Depuis dix-huit mois, les spéculations vont bon train sur l’ampleur de la vague révolutionnaire qui déferle sur le monde arabe.
Face au chaos syrien, une question tenaille les esprits les mieux intentionnés : comment intervenir ? Alors que la diplomatie française n’ose pas formuler clairement son credo raisonnable – en substance, il est urgent d’attendre- d’inopportuns boutefeux voudraient nous faire croire que la paix civile se conquiert par la force des F-16 et AK-47.

C’est faire peu de cas des tumultes de la situation régionale. Sans naïveté ni trompettes, un groupe d’opposants syrien a entamé une démarche tout autre en lançant un « appel à la paix » parrainé par la Communauté de Sant’Egidio, une ONG catholique engagée au Moyen-Orient et en Afrique. Parmi les signataires du texte, on trouve Michel Kilo et Fayez Sara, deux anciens prisonniers politiques du régime baathiste qui n’ont rien à envier à la détermination des insurgés. Ce document lucide et courageux stipule : « Tout en reconnaissant le droit des citoyens à la légitime défense, nous réaffirmons que les armes ne sont pas la solution. Il faut refuser la violence et le glissement vers la guerre civile, car elles mettent en danger l’État, l’identité et la souveraineté nationale » et appelle « à soutenir toutes les formes de lutte politique pacifique et de résistance civile, et de favoriser une nouvelle phase de rencontres et de conférences à l’intérieur du pays. »
Vœu pieux, rétorqueront certains. Il est vrai qu’on imagine mal une Perestroïka locale faire vaciller les institutions syriennes. Dans des structures de pouvoir soviétique à base tribale, un scénario brutal semblable à la chute de Ceausescu est hélas le plus probable, sans parler de l’épuration religieuse qui risque de suivre l’avènement d’une Syrie « démocratique ».

Si ce paradoxe peinera les amoureux transis du romantisme révolutionnaire à keffieh, les observateurs du Levant en déplorent les premières étincelles en Syrie, mais aussi au Liban. Dès le début de l’insurrection syrienne, le pays du Cèdre a payé un lourd tribut à Damas, où les deux forces en présence l’acculent à prendre parti. Jusqu’à ces dernières semaines, le président Michel Sleimane maintenait une neutralité à toute épreuve tandis que son gouvernement, dominé par les prosyriens et dirigé par l’ami personnel de Bachar Al-Assad Najib Mikati, s’escrimait à ménager Damas, notamment en refusant de protester contre les si fréquentes violations de la souveraineté libanaise par l’armée loyaliste syrienne.

Mais cet été, la realpolitik syro-libanaise a repris ses droits. Le président, le premier ministre comme le patriarche maronite avaient beau essayer de s’extirper du dossier syrien, ce dernier leur est revenu en pleine figure à la faveur d’une série d’affaires sécuritaires potentiellement explosives pour la si fragile concorde libanaise. Depuis la fin de la guerre civile et les accords de Taëf (1990), l’équilibre politico-confessionnel libanais ne tient qu’à un fil. C’est cette carte maîtresse que les belligérants de la guerre civile syrienne ont copieusement joué, au risque d’entraîner Beyrouth dans l’abîme.

Reprenons le fil des événements. Le 22 mai, onze pèlerins chiites libanais étaient enlevés à Alep par un groupe d’opposition sommant le secrétaire général du Hezbollah de se désolidariser du clan Assad. Peine perdue, ce rapt entraîna une spirale de règlements de compte (kidnappings, assassinats) interconfessionnels, un peu comme si le conflit syrien se jouait par procuration à Beyrouth et Tripoli, au grand dam des défenseurs de la nation libanaise une et indivisible. Point d’orgue de la discorde, le 9 août au petit matin : l’arrestation spectaculaire de l’ancien ministre Michel Samaha, ancien phalangiste réputé très proche d’Assad, accusé de complot contre la sécurité nationale. Des preuves irréfutables établiraient sa responsabilité dans la préparation d’attentats que les services syriens auraient programmé en plein Ramadan, afin d’attiser la tension entre sunnites, alaouites et chrétiens pour embraser toute la région. Mais contrairement au temps béni d’Hafez al-Assad, dont le génie stratégique lui permettait de mener simultanément plusieurs politiques chez son voisin libanais (soutien aux phalangistes au début de la guerre civile, puis retournement en faveur des « islamo-progressistes ») pour mieux régner, il semblerait que les pro-Assad se soient pris les pieds dans le tapis. Des explosifs et des enregistrements de conversations téléphoniques pour le moins compromettantes figurent dans le dossier d’accusation de Samaha, qui serait passé aux aveux. Et les pressions de la présidence syrienne relayée par les partis chiites Hezbollah et Amal pour le libérer aggravent un peu plus les présomptions qui pèsent sur cet affidé de Damas.

Cette histoire de pieds nickelés est si grave que le président Michel Sleimane n’a pas pris la peine d’adresser un message protocolaire à son homologue syrien à l’occasion de l’Aïd-el-Fitr, une première entre les deux pays…
Samaha mis hors-jeu, la flamme partie de Syrie n’est pas consumée au Liban, tant s’en faut. Depuis une semaine, le clan chiite des Moqdad assume le rapt d’une vingtaine de syriens anti-baathistes en représailles à l’enlèvement d’un membre de leur famille. L’opposition libanaise antisyrienne accusant ouvertement le Hezbollah de collusion avec cette politique de la terre brûlée, ce fait divers prend la dimension d’une affaire d’Etat, d’autant que la Turquie et les pays du Golfe s’en mêlent.

L’entrée dans la danse des parrains de l’insurrection syrienne achève d’internationaliser les problèmes sécuritaires du Liban et rebat les cartes. Déjà, le patriarche maronite Raï a dû mettre de l’eau dans son vin de messe prosyrien, à la suite de l’affaire Samaha. Quant aux pétronomonarchies, elles ont recommandé à leurs ressortissants d’éviter de séjourner dans l’ancienne Suisse du Proche-Orient, ce qui n’arrangera pas la situation touristique catastrophique du pays. Même au plus fort de la guerre civile et des bombardements israéliens de 2006, les chiffres du tourisme n’atteignaient pas le marasme actuel, qui conduit Beyrouth sur le chemin glissant de la récession.
Cette semaine, Tripoli a rejoué l’habituelle litanie des échauffourées entre alaouites et sunnites, dont le premier bilan fait état d’au moins huit morts et soixante-quinze blessés, avant une éventuelle nouvelle flambée de violence encouragée par les deux parties syriennes.

Que Bachar se démette ou non, l’avenir du Liban s’annonce aussi incertain que celui de son puissant voisin. Plus de vingt ans après la fin de la guerre civile, avec une Syrie libanisée à ses portes, Beyrouth verrait alors le spectre de la partition communautaire lui rejaillir en pleine face…

*Photo : FreedomHouse

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