Tout commence lorsque le George Orwell Memorial Trust, dirigé par l’ancien travailliste Ben Whitaker, propose la construction d’une statue à l’effigie de l’écrivain en face des nouveaux bureaux de la BBC dans le centre de Londres et récolte même 60 000 £ de fonds pour le projet. C’est plutôt logique, sachant qu’Orwell a exercé le métier de journaliste à la BBC de 1941 à 1943. Le projet reçoit alors le soutien de nombreuses personnalités comme l’acteur Rowan Atkinson ou le fils de l’écrivain lui même, Richard Blair. La construction est confiée au sculpteur Martin Jennings à qui l’on doit la statue du poète britannique John Betjeman que l’on peut contempler à l’intérieur de la gare de St Pancras à Londres. Puis le projet avorte brutalement après que ses concepteurs ont essuyé un refus catégorique de la part de la direction de la BBC. Selon un porte-parole de la chaîne, les raisons en seraient purement esthétiques, le risque étant que la statue fasse de l’ombre au travail de l’artiste Mark Pimlott à même la chaussée. Mais lorsque la journaliste et membre du parti travailliste Joan Bakewell approche l’actuel directeur général de la BBC Mark Thomson pour connaître les raisons officieuses de cette décision, les explications qui lui sont données laissent entendre un autre son de cloche. Les raisons politiques apparaissent alors clairement : l’auteur de 1984, La ferme des animaux et de Hommage à la Catalogne serait, selon l’expression de M. Thomson, jugé « trop à gauche » ! Désormais, la réalisation de ce projet est suspendue à la décision du conseil municipal de Westminster qui doit avaliser la construction de la statue dans un nouvel emplacement à proximité de la BBC, à savoir Portland Place.

Quand on connait l’hostilité qui fut la sienne à l’égard du stalinisme, on peut légitimement qualifier cette décision de scandaleuse. Orwell trop à gauche, vraiment ? Rappelons par exemple qu’il lui arrivait de se définir comme « anarchiste tory », une formule baroque reprise par le philosophe Michéa dans le titre d’un de ses essais[1. Jean Claude Michéa, Orwell, anarchiste tory (Editions Climat, 2000)]. Au delà de l’évident oxymore qu’il constitue, ce qualificatif a le mérite d’exprimer la complexité de sa pensée. Certes, Orwell se définissait avant tout comme socialiste mais, de par son attachement à l’humanisme et à ce qu’il appelait la « common decency » (le sens moral), sa conception du socialisme était aux antipodes de celle d’un Lénine et, d’autant plus, d’un Staline. Doit-on rappeler que ses œuvres romanesques majeures, à savoir 1984 et La ferme des animaux, furent écrites en réaction à la complaisance vis à vis du stalinisme qui était celle de la gauche anglaise à cette époque ? Le socialisme d’Orwell était empreint de patriotisme, voire d’un certain conservatisme. En adversaire du totalitarisme et en amoureux de la liberté, Orwell serait aujourd’hui hostile, s’il était encore vivant, à ces dirigeants populistes qui se réclament de la gauche tout en réduisant la liberté de la presse comme Hugo Chavez au Vénézuela. Elémentaire, mon cher Thomson. Orwell ne serait sûrement pas offensé d’être étiqueté trop à gauche mais encore faut-il savoir de quelle gauche l’on parle ! Très attaché aux mots et aux concepts, Orwell se réclamait d’un socialisme originel, loin de la forme totalitaire qu’il prit dans l’ex-URSS. En tant que directeur général de la BBC, Mark Thomson ne peut ignorer tout cela.

George Orwell était un visionnaire à plus d’un titre. Sans doute n’aurait-il pas été étonné, et encore moins choqué, par cette affaire. En effet, lorsqu’il démissionne de ses fonctions de journaliste à la BBC en 1943 après avoir travaillé au sein de l’Eastern Service (qui couvrait alors l’information à destination des Indes), il écrit dans sa lettre de démission : « Depuis quelque temps, j’ai pris conscience que je gaspillais mon temps et l’argent public en faisant un travail qui ne produit aucun résultat ». L’écrivain préférait délaisser sa carrière journalistique pour se consacrer entièrement à la littérature. La suite de l’histoire montre qu’il a eu raison. En effet, c’est après son départ de la BBC qu’il se mit à écrire La ferme des animaux (1945) et 1984 (1948) ! Sans cela, Orwell serait resté un écrivain méconnu et son oeuvre n’aurait par conséquent jamais eu l’impact qu’elle a pu avoir et qu’elle a encore. Sans doute avait-il senti que le politiquement correct était déjà à l’oeuvre dans le monde de l’information et qu’il lui fallait retrouver sa liberté pour s’approcher de la vérité[2. A ce sujet, lorsque Orwell était journaliste à la BBC, il travaillait dans le bureau 101. Or, dans son roman 1984, le héros se fait torturer dans une salle portant ce même numéro !].

*Photo : New Chemical History

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