Karl Marx a dépeint les turpitudes de la classe ouvrière avec un réalisme d’autant plus acéré que son entreprise tout entière reposait sur une rêverie des plus fantasques : la réconciliation de l’humanité avec elle-même. Le Play a pu s’offrir le luxe de mener les premières enquêtes sociologiques de terrain parce que son but était de démontrer la supériorité de la cellule familiale traditionnelle, une conviction aussi fantasque et aussi peu scientifique que la précédente. La condition sine qua non du réalisme en politique est la présence d’une sorte de délire préliminaire dont nous aurions tort de minimiser l’importance. Celui-ci peut adopter la forme d’une méditation somptueuse sur le destin du capitalisme ou les traits d’une simple marotte. Pour ma part, je suis obsédé par les Eurobéats, de sorte que tout ce qui touche au fédéralisme me semble frappé d’irréalisme (je dois à la vérité de dire que je ne sais même pas pourquoi ces gens m’agacent). Mes amis de gauche, eux, sont obsédés par le risque contraire, de sorte que tout ce qui prévient l’expansion constitutionnelle de l’UE leur rappelle très désagréablement les vieilles lunes du souverainisme. Quant à mes amis de droite, inutile de préciser que tout ce qui ne favorise pas l’extension du marché et la diminution de l’Etat leur semble particulièrement naïf.

Il est certain que cette prétention à parler au nom du réel ne convainc que nous-mêmes. Chacun de nous a un peu raison, autant du moins que l’autorise la marotte qui l’anime. Mais l’important est de ne pas perdre de vue le lien qui unit, comme chez Marx, délire et réalisme. Sans la volonté de prouver quelque chose de faux, passion que j’estime proprement humaine, sans doute même n’éprouverions-nous aucun intérêt pour cette chose ennuyeuse que l’on appelle la vérité.

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