Théophane Le Mené, dans ces colonnes, avait exprimé tout le mal qu’il pensait d’un jugement du tribunal de Cologne, qui assimilait la circoncision rituelle des garçons juifs et musulmans à une « mutilation opérée sur des enfants dans l’incapacité de manifester leur volonté ». Cet acte jurisprudentiel avait eu pour conséquence la suspension de l’ablation du prépuce pour raison religieuse pratiquée dans les hôpitaux et les cliniques. Ce jugement avait suscité de vives protestations en Allemagne et dans le monde par les représentants de toutes les confessions (y compris celles qui ne pratiquent pas la circoncision). Shimon Pérès, président de l’Etat d’Israël, circoncis depuis 89 ans, s’était à ce propos fendu d’une lettre à son homologue allemand Joachim Gauck lui rappelant que : « la circoncision est un rituel juif au coeur de l’identité juive depuis des milliers d’années et qui définit le peuple juif, depuis le premier commandement donné par Dieu à Abraham ». Gauck, ancien pasteur protestant, a humblement accepté ce rappel théologique venant d’un homme dont la pratique rituelle est, disons, modérée.
Si l’on fait abstraction des réactions hyperboliques, comme celle d’Ariel Musicant, président de la communauté juive de Vienne, qui interprète ce jugement comme une volonté de « perpétuer la Shoah avec les armes de la loi », on peut constater que ces protestations ont eu un effet immédiat sur l’Allemagne officielle. Avant de se séparer pour l’été, les députés du Bundestag avaient, à une très forte majorité, adopté une résolution demandant l’inscription à l’ordre du jour de la session d’automne d’un projet de loi autorisant la circoncision rituelle sur le territoire de la République Fédérale. La chancelière Angela Merkel, de son côté, rassurait les institutions juives internationales en affirmant, dans une lettre au président de l’European Jewish Association, le rabbin Menahem Margolin : « Je suis heureuse que le peuple juif ait de nouveau, trouvé une maison en Allemagne. La liberté de religion est un élément essentiel dans notre société démocratique et il devrait n’y avoir aucun doute à ce sujet ».

Ces prises de positions officielles, qui font l’objet d’un consensus quasi général, à l’exception de quelques députés Verts et de Die Linke (extrême gauche), auraient dû mettre un terme à cette polémique issue d’un dérapage juridique de quelques robins qui avaient dû confondre l’eau de Cologne avec de la vodka. Or il n’en a rien été. En attendant le vote de la nouvelle loi, c’est l’interprétation du tribunal rhénan qui s’impose. Depuis deux mois, les circoncisions juives et musulmanes en Allemagne se pratiquent soit dans la clandestinité, soit en allant à l’étranger. Le procureur de la ville de Hof, en Bavière, a ouvert une procédure judiciaire contre David Goldberg, rabbin et mohel[1. Le mohel est l’officiant qui pratique la circoncision du nourrisson allongé sur les genoux du sandaq (parrain)], au motif qu’il avait, depuis un temps non prescrit, pratiqué quelques trois mille ablations de prépuce sur le territoire allemand. La société civile n’est pas sur la même longueur d’onde que la classe politique. En témoigne cette « Lettre ouverte à la chancelière, à la ministre de la santé et aux députés du Bundestag » signée par sept cents médecins, juristes et universitaires, publiée par le grand quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung. Ces éminent(e)s Herr ou Frau Doktor affirment que « le respect de liberté religieuse ne doit pas être un blanc seing pour l’utilisation de la violence envers de jeunes garçons dans l’incapacité de manifester leur volonté ». Les signataires s’émeuvent en outre de « l’attitude de déni et de refus d’empathie pour de très jeunes garçons ayant subi des douleurs importantes lors de cette mutilation génitale ». Ils rejettent aussi l’argument qui voudrait que le pays à l’origine de la Shoah ne saurait aujourd’hui faire obstacle à la pratique religieuse juive en Allemagne. « En tant qu’héritiers des Lumières, nous devons enfin ouvrir les yeux : on ne touche pas aux enfants !». Ben voyons ! Tous les traumatisés de la circoncision rituelle vont devoir une fière chandelle à la fine fleur du monde académique d’outre-Rhin, dont on n’attendait pas moins. La réponse la plus adéquate à ce tissu d’âneries a été formulée par le journaliste et essayiste juif allemand Henryk Broder qui fait dire à un pourfendeur de la circoncision : « Comment pouviez vous imaginer, chers amis juifs que, nous les Allemands, après tous ce que nous avons fait subir dans le passé, nous vous laisserions encore vous infliger à vous-mêmes cette blessure barbare ! »

*Photo : Walwyn

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