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Souvenirs d’un résistant d’opérette

Lorsque j’étais un adolescent banlieusard qui se rendait au concert des Béruriers noirs, d’Oberkampf ou de La Souris déglinguée, aux débuts des années 1980, il y avait les skinheads. Cela faisait partie du folklore. Avec ma bande de copains, on avait un look vaguement punk, on écoutait les Clash, les Sex Pistols et les Ramones, et on rêvait parfois d’en découdre avec ces gros méchants au crâne rasé. Ils nous foutaient la haine, les skins, et on leur aurait bien dit leur fait à coup de lattes, comme on disait alors.[access capability=”lire_inedits”] Toutes sortes de légende couraient à leur sujet. On parlait de rencontres, à coup de battes de base-ball et de chaînes de vélo, dans des centres commerciaux déserts, de morts dont la police ne parlait jamais. En réalité, il ne se passait pas grand-chose. Parfois, on croisait le regard de ceux qui, parmi les « skins » appartenaient à la variété de stricte obédience : rangers, bombers et boule à zéro. La plupart du temps, impressionnés et velléitaires, on s’écartait prudemment de leur chemin et on baissait piteusement les yeux.

Dans d’autres contextes, je vous prie de croire qu’on était quand même très audacieux. La preuve ? On avait écrit « Anarchy for the lycée privé » sur nos sacs US. Antéchrists de pacotille, nous séchions les cours d’allemand et le caté pour aller enchaîner les parties de flipper et de Space Invaders au café du coin. Tous les prétextes théologico-politiques étaient alors bons pour alimenter notre insatiable fainéantise. On ne risquait pas grand-chose : les curés du lycée, par peur de la ringardise, couraient après l’esprit 68 et les punitions, les heures de colle et les avertissements tombaient avec parcimonie. Du moment que les résultats étaient corrects, pas de risque de se faire virer. Les pères louchaient déjà plus vers les taux de réussite au bac que vers la réputation de bonne tenue du lycée de leurs rejetons. La révolution libérale était en marche.

L’autorité, doutant d’elle-même et moquée par le siècle, ne nous faisait plus vraiment peur. Mais on était à peine sortis de l’enfance et de ses contes de fées : il nous fallait bien des épouvantails de substitution. Patrons, prêtres et pères ayant été destitués, le skinhead était la version la plus psychologiquement acceptable et la plus moralement valorisante du croque-mitaine.

Avec le recul, je me rends compte à quel point ces effrayants personnages nous servaient de modèles dans nos petits jeux quotidiens. Au lycée, on serrait les mâchoires et on jouait les caïds face aux petits minets de droite, à mocassins et pull Benetton. Lorsqu’on consentait à desserrer les dents, c’était pour ricaner de ces fils à papa soucieux de plaire aux filles qui écoutaient Imagination et Michael Jackson. Il arrivait aussi que l’on se frite un peu avec les Arabes du coin, que nos mines de faux prolétaires à perfecto et rangers ne trompaient pas. Ils nous prenaient pour ce que nous étions, des petits-bourgeois qui se prenaient pour des voyous. Tout ça, c’était longtemps avant l’euro, la grippe H1N1, le principe de précaution et l’« islamophobie ». Les horreurs du XXe siècle étaient loin derrière nous et les tragi-comédies du XXIe loin devant.

Puis est apparu à la télé le Front national. C’était sympa. On pouvait regarder enfin dans les yeux la bête immonde. J’avais à peine la quinzaine et j’étais déjà anti-Le Pen. Lorsque Jean-Marie Le Pen entrait sur le plateau de L’Heure de vérité, c’étaient les démons de la vieille France qui ressuscitaient devant nos yeux. Formidable spectacle ! On devinait, derrière le tribun animé d’une hargne inédite à l’égard des journalistes et de l’« establishment », toute une théorie de vieux types bizarres qui défendaient des trucs aussi indéfendables que Vichy, l’Algérie française ou la France chrétienne. À mille lieues de notre monde. Notre France banlieusarde n’était guère reluisante, mais elle sentait le neuf. Les barres d’immeubles avaient trente ans au plus, les voitures proliféraient et le centre commercial sorti de nulle part dans les années 1970 aimantait petits et grands. Au cinéma, on voyait l’Amérique avec ses vastes banlieues couvertes de pavillons gorgés d’écrans télé et de magnétoscopes qui ressemblaient aux nôtres, mais en mieux : plus grands, plus riches. Spielberg et sa casquette étaient jeunes, décontractés, heureux de vivre. L’avenir était un vaste jeu vidéo, entrecoupé de pénibles contraintes professionnelles.

La musique, quant à elle, nous ouvrait à l’Angleterre thatchérienne à laquelle les Clash résistaient héroïquement à coup de riffs vengeurs. C’était beau, c’était grand. Face à ces merveilles, la France, dans son épaisseur historique, c’était quoi ? Un homme politique borgne et hargneux qui aboyait sur le monde entier, au nom de valeurs incompréhensibles.
C’était en 1984 et j’avais 15 ans. Il m’aura fallu quinze autres années et même plus pour comprendre et accepter, au fil de quelques lectures et d’heureuses rencontres, que le vieux croquemitaine ne résumait pas l’esprit de la France d’antan. Quinze ans. Pas de quoi être fier. Et je me suis laissé dire que pour certains, la plaisanterie durait encore.[/access]

*Photo : partisansidf.wordpress.com

Juillet-août 2012 . N°49 50

Article extrait du Magazine Causeur


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Florentin Piffard est modernologue en région parisienne. Il joue le rôle du père dans une famille recomposée, et nourrit aussi un blog pompeusement intitulé "Discours sauvages sur la modernité".

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