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Camp volant, cœur franc

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Ce qu’on aura pu aimer, quand nous avions vingt ans, la profonde gaîté d’un André Fraigneau. Né en 1905, Il est mort en 1991. On aurait pu se croiser puisqu’il était réédité au Rocher alors que nous y publiions notre premier roman, L’Orange de Malte. C’était en 1990. Dans L’Orange de Malte, on avait même donné au personnage féminin principal le prénom de Cynthia, à la fois parfaitement conscient de son côté kitsch mais désireux de rendre hommage à l’enchantement provoqué par la lecture de L’amour vagabond, un roman de Fraigneau qui date de 1949. Il y inventait, l’air de rien, le personnage de la jeune fille libérée en littérature, avec beaucoup plus de style que Beauvoir et sans avoir besoin de tortiller du croupion théorique. De toute manière, Fraigneau était homosexuel, beau et homosexuel, ce qui n’allait pas forcément de soi avant les salles de musculation. Regardez son contemporain Marcel Jouhandeau qui fit lui aussi partie des écrivains invités par l’Allemagne nazie en 41. Marcel Jouhandeau n’est pas beau. Ce n’est pas avec lui qu’on imaginerait virer sa cuti. Alors que Fraigneau, pardon ! Le goût du latin et du grec lui avait donné le physique d’Antinoüs. Virer sa cuti, c’est ce que Marguerite Yourcenar aurait bien voulu faire avec Fraigneau qu’elle rencontre chez Grasset au début des années 30. Mais décidément, les jeunes femmes, même chic et latinistes, ce n’était pas son genre. Yourcenar en souffrit longtemps, dit-on, toute soeur de Sappho qu’elle fût.

On n’avait pas pensé à Fraigneau depuis un bon bout de temps, et voilà qu’on tombe dans un salon du livre ancien sur Camp volant, en édition originale, avec un bel envoi, en plus. Même pas très cher, Fraigneau n’intéressant plus grand monde sinon quelques fervents qui communient de génération en génération dans son rapport au monde, un rapport heureux jusque dans les pires vacheries de l’existence. Son œuvre, c’est finalement une variante de la parole biblique : « Dans l’épouvante, le sourire aux lèvres ». Question de maintien.
Camp volant est le deuxième volet d’un cycle de trois livres qui seront réunis plus tard sous le titre Les Etonnements de Guillaume Francoeur. Francoeur, c’est le double de Fraigneau, à peine décalqué. Après-guerre, les jeunes Nimier, Blondin, Déon en feront le parrain de cette mouvance informelle que Bernard Frank avait appelé « les hussards ». Ils écrivirent même des « cartes préfaces » à la réédition des Etonnements, histoire de faire oublier qu’en 1944, Fraigneau fut quelque temps tricard et inscrit sur les listes du CNE qui recensaient les écrivains jugés collabos. Fraigneau ne fut pas puni très longtemps, on voyait bien qu’il n’avait pas la tête politique et qu’il faisait partie de ces écrivains qui avaient un peu de mal avec les idées générales, leur préférant toujours la sensation.

Camp volant, qui date de 1937, est un roman d’apprentissage. Un roman du service militaire. C’est fou ce qu’on pouvait être libre du temps du service militaire. Quand je pense à tous les vingtenaires et trentenaires voués au précariat et larbinisés dans des petits boulots, persuadés d’avoir échappé au pire avec la fin de la conscription, je me dis qu’ils devraient lire Camp volant. Histoire de se rendre compte que pendant au moins un an de leur vie, on les aurait nourris, logés, soignés, blanchis aux frais de la nation et qu’ils auraient eu seulement à s’occuper de choses agréables comme tirer avec des armes à feu, marcher la nuit et lire pendant des journées entières.

On a relu les premières pages de Camp volant au soleil, dans une chaise longue, en buvant un verre d’Amphibolite, parce que ça va bien avec un ciel bleu un peu frais et la phrase légère de Fraigneau : « Le vin glacé exaspérait cette fraternité secrète. Un pays qui n’existait pas sur les cartes et non plus dans les livres d’histoire se dessinait autour des buveurs. Il n’était pas besoin de langage. »
Et on a aussitôt oublié la fin du monde en cours.

Camp volant, André fraigneau, NRF, 1937, salon du livre ancien de Wasquehal, 30 euros.

*Photo : pierbou

10 films français oubliés

Il en est de l’apprentissage cinéphilique comme de l’éducation sentimentale : on croit longtemps défendre ses propres opinions alors qu’il ne s’agit que d’idées reçues, et ce n’est qu’à l’occasion de rencontres inattendues que l’on parvient enfin à délivrer son regard. Voici donc dix films atypiques qui s’opposent à l’idée que l’on se fait ordinairement du cinéma français. Oubliés ou méprisés, ils démontrent qu’il existe en France, en dehors de la comédie poussive, du mauvais décalque hollywoodien et de l’auto-parodie parisianiste, un cinéma irrévérencieux et poétique. Comme l’affirme le critique Michel Marmin, « il n’existe pas de genre mineur, de petits ou de grands maîtres, mais des maîtres tout court »[1. Entretien dans La Revue du Cinéma n°2, 2006.]. Le cinéma français n’est pas celui que vous croyez.[access capability= »lire_inedits »]

La Nuit la plus longue, de José Bénazéraf (1964). Alliant de manière unique violence et sensualité, ce film conte les mésaventures d’une jeune femme séquestrée par une bande de malfrats. Les inventions cinématographiques les plus singulières s’y succèdent, témoignant du fait que Bénazéraf, auteur de quantité de bandes pornographiques dans les années 1960 à 1980, n’en était pas moins un cinéaste audacieux. Totalement méprisé par la critique de son temps, il œuvrait à une époque où le corps féminin n’était pas encore une marchandise comme les autres. De ce fait, sa représentation demeurait un sujet d’émerveillement et de trouble, donc de cinéma. (K-Films)

La Prisonnière, d’Henri-Georges Clouzot (1968). Dernier film du cinéaste, il fut très mal reçu, mais apparaît aujourd’hui comme une œuvre majeure qui, comme le dit Nabe « plantait un grand couteau en gros plan dans le ventre déjà bedonnant de l’avant-garde »[2. « Clouzot est un génie », in L’Imbécile de Paris n°3, 1992.]. Entre érotomanie et transports amoureux dans le milieu frelaté du pop-art, ce film, à la fois géométrique et fiévreux, traite de la place du regard, celui qu’on accepte sur soi comme celui qu’on ose sur autrui. Avec la très belle Élisabeth Wiener. (Studio Canal)

Solo, de Jean-Pierre Mocky (1969). Née de l’amère déception du cinéaste dans l’après Mai-68, cette course-poursuite entre des terroristes et la police, qui annonce d’une certaine façon Action directe et les Brigades rouges, est sans doute l’un de ses films les plus aboutis, polar poignant auquel un découpage exceptionnel confère un rythme haletant. (Pathé)

La Rose de fer, de Jean Rollin (1973). Joyau surréaliste d’un cinéaste encore aujourd’hui considéré comme une sorte d’Ed Wood vaguement lubrique, dont les films tournés avec des bouts de chandelle recèlent de précieux moments de grâce, tout particulièrement dans ce huis-clos onirique se déroulant entre tombes et caveaux, où l’on se permet de déclamer du Tristan Corbière. (LCJ Éditions)

Un Enfant dans la foule, de Gérard Blain (1976). Dans ce film d’apprentissage bouleversant qui raconte le quotidien d’un jeune adolescent durant l’Occupation, le cinéaste fait preuve, autant dans la conduite de son récit que dans sa mise en scène, d’une rigueur qu’on peut sans crainte qualifier de bressonienne. Il fuit le pathos, sans pourtant rien édulcorer des souffrances de cet enfant que sans doute il fut. (Éklipse vidéo)

Marie-Poupée, de Joël Séria (1976). Peu de films français grand public peuvent se flatter d’avoir autant dérangé que le truculent Galettes de Pont-Aven dont il est l’auteur, mais Séria fut aussi un cinéaste mélancolique et disert sur les rapports de domination, sexuelle et sociale. Ainsi, dans l’étrange Marie-Poupée, une jeune femme rencontre un vendeur de poupées qui souhaite faire d’elle son jouet, de manière littérale. Toujours aussi subversif près de quarante ans plus tard. (René Château)

Paradis pour tous, d’Alain Jessua (1982). Il a bien existé un cinéma politique en France : les fables d’Alain Jessua, « maître du fantastique social », selon la juste appellation de Jérôme Leroy. Des Chiens à Traitement de choc, Jessua a toujours réussi à rendre confondants de réalisme ses récits d’anticipation, traitant de la déshumanisation comme corollaire à l’efficacité des sociétés capitalistes. Dédié à Patrick Dewaere, qui se suicidera peu avant la sortie en salles, ce film, qui relate la transformation d’un homme en citoyen modèle à la suite d’un traitement, est l’un de ses plus noirs, illustrant, comme peu avant lui l’avaient fait, la fabrique des monstres modernes. (Studio Canal)

Pola X, de Léos Carax (1999). Subtile adaptation du Pierre ou les Ambiguïtés de Herman Melville, le film s’avère également un autoportrait sans concession du cinéaste, confirmant qu’on ne réussit vraiment à transposer qu’en s’exposant. Carax est bien l’un des tout derniers poètes d’un cinéma devenu la proie des sociologues et des publicitaires. (Lancaster)

Le Deuxième souffle, d’Alain Corneau (2007). Considérée par beaucoup comme un sacrilège, cette nouvelle version du Deuxième souffle de Jean-Pierre Melville, avec la beauté de ses cadres, l’artificialité revendiquée de ses décors et de ses éclairages, l’intelligence de ses glissements de sens par rapport à l’original, est en fait l’un des plus beaux films maniéristes français. (TF1 vidéo)

À l’aventure, de Jean-Claude Brisseau (2009). Dernier opus de la trilogie érotique comptant également Choses secrètes et Les Anges exterminateurs, ce film ne ressemble à rien de connu en ce qui concerne la représentation du sexe à l’écran. Ni morbide ni voyeur, c’est-à-dire jamais puritain, il s’approche des mystères du plaisir féminin à la fois en philosophe et en mystique, mais également en cinéaste, puisque érotisme comme cinéma supposent mise en scène et naïveté… (Optimale)[/access]

Après le salafisme, le pastafarisme

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On peut parfaitement être autrichien et avoir le sens de l’humour. Le jeune Niko Alm l’a prouvé. D’abord il a réussi son permis de conduire et nous le félicitons chaleureusement mais en plus, il est parvenu à faire figurer sur le précieux sésame une photo de lui chapeauté d’une passoire à pâtes. Blague de potache ? Pas tout à fait !

La réglementation en vigueur dans son pays concernant les couvre-chefs sur les photos officielles est très claire : les seuls couvre-chefs admis sur les photos de papiers officiels en Autriche sont ceux portés pour des raisons religieuses. Or, Niko Alm est un fidèle du très confidentiel – et pour cause ! – culte du « pastafarisme », c’est-à-dire « l’Eglise du Monstre en Spaghettis volants » qui prescrit à ses ouailles le port d’une passoire à pâtes sur la tête. Les autorités autrichiennes, emberlificotées dans leurs propres règlements respectueux des diversités l’ont obligé à passer un test psychologique pour prouver qu’il était suffisamment sain d’esprit pour conduire! Test réussi ! Niko Alm détient un permis de conduire le représentant avec sa chère passoire.

Et notre jeune farceur ne compte pas en rester là ! Trop heureux de retourner contre les autorités leurs contorsions politiquement correctes, il va prochainement leur réclamer que le pastafarisme soit reconnu comme une religion officielle !

Je crois que je vais me convertir !

L’horreur à Coët

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« Malgré l’histoire de mon frère et ce que je vivais depuis une semaine au camp, j’avais toujours une haute idée de l’institution militaire. Une très haute idée, pouvais-je même dire. » C’est Geoffroy de La Roche, psychologue dans le civil et lieutenant de réserve qui parle ici, et il a bien du mérite étant donné ce que l’Armée va lui faire subir. Il est le narrateur et le personnage principal des Soldats de papier, le deuxième roman de Marc Charuel, après Le jour où tu dois mourir, dont nous avions rendu compte l’année dernière. La subtilité que l’auteur met à tracer son portrait tout en nuances va donner à son histoire une étonnante crédibilité, autant que la documentation de première main parfaitement métabolisée dans le déroulé de l’action.

Les soldats de papier est un roman qui se passe presque entièrement dans l’enceinte de Saint-Cyr Coëtquidan, le West Point français où les traditions et les valeurs d’honneur et de courage forment l’élite des officiers français autant que les cours et l’entraînement qu’ils reçoivent. Le problème est que les institutions de ce genre peuvent avoir la pureté dangereuse et décider de passer sous silence les affaires délicates. Quand en ce mois d’octobre 1992, on demande à Geoffroy de la Roche de venir à Coët, il croit absurdement que c’est pour aider à l’enquête sur des disparitions mystérieuses d’appelés. Il y en a eu une bonne demi-douzaine en quelques mois, que la direction de l’école s’empresse de classer dans le dossiers « désertions » en croisant très fort les doigts pour que les familles n’alertent pas la presse ou la justice.

Geoffroy se sent d’autant plus motivé qu’il a lui-même perdu son frère aîné, dix ans plus tôt, dans des conditions similaires. Cette enquête est donc pour lui un enjeu intime : il s’agit de rentre justice à un jeune homme dont le supplice nous est décrit dans un prologue aussi éblouissant qu’éprouvant par Marc Charuel qui se révèle orfèvre dans le traitement littéraire de l’horreur, ne nous épargnant aucun détail sans pour autant sombrer dans la complaisance. C’est à ce genre de prise de risques dans la note à tenir que l’on reconnaît d’ailleurs les bons auteurs des faiseurs à la chaîne.

Mais voilà, le lieutenant de La Roche comprend vite que sa principale mission va être de calmer les angoisses des appelés du camp plutôt que de comprendre ce qui se passe vraiment. Ce qui se passe vraiment, celles et ceux qui se souviennent de l’affaire des disparus de Mourmelon et de la sinistre figure de l’adjudant Pierre Chanal l’auront déjà compris. En la transposant dans le cadre élégant, pour ne pas dire feutré de Coëtquidan, Marc Charuel réussit un sacré pari qui est celui d’étudier, sans préjugés, la construction d’un monstre pour qui l’Armée est un moyen idéal de masquer des pulsions mortifères. Charuel serait antimilitariste, la charge serait presque moins rude ! Mais ce photographe de guerre, ancien reporter qui a baroudé sur tous les fronts depuis les années 70, aime la chose militaire comme on aime une vieille maîtresse avec qui on en a vu d’autres et à qui on peut tout dire. Comme quoi, être fanamili n’a jamais empêché la lucidité.

Le lecteur retrouvera la délicieuse angoisse qui consiste à s’attacher à un enquêteur et à savoir que celui-ci a toujours un coup de retard, y compris quand son enquête le conduit dans la Yougoslavie en guerre, où il ira traquer le tueur, un pervers intelligent comme tous les pervers et qui sait que rien ne vaut de grands massacres pour perpétrer à l’abri ses petites horreurs à soi, bien caché sous un casque bleu ou un béret de milicien quelconque.

Ceux qui avaient lu le précédent roman de Charuel, qui traitait d’un sujet aussi violent et épouvantable que celui des snuff movies, retrouveront sa maitrise narrative, celle de l’auteur de thriller qui a suffisamment de métier pour rendre en quelques lignes l’ambiance d’un bar à putes de Rennes, l’inconfort d’une chambrée ou Sarajevo en ruines vue par le périscope d’un char. Mais cette fois-ci, dans Les soldats de papier, en réduisant la dimension planétaire de son précédent opus à un huis-clos en forêt de Brocéliande, à l’exception d’une ultime échappée dans une Bosnie en proie à l’épuration ethnique, il a encore concentré ses effets et sa noirceur et créé des personnages d’une grande complexité.

Il semble donc que nous soyons, d’ores et déjà, avec Charuel, en présence d’une grande plume du noir d’aujourd’hui.

Les soldats de papier, Marc Charuel (Albin Michel)

*Photo : Patrick Peccatte/Paris Match

Traité européen : Cohn-Bendit vote contre le referendum d’Eva Joly

Il n’y a pas si longtemps que cela, la pauvre Eva Joly occupait la place peu enviable de tête de turc du paysage politique français. Embourbée dans une campagne présidentielle qui la vit finalement obtenir un meilleur score que Dominique Voynet en 2007, elle cumulait les tares impardonnables : un accent crypto-teuton à couper au couteau, l’autodérision d’Alain Delon couplée au sex-appeal de Darry Cowl, etc. Jusque dans son propre parti, on lui savonnait la planche, qui en la traitant de « vieille éthique », qui en suggérant un retrait anticipé ou la surnommant charitablement « Evadanslemur ».

Quelques semaines après le 22 avril, après des vacances bien méritées, voici que l’ancienne magistrate refait parler d’elle. Cette fois-ci, on ne pourra plus lui mettre tous les errements des Verts sur le dos car sa toute dernière prise de position n’illustre en rien le cosmopolitisme libertaire compassé de ses camarades post-gauchistes. Loin des vieilles lunes sociétales, Eva Joly nous parle du traité simplifié, vous savez cet ersatz de compromis franco-allemand sur la règle d’or budgétaire négocié par Sarkozy puis remis en selle par Hollande, que le Parlement adoptera sans passer par la case constitutionnelle.

Le dernier tort d’Eva, c’est de vouloir débattre du texte en profondeur et d’exiger un referendum au lieu de le faire voter par ses amis parlementaires comme un seul homme. Pour avoir avancé le même argument, son ami président du groupe écologiste à l’Assemblée François de Rugy, s’est fait traiter de « petit con » par Daniel-Cohn Bendit en pleine université d’été des Verts à Poitiers. Au cours de la même journée, Dany, qui sort son revolver dès qu’il entend les mots « Europe » et « débat » dans une même phrase, s’est fendu d’une sortie cinglante à destination de Joly : « Eva Joly a le droit de dire n’importe quoi (…) Elle n’a qu’à faire un référendum sur l’euro en Norvège »

Dans la bouche de n’importe quel hiérarque de droite, voire dans celle d’un baron local du P.S, cette vacherie aurait valu une accusation de xénophobie dûment suivie d’un procès expéditif. Mais voilà, Dany le rouge se targue d’un glorieux passé sous les pavés. Il fut un temps où un certain Georges Marchais le traitait d’ « anarchiste allemand » dans les colonnes de L’Humanité en mai 1968, arguant que sa vulgate libertaire n’avait rien de révolutionnaire. Pour avoir ainsi dénigré Cohn-Bendit, Marchais se fait aujourd’hui traiter d’ « ordure » par le député européen, qui, en transformant « anarchiste allemand » en « juif allemand » déclencha jadis l’un des plus beaux simulacres antifascistes de l’Histoire. Quarante ans après avoir pavoisé sur les barricades, Dany décèle même « un petit ton antisémite » dans la formule du premier secrétaire communiste.

On ne sait quel nom d’oiseau mérite Cohn-Bendit pour renvoyer Eva Joly à ses origines norvégiennes. De toute façon, nous ne goûtons guère ces méthodes. Ce qui est sûr, et particulièrement piquant, c’est que l’anarchiste d’hier est devenu un brillant procureur de l’ordre libéral-libertaire. Chauvin face à Joly, il se mue en avocat zélé de l’Allemagne lorsque la crise de la dette risque de casser son joli joujou européen, avec des arguments que ne renieraient pas Angela Merkel ou Mario Draghi (« ll faut donner un peu à ceux qui payent »).

Mais reconnaissons-lui au moins un mérite : le bougre réussit à nous rendre Eva Joly sympathique !

*Photo : European Parliament

À corps perdus

Deux événements particulièrement atroces se sont déroulés entre fin mai et début juin. À Miami, un homme nu s’est jeté sur un SDF pour lui dévorer le visage. La police a dû utiliser toute sa puissance de feu pour l’abattre, l’homme continuant sa besogne malgré les balles qui le frappaient. Ensuite, dans le New Jersey, un autre homme, que la police venait arrêter chez lui, a menacé de s’éventrer avec un couteau de cuisine. Non seulement, il l’a fait, mais il s’est ensuite défendu en lançant sur les assaillants des morceaux de ses propres intestins.

Décrits avec la brutalité de dépêches d’agence, ces faits divers provoquent le même effroi et le même écœurement que le cinéma gore américain, né au début des années 1960. Le genre a donné quelques chefs-d’œuvre qui, au-delà des sensations fortes recherchées par un public essentiellement adolescent, relèvent de la critique sociale.[access capability= »lire_inedits »] Ainsi, les films de George Romero, comme La Nuit des morts-vivants ou Zombie crépuscule, dénoncent une certaine aliénation moderne à travers la figure du zombie qui attaque les vivants pour s’en nourrir tout en continuant mécaniquement à se rendre au supermarché ou au travail.

Devant les faits divers de Miami et du New Jersey, on a l’impression que le monde de Romero est devenu le nôtre. On se demande s’il faut se préparer à une forme d’apocalypse zombie pour laquelle, par ailleurs, ont déjà été écrits, aux États-Unis, des manuels de survie, parfois sérieux, parfois ironiques, comme l’excellent Guide de survie en territoire zombie[1. Calmann-Lévy.] de Max Brooks.

Qu’on ne se méprenne pas : il ne s’agit pas de faire ici le énième procès de l’influence des images violentes sur les comportements (l’un des criminels cités plus haut était, semble-t-il, sous l’emprise d’une nouvelle drogue, et l’autre souffrait de troubles mentaux), mais plutôt de chercher une référence permettant de comprendre l’horreur indicible. De même qu’il est difficile, dans un registre plus aimable, d’assister à un coucher de soleil ou de distinguer une cathédrale dans la brume du matin sans penser à Monet qui les a vues mieux que tout le monde, le cannibale de Miami et l’auto-éventreur du New Jersey évoquent irrésistiblement le cinéma gore. En revanche, le « dépeceur de Montréal », qui avait démembré son amant chinois pour en expédier les restes à différents partis canadiens et publié sur Internet le film de son sinistre ouvrage (il fut arrêté en Allemagne) renvoie plutôt aux films à grand succès mettant en scène un serial-killer, le chef-d’œuvre du genre étant Le Silence des agneaux, de Jonathan Demme, dans lequel Jodie Foster affrontait Hannibal-le-cannibale, interprété par l’inoubliable Anthony Hopkins.

Répétons-le : toute ressemblance entre ces œuvres et des faits véridiques ne saurait être que fortuite. Mais on sait, depuis Oscar Wilde, que « la nature imite l’art ». Sans aller jusqu’à prendre cette phrase au pied de la lettre, on admettra que, quand la réalité dépasse la fiction, la fiction peut éclairer la réalité.

Peut-être existe-t-il un point commun entre ces trois crimes d’une atrocité spécifique et tant d’autres qui, depuis quelques années, envahissent nos écrans et les colonnes de nos journaux : leurs auteurs semblent tous rechercher, de manière désespérée, aberrante, monstrueuse, à retrouver leur propre corps, dans des automutilations délirantes ou dans la mutilation de l’autre, soit en le torturant, soit en le mangeant, purement et simplement.
Nous sentons tous, obscurément, que notre civilisation ne cesse de se virtualiser. La rapidité des échanges, le présent perpétuel imposé par Internet, l’impossibilité de plus en plus grande de penser l’avenir, de se souvenir du passé, même proche, les réseaux sociaux avec leurs « amis » que l’on ne voit jamais et qui ont remplacé, pour toute une génération, le journal intime : autant de phénomènes qui, insensiblement, dissolvent non seulement la réalité, mais nos propres personnes. Ici, c’est la littérature qui fournit des clés pour accéder au réel. En effet, dès les années 1950, quelques grandes plumes de la science-fiction ont anticipé l’effacement du réel et de l’identité face à la technologie. Il faut lire par exemple les romans ou nouvelles de Philip K. Dick comme Ubik, La Vérité avant-dernière, Souvenirs à vendre, où il annonce déjà ce qu’analyseront par la suite Guy Debord ou Jean Baudrillard. Écoutons Debord : « Là où le monde réel se change en simples images, les simples images deviennent des êtres réels, et les motivations efficientes d’un comportement hypnotique. » Ces lignes datent de 1967, mais quiconque a observé des compétitions de joueurs en ligne ou des traders dans une salle de marché sait ce qu’est un « comportement hypnotique »[2. À ce propos, intuition intéressante de Bret Easton Ellis dans son célèbre American Psycho, qui campe un golden boy des années 1980, égaré dans une économie virtuelle et une consommation délirante de marques de luxe, en tueur en série particulièrement sadique.]. Baudrillard, lui, insiste sur un autre aspect : « L’espèce humaine a inventé un mode spécifique de disparition qui n’a rien à voir avec la loi de la nature. Peut-être même un art de la disparition. »

Quand on finit par douter de son existence même, qu’on est au-delà du solipsisme pourtant conceptualisé par Schopenhauer comme le stade ultime de l’enfermement sur soi et le refus de concevoir que l’autre puisse exister en dehors de sa conscience, la souffrance est telle qu’il faut absolument, et de toute urgence, récupérer un corps et se prouver qu’il existe.

J’ai été frappé, ces dernières années, par la généralisation du tatouage et du piercing dans toutes les classes sociales, ou presque, et toutes les générations. Ce qui était autrefois réservé à quelques amateurs sado-masochistes, aux marins, aux routiers, aux soldats des unités d’élite, aux taulards, est apparu chez la jolie lycéenne de bonne famille au visage angélique. Il y a quelques années, le regretté Thierry Jonquet avait consacré un de ses grands romans, Ad Vitam aeternam[3. Seuil.] , à cette mode de la scarification parfois poussée à l’extrême. Là aussi, dans ce roman, il était question de « se sentir » exister au sens physique du terme.

De fait, le cauchemar semble s’être généralisé. Une publicité récente pour une voiture montre une mère BCBG allant chercher sa fille à l’école. Quand celle-ci s’assoit, la mère aperçoit un tatouage sur le dos de la gamine. Elle feint d’être en colère avant de lui montrer en riant le sien, tout au bas du dos, en lui disant : « Voilà un vrai tatouage ! » Je ne sais pas pourquoi − ou plutôt si, je sais −, mais cette scène m’effraie autant que l’idée d’un type nu mangeant en pleine rue un SDF. Bien sûr, de la pub au crime, ce n’est pas le même degré de violence. Mais c’est la même nature. L’obscénité en plus.[/access]

Julian Assange : le bal des ingrats

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Le feuilleton tragi-comique des démêlés avec la justice suédoise de Julian Assange, aujourd’hui réfugié dans les locaux de l’ambassade d’Equateur à Londres a meublé en partie le grand creux de l’été pour des médias en mal de copie.

Nous avons assez dit, ici, que nous ne considérions nullement le fondateur de WikiLeaks comme un bienfaiteur de l’humanité, et même, qu’au bout du compte, c’était un voleur ordinaire à prétention de Robin des Bois, pour nous étonner du silence gêné de ceux qui l’avaient porté aux nues.

On se souvient, entre autres, que le journal Le Monde avait distillé, pendant des semaines, les extraits les plus « sexy » des télégrammes diplomatiques subtilisés dans le disque dur du département d’Etat. Edwy Plenel avait déclaré, la main sur le cœur que « WikiLeaks, c’est même plus qu’un média, c’est un engagement, une bataille. Ils utilisent le terrain de l’information comme un levier démocratique. ». Or, aujourd’hui, les mêmes sont aux abonnés absents. Assange ? Ah oui, ce type pas clair qui croit que les Suédoises disent toujours « oui »…

On chercherait vainement, dans les comptes-rendus de ses mésaventures par les organes de presse qui, hier, l’encensaient, la moindre prise de position en sa faveur. C’est peut-être pousser un peu loin ce « devoir d’ingratitude » qui fait partie du vade-mecum déontologique du journaliste aux mains blanches.

Grèce : Pourquoi il faut maintenir la pression

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L’histoire a fait le tour des médias : un contrôle fiscal dans un restaurant en bord de mer sur l’île grecque d’Hydra a dégénéré et tourné à l’émeute après que le propriétaire a refusé d’obtempérer. Le gérant a été mis en garde à vue et, comme l’écrit Alexia Kefalas dans les colonnes du Figaro, « aussi ubuesque que cela puisse paraître, les contrôleurs fiscaux continuent leurs inspections depuis le début de la semaine escortés par des CRS et policiers, sous les huées des Hydriotes et… le regard amusé des touristes ! ».

La tentation est grande de se joindre au ricanement de la journaliste et des touristes qui ont observé ce spectacle avec « amusement ». Quoiqu’on pense de la Grèce et de ses citoyens, il est difficile de ne pas éprouver un certain malaise face à l’amusement des touristes devant un drame humain qui s’est déroulé sous leurs yeux. Il est trop facile de reproduire des clichés sur la Grèce pour caresser le lecteur dans le sens du poil. La mauvaise conduite fiscale grecque a été mille fois dénoncée ces dernières années et, il y a à peine quinze jours, l’émission Capital consacrait un reportage à l’un de ses aspects les moins connus à l’étranger : la fraude systématique aux taxes foncières. Ce qu’il y a de nouveau dans l’affaire d’Hydra n’est pas le manque d’empressement des citoyens à déclarer leurs revenus et à payer leurs impôts, mais plutôt la détermination du nouveau gouvernement à appliquer la loi. En étant un brin machiavélique, on pourrait même penser que ce genre d’anecdotes arrange bien les affaires d’Antonis Samaras, le premier ministre grec, car elles démontrent sa volonté farouche de respecter les engagements pris par la Grèce et exposent en même temps ses difficultés. Ces histoires appuient d’ailleurs les efforts de Samaras pour élargir sa marge de manœuvre auprès de ses créanciers et partenaires européens. Dans l’entretien qu’il a accordé avant-hier au quotidien allemand Bild, il va jusqu’à affirmer : « Tout ce que nous voulons, disait le premier ministre grec en s’adressant directement à l’opinion publique allemande, c’est un peu d’air pour respirer, pour remettre l’économie en route et accroître les revenus de l’État ». Concrètement, Samaras aimerait retarder les échéances pour obtenir un répit qui « permettrait au pays de renouer avec la croissance. »
Le fait d’accorder ou non un délai supplémentaire aux Grecs n’a rien à voir avec leurs perspectives de croissance ou une quelconque question économique.

Si en Espagne, en Italie et au Portugal il s’agit de réparer une machine économique en panne, la Grèce en est encore à construire cette machine. Dans les faits, la Grèce a déjà dépassé le stade de la faillite et personne ne pense qu’elle pourra rembourser ses dettes même dans l’hypothèse d’un rééchelonnement. Contrairement aux apparences, les créanciers d’Athènes veulent avant tout refonder l’Etat grec, le remboursement de la dette leur servant de moyen de pression pour obliger le gouvernement et la société grecs à faire le nécessaire, au risque – comme à Hydra – de frôler le débordement.

Si les créanciers ne passent pas l’éponge sur ce qui reste de la dette grecque, ce n’est pas du tout parce qu’ils rêvent de la voir un jour remboursée mais parce qu’ils sont convaincus que sans cette épée de Damoclès, les autorités grecques choisiraient nécessairement la facilité. Si la pression baisse, si les leaders grecs apprennent par expérience qu’il est plus facile de pleurer sur l’épaule de Merkel que d’envoyer des CRS accompagner les agents du Fisc, les réformes s’arrêteront net et le pays ne sortira jamais de l’ornière. La politique cherche toujours la voie de la moindre résistance. Pourquoi donc fâcher les commerçants d’Hydra, couper salaires et retraites, dérembourser médicaments et traitements quand on peut trouver l’argent plus facilement ? Aussi dur que cela puisse paraître, pour le bien des Grecs, il est primordial de les corseter, de ne leur laisser aucune autre issue que la refonte de leur Etat et de leur contrat social, sans toutefois trop tirer sur la corde. Le jour où ils y arriveront – en remettant notamment sur la table la fiscalisation de l’Eglise et des armateurs – la négociation avec leurs créanciers redeviendra économique. On pourra alors parler modèle économique, coût du travail, consommation et croissance. A ce moment-là, comme par miracle, tout le monde conviendra que la meilleure solution est effectivement d’effacer l’ardoise grecque.

*Photo : YoungJ523

Fralib : l’éléphant de la discorde

L’histoire des Fralib de Gémenos est devenue, comme naguère celle des Conti, emblématique d’une résistance des salariés aux délocalisations de confort et autres licenciements boursiers. Dans l’usine de Gémenos, 182 personnes travaillaient à la fabrication des thés et infusions Eléphant et Lipton jusqu’à ce que le propriétaire, le groupe anglo-néerlandais Unilever, décide en septembre 2010, de fermer le site. La résistance s’organise aussitôt, et de manière assez ferme.

L’usine est occupée, les salariés n’acceptant pas la fin d’un outil productif viable et même rentable, comme l’a prouvé l’intersyndicale en présentant lors d’une conférence de presse en juillet 2011 les résultats d’une étude menée par un cabinet d’experts comptables indépendant. Le chiffre d’affaire annuel était de 53, 2 millions d’euros avec une marge nette de 47% et il apparaissait assez clairement que nous étions en présence d’un cas typique de dumping social, Unilever voulant délocaliser l’essentiel de la production de Gémenos sur un autre site, en Pologne, où les salaires sont, comme par hasard, quatre fois moins élevés.
Le changement de majorité a (un peu) rebattu les cartes et Montebourg est monté au créneau avec dans un premier temps plus de succès que pour PSA. Le projet des salariés, forts de près de 700 jours de mobilisation, a pris forme pour éviter la fermeture. Celle d’une Scop, une coopérative ouvrière, qui pourrait continuer la production, les locaux et les machines ayant été rachetés par la communauté urbaine de Marseille. Mieux encore, cette nouvelle structure, avec l’aide d’un ancien cadre supérieur de Lustucru qui met 15 millions d’Euros sur la table, pourrait même créer… 30 à 60 emplois de plus ! La belle histoire, pour l’instant, s’arrête là.

Si les Fralib de Gémenos sont prêts à se passer de la marque Lipton, ils exigent en revanche de continuer à commercialiser leur thé sous la marque Eléphant. Ils ont quelques arguments à faire valoir : le thé de l’Eléphant est né à Marseille, il y a cent vingt ans. Ils se proposent en plus de redonner tout son lustre à la marque en tournant le dos au calibrage du goût opéré par Unilever et comme le déclare Olivier Leberquier, responsable CGT sur le site, « on souhaite revenir à des achats de produits locaux, des arômes naturels, des plantes produites en Provence, tout ce qu’Unilever a abandonné », Unilever avait en effet pris l’habitude de chercher ses plantes en Europe de l’est, comme par hasard, alors qu’il y a encore dix ans, la verveine et la camomille venaient de la Provence et du Vaucluse.
Vous imaginez un peu ? Une coopérative autogestionnaire, des préoccupations écologiques et la possibilité de faire travailler des producteurs des environs ? On croirait à une utopie concrète d’économie solidaire, raisonnée, inventant un modèle de décroissance soutenable en fabriquant un thé plus naturel et dont l’empreinte carbone serait réduite.

Il ne faut pas rêver non plus. On est dans l’Europe de Bruxelles, où si vous dites que « l’émancipation des travailleurs peut être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes », on montera votre bûcher devant l’immeuble de la Commission. C’est pourquoi monsieur Unilever en chef, Paul Polman, refuse de céder l’utilisation de la marque Eléphant et s’en explique dans une entretien au Figaro publié le 20 août : « Nous avons montré pendant deux ans une véritable ouverture au dialogue. Le plan social a été validé par les tribunaux, nous avons offert à tous les salariés la possibilité de travailler sur l’un de nos autres sites en France aux mêmes conditions et nous avons cédé pour un euro symbolique des machines. Je suis convaincu que nous sommes allés bien au delà de nos obligations légales, cela a coûté très cher. » Comme ça, c’est clair.
On pourrait commenter ce que Paul Polman, qui veut faire passer le gouvernement Hollande pour la Corée du Nord et qui menace en plus la France de réduire ses investissements sur d’autres sites, appelle une « véritable ouverture au dialogue ». Unilever a entre autres assigné 26 salariés devant le juge des référés au tribunal de grande instance de Marseille, à peine un mois après le début l’occupation, pour demander leur expulsion du site de Fralib, sans compter la suppression pure et simple des salaires des délégués CGT et CGC.

Non, ce qui nous intéresse, ici, c’est l’étrange privatisation d’un mot, Eléphant en l’occurrence. On me répondra que ce mot est une marque. Oui, mais il reste un mot, comme Orange. On pouvait penser que les mots appartenaient à tout le monde. On a bien entendu compris qu’il s’agissait là d’un enjeu marketing, mais on sait aussi que la tendance chez les maîtres du monde est à transformer tous les mots en marque, en propriété privée. Prenez Apple qui attaque tous azimuts l’utilisation du mot pomme. (Le Chirac de 1995 l’a échappé belle !)
En même temps, si l’on en est réduit à payer pour utiliser du vocabulaire, on ne saurait trop recommander aux Grecs d’aller vérifier le nombre de mots venus de chez eux et employés quotidiennement en France ou en Allemagne. Il n’y a pas qu’ouzo, olive et sirtaki comme on le pense trop souvent du côté du Bundestag. Mais des mots qui servent à penser, à conceptualiser et à théoriser.

Si à chaque fois que l’Europe employait des mots dont elle a si souvent besoin pour qualifier sa politique (mot grec) comme, au hasard, « pactole », « barbare », « économie », « hécatombe », « sismique » et « sophistique », le gouvernement grec lui présentait l’addition, je suis sûr qu’on s’arrangerait pour la dette. Ah, j’allais oublier : Eléphant aussi est d’origine grecque…

*Photo : marcovdz

Un bon repas peut parfois remplacer un cinéma

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Gil Mihaely. L’art de bien manger serait-il devenu, comme la culture au sens « étroit » du terme, réservé à une élite ?

Périco Légasse. Pour 85% des Français, l’alimentation obéit au cycle suivant : primo, l’agriculture industrielle produit de la malbouffe que le réseau agro-alimentaire transforme en produits de grande consommation; deuxio, la publicité télévisée assure la propagande de ces produits auprès du consommateur dont le « temps de cerveau disponible », si cher à l’ex-PDG de TF1, est vendu à la marque ; tertio, la grande distribution met ces produits à la portée de tous. Pour résumer, les masses se nourrissent de marques vues à la télé et vendues en grandes surfaces. La République française ne peut tolérer cela sans renier ses fondements. Les citoyens naissent libres et égaux en droits alimentaires.[access capability= »lire_inedits »]

Vous ne répondez pas ! Alors que des milliers de gens perdent leur emploi, le « bien-manger » n’est-il pas un truc de riches ?

Il faut faire des choix dans la vie. Nos compatriotes doivent comprendre que la qualité de notre existence dépend aussi de la qualité de ce que nous mangeons. On peut s’émanciper de la pub et ne pas tomber systématiquement dans les pièges du consumérisme capitaliste en achetant tout et n’importe quoi. On peut préférer un bon aliment à un loisir, un vêtement ou un gadget qui ne sont pas indispensables, et même, de temps en temps, remplacer un bon repas par une séance de cinéma.

Admettons… Quoi qu’il en soit, si le compte à rebours ne nous laisse pas plus de dix à quinze ans, n’est-il pas trop tard ?

Même si les dégâts sont considérables, il n’est jamais trop tard. Je le répète, les gens peuvent cesser d’être des machines à consommer pour redevenir des citoyens − donc des consommateurs responsables. La loi du marché néolibéral, c’est : on te donne un salaire pour que tu le dépenses selon les besoins du système. Quand je fais mes courses à Auchan, je vote Auchan, quand je vais à Carrefour, je vote Carrefour, avec tout ce que cela induit comme conséquences sociales, économiques et politiques. L’humanité n’est pas condamnée à cette fatalité. « Les Français sont des veaux », disait le général de Gaulle. Eh bien refusons de finir en côtelettes. Être français, c’est aussi voter avec sa bouche.

Vaste programme…

Raison pour laquelle il faut s’y attaquer sans tarder. En commençant par rétablir l’élément de base qui est le repas familial, moment d’échange et de transmission entre générations. On mange de plus en plus seul, et l’industrie agroalimentaire encourage ce comportement avec le packaging individuel. Certes, on ne reviendra pas au déjeuner en famille, car celle-ci est dispersée durant la journée, mais le repas du soir est le moment idéal pour transmettre des connaissances, des expériences, des valeurs et des savoirs, discuter ou débattre, autour de plats préparés avec amour à base d’aliments qui vous racontent une histoire. Le repas est un forum culturel et un lieu d’apprentissage de l’art de bien vivre ensemble.

L’individualisation de la société et la crise de la famille nucléaire en Occident, avec la multiplication des célibataires, des divorces et des familles décomposées plus que recomposées ont précédé la destruction du repas familial. L’industrie en a pris acte…

Oui et non : l’individualisation de la société et l’industrialisation de l’alimentation, également entretenues par la télévision et la grande distribution, se sont déployées simultanément et se sont mutuellement encouragées. Et on voit le résultat ! J’ai rencontré récemment des jeunes lycéens qui sont des analphabètes alimentaires. Ils ne pouvaient pas me citer autre chose que des marques, sans savoir s’il s’agissait de viande ou de poisson ! Ils mangeaient du Findus, du Vivagel, de l’Igloo, du Yop et du Nutella et buvaient du Coca ou du Fanta. Formatée aux standards d’une culture industrielle, la jeunesse est devenue du bétail à consommer de la malbouffe. Je n’hésite pas à parler de « génocide culturel ». Voilà pourquoi l’École ne doit pas se contenter d’apprendre aux enfants à lire, écrire et compter : elle doit aussi leur apprendre à manger[1. L’inventeur des « classes du goût », Jacques Puisais, s’époumone à le répéter depuis quarante ans.] ! Sinon, on en fera des barbares.

Vous y allez un peu fort, non ? Ce ne serait pas mal, déjà, et peut-être plus important, sans vouloir vous vexer, de leur apprendre à lire, écrire et compter. Que l’alimentation fasse partie de la culture, soit. Elle n’en est pas pour autant sa composante essentielle.

Et pourtant si, ne serait-ce que parce que c’est la seule activité qui soit partagée par tous. Nous ne pouvons pas être des citoyens, donc pas faire peuple si nous ne partageons pas une éthique de l’acte alimentaire. Pour vivre ensemble, il faut manger ensemble. L’alimentation, aussi, détermine les principes d’une civilisation. Nous sommes les héritiers et les gardiens de la pensée et des arts issus de la civilisation helléno-judéo-chrétienne. Or, celle-ci est fondée sur la physio-sociologie de l’endroit, parfaitement définie par Montesquieu dans sa théorie des climats. Nous sommes donc tout autant comptables de l’art de manger que nous avons reçus.

En ce cas, les immigrés devraient-ils adopter les traditions culinaires françaises ? Que le couscous ou la pizza ne soient pas « français de souche » doit-il leur interdire nos assiettes ?

Ce n’est pas l’immigration qui détruit le patrimoine, c’est le renoncement à soi. Un jeune Maghrébin qui abandonne le couscous pour le McDo subit une régression calamiteuse. Le jeune Bourguignon qui abandonne le McDo pour le couscous fait un progrès phénoménal. L’important n’est pas de préférer la blanquette de veau au couscous, mais de ne pas les opposer, puis de les partager dans la convivialité. Si la cuisine française s’était limitée à son terroir d’origine, nous en serions encore au brouet de racines. Le « génie » culinaire français s’est construit en accueillant et en intégrant les cultures alimentaires de toutes les nations de passage ou de rencontre. Le cassoulet est l’enfant du couscous arabe et du haricot arrivé d’Amérique, et pourtant il est un emblème culinaire national. C’est pourquoi j’ai écrit que le kebab à la française pouvait être le remède aux ravages du McDo-Coca-Cola. Mais aujourd’hui, nous n’intégrons plus, nous nous alignons.

Donc, vous ne dîtes pas : « Le saucisson-pinard, tu l’aimes ou tu le quittes ! », ce qui exclurait de la communauté nationale pas mal de juifs et de musulmans ?

Quelle horreur ! En aucun cas. Je donnerais ma vie pour que mes compatriotes musulmans et juifs puissent continuer à manger halal ou casher, comme cela m’arrive parfois. En conséquence, je ne leur consentirai jamais le droit de m’interdire de saucissonner sur la voie publique : « Touche pas à mon saucisson-pinard !», rituel populaire et convivial libre de toute obédience. La gastronomie française est laïque. Elle a résisté au jacobinisme uniformisateur de la Révolution, ce n’est pas pour édicter ou se voir imposer par une religion, quelle qu’elle soit, des règles normatives. À table, il est interdit d’interdire !

Quelle est la manifestation la plus flagrante de l’américanisation alimentaire ?

Le sucre, ou plus précisément, la réduction de la gamme gustative au sucré, qui est un abrutissement sensoriel infantilisant. Sugar wants you ! Le sucré est le premier goût que découvre l’enfant, avant d’évoluer vers le salé, puis l’acide et, finalement, la plus subtile de toutes, l’amer. De plus, le sucré est addictif, ce qui fait tout son intérêt pour l’industrie. Le sucre est la nicotine de la malbouffe. Le lobby sucrier (betteravier) français en vit et s’entend comme larron en foire avec la hiérarchie de la FNSEA, quand il ne se confond pas avec elle…

D’accord, mais de l’addiction au sucre à la crise de la citoyenneté, le chemin est long…

Pas si long que ça ! En étant un brin caricatural, je dirais que le marasme social, politique et culturel qui frappe certaines catégories de notre population est le résultat de l’équation « sucre + télé ». Panem et circenses, disaient les Romains. « Du sucre et de la télé », répond Big Brother. On drogue la société aux édulcorants pour générer des individus à peine capables de discernement. Alors, vous pouvez trouver cette idée farfelue, mais moi, j’y crois : l’apprentissage de la citoyenneté commence dans l’assiette, à l’École, en famille. Brisons les chaines de la malbouffe et faisons la révolution alimentaire !

Votre combat me fait penser à celui du mouvement « slow food »…

Pas faux ! Le « slow food » a été imaginé par d’anciens gauchistes proches des Brigades rouges qui, assistant un jour à Rome à l’ouverture du premier McDo de la Péninsule, ont décidé d’organiser la résistance à ce qu’ils qualifiaient d’« invasion socio-économique ». Le refus de l’américanisation de la société européenne par la malbouffe est un combat politique. En France, où la grande distribution a pollué les mœurs, ce mouvement a du mal à s’implanter.

Vous êtes complètement obsédé par la grande distribution !

Il y a de quoi ! Dans les années 1980, les digues sont tombées et elle s’est installée partout. Jacques Attali, maître dans l’art de plomber le destin des peuples, préconise l’installation des grandes enseignes en « cœur de ville » − sous forme de petites structures, type supérettes de luxe. Les derniers petits commerces de province tirent le rideau et même l’épicier arabe du coin, qui avait intégré le paysage urbain et perpétué une forme de proximité, est en train de crever. Ce système qui fait miroiter l’abondance restreint le choix en multipliant les besoins. Aujourd’hui, un Français consomme 150 à 200 types d’aliments différents par an. Si rien ne change, dans vingt ans, il en consommera une vingtaine, déguisés par une multiplicité d’emballages et de marques.

Reste que pour vous, il y a deux grands Satans : Bruxelles et Carrefour. Qu’est-ce qu’on fait, on pend quelques eurocrates et quelques grands distributeurs ?

Arrêtez ! Je suis viscéralement confédéraliste européen, mais je ne pardonne pas aux voyous − et je pèse mes mots − qui ont confisqué et violé l’idéal européen avec l’assentiment de l’immense majorité de la classe politique. Puisque cette Europe-là refuse de sauver notre agriculture paysanne, nous le faire sans elle afin de sauver, coûte que coûte, ce joyau qu’est le patrimoine alimentaire de la France. Cela passe par une reconquête du marché intérieur par des produits « français de France ». En dehors des jours d’élection, le citoyen n’a plus de prise sur rien, ni sur l’économie, ni sur le social ou le culturel. Le seul domaine où il peut encore décider de son destin collectif et agir sur sa réalité quotidienne, c’est le libre choix de son alimentation. Commençons par cette Bastille-là, d’autres suivront. La liberté est au bout de la fourchette. À table, citoyens ![/access]

*Photo : Michael.Camilleri

Camp volant, cœur franc

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Ce qu’on aura pu aimer, quand nous avions vingt ans, la profonde gaîté d’un André Fraigneau. Né en 1905, Il est mort en 1991. On aurait pu se croiser puisqu’il était réédité au Rocher alors que nous y publiions notre premier roman, L’Orange de Malte. C’était en 1990. Dans L’Orange de Malte, on avait même donné au personnage féminin principal le prénom de Cynthia, à la fois parfaitement conscient de son côté kitsch mais désireux de rendre hommage à l’enchantement provoqué par la lecture de L’amour vagabond, un roman de Fraigneau qui date de 1949. Il y inventait, l’air de rien, le personnage de la jeune fille libérée en littérature, avec beaucoup plus de style que Beauvoir et sans avoir besoin de tortiller du croupion théorique. De toute manière, Fraigneau était homosexuel, beau et homosexuel, ce qui n’allait pas forcément de soi avant les salles de musculation. Regardez son contemporain Marcel Jouhandeau qui fit lui aussi partie des écrivains invités par l’Allemagne nazie en 41. Marcel Jouhandeau n’est pas beau. Ce n’est pas avec lui qu’on imaginerait virer sa cuti. Alors que Fraigneau, pardon ! Le goût du latin et du grec lui avait donné le physique d’Antinoüs. Virer sa cuti, c’est ce que Marguerite Yourcenar aurait bien voulu faire avec Fraigneau qu’elle rencontre chez Grasset au début des années 30. Mais décidément, les jeunes femmes, même chic et latinistes, ce n’était pas son genre. Yourcenar en souffrit longtemps, dit-on, toute soeur de Sappho qu’elle fût.

On n’avait pas pensé à Fraigneau depuis un bon bout de temps, et voilà qu’on tombe dans un salon du livre ancien sur Camp volant, en édition originale, avec un bel envoi, en plus. Même pas très cher, Fraigneau n’intéressant plus grand monde sinon quelques fervents qui communient de génération en génération dans son rapport au monde, un rapport heureux jusque dans les pires vacheries de l’existence. Son œuvre, c’est finalement une variante de la parole biblique : « Dans l’épouvante, le sourire aux lèvres ». Question de maintien.
Camp volant est le deuxième volet d’un cycle de trois livres qui seront réunis plus tard sous le titre Les Etonnements de Guillaume Francoeur. Francoeur, c’est le double de Fraigneau, à peine décalqué. Après-guerre, les jeunes Nimier, Blondin, Déon en feront le parrain de cette mouvance informelle que Bernard Frank avait appelé « les hussards ». Ils écrivirent même des « cartes préfaces » à la réédition des Etonnements, histoire de faire oublier qu’en 1944, Fraigneau fut quelque temps tricard et inscrit sur les listes du CNE qui recensaient les écrivains jugés collabos. Fraigneau ne fut pas puni très longtemps, on voyait bien qu’il n’avait pas la tête politique et qu’il faisait partie de ces écrivains qui avaient un peu de mal avec les idées générales, leur préférant toujours la sensation.

Camp volant, qui date de 1937, est un roman d’apprentissage. Un roman du service militaire. C’est fou ce qu’on pouvait être libre du temps du service militaire. Quand je pense à tous les vingtenaires et trentenaires voués au précariat et larbinisés dans des petits boulots, persuadés d’avoir échappé au pire avec la fin de la conscription, je me dis qu’ils devraient lire Camp volant. Histoire de se rendre compte que pendant au moins un an de leur vie, on les aurait nourris, logés, soignés, blanchis aux frais de la nation et qu’ils auraient eu seulement à s’occuper de choses agréables comme tirer avec des armes à feu, marcher la nuit et lire pendant des journées entières.

On a relu les premières pages de Camp volant au soleil, dans une chaise longue, en buvant un verre d’Amphibolite, parce que ça va bien avec un ciel bleu un peu frais et la phrase légère de Fraigneau : « Le vin glacé exaspérait cette fraternité secrète. Un pays qui n’existait pas sur les cartes et non plus dans les livres d’histoire se dessinait autour des buveurs. Il n’était pas besoin de langage. »
Et on a aussitôt oublié la fin du monde en cours.

Camp volant, André fraigneau, NRF, 1937, salon du livre ancien de Wasquehal, 30 euros.

*Photo : pierbou

10 films français oubliés

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Il en est de l’apprentissage cinéphilique comme de l’éducation sentimentale : on croit longtemps défendre ses propres opinions alors qu’il ne s’agit que d’idées reçues, et ce n’est qu’à l’occasion de rencontres inattendues que l’on parvient enfin à délivrer son regard. Voici donc dix films atypiques qui s’opposent à l’idée que l’on se fait ordinairement du cinéma français. Oubliés ou méprisés, ils démontrent qu’il existe en France, en dehors de la comédie poussive, du mauvais décalque hollywoodien et de l’auto-parodie parisianiste, un cinéma irrévérencieux et poétique. Comme l’affirme le critique Michel Marmin, « il n’existe pas de genre mineur, de petits ou de grands maîtres, mais des maîtres tout court »[1. Entretien dans La Revue du Cinéma n°2, 2006.]. Le cinéma français n’est pas celui que vous croyez.[access capability= »lire_inedits »]

La Nuit la plus longue, de José Bénazéraf (1964). Alliant de manière unique violence et sensualité, ce film conte les mésaventures d’une jeune femme séquestrée par une bande de malfrats. Les inventions cinématographiques les plus singulières s’y succèdent, témoignant du fait que Bénazéraf, auteur de quantité de bandes pornographiques dans les années 1960 à 1980, n’en était pas moins un cinéaste audacieux. Totalement méprisé par la critique de son temps, il œuvrait à une époque où le corps féminin n’était pas encore une marchandise comme les autres. De ce fait, sa représentation demeurait un sujet d’émerveillement et de trouble, donc de cinéma. (K-Films)

La Prisonnière, d’Henri-Georges Clouzot (1968). Dernier film du cinéaste, il fut très mal reçu, mais apparaît aujourd’hui comme une œuvre majeure qui, comme le dit Nabe « plantait un grand couteau en gros plan dans le ventre déjà bedonnant de l’avant-garde »[2. « Clouzot est un génie », in L’Imbécile de Paris n°3, 1992.]. Entre érotomanie et transports amoureux dans le milieu frelaté du pop-art, ce film, à la fois géométrique et fiévreux, traite de la place du regard, celui qu’on accepte sur soi comme celui qu’on ose sur autrui. Avec la très belle Élisabeth Wiener. (Studio Canal)

Solo, de Jean-Pierre Mocky (1969). Née de l’amère déception du cinéaste dans l’après Mai-68, cette course-poursuite entre des terroristes et la police, qui annonce d’une certaine façon Action directe et les Brigades rouges, est sans doute l’un de ses films les plus aboutis, polar poignant auquel un découpage exceptionnel confère un rythme haletant. (Pathé)

La Rose de fer, de Jean Rollin (1973). Joyau surréaliste d’un cinéaste encore aujourd’hui considéré comme une sorte d’Ed Wood vaguement lubrique, dont les films tournés avec des bouts de chandelle recèlent de précieux moments de grâce, tout particulièrement dans ce huis-clos onirique se déroulant entre tombes et caveaux, où l’on se permet de déclamer du Tristan Corbière. (LCJ Éditions)

Un Enfant dans la foule, de Gérard Blain (1976). Dans ce film d’apprentissage bouleversant qui raconte le quotidien d’un jeune adolescent durant l’Occupation, le cinéaste fait preuve, autant dans la conduite de son récit que dans sa mise en scène, d’une rigueur qu’on peut sans crainte qualifier de bressonienne. Il fuit le pathos, sans pourtant rien édulcorer des souffrances de cet enfant que sans doute il fut. (Éklipse vidéo)

Marie-Poupée, de Joël Séria (1976). Peu de films français grand public peuvent se flatter d’avoir autant dérangé que le truculent Galettes de Pont-Aven dont il est l’auteur, mais Séria fut aussi un cinéaste mélancolique et disert sur les rapports de domination, sexuelle et sociale. Ainsi, dans l’étrange Marie-Poupée, une jeune femme rencontre un vendeur de poupées qui souhaite faire d’elle son jouet, de manière littérale. Toujours aussi subversif près de quarante ans plus tard. (René Château)

Paradis pour tous, d’Alain Jessua (1982). Il a bien existé un cinéma politique en France : les fables d’Alain Jessua, « maître du fantastique social », selon la juste appellation de Jérôme Leroy. Des Chiens à Traitement de choc, Jessua a toujours réussi à rendre confondants de réalisme ses récits d’anticipation, traitant de la déshumanisation comme corollaire à l’efficacité des sociétés capitalistes. Dédié à Patrick Dewaere, qui se suicidera peu avant la sortie en salles, ce film, qui relate la transformation d’un homme en citoyen modèle à la suite d’un traitement, est l’un de ses plus noirs, illustrant, comme peu avant lui l’avaient fait, la fabrique des monstres modernes. (Studio Canal)

Pola X, de Léos Carax (1999). Subtile adaptation du Pierre ou les Ambiguïtés de Herman Melville, le film s’avère également un autoportrait sans concession du cinéaste, confirmant qu’on ne réussit vraiment à transposer qu’en s’exposant. Carax est bien l’un des tout derniers poètes d’un cinéma devenu la proie des sociologues et des publicitaires. (Lancaster)

Le Deuxième souffle, d’Alain Corneau (2007). Considérée par beaucoup comme un sacrilège, cette nouvelle version du Deuxième souffle de Jean-Pierre Melville, avec la beauté de ses cadres, l’artificialité revendiquée de ses décors et de ses éclairages, l’intelligence de ses glissements de sens par rapport à l’original, est en fait l’un des plus beaux films maniéristes français. (TF1 vidéo)

À l’aventure, de Jean-Claude Brisseau (2009). Dernier opus de la trilogie érotique comptant également Choses secrètes et Les Anges exterminateurs, ce film ne ressemble à rien de connu en ce qui concerne la représentation du sexe à l’écran. Ni morbide ni voyeur, c’est-à-dire jamais puritain, il s’approche des mystères du plaisir féminin à la fois en philosophe et en mystique, mais également en cinéaste, puisque érotisme comme cinéma supposent mise en scène et naïveté… (Optimale)[/access]

Après le salafisme, le pastafarisme

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On peut parfaitement être autrichien et avoir le sens de l’humour. Le jeune Niko Alm l’a prouvé. D’abord il a réussi son permis de conduire et nous le félicitons chaleureusement mais en plus, il est parvenu à faire figurer sur le précieux sésame une photo de lui chapeauté d’une passoire à pâtes. Blague de potache ? Pas tout à fait !

La réglementation en vigueur dans son pays concernant les couvre-chefs sur les photos officielles est très claire : les seuls couvre-chefs admis sur les photos de papiers officiels en Autriche sont ceux portés pour des raisons religieuses. Or, Niko Alm est un fidèle du très confidentiel – et pour cause ! – culte du « pastafarisme », c’est-à-dire « l’Eglise du Monstre en Spaghettis volants » qui prescrit à ses ouailles le port d’une passoire à pâtes sur la tête. Les autorités autrichiennes, emberlificotées dans leurs propres règlements respectueux des diversités l’ont obligé à passer un test psychologique pour prouver qu’il était suffisamment sain d’esprit pour conduire! Test réussi ! Niko Alm détient un permis de conduire le représentant avec sa chère passoire.

Et notre jeune farceur ne compte pas en rester là ! Trop heureux de retourner contre les autorités leurs contorsions politiquement correctes, il va prochainement leur réclamer que le pastafarisme soit reconnu comme une religion officielle !

Je crois que je vais me convertir !

L’horreur à Coët

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« Malgré l’histoire de mon frère et ce que je vivais depuis une semaine au camp, j’avais toujours une haute idée de l’institution militaire. Une très haute idée, pouvais-je même dire. » C’est Geoffroy de La Roche, psychologue dans le civil et lieutenant de réserve qui parle ici, et il a bien du mérite étant donné ce que l’Armée va lui faire subir. Il est le narrateur et le personnage principal des Soldats de papier, le deuxième roman de Marc Charuel, après Le jour où tu dois mourir, dont nous avions rendu compte l’année dernière. La subtilité que l’auteur met à tracer son portrait tout en nuances va donner à son histoire une étonnante crédibilité, autant que la documentation de première main parfaitement métabolisée dans le déroulé de l’action.

Les soldats de papier est un roman qui se passe presque entièrement dans l’enceinte de Saint-Cyr Coëtquidan, le West Point français où les traditions et les valeurs d’honneur et de courage forment l’élite des officiers français autant que les cours et l’entraînement qu’ils reçoivent. Le problème est que les institutions de ce genre peuvent avoir la pureté dangereuse et décider de passer sous silence les affaires délicates. Quand en ce mois d’octobre 1992, on demande à Geoffroy de la Roche de venir à Coët, il croit absurdement que c’est pour aider à l’enquête sur des disparitions mystérieuses d’appelés. Il y en a eu une bonne demi-douzaine en quelques mois, que la direction de l’école s’empresse de classer dans le dossiers « désertions » en croisant très fort les doigts pour que les familles n’alertent pas la presse ou la justice.

Geoffroy se sent d’autant plus motivé qu’il a lui-même perdu son frère aîné, dix ans plus tôt, dans des conditions similaires. Cette enquête est donc pour lui un enjeu intime : il s’agit de rentre justice à un jeune homme dont le supplice nous est décrit dans un prologue aussi éblouissant qu’éprouvant par Marc Charuel qui se révèle orfèvre dans le traitement littéraire de l’horreur, ne nous épargnant aucun détail sans pour autant sombrer dans la complaisance. C’est à ce genre de prise de risques dans la note à tenir que l’on reconnaît d’ailleurs les bons auteurs des faiseurs à la chaîne.

Mais voilà, le lieutenant de La Roche comprend vite que sa principale mission va être de calmer les angoisses des appelés du camp plutôt que de comprendre ce qui se passe vraiment. Ce qui se passe vraiment, celles et ceux qui se souviennent de l’affaire des disparus de Mourmelon et de la sinistre figure de l’adjudant Pierre Chanal l’auront déjà compris. En la transposant dans le cadre élégant, pour ne pas dire feutré de Coëtquidan, Marc Charuel réussit un sacré pari qui est celui d’étudier, sans préjugés, la construction d’un monstre pour qui l’Armée est un moyen idéal de masquer des pulsions mortifères. Charuel serait antimilitariste, la charge serait presque moins rude ! Mais ce photographe de guerre, ancien reporter qui a baroudé sur tous les fronts depuis les années 70, aime la chose militaire comme on aime une vieille maîtresse avec qui on en a vu d’autres et à qui on peut tout dire. Comme quoi, être fanamili n’a jamais empêché la lucidité.

Le lecteur retrouvera la délicieuse angoisse qui consiste à s’attacher à un enquêteur et à savoir que celui-ci a toujours un coup de retard, y compris quand son enquête le conduit dans la Yougoslavie en guerre, où il ira traquer le tueur, un pervers intelligent comme tous les pervers et qui sait que rien ne vaut de grands massacres pour perpétrer à l’abri ses petites horreurs à soi, bien caché sous un casque bleu ou un béret de milicien quelconque.

Ceux qui avaient lu le précédent roman de Charuel, qui traitait d’un sujet aussi violent et épouvantable que celui des snuff movies, retrouveront sa maitrise narrative, celle de l’auteur de thriller qui a suffisamment de métier pour rendre en quelques lignes l’ambiance d’un bar à putes de Rennes, l’inconfort d’une chambrée ou Sarajevo en ruines vue par le périscope d’un char. Mais cette fois-ci, dans Les soldats de papier, en réduisant la dimension planétaire de son précédent opus à un huis-clos en forêt de Brocéliande, à l’exception d’une ultime échappée dans une Bosnie en proie à l’épuration ethnique, il a encore concentré ses effets et sa noirceur et créé des personnages d’une grande complexité.

Il semble donc que nous soyons, d’ores et déjà, avec Charuel, en présence d’une grande plume du noir d’aujourd’hui.

Les soldats de papier, Marc Charuel (Albin Michel)

*Photo : Patrick Peccatte/Paris Match

Traité européen : Cohn-Bendit vote contre le referendum d’Eva Joly

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Il n’y a pas si longtemps que cela, la pauvre Eva Joly occupait la place peu enviable de tête de turc du paysage politique français. Embourbée dans une campagne présidentielle qui la vit finalement obtenir un meilleur score que Dominique Voynet en 2007, elle cumulait les tares impardonnables : un accent crypto-teuton à couper au couteau, l’autodérision d’Alain Delon couplée au sex-appeal de Darry Cowl, etc. Jusque dans son propre parti, on lui savonnait la planche, qui en la traitant de « vieille éthique », qui en suggérant un retrait anticipé ou la surnommant charitablement « Evadanslemur ».

Quelques semaines après le 22 avril, après des vacances bien méritées, voici que l’ancienne magistrate refait parler d’elle. Cette fois-ci, on ne pourra plus lui mettre tous les errements des Verts sur le dos car sa toute dernière prise de position n’illustre en rien le cosmopolitisme libertaire compassé de ses camarades post-gauchistes. Loin des vieilles lunes sociétales, Eva Joly nous parle du traité simplifié, vous savez cet ersatz de compromis franco-allemand sur la règle d’or budgétaire négocié par Sarkozy puis remis en selle par Hollande, que le Parlement adoptera sans passer par la case constitutionnelle.

Le dernier tort d’Eva, c’est de vouloir débattre du texte en profondeur et d’exiger un referendum au lieu de le faire voter par ses amis parlementaires comme un seul homme. Pour avoir avancé le même argument, son ami président du groupe écologiste à l’Assemblée François de Rugy, s’est fait traiter de « petit con » par Daniel-Cohn Bendit en pleine université d’été des Verts à Poitiers. Au cours de la même journée, Dany, qui sort son revolver dès qu’il entend les mots « Europe » et « débat » dans une même phrase, s’est fendu d’une sortie cinglante à destination de Joly : « Eva Joly a le droit de dire n’importe quoi (…) Elle n’a qu’à faire un référendum sur l’euro en Norvège »

Dans la bouche de n’importe quel hiérarque de droite, voire dans celle d’un baron local du P.S, cette vacherie aurait valu une accusation de xénophobie dûment suivie d’un procès expéditif. Mais voilà, Dany le rouge se targue d’un glorieux passé sous les pavés. Il fut un temps où un certain Georges Marchais le traitait d’ « anarchiste allemand » dans les colonnes de L’Humanité en mai 1968, arguant que sa vulgate libertaire n’avait rien de révolutionnaire. Pour avoir ainsi dénigré Cohn-Bendit, Marchais se fait aujourd’hui traiter d’ « ordure » par le député européen, qui, en transformant « anarchiste allemand » en « juif allemand » déclencha jadis l’un des plus beaux simulacres antifascistes de l’Histoire. Quarante ans après avoir pavoisé sur les barricades, Dany décèle même « un petit ton antisémite » dans la formule du premier secrétaire communiste.

On ne sait quel nom d’oiseau mérite Cohn-Bendit pour renvoyer Eva Joly à ses origines norvégiennes. De toute façon, nous ne goûtons guère ces méthodes. Ce qui est sûr, et particulièrement piquant, c’est que l’anarchiste d’hier est devenu un brillant procureur de l’ordre libéral-libertaire. Chauvin face à Joly, il se mue en avocat zélé de l’Allemagne lorsque la crise de la dette risque de casser son joli joujou européen, avec des arguments que ne renieraient pas Angela Merkel ou Mario Draghi (« ll faut donner un peu à ceux qui payent »).

Mais reconnaissons-lui au moins un mérite : le bougre réussit à nous rendre Eva Joly sympathique !

*Photo : European Parliament

À corps perdus

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Deux événements particulièrement atroces se sont déroulés entre fin mai et début juin. À Miami, un homme nu s’est jeté sur un SDF pour lui dévorer le visage. La police a dû utiliser toute sa puissance de feu pour l’abattre, l’homme continuant sa besogne malgré les balles qui le frappaient. Ensuite, dans le New Jersey, un autre homme, que la police venait arrêter chez lui, a menacé de s’éventrer avec un couteau de cuisine. Non seulement, il l’a fait, mais il s’est ensuite défendu en lançant sur les assaillants des morceaux de ses propres intestins.

Décrits avec la brutalité de dépêches d’agence, ces faits divers provoquent le même effroi et le même écœurement que le cinéma gore américain, né au début des années 1960. Le genre a donné quelques chefs-d’œuvre qui, au-delà des sensations fortes recherchées par un public essentiellement adolescent, relèvent de la critique sociale.[access capability= »lire_inedits »] Ainsi, les films de George Romero, comme La Nuit des morts-vivants ou Zombie crépuscule, dénoncent une certaine aliénation moderne à travers la figure du zombie qui attaque les vivants pour s’en nourrir tout en continuant mécaniquement à se rendre au supermarché ou au travail.

Devant les faits divers de Miami et du New Jersey, on a l’impression que le monde de Romero est devenu le nôtre. On se demande s’il faut se préparer à une forme d’apocalypse zombie pour laquelle, par ailleurs, ont déjà été écrits, aux États-Unis, des manuels de survie, parfois sérieux, parfois ironiques, comme l’excellent Guide de survie en territoire zombie[1. Calmann-Lévy.] de Max Brooks.

Qu’on ne se méprenne pas : il ne s’agit pas de faire ici le énième procès de l’influence des images violentes sur les comportements (l’un des criminels cités plus haut était, semble-t-il, sous l’emprise d’une nouvelle drogue, et l’autre souffrait de troubles mentaux), mais plutôt de chercher une référence permettant de comprendre l’horreur indicible. De même qu’il est difficile, dans un registre plus aimable, d’assister à un coucher de soleil ou de distinguer une cathédrale dans la brume du matin sans penser à Monet qui les a vues mieux que tout le monde, le cannibale de Miami et l’auto-éventreur du New Jersey évoquent irrésistiblement le cinéma gore. En revanche, le « dépeceur de Montréal », qui avait démembré son amant chinois pour en expédier les restes à différents partis canadiens et publié sur Internet le film de son sinistre ouvrage (il fut arrêté en Allemagne) renvoie plutôt aux films à grand succès mettant en scène un serial-killer, le chef-d’œuvre du genre étant Le Silence des agneaux, de Jonathan Demme, dans lequel Jodie Foster affrontait Hannibal-le-cannibale, interprété par l’inoubliable Anthony Hopkins.

Répétons-le : toute ressemblance entre ces œuvres et des faits véridiques ne saurait être que fortuite. Mais on sait, depuis Oscar Wilde, que « la nature imite l’art ». Sans aller jusqu’à prendre cette phrase au pied de la lettre, on admettra que, quand la réalité dépasse la fiction, la fiction peut éclairer la réalité.

Peut-être existe-t-il un point commun entre ces trois crimes d’une atrocité spécifique et tant d’autres qui, depuis quelques années, envahissent nos écrans et les colonnes de nos journaux : leurs auteurs semblent tous rechercher, de manière désespérée, aberrante, monstrueuse, à retrouver leur propre corps, dans des automutilations délirantes ou dans la mutilation de l’autre, soit en le torturant, soit en le mangeant, purement et simplement.
Nous sentons tous, obscurément, que notre civilisation ne cesse de se virtualiser. La rapidité des échanges, le présent perpétuel imposé par Internet, l’impossibilité de plus en plus grande de penser l’avenir, de se souvenir du passé, même proche, les réseaux sociaux avec leurs « amis » que l’on ne voit jamais et qui ont remplacé, pour toute une génération, le journal intime : autant de phénomènes qui, insensiblement, dissolvent non seulement la réalité, mais nos propres personnes. Ici, c’est la littérature qui fournit des clés pour accéder au réel. En effet, dès les années 1950, quelques grandes plumes de la science-fiction ont anticipé l’effacement du réel et de l’identité face à la technologie. Il faut lire par exemple les romans ou nouvelles de Philip K. Dick comme Ubik, La Vérité avant-dernière, Souvenirs à vendre, où il annonce déjà ce qu’analyseront par la suite Guy Debord ou Jean Baudrillard. Écoutons Debord : « Là où le monde réel se change en simples images, les simples images deviennent des êtres réels, et les motivations efficientes d’un comportement hypnotique. » Ces lignes datent de 1967, mais quiconque a observé des compétitions de joueurs en ligne ou des traders dans une salle de marché sait ce qu’est un « comportement hypnotique »[2. À ce propos, intuition intéressante de Bret Easton Ellis dans son célèbre American Psycho, qui campe un golden boy des années 1980, égaré dans une économie virtuelle et une consommation délirante de marques de luxe, en tueur en série particulièrement sadique.]. Baudrillard, lui, insiste sur un autre aspect : « L’espèce humaine a inventé un mode spécifique de disparition qui n’a rien à voir avec la loi de la nature. Peut-être même un art de la disparition. »

Quand on finit par douter de son existence même, qu’on est au-delà du solipsisme pourtant conceptualisé par Schopenhauer comme le stade ultime de l’enfermement sur soi et le refus de concevoir que l’autre puisse exister en dehors de sa conscience, la souffrance est telle qu’il faut absolument, et de toute urgence, récupérer un corps et se prouver qu’il existe.

J’ai été frappé, ces dernières années, par la généralisation du tatouage et du piercing dans toutes les classes sociales, ou presque, et toutes les générations. Ce qui était autrefois réservé à quelques amateurs sado-masochistes, aux marins, aux routiers, aux soldats des unités d’élite, aux taulards, est apparu chez la jolie lycéenne de bonne famille au visage angélique. Il y a quelques années, le regretté Thierry Jonquet avait consacré un de ses grands romans, Ad Vitam aeternam[3. Seuil.] , à cette mode de la scarification parfois poussée à l’extrême. Là aussi, dans ce roman, il était question de « se sentir » exister au sens physique du terme.

De fait, le cauchemar semble s’être généralisé. Une publicité récente pour une voiture montre une mère BCBG allant chercher sa fille à l’école. Quand celle-ci s’assoit, la mère aperçoit un tatouage sur le dos de la gamine. Elle feint d’être en colère avant de lui montrer en riant le sien, tout au bas du dos, en lui disant : « Voilà un vrai tatouage ! » Je ne sais pas pourquoi − ou plutôt si, je sais −, mais cette scène m’effraie autant que l’idée d’un type nu mangeant en pleine rue un SDF. Bien sûr, de la pub au crime, ce n’est pas le même degré de violence. Mais c’est la même nature. L’obscénité en plus.[/access]

Julian Assange : le bal des ingrats

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Le feuilleton tragi-comique des démêlés avec la justice suédoise de Julian Assange, aujourd’hui réfugié dans les locaux de l’ambassade d’Equateur à Londres a meublé en partie le grand creux de l’été pour des médias en mal de copie.

Nous avons assez dit, ici, que nous ne considérions nullement le fondateur de WikiLeaks comme un bienfaiteur de l’humanité, et même, qu’au bout du compte, c’était un voleur ordinaire à prétention de Robin des Bois, pour nous étonner du silence gêné de ceux qui l’avaient porté aux nues.

On se souvient, entre autres, que le journal Le Monde avait distillé, pendant des semaines, les extraits les plus « sexy » des télégrammes diplomatiques subtilisés dans le disque dur du département d’Etat. Edwy Plenel avait déclaré, la main sur le cœur que « WikiLeaks, c’est même plus qu’un média, c’est un engagement, une bataille. Ils utilisent le terrain de l’information comme un levier démocratique. ». Or, aujourd’hui, les mêmes sont aux abonnés absents. Assange ? Ah oui, ce type pas clair qui croit que les Suédoises disent toujours « oui »…

On chercherait vainement, dans les comptes-rendus de ses mésaventures par les organes de presse qui, hier, l’encensaient, la moindre prise de position en sa faveur. C’est peut-être pousser un peu loin ce « devoir d’ingratitude » qui fait partie du vade-mecum déontologique du journaliste aux mains blanches.

Grèce : Pourquoi il faut maintenir la pression

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L’histoire a fait le tour des médias : un contrôle fiscal dans un restaurant en bord de mer sur l’île grecque d’Hydra a dégénéré et tourné à l’émeute après que le propriétaire a refusé d’obtempérer. Le gérant a été mis en garde à vue et, comme l’écrit Alexia Kefalas dans les colonnes du Figaro, « aussi ubuesque que cela puisse paraître, les contrôleurs fiscaux continuent leurs inspections depuis le début de la semaine escortés par des CRS et policiers, sous les huées des Hydriotes et… le regard amusé des touristes ! ».

La tentation est grande de se joindre au ricanement de la journaliste et des touristes qui ont observé ce spectacle avec « amusement ». Quoiqu’on pense de la Grèce et de ses citoyens, il est difficile de ne pas éprouver un certain malaise face à l’amusement des touristes devant un drame humain qui s’est déroulé sous leurs yeux. Il est trop facile de reproduire des clichés sur la Grèce pour caresser le lecteur dans le sens du poil. La mauvaise conduite fiscale grecque a été mille fois dénoncée ces dernières années et, il y a à peine quinze jours, l’émission Capital consacrait un reportage à l’un de ses aspects les moins connus à l’étranger : la fraude systématique aux taxes foncières. Ce qu’il y a de nouveau dans l’affaire d’Hydra n’est pas le manque d’empressement des citoyens à déclarer leurs revenus et à payer leurs impôts, mais plutôt la détermination du nouveau gouvernement à appliquer la loi. En étant un brin machiavélique, on pourrait même penser que ce genre d’anecdotes arrange bien les affaires d’Antonis Samaras, le premier ministre grec, car elles démontrent sa volonté farouche de respecter les engagements pris par la Grèce et exposent en même temps ses difficultés. Ces histoires appuient d’ailleurs les efforts de Samaras pour élargir sa marge de manœuvre auprès de ses créanciers et partenaires européens. Dans l’entretien qu’il a accordé avant-hier au quotidien allemand Bild, il va jusqu’à affirmer : « Tout ce que nous voulons, disait le premier ministre grec en s’adressant directement à l’opinion publique allemande, c’est un peu d’air pour respirer, pour remettre l’économie en route et accroître les revenus de l’État ». Concrètement, Samaras aimerait retarder les échéances pour obtenir un répit qui « permettrait au pays de renouer avec la croissance. »
Le fait d’accorder ou non un délai supplémentaire aux Grecs n’a rien à voir avec leurs perspectives de croissance ou une quelconque question économique.

Si en Espagne, en Italie et au Portugal il s’agit de réparer une machine économique en panne, la Grèce en est encore à construire cette machine. Dans les faits, la Grèce a déjà dépassé le stade de la faillite et personne ne pense qu’elle pourra rembourser ses dettes même dans l’hypothèse d’un rééchelonnement. Contrairement aux apparences, les créanciers d’Athènes veulent avant tout refonder l’Etat grec, le remboursement de la dette leur servant de moyen de pression pour obliger le gouvernement et la société grecs à faire le nécessaire, au risque – comme à Hydra – de frôler le débordement.

Si les créanciers ne passent pas l’éponge sur ce qui reste de la dette grecque, ce n’est pas du tout parce qu’ils rêvent de la voir un jour remboursée mais parce qu’ils sont convaincus que sans cette épée de Damoclès, les autorités grecques choisiraient nécessairement la facilité. Si la pression baisse, si les leaders grecs apprennent par expérience qu’il est plus facile de pleurer sur l’épaule de Merkel que d’envoyer des CRS accompagner les agents du Fisc, les réformes s’arrêteront net et le pays ne sortira jamais de l’ornière. La politique cherche toujours la voie de la moindre résistance. Pourquoi donc fâcher les commerçants d’Hydra, couper salaires et retraites, dérembourser médicaments et traitements quand on peut trouver l’argent plus facilement ? Aussi dur que cela puisse paraître, pour le bien des Grecs, il est primordial de les corseter, de ne leur laisser aucune autre issue que la refonte de leur Etat et de leur contrat social, sans toutefois trop tirer sur la corde. Le jour où ils y arriveront – en remettant notamment sur la table la fiscalisation de l’Eglise et des armateurs – la négociation avec leurs créanciers redeviendra économique. On pourra alors parler modèle économique, coût du travail, consommation et croissance. A ce moment-là, comme par miracle, tout le monde conviendra que la meilleure solution est effectivement d’effacer l’ardoise grecque.

*Photo : YoungJ523

Fralib : l’éléphant de la discorde

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L’histoire des Fralib de Gémenos est devenue, comme naguère celle des Conti, emblématique d’une résistance des salariés aux délocalisations de confort et autres licenciements boursiers. Dans l’usine de Gémenos, 182 personnes travaillaient à la fabrication des thés et infusions Eléphant et Lipton jusqu’à ce que le propriétaire, le groupe anglo-néerlandais Unilever, décide en septembre 2010, de fermer le site. La résistance s’organise aussitôt, et de manière assez ferme.

L’usine est occupée, les salariés n’acceptant pas la fin d’un outil productif viable et même rentable, comme l’a prouvé l’intersyndicale en présentant lors d’une conférence de presse en juillet 2011 les résultats d’une étude menée par un cabinet d’experts comptables indépendant. Le chiffre d’affaire annuel était de 53, 2 millions d’euros avec une marge nette de 47% et il apparaissait assez clairement que nous étions en présence d’un cas typique de dumping social, Unilever voulant délocaliser l’essentiel de la production de Gémenos sur un autre site, en Pologne, où les salaires sont, comme par hasard, quatre fois moins élevés.
Le changement de majorité a (un peu) rebattu les cartes et Montebourg est monté au créneau avec dans un premier temps plus de succès que pour PSA. Le projet des salariés, forts de près de 700 jours de mobilisation, a pris forme pour éviter la fermeture. Celle d’une Scop, une coopérative ouvrière, qui pourrait continuer la production, les locaux et les machines ayant été rachetés par la communauté urbaine de Marseille. Mieux encore, cette nouvelle structure, avec l’aide d’un ancien cadre supérieur de Lustucru qui met 15 millions d’Euros sur la table, pourrait même créer… 30 à 60 emplois de plus ! La belle histoire, pour l’instant, s’arrête là.

Si les Fralib de Gémenos sont prêts à se passer de la marque Lipton, ils exigent en revanche de continuer à commercialiser leur thé sous la marque Eléphant. Ils ont quelques arguments à faire valoir : le thé de l’Eléphant est né à Marseille, il y a cent vingt ans. Ils se proposent en plus de redonner tout son lustre à la marque en tournant le dos au calibrage du goût opéré par Unilever et comme le déclare Olivier Leberquier, responsable CGT sur le site, « on souhaite revenir à des achats de produits locaux, des arômes naturels, des plantes produites en Provence, tout ce qu’Unilever a abandonné », Unilever avait en effet pris l’habitude de chercher ses plantes en Europe de l’est, comme par hasard, alors qu’il y a encore dix ans, la verveine et la camomille venaient de la Provence et du Vaucluse.
Vous imaginez un peu ? Une coopérative autogestionnaire, des préoccupations écologiques et la possibilité de faire travailler des producteurs des environs ? On croirait à une utopie concrète d’économie solidaire, raisonnée, inventant un modèle de décroissance soutenable en fabriquant un thé plus naturel et dont l’empreinte carbone serait réduite.

Il ne faut pas rêver non plus. On est dans l’Europe de Bruxelles, où si vous dites que « l’émancipation des travailleurs peut être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes », on montera votre bûcher devant l’immeuble de la Commission. C’est pourquoi monsieur Unilever en chef, Paul Polman, refuse de céder l’utilisation de la marque Eléphant et s’en explique dans une entretien au Figaro publié le 20 août : « Nous avons montré pendant deux ans une véritable ouverture au dialogue. Le plan social a été validé par les tribunaux, nous avons offert à tous les salariés la possibilité de travailler sur l’un de nos autres sites en France aux mêmes conditions et nous avons cédé pour un euro symbolique des machines. Je suis convaincu que nous sommes allés bien au delà de nos obligations légales, cela a coûté très cher. » Comme ça, c’est clair.
On pourrait commenter ce que Paul Polman, qui veut faire passer le gouvernement Hollande pour la Corée du Nord et qui menace en plus la France de réduire ses investissements sur d’autres sites, appelle une « véritable ouverture au dialogue ». Unilever a entre autres assigné 26 salariés devant le juge des référés au tribunal de grande instance de Marseille, à peine un mois après le début l’occupation, pour demander leur expulsion du site de Fralib, sans compter la suppression pure et simple des salaires des délégués CGT et CGC.

Non, ce qui nous intéresse, ici, c’est l’étrange privatisation d’un mot, Eléphant en l’occurrence. On me répondra que ce mot est une marque. Oui, mais il reste un mot, comme Orange. On pouvait penser que les mots appartenaient à tout le monde. On a bien entendu compris qu’il s’agissait là d’un enjeu marketing, mais on sait aussi que la tendance chez les maîtres du monde est à transformer tous les mots en marque, en propriété privée. Prenez Apple qui attaque tous azimuts l’utilisation du mot pomme. (Le Chirac de 1995 l’a échappé belle !)
En même temps, si l’on en est réduit à payer pour utiliser du vocabulaire, on ne saurait trop recommander aux Grecs d’aller vérifier le nombre de mots venus de chez eux et employés quotidiennement en France ou en Allemagne. Il n’y a pas qu’ouzo, olive et sirtaki comme on le pense trop souvent du côté du Bundestag. Mais des mots qui servent à penser, à conceptualiser et à théoriser.

Si à chaque fois que l’Europe employait des mots dont elle a si souvent besoin pour qualifier sa politique (mot grec) comme, au hasard, « pactole », « barbare », « économie », « hécatombe », « sismique » et « sophistique », le gouvernement grec lui présentait l’addition, je suis sûr qu’on s’arrangerait pour la dette. Ah, j’allais oublier : Eléphant aussi est d’origine grecque…

*Photo : marcovdz

Un bon repas peut parfois remplacer un cinéma

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Gil Mihaely. L’art de bien manger serait-il devenu, comme la culture au sens « étroit » du terme, réservé à une élite ?

Périco Légasse. Pour 85% des Français, l’alimentation obéit au cycle suivant : primo, l’agriculture industrielle produit de la malbouffe que le réseau agro-alimentaire transforme en produits de grande consommation; deuxio, la publicité télévisée assure la propagande de ces produits auprès du consommateur dont le « temps de cerveau disponible », si cher à l’ex-PDG de TF1, est vendu à la marque ; tertio, la grande distribution met ces produits à la portée de tous. Pour résumer, les masses se nourrissent de marques vues à la télé et vendues en grandes surfaces. La République française ne peut tolérer cela sans renier ses fondements. Les citoyens naissent libres et égaux en droits alimentaires.[access capability= »lire_inedits »]

Vous ne répondez pas ! Alors que des milliers de gens perdent leur emploi, le « bien-manger » n’est-il pas un truc de riches ?

Il faut faire des choix dans la vie. Nos compatriotes doivent comprendre que la qualité de notre existence dépend aussi de la qualité de ce que nous mangeons. On peut s’émanciper de la pub et ne pas tomber systématiquement dans les pièges du consumérisme capitaliste en achetant tout et n’importe quoi. On peut préférer un bon aliment à un loisir, un vêtement ou un gadget qui ne sont pas indispensables, et même, de temps en temps, remplacer un bon repas par une séance de cinéma.

Admettons… Quoi qu’il en soit, si le compte à rebours ne nous laisse pas plus de dix à quinze ans, n’est-il pas trop tard ?

Même si les dégâts sont considérables, il n’est jamais trop tard. Je le répète, les gens peuvent cesser d’être des machines à consommer pour redevenir des citoyens − donc des consommateurs responsables. La loi du marché néolibéral, c’est : on te donne un salaire pour que tu le dépenses selon les besoins du système. Quand je fais mes courses à Auchan, je vote Auchan, quand je vais à Carrefour, je vote Carrefour, avec tout ce que cela induit comme conséquences sociales, économiques et politiques. L’humanité n’est pas condamnée à cette fatalité. « Les Français sont des veaux », disait le général de Gaulle. Eh bien refusons de finir en côtelettes. Être français, c’est aussi voter avec sa bouche.

Vaste programme…

Raison pour laquelle il faut s’y attaquer sans tarder. En commençant par rétablir l’élément de base qui est le repas familial, moment d’échange et de transmission entre générations. On mange de plus en plus seul, et l’industrie agroalimentaire encourage ce comportement avec le packaging individuel. Certes, on ne reviendra pas au déjeuner en famille, car celle-ci est dispersée durant la journée, mais le repas du soir est le moment idéal pour transmettre des connaissances, des expériences, des valeurs et des savoirs, discuter ou débattre, autour de plats préparés avec amour à base d’aliments qui vous racontent une histoire. Le repas est un forum culturel et un lieu d’apprentissage de l’art de bien vivre ensemble.

L’individualisation de la société et la crise de la famille nucléaire en Occident, avec la multiplication des célibataires, des divorces et des familles décomposées plus que recomposées ont précédé la destruction du repas familial. L’industrie en a pris acte…

Oui et non : l’individualisation de la société et l’industrialisation de l’alimentation, également entretenues par la télévision et la grande distribution, se sont déployées simultanément et se sont mutuellement encouragées. Et on voit le résultat ! J’ai rencontré récemment des jeunes lycéens qui sont des analphabètes alimentaires. Ils ne pouvaient pas me citer autre chose que des marques, sans savoir s’il s’agissait de viande ou de poisson ! Ils mangeaient du Findus, du Vivagel, de l’Igloo, du Yop et du Nutella et buvaient du Coca ou du Fanta. Formatée aux standards d’une culture industrielle, la jeunesse est devenue du bétail à consommer de la malbouffe. Je n’hésite pas à parler de « génocide culturel ». Voilà pourquoi l’École ne doit pas se contenter d’apprendre aux enfants à lire, écrire et compter : elle doit aussi leur apprendre à manger[1. L’inventeur des « classes du goût », Jacques Puisais, s’époumone à le répéter depuis quarante ans.] ! Sinon, on en fera des barbares.

Vous y allez un peu fort, non ? Ce ne serait pas mal, déjà, et peut-être plus important, sans vouloir vous vexer, de leur apprendre à lire, écrire et compter. Que l’alimentation fasse partie de la culture, soit. Elle n’en est pas pour autant sa composante essentielle.

Et pourtant si, ne serait-ce que parce que c’est la seule activité qui soit partagée par tous. Nous ne pouvons pas être des citoyens, donc pas faire peuple si nous ne partageons pas une éthique de l’acte alimentaire. Pour vivre ensemble, il faut manger ensemble. L’alimentation, aussi, détermine les principes d’une civilisation. Nous sommes les héritiers et les gardiens de la pensée et des arts issus de la civilisation helléno-judéo-chrétienne. Or, celle-ci est fondée sur la physio-sociologie de l’endroit, parfaitement définie par Montesquieu dans sa théorie des climats. Nous sommes donc tout autant comptables de l’art de manger que nous avons reçus.

En ce cas, les immigrés devraient-ils adopter les traditions culinaires françaises ? Que le couscous ou la pizza ne soient pas « français de souche » doit-il leur interdire nos assiettes ?

Ce n’est pas l’immigration qui détruit le patrimoine, c’est le renoncement à soi. Un jeune Maghrébin qui abandonne le couscous pour le McDo subit une régression calamiteuse. Le jeune Bourguignon qui abandonne le McDo pour le couscous fait un progrès phénoménal. L’important n’est pas de préférer la blanquette de veau au couscous, mais de ne pas les opposer, puis de les partager dans la convivialité. Si la cuisine française s’était limitée à son terroir d’origine, nous en serions encore au brouet de racines. Le « génie » culinaire français s’est construit en accueillant et en intégrant les cultures alimentaires de toutes les nations de passage ou de rencontre. Le cassoulet est l’enfant du couscous arabe et du haricot arrivé d’Amérique, et pourtant il est un emblème culinaire national. C’est pourquoi j’ai écrit que le kebab à la française pouvait être le remède aux ravages du McDo-Coca-Cola. Mais aujourd’hui, nous n’intégrons plus, nous nous alignons.

Donc, vous ne dîtes pas : « Le saucisson-pinard, tu l’aimes ou tu le quittes ! », ce qui exclurait de la communauté nationale pas mal de juifs et de musulmans ?

Quelle horreur ! En aucun cas. Je donnerais ma vie pour que mes compatriotes musulmans et juifs puissent continuer à manger halal ou casher, comme cela m’arrive parfois. En conséquence, je ne leur consentirai jamais le droit de m’interdire de saucissonner sur la voie publique : « Touche pas à mon saucisson-pinard !», rituel populaire et convivial libre de toute obédience. La gastronomie française est laïque. Elle a résisté au jacobinisme uniformisateur de la Révolution, ce n’est pas pour édicter ou se voir imposer par une religion, quelle qu’elle soit, des règles normatives. À table, il est interdit d’interdire !

Quelle est la manifestation la plus flagrante de l’américanisation alimentaire ?

Le sucre, ou plus précisément, la réduction de la gamme gustative au sucré, qui est un abrutissement sensoriel infantilisant. Sugar wants you ! Le sucré est le premier goût que découvre l’enfant, avant d’évoluer vers le salé, puis l’acide et, finalement, la plus subtile de toutes, l’amer. De plus, le sucré est addictif, ce qui fait tout son intérêt pour l’industrie. Le sucre est la nicotine de la malbouffe. Le lobby sucrier (betteravier) français en vit et s’entend comme larron en foire avec la hiérarchie de la FNSEA, quand il ne se confond pas avec elle…

D’accord, mais de l’addiction au sucre à la crise de la citoyenneté, le chemin est long…

Pas si long que ça ! En étant un brin caricatural, je dirais que le marasme social, politique et culturel qui frappe certaines catégories de notre population est le résultat de l’équation « sucre + télé ». Panem et circenses, disaient les Romains. « Du sucre et de la télé », répond Big Brother. On drogue la société aux édulcorants pour générer des individus à peine capables de discernement. Alors, vous pouvez trouver cette idée farfelue, mais moi, j’y crois : l’apprentissage de la citoyenneté commence dans l’assiette, à l’École, en famille. Brisons les chaines de la malbouffe et faisons la révolution alimentaire !

Votre combat me fait penser à celui du mouvement « slow food »…

Pas faux ! Le « slow food » a été imaginé par d’anciens gauchistes proches des Brigades rouges qui, assistant un jour à Rome à l’ouverture du premier McDo de la Péninsule, ont décidé d’organiser la résistance à ce qu’ils qualifiaient d’« invasion socio-économique ». Le refus de l’américanisation de la société européenne par la malbouffe est un combat politique. En France, où la grande distribution a pollué les mœurs, ce mouvement a du mal à s’implanter.

Vous êtes complètement obsédé par la grande distribution !

Il y a de quoi ! Dans les années 1980, les digues sont tombées et elle s’est installée partout. Jacques Attali, maître dans l’art de plomber le destin des peuples, préconise l’installation des grandes enseignes en « cœur de ville » − sous forme de petites structures, type supérettes de luxe. Les derniers petits commerces de province tirent le rideau et même l’épicier arabe du coin, qui avait intégré le paysage urbain et perpétué une forme de proximité, est en train de crever. Ce système qui fait miroiter l’abondance restreint le choix en multipliant les besoins. Aujourd’hui, un Français consomme 150 à 200 types d’aliments différents par an. Si rien ne change, dans vingt ans, il en consommera une vingtaine, déguisés par une multiplicité d’emballages et de marques.

Reste que pour vous, il y a deux grands Satans : Bruxelles et Carrefour. Qu’est-ce qu’on fait, on pend quelques eurocrates et quelques grands distributeurs ?

Arrêtez ! Je suis viscéralement confédéraliste européen, mais je ne pardonne pas aux voyous − et je pèse mes mots − qui ont confisqué et violé l’idéal européen avec l’assentiment de l’immense majorité de la classe politique. Puisque cette Europe-là refuse de sauver notre agriculture paysanne, nous le faire sans elle afin de sauver, coûte que coûte, ce joyau qu’est le patrimoine alimentaire de la France. Cela passe par une reconquête du marché intérieur par des produits « français de France ». En dehors des jours d’élection, le citoyen n’a plus de prise sur rien, ni sur l’économie, ni sur le social ou le culturel. Le seul domaine où il peut encore décider de son destin collectif et agir sur sa réalité quotidienne, c’est le libre choix de son alimentation. Commençons par cette Bastille-là, d’autres suivront. La liberté est au bout de la fourchette. À table, citoyens ![/access]

*Photo : Michael.Camilleri