Rendons au César du journalisme ce qui lui appartient. Je dois à Luc Rosenzweig d’avoir découvert cette sortie édifiante d’Edwy Plenel : « WikiLeaks, c’est même plus qu’un média, c’est un engagement, une bataille. Ils utilisent le terrain de l’information comme un levier démocratique. »

A ceux qui l’ignorent encore, rappelons que Julian Assange, le fondateur de cette entreprise altruiste et philanthropique vit reclus dans l’ambassade d’Equateur à Londres pour échapper à la justice, puisqu’il est sous le coup d’un mandat arrêt international pour une affaire de viol en Suède. J’ignore tout de cette sombre histoire de mœurs et de la réalité des méfaits dont Assange reste présumé innocent. Mais, quelle que soit la véracité des accusations portées contre lui, celles-ci pourraient permettre son extradition ultérieure aux Etats-Unis, pays qui le recherche pour atteinte à la sécurité nationale, un crime passible de la peine capitale.

Il n’en fallait pas plus pour faire d’Assange un saint. Que dis-je, un martyr de la liberté d’information. Il faut dire que depuis 2010, la publication de milliers de câbles diplomatiques dans la presse – et pas la plus sale, nous parlons du New York Times et du Monde, qui l’ont élu « personnalité de l’année » – en a fait le saint patron de la liberté d’expression absolue et inconditionnelle. Ne jetons pas la pierre à Edwy Plenel, qui ne fait qu’adouber ce qui est déjà partout sanctifié. « Un véritable levier démocratique » conclut-il : il est vrai que Wikileaks nous informe quasiment en temps réel des petits secrets diplomatiques les mieux gardés. Ainsi, nous savons tout des relations pas toujours simples que l’ancien président Sarkozy entretenait avec ses homologues, nous disposons de preuves sonnantes et trébuchantes de la haine du roi d’Arabie Saoudite à l’encontre de son ennemi iranien, nous connaissons les premiers préparatifs d’un grand conflit moyen-oriental entre Téhéran et l’Occident.

Merveilleuse transparence. Wikileaks, c’est l’Histoire vue par les valets puis relayée par des journalistes sans peur et sans reproche. Par le génie du verbe d’Assange, les citoyens de nos chères démocraties spectaculaires ont instantanément accès à l’information qui leur faisait cruellement défaut, y compris aux petits secrets d’alcôve des puissants. Plus de secret des dieux, de réunion du Divan princier, le quidam est désormais mêlé aux décideurs dont il devine jusqu’au plus inavouable penchant. Durant les premiers mois de la révolution tunisienne, certains membres du gouvernement intérimaire s’évertuaient à « twitter » les propos échangés en conseil des ministres, comme si la transparence absolue tenait lieu de vertu démocratique apte à conjurer le retour du tyran renversé.
Grâces soient rendues à Julian Assange : nous sommes dorénavant tous transparents les uns aux autres, ce qui devrait raffermir les ressorts démocratiques de cette société qui aurait aboli les hiérarchies. Une vie collective sans quant-à-soi, extérieure à elle-même, où la plus petite intention cérébrale peut se transformer en motif public d’opprobre : Staline en rêvait, Assange l’a fait devenir réalité.

Dans La Transparence du Mal (1990), Jean Baudrillard discernait le développement d’un « processus viral d’indistinction » commandant tous les événements contemporains. Au cœur d’un monde où la vitesse de production de flux financiers dépasse les capacités humaines de calcul, Baudrillard pressentait que « partout ce qui a été libéré l’a été pour passer à la circulation pure (…) l’aboutissement inéluctable de toute libération est de fomenter et d’alimenter les réseaux ».

On ne sait ce que Wikileaks fomente. Probablement rien, en dehors de son flux d’informations autoréférentiel, sans autres justification que lui-même. Nous devons être informés pour être informés ; l’injonction démocratique ne se discute plus. Elle s’exécute et se consomme.
Personnellement, moyennant quelques accommodements raisonnables, je préfère vivre sous la férule d’un tyran que dans cette démocratie-là.

*Photo : watchingfrogsboil

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