussi soutenir ses citoyens, affirmer son droit à l’indépendance et à la sécurité, faire respecter son Etat.
Bien sûr, il est difficile de résister au président américain lorsqu’il vous tend le téléphone. Mais, lui non plus n’a pas d’ami, seulement des intérêts menacés dans la poudrière moyen-orientale crée par les occidentaux après la première guerre mondiale et déstabilisée par son discours du Caire du 4 juin 2009. Il est primordial pour Obama de réconcilier ses deux meilleurs alliés du Moyen-Orient, sa médiation avait déjà permis la livraison de matériel militaire israélien à l’armée turque le mois dernier… Pour John Kerry cette réconciliation « contribuera aux progrès de la paix et de la stabilité dans la région ». Ce serait vrai s’il s’agissait vraiment de réconciliation.
Les effets immédiats en Turquie ont été l’acclamation d’une victoire et l’avalanche de revendications sans rien céder sur ses propres exactions. La municipalité d’Ankara installe des panneaux publicitaires sur ces excuses, Erdogan exige des sommes folles sans renoncer aux parodies de justice contre les militaires israéliens, de participer aux négociations avec les Palestiniens, annonce qu’il va se rendre à Gaza et qu’il n’est pas encore question de rétablir les relations diplomatiques ; un éventuel indemnisé clame vouloir donner ses indemnités putatives au Hamas et au Jihad islamique.
Erdogan rêvait d’excuses, Obama les lui a obtenues. Obama aussi avait rêvé, mais les rêves d’Obama et d’Erdogan ne sont pas les mêmes. John Kerry venu demander au Grand Turc de retarder sa visite prévue à Gaza s’est vu renvoyé dans les cordes sans ménagement.
Israël risque de payer la note, même le bénéfice diplomatique qui serait que les Nations voient ces résultats-là ne lui sera pas crédité. Question : que pouvait-on attendre du  lauréat 2010 du prix Kadhafi des droits de l’homme ?
Les Juifs ont hérité de l’Histoire une maladie grave : ils voudraient être aimés. La paix n’est pas seulement le silence des armes, ce que voudraient nous faire croire les diplomates. Les Etats n’ont pas d’amis, seulement des intérêts et des alliés. Mais, il n’est pas impossible que le gaz et le pétrole qui ont amenés tant d’amis à des tyrans parfois sanguinaires et toujours obscurantistes bouleversent la donne régionale en faveur d’Israël. En attendant Erdogan détruit l’OTAN de l’intérieur.

*Photo : IHH Humanitarian Relief Foundation/TURKEY.

Nous irons tous au paradis fiscal

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fraude fiscale impots
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Cher Monsieur le fiscalisateur,
Je viens de recevoir il y a quelques jours ma déclaration d’impôts préremplie et je me demandais à cette occasion si nous pouvions trouver un petit arrangement, entre nous, comme ça, en toute discrétion. En effet, j’ai appris dans le journal quelques temps auparavant que le grand timonier de l’économie, M. Moscovici, avait décidé de prélever dix milliards supplémentaires dans le portefeuille des Français, après avoir ponctionné vingt-quatre milliards en 2013 et vingt milliards en 2012. Loin de moi l’idée de ne pas vouloir vous donner un coup de main afin de continuer à financer les émoluments de nos trente-huit ministres ou les voyages de notre président et de sa petite amie à New-York, qui a fait de gros efforts cette fois j’en suis conscient pour faire un peu moins de shopping, mais bon je risque de ne plus avoir assez de monnaie pour le parcmètre.
C’est pourquoi, à l’instant de m’acquitter de mon devoir de citoyen et de mon obole annuelle, je me demandais si nous ne pourrions pas convenir d’un petit arrangement pour une fois, un peu comme M. Cahuzac par exemple, avec son compte en Suisse à géométrie variable, ou M. Guéant et ses tableaux vendus à la sauvette. Je sais bien évidemment que je ne peux pas demander à bénéficier d’un traitement de faveur par rapport aux autres Français et que si tout le monde faisait comme moi vous n’en sortiriez plus mais je me disais, en regardant ma feuille d’impôt, allez cette année pourquoi pas moi ? On pourrait peut-être s’arranger discrètement pour m’en mettre un peu de côté aussi et je saurais rester discret. Au besoin, si je me fais pincer, je pourrais toujours faire semblant de démissionner ou alors prétendre comme un gros blaireau que j’ai refourgué une croûte à prix d’or sur e-bay. Après tout, comme on le voit tous les jours, plus c’est gros, plus ça passe et le ciel ne nous tombe pas sur la tête pour autant.
D’ailleurs, si vraiment l’opinion est trop choquée, je pourrais réellement envisager d’abandonner la vie politique et mon travail afin de tirer de manière responsable les conséquences de mes actes et aller profiter de mes rentes quelque part dans un camping entre Berck-Plage et Hazebrouck, à l’abri des médias et de l’effervescence. Moi vous savez, je suis un peu comme Claude et Jérôme, de toute façon je ne sers pas à grand-chose. La plupart du temps moi aussi je n’en fous pas une rame et je brasse surtout beaucoup d’air en déclarant à qui veut l’entendre que j’ai un bilan du tonnerre et que sans moi la boîte se casserait la gueule. Je suis sûr que mes collègues seront ravis de me voir décamper et ne m’en voudront même pas d’avoir détourné quelques millions. Avec Jérôme et Claude, on se tirerait en camping-car et on irait se bronzer la couenne dans un paradis fiscal les pieds dans la flotte et pas trop loin d’une supérette. On jouerait à la pétanque, on boirait des pastis et on ferait des chèques en blanc au supermarché pour racheter de l’Alsabrau qu’on mettrait au frais dans la glacière. On parlerait des tableaux de Claude et de la femme à Jérôme, on se taperait sur le bide. On irait pisser dans la mer en chantant « quand est prolétaire et qu’on a pas de pognon, on va pisser dans l’eau et ça nous fait des ronds! » On serait bien quoi.
Et il y aurait même une place pour vous M. le fiscalisateur, parce que si vous me filez un petit coup de pouce et qu’on arrive à s’arranger, je serais solidaire, y-a pas de raison, je vous mettrais quelques biftons de côté et on filerait à l’anglaise au camping des flots bleus. Parce qu’au fond, vous M. le fiscalisateur, Jéjé, Cloclo et moi on est pareils tous les quatre, on est des rusés, des filous, on a compris la musique. On est des renards.
J’espère que nous aurons réussi à nous comprendre sur ce coup-là et en vous adressant, M. le fiscalisateur, mes salutations les plus peinardes, je vous la souhaite bien bonne.

Arménie : au-delà du génocide

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armenie mahe genocide

armenie mahe genocide

L’histoire de l’Arménie ne s’est pas, heureusement, arrêtée avec le génocide de 1915. Mais elle n’a pas non plus commencé avec lui. La somme publiée par Annie et Jean-Pierre Mahé explore le long passé, souvent tourmenté, de ce peuple, et explique comment une identité et une culture qui n’ont jamais vraiment coïncidé avec un territoire, mais qu’une très antique diaspora a façonnées, ont survécu à travers les siècles. Reste le trou noir, l’épreuve de la mort de masse, dont un noyau dur résiste à la compréhension. En effet, si le pays de l’Arche a connu toutes les invasions depuis l’Antiquité, il a aussi été, en 1915, le laboratoire de l’entreprise génocidaire moderne. Cette qualification, admise par la plupart des historiens, a reçu la sanctification de la loi française en 2001 et 2012.
Cette ingérence politique dans la recherche historique a provoqué la mobilisation de nombreux historiens, rassemblés par Pierre Nora sous l’étendard « Liberté pour l’Histoire ». Les entretiens que nous ont accordés Jean-Pierre Mahé et Pierre Nora explicitent les termes de la polémique, à défaut de la trancher. Qualifier ou non de « génocide » les atrocités subies par les Arméniens en Turquie revient, en effet, à poser la question lancinante des lois mémorielles. Pour Jean-Pierre Mahé, la loi reste la moins mauvaise des solutions pour lutter contre le négationnisme d’État turc. Tout en condamnant cette politique du déni, Pierre Nora redoute que les chercheurs subissent les conséquences de textes adoptés pour satisfaire des clientèles électorales. Que l’on penche pour l’un ou l’autre, on conviendra que la question arménienne dépasse largement l’Arménie.

Propos recueillis par Gil Mihaely et Jérome Leroy

Causeur. Raconter l’histoire de l’Arménie, c’est, selon vous, vouloir « saisir l’insaisissable ». Si l’identité arménienne a montré un tel instinct de survie dans l’Histoire, elle doit avoir de solides fondations…
Jean-Pierre Mahé. C’est exact. Dès les Ve et VIe siècles, les deux éléments constitutifs d’une identité spécifique, la religion et la langue, sont là. La langue est connue par son écriture, apparue dès le Ve siècle. On a longtemps cru que c’était une langue iranienne. On sait, depuis une trentaine d’années, qu’elle appartient, avec le grec et l’albanais, à la branche balkanique de l’indo-européen. Les Arméniens sont un peuple occidental qui est allé très loin en Orient pour s’enraciner dans le Caucase et en Asie mineure et se retrouver à la limite de deux civilisations, la Méditerranée et l’océan Indien.
Si les Arméniens ont une langue spécifique, ils partagent leur religion avec pas mal d’autres peuples…
Oui, mais ils ont très rapidement développé leur manière propre d’être chrétiens ! Leur conversion officielle date du IVe siècle, peu avant celle de Constantin, mais les régions méridionales du pays avaient été pénétrées par le christianisme dès le IIe siècle. Au VIe siècle, ils prennent leurs distances avec l’empereur byzantin Justinien, qui voulait obliger toutes les ethnies de l’Empire à célébrer la liturgie en grec. Ils arrivent à imposer le culte dans leur langue vernaculaire.
Quels sont, à cette époque, les contours politiques et géographiques de l’Arménie ?
À l’origine, c’est un pays fragmenté et divisé en cantons, un peu à la façon suisse, qui correspondent chacun à une vallée soumise à la famille possédant la terre. Pour mieux se défendre, ces familles se fédèrent jusqu’à former, petit à petit, une entité gouvernée par un roi, primus inter pares qui n’a même pas le droit de choisir les grands officiers du royaume.[access capability= »lire_inedits »]
Quelles sont, pour l’Arménie, les conséquences de l’arrivée des Arabes musulmans  au VIIIe siècle ?
Les Arméniens ont d’abord vu cette avancée arabe comme une chance parce qu’elle les débarrassait de deux encombrants voisins, les Perses et les Byzantins. C’est alors que l’Arménie perse devient tout à fait indépendante. Les Arabes sont donc célébrés pour avoir aidé à réunifier le pays, et les Arméniens signent de bonne grâce un pacte de protection avec eux. Pendant un siècle, ils auront d’ailleurs le droit de pratiquer leur religion comme ils l’entendent. Mais cela ne dure pas.
Pourquoi ?
Si les Arabes se sont montrés cléments dans les premiers temps de leur installation, c’est parce que pour eux, le Caucase était une barrière culturelle : au sud la civilisation, au nord les barbares des steppes. Les Arméniens sont les gardiens de ces portes. Mais en 740-750, les Arabes franchissent le Caucase, pénètrent en Asie centrale et prennent Samarkand : à partir de là, ils n’ont plus besoin des Arméniens et leur politique se renverse. De protectorat, l’Arménie devient une terre de colonisation.
Parvient-elle cependant à survivre politiquement ?
Les princes arméniens réussirent tant bien que mal à sauvegarder une autonomie locale, qui sera respectée par les envahisseurs mongols arrivés au XIIIe siècle. Mais aux XIVe et XVe siècles surviennent les vagues turcomanes, et la conquête ottomane du siècle suivant aboutit à la confiscation des terres arméniennes. Dès lors, les élites locales, forcées de quitter leurs domaines, se « délocalisent » dans l’Empire ottoman, l’Iran safavide et l’Inde. C’est le début de la diaspora arménienne.
Peut-on parler de deux « arménités », celle de l’Arménie – surtout rurale – et celle de la diaspora, plutôt urbaine et composée de marchands et d’artisans ?     
Oui, à condition de nuancer : tous les Arméniens de la diaspora n’occupent pas des positions sociales élevées. À Constantinople, par exemple, les nouveaux arrivants sont portefaix et l’on trouve aussi bien, dans la population arménienne, de modestes artisans que des financiers amis du sultan.
Pour l’Ottoman du XIXe siècle, l’image de l’Arménien n’est pas encore celle d’un peuple à éliminer…
Au début du XIXe siècle, l’Arménien étant considéré comme un infidèle, on pouvait l’insulter, lui jeter quelques pierres, mais cela n’allait pas plus loin : on savait qu’il appartenait à une nation privée d’existence politique qui n’était plus une menace. Pour les Ottomans, comme pour l’ensemble du monde islamique, l’Arménien est encore le négociant caravanier qui parcourt l’Asie. Et pour un voyageur occidental désirant cacher les vrais motifs de sa présence, s’habiller en « Arménien » est un sauf-conduit, comme un passeport non officiel !
À quel moment devient-il une menace ?
Au XIXe siècle, quand l’Empire ottoman perd la Grèce, l’Égypte, toutes ses possessions d’Afrique du Nord, et encore la Roumanie et la Bulgarie. L’indépendance de ces dernières est acquise par le traité de Berlin de 1878, qui exigeait en outre des réformes dans les « provinces habitées par les Arméniens ». Les partis politiques arméniens, qui se forment vers 1885-1890, espèrent alors obtenir une large autonomie, voire l’indépendance. C’est donc l’Anatolie, le cœur même de l’Empire pour les Turcs, qui est menacée. Incapables d’envisager la moindre perte territoriale supplémentaire, ils commencent par terroriser les campagnes arméniennes, tout en y implantant des réfugiés musulmans des Balkans ou du Caucase.
Mais les Jeunes Turcs n’étaient-ils pas de lointains héritiers du « Printemps des peuples » et du mouvement des nationalités ?
La révolution des Jeunes Turcs de 1908 laisse espérer, un moment, la réconciliation de toutes les nationalités de l’Empire autour d’un projet de démocratie multiethnique. Mais la majorité turco-musulmane, hostile à l’émancipation des « infidèles », provoque les massacres d’Adana en 1909. Ensuite, les guerres balkaniques de 1912-1913 exacerbent encore les tensions : alors que les Occidentaux envoient des inspecteurs en Anatolie pour exiger la mise en œuvre des réformes dans les vilayets orientaux, le gouvernement jeune-turc voit dans l’entrée en guerre l’occasion de s’y soustraire et de réparer l’ « erreur » des ancêtres, qui avaient négligé d’exterminer toute population refusant de se convertir à l’islam. À ce contexte, il faut ajouter aussi l’influence allemande…
Quel rôle a joué l’Empire allemand dans cette affaire ?
Les relations se resserrent sous Guillaume II et le sultan Abdül Hamid, à la fin du XIXe siècle. C’est alors que le Kaiser place des conseillers auprès du gouvernement de la Sublime Porte. Par ce biais, les thèses allemandes, alors émergentes, sur la « guerre totale » et l’« espace vital » commencent à circuler : en dix à quinze ans, l’idée d’une élimination planifiée des populations mûrit.
Vous citez cette phrase d’un officier allemand attaché au quartier général ottoman : « L’Arménien est comme le Juif, un parasite égaré hors des frontières de sa patrie, et suçant la moelle de celui qui l’accueille. »
Elle a été prononcée par le général Fritz Bronsart von Schellendorf, qui préconisa l’élimination systématique des conscrits arméniens après la cuisante défaite ottomane devant les troupes russes à la bataille de Sarikamich, en janvier 1915. Mais certains responsables allemands, comme le général Liman von Sanders, eurent aussi le courage de protéger les populations arméniennes.
La suite est, hélas, connue : les grands massacres de 1915-1916. Avez-vous une hésitation quant à la qualification de « génocide » ? 
Aucune ! Il s’agit bien d’un génocide. Certes, cela pose un problème terminologique puisque ni le mot ni le concept juridique n’existaient avant l’adoption de la Convention de l’ONU du 9 décembre 1948 qui forgea le terme pour définir la Shoah. Mais déjà, en 1915, les Alliés, qui avaient connaissance de l’extermination des Arméniens, avaient dénoncé un « crime de la Turquie contre l’humanité ». La conscience de la nouveauté de la chose a préexisté au mot. Du reste, plus tard, l’homme à qui l’on doit ce mot, Raphaël Lemkin, se réfèrera plusieurs fois au « génocide arménien ».
Dans la tragédie arménienne, quels sont les éléments qui caractérisent un génocide ?
Le premier, c’est la planification. On en a pris la pleine mesure récemment, dans les années 1990, lorsqu’on a redécouvert des cartes indiquant, région par région, la composition ethnique de la population souhaitée par le pouvoir. Il est clair que les Turcs voulaient créer un équilibre ethnique favorable, c’est-à-dire éliminer les Arméniens là où leur poids démographique était trop important. Un tout petit nombre d’Arméniens, déportés dans les régions majoritairement arabophones, avait néanmoins le droit de survivre.
Donc, si on essaie, l’espace d’un instant, d’entrer dans la logique turque, l’objectif n’était pas l’extermination en tant que telle, mais le changement d’équilibre démographique. Quels sont les autres éléments étayant l’appellation « génocide » ?
Je citerai, par exemple, la politique de « Milli İktisat », que l’on peut traduire par « économie nationale ». Au début du XXe siècle, les dirigeants turcs constatent que la modernisation des infrastructures de l’Empire est essentiellement le fait des populations juives, grecques, arméniennes et chaldéennes. Pour reprendre le contrôle de leur économie, ils déportent les Arméniens et adoptent une loi qui stipule que les biens « abandonnés » seront vendus aux enchères à des Turcs. C’est un bon moyen de « turquiser » l’économie en profondeur, non seulement en spoliant les Arméniens, mais surtout en faisant émerger une nouvelle élite économique nationale.
Insistons : les Turcs avaient-ils pour objectif la disparition des Arméniens en tant que peuple pour des raisons « théologico-raciales », ou s’est-il agi d’une politique certes monstrueuse, mais menée sous la pression des circonstances et de considérations locales ?
Pour les dirigeants jeunes-turcs, tout Arménien était considéré comme un ennemi, mais ils n’avaient pas d’idéologie raciste au sens scientifique. Ils n’envisageaient pas de tuer les Arméniens en dehors des frontières ottomanes. En revanche, les Arméniens vivant dans l’Empire ottoman, qui embrassait alors tout le Proche-Orient, ont été massacrés systématiquement.
Comme vous l’avez rappelé, des Arméniens ont été massacrés par des Ottomans bien avant 1915. Quelle est la différence entre ces événements et ceux de la Première Guerre mondiale ? 
La différence tient à la mutation d’une pratique « archaïque » des massacres ottomans en une forme nouvelle, qu’on a d’abord appelée « tentative d’extermination de tous les Arméniens », avant de parler de « génocide ». Jusqu’au XXe siècle, les sultans estimaient que, lorsqu’un groupe ethnique ou religieux se révoltait, il fallait le punir de manière exemplaire. On massacrait donc des dizaines, voire des centaines de milliers de personnes et on érigeait des pyramides de têtes ! Mais il s’agissait de terroriser ces groupes, et non de les éliminer, afin qu’ils continuent à travailler et à payer des impôts.
Même en ce qui concerne les massacres de masse qui ont eu lieu entre 1894 et 1896 ?

Je considère, d’après les travaux historiques les plus récents, que les massacres de 1894-1896, qui ont fait 300 000 morts, ainsi que les massacres de l’Adana, qui en ont fait 30 000, ont été les dernières tueries « traditionnelles » de l’Empire ottoman.
En tant qu’historien, que pensez-vous des lois mémorielles, qui confèrent au politique le droit de dire la vérité historique ?
Le législateur a le droit et le devoir de préserver la paix civile en édictant des lois pour protéger les descendants des victimes. Mais pour l’historien, c’est toujours une défaite que d’avoir recours à des mesures d’autorité. Les seuls arguments valables devraient être historiques, et non législatifs. Voilà ma position de principe. Ensuite, il y a la réalité : aujourd’hui, en Turquie les gens défendant la thèse du génocide encourent de très graves ennuis.
Mais nous sommes en France…
Justement ! Si on veut que les choses changent, la communauté internationale doit être très vigilante et dénoncer sans relâche les entorses à la liberté d’expression en Turquie. Sinon les Turcs ne changeront jamais de regard sur leur histoire ![/access]

Histoire de l’Arménie des origines à nos jours, Annie et Jean-Pierre Mahé, Perrin, 2012
* Photo: Sharnik

Mauvais anniversaire en Grèce

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Le 6 mai 2012, alors que François Hollande célébrait son accession à la magistrature suprême devant la cathédrale de Tulle, le parti néonazi Aube Dorée entrait pour la première fois au Parlement grec, raflant 21 sièges d’un hémicycle qui n’en contient que 300, après avoir recueilli 6,97% des voix. Aube Dorée devenait ainsi le sixième parti politique du pays, devant la Gauche démocrate.
Le jour même de sa  victoire, Nikólaos Michaloliákos donnait le ton : « L’heure de la peur a sonné pour les traîtres à la patrie »  s’époumonait-il, fustigeant tour à tour les « usuriers mondiaux », l’Union européenne et le FMI. Depuis, ses militants battent le terrain pour s’attirer la sympathie des électeurs au moyen de rondes de sécurité dans les quartiers malfamés, de distributions de soupes populaires ou de services aux personnes âgées.
En réduisant les salaires minimum, en déréglementant le marché du travail, en supprimant bon nombre d’emplois publics et en opérant des coupes sur les pensions de retraite, les instances financières internationales ont saigné à blanc toute une population pourtant historiquement attachée à la démocratie et à l’esprit de résistance.
Attaqués par l’Italie de Mussolini en octobre 1940 puis par l’Allemagne nazie en mars 1941, les descendants de Démosthène tinrent le siège durant plus de six mois. En avril de la même année, le drapeau grec flottait toujours sur l’Acropole et lorsque les Allemands demandèrent au jeune evzone, Konstantinos Koukidis, de le remplacer par la croix gammée, il refusa de leur rendre la bannière de sa patrie, préférant se jeter du haut de la citadelle après s’en être enveloppé. Un mois plus tard, deux étudiants, Manolis Glezos et Apostolos Santas défiaient l’occupant en descendant la flamme nazie qui surmontait le plateau rocheux avant de l’envoyer au fond d’un puits où, selon la mythologie, se tenait le serpent qui gardait l’Acropole.
Soixante ans après, c’est avec la même verve de jeune étudiant inconscient que Manolis Glezos repartait au combat pour « arrêter cette politique irresponsable et criminelle d’austérité et de privatisation, qui conduit à une crise pire que celle de 1929 » ainsi qu’il le confiait à nos confrères de Libération au mois de février 2012. Le vieux monsieur dénonçait alors « une poignée de banques internationales, d’agences d’évaluation, de fonds d’investissement […] qui revendiquent le pouvoir en Europe et dans le monde et se préparent à abolir [les] Etats et [la] démocratie en utilisant l’arme de la dette ». C’était moins de trois mois avant que le parti Aube Dorée ne fasse son entrée au Parlement.

Du boulot grâce au mariage homo !

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mariage gay rhode island

mariage gay rhode island

 « Pourquoi je signerai la loi sur l’égalité dans le mariage » : dans une tribune publiée par le  New York Times le 1er mai, Lincoln Chafee, le gouverneur indépendant de Rhode Island explique pourquoi il défend l’équivalent de la loi sur le « mariage pour tous » votée jeudi dernier par le parlement de son Etat. Son engagement ne date pas d’hier : en 2004, Chafee avait déjà défendu le mariage gay en vain alors qu’il était sénateur républicain.  Aujourd’hui, il pense qu’un « réalignement historique » est en train de se produire aux Etats-Unis, puisque des Américains de tous bords et de toutes origines réalisent que c’est « the right thing to do ».
Mais l’ancien républicain, et c’est là son originalité, ne se contente pas de convoquer l’évidence et l’inéluctabilité du Progrès, il invoque un argument « non moral » en faveur du mariage gay. Car sa priorité est avant tout de créer des emplois. Et il l’affirme, rendant nul et non avenu le slogan barjotiste « on veut du boulot, pas du mariage homo » : le mariage homo crée du boulot.
Son argumentation est simple et pragmatique : Rhode Island fait partie intégrante d’une économie régionale très compétitive, au Nord-Est des Etats-Unis, qui affronte la concurrence d’autres Etats pour attirer les entreprises les plus innovantes, surtout « les jeunes, et les individus ouverts d’esprit qui sont le cœur de la nouvelle économie numérique ». Ceux-ci ont vite fait de traverser la frontière pour trouver un climat plus accueillant et favorable à la créativité. Or, ces derniers temps, Rhode Island a été en retard sur ces voisins, puisqu’il est le seul Etat de la région à encore interdire le mariage entre couples de même sexe. Partant, il faut autoriser le mariage pour gay pour encourager la croissance. CQFD.
Pour appuyer son analyse, le gouverneur évoque de « nombreux experts » ayant trouvé « une forte corrélation entre tolérance et prospérité », en particulier dans le secteur high-tech. En fait, un seul expert, Richard Florida, a élaboré la thèse des trois « T », reprise par le gouverneur. Selon ce professeur en urban studies et docteur à Columbia en aménagement urbain,  les trois « T » : Talent, Technologie et Tolérance seraient la clef de la croissance économique. Florida est par ailleurs l’inventeur de la notion de « classe créative », laquelle désigne une population urbaine, mobile, qualifiée et connectée, qui représenterait 40 millions de personnes aux Etats-Unis, soit seulement 30% de la population active, nantie de 50 % des salaires et de 70 % du pouvoir d’achat disponible. Une classe sociale émergente qui se définirait principalement par son talent pour l’innovation, sa maîtrise de la technologie et son culte de la tolérance. Cette population serait attirée par certains lieux de vie où la diversité, le dynamisme artistique et culturel – en un mot la « vitalité urbaine »  -, sont à l’honneur. Les membres de la « classe créative », impliqués dans des secteurs d’activité à forte valeur ajoutée stimulent le dynamisme économique des anciens quartiers populaires qu’ils se réapproprient en s’y implantant. Ce phénomène de « gentrification » s’observe aussi bien à Rhode Island que dans le 11e arrondissement de Paris. En somme, comme le résume le gouverneur Chafee, ces  « travailleurs talentueux qui dirigent la nouvelle économie (…) veulent de la diversité, non par sens de la justice, mais parce que la diversité rend la vie plus « fun ».
Lincoln Chafee invente donc, après le dumping fiscal, le dumping sociétal : les valeurs ont de la valeur et attirent les investisseurs tout autant qu’une baisse d’impôt ou un bouclier fiscal. En bref, il s’agit de séduire la face souriante et juvénile du capitalisme libertaire.
Le raisonnement de l’ancien républicain a le mérite d’aller jusqu’au bout de la logique libérale : interdire d’interdire pour libérer la croissance, supprimer les frontières visibles de l’ordre et de la tradition pour laisser faire la main invisible, faire de la tolérance l’engrais du capitalisme.
Et le gouverneur de conclure avec lyrisme : « en fixant l’égalité du mariage dans la loi, nous envoyons un message clair : nous sommes ouverts aux affaires ». Mais le problème de ce raisonnement est que rien ne prouve, hormis une simple corrélation spatiale, le lien entre la présence de bobos et le développement économique. La causalité pourrait en effet aisément être renversée : c’est là où il y a du développement économique que les « créatifs » se déplacent (présence d’opportunités professionnelles). De surcroît, le dumping – fiscal, social ou sociétal – repose sur l’existence d’inégalités. Si les taux d’imposition, le droit du travail et le mariage pour tous étaient les mêmes aux quatre coins du monde, nul ne pourrait tirer son épingle du jeu aux dépens de ses concurrents. C’est aussi le paradoxe de la théorie de Florida : en imaginant que la tolérance et la diversité triomphent universellement du Mal, la règle des trois T serait caduque ! Autrement dit, à supposer que le gouverneur Chafee ait raison, pour être efficace, sa politique de dumping sociétal ne pourrait fonctionner localement que si d’autres territoires refusaient d’instituer le mariage gay.
L’avenir nous dira si l’adoption du texte attirera une myriade de jeunes cadres dynamiques et d’entrepreneurs larges d’esprit à Rhode Island. En attendant, en France, le mariage gay ne sauvera ni Aulnay, ni la classe ouvrière, abandonnée par la gauche terranoviste à la conquête d’électorats plus « créatifs ».

*Photo : Leah L. White.

L’archéologie sous les bulldozers du Hamas

gaza hamas ruines

gaza hamas ruines

Un chantier de fouilles archéologiques qu’on transforme en terrain d’entraînement militaire est tout sauf une bonne nouvelle. Que l’Unesco laisse défoncer au bulldozer, et sans broncher, un site historique qu’elle a inscrit au patrimoine mondial de l’humanité, cela mérite qu’on s’interroge. Connaissant les exigences de l’organisation pour sélectionner les sites figurant sur cette liste, on en reste confondu.
L’affaire concerne le site d’Anthedon (aujourd’hui Blakhiyya), dans la Bande de Gaza. Les brigades Ezzed-Dine al-Qassam viennent de raser au bulldozer une partie d’Anthedon, un carrefour des civilisations antiques.
Le port d’Anthedon a obtenu son inscription sur la liste mondiale il y a tout juste un an. Anthedon faisait partie des quelques cités, comme Césarée, Ptolémaïs (Akko ou Acre), Tyr et Sidon, qui jalonnaient la côte levantine durant l’Antiquité classique. La ville fut particulièrement florissante aux époques hellénistique et romaine, comme en témoignent les vestiges du temple et des fortifications.
Les fouilles franco-palestiniennes, menées sous la direction de J.-B. Humbert, entre 1994 et 2005, ont révélé des maisons avec des murs peints de fresques et des mosaïques, ainsi que de vastes demeures sous influence nabatéenne. Seulement, ce sont là des vestiges préislamiques, chrétiens même. Aux yeux des barbus du Hamas, ils ne sont sûrement pas d’un intérêt prioritaire.
Le laborieux travail des archéologues dans la région se heurte autant au sable qui engloutit tout qu’au risque de pillage et à l’usure du temps. Mais vient s’ajouter désormais une volonté de destruction qui semble délibérée. Depuis que les islamistes ont fait main basse sur Gaza, en 2007, la France a interdit aux fouilleurs de poursuivre leurs explorations, et le site archéologique ressemble maintenant à un terrain vague. Utilisé comme base d’opérations par les lanceurs de roquettes vers les villes du sud d’Israël, l’emplacement de l’ancien port aurait souffert des répliques de l’aviation israélienne. Il ne fait guère de doute que si les islamistes construisaient une caserne sur le site, elle deviendrait immédiatement une cible. Et il serait facile ensuite d’accuser, comme d’habitude, les Israéliens d’avoir détruit les vestiges en bombardant les rampes de lancement et les installations militaires. Engagé dans une guerre médiatique internationale, le Hamas cherche systématiquement à rejeter la responsabilité sur Israël.
Sa détermination et l’hypocrisie des « observateurs » sont sans limites. Néanmoins, le Département des Antiquités et du patrimoine culturel de Gaza clame à qui veut l’entendre que le site constitue une priorité.
D’autre part, la zone autour du site est très densément peuplée et la tentation est grande d’utiliser ce vaste terrain qui paraît inoccupé. Et comme dans de nombreux pays pauvres, les problèmes, en particulier sanitaires, sont graves : argument privilégié par le Hamas et prétexte imparable, notamment aux yeux des « observateurs ». Embarrassé par la réaction des militants des droits de l’homme basés à Gaza, le ministre adjoint du Tourisme, Mohammed Khela, a invoqué un « projet de résistance ». Autrement dit, le patrimoine archéologique palestinien peut être sacrifié sur l’autel de la lutte contre l’ennemi sioniste.
UN Watch, une ONG qui veille au respect par l’ONU de sa propre charte, indique qu’elle a alerté Catherine Ashton, ministre des Affaires étrangères de l’Union européenne, et Irina Bokova, la Directrice générale de l’UNESCO. En vain. La question n’a même pas été portée devant le Conseil exécutif. Comme l’a souligné David Killion, l’ambassadeur américain, l’ordre du jour de la réunion bisannuelle de l’UNESCO qui vient de s’achever comportait cinq points concernant des questions palestiniennes dont le seul but était d’isoler Israël. Ainsi, l’institution mandatée par les Nations Unies renonce à assumer sa mission de protection de la culture et du patrimoine mondial. Pendant ce temps, la Syrie, qui laisse piller et bombarde son héritage archéologique en massacrant sa population, détient toujours un des trente sièges au Comité des Droits de l’Homme de l’UNESCO — contrairement à la Ligue arabe qui a pris ses distances.
Mais comment oublier la destruction récente des mausolées de Tombouctou rasés par la folie des fondamentalistes, et celle, en 2001, des bouddhas de Bamiyan bombardés par les Talibans ? Il s’agissait de sites classés au patrimoine mondial, et la communauté internationale s’en était vivement émue. L’UNESCO qui se demande encore si elle aurait pu éviter la destruction des bouddhas serait bien avisée d’agir tant qu’il en est temps. L’organisation internationale serait plus utile en jouant son rôle de protecteur de la culture qu’en se perdant dans des querelles politiques stériles, abandonnant au passage notre patrimoine mondial.

Ve République : l’heure de la retraite

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Jean-Luc Mélenchon république

Jean-Luc Mélenchon république

Je ne sais pas si, comme tu le dis, j’ai une culture de la manif, en raison de mon appartenance à la gauche. Je sais parfaitement, pourquoi, en revanche, je suis allé manifester ce dimanche 5 mai, sous un ciel ensoleillé. Nous étions 180 000 d’après l’Huma et 237 d’après la préfecture de police mais tout de même, il y avait  du monde.
Interroge-toi d’abord sur le fait qu’une partie de la gauche ait jugé la situation assez grave pour manifester contre un gouvernement socialiste qui n’a d’ailleurs de socialiste que le nom. C’est une première, une manif politique de ce genre. Tu le trouve socialiste, toi, le gouvernement ? Autant dire que tu trouves l’UMP gaulliste. Si c’était le cas, tu n’aurais pas rejoint Dupont-Aignan et DLR… Eh bien moi, j’ai d’abord manifesté contre un gouvernement qui trafique son AOC.
Il est amusant et instructif, à ce titre, de lire la presse de droite. Dans ses pages politiques, la France de Hollande, c’est la Corée du Nord. Il faut bien faire plaisir à son lectorat. En revanche, dès qu’il s’agit d’argent, de placements, de possibles déductions fiscales, bref dès que tu lis les pages économiques ou financières de cette même presse, c’est la fête. On cache sa joie bien entendu mais on n’aurait jamais imaginé, même dans ses rêves les plus humides, un gouvernement libéral faire passer sa loi sur la flexisécurité, accorder des crédits d’impôts aux entreprises sans contrepartie, favoriser les déductions fiscales pour l’ISF dès que quelques sous sont investis du côté des PME dites innovantes. Je ne te parle pas de BFM business, ils sont carrément au bord de l’orgasme quand ils parlent de ces mesures qui font le bonheur de la Finance, Finance qui n’en a rien à battre, par ailleurs, du mariage pour tous qui cristallise ces temps-ci la naissance des Tea Parties à la française.
Tu veux sauver la Cinquième, donc ? Moi aussi, longtemps, j’ai pensé que ces institutions convenaient parfaitement à la France et même si le PCF s’est toujours méfié de l’élection du président au suffrage universel, par peur du césarisme ombrageux de De Gaulle, il y avait dans mon camp l’idée implicite que prendre le pouvoir avec ces moyens-là était  le chemin le plus court pour faire passer des réformes essentielles, voire changer de société.
Ce que je constate, aujourd’hui, alors que la Troïka nous donne deux ans pour achever de démanteler les restes de l’Etat providence en matière de santé et de retraites, c’est que la Ve république n’est plus qu’un bouclier en plastique.
Tu parles de fétichisme de la VIe en ce qui me concerne. Le fétichisme est une amusante perversion en ce qui concerne les rapports amoureux, mais pas en politique. Et je te retourne le compliment. C’est toi qui me sembles fétichiser la Ve. Elle n’est plus que l’ombre d’elle-même. La jolie jeune fille de 58 est une star oubliée pour programme de  téléréalité, botoxée, liftée, liposucée à force de réformes successives et de respect de la lettre plutôt que de l’esprit. Elle a fait ses premières opérations de chirurgie esthétique lors des cohabitations de 86, 93 et 97, et ne parlons pas de cette aberration du quinquennat, suivi de l’inversion du calendrier qui l’a transformée en une manière de régime proprement irresponsable. Le président est élu pour cinq ans et pour cinq ans, il fait ce qu’il veut. À moins d’un putsch ou d’un Lee Harvey Oswald, il en ira pour Hollande comme pour Sarkozy : il fera son mandat, tout son mandat, sur le mode de l’hypoprésidence
Tu me diras, comme les présidents ne peuvent plus faire grand chose sous le talon de fer bruxellois, ils ressemblent de plus en plus à ceux de la IVe. Ils n’inaugurent plus les chrysanthèmes, ils font voter des lois sécuritaires tous les quinze jours quand ils s’appellent Sarkozy et ils donnent des droits particuliers à des communautés quand ils s’appellent Hollande. Mais pour le reste, la provincialisation marchande du vieux pays devient chaque jour une réalité plus concrète.
Alors oui, j’ai manifesté dimanche 5 mai, avec quelques autres, pour changer de régime, pour remettre les chose à plat avec une assemblée constituante qui refusera qu’une politique économique libérale, forcément libérale (ah cette règle d’or budgétaire) soit inscrite dans le marbre de plus en plus mou de nos lois fondamentales.
Après, on peut toujours personnaliser le débat. Mélenchon, je le trouve un peu trop messianique, pour tout te dire, et n’importe quel participant à cette manif te dirait que le nombre de drapeaux du PCF était inversement proportionnel à l’importance médiatique du tribun du peuple : la voix, c’est lui mais la masse, c’est nous. J’ai même entendu les radios, dans le bus du retour vers Lille, répéter des chiffres de participation donnés par le  Parti de Gauche comme si c’était l’unique organisateur de l’événement. Ce n’est pourtant que le parti de Mélenchon et qui n’est lui-même qu’une composante du Front de Gauche. Je pourrais même te dire, sans trahir un secret, que cette omniprésence agace un peu du côté du PCF, et que mon cher André Chassaigne n’a pas jugé bon de participer au cortège, par exemple.
Mais cette manif du 5 a, au-delà de sa protestation contre l’austérité, marqué encore une fois, mais de manière éclatante cette fois-ci, qu’il y avait deux gauches. Une de la soumission et une du refus. Celle du refus a compris, comme l’avait compris De Gaulle en 58, que pour prendre le pouvoir, on a intérêt à changer d’habits constitutionnels, qu’on ne court pas un cent mètres en tenue de soirée trouée avec des chaussures vernies qui serrent aux pieds, que ce n’est pas avec la Cinquième que l’on pourra constitutionnaliser les droits sociaux et le périmètre de ce qui nous appartient à tous, collectivement, en tant que citoyens : la santé, l’éducation, l’énergie, l’eau…
En 58, De Gaulle avait violé son propre camp politique pour imposer sa vision de la France à venir.
Nous n’avons pas d’autre ambition : une révolution par les urnes.
Tu sais quoi ? Je crois que nous sommes gaullistes.

*Photo : RemiJDN

La presse féminine menace-t-elle les droits de l’homme ?

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Conséquence inattendue de la théorie du gender : la presse féminine risque-t-elle de disparaître ?
C’est en tout cas l’avis du Comité Consultatif du Gender (CCG), en charge de la prise en compte des évolutions sociétales au sein du gouvernement Hollande. Après avoir intégré l’étude du gender dans les manuels scolaires de SVT, le CCG continue à explorer tous les terrains « minés par les stéréotypes de genre ou de sexe », et susceptibles d’être repensés pour « mieux faire face aux nouveaux défis de l’avenir ».
« Les représentations doivent évoluer, les schémas traditionnels doivent laisser place à une société plus juste et plus égalitaire. Il faut mettre un terme au modèle patriarcal » explique Dominique Kenniquenic, présidente du Comité. Quel rapport avec la presse féminine ? « La presse dite féminine véhicule une certaine image de la frivolité et de la femme idiote et superficielle. Son contenu : mode, maquillage, horoscope et fiches cuisine, c’est-à-dire un ensemble de construits sociaux enfermant les femmes dans un rôle forgé par le machisme millénaire pour mieux dominer la gent féminine. Il ne doit pas y avoir de presse féminine, pas plus qu’il n’y a de presse masculine. Il faut mettre fin au présupposé que toute presse « non-féminine » est par définition une presse masculine. Or rien n’empêche en principe les femmes de lire les pages saumon du Figaro ou les dossiers technologie de l’Express, et je crois qu’il leur revient de s’emparer de ces sujets. Elles doivent devenir les actrices de leur propre identité en tant que lectorat citoyen. »
La proposition de suppression de l’ensemble de la presse féminine est à présent entre les mains des ministres, qui sauront y voir une avancée majeure de la lutte contre les inégalités et les modèles sociaux et sexuels dignes du Moyen Âge.

La vérité ou la mort !

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plenel mediapart cahuzac

plenel mediapart cahuzac Danton et Robespierre se croisent dans les couloirs de l’Assemblée nationale. Robespierre : « Danton, tu conspires ? » Danton : « Robespierre, quand on baise, on ne conspire pas ! » Apocryphe ou pas, l’anecdote est une merveilleuse parabole de la France entrée en transparence. J’ai dit parabole, pas instantané : on ne trouvera ici aucune information sur la sexualité des prophètes Philippulus qui, vertu en bandoulière, nous promettent la fin du monde si nous ne nous décidons pas à « assainir » la démocratie, « purifier » la vie publique et « balayer » la classe politique – cette obsession de la propreté mériterait quelques heures de divan, mais qu’ils se débrouillent.
De nos jours, les conspirateurs baisent – c’est un droit de l’homme, non ? Ils ne guillotinent pas, se contentant de réclamer la peine de mort sociale pour ceux dont ils dévoilent les faiblesses. Du reste, ils ne conspirent pas, sinon à pourrir l’existence de leurs concitoyens, en leur rappelant jusqu’à l’obsession qu’on leur cache tout et ne leur dit rien. Et bien sûr, ce n’est pas toujours faux. Alors, quand ils tombent juste et débusquent un vrai coupable, ils ne se sentent plus de joie. Ils sautillent de plateau en studio, où on les reçoit avec force courbettes, claironnent que ça ne fait que commencer, laissent entendre que d’autres têtes vont tomber. Rien ne leur est plus doux que dénoncer. Rien ne leur est plus contraire que l’indulgence. Rien ne leur est plus étranger que l’ironie. Pour eux, la méfiance est une « vertu citoyenne »[1. « La méfiance, une vertu citoyenne », Sophie Wahnich, Le Monde, 19 avril 2013.], la délation un devoir moral et la chasse en meute un acte de résistance. « Délinquance fiscale : des noms ! », réclamait récemment Marianne – dont le directeur, dans ce numéro, nous reproche de ne pas assez critiquer une droite qui divise au lieu d’unir : cet appel à la délation est certainement de nature à rassembler.
Dans cette vision du monde, une presse libre est un auxiliaire de police et de justice, du moins quand la gauche est au pouvoir, car sous la droite la justice est muselée et la police corrompue ou raciste. Bref, plus encore qu’à leur croyance folle en une démocratie totale, les héritiers de « l’Incorruptible » se reconnaissent au plaisir qu’ils prennent à surveiller et punir.
Alors, s’il faut choisir, pour nous gouverner, entre des margoulins et des saints, des jouisseurs et des puritains, des mafieux et des terroristes, pitié, qu’on nous laisse les voyous : avec eux, au moins, on peut discuter. Certes, nous ne sommes pas encore condamnés à cette cruelle alternative. Pour l’instant, nous avons plutôt le choix entre l’impuissance et la mollesse. Un François Hollande qui piquerait dans la caisse mais ferait reculer le chômage serait d’ailleurs infiniment plus populaire que l’honnête homme qui réside à l’Élysée avec les résultats que l’on connaît. En attendant, la République irréprochable qu’on nous promet a des allures de cauchemar. Personnellement, je ne connais rien ni personne qui soit irréprochable et j’aimerais autant que ça continue.
Notez bien, cependant, que si j’avais l’honneur d’être consultée par un institut de sondages, je dirais que je préfère l’honnêteté à la filouterie et la vérité au mensonge. Encore qu’il ne faille point abuser de la vérité : un monde où l’on ne pourrait plus raconter de craques, déguiser ses pensées, ou simplement se montrer sous son meilleur jour, serait inhabitable – aucune histoire d’amour, aucun gouvernement n’y résisterait : aimer, c’est mentir ; gouverner aussi.
À charge pour chacun de décider des mensonges auxquels il a envie de croire. Qu’on ne me malentende pas : il ne s’agit pas de laisser penser que « gouverner, c’est voler ». D’après une enquête confidentielle, 100 % des personnes interrogées souhaitent que leurs élus soient intègres, soucieux de l’intérêt général et respectueux de la règle – en somme meilleurs que nous. Que la loi s’applique dans toute sa sévérité quand l’un d’eux faute, nul ne s’en plaindra.
Mais si la justice démocratique préfère laisser filer dix coupables qu’embastiller un innocent, il doit y avoir une raison. Le journaliste-justicier fait exactement le contraire : affranchi des contraintes qui pèsent sur le magistrat et le policier, il soupçonne, accuse et condamne dans le même mouvement, que la Justice se débrouille pour reconnaître les siens. A-t-on oublié les prétendues parties fines de Dominique Baudis dans un château de la campagne toulousaine équipé d’anneaux « à hauteur d’enfants » ? C’était en « une » du Monde – dirigé par Edwy Plenel. Se souvient-on du « système Pierret » dans les Vosges – deux pages entières, toujours dans Le Monde, consacrées aux malversations imaginaires du malheureux député ? De DSK débarqué du gouvernement pour l’affaire de la MNEF, conclue par sa relaxe ? De Hervé Le Bras, accusé de harcèlement pour avoir posé la main sur le genou d’une étudiante et amie, affaire terminée par un non-lieu ? Les esprits forts, ceux à qui on ne la fait pas, laissent entendre que tous ces présumés innocents n’étaient pas blanc-bleu. Sauf que, justement, l’acquittement, la relaxe ou le non-lieu valent certificat d’innocence. Si le juge ne parvient pas à prouver qu’un prévenu a commis le crime dont on l’accuse, il affirme, en notre nom à tous, qu’il ne l’a pas commis. Et moi, peuple français, quand je dis « innocent », j’aimerais bien qu’on n’entende pas « coupable quand même ».
Malheureusement, les confrères qui ont eu le privilège d’interroger Edwy Plenel, tout auréolé de gloire après les aveux de Jérôme Cahuzac, n’ont pas eu l’idée de lui chatouiller la moustache[2. Que Gil Mihaely se rassure : ceci n’est pas une attaque physique. Bien sûr que non : d’abord, cette moustache est un fait et, à Causeur comme à Mediapart, nous aimons les faits, seulement les faits ; et puis, j’adore les moustaches, et j’ai d’ailleurs d’excellent(e)s ami(e)s moustachu(e)s – dont certains, j’en profite pour le signaler, sont même homosexuels.]et la mémoire en lui soumettant la liste noire de ceux qu’il avait cloués au pilori à la « une » du « journal de référence ». Je les comprends : quand Edwy s’énerve et transperce son interlocuteur d’un regard qui semble signifier « J’en connais un rayon sur toi, alors fais gaffe ! », on se sent immédiatement coupable. Je parle de privilège parce que moi, j’ai eu beau lui envoyer des courriers longs comme son bras, au camarade Edwy, il n’a pas voulu me causer. Mes questions ne convenaient pas – il aurait passé plus de temps à les corriger qu’à y répondre. Et j’ai comme l’impression que ma personne non plus[3. Au terme d’un échange qui devrait figurer dans les dictionnaires à l’entrée « dialogue de sourds », il m’a autorisée à publier l’intégralité de nos courriels. Nous le ferons sur le site.]. Tout cela ne suffit pas, cependant, à justifier que nous ayons placé ce numéro sous le haut patronage du fondateur de Mediapart.
Après tout, les émules de Robespierre sont légion : de Jean-Luc Mélenchon (qui ne déteste pas la comparaison) aux juges du Syndicat de la magistrature, en passant par tous les amis du Bien qui traquent sans relâche le « dérapage » raciste, homophobe, islamophobe et autre, les professionnels de la vertu tiennent consciencieusement à jour la liste des ennemis du peuple – désormais appelés « cons » par commodité de langage. Opérant par syllogismes et associations successives, la nouvelle loi des suspects ratisse large. Des homophobes s’opposent au « mariage pour tous » ? Tout opposant sera frappé par une présomption d’homophobie.
Puisque ce sont les riches qui fraudent le fisc (sauf dans les blagues belges), la richesse elle-même sera considérée comme le début de la pente glissante : ainsi tout riche est-il un délinquant en puissance. Et comme vous le savez, mieux vaut prévenir que guérir.
Donc, pourquoi Edwy Plenel ? « Tu parles trop de lui, ça lui fait plaisir », m’a soufflé un confrère. Peu me chaut que mes modestes écrits contribuent, conformément au vieil adage « l’essentiel, c’est qu’on en parle », à faire grimper le cours de l’action Plenel sur le grand marché de la comédie sociale. Plenel n’est pas seulement un porte-drapeau ou un emblème : il exerce un pouvoir bien réel. Ce pouvoir, qu’il appelle « contrepouvoir », ne tolère pas de contrepouvoir. Quand on lui demande des comptes sur ses méthodes, il se drape dans sa dignité et renvoie l’impudent(e) à la lecture de ses oeuvres complètes. On brûle pourtant de l’entendre commenter ces images récemment diffusées parCanal+. On y voit le futur Président congratuler le journaliste – « Alors, vous l’avez eu, le “délinquant” ! » – et l’intéressé répondre en rosissant qu’il a juste fait son boulot, ou quelque chose d’approchant. Rappelons qu’à ce jour le « délinquant » n’a été condamné par aucun tribunal et qu’il a donc droit à l’adjectif « présumé ». Bien sûr, il s’agissait de propos privés et volés. On ne saurait donc les opposer à leurs auteurs – sauf s’ils s’appellent Brice Hortefeux ou Rachida Dati.
Il faut néanmoins reconnaître que Mediapart distribue ses taloches de façon presque égalitaire entre la gauche et la droite. François Hollande était peut-être un ami de Plenel. Quand on est en mission, on n’a pas d’amis. Ainsi le journaliste évoque-t-il en ces termes l’alternance de 2012 : « Il ne fallut pas attendre longtemps pour avoir une confirmation que, décidément, la France était une démocratie de basse intensité […] L’ayant mis en évidence sous Nicolas Sarkozy, Mediapart l’a rapidement vécu sous la gauche gouvernante. » Personnellement, j’aimerais autant ne jamais connaître la démocratie de haute intensité qu’il appelle de ses voeux, démocratie à laquelle, selon lui, le journaliste est aussi nécessaire que le suffrage universel : peut-être faudrait-il inscrire dans la Constitution que la souveraineté nationale appartient au peuple qui l’exerce par la voie de ses médias.
Edwy Plenel croit incarner le seul et vrai journalisme. Mais pour lui, le journalisme est un combat. Politique et idéologique. Sa mission : régénérer non seulement la démocratie, mais la gauche. C’est sans doute une coïncidence si, au PS, la plupart de ses têtes de Turc appartiennent au cercle des anciens strauss-kahniens. La gauche dont rêve Plenel est propre, sociale, internationaliste et désintéressée. La formule répond, en creux, au portrait que certains brossent volontiers du PS : goût pour l’argent, amour du pouvoir, abandon des plus défavorisés, politique migratoire détestable. Il y a sans doute du vrai dans cette accablante description. « Du vrai », cela ne fait pas une vérité.
Nul ne contestera à Edwy Plenel le droit de défendre ses idées. Nous les prenons suffisamment au sérieux pour les combattre. Quand ces idées deviennent la politique de la France, c’est même une urgence. Le soir même des aveux de Jérôme Cahuzac, il déclarait à la télévision que François Hollande aurait dû limoger son ministre le jour où Mediapart a publié son premier article. Or, quelques semaines après cet article, un des limiers lancé sur la piste du compte suisse reconnaissait ne pas disposer de preuves formelles. C’est à la Justice de les apporter, disait-il. Ne soyons pas naïfs : exiger des journalistes le même degré de certitude que celui qu’on attend des juges, c’est condamner l’investigation. Mais si j’ai bien compris mon confrère, le Président aurait dû décréter que Cahuzac était coupable sur la seule foi d’une conversation dont les protagonistes n’étaient pas clairement identifiés, enregistrée dans des conditions crapoteuses. Avec des méthodes aussi expéditives, on remédierait peut-être à l’engorgement des tribunaux. Pas à celui des prisons.
Que Plenel s’autorise à tancer le chef de l’État, coupable de ne pas lui avoir obéi à la première injonction, en dit long sur l’équilibre entre les pouvoirs. Le terrible numéro de servitude volontaire auquel se sont livrés le chef de l’État et son Premier ministre montre, si besoin était, qu’entre le politique et le journaliste, le puissant n’est pas celui que l’on croit. Le spectacle d’un Jean-Marc Ayrault baisant les pieds (métaphoriquement) de celui qui l’avait mis dans une sacrée panade était presque insupportable. La suite fut à l’avenant : nos dirigeants ont promptement répondu « présent » à l’appel à la moralisation générale. Ils n’avaient pas le choix. C’est bien le problème. La politique de la France se décide-t-elle dans les conférences de rédaction ?
Il est vrai que la copie gouvernementale a été fort mal notée, y compris paraît-il par ceux qui avaient réclamé la punition. Donnons acte aux limiers de Mediapart de ce qu’ils n’ont jamais, me semble-t-il, réclamé la publication des patrimoines ministériels. Il n’empêche : c’est bien leur conception d’une démocratie branlante, dont tous les placards renferment des cadavres et tous les tiroirs de vilains petits secrets, qui est à l’oeuvre derrière la ridicule opération « transparence » à laquelle nous avons assisté. Chauffée à blanc par les médias, l’opinion voulait des têtes. On lui a jeté en pâture celles des ministres, priés de divulguer leur patrimoine sur un « site internet consultable par tous les Français ». Nul n’a remarqué que le patrimoine relevait de la vie privée[4. Cela n’interdit évidemment pas de vérifier que les ministres et élus ne s’enrichissent pas au cours de leur mandat.].
Qu’on ne s’impatiente pas, ce sera bientôt le tour de tous les élus, puis des chefs d’entreprise, sans oublier les journalistes et autres stars de la télé, du show-biz et du sport – on verra si ces mesures purificatrices amusent beaucoup Canal+. On a bien ri avec le kayak de l’une et l’accordéon de l’autre. Fini de rire : la mécanique infernale est lancée et rien ne pourra l’arrêter. Du reste, pourquoi s’arrêterait-on en si bon chemin ? Les électeurs peuvent-ils faire confiance à une femme qui trompe son mari ? Nous avons le droit de savoir : alors enlevez le bas, et fissa !
Ce n’est pas la transparence qui nous attend, mais la surveillance généralisée. Tous flics ! Tous juges ! Tous inspecteurs du fisc ! Qui résisterait à une promesse si démocratique ? L’ennui, c’est qu’un tribunal populaire est toujours synonyme de justice de classe. Après tout, serait-ce si grave quand « les riches mènent une guerre contre les pauvres », ainsi qu’a pu tranquillement le proférer, sur un plateau de télévision, une sociologue présumée[5. Je sais, je l’ai déjà citée, mais je ne m’en lasse pas.]? Ces pénibles déballages ne sont-ils pas le prix à payer pour restaurer la confiance des citoyens ? Quand les gens souffrent, que le chômage progresse, que la vie est de plus en plus difficile, l’opulence dont bénéficient certains, qui ne sont pas toujours meilleurs ou plus compétents qu’eux, leur apparaît comme une injustice. On peut le comprendre. Mais comprendre ne signifie pas approuver. Les pères-la-vertu qui prétendent nous rééduquer ne cessent de flatter en nous ces passions tristes que sont l’envie et la jalousie. À jouer sur nos ressentiments, on gagne à tous les coups.

Cet article en accès libre est issu de Causeur magazine n°2 (nouvelle série) de mai 2013. Pour lire tous les articles de ce numéro, rendez-vous chez votre marchand de journaux le plus proche ou sur notre boutique en ligne pour l’acheter ou vous abonner : 4,90 € le numéro / abonnement à partir de 12,90 €.

*Photo : DR.

Causeur n°2 en kiosque : La transparence, c’est maintenant !

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plenel enthoven nora sapir

plenel enthoven nora sapir

Pour un coup d’essai en kiosque, Causeur a frôlé le coup de maître. Sur les dix mille points de vente qui distribuaient notre numéro d’avril, beaucoup se sont retrouvés à court de magazines dès la bise de l’hiver revenue.  Instruits par l’expérience, nous avons augmenté notre tirage mais certainement pas abaissé nos exigences !
Après le séisme Cahuzac et ses nombreuses répliques médiatiques, tandis que le patron de Mediapart est porté au pinacle par les apôtres de la transparence, nous avons décidé de le porter à la fonction suprême : « Plenel président ! » hurle notre Une exhibant un clone moustachu de François Hollande.  N’est-ce pas ce que la plupart des gazettes nous serinent depuis des semaines : la Vérité sur le patrimoine de nos politiques serait sacrée et Plenel son oracle ? En rebondissant sur le grand déballage du printemps, avec déclarations de patrimoine et revue de détail des twingos ministérielles, Elisabeth Lévy nous décrit les raisons de son différend déontologique avec l’ancien monsieur propre du monde. Ce dernier « prétend incarner le seul et vrai journalisme » avec la « mission de régénérer non seulement la démocratie, mais la gauche » quitte à employer des moyens contestables (délation, accusation sans preuves…) pour arriver à ses fins. Au point de refuser le dialogue ? C’est ce que suggèrent ses échanges surréalistes avec notre rédactrice en chef – comme Marchais en son temps, il aurait voulu réécrire ses questions -, faits de revirements et de dérobades. Vous aurez bientôt accès sur notre site à l’intégrale de la correspondance Lévy-Plenel, laquelle pourrait s’appeler Nous ne vieillirons pas ensemble ! En attendant, accueillons comme il se doit Raphaël Enthoven, selon lequel trop de transparence sape la démocratie. Un diagnostic fidèle à l’analyse d’Elisabeth Lévy mais rigoureusement contraire au panégyrique de Mediapart que dresse notre collaborateur Philippe Bilger. Comme quoi, le pluralisme n’est pas un vain mot en terre causeurienne…
Trêve de plaisanteries. L’heure est grave, il paraît que l’Allemagne marche sur nos plates-bandes pour asseoir son hégémonie économique sur le vieux continent. « On n’a pas voté Merkel ! » : la lapalissade mérite d’être rappelée en première page de notre dossier central ! Point de provinces perdues, mais une balance commerciale déficitaire qui met Paris à genoux devant l’orthodoxie budgétaire de Berlin. Absurde, répondent le journaliste du Frankfurter Allgemeine Zeitung Günther Nonnenmacher et l’ancien ministre Bruno Le Maire pour lesquels Paris doit d’abord balayer devant sa porte déclinante avant d’espérer regagner ses paradis industriels perdus. L’Allemagne est un modèle de dynamisme économique qui nous met quinze points de compétitivité dans les dents, persifle Brice Couturier, qui s’oppose au très bainvillien Jacques de Guillebon comme au contempteur de l’ortho-libéralisme Philippe Cohen, pour lequel Berlin est un colosse aux pieds d’argile. Même constat du côté de l’économiste Jacques Sapir, qui ne mise pas un kopek, pardon un mark, sur l’avenir de l’euro !
Quant au social-démocrate (si, si) Thilo Sarrazin, il analyse sans concessions les difficultés posées par l’immigration africaine et moyen-orientale, quitte à choquer les moins bien-pensants d’entre nous. Un entretien exclusif et rare à lire dans nos pages centrales.
Du Rhin, nous volerons vers les monts caucasiens, là où la mémoire du sang tarde à s’effacer. Et pour cause, les massacres d’Arméniens par les Turcs, que la loi a officiellement reconnus comme un génocide, ont laissé une trace indélébile dans la mémoire arménienne, sans pour autant résumer l’histoire plurimillénaire de ce peuple. Une somme historique publiée par Jean-Pierre Mahé nous a d’ailleurs inspiré un large dossier culturel autour de la question arménienne. L’occasion d’interroger Pierre Nora, fondateur de l’association « Liberté pour l’histoire » et opposant de longue date aux lois mémorielles, autour du fil de l’histoire, de la mémoire et de sa reconnaissance officielle par le législateur.
Si nos rendez-vous habituels restent fidèles au poste, des journaux d’Alain Finkielkraut et Basile de Koch à la chronique médias de Cécile Louveau, quelques nouveautés (et pas des moindres) vous attendent au tournant. Ainsi du billet d’humeur de Maurice Szafran, invité de notre rubrique « Viens le dire ici si t’es un homme » pour dire tout le mal qu’il pense de la droite (néo)sarkozyste avec laquelle nous serions par trop complaisants.
Mais l’événement de ce numéro provient de la publication de fragments inédits du Journal de Philippe Muray ! En dernière page, « l’imam caché » revient nous parler de Rubens, au régal des fervents admirateurs que nous sommes. Achetez ce numéro : la gloire de Causeur, c’est vous !

 

Attention : les abonnements démarrent désormais avec le numéro suivant.  Si vous souhaitez débuter le vôtre avec le numéro de mai, faites-en la demande à clients@causeur.fr.

Mavi Marmara : Des excuses dans le vent

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erdogan israel turquie

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La mort d’êtres humains est toujours un drame. Donc Netanyahou, le Premier ministre israélien, a présenté ses excuses au peuple turc « pour toute erreur ayant pu conduire à la perte de vies » lors de l’arraisonnement du Mavi Marmara le 31 mai 2011.
C’était une exigence du premier ministre turc, Erdogan. Lui n’a pas commis d’erreur : il a soutenu, armé et autorisé à appareiller une flottille aux visées hostiles contre son allié israélien. Il savait la légalité du blocus des armes à destination de Gaza dont Français et Américains étaient  en charge en mer Rouge et dans la péninsule du Sinaï par une surveillance électronique.
Tous le savent, même l’IHH dont deux femmes d’un autre convoi anti blocus viennent d’être violées à Benghazi en Libye. L’IHH, association humanitaire islamiste amie d’Erdogan, est classée par les USA et certains états européens organisation terroriste. Pas par la France qui ne voit de terrorisme dans nulle organisation moyen-orientale, pas même le Hezbollah responsable du meurtre de 58 de nos soldats dans l’attentat du Drakkar à Beyrouth en 1983.
Le Mavi Marmara a refusé le contrôle de sa cargaison à Ashdod avant transfert à Gaza par un message de son commandant : « Ta gueule, retourne à Auschwitz » pendant que les accompagnateurs pacifistes hurlaient « Juifs, rappelez-vous de Khaybar » (haut lieu du massacre de Juifs par Mahomet) ; les enregistrements en attestent. C’était la troisième proposition de contrôle. Ils voulaient en découdre. Nous apprendrons plus tard que certains « pacifistes » étaient porteurs d’importantes sommes d’argent et équipés de gilets pare-balles en Kevlar, de lunettes de vision nocturne (les nuits sont si belles en mer), de couteaux, de frondes, de barres en fer.  Le convoi de 8 cargos avait appareillé le 30 mai de la Chypre colonisée par la Turquie.
L’arraisonnement fait 9 morts et 28 blessés parmi les militants et 10 blessés parmi les marins israéliens. Le quotidien turc Hurriyet publie des photos de soldats israéliens tabassés par les passagers du cargo. Sur les autres cargos investis, la défense passive des passagers n’a provoqué aucune violence.
Parmi les 700 passagers débarqués à Ashdod : 4 arabes israéliens dont une députée de la Knesset, 9 Français et un député égyptien. Dès le lendemain des représentants du CICR (Croix Rouge) rendent visite à tous les ressortissants de pays sans relations diplomatiques avec Israël.
Visite du CICR que le franco-israélien Gilad Shalit, otage à Gaza du Hamas enlevé en 2006, n’aura jamais jusqu’à sa libération le 18 octobre 2011 (contre 1027 détenus palestiniens condamnés par la justice pour actes de terrorisme). Du 31 mai au 7 juin, 510 camions transférent le fret vérifié vers Gaza. Les passagers sont rapidement libérés et expulsés. Le député égyptien, Mohamed Beltagy, de retour déclare avoir capturé trois soldats israéliens et pris le contrôle de leurs armes…
En juillet 2011 la commission Palmer de l’ONU estime qu’Israël était justifié à intercepter la flottille et faire usage de la force « à des fins de légitime défense » dès lors que les militaires « ont été accueillis par une résistance organisée et violente d’un groupe de passagers », relève qu’« un « noyau dur » d’environ 40 militants du IHH avaient un contrôle effectif sur le navire et n’ont pas été soumis à des contrôles de sécurité quand ils sont montés à bord à Istanbul »… que « la qualité et la valeur de la plupart des biens humanitaires à bord des navires était discutable »…et ajoute que « Gaza ne dispose d’aucune installation portuaire capable de recevoir la quantité de marchandise, de vivres… »
Voilà les événements pour lesquels Erdogan exigeait des excuses. Se  posent des problèmes graves. Quid de la responsabilité des hommes qui se sont lancés dans cette aventure et quid de la responsabilité de la Turquie qui les a soutenus au mépris des lois internationales ? Quid de la marginalisation des minorités chrétienne et kurde en Turquie ? Quid de l’occupation militaire de la partie Nord de Chypre par l’armée turque depuis 1974 ? Quid de la reconnaissance des massacres de Kurdes en 1938 (qui continuent) et d’Assyriens, quid du sort des 781 réfugiés du Struma en 1942, quid des génocides des Grecs entre 1916 et 23 et bien sûr des Arméniens…? Pourquoi personne n’exige d’excuses d’Erdogan pour tout cela et pour avoir lancé cet acte hostile ?
J’ajoute que jamais ni famine, ni massacre n’ont été décrits à Gaza contrairement à bien des endroits sur la planète et en particulier chez ses amis que Mr Erdogan couvre comme au Darfour …
La crise avec la Turquie de l’AKP d’Erdogan avait commencé bien avant l’assaut du Mavi Marmara utilisé en exutoire politique. L’AKP avait annoncé sa volonté de « politique du zéro problème avec les voisins », dont l’objectif était le rapprochement avec les voisins arabes et avec l’Iran. Là, se placent les insultes d’Erdogan à Shimon Peres à Davos le 29.1.2009 et l’accusation de « nettoyage ethnique en Palestine » (nettoyage qui a permis à la population de septupler en 60 ans !). Inamicale encore deux déclarations récentes affirmant le sionisme « un crime contre l’humanité ».
Bien sûr, il y a les massacres en Syrie et les avancées des islamistes. Mais, pourquoi, pour Obama, l’inquiétude sur les stocks de gaz de combat en Syrie devrait-elle peser plus sur Israël que sur la Turquie ? Bien sûr, il y a aussi la crise chypriote qui rend, pour Israël,  le partenaire incapable d’installer des débouchés pour le gaz.
Par réalisme politique, Netanyahou déclare donc son « engagement » à dépasser les désaccords pour «promouvoir la paix et la sécurité régionale »… « Il vaut mieux ravaler sa fierté et faire ce qui est bon pour l’Etat ». Certes, mais au prix d’une incompréhension des marins israéliens. Un geste diplomatique fort de la part d’Israël, mais la politique c’est aussi soutenir ses citoyens, affirmer son droit à l’indépendance et à la sécurité, faire respecter son Etat.
Bien sûr, il est difficile de résister au président américain lorsqu’il vous tend le téléphone. Mais, lui non plus n’a pas d’ami, seulement des intérêts menacés dans la poudrière moyen-orientale crée par les occidentaux après la première guerre mondiale et déstabilisée par son discours du Caire du 4 juin 2009. Il est primordial pour Obama de réconcilier ses deux meilleurs alliés du Moyen-Orient, sa médiation avait déjà permis la livraison de matériel militaire israélien à l’armée turque le mois dernier… Pour John Kerry cette réconciliation « contribuera aux progrès de la paix et de la stabilité dans la région ». Ce serait vrai s’il s’agissait vraiment de réconciliation.
Les effets immédiats en Turquie ont été l’acclamation d’une victoire et l’avalanche de revendications sans rien céder sur ses propres exactions. La municipalité d’Ankara installe des panneaux publicitaires sur ces excuses, Erdogan exige des sommes folles sans renoncer aux parodies de justice contre les militaires israéliens, de participer aux négociations avec les Palestiniens, annonce qu’il va se rendre à Gaza et qu’il n’est pas encore question de rétablir les relations diplomatiques ; un éventuel indemnisé clame vouloir donner ses indemnités putatives au Hamas et au Jihad islamique.
Erdogan rêvait d’excuses, Obama les lui a obtenues. Obama aussi avait rêvé, mais les rêves d’Obama et d’Erdogan ne sont pas les mêmes. John Kerry venu demander au Grand Turc de retarder sa visite prévue à Gaza s’est vu renvoyé dans les cordes sans ménagement.
Israël risque de payer la note, même le bénéfice diplomatique qui serait que les Nations voient ces résultats-là ne lui sera pas crédité. Question : que pouvait-on attendre du  lauréat 2010 du prix Kadhafi des droits de l’homme ?
Les Juifs ont hérité de l’Histoire une maladie grave : ils voudraient être aimés. La paix n’est pas seulement le silence des armes, ce que voudraient nous faire croire les diplomates. Les Etats n’ont pas d’amis, seulement des intérêts et des alliés. Mais, il n’est pas impossible que le gaz et le pétrole qui ont amenés tant d’amis à des tyrans parfois sanguinaires et toujours obscurantistes bouleversent la donne régionale en faveur d’Israël. En attendant Erdogan détruit l’OTAN de l’intérieur.

*Photo : IHH Humanitarian Relief Foundation/TURKEY.