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L’année des requins : l’aileron ou la cuisse ?

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Il y a des années à méduses ; nous connaissons une année à requins. Ils sont partout, voraces, agressifs voire intransigeants, et peu enclins au dialogue des espèces. Les surfeurs, à La Réunion, semblent être devenus leur hors d’œuvre favori. David di Nota a livré un article, admirable de concision contrariante, dans lequel il nous a exposé les raisons pour lesquelles il ne croyait pas « à la régulation durable et raisonnée des requins ». C’est une affirmation forte, contre laquelle je ne saurais m’élever avec assurance. Néanmoins, je m’autorise à la nuancer, avec prudence et par une question d’apparence anodine : et si cette régulation, peut-être durable, mais non point raisonnée, était un effet de l’élément où naissent, grandissent, aiment et souffrent les requins : l’eau elle-même ?

D’abord, cessons une fois pour toutes de généraliser lorsque nous considérons cette famille de poissons si variés, admirables, quoique parfois imprévisibles. On les décrit comme des machines à tuer, brutales et stupides. Nous allons voir qu’il n’en est rien.
En Australie, au mois de juillet, un surfeur a été attaqué, puis dévoré par un grand blanc d’au moins 4 m de long. Nous avons un témoin de la scène dans la personne d’un amateur de jet-ski : « Il y avait du sang partout. Le squale tournait autour du corps ». Observons en préambule que ce poisson n’était pas dépourvu d’un solide bon sens : plutôt que de s’épuiser à tenter de rattraper le jet-skieur, il a choisi le surfeur immobile, dans l’attente d’une vague ! Au vrai, le grand blanc avait cisaillé l’infortuné jeune homme ; on peut donc déduire des déclarations du témoin que le squale hésitait entre le buste et les jambes, avant d’avaler le tout, puisqu’on n’a rien retrouvé ! Ce requin avait sans doute déjà gouté et apprécié la chair de l’homme. Il arrive que le carcharodon carcharias[1. Nom savant du grand requin blanc.], après avoir mordu, avec plus ou moins de sauvagerie, un surfeur, s’en détourne, sans pousser plus avant sa curiosité d’appétit. La victime meurt souvent des suites d’une hémorragie massive, mais au moins, elle ne finit pas dans l’estomac de son agresseur. On l’enterre dignement, en présence de ses proches et de ses fiancées (car ces jeunes gaillards ont une femme dans chaque spot). Notons que le fréquent dédain des requins pour la chair humaine ne plaide pas en faveur de la qualité gustative de celle-ci : on n’a jamais vu, par exemple, un grand blanc négliger un phoque après l’avoir attaqué, au contraire, il s’empresse de le dévorer ! Mettez un grand requin blanc en présence d’un homme et d’un phoque, dans presque tous les cas, il choisira le phoque. Seuls les vicieux, ou les esthètes choisiront l’homme. Or, il est peu d’esthètes parmi les requins.

Les requins pratiqueraient-ils la dévoration positive ? En Afrique du Sud, au temps de l’apartheid, leurs victimes étaient exclusivement, ou presque, des surfeurs, plongeurs ou nageurs blancs. On m’objectera qu’il y avait une bonne raison à cela : les Noirs demeuraient sur le rivage, ne sachant pas nager. En outre, ils n’avaient qu’un accès limité aux plages, où ils vendaient des glaces et apportaient des parasols. Ils préféraient gagner leur vie au sec, plutôt que de la perdre mouillés : on peut les comprendre. Néanmoins, à ma connaissance, le rapport ne s’est nullement inversé en faveur (si j’ose dire) des « coloured people » depuis la fin du développement séparé. Les grands blancs s’offrent toujours, de préférence, un fémur de white people.
À La Réunion, dimanche dernier, Didier Derand, pharmacien à Saint-Joseph, délégué de la fondation Brigitte Bardot, a nagé pendant plus d’une heure sur le lieu même d’une attaque, afin de rassurer la population : « Depuis 45 ans, je nage en pleine mer tous les jours, je plonge en bouteille, en apnée, je fais du bodysurf […], je n’ai vu que trois fois des requins » […] A chaque fois ce fut la panique et la débandade dans leurs rangs, impossible de les approcher ! ».

J’ai beaucoup d’admiration pour Brigitte Bardot, et pour l’inlassable combat qu’elle mène en faveur de la protection animale, mais je lui dis, avec toute l’amitié que je lui porte (je sais qu’elle lit Causeur avec intérêt et plaisir), que M. Derand n’était pas la personne idéale pour l’opération « Croquez la mer à belle dent en compagnie de nos amis les requins ». Ces derniers, en effet, dont j’ai assez démontré qu’ils étaient capables de réflexion, de déduction, et même de conclusion, sont pourvus d’un appareil sensoriel ultra-développé, et d’un odorat « directionnel » très efficace. Didier Derand, pharmacien, sentait… la pharmacie ! Rien de tel pour faire fuir les squales ! Rappelons-nous qu’un seul cachet d’aspirine effervescent éloigne un grand blanc d’une tonne !
Alors, quel conseil pour rasséréner les populations, et les « remettre à l’eau » ? Très simple : les réunionnais pratiquent une pêche au requin particulière : ils se servent d’un chat vivant, ou d’un chien, comme d’un appât, l’hameçon profondément enfoncé dans la gueule. Je leur suggère, exceptionnellement, une variante à leur gentille coutume : qu’ils usent d’un surfeur au lieu d’un animal domestique. Trois situations se présenteront : les requins s’approchent, mais ne déclenchent pas d’attaque, au contraire, ils filent vers d’autres clapotis ; on conclut sans risque d’erreur que le ou les mangeur(s) d’homme ne se trouve(nt) pas parmi eux. Les poissons décrivent des cercles autour du bonhomme, le frôlent, la frénésie gourmande les saisit : s’ils veulent rendre le surfeur sain et sauf à ses nombreuses fiancées (voir plus haut), nos pécheurs le sortiront immédiatement de la mer ; s’ils souhaitent leur remettre un tas d’os broyés, et, par surcroît, pécher un squale, qu’ils attendent un peu ! Dans ces deux derniers cas de figure, ils auront démontré que la menace rôde au large !

Mais alors, si nul squale, malgré le sang qui s’écoule de la face transpercée du surfeur et laisse une longue trace odorante, malgré ses cris de douleur et d’effroi, malgré sa gesticulation affolée qui crée des ondes d’adorable panique, si nul requin, donc, ne vient prendre place à ce banquet inespéré, que faudra-t-il en conclure ? Une chose irréfutable absolument, qui n’était hier qu’une hypothèse : les requins sont solubles dans l’eau de mer !

Guerre civile : après Damas, Beyrouth ?

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Depuis dix-huit mois, les spéculations vont bon train sur l’ampleur de la vague révolutionnaire qui déferle sur le monde arabe.
Face au chaos syrien, une question tenaille les esprits les mieux intentionnés : comment intervenir ? Alors que la diplomatie française n’ose pas formuler clairement son credo raisonnable – en substance, il est urgent d’attendre- d’inopportuns boutefeux voudraient nous faire croire que la paix civile se conquiert par la force des F-16 et AK-47.

C’est faire peu de cas des tumultes de la situation régionale. Sans naïveté ni trompettes, un groupe d’opposants syrien a entamé une démarche tout autre en lançant un « appel à la paix » parrainé par la Communauté de Sant’Egidio, une ONG catholique engagée au Moyen-Orient et en Afrique. Parmi les signataires du texte, on trouve Michel Kilo et Fayez Sara, deux anciens prisonniers politiques du régime baathiste qui n’ont rien à envier à la détermination des insurgés. Ce document lucide et courageux stipule : « Tout en reconnaissant le droit des citoyens à la légitime défense, nous réaffirmons que les armes ne sont pas la solution. Il faut refuser la violence et le glissement vers la guerre civile, car elles mettent en danger l’État, l’identité et la souveraineté nationale » et appelle « à soutenir toutes les formes de lutte politique pacifique et de résistance civile, et de favoriser une nouvelle phase de rencontres et de conférences à l’intérieur du pays. »
Vœu pieux, rétorqueront certains. Il est vrai qu’on imagine mal une Perestroïka locale faire vaciller les institutions syriennes. Dans des structures de pouvoir soviétique à base tribale, un scénario brutal semblable à la chute de Ceausescu est hélas le plus probable, sans parler de l’épuration religieuse qui risque de suivre l’avènement d’une Syrie « démocratique ».

Si ce paradoxe peinera les amoureux transis du romantisme révolutionnaire à keffieh, les observateurs du Levant en déplorent les premières étincelles en Syrie, mais aussi au Liban. Dès le début de l’insurrection syrienne, le pays du Cèdre a payé un lourd tribut à Damas, où les deux forces en présence l’acculent à prendre parti. Jusqu’à ces dernières semaines, le président Michel Sleimane maintenait une neutralité à toute épreuve tandis que son gouvernement, dominé par les prosyriens et dirigé par l’ami personnel de Bachar Al-Assad Najib Mikati, s’escrimait à ménager Damas, notamment en refusant de protester contre les si fréquentes violations de la souveraineté libanaise par l’armée loyaliste syrienne.

Mais cet été, la realpolitik syro-libanaise a repris ses droits. Le président, le premier ministre comme le patriarche maronite avaient beau essayer de s’extirper du dossier syrien, ce dernier leur est revenu en pleine figure à la faveur d’une série d’affaires sécuritaires potentiellement explosives pour la si fragile concorde libanaise. Depuis la fin de la guerre civile et les accords de Taëf (1990), l’équilibre politico-confessionnel libanais ne tient qu’à un fil. C’est cette carte maîtresse que les belligérants de la guerre civile syrienne ont copieusement joué, au risque d’entraîner Beyrouth dans l’abîme.

Reprenons le fil des événements. Le 22 mai, onze pèlerins chiites libanais étaient enlevés à Alep par un groupe d’opposition sommant le secrétaire général du Hezbollah de se désolidariser du clan Assad. Peine perdue, ce rapt entraîna une spirale de règlements de compte (kidnappings, assassinats) interconfessionnels, un peu comme si le conflit syrien se jouait par procuration à Beyrouth et Tripoli, au grand dam des défenseurs de la nation libanaise une et indivisible. Point d’orgue de la discorde, le 9 août au petit matin : l’arrestation spectaculaire de l’ancien ministre Michel Samaha, ancien phalangiste réputé très proche d’Assad, accusé de complot contre la sécurité nationale. Des preuves irréfutables établiraient sa responsabilité dans la préparation d’attentats que les services syriens auraient programmé en plein Ramadan, afin d’attiser la tension entre sunnites, alaouites et chrétiens pour embraser toute la région. Mais contrairement au temps béni d’Hafez al-Assad, dont le génie stratégique lui permettait de mener simultanément plusieurs politiques chez son voisin libanais (soutien aux phalangistes au début de la guerre civile, puis retournement en faveur des « islamo-progressistes ») pour mieux régner, il semblerait que les pro-Assad se soient pris les pieds dans le tapis. Des explosifs et des enregistrements de conversations téléphoniques pour le moins compromettantes figurent dans le dossier d’accusation de Samaha, qui serait passé aux aveux. Et les pressions de la présidence syrienne relayée par les partis chiites Hezbollah et Amal pour le libérer aggravent un peu plus les présomptions qui pèsent sur cet affidé de Damas.

Cette histoire de pieds nickelés est si grave que le président Michel Sleimane n’a pas pris la peine d’adresser un message protocolaire à son homologue syrien à l’occasion de l’Aïd-el-Fitr, une première entre les deux pays…
Samaha mis hors-jeu, la flamme partie de Syrie n’est pas consumée au Liban, tant s’en faut. Depuis une semaine, le clan chiite des Moqdad assume le rapt d’une vingtaine de syriens anti-baathistes en représailles à l’enlèvement d’un membre de leur famille. L’opposition libanaise antisyrienne accusant ouvertement le Hezbollah de collusion avec cette politique de la terre brûlée, ce fait divers prend la dimension d’une affaire d’Etat, d’autant que la Turquie et les pays du Golfe s’en mêlent.

L’entrée dans la danse des parrains de l’insurrection syrienne achève d’internationaliser les problèmes sécuritaires du Liban et rebat les cartes. Déjà, le patriarche maronite Raï a dû mettre de l’eau dans son vin de messe prosyrien, à la suite de l’affaire Samaha. Quant aux pétronomonarchies, elles ont recommandé à leurs ressortissants d’éviter de séjourner dans l’ancienne Suisse du Proche-Orient, ce qui n’arrangera pas la situation touristique catastrophique du pays. Même au plus fort de la guerre civile et des bombardements israéliens de 2006, les chiffres du tourisme n’atteignaient pas le marasme actuel, qui conduit Beyrouth sur le chemin glissant de la récession.
Cette semaine, Tripoli a rejoué l’habituelle litanie des échauffourées entre alaouites et sunnites, dont le premier bilan fait état d’au moins huit morts et soixante-quinze blessés, avant une éventuelle nouvelle flambée de violence encouragée par les deux parties syriennes.

Que Bachar se démette ou non, l’avenir du Liban s’annonce aussi incertain que celui de son puissant voisin. Plus de vingt ans après la fin de la guerre civile, avec une Syrie libanisée à ses portes, Beyrouth verrait alors le spectre de la partition communautaire lui rejaillir en pleine face…

*Photo : FreedomHouse

Voir Alep et s’indigner…

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Lorsqu’un diplomate se met à brailler, on peut être à peu près sûr que ses paroles ont peu de chances (ou de risques) d’être suivies d’actes à la mesure de son agressivité rhétorique. Cela se vérifie une fois de plus dans la crise syrienne, où les imprécations récentes de Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères, contre Bachar Al-Assad (« Il ne mérite pas d’être sur terre! », « Son régime doit être abattu ! « ) ne sont aucunement le prélude à l’assaut final contre le potentat de Damas. Ce dernier, à la différence de Mouammar Kadhafi, bénéficie d’un bonus géopolitique habilement mis en place par son père, qui a fait de la Syrie le seul point d’appui de la Russie dans une région d’où l’Occident avait voulu l’expulser, et la tête de pont de l’Iran dans son affrontement avec Israël. L’ébranlement de son régime par la révolte des exclus de la dictature des Alaouites et de leurs affidés des diverses minorités non sunnites de Syrie survient à un moment où le « wilsonisme botté », l’intervention armée des grandes démocraties pour chasser les dictateurs sanguinaires, lèche les plaies qui lui ont été infligées en Irak et en Afghanistan.

La « fenêtre de tir » libyenne, dont avaient bénéficié Nicolas Sarkozy et David Cameron pour éliminer Kadhafi n’est pas prête de se rouvrir : on ne roule pas deux fois les Russes et les Chinois dans la même farine, et la perspective d’un embrasement régional est un épouvantail pour les Etats-Unis et l’Europe, qui ne craignent rien tant qu’une flambée des prix du pétrole dans un contexte économique déjà profondément dégradé. Le coup de gueule de Laurent Fabius ne peut être mis sur le compte d’une vive émotion éprouvée lors de sa visite d’un camp de réfugiés syriens en Jordanie : ce n’est pas le genre du bonhomme, bien connu pour faire un usage maîtrisé et calculateur de son verbe. Comme ces éléments de langage n’ont pas été repris, ni à Washington, ni par ses collègues des pays de l’UE, beaucoup moins véhéments dans leur condamnation d’Assad, on est bien forcé d’en conclure qu’il s’agit de propos à usage intérieur français, destinés à rabattre le caquet d’une droite instruisant à ce propos un procès en couillemollitude contre François Hollande.

Ces péripéties ne doivent pas nous empêcher de nous faire quelque souci pour les semaines et les mois à venir, car au nœud gordien européen, vient s’ajouter l’escalade moyen-orientale : un Bachar Al-Assad prêt à tout pour sauver le pouvoir de son clan et des mollahs iraniens ne craignant pas d’entraîner leur pays dans un affrontement dévastateur avec Israël. Ce qui est d’ores et déjà certain, c’est qu’en Irak comme en Syrie, on a engrangé des griefs générateurs de vendettas communautaires pour au moins trois générations, dans le premier cas à la suite d’une intervention militaire étrangère, et dans le second non. A ce propos, on peut se demander si la deuxième guerre d’Irak n’a fait, au bout du compte, qu’anticiper une évolution qui aurait amené les Chiites et les Kurdes irakiens à se soulever contre la dictature baathiste et sunnite de Saddam Hussein… Pour imaginer la suite des événements, on peut se référer au précédent libanais, où les affrontements intercommunautaires se sont déchaînés pendant quinze ans entre 1975 et 1989. Deux attentats sanglants contre les troupes américaines et françaises dépêchées par l’ONU pour s’interposer entre les factions libanaises armées avaient entraîné leur départ en catastrophe. Pour autant que ces guerres civiles ne mettent pas en danger l’approvisionnement en pétrole des pays développés et émergents, il n’y aura pas d’intervention internationale pour mettre un terme aux massacres qu’elles provoquent : les opinions publiques des démocraties occidentales n’acceptent plus que leurs soldats, même hautement professionnalisés, perdent la vie dans ces contrées maudites.
Cette attitude en retrait, si elle provoque la colère des paladins des droits de l’homme, est largement approuvée dans des pays qui ne se sentent pas directement menacés par l’instabilité moyen-orientale, où la préoccupation majeure est de surmonter la crise économique la plus grave depuis les années trente du siècle dernier. Imagine-t-on l’Allemagne allant au clash avec la Russie pour les beaux yeux des insurgés syriens ? Ou Barack Obama, s’il est réélu, projetant ses forces en Syrie après les avoir retirées d’Irak ?

Il existe pourtant un pays dont les gouvernants et l’opinion publique ne se satisfont pas du statut de spectateur de la scène sanglante du Moyen-Orient. Il s’appelle Israël et n’a qu’une seule obsession : empêcher par tous les moyens le régime iranien de se doter de l’arme nucléaire. Durant tout l’été, des rumeurs alarmistes, alimentées par des fuites en provenance du cœur de l’establishment politique et militaire israélien, et des exercices spectaculaires de défense passive semblaient indiquer que le compte à rebours pour des frappes aériennes contre les installations nucléaires iraniennes avait été déclenché. L’expérience enseigne que c’est plutôt le silence des officiels israéliens qui prélude aux actions décisives, comme dans le cas du bombardement d’Osirak en 1981, ou de la destruction du site nucléaire syrien en 2007. Les Etats-Unis et Israël disposent des mêmes renseignements sur l’avancement du programme nucléaire iranien, mais n’en tirent pas aujourd’hui les mêmes conclusions politiques et stratégiques. Le jour, qui approche, où Netanyahou et Barak auront fermé le robinet à fuites vers la presse de leur pays, le sort en sera jeté.

« Pour vivre ensemble, il faut manger ensemble ! »

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Gil Mihaely. En 2010, l’Unesco a inscrit le « repas gastronomique à la française » au patrimoine immatériel de l’humanité : juste consécration ou enterrement de première classe ?

Périco Légasse. Ni l’un ni l’autre ! Cela flatte l’orgueil national, encore que − ce point a échappé au grand public −, ce ne sont pas les mets qui sont distingués, mais le rituel du repas à plusieurs plats partagé en commun, qui n’est évidemment pas spécifiquement français. C’est donc la forme qui a été mise à l’honneur, pas le contenu. On peut composer un repas avec des produits industrialisés achetés dans une grande surface : pour l’Unesco, il sera tout aussi « gastronomique » et « à la française » que celui qui vous sera servi dans un restaurant étoilé.[access capability= »lire_inedits »] Cela dit, ne jouons pas les grincheux, cette distinction a le mérite de reconnaître que la gastronomie est un élément constitutif de la culture française. Les défenseurs du patrimoine alimentaire, et de l’art de bien le déguster, sont enfin traités comme le sont ceux de notre littérature ou de notre archéologie. C’est à la fois une grande première et un mieux par rapport à une simple célébration, réductrice et folklorique, de la « bonne bouffe ».

Pour vous, qu’est-ce qui fait qu’un repas gastronomique peut être dit « à la française » ?

La nature des produits et le plaisir que l’on en tire, mais surtout leur origine. La spécificité française va au-delà de l’ordonnancement formel qui consiste à déguster, autour d’une grande tablée, des plats arrosés de vin, dans un certain ordre : une entrée, un poisson, une viande, du fromage, un dessert. Le comble est que cette pratique typiquement bourgeoise est une importation. Il s’agit en fait du service « à la russe ». En plus de l’expression « bistro», les Russes nous ont légué cette forme de repas dont les mets sont présentés les uns après les autres alors que le service « à la française » consistait à tout mettre sur la table et à se servir à sa guise, le contenu du repas relevant quant à lui du patrimoine matériel, on verra cela plus tard.

Eh bien, allons-y ! Comment ça va, dans nos assiettes ?

Commençons par dire de quoi on parle : la gastronomie, c’est à la fois l’art de bien manger et savoir bien donner à manger. Ce sont des gestes qui aboutissent au choix de produits donnés, y compris les plus modestes, parce qu’on sait d’où ils viennent et comment ils on été cultivés, élevés ou élaborés. Nous sommes ce que nous mangeons et nous avons une éthique alimentaire. C’est l’une des composantes de l’« âme française », au sens où la définit Régis Debray. La qualité ne tient pas au prix, ni à la rareté, ni même à la finesse des denrées, mais à leur origine. Légume, poisson, viande, fromage, fruit : chaque produit de la gastronomie française est identifié à son lieu de naissance. Un poulet n’est pas seulement un poulet, mais une volaille d’une variété précise, élevée d’une certaine façon sur un territoire aux caractéristiques particulières. Le poulet de Loué a son histoire, celui des Landes aussi, la géline de Touraine a la sienne, comme la poularde de Houdan. Le poulet de Bresse, lui, a même droit à une appellation d’origine contrôlée. Et il en va des laitages, du maraîchage et de l’élevage exactement comme des vins : la diversité des produits reflète celle des sols, des climats, donc des terroirs. Un terroir n’est rien d’autre que la synthèse entre un endroit, un climat, une denrée et l’homme. En somme, les paysans et les artisans de ce pays ont mis à profit l’incroyable diversité des climats et des sols pour produire des aliments qui ne sont pas forcément meilleurs, mais qui n’existent que là. C’est là que réside le secret du génie culinaire français, pas dans la capacité de la société française à générer de grands cuisiniers.

Mais des terroirs, il y en a partout dans le monde !

Certes, mais en France, ils pullulent car les moines, puis les paysans, les ont mis en valeur depuis deux mille ans. C’est un trésor patrimonial aussi prestigieux que celui des cathédrales. Nous ne sommes pas supérieurs, nous sommes exceptionnels ! L’identité gastronomique française n’est pas fondée sur le droit du sang, mais sur le droit du sol…

En tout cas, les terroirs ne meurent pas ! Pourquoi passer votre temps à annoncer le pire ?

Vous vous trompez, notre patrimoine est en train de dépérir et, avec lui, c’est tout l’édifice culinaire qui risque de s’effondrer. Depuis 1950, des centaines d’espèces animales, fruitières et maraîchères, et des dizaines de milliers d’exploitations familiales ont disparu ; on ne compte plus qu’un seul producteur d’époisses au lait cru, dix éleveurs d’agneaux de prés salés du Mont-Saint-Michel, huit éleveurs de poule noire du Berry, etc, etc ; sans parler des artisanats de bouche, charcutiers, bouchers, confiseurs, conserveurs, qui sont éradiqués par la grande distribution. En changeant le contenu de nos assiettes, on détruit des métiers et des paysages, donc le visage de la France. On peut donc parler de « gastrocide ». Un jour, nous aurons des milliers de techniciens culinaires de grand talent, mais plus rien pour garnir nos assiettes. Voilà le sens du combat d’un gastronome qui aime la France.

Qui est responsable de cette catastrophe ? On suppose que personne ne conspire sciemment à tuer l’art culinaire français…

Sciemment, peut-être, mais le règne des marchés, la législation européenne, la PAC et les effets pervers de la mondialisation se conjuguent pour effacer peu à peu l’essence paysanne et rurale de l’âme française. Depuis la Deuxième Guerre mondiale, la politique agro-alimentaire française obéit à une seule logique : moins de produits et plus de profits. Cette logique productiviste, qui a industrialisé les campagnes pour transformer les paysans en « ouvriers agricoles », a sacrifié la diversité sur l’autel de l’efficacité. C’est exactement comme si nous brûlions des toiles de maîtres pour nous chauffer…

L’Europe, nous y voilà ! Mais sans la PAC, l’agriculture française aurait-elle survécu ?

Il faut reconnaître que c’est grâce à la PAC, donc à l’argent des contribuables allemands, que la France est restée une puissance agricole. L’ennui, c’est que ce n’est pas de cette puissance dont nous avions besoin. Il aurait fallu, comme les Allemands l’ont fait avec leur industrie, créer des filières d’excellence intégrant l’agriculture et la transformation tout en développant une agriculture à grande échelle pour la consommation quotidienne. Quand on achète une Mercedes ou une Miele, on achète d’abord une technologie. C’est dans cet esprit que l’agriculture française devrait se réformer. Au lieu de quoi, par résignation ou lâcheté, nos dirigeants se sont lancés sur la voie de l’industrialisation et du productivisme uniformisateur. Or, dans une économie mondialisée, quand on s’aligne par le bas sous prétexte de compétitivité, on perd la plus-value de la spécificité. Rétrospectivement, les fonds gigantesques de la PAC ont donc affaibli un secteur économique majeur pour la France. Nous avons perdu notre indépendance alimentaire alors que nous pourrions fournir 25% de la demande mondiale dans certains produits. C’est dément !

N’empêche que cette productivité que vous méprisez a permis de nourrir des millions des gens, à commencer par les Français…

Il est vrai qu’après 1945, le défi était de nourrir rapidement la population à moindre coût avec peu de moyens. On a donc fait appel à la technologie, à la chimie et à l’industrie. La France pensait bien faire en rationalisant le secteur sur le modèle américain. Ce que personne ne dit, c’est que ce programme ressemblait furieusement au « Plan vert » d’Hitler : si les nazis avaient gagné la guerre, la France devait devenir le grenier et le garde-manger du Reich grâce à son découpage en grandes régions de monocultures dirigées par des trusts agroalimentaires. Or, en 1946, découvrant ce programme, certains syndicalistes agricoles issus du régime de Vichy pensent que c’est ce qu’il convient de faire pour que la France devienne une grande puissance agro-industrielle. Depuis, c’est un syndicat unique qui fixe la politique agricole et dicte sa loi au gouvernement, de droite comme de gauche.

Peut-être, mais la transformation de l’agriculture et du monde rural ne traduit-elle pas une tendance plus générale, universelle même, du développement de nos sociétés depuis des siècles, et tout particulièrement depuis 1945 ? La disparation ou la raréfaction de la petite exploitation, la chute drastique de la proportion des agriculteurs dans la population active, l’exode rural, n’ont rien de spécifiquement français…

Sauf que le monde n’est pas la France ! Notre pays est une patrie inscrite dans une géographie qui tire son identité historique de la terre. On ne peut pas transformer la Beauce en Minnesota. L’Allemagne a préservé et magnifié ce qu’elle avait de plus précieux, sa technologie industrielle, grâce à quoi elle domine l’Europe économiquement. Ce que la France a − ou avait − de plus précieux, la logique néolibérale appliquée aux campagnes est en train d’anéantir cette identité. C’est la plus grande forfaiture du projet européen.

Ça vous reprend ! C’est l’Europe qui détruit nos campagnes ?

Le projet européen était de fédérer des différences, pas de les effacer : ce sont elles qui forgent l’identité de ce continent. Le patrimoine gastronomique européen est un univers de diversité sensorielle. On peut même parler de « civilisation du goût ». À l’arrivée, nous avons une Europe des marchands et des industriels qui ouvre nos frontières à la concurrence déloyale des marchés asiatiques. Comment un patrimoine alimentaire culturel fondé sur une agriculture honorable pouvait-il résister à ce fiasco ? De plus, l’Union européenne ment. La Commission de Bruxelles prétend défendre le concept d’appellation d’origine contrôlée (AOC), mais elle le déteste, parce que l’AOC est une règle morale, qui exige l’authenticité des productions et empêche le néolibéralisme alimentaire de vendre en rond. La technocratie financière bruxelloise passe la pommade à l’agriculture française, tout en lui plantant une dague dans le terroir.

Les agriculteurs contribuent, eux, à détruire le patrimoine écologique. Pensez aux dégâts causés par l’élevage intensif en Bretagne, dont témoignent les plages couvertes d’algues vertes…

Le paysan breton condamné à l’intensif doit comprendre que dix élevages de 300 cochons de qualité valent mieux, et seront encore plus rentables, qu’un élevage de 3000 cochons pourris d’antibiotiques qui empoisonnent les sols, l’eau, la mer et l’air et qui, de surcroît, donnent de la viande de mauvaise qualité. Libérés du cliché de pleurnichards assistés et pollueurs, les exploitants qui se sont convertis à l’agriculture biologique le savent bien. En préservant une certaine idée du pays, ils sont devenus des patriotes des temps modernes. Nos paysans libres sont les partisans d’aujourd’hui.

Dans la crise que nous connaissons, est-ce vraiment une priorité ?

Plus que jamais ! Du reste, cette crise peut-être une chance pour la France, car elle a posé le problème qui est de produire en France et de produire français. Cela vaut pour l’industrie, et plus encore pour l’agriculture, qui pourrait non seulement assurer notre indépendance alimentaire mais aussi renforcer nos exportations. La France importe des matières premières qu’elle ne produit plus. Près de 70% des produits bio que nous consommons proviennent de l’étranger. C’est tout simplement scandaleux ! Profitons du séisme économique annoncé pour « repaysanner » la France. Exploitons les terres en friche, repeuplons les campagnes ! Outre que cela créera des emplois marchands et durables, en redonnant vie à des territoires exsangues, on offrira ainsi une raison de vivre à des centaines de milliers de gens désœuvrés et déracinés.

Êtes-vous certain qu’une agriculture de ce type pourrait nourrir 65 millions d’habitants, dont plus de la moitié vivent avec moins de 1500 euros par mois ?

Sans aucun doute, exemples à l’appui. Thierry Pierrepont, à Lessay, dans la Manche, fournit 25% des carottes de Carrefour. Il produit des légumes bio sur 120 hectares travaillés à main d’homme et emploie 40 personnes bien payées avec un bilan financier exemplaire. À 10 kilomètres de là, on produit le même volume sur 12 hectares avec quatre salariés payés au SMIC et 40 tonnes de produits « phytosanitaires » recommandés par les agents du lobby agrochimique. En changeant de paradigme agricole, si j’ose dire, on peut conjuguer qualité et rentabilité. Cela dépend de chacun de nous : si la demande change, l’offre s’adaptera.

Mais la demande évolue : on devrait donc assister à une évolution spontanée de la filière…

Oui, mais il faudrait aussi que le retour à une agriculture paysanne soit une priorité de l’État. Aujourd’hui, la grande distribution contraint les producteurs à des marges dérisoires, ce qui les oblige à réduire au strict minimum leurs coûts de production. Cela dit, de plus en plus de consommateurs (re)deviennent des citoyens : ils comprennent que les enjeux alimentaires sont essentiels pour la santé, pour l’environnement, pour l’économie et, surtout, pour le bien-vivre. Ils veulent connaître l’origine et la nature de ce qu’ils mangent. Mais c’est encore un phénomène minoritaire ; les plus défavorisés, en particulier, continuent à mal se nourrir.[/access]

La suite demain…

Les Pussy Riot avaient un alibi !

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Condamnées à deux ans de prison pour une performance dans une église où elles avaient moqué Poutine qui a tout oublié du communisme soviétiforme sauf la conception policière de la société, les trois délicieuses et courageuses nénettes aux foufounes émeutières ne pourront pas être accusées d’un meurtre particulièrement horrible qui vient de se produire en Sibérie et qui pourtant, dans son modus operandi, sent aussi la revendication punko-féministe.

A Bouriata, dans la banlieue de Zakamensk (et non pas à Carthage dans les jardins d’Hamilcar), une jeune femme de vingt-six ans avait envie de boire un coup mais n’avait plus un kopeck. Elle va demander à son voisin de lui prêter de quoi oublier avec une bonne bouteille de vodka que la vie n’est pas toujours rose dans ce coin paumé à la frontière de la Mongolie. Son voisin, 65 ans, refuse. Et voilà notre jeune femme, furieuse, qui le frappe au visage, tente de l’étrangler d’abord avec ses mains, puis, en désespoir de cause, utilise son soutif. Les enquêteurs n’ont pas précisé la taille du bonnet mais l’homme est bel et bien mort et la jeune femme placée immédiatement en détention.

On se souvient que Woody Allen rêvait d’être réincarné en collant d’Ursula Andress. En même temps, des histoires comme ça risquent de rendre nerveux tous les amateurs de sous-vêtements féminins et de lingerie fine. L’idée que les porte-jarretelles, les tangas, les guêpières et autres déshabillés puissent se transformer en armes mortelles, voilà qui risque de troubler nos libidos, messieurs et qui dément l’aphorisme du génial Louis Scutenaire : « Une femme nue n’a jamais fait de mal à personne ».

2017 : au secours, Sarko revient !

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Au début des années 1990, alors qu’on m’avait confié des responsabilités dans un syndicat étudiant classé à droite, j’avais entrepris de faire le ménage dans notre permanence de la fac de médecine de Besançon. J’y avais alors retrouvé quelques kilos inutilisés d’exemplaires d’autocollants avec ce slogan qui m’avait bien fait rire : « C’était pas si mal avec Giscard ». L’autre jour, quand le JDD a publié un sondage sur une candidature de Nicolas Sarkozy en 2017, j’ai repensé à cette volonté de l’Ex de revenir, persuadé qu’il était le meilleur, que sa défaite était injuste, qu’elle était de la faute de Chirac, de Pasqua, du Canard Enchaîné, des chocs pétroliers, de ces cons de Français ingrats, de la faute de tout le monde, bref de tout le monde sauf de lui-même.

L’analogie avec Giscard est tentante pour deux raisons. D’abord, parce que jusqu’en mai dernier, VGE était le seul président sortant battu de la Ve République et donc le seul élément de comparaison empirique à disposition. Ensuite, Nicolas Sarkozy présente beaucoup de similitudes avec lui. Dès mai 2007, on était frappé par la ressemblance entre leurs prises de fonction, la volonté de désacraliser la fonction de l’élu de 2007 n’étant qu’un simulacre de la décrispation de 1974. Au cours de leur mandats qui ont aussi en commun d’avoir subi des crises mondiales (chocs pétroliers pour le premier, crise financière pour le second), ils avaient tous les deux pris conscience qu’il fallait re-présidentialiser leur image, en lecteurs addictifs de sondages, encore un point commun entre les deux. Et il est assez piquant de remarquer qu’ils ont finalement obtenu le même score à un dixième près au second tour de l’élection présidentielle.

Cependant, il faut observer une différence notable. En janvier 1981, Giscard était favori de l’élection présidentielle avant d’être battu en mai. Sarkozy, lui, n’a pas eu un seul sondage le donnant vainqueur dans l’année qui a précédé l’échéance. La plupart du temps, il était donné perdant avec 44 à 46 % des suffrages et ce, jusqu’au soir du premier tour soit à deux semaines de l’échéance. Finir avec le même score que Giscard en 1974 constitue donc, pour beaucoup d’observateurs, une défaite fort honorable voire pour ses partisans les plus déchaînés, comme son monsieur sondages Guillaume Peltier, une quasi-victoire. Sans aller jusqu’à cette extrémité, reconnaissons avoir été surpris par ce score supérieur à 48 % alors que nous l’imaginions plus volontiers autour des 47%. La grande dignité de sa sortie, observée aussi par l’ensemble des observateurs y compris parmi ses détracteurs habituels, a sans doute été facilitée par son score honorable alors que son aîné, n’avait pas eu la même classe, persuadé jusqu’au bout qu’il serait le vainqueur. Comme quoi, la dignité est souvent plus la conséquence des circonstances que du caractère intrinsèque des hommes.

Pendant la campagne présidentielle, Nicolas Sarkozy avait expliqué qu’il ne serait plus candidat à cette élection. Et le soir de sa défaite, il avait indiqué à ses militants qu’il interviendrait dorénavant de manière différente dans la vie politique. Il faut observer l’évolution. Il ne renonçait plus à redevenir président de la République mais seulement à diriger l’UMP. En gros, il a fait comprendre, et tous ses faits et gestes depuis peuvent se lire ainsi, qu’il y avait désormais un homme d’expérience en réserve de la République et que si les événements le réclamaient, on pourrait faire appel à lui. Giscard avait procédé autrement. Dès 1982, il s’était fait élire conseiller général du Puy de Dôme, repartant à la base. Il était ensuite redevenu député en 1986 et avait même repris la tête de l’UDF en 1988. Tous ses efforts n’avaient pourtant pas été couronnés de succès puisqu’en 1988, ce sont ces deux anciens premiers ministres Chirac et Barre qui s’affrontaient au premier tour de l’élection présidentielle (sorte de primaire de l’époque…) et en 1995, c’est même Edouard Balladur qui le supplantait comme candidat de l’UDF. Par la suite, il a finalement renoncé, l’âge aidant, à être à nouveau candidat.

Nicolas Sarkozy a, semble t-il, choisi de ne pas passer par la case « élections locales ». Sauf dissolution, il n’aura pas non plus, d’ici 2017, l’occasion de revenir à l’Assemblée Nationale. Il est sans doute tenté de participer à des colloques, de tenir des conférences, afin de peaufiner son image de sage, notamment sur les dossiers internationaux, et apparaître ainsi – en creux – comme un recours possible. C’est pourquoi il se tient bien à l’écart de la bataille Fillon-Copé pour la présidence l’UMP, dont il espère sans doute qu’elle sera d’autant plus sanglante qu’il n’y aura pas participé. Le nouveau président de l’UMP élu en novembre aura à gérer les élections locales de 2014 et c’est à cette aune qu’il sera jugé pour la première fois. Jusque-là, Nicolas Sarkozy ne peut prétendre à autre chose que son rôle actuel et il en est le premier conscient. François Fillon, Jean-François Copé mais aussi tous les autres quadragénaires (Le Maire, NKM, Pécresse, Wauquiez, Bertrand…) qui trépignent en croyant leur heure venue ont beau flatter Nicolas Sarkozy pendant la campagne interne à l’UMP, ils ne voient pas son retour avec un oeil sympathique. Seul le premier cercle à l’intérieur duquel on ne compte aucun présidentiable (Guéant, Morano, Lefebvre, Hortefeux, Estrosi, Peltier…) y pense très fort et évoque à mots couverts une candidature Sarkozy en 2017. Même si sa situation est objectivement meilleure que celle de Giscard il y a trente ans, qu’il apparaît moins comme un loser, un Ex, il ne doit quand même pas s’attendre à ce que tous ceux qui briguent 2017 lui ouvrent un chemin pavé de roses. Le président de l’UMP élu en novembre n’aura d’autre objectif que d’être en bonne position pour être le candidat en 2017. Si ce dernier remporte les élections locales en 2014, la primaire de 2016 pourrait devenir une formalité à tel point que Nicolas Sarkozy ne songerait même pas à s’y présenter.

La fenêtre de tir de Sarkozy réside donc dans une crise de la droite à la faveur des élections locales de 2014. Si elles donnaient lieu, avec un FN au meilleur de sa forme, à des alliances locales, le nouveau président de l’UMP, que ce soit Fillon ou Copé, aurait à trancher. Tolérer ou exclure ? Dans les deux cas, l’UMP pourrait exploser. La droite pourrait alors à nouveau voir en Sarkozy un sauveur, comme fédérateur des droites qu’il fut. Cette hypothèse, la seule favorable à sa candidature en 2017, est loin d’être improbable. Les élections locales mobilisent les électeurs à hauteur de 60 %. Or, on a observé depuis dix ans que de tels taux n’étaient pas favorables à la droite au pouvoir. N’étaient-ils pas favorables à la droite ou à la majorité gouvernementale ? Si on écoute Zemmour, par exemple, c’était davantage la droite que la majorité. Le chroniqueur de RTL a pour lui un argument de poids : une présidentielle à plus de 80% de participation a donné des résultats bien plus équilibrés. Dans cette hypothèse-là, la droite ne peut pas gagner les élections locales sans procéder à des alliances, ce qui provoquerait une sacrée crise de l’UMP et pourrait offrir une fenêtre de tir à l’ancien président.

Dans le cas contraire, Nicolas Sarkozy devra trouver d’autres occupations comme, par exemple, rédiger des mauvais romans de gare ou des constitutions européennes de la même qualité.

*Photo : Les Fakes de BJ

Service minimum

Après vingt minutes d’attente angoissée – vous vous êtes encore une fois bêtement persuadé qu’il s’agirait d’une formalité –, un taxi se pointe, enfin : la petite lumière qui avance tranquillement dans l’obscurité sonne-t-elle le glas de votre calvaire (un soir de semaine, Paris, 20 heures) ? La vitre se baisse : « Vous allez où ? » Timidement, vous osez annoncer votre destination…. Aïe, ça n’a pas l’air de coller avec l’itinéraire du chauffeur…. mais… vous suppliez. Ouf, il daigne vous emmener (déjà 4,50 euros au compteur, ce calvaire est payant). Mais attention, vous avez intérêt à avoir la monnaie. Enfin, n’espérez pas profiter du paysage (Paris la nuit, c’est encore beau) ni bavarder avec votre compagnon de voyage si vous en avez un. Vous payez ? Bouclez-la ! Et profil bas, s’il vous plaît, on vous fait l’honneur de vous accepter comme client. Le doute n’est pas permis : nous sommes en France.[access capability= »lire_inedits »]

Peut-être cette aventure est-elle parisienne plus que française – il suffit de quitter la capitale pour se rappeler que la civilité peut exister, mais c’est un autre sujet. En attendant, s’agissant de la qualité des échanges commerciaux, notre cher et vieux pays a mauvaise presse dans le monde entier. J’aurais pu relater mille épisodes de la même eau survenus dans un café (serveur excédé), un magasin (vendeuse méprisante ou ostensiblement ravie de vous annoncer que non, elle n’a pas du tout cet article), un hôtel, un parking… Clichés rebattus ? Peut-être. Jusque dans les films américains qui se passent à Paris, où apparaît invariablement un garçon de café odieux ou un pilote en grève. Mais les clichés recèlent parfois une vérité. Qui n’a pas vécu en France ne sait pas ce qu’est la grossièreté. Pourquoi ? Et pourquoi maintenant plus que jamais ?

On le sait, le vendeur/serveur/chauffeur français est râleur, revendicatif, syndicaliste : bref refuse de se formater à cette infamante notion de service. Ce verbe, « servir », n’est-il pas à lui seul un programme avilissant, auquel le Français, depuis Figaro, répugne fièrement à se conformer ?

Etre aimable pour gagner sa vie est carrément infâmant

Première piste : service égale client, donc nécessité de le contenter pour de gagner de l’argent. Pouah ! Le marché et le profit, au cœur de l’éthique protestante (j’ai honte de résumer ainsi Max Weber) seraient étrangers à l’ADN catholique français – ou à ce qu’il en reste : nos compatriotes semblent plongés dans des abîmes de perplexité dans « leurs » églises devenues aussi exotiques, voire plus encore, que des temples hindous, ou devant les tableaux évoquant la Bible, c’est-à-dire tous jusqu’au XVIIIe siècle. Vouloir gagner de l’argent, quelle idée malsaine et contraire au message de Dieu ! Dehors, marchands du temple, lucre immonde, appât du gain, rois maudits, Philippe le Bel et consorts ! Les stigmates de la fille aînée de l’Église ne se laissent pas effacer ainsi de nos gènes.

Quant au sourire et à la politesse commerciale, ils sont rejetés comme autant de manifestations d’hypocrisie – comme si la sincérité était intrinsèquement supérieure. C’est pourtant bien l’hypocrisie, qu’on l’appelle politesse (entre les gens) ou diplomatie (entre les États), qui permet aux collectivités de de vivre en bonne intelligence.

Dans ces conditions, être aimable dans un but aussi peu glorieux que gagner sa vie est carrément infamant La nécessité économique oblige tout de même les Français à se conformer aux usages minimaux, mais assez souvent avec cette espèce de dédain pour le client ou le mécène, presque comme si on lui accordait une faveur en lui permettant de se délester de son bien. Et voilà pourquoi le serveur est odieux.
L’un de mes amis, star du monde médiatique outre-Atlantique, en reste toujours pantois : lors de ses séjours en France, on dirait que la rudesse et les camouflets qui lui sont infligés par le personnel des hôtels, restaurants et transports sont proportionnels au montant de ses dépenses. Heureusement, il a une bonne nature : « Il est tellement rafraîchissant d’être maltraité ici, alors que, là-bas, on se met en quatre pour moi. » S’ils savaient à quel point cet homme est riche et considéré, tous ceux qu’il fait travailler se diraient sans doute : « Pourquoi lui ? Pourquoi lui et pas moi ? »

À ce stade, il me faut affiner mon hypothèse de départ. Ce n’est pas seulement notre ADN catholique qui explique l’irritation palpable à l’égard des nécessités du marché, mais son croisement explosif et unique au monde avec la seconde composante de notre héritage : la Révolution. J’ai bien dit « la » Révolution : pas l’anglaise, pas l’américaine, mais la seule, l’universelle, la Révolution française ! Et on retrouve ici Figaro, apostrophant avec insolence son seigneur, le comte Almaviva: « Pour vous servir, vous qui ne vous êtes donné que la peine de naître.» En réalité, cette insolence lui vient de sa certitude d’être lui-même de noble extraction ! Figaro est l’égal de son maître, mais au sommet de la pyramide sociale. Et pourquoi servirait-on son égal ? Nous voilà au cœur du sujet.

Pourquoi servir son égal ? En pays protestant, pas de problème : la démocratie, c’est d’abord l’égalité de tous devant la possibilité de faire fortune, et on y glorifie ceux qui y parviennent. Ce modèle démocratique/protestant est en vigueur en Amérique du Nord (Québec excepté), dans les pays scandinaves et en Grande-Bretagne, où le dosage un peu plus faible en démocratie est corrigé par la notion très british de deference, qui inclinait les Anglais à dire à leurs enfants: « Always curtsey your betters. »[1. Voir les mémoires de la comtesse de Boigne : « Avec cet admirable bon sens qui fait la force du pays, l’Anglais, malgré son indépendance personnelle, connaît la hiérarchie des classes, et en traversant un village, on entend souvent un homme sur le pas de sa chaumière dire à sa petite fille « Curtsey to your betters, Betsy », expression qui ne peut se traduire. Mais ce même homme n’admet point de supérieur là où son droit égal lui paraît atteint. » (Comtesse de Boigne, Mémoires, t.1, p 569, le Mercure de France « Le Temps retrouvé »)].

La France, cas unique et explosif de catho-démocratie

En pays catholique, mais non révolutionnaire et/ou de tradition démocratique récente, pas de problème non plus : le marché est devenu une nécessité et l’héritage catholique du monde ancien s’en accommode avec une sorte de bonhomie récalcitrante. Ce modèle que l’on dira catho/inégalitaire/démocratie tardive a cours dans des pays comme l’Italie, l’Espagne ou le Portugal. La hiérarchie sociale et ses codes – la politesse est la vertu des seigneurs – ont perduré dans un cadre non démocratique jusqu’aux fascismes des années 1930, et la logique du marché s’acclimate doucement, sans entrer en conflit avec une égalité découverte tardivement.

Dans ces deux modèles, le client est roi. Ainsi, si l’on figure le degré de protestantisme en abscisse (du moins protestant au plus protestant, ou du plus catholique au moins catholique), et la précocité de la rupture démocratique en ordonnée (de la plus récente et progressive à la plus ancienne et violente), on aboutit à un graphique dans lequel la France, cas unique, explosif, et peut-être irréformable de catho-démocratie, flotte toute seule, en haut à gauche. Ce petit jeu n’a d’autre ambition que de suggérer que la combinaison de deux héritages a accouché de la fureur du Français contre lui-même et contre les autres.

Certes, cette exception française a sa noblesse. L’incapacité à accepter complètement le moule du profit et du marché est parfois réjouissante et rassurante. L’ennui, c’est que quand il se conjugue à la folle passion de l’égalité, ce refus dissimule souvent ce que Stendhal nommait « la jalousie, l’envie et la haine impuissante » – et ce jacobin savait de quoi il parlait.

Il y a des mayonnaises qui ne prennent jamais, celle-là en est une. Ce ratage a échappé à ceux qui plaident pour que la France adopte le modèle allemand – comment des filières professionnelles d’excellence pourraient-elles exister dans un pays qui a aboli les corporations en 1791 ? –, autant qu’à nos amis libéraux, qui nous exhortent à imiter l’Angleterre, le Canada ou les États-Unis, nos frères en révolution (quoiqu’avec un degré de violence bien moindre), mais nos opposés en religion. Dans ces pays, les enfants apprennent à vendre des limonades-maison en souriant de leurs belles dents blanches, et à calculer leur bénéfice le soir). C’est dire si y règne la notion de « client », à laquelle la France ne parvient pas à se résoudre sans violence.

Mais voilà, right ou wrong my country, comme disait l’autre. Alors, au lieu de m’énerver, je jure à l’avenir de rester philosophe et d’adopter un regard empreint de détachement et d’ironie. Et peut-être même parviendrai-je à éprouver une certaine tendresse pour le chauffeur de taxi qui m’engueule parce que je ne vais pas dans sa direction, le serveur qui m’agresse parce que j’ai demandé un verre d’eau avec mon café, la vendeuse qui me houspille parce que j’hésite à acheter des chaussures qui ont à l’évidence une taille de trop pour mes pieds. Oui, peut-être, désormais, regarderai-je différemment ces pauvres innocents qui sont, sans le savoir, des incarnations vivantes de l’antagonisme bicentenaire qui a fait la France.[/access]

*Photo : Pranav Bhatt

Les gaspards d’Allah

Dans l’immense majorité des cas, les humains vivent à la surface de la terre, à l’exception des conducteurs de métro, des mineurs de fond, des troglodytes et des égoutiers qui demeurent dans les entrailles de la planète. D’autres humains vivent dans les airs ou le cosmos, comme les poseurs d’antennes, les chanteuses lyriques ou les pilotes de ligne, mais ce sont là des situations bien marginales. En vivant à la surface, l’homme moyen et la femme moyenne sont soutenus par le sol, et peuvent se promener main dans la main dans la campagne estivale pour profiter avec satisfaction du soleil – qui est nécessaire à leur bonne humeur et à la photosynthèse.

C’est là un bonheur dont furent privés une soixantaine de personnes, en Russie, victimes d’une secte islamique qui les faisait vivre reclus dans un bunker souterrain dont ils ne pouvaient ou « voulaient » sortir. L’AFP nous apprend ainsi que depuis plus de dix ans les adeptes du gourou Faïzrakhman Satarov, 85 ans, menaient une vie de véritables gaspards à Kazan, capitale du méconnu Tatarstan, république de Russie centrale de tradition musulmane, à 800 km à l’est de Moscou. Satarov, qui s’était autoproclamé prophète dès 1964 (ce qui est une initiative astucieuse à laquelle on ne songe que trop rarement…), imposait depuis une dizaine d’années à ses fidèles de vivre en autarcie totale, et refusait que les enfants de la communauté (au nombre d’une quinzaine) usent leurs fonds de culottes sur les bancs de l’école ou se fassent examiner par des médecins. Le bunker d’une surface totale de 700 m², construit sur huit niveaux comme un labyrinthe dans les sous-sols d’une mosquée elle-même clandestine, est composé d’un dédale de petites cellules sinistres où « les enfants vivaient dans des conditions insalubres, et sans aération », a précisé le ministère de l’intérieur.

Ces enfants qui n’avaient jamais vu la lumière du jour et ont été conçus – on l’imagine – dans les meilleures conditions envisageables dans l’antre délirante de Satarov (lieu qu’il a proclamé « Etat islamique indépendant »), ont donc fait connaissance brutalement avec le soleil grâce à l’intervention des forces de l’ordre qui ont investi les lieux et rendu leur liberté aux adeptes « faïzrakhmanistes » (ainsi se revendiquent-ils) prisonniers et fourvoyés. On sait pour le moment assez peu de choses de Satarov et de ses disciples. A la télévision on les a vu très pâles, barbus pour les hommes, voilées pour les femmes, et pour certains encore vindicatifs tel ce disciple ayant prévenu : « Ils pourront venir avec des bulldozers et des armes ! (pour démanteler le bunker, ndlr) Mais ils devront nous passer dessus pour détruire nos corps et liquider notre communauté ! »

Le paisible Tatarstan – dont la capitale Kazan sera l’hôte de la future coupe du monde de football 2018 – ne demandait certainement pas ce genre de publicité, à l’heure où les autorités locales cherchent à endiguer les mouvements islamistes radicaux « sérieux ». C’est bien en enquêtant sur ces derniers qu’ils sont tombés par hasard sur cette secte à l’islam hors format et sur son ridicule gourou octogénaire se présentant comme le « Second prophète de l’islam ». C’est ainsi, parfois, qu’en luttant contre la peste, on en vient à guérir certains malades du choléra. Il ne reste plus qu’à savoir si l’histoire inspirera un scénariste pour un long métrage de cinéma. On suggère un titre, qui a déjà fait ses preuves : Underground. Ou encore Les gaspards. Je vois bien Philippe Noiret dans le rôle du prophète fou…

Benoît Hamon n’a pas démissionné, mais la gauche du PS refuse de la fermer

Hollande doit respirer un coup. Le Conseil constitutionnel a finalement décidé qu’il n’y aurait pas besoin de réviser la Constitution pour mettre en œuvre la règle d’or budgétaire. Une telle révision aurait nécessité une majorité des 3/5èmes au Parlement, majorité que la gauche n’a pas. Pour autant les affaires de Hollande ne s’arrangent pas. D’ici septembre, il devra faire voter deux textes. D’abord la ratification de l’ensemble du traité de stabilité européen, puis une loi organique relative à la seule règle d’or. Le dossier fait partie des priorités de la rentrée pour l’Elysée.

Mais Hollande n’aura pas les yeux rivés que sur le calendrier parlementaire. Il regardera aussi ce qu’il se passe au PS. Dès septembre, le parti sera en effet en pleine préparation de son Congrès. Le 12 septembre, un Conseil national se tiendra pour présenter les motions, le 11 octobre, les militants voteront sur les textes. Le Congrès en lui-même aura lieu du 26 au 28 octobre.

La règle d’or, qui se trouve au cœur des principales contributions déposées, constitue une des principales sources de division. La sénatrice Marie-Noëlle Lienemann a déjà annoncé qu’elle votera contre ce texte. Avec les députés Pascal Cherki et Jérôme Guedj, Lienemann et ses soutiens présentent leur propre contribution descendant en flammes le traité de stabilité : « La règle d’or n’est rien d’autre qu’une chape de plomb, qui marque l’abdication absolue du politique face aux marchés, le symbole navrant de l’impuissance des élus face aux diktats des agences de notations et autres institutions financières qui se moquent du sort des peuples ».

A la gauche du PS, il y a bien sûr Benoît Hamon. Le ministre délégué à l’économie sociale a présenté son propre texte avec Henri Emmanuelli face au texte de Aubry et Ayrault vu comme la bannière officielle du gouvernement. Pour autant, le texte Hamon est plus mesuré que celui de Lienemann. S’il dénonce le « verrou » du Traité de stabilité et de la règle d’or, il souligne que Hollande a obtenu « plusieurs succès » lors du Conseil européen des 27 et 28 juin notamment grâce à l’adoption d’un volet croissance.

Mais les proches d’Hamon et Emmanuelli n’ont pas encore fixé de position sur la règle d’or. « On va voir les textes qu’ils nous proposent. Et on verra où en est l’Europe en septembre », s’est contenté de commenter Emmanuelli dans Libération. Le député Razzy Hammadi, un autre proche de Hamon, a lui annoncé qu’il votera contre.
La vraie question est savoir si Hamon ira jusqu’à présenter sa propre motion anti-règle d’or au Congrès, l’étape des contributions n’étant qu’une démonstration de force. Mais en présentant son propre texte, probablement allié à Lienemann, Hamon risque de briser la solidarité gouvernementale et de rendre sa position intenable. Peut-on imaginer un ministre faire campagne contre son Premier ministre ? « Un ministre, ça ferme sa gueule ou sa démissionne », disait Chevènement. Une phrase que médite sans doute Hamon avant de se prononcer clairement sur la question.

L’enjeu politique de la règle d’or se situe donc plus au Congrès du PS qu’au Parlement. Avec le soutien de la droite, Hollande fera passer le traité de stabilité et la règle d’or. Mais ce sera plus difficile lors du Congrès. Les courants à la gauche du PS pourraient être galvanisés par les débats parlementaires sur le traité et la loi organique. Et en engrangeant les voix des militants mécontents, les opposants à Hollande pèseront dans la direction du parti. Ce qui créerait des tensions permanentes entre le PS et l’Elysée. Le poids des anti-règle d’or sera un thermomètre pour mesurer l’autorité de Hollande sur son propre parti.

En promettant une renégociation du traité de stabilité, Hollande s’adressait donc plus à sa majorité qu’aux Français. Il savait parfaitement qu’il ne pouvait refuser purement et simplement le traité Merkozy au risque de faire peur aux fameux « marchés financiers ». Sa seule solution pour éviter une bronca de ses troupes était alors de ripoliniser le traité de l’austérité avec un volet croissance. Mais ça ne suffira pas.

Au final, comme en 2005, l’Europe réveille les vieilles fractures économiques du PS, désormais au pouvoir, qui refont surface. Hollande, le « président normal » a su vendre sa rupture avec Sarkozy sur le plan moral. Sur le plan politique, il est pris dans le même carcan budgétaire imposé par Bruxelles. Il n’a pas encore réussi à sortir un vrai discours alternatif prompt à souder sa majorité. La fronde de ses députés se fait déjà entendre. A quand celle de ses électeurs ?

*Photo : Parti socialiste

Jamais le samedi : l’édifiante épopée des rabbins braqueurs

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Trois hommes suspectés d’avoir réalisé plusieurs braquages de bijouterie dans le Val-de-Marne ont été arrêtés jeudi dernier. D’après les premiers éléments de l’enquête, ils seraient suspectés d’une série d’attaques commises depuis trois mois contre des bijouteries de Saint-Maur-des-Fossés, Saint-Maurice et Créteil, pour un préjudice total de plus de 100 000 euros.

Rien que de très ordinaire me direz-vous, puisque le métier de détrousseur de joaillier semble être apparu sur Terre dans les minutes qui ont suivi l’ouverture de la première bijouterie.

N’empêche ces voyous-là avaient un truc qui sortait de l’ordinaire. Pas qu’ils soient plus civilisés que le reste de la profession : ils étaient équipés d’armes de poing et n’ont pas hésité à asperger une femme sans défense de gaz lacrymogène avant de l’enfermer dans son arrière-boutique. Non, leur truc en plus, c’est que pour commettre leurs forfaits, les lascars s’étaient déguisés…en rabbins.

Un choix a priori baroque, mais qui peut s’expliquer : cherchons ensemble à qui un commerçant qui s’est ruiné en alarmes sophistiquées ouvrirait-il sa porte sans méfiance ? Le faux uniforme de gardien de la paix, de postier ou d’infirmière – toutes professions auxquelles le Français fait confiance – s’il reste approprié pour entourlouper à domicile les vieilles dames de Faizant, ne ferait pas illusion dans ce genre de circonstances : ces fonctionnaires sont bien trop sous-payés pour fréquenter les bijouteries, fussent-elles de banlieue. Une banlieue où les pompiers hésitent, nous dit-on, à s’aventurer, de peur qu’on incendie leurs camions, exit donc aussi l’arnaque aux soldats du feu. Le maitre-nageur-sauveteur a certes toujours une cote d’enfer auprès du bon peuple (à l’exception de quelques maris trompés), mais Créteil est bien loin de la mer : pas top crédible, par là-bas, le braquage en moule-boules …

Quant à se déguiser en curé, impossible : depuis le concile, ils sont eux-mêmes attifés en paroissiens. On ne vous parle pas des énarques, huissiers, magistrats, DRH et autres garagistes ou journalistes, si méprisés par leurs concitoyens que quiconque leur tirerait dessus sans raison valable pourrait invoquer, avec de réelles chances de succès, la légitime défense devant un jury populaire.

En procédant par élimination, le choix du costume hassidique est donc assez logique. Il avait d’ailleurs donné à Guy Ritchie (que son nom soit sanctifié) l’occasion de réaliser une intro d’anthologie pour son formidable Snatch, dont il n’est pas exclu que se soient inspirés nos bandits à papillotes factices : comme dit Basile, il n’y a pas loin du postiche au pastiche. (NB à l’intention des non anglophones : dans l’ascenseur, Benicio Del Toro fait mine d’expliquer à ses prétendus coreligionnaires que le dogme de la virginité de Marie n’est dû qu’à une erreur de traduction aux premiers temps du christianisme).

Côtés inconvénients, on objectera que le total look Rabbi Jacob est peu confortable en ces temps de canicule et qu’il est particulièrement inapproprié aux hold-up du samedi. On notera enfin, que la tradition populaire, ainsi que quelques dizaines de millions d’histoires juives accréditent l’idée que les rabbins sont des individus nettement plus futés que la moyenne, ce qui n’est semble-t-il pas le cas de nos trois filous val-de-marnais, sans quoi ces derniers bambocheraient en ce moment chez Gégène plutôt qu’à Fresnes : c’est bien connu, l’habit ne fait pas le moine…

L’année des requins : l’aileron ou la cuisse ?

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Il y a des années à méduses ; nous connaissons une année à requins. Ils sont partout, voraces, agressifs voire intransigeants, et peu enclins au dialogue des espèces. Les surfeurs, à La Réunion, semblent être devenus leur hors d’œuvre favori. David di Nota a livré un article, admirable de concision contrariante, dans lequel il nous a exposé les raisons pour lesquelles il ne croyait pas « à la régulation durable et raisonnée des requins ». C’est une affirmation forte, contre laquelle je ne saurais m’élever avec assurance. Néanmoins, je m’autorise à la nuancer, avec prudence et par une question d’apparence anodine : et si cette régulation, peut-être durable, mais non point raisonnée, était un effet de l’élément où naissent, grandissent, aiment et souffrent les requins : l’eau elle-même ?

D’abord, cessons une fois pour toutes de généraliser lorsque nous considérons cette famille de poissons si variés, admirables, quoique parfois imprévisibles. On les décrit comme des machines à tuer, brutales et stupides. Nous allons voir qu’il n’en est rien.
En Australie, au mois de juillet, un surfeur a été attaqué, puis dévoré par un grand blanc d’au moins 4 m de long. Nous avons un témoin de la scène dans la personne d’un amateur de jet-ski : « Il y avait du sang partout. Le squale tournait autour du corps ». Observons en préambule que ce poisson n’était pas dépourvu d’un solide bon sens : plutôt que de s’épuiser à tenter de rattraper le jet-skieur, il a choisi le surfeur immobile, dans l’attente d’une vague ! Au vrai, le grand blanc avait cisaillé l’infortuné jeune homme ; on peut donc déduire des déclarations du témoin que le squale hésitait entre le buste et les jambes, avant d’avaler le tout, puisqu’on n’a rien retrouvé ! Ce requin avait sans doute déjà gouté et apprécié la chair de l’homme. Il arrive que le carcharodon carcharias[1. Nom savant du grand requin blanc.], après avoir mordu, avec plus ou moins de sauvagerie, un surfeur, s’en détourne, sans pousser plus avant sa curiosité d’appétit. La victime meurt souvent des suites d’une hémorragie massive, mais au moins, elle ne finit pas dans l’estomac de son agresseur. On l’enterre dignement, en présence de ses proches et de ses fiancées (car ces jeunes gaillards ont une femme dans chaque spot). Notons que le fréquent dédain des requins pour la chair humaine ne plaide pas en faveur de la qualité gustative de celle-ci : on n’a jamais vu, par exemple, un grand blanc négliger un phoque après l’avoir attaqué, au contraire, il s’empresse de le dévorer ! Mettez un grand requin blanc en présence d’un homme et d’un phoque, dans presque tous les cas, il choisira le phoque. Seuls les vicieux, ou les esthètes choisiront l’homme. Or, il est peu d’esthètes parmi les requins.

Les requins pratiqueraient-ils la dévoration positive ? En Afrique du Sud, au temps de l’apartheid, leurs victimes étaient exclusivement, ou presque, des surfeurs, plongeurs ou nageurs blancs. On m’objectera qu’il y avait une bonne raison à cela : les Noirs demeuraient sur le rivage, ne sachant pas nager. En outre, ils n’avaient qu’un accès limité aux plages, où ils vendaient des glaces et apportaient des parasols. Ils préféraient gagner leur vie au sec, plutôt que de la perdre mouillés : on peut les comprendre. Néanmoins, à ma connaissance, le rapport ne s’est nullement inversé en faveur (si j’ose dire) des « coloured people » depuis la fin du développement séparé. Les grands blancs s’offrent toujours, de préférence, un fémur de white people.
À La Réunion, dimanche dernier, Didier Derand, pharmacien à Saint-Joseph, délégué de la fondation Brigitte Bardot, a nagé pendant plus d’une heure sur le lieu même d’une attaque, afin de rassurer la population : « Depuis 45 ans, je nage en pleine mer tous les jours, je plonge en bouteille, en apnée, je fais du bodysurf […], je n’ai vu que trois fois des requins » […] A chaque fois ce fut la panique et la débandade dans leurs rangs, impossible de les approcher ! ».

J’ai beaucoup d’admiration pour Brigitte Bardot, et pour l’inlassable combat qu’elle mène en faveur de la protection animale, mais je lui dis, avec toute l’amitié que je lui porte (je sais qu’elle lit Causeur avec intérêt et plaisir), que M. Derand n’était pas la personne idéale pour l’opération « Croquez la mer à belle dent en compagnie de nos amis les requins ». Ces derniers, en effet, dont j’ai assez démontré qu’ils étaient capables de réflexion, de déduction, et même de conclusion, sont pourvus d’un appareil sensoriel ultra-développé, et d’un odorat « directionnel » très efficace. Didier Derand, pharmacien, sentait… la pharmacie ! Rien de tel pour faire fuir les squales ! Rappelons-nous qu’un seul cachet d’aspirine effervescent éloigne un grand blanc d’une tonne !
Alors, quel conseil pour rasséréner les populations, et les « remettre à l’eau » ? Très simple : les réunionnais pratiquent une pêche au requin particulière : ils se servent d’un chat vivant, ou d’un chien, comme d’un appât, l’hameçon profondément enfoncé dans la gueule. Je leur suggère, exceptionnellement, une variante à leur gentille coutume : qu’ils usent d’un surfeur au lieu d’un animal domestique. Trois situations se présenteront : les requins s’approchent, mais ne déclenchent pas d’attaque, au contraire, ils filent vers d’autres clapotis ; on conclut sans risque d’erreur que le ou les mangeur(s) d’homme ne se trouve(nt) pas parmi eux. Les poissons décrivent des cercles autour du bonhomme, le frôlent, la frénésie gourmande les saisit : s’ils veulent rendre le surfeur sain et sauf à ses nombreuses fiancées (voir plus haut), nos pécheurs le sortiront immédiatement de la mer ; s’ils souhaitent leur remettre un tas d’os broyés, et, par surcroît, pécher un squale, qu’ils attendent un peu ! Dans ces deux derniers cas de figure, ils auront démontré que la menace rôde au large !

Mais alors, si nul squale, malgré le sang qui s’écoule de la face transpercée du surfeur et laisse une longue trace odorante, malgré ses cris de douleur et d’effroi, malgré sa gesticulation affolée qui crée des ondes d’adorable panique, si nul requin, donc, ne vient prendre place à ce banquet inespéré, que faudra-t-il en conclure ? Une chose irréfutable absolument, qui n’était hier qu’une hypothèse : les requins sont solubles dans l’eau de mer !

Guerre civile : après Damas, Beyrouth ?

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Depuis dix-huit mois, les spéculations vont bon train sur l’ampleur de la vague révolutionnaire qui déferle sur le monde arabe.
Face au chaos syrien, une question tenaille les esprits les mieux intentionnés : comment intervenir ? Alors que la diplomatie française n’ose pas formuler clairement son credo raisonnable – en substance, il est urgent d’attendre- d’inopportuns boutefeux voudraient nous faire croire que la paix civile se conquiert par la force des F-16 et AK-47.

C’est faire peu de cas des tumultes de la situation régionale. Sans naïveté ni trompettes, un groupe d’opposants syrien a entamé une démarche tout autre en lançant un « appel à la paix » parrainé par la Communauté de Sant’Egidio, une ONG catholique engagée au Moyen-Orient et en Afrique. Parmi les signataires du texte, on trouve Michel Kilo et Fayez Sara, deux anciens prisonniers politiques du régime baathiste qui n’ont rien à envier à la détermination des insurgés. Ce document lucide et courageux stipule : « Tout en reconnaissant le droit des citoyens à la légitime défense, nous réaffirmons que les armes ne sont pas la solution. Il faut refuser la violence et le glissement vers la guerre civile, car elles mettent en danger l’État, l’identité et la souveraineté nationale » et appelle « à soutenir toutes les formes de lutte politique pacifique et de résistance civile, et de favoriser une nouvelle phase de rencontres et de conférences à l’intérieur du pays. »
Vœu pieux, rétorqueront certains. Il est vrai qu’on imagine mal une Perestroïka locale faire vaciller les institutions syriennes. Dans des structures de pouvoir soviétique à base tribale, un scénario brutal semblable à la chute de Ceausescu est hélas le plus probable, sans parler de l’épuration religieuse qui risque de suivre l’avènement d’une Syrie « démocratique ».

Si ce paradoxe peinera les amoureux transis du romantisme révolutionnaire à keffieh, les observateurs du Levant en déplorent les premières étincelles en Syrie, mais aussi au Liban. Dès le début de l’insurrection syrienne, le pays du Cèdre a payé un lourd tribut à Damas, où les deux forces en présence l’acculent à prendre parti. Jusqu’à ces dernières semaines, le président Michel Sleimane maintenait une neutralité à toute épreuve tandis que son gouvernement, dominé par les prosyriens et dirigé par l’ami personnel de Bachar Al-Assad Najib Mikati, s’escrimait à ménager Damas, notamment en refusant de protester contre les si fréquentes violations de la souveraineté libanaise par l’armée loyaliste syrienne.

Mais cet été, la realpolitik syro-libanaise a repris ses droits. Le président, le premier ministre comme le patriarche maronite avaient beau essayer de s’extirper du dossier syrien, ce dernier leur est revenu en pleine figure à la faveur d’une série d’affaires sécuritaires potentiellement explosives pour la si fragile concorde libanaise. Depuis la fin de la guerre civile et les accords de Taëf (1990), l’équilibre politico-confessionnel libanais ne tient qu’à un fil. C’est cette carte maîtresse que les belligérants de la guerre civile syrienne ont copieusement joué, au risque d’entraîner Beyrouth dans l’abîme.

Reprenons le fil des événements. Le 22 mai, onze pèlerins chiites libanais étaient enlevés à Alep par un groupe d’opposition sommant le secrétaire général du Hezbollah de se désolidariser du clan Assad. Peine perdue, ce rapt entraîna une spirale de règlements de compte (kidnappings, assassinats) interconfessionnels, un peu comme si le conflit syrien se jouait par procuration à Beyrouth et Tripoli, au grand dam des défenseurs de la nation libanaise une et indivisible. Point d’orgue de la discorde, le 9 août au petit matin : l’arrestation spectaculaire de l’ancien ministre Michel Samaha, ancien phalangiste réputé très proche d’Assad, accusé de complot contre la sécurité nationale. Des preuves irréfutables établiraient sa responsabilité dans la préparation d’attentats que les services syriens auraient programmé en plein Ramadan, afin d’attiser la tension entre sunnites, alaouites et chrétiens pour embraser toute la région. Mais contrairement au temps béni d’Hafez al-Assad, dont le génie stratégique lui permettait de mener simultanément plusieurs politiques chez son voisin libanais (soutien aux phalangistes au début de la guerre civile, puis retournement en faveur des « islamo-progressistes ») pour mieux régner, il semblerait que les pro-Assad se soient pris les pieds dans le tapis. Des explosifs et des enregistrements de conversations téléphoniques pour le moins compromettantes figurent dans le dossier d’accusation de Samaha, qui serait passé aux aveux. Et les pressions de la présidence syrienne relayée par les partis chiites Hezbollah et Amal pour le libérer aggravent un peu plus les présomptions qui pèsent sur cet affidé de Damas.

Cette histoire de pieds nickelés est si grave que le président Michel Sleimane n’a pas pris la peine d’adresser un message protocolaire à son homologue syrien à l’occasion de l’Aïd-el-Fitr, une première entre les deux pays…
Samaha mis hors-jeu, la flamme partie de Syrie n’est pas consumée au Liban, tant s’en faut. Depuis une semaine, le clan chiite des Moqdad assume le rapt d’une vingtaine de syriens anti-baathistes en représailles à l’enlèvement d’un membre de leur famille. L’opposition libanaise antisyrienne accusant ouvertement le Hezbollah de collusion avec cette politique de la terre brûlée, ce fait divers prend la dimension d’une affaire d’Etat, d’autant que la Turquie et les pays du Golfe s’en mêlent.

L’entrée dans la danse des parrains de l’insurrection syrienne achève d’internationaliser les problèmes sécuritaires du Liban et rebat les cartes. Déjà, le patriarche maronite Raï a dû mettre de l’eau dans son vin de messe prosyrien, à la suite de l’affaire Samaha. Quant aux pétronomonarchies, elles ont recommandé à leurs ressortissants d’éviter de séjourner dans l’ancienne Suisse du Proche-Orient, ce qui n’arrangera pas la situation touristique catastrophique du pays. Même au plus fort de la guerre civile et des bombardements israéliens de 2006, les chiffres du tourisme n’atteignaient pas le marasme actuel, qui conduit Beyrouth sur le chemin glissant de la récession.
Cette semaine, Tripoli a rejoué l’habituelle litanie des échauffourées entre alaouites et sunnites, dont le premier bilan fait état d’au moins huit morts et soixante-quinze blessés, avant une éventuelle nouvelle flambée de violence encouragée par les deux parties syriennes.

Que Bachar se démette ou non, l’avenir du Liban s’annonce aussi incertain que celui de son puissant voisin. Plus de vingt ans après la fin de la guerre civile, avec une Syrie libanisée à ses portes, Beyrouth verrait alors le spectre de la partition communautaire lui rejaillir en pleine face…

*Photo : FreedomHouse

Voir Alep et s’indigner…

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Lorsqu’un diplomate se met à brailler, on peut être à peu près sûr que ses paroles ont peu de chances (ou de risques) d’être suivies d’actes à la mesure de son agressivité rhétorique. Cela se vérifie une fois de plus dans la crise syrienne, où les imprécations récentes de Laurent Fabius, ministre des Affaires étrangères, contre Bachar Al-Assad (« Il ne mérite pas d’être sur terre! », « Son régime doit être abattu ! « ) ne sont aucunement le prélude à l’assaut final contre le potentat de Damas. Ce dernier, à la différence de Mouammar Kadhafi, bénéficie d’un bonus géopolitique habilement mis en place par son père, qui a fait de la Syrie le seul point d’appui de la Russie dans une région d’où l’Occident avait voulu l’expulser, et la tête de pont de l’Iran dans son affrontement avec Israël. L’ébranlement de son régime par la révolte des exclus de la dictature des Alaouites et de leurs affidés des diverses minorités non sunnites de Syrie survient à un moment où le « wilsonisme botté », l’intervention armée des grandes démocraties pour chasser les dictateurs sanguinaires, lèche les plaies qui lui ont été infligées en Irak et en Afghanistan.

La « fenêtre de tir » libyenne, dont avaient bénéficié Nicolas Sarkozy et David Cameron pour éliminer Kadhafi n’est pas prête de se rouvrir : on ne roule pas deux fois les Russes et les Chinois dans la même farine, et la perspective d’un embrasement régional est un épouvantail pour les Etats-Unis et l’Europe, qui ne craignent rien tant qu’une flambée des prix du pétrole dans un contexte économique déjà profondément dégradé. Le coup de gueule de Laurent Fabius ne peut être mis sur le compte d’une vive émotion éprouvée lors de sa visite d’un camp de réfugiés syriens en Jordanie : ce n’est pas le genre du bonhomme, bien connu pour faire un usage maîtrisé et calculateur de son verbe. Comme ces éléments de langage n’ont pas été repris, ni à Washington, ni par ses collègues des pays de l’UE, beaucoup moins véhéments dans leur condamnation d’Assad, on est bien forcé d’en conclure qu’il s’agit de propos à usage intérieur français, destinés à rabattre le caquet d’une droite instruisant à ce propos un procès en couillemollitude contre François Hollande.

Ces péripéties ne doivent pas nous empêcher de nous faire quelque souci pour les semaines et les mois à venir, car au nœud gordien européen, vient s’ajouter l’escalade moyen-orientale : un Bachar Al-Assad prêt à tout pour sauver le pouvoir de son clan et des mollahs iraniens ne craignant pas d’entraîner leur pays dans un affrontement dévastateur avec Israël. Ce qui est d’ores et déjà certain, c’est qu’en Irak comme en Syrie, on a engrangé des griefs générateurs de vendettas communautaires pour au moins trois générations, dans le premier cas à la suite d’une intervention militaire étrangère, et dans le second non. A ce propos, on peut se demander si la deuxième guerre d’Irak n’a fait, au bout du compte, qu’anticiper une évolution qui aurait amené les Chiites et les Kurdes irakiens à se soulever contre la dictature baathiste et sunnite de Saddam Hussein… Pour imaginer la suite des événements, on peut se référer au précédent libanais, où les affrontements intercommunautaires se sont déchaînés pendant quinze ans entre 1975 et 1989. Deux attentats sanglants contre les troupes américaines et françaises dépêchées par l’ONU pour s’interposer entre les factions libanaises armées avaient entraîné leur départ en catastrophe. Pour autant que ces guerres civiles ne mettent pas en danger l’approvisionnement en pétrole des pays développés et émergents, il n’y aura pas d’intervention internationale pour mettre un terme aux massacres qu’elles provoquent : les opinions publiques des démocraties occidentales n’acceptent plus que leurs soldats, même hautement professionnalisés, perdent la vie dans ces contrées maudites.
Cette attitude en retrait, si elle provoque la colère des paladins des droits de l’homme, est largement approuvée dans des pays qui ne se sentent pas directement menacés par l’instabilité moyen-orientale, où la préoccupation majeure est de surmonter la crise économique la plus grave depuis les années trente du siècle dernier. Imagine-t-on l’Allemagne allant au clash avec la Russie pour les beaux yeux des insurgés syriens ? Ou Barack Obama, s’il est réélu, projetant ses forces en Syrie après les avoir retirées d’Irak ?

Il existe pourtant un pays dont les gouvernants et l’opinion publique ne se satisfont pas du statut de spectateur de la scène sanglante du Moyen-Orient. Il s’appelle Israël et n’a qu’une seule obsession : empêcher par tous les moyens le régime iranien de se doter de l’arme nucléaire. Durant tout l’été, des rumeurs alarmistes, alimentées par des fuites en provenance du cœur de l’establishment politique et militaire israélien, et des exercices spectaculaires de défense passive semblaient indiquer que le compte à rebours pour des frappes aériennes contre les installations nucléaires iraniennes avait été déclenché. L’expérience enseigne que c’est plutôt le silence des officiels israéliens qui prélude aux actions décisives, comme dans le cas du bombardement d’Osirak en 1981, ou de la destruction du site nucléaire syrien en 2007. Les Etats-Unis et Israël disposent des mêmes renseignements sur l’avancement du programme nucléaire iranien, mais n’en tirent pas aujourd’hui les mêmes conclusions politiques et stratégiques. Le jour, qui approche, où Netanyahou et Barak auront fermé le robinet à fuites vers la presse de leur pays, le sort en sera jeté.

« Pour vivre ensemble, il faut manger ensemble ! »

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Gil Mihaely. En 2010, l’Unesco a inscrit le « repas gastronomique à la française » au patrimoine immatériel de l’humanité : juste consécration ou enterrement de première classe ?

Périco Légasse. Ni l’un ni l’autre ! Cela flatte l’orgueil national, encore que − ce point a échappé au grand public −, ce ne sont pas les mets qui sont distingués, mais le rituel du repas à plusieurs plats partagé en commun, qui n’est évidemment pas spécifiquement français. C’est donc la forme qui a été mise à l’honneur, pas le contenu. On peut composer un repas avec des produits industrialisés achetés dans une grande surface : pour l’Unesco, il sera tout aussi « gastronomique » et « à la française » que celui qui vous sera servi dans un restaurant étoilé.[access capability= »lire_inedits »] Cela dit, ne jouons pas les grincheux, cette distinction a le mérite de reconnaître que la gastronomie est un élément constitutif de la culture française. Les défenseurs du patrimoine alimentaire, et de l’art de bien le déguster, sont enfin traités comme le sont ceux de notre littérature ou de notre archéologie. C’est à la fois une grande première et un mieux par rapport à une simple célébration, réductrice et folklorique, de la « bonne bouffe ».

Pour vous, qu’est-ce qui fait qu’un repas gastronomique peut être dit « à la française » ?

La nature des produits et le plaisir que l’on en tire, mais surtout leur origine. La spécificité française va au-delà de l’ordonnancement formel qui consiste à déguster, autour d’une grande tablée, des plats arrosés de vin, dans un certain ordre : une entrée, un poisson, une viande, du fromage, un dessert. Le comble est que cette pratique typiquement bourgeoise est une importation. Il s’agit en fait du service « à la russe ». En plus de l’expression « bistro», les Russes nous ont légué cette forme de repas dont les mets sont présentés les uns après les autres alors que le service « à la française » consistait à tout mettre sur la table et à se servir à sa guise, le contenu du repas relevant quant à lui du patrimoine matériel, on verra cela plus tard.

Eh bien, allons-y ! Comment ça va, dans nos assiettes ?

Commençons par dire de quoi on parle : la gastronomie, c’est à la fois l’art de bien manger et savoir bien donner à manger. Ce sont des gestes qui aboutissent au choix de produits donnés, y compris les plus modestes, parce qu’on sait d’où ils viennent et comment ils on été cultivés, élevés ou élaborés. Nous sommes ce que nous mangeons et nous avons une éthique alimentaire. C’est l’une des composantes de l’« âme française », au sens où la définit Régis Debray. La qualité ne tient pas au prix, ni à la rareté, ni même à la finesse des denrées, mais à leur origine. Légume, poisson, viande, fromage, fruit : chaque produit de la gastronomie française est identifié à son lieu de naissance. Un poulet n’est pas seulement un poulet, mais une volaille d’une variété précise, élevée d’une certaine façon sur un territoire aux caractéristiques particulières. Le poulet de Loué a son histoire, celui des Landes aussi, la géline de Touraine a la sienne, comme la poularde de Houdan. Le poulet de Bresse, lui, a même droit à une appellation d’origine contrôlée. Et il en va des laitages, du maraîchage et de l’élevage exactement comme des vins : la diversité des produits reflète celle des sols, des climats, donc des terroirs. Un terroir n’est rien d’autre que la synthèse entre un endroit, un climat, une denrée et l’homme. En somme, les paysans et les artisans de ce pays ont mis à profit l’incroyable diversité des climats et des sols pour produire des aliments qui ne sont pas forcément meilleurs, mais qui n’existent que là. C’est là que réside le secret du génie culinaire français, pas dans la capacité de la société française à générer de grands cuisiniers.

Mais des terroirs, il y en a partout dans le monde !

Certes, mais en France, ils pullulent car les moines, puis les paysans, les ont mis en valeur depuis deux mille ans. C’est un trésor patrimonial aussi prestigieux que celui des cathédrales. Nous ne sommes pas supérieurs, nous sommes exceptionnels ! L’identité gastronomique française n’est pas fondée sur le droit du sang, mais sur le droit du sol…

En tout cas, les terroirs ne meurent pas ! Pourquoi passer votre temps à annoncer le pire ?

Vous vous trompez, notre patrimoine est en train de dépérir et, avec lui, c’est tout l’édifice culinaire qui risque de s’effondrer. Depuis 1950, des centaines d’espèces animales, fruitières et maraîchères, et des dizaines de milliers d’exploitations familiales ont disparu ; on ne compte plus qu’un seul producteur d’époisses au lait cru, dix éleveurs d’agneaux de prés salés du Mont-Saint-Michel, huit éleveurs de poule noire du Berry, etc, etc ; sans parler des artisanats de bouche, charcutiers, bouchers, confiseurs, conserveurs, qui sont éradiqués par la grande distribution. En changeant le contenu de nos assiettes, on détruit des métiers et des paysages, donc le visage de la France. On peut donc parler de « gastrocide ». Un jour, nous aurons des milliers de techniciens culinaires de grand talent, mais plus rien pour garnir nos assiettes. Voilà le sens du combat d’un gastronome qui aime la France.

Qui est responsable de cette catastrophe ? On suppose que personne ne conspire sciemment à tuer l’art culinaire français…

Sciemment, peut-être, mais le règne des marchés, la législation européenne, la PAC et les effets pervers de la mondialisation se conjuguent pour effacer peu à peu l’essence paysanne et rurale de l’âme française. Depuis la Deuxième Guerre mondiale, la politique agro-alimentaire française obéit à une seule logique : moins de produits et plus de profits. Cette logique productiviste, qui a industrialisé les campagnes pour transformer les paysans en « ouvriers agricoles », a sacrifié la diversité sur l’autel de l’efficacité. C’est exactement comme si nous brûlions des toiles de maîtres pour nous chauffer…

L’Europe, nous y voilà ! Mais sans la PAC, l’agriculture française aurait-elle survécu ?

Il faut reconnaître que c’est grâce à la PAC, donc à l’argent des contribuables allemands, que la France est restée une puissance agricole. L’ennui, c’est que ce n’est pas de cette puissance dont nous avions besoin. Il aurait fallu, comme les Allemands l’ont fait avec leur industrie, créer des filières d’excellence intégrant l’agriculture et la transformation tout en développant une agriculture à grande échelle pour la consommation quotidienne. Quand on achète une Mercedes ou une Miele, on achète d’abord une technologie. C’est dans cet esprit que l’agriculture française devrait se réformer. Au lieu de quoi, par résignation ou lâcheté, nos dirigeants se sont lancés sur la voie de l’industrialisation et du productivisme uniformisateur. Or, dans une économie mondialisée, quand on s’aligne par le bas sous prétexte de compétitivité, on perd la plus-value de la spécificité. Rétrospectivement, les fonds gigantesques de la PAC ont donc affaibli un secteur économique majeur pour la France. Nous avons perdu notre indépendance alimentaire alors que nous pourrions fournir 25% de la demande mondiale dans certains produits. C’est dément !

N’empêche que cette productivité que vous méprisez a permis de nourrir des millions des gens, à commencer par les Français…

Il est vrai qu’après 1945, le défi était de nourrir rapidement la population à moindre coût avec peu de moyens. On a donc fait appel à la technologie, à la chimie et à l’industrie. La France pensait bien faire en rationalisant le secteur sur le modèle américain. Ce que personne ne dit, c’est que ce programme ressemblait furieusement au « Plan vert » d’Hitler : si les nazis avaient gagné la guerre, la France devait devenir le grenier et le garde-manger du Reich grâce à son découpage en grandes régions de monocultures dirigées par des trusts agroalimentaires. Or, en 1946, découvrant ce programme, certains syndicalistes agricoles issus du régime de Vichy pensent que c’est ce qu’il convient de faire pour que la France devienne une grande puissance agro-industrielle. Depuis, c’est un syndicat unique qui fixe la politique agricole et dicte sa loi au gouvernement, de droite comme de gauche.

Peut-être, mais la transformation de l’agriculture et du monde rural ne traduit-elle pas une tendance plus générale, universelle même, du développement de nos sociétés depuis des siècles, et tout particulièrement depuis 1945 ? La disparation ou la raréfaction de la petite exploitation, la chute drastique de la proportion des agriculteurs dans la population active, l’exode rural, n’ont rien de spécifiquement français…

Sauf que le monde n’est pas la France ! Notre pays est une patrie inscrite dans une géographie qui tire son identité historique de la terre. On ne peut pas transformer la Beauce en Minnesota. L’Allemagne a préservé et magnifié ce qu’elle avait de plus précieux, sa technologie industrielle, grâce à quoi elle domine l’Europe économiquement. Ce que la France a − ou avait − de plus précieux, la logique néolibérale appliquée aux campagnes est en train d’anéantir cette identité. C’est la plus grande forfaiture du projet européen.

Ça vous reprend ! C’est l’Europe qui détruit nos campagnes ?

Le projet européen était de fédérer des différences, pas de les effacer : ce sont elles qui forgent l’identité de ce continent. Le patrimoine gastronomique européen est un univers de diversité sensorielle. On peut même parler de « civilisation du goût ». À l’arrivée, nous avons une Europe des marchands et des industriels qui ouvre nos frontières à la concurrence déloyale des marchés asiatiques. Comment un patrimoine alimentaire culturel fondé sur une agriculture honorable pouvait-il résister à ce fiasco ? De plus, l’Union européenne ment. La Commission de Bruxelles prétend défendre le concept d’appellation d’origine contrôlée (AOC), mais elle le déteste, parce que l’AOC est une règle morale, qui exige l’authenticité des productions et empêche le néolibéralisme alimentaire de vendre en rond. La technocratie financière bruxelloise passe la pommade à l’agriculture française, tout en lui plantant une dague dans le terroir.

Les agriculteurs contribuent, eux, à détruire le patrimoine écologique. Pensez aux dégâts causés par l’élevage intensif en Bretagne, dont témoignent les plages couvertes d’algues vertes…

Le paysan breton condamné à l’intensif doit comprendre que dix élevages de 300 cochons de qualité valent mieux, et seront encore plus rentables, qu’un élevage de 3000 cochons pourris d’antibiotiques qui empoisonnent les sols, l’eau, la mer et l’air et qui, de surcroît, donnent de la viande de mauvaise qualité. Libérés du cliché de pleurnichards assistés et pollueurs, les exploitants qui se sont convertis à l’agriculture biologique le savent bien. En préservant une certaine idée du pays, ils sont devenus des patriotes des temps modernes. Nos paysans libres sont les partisans d’aujourd’hui.

Dans la crise que nous connaissons, est-ce vraiment une priorité ?

Plus que jamais ! Du reste, cette crise peut-être une chance pour la France, car elle a posé le problème qui est de produire en France et de produire français. Cela vaut pour l’industrie, et plus encore pour l’agriculture, qui pourrait non seulement assurer notre indépendance alimentaire mais aussi renforcer nos exportations. La France importe des matières premières qu’elle ne produit plus. Près de 70% des produits bio que nous consommons proviennent de l’étranger. C’est tout simplement scandaleux ! Profitons du séisme économique annoncé pour « repaysanner » la France. Exploitons les terres en friche, repeuplons les campagnes ! Outre que cela créera des emplois marchands et durables, en redonnant vie à des territoires exsangues, on offrira ainsi une raison de vivre à des centaines de milliers de gens désœuvrés et déracinés.

Êtes-vous certain qu’une agriculture de ce type pourrait nourrir 65 millions d’habitants, dont plus de la moitié vivent avec moins de 1500 euros par mois ?

Sans aucun doute, exemples à l’appui. Thierry Pierrepont, à Lessay, dans la Manche, fournit 25% des carottes de Carrefour. Il produit des légumes bio sur 120 hectares travaillés à main d’homme et emploie 40 personnes bien payées avec un bilan financier exemplaire. À 10 kilomètres de là, on produit le même volume sur 12 hectares avec quatre salariés payés au SMIC et 40 tonnes de produits « phytosanitaires » recommandés par les agents du lobby agrochimique. En changeant de paradigme agricole, si j’ose dire, on peut conjuguer qualité et rentabilité. Cela dépend de chacun de nous : si la demande change, l’offre s’adaptera.

Mais la demande évolue : on devrait donc assister à une évolution spontanée de la filière…

Oui, mais il faudrait aussi que le retour à une agriculture paysanne soit une priorité de l’État. Aujourd’hui, la grande distribution contraint les producteurs à des marges dérisoires, ce qui les oblige à réduire au strict minimum leurs coûts de production. Cela dit, de plus en plus de consommateurs (re)deviennent des citoyens : ils comprennent que les enjeux alimentaires sont essentiels pour la santé, pour l’environnement, pour l’économie et, surtout, pour le bien-vivre. Ils veulent connaître l’origine et la nature de ce qu’ils mangent. Mais c’est encore un phénomène minoritaire ; les plus défavorisés, en particulier, continuent à mal se nourrir.[/access]

La suite demain…

Les Pussy Riot avaient un alibi !

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Condamnées à deux ans de prison pour une performance dans une église où elles avaient moqué Poutine qui a tout oublié du communisme soviétiforme sauf la conception policière de la société, les trois délicieuses et courageuses nénettes aux foufounes émeutières ne pourront pas être accusées d’un meurtre particulièrement horrible qui vient de se produire en Sibérie et qui pourtant, dans son modus operandi, sent aussi la revendication punko-féministe.

A Bouriata, dans la banlieue de Zakamensk (et non pas à Carthage dans les jardins d’Hamilcar), une jeune femme de vingt-six ans avait envie de boire un coup mais n’avait plus un kopeck. Elle va demander à son voisin de lui prêter de quoi oublier avec une bonne bouteille de vodka que la vie n’est pas toujours rose dans ce coin paumé à la frontière de la Mongolie. Son voisin, 65 ans, refuse. Et voilà notre jeune femme, furieuse, qui le frappe au visage, tente de l’étrangler d’abord avec ses mains, puis, en désespoir de cause, utilise son soutif. Les enquêteurs n’ont pas précisé la taille du bonnet mais l’homme est bel et bien mort et la jeune femme placée immédiatement en détention.

On se souvient que Woody Allen rêvait d’être réincarné en collant d’Ursula Andress. En même temps, des histoires comme ça risquent de rendre nerveux tous les amateurs de sous-vêtements féminins et de lingerie fine. L’idée que les porte-jarretelles, les tangas, les guêpières et autres déshabillés puissent se transformer en armes mortelles, voilà qui risque de troubler nos libidos, messieurs et qui dément l’aphorisme du génial Louis Scutenaire : « Une femme nue n’a jamais fait de mal à personne ».

2017 : au secours, Sarko revient !

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Au début des années 1990, alors qu’on m’avait confié des responsabilités dans un syndicat étudiant classé à droite, j’avais entrepris de faire le ménage dans notre permanence de la fac de médecine de Besançon. J’y avais alors retrouvé quelques kilos inutilisés d’exemplaires d’autocollants avec ce slogan qui m’avait bien fait rire : « C’était pas si mal avec Giscard ». L’autre jour, quand le JDD a publié un sondage sur une candidature de Nicolas Sarkozy en 2017, j’ai repensé à cette volonté de l’Ex de revenir, persuadé qu’il était le meilleur, que sa défaite était injuste, qu’elle était de la faute de Chirac, de Pasqua, du Canard Enchaîné, des chocs pétroliers, de ces cons de Français ingrats, de la faute de tout le monde, bref de tout le monde sauf de lui-même.

L’analogie avec Giscard est tentante pour deux raisons. D’abord, parce que jusqu’en mai dernier, VGE était le seul président sortant battu de la Ve République et donc le seul élément de comparaison empirique à disposition. Ensuite, Nicolas Sarkozy présente beaucoup de similitudes avec lui. Dès mai 2007, on était frappé par la ressemblance entre leurs prises de fonction, la volonté de désacraliser la fonction de l’élu de 2007 n’étant qu’un simulacre de la décrispation de 1974. Au cours de leur mandats qui ont aussi en commun d’avoir subi des crises mondiales (chocs pétroliers pour le premier, crise financière pour le second), ils avaient tous les deux pris conscience qu’il fallait re-présidentialiser leur image, en lecteurs addictifs de sondages, encore un point commun entre les deux. Et il est assez piquant de remarquer qu’ils ont finalement obtenu le même score à un dixième près au second tour de l’élection présidentielle.

Cependant, il faut observer une différence notable. En janvier 1981, Giscard était favori de l’élection présidentielle avant d’être battu en mai. Sarkozy, lui, n’a pas eu un seul sondage le donnant vainqueur dans l’année qui a précédé l’échéance. La plupart du temps, il était donné perdant avec 44 à 46 % des suffrages et ce, jusqu’au soir du premier tour soit à deux semaines de l’échéance. Finir avec le même score que Giscard en 1974 constitue donc, pour beaucoup d’observateurs, une défaite fort honorable voire pour ses partisans les plus déchaînés, comme son monsieur sondages Guillaume Peltier, une quasi-victoire. Sans aller jusqu’à cette extrémité, reconnaissons avoir été surpris par ce score supérieur à 48 % alors que nous l’imaginions plus volontiers autour des 47%. La grande dignité de sa sortie, observée aussi par l’ensemble des observateurs y compris parmi ses détracteurs habituels, a sans doute été facilitée par son score honorable alors que son aîné, n’avait pas eu la même classe, persuadé jusqu’au bout qu’il serait le vainqueur. Comme quoi, la dignité est souvent plus la conséquence des circonstances que du caractère intrinsèque des hommes.

Pendant la campagne présidentielle, Nicolas Sarkozy avait expliqué qu’il ne serait plus candidat à cette élection. Et le soir de sa défaite, il avait indiqué à ses militants qu’il interviendrait dorénavant de manière différente dans la vie politique. Il faut observer l’évolution. Il ne renonçait plus à redevenir président de la République mais seulement à diriger l’UMP. En gros, il a fait comprendre, et tous ses faits et gestes depuis peuvent se lire ainsi, qu’il y avait désormais un homme d’expérience en réserve de la République et que si les événements le réclamaient, on pourrait faire appel à lui. Giscard avait procédé autrement. Dès 1982, il s’était fait élire conseiller général du Puy de Dôme, repartant à la base. Il était ensuite redevenu député en 1986 et avait même repris la tête de l’UDF en 1988. Tous ses efforts n’avaient pourtant pas été couronnés de succès puisqu’en 1988, ce sont ces deux anciens premiers ministres Chirac et Barre qui s’affrontaient au premier tour de l’élection présidentielle (sorte de primaire de l’époque…) et en 1995, c’est même Edouard Balladur qui le supplantait comme candidat de l’UDF. Par la suite, il a finalement renoncé, l’âge aidant, à être à nouveau candidat.

Nicolas Sarkozy a, semble t-il, choisi de ne pas passer par la case « élections locales ». Sauf dissolution, il n’aura pas non plus, d’ici 2017, l’occasion de revenir à l’Assemblée Nationale. Il est sans doute tenté de participer à des colloques, de tenir des conférences, afin de peaufiner son image de sage, notamment sur les dossiers internationaux, et apparaître ainsi – en creux – comme un recours possible. C’est pourquoi il se tient bien à l’écart de la bataille Fillon-Copé pour la présidence l’UMP, dont il espère sans doute qu’elle sera d’autant plus sanglante qu’il n’y aura pas participé. Le nouveau président de l’UMP élu en novembre aura à gérer les élections locales de 2014 et c’est à cette aune qu’il sera jugé pour la première fois. Jusque-là, Nicolas Sarkozy ne peut prétendre à autre chose que son rôle actuel et il en est le premier conscient. François Fillon, Jean-François Copé mais aussi tous les autres quadragénaires (Le Maire, NKM, Pécresse, Wauquiez, Bertrand…) qui trépignent en croyant leur heure venue ont beau flatter Nicolas Sarkozy pendant la campagne interne à l’UMP, ils ne voient pas son retour avec un oeil sympathique. Seul le premier cercle à l’intérieur duquel on ne compte aucun présidentiable (Guéant, Morano, Lefebvre, Hortefeux, Estrosi, Peltier…) y pense très fort et évoque à mots couverts une candidature Sarkozy en 2017. Même si sa situation est objectivement meilleure que celle de Giscard il y a trente ans, qu’il apparaît moins comme un loser, un Ex, il ne doit quand même pas s’attendre à ce que tous ceux qui briguent 2017 lui ouvrent un chemin pavé de roses. Le président de l’UMP élu en novembre n’aura d’autre objectif que d’être en bonne position pour être le candidat en 2017. Si ce dernier remporte les élections locales en 2014, la primaire de 2016 pourrait devenir une formalité à tel point que Nicolas Sarkozy ne songerait même pas à s’y présenter.

La fenêtre de tir de Sarkozy réside donc dans une crise de la droite à la faveur des élections locales de 2014. Si elles donnaient lieu, avec un FN au meilleur de sa forme, à des alliances locales, le nouveau président de l’UMP, que ce soit Fillon ou Copé, aurait à trancher. Tolérer ou exclure ? Dans les deux cas, l’UMP pourrait exploser. La droite pourrait alors à nouveau voir en Sarkozy un sauveur, comme fédérateur des droites qu’il fut. Cette hypothèse, la seule favorable à sa candidature en 2017, est loin d’être improbable. Les élections locales mobilisent les électeurs à hauteur de 60 %. Or, on a observé depuis dix ans que de tels taux n’étaient pas favorables à la droite au pouvoir. N’étaient-ils pas favorables à la droite ou à la majorité gouvernementale ? Si on écoute Zemmour, par exemple, c’était davantage la droite que la majorité. Le chroniqueur de RTL a pour lui un argument de poids : une présidentielle à plus de 80% de participation a donné des résultats bien plus équilibrés. Dans cette hypothèse-là, la droite ne peut pas gagner les élections locales sans procéder à des alliances, ce qui provoquerait une sacrée crise de l’UMP et pourrait offrir une fenêtre de tir à l’ancien président.

Dans le cas contraire, Nicolas Sarkozy devra trouver d’autres occupations comme, par exemple, rédiger des mauvais romans de gare ou des constitutions européennes de la même qualité.

*Photo : Les Fakes de BJ

Service minimum

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Après vingt minutes d’attente angoissée – vous vous êtes encore une fois bêtement persuadé qu’il s’agirait d’une formalité –, un taxi se pointe, enfin : la petite lumière qui avance tranquillement dans l’obscurité sonne-t-elle le glas de votre calvaire (un soir de semaine, Paris, 20 heures) ? La vitre se baisse : « Vous allez où ? » Timidement, vous osez annoncer votre destination…. Aïe, ça n’a pas l’air de coller avec l’itinéraire du chauffeur…. mais… vous suppliez. Ouf, il daigne vous emmener (déjà 4,50 euros au compteur, ce calvaire est payant). Mais attention, vous avez intérêt à avoir la monnaie. Enfin, n’espérez pas profiter du paysage (Paris la nuit, c’est encore beau) ni bavarder avec votre compagnon de voyage si vous en avez un. Vous payez ? Bouclez-la ! Et profil bas, s’il vous plaît, on vous fait l’honneur de vous accepter comme client. Le doute n’est pas permis : nous sommes en France.[access capability= »lire_inedits »]

Peut-être cette aventure est-elle parisienne plus que française – il suffit de quitter la capitale pour se rappeler que la civilité peut exister, mais c’est un autre sujet. En attendant, s’agissant de la qualité des échanges commerciaux, notre cher et vieux pays a mauvaise presse dans le monde entier. J’aurais pu relater mille épisodes de la même eau survenus dans un café (serveur excédé), un magasin (vendeuse méprisante ou ostensiblement ravie de vous annoncer que non, elle n’a pas du tout cet article), un hôtel, un parking… Clichés rebattus ? Peut-être. Jusque dans les films américains qui se passent à Paris, où apparaît invariablement un garçon de café odieux ou un pilote en grève. Mais les clichés recèlent parfois une vérité. Qui n’a pas vécu en France ne sait pas ce qu’est la grossièreté. Pourquoi ? Et pourquoi maintenant plus que jamais ?

On le sait, le vendeur/serveur/chauffeur français est râleur, revendicatif, syndicaliste : bref refuse de se formater à cette infamante notion de service. Ce verbe, « servir », n’est-il pas à lui seul un programme avilissant, auquel le Français, depuis Figaro, répugne fièrement à se conformer ?

Etre aimable pour gagner sa vie est carrément infâmant

Première piste : service égale client, donc nécessité de le contenter pour de gagner de l’argent. Pouah ! Le marché et le profit, au cœur de l’éthique protestante (j’ai honte de résumer ainsi Max Weber) seraient étrangers à l’ADN catholique français – ou à ce qu’il en reste : nos compatriotes semblent plongés dans des abîmes de perplexité dans « leurs » églises devenues aussi exotiques, voire plus encore, que des temples hindous, ou devant les tableaux évoquant la Bible, c’est-à-dire tous jusqu’au XVIIIe siècle. Vouloir gagner de l’argent, quelle idée malsaine et contraire au message de Dieu ! Dehors, marchands du temple, lucre immonde, appât du gain, rois maudits, Philippe le Bel et consorts ! Les stigmates de la fille aînée de l’Église ne se laissent pas effacer ainsi de nos gènes.

Quant au sourire et à la politesse commerciale, ils sont rejetés comme autant de manifestations d’hypocrisie – comme si la sincérité était intrinsèquement supérieure. C’est pourtant bien l’hypocrisie, qu’on l’appelle politesse (entre les gens) ou diplomatie (entre les États), qui permet aux collectivités de de vivre en bonne intelligence.

Dans ces conditions, être aimable dans un but aussi peu glorieux que gagner sa vie est carrément infamant La nécessité économique oblige tout de même les Français à se conformer aux usages minimaux, mais assez souvent avec cette espèce de dédain pour le client ou le mécène, presque comme si on lui accordait une faveur en lui permettant de se délester de son bien. Et voilà pourquoi le serveur est odieux.
L’un de mes amis, star du monde médiatique outre-Atlantique, en reste toujours pantois : lors de ses séjours en France, on dirait que la rudesse et les camouflets qui lui sont infligés par le personnel des hôtels, restaurants et transports sont proportionnels au montant de ses dépenses. Heureusement, il a une bonne nature : « Il est tellement rafraîchissant d’être maltraité ici, alors que, là-bas, on se met en quatre pour moi. » S’ils savaient à quel point cet homme est riche et considéré, tous ceux qu’il fait travailler se diraient sans doute : « Pourquoi lui ? Pourquoi lui et pas moi ? »

À ce stade, il me faut affiner mon hypothèse de départ. Ce n’est pas seulement notre ADN catholique qui explique l’irritation palpable à l’égard des nécessités du marché, mais son croisement explosif et unique au monde avec la seconde composante de notre héritage : la Révolution. J’ai bien dit « la » Révolution : pas l’anglaise, pas l’américaine, mais la seule, l’universelle, la Révolution française ! Et on retrouve ici Figaro, apostrophant avec insolence son seigneur, le comte Almaviva: « Pour vous servir, vous qui ne vous êtes donné que la peine de naître.» En réalité, cette insolence lui vient de sa certitude d’être lui-même de noble extraction ! Figaro est l’égal de son maître, mais au sommet de la pyramide sociale. Et pourquoi servirait-on son égal ? Nous voilà au cœur du sujet.

Pourquoi servir son égal ? En pays protestant, pas de problème : la démocratie, c’est d’abord l’égalité de tous devant la possibilité de faire fortune, et on y glorifie ceux qui y parviennent. Ce modèle démocratique/protestant est en vigueur en Amérique du Nord (Québec excepté), dans les pays scandinaves et en Grande-Bretagne, où le dosage un peu plus faible en démocratie est corrigé par la notion très british de deference, qui inclinait les Anglais à dire à leurs enfants: « Always curtsey your betters. »[1. Voir les mémoires de la comtesse de Boigne : « Avec cet admirable bon sens qui fait la force du pays, l’Anglais, malgré son indépendance personnelle, connaît la hiérarchie des classes, et en traversant un village, on entend souvent un homme sur le pas de sa chaumière dire à sa petite fille « Curtsey to your betters, Betsy », expression qui ne peut se traduire. Mais ce même homme n’admet point de supérieur là où son droit égal lui paraît atteint. » (Comtesse de Boigne, Mémoires, t.1, p 569, le Mercure de France « Le Temps retrouvé »)].

La France, cas unique et explosif de catho-démocratie

En pays catholique, mais non révolutionnaire et/ou de tradition démocratique récente, pas de problème non plus : le marché est devenu une nécessité et l’héritage catholique du monde ancien s’en accommode avec une sorte de bonhomie récalcitrante. Ce modèle que l’on dira catho/inégalitaire/démocratie tardive a cours dans des pays comme l’Italie, l’Espagne ou le Portugal. La hiérarchie sociale et ses codes – la politesse est la vertu des seigneurs – ont perduré dans un cadre non démocratique jusqu’aux fascismes des années 1930, et la logique du marché s’acclimate doucement, sans entrer en conflit avec une égalité découverte tardivement.

Dans ces deux modèles, le client est roi. Ainsi, si l’on figure le degré de protestantisme en abscisse (du moins protestant au plus protestant, ou du plus catholique au moins catholique), et la précocité de la rupture démocratique en ordonnée (de la plus récente et progressive à la plus ancienne et violente), on aboutit à un graphique dans lequel la France, cas unique, explosif, et peut-être irréformable de catho-démocratie, flotte toute seule, en haut à gauche. Ce petit jeu n’a d’autre ambition que de suggérer que la combinaison de deux héritages a accouché de la fureur du Français contre lui-même et contre les autres.

Certes, cette exception française a sa noblesse. L’incapacité à accepter complètement le moule du profit et du marché est parfois réjouissante et rassurante. L’ennui, c’est que quand il se conjugue à la folle passion de l’égalité, ce refus dissimule souvent ce que Stendhal nommait « la jalousie, l’envie et la haine impuissante » – et ce jacobin savait de quoi il parlait.

Il y a des mayonnaises qui ne prennent jamais, celle-là en est une. Ce ratage a échappé à ceux qui plaident pour que la France adopte le modèle allemand – comment des filières professionnelles d’excellence pourraient-elles exister dans un pays qui a aboli les corporations en 1791 ? –, autant qu’à nos amis libéraux, qui nous exhortent à imiter l’Angleterre, le Canada ou les États-Unis, nos frères en révolution (quoiqu’avec un degré de violence bien moindre), mais nos opposés en religion. Dans ces pays, les enfants apprennent à vendre des limonades-maison en souriant de leurs belles dents blanches, et à calculer leur bénéfice le soir). C’est dire si y règne la notion de « client », à laquelle la France ne parvient pas à se résoudre sans violence.

Mais voilà, right ou wrong my country, comme disait l’autre. Alors, au lieu de m’énerver, je jure à l’avenir de rester philosophe et d’adopter un regard empreint de détachement et d’ironie. Et peut-être même parviendrai-je à éprouver une certaine tendresse pour le chauffeur de taxi qui m’engueule parce que je ne vais pas dans sa direction, le serveur qui m’agresse parce que j’ai demandé un verre d’eau avec mon café, la vendeuse qui me houspille parce que j’hésite à acheter des chaussures qui ont à l’évidence une taille de trop pour mes pieds. Oui, peut-être, désormais, regarderai-je différemment ces pauvres innocents qui sont, sans le savoir, des incarnations vivantes de l’antagonisme bicentenaire qui a fait la France.[/access]

*Photo : Pranav Bhatt

Les gaspards d’Allah

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Dans l’immense majorité des cas, les humains vivent à la surface de la terre, à l’exception des conducteurs de métro, des mineurs de fond, des troglodytes et des égoutiers qui demeurent dans les entrailles de la planète. D’autres humains vivent dans les airs ou le cosmos, comme les poseurs d’antennes, les chanteuses lyriques ou les pilotes de ligne, mais ce sont là des situations bien marginales. En vivant à la surface, l’homme moyen et la femme moyenne sont soutenus par le sol, et peuvent se promener main dans la main dans la campagne estivale pour profiter avec satisfaction du soleil – qui est nécessaire à leur bonne humeur et à la photosynthèse.

C’est là un bonheur dont furent privés une soixantaine de personnes, en Russie, victimes d’une secte islamique qui les faisait vivre reclus dans un bunker souterrain dont ils ne pouvaient ou « voulaient » sortir. L’AFP nous apprend ainsi que depuis plus de dix ans les adeptes du gourou Faïzrakhman Satarov, 85 ans, menaient une vie de véritables gaspards à Kazan, capitale du méconnu Tatarstan, république de Russie centrale de tradition musulmane, à 800 km à l’est de Moscou. Satarov, qui s’était autoproclamé prophète dès 1964 (ce qui est une initiative astucieuse à laquelle on ne songe que trop rarement…), imposait depuis une dizaine d’années à ses fidèles de vivre en autarcie totale, et refusait que les enfants de la communauté (au nombre d’une quinzaine) usent leurs fonds de culottes sur les bancs de l’école ou se fassent examiner par des médecins. Le bunker d’une surface totale de 700 m², construit sur huit niveaux comme un labyrinthe dans les sous-sols d’une mosquée elle-même clandestine, est composé d’un dédale de petites cellules sinistres où « les enfants vivaient dans des conditions insalubres, et sans aération », a précisé le ministère de l’intérieur.

Ces enfants qui n’avaient jamais vu la lumière du jour et ont été conçus – on l’imagine – dans les meilleures conditions envisageables dans l’antre délirante de Satarov (lieu qu’il a proclamé « Etat islamique indépendant »), ont donc fait connaissance brutalement avec le soleil grâce à l’intervention des forces de l’ordre qui ont investi les lieux et rendu leur liberté aux adeptes « faïzrakhmanistes » (ainsi se revendiquent-ils) prisonniers et fourvoyés. On sait pour le moment assez peu de choses de Satarov et de ses disciples. A la télévision on les a vu très pâles, barbus pour les hommes, voilées pour les femmes, et pour certains encore vindicatifs tel ce disciple ayant prévenu : « Ils pourront venir avec des bulldozers et des armes ! (pour démanteler le bunker, ndlr) Mais ils devront nous passer dessus pour détruire nos corps et liquider notre communauté ! »

Le paisible Tatarstan – dont la capitale Kazan sera l’hôte de la future coupe du monde de football 2018 – ne demandait certainement pas ce genre de publicité, à l’heure où les autorités locales cherchent à endiguer les mouvements islamistes radicaux « sérieux ». C’est bien en enquêtant sur ces derniers qu’ils sont tombés par hasard sur cette secte à l’islam hors format et sur son ridicule gourou octogénaire se présentant comme le « Second prophète de l’islam ». C’est ainsi, parfois, qu’en luttant contre la peste, on en vient à guérir certains malades du choléra. Il ne reste plus qu’à savoir si l’histoire inspirera un scénariste pour un long métrage de cinéma. On suggère un titre, qui a déjà fait ses preuves : Underground. Ou encore Les gaspards. Je vois bien Philippe Noiret dans le rôle du prophète fou…

Benoît Hamon n’a pas démissionné, mais la gauche du PS refuse de la fermer

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Hollande doit respirer un coup. Le Conseil constitutionnel a finalement décidé qu’il n’y aurait pas besoin de réviser la Constitution pour mettre en œuvre la règle d’or budgétaire. Une telle révision aurait nécessité une majorité des 3/5èmes au Parlement, majorité que la gauche n’a pas. Pour autant les affaires de Hollande ne s’arrangent pas. D’ici septembre, il devra faire voter deux textes. D’abord la ratification de l’ensemble du traité de stabilité européen, puis une loi organique relative à la seule règle d’or. Le dossier fait partie des priorités de la rentrée pour l’Elysée.

Mais Hollande n’aura pas les yeux rivés que sur le calendrier parlementaire. Il regardera aussi ce qu’il se passe au PS. Dès septembre, le parti sera en effet en pleine préparation de son Congrès. Le 12 septembre, un Conseil national se tiendra pour présenter les motions, le 11 octobre, les militants voteront sur les textes. Le Congrès en lui-même aura lieu du 26 au 28 octobre.

La règle d’or, qui se trouve au cœur des principales contributions déposées, constitue une des principales sources de division. La sénatrice Marie-Noëlle Lienemann a déjà annoncé qu’elle votera contre ce texte. Avec les députés Pascal Cherki et Jérôme Guedj, Lienemann et ses soutiens présentent leur propre contribution descendant en flammes le traité de stabilité : « La règle d’or n’est rien d’autre qu’une chape de plomb, qui marque l’abdication absolue du politique face aux marchés, le symbole navrant de l’impuissance des élus face aux diktats des agences de notations et autres institutions financières qui se moquent du sort des peuples ».

A la gauche du PS, il y a bien sûr Benoît Hamon. Le ministre délégué à l’économie sociale a présenté son propre texte avec Henri Emmanuelli face au texte de Aubry et Ayrault vu comme la bannière officielle du gouvernement. Pour autant, le texte Hamon est plus mesuré que celui de Lienemann. S’il dénonce le « verrou » du Traité de stabilité et de la règle d’or, il souligne que Hollande a obtenu « plusieurs succès » lors du Conseil européen des 27 et 28 juin notamment grâce à l’adoption d’un volet croissance.

Mais les proches d’Hamon et Emmanuelli n’ont pas encore fixé de position sur la règle d’or. « On va voir les textes qu’ils nous proposent. Et on verra où en est l’Europe en septembre », s’est contenté de commenter Emmanuelli dans Libération. Le député Razzy Hammadi, un autre proche de Hamon, a lui annoncé qu’il votera contre.
La vraie question est savoir si Hamon ira jusqu’à présenter sa propre motion anti-règle d’or au Congrès, l’étape des contributions n’étant qu’une démonstration de force. Mais en présentant son propre texte, probablement allié à Lienemann, Hamon risque de briser la solidarité gouvernementale et de rendre sa position intenable. Peut-on imaginer un ministre faire campagne contre son Premier ministre ? « Un ministre, ça ferme sa gueule ou sa démissionne », disait Chevènement. Une phrase que médite sans doute Hamon avant de se prononcer clairement sur la question.

L’enjeu politique de la règle d’or se situe donc plus au Congrès du PS qu’au Parlement. Avec le soutien de la droite, Hollande fera passer le traité de stabilité et la règle d’or. Mais ce sera plus difficile lors du Congrès. Les courants à la gauche du PS pourraient être galvanisés par les débats parlementaires sur le traité et la loi organique. Et en engrangeant les voix des militants mécontents, les opposants à Hollande pèseront dans la direction du parti. Ce qui créerait des tensions permanentes entre le PS et l’Elysée. Le poids des anti-règle d’or sera un thermomètre pour mesurer l’autorité de Hollande sur son propre parti.

En promettant une renégociation du traité de stabilité, Hollande s’adressait donc plus à sa majorité qu’aux Français. Il savait parfaitement qu’il ne pouvait refuser purement et simplement le traité Merkozy au risque de faire peur aux fameux « marchés financiers ». Sa seule solution pour éviter une bronca de ses troupes était alors de ripoliniser le traité de l’austérité avec un volet croissance. Mais ça ne suffira pas.

Au final, comme en 2005, l’Europe réveille les vieilles fractures économiques du PS, désormais au pouvoir, qui refont surface. Hollande, le « président normal » a su vendre sa rupture avec Sarkozy sur le plan moral. Sur le plan politique, il est pris dans le même carcan budgétaire imposé par Bruxelles. Il n’a pas encore réussi à sortir un vrai discours alternatif prompt à souder sa majorité. La fronde de ses députés se fait déjà entendre. A quand celle de ses électeurs ?

*Photo : Parti socialiste

Jamais le samedi : l’édifiante épopée des rabbins braqueurs

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Trois hommes suspectés d’avoir réalisé plusieurs braquages de bijouterie dans le Val-de-Marne ont été arrêtés jeudi dernier. D’après les premiers éléments de l’enquête, ils seraient suspectés d’une série d’attaques commises depuis trois mois contre des bijouteries de Saint-Maur-des-Fossés, Saint-Maurice et Créteil, pour un préjudice total de plus de 100 000 euros.

Rien que de très ordinaire me direz-vous, puisque le métier de détrousseur de joaillier semble être apparu sur Terre dans les minutes qui ont suivi l’ouverture de la première bijouterie.

N’empêche ces voyous-là avaient un truc qui sortait de l’ordinaire. Pas qu’ils soient plus civilisés que le reste de la profession : ils étaient équipés d’armes de poing et n’ont pas hésité à asperger une femme sans défense de gaz lacrymogène avant de l’enfermer dans son arrière-boutique. Non, leur truc en plus, c’est que pour commettre leurs forfaits, les lascars s’étaient déguisés…en rabbins.

Un choix a priori baroque, mais qui peut s’expliquer : cherchons ensemble à qui un commerçant qui s’est ruiné en alarmes sophistiquées ouvrirait-il sa porte sans méfiance ? Le faux uniforme de gardien de la paix, de postier ou d’infirmière – toutes professions auxquelles le Français fait confiance – s’il reste approprié pour entourlouper à domicile les vieilles dames de Faizant, ne ferait pas illusion dans ce genre de circonstances : ces fonctionnaires sont bien trop sous-payés pour fréquenter les bijouteries, fussent-elles de banlieue. Une banlieue où les pompiers hésitent, nous dit-on, à s’aventurer, de peur qu’on incendie leurs camions, exit donc aussi l’arnaque aux soldats du feu. Le maitre-nageur-sauveteur a certes toujours une cote d’enfer auprès du bon peuple (à l’exception de quelques maris trompés), mais Créteil est bien loin de la mer : pas top crédible, par là-bas, le braquage en moule-boules …

Quant à se déguiser en curé, impossible : depuis le concile, ils sont eux-mêmes attifés en paroissiens. On ne vous parle pas des énarques, huissiers, magistrats, DRH et autres garagistes ou journalistes, si méprisés par leurs concitoyens que quiconque leur tirerait dessus sans raison valable pourrait invoquer, avec de réelles chances de succès, la légitime défense devant un jury populaire.

En procédant par élimination, le choix du costume hassidique est donc assez logique. Il avait d’ailleurs donné à Guy Ritchie (que son nom soit sanctifié) l’occasion de réaliser une intro d’anthologie pour son formidable Snatch, dont il n’est pas exclu que se soient inspirés nos bandits à papillotes factices : comme dit Basile, il n’y a pas loin du postiche au pastiche. (NB à l’intention des non anglophones : dans l’ascenseur, Benicio Del Toro fait mine d’expliquer à ses prétendus coreligionnaires que le dogme de la virginité de Marie n’est dû qu’à une erreur de traduction aux premiers temps du christianisme).

Côtés inconvénients, on objectera que le total look Rabbi Jacob est peu confortable en ces temps de canicule et qu’il est particulièrement inapproprié aux hold-up du samedi. On notera enfin, que la tradition populaire, ainsi que quelques dizaines de millions d’histoires juives accréditent l’idée que les rabbins sont des individus nettement plus futés que la moyenne, ce qui n’est semble-t-il pas le cas de nos trois filous val-de-marnais, sans quoi ces derniers bambocheraient en ce moment chez Gégène plutôt qu’à Fresnes : c’est bien connu, l’habit ne fait pas le moine…