Au pays de Socrate, la référence à l’Antiquité ou à la mythologie grecques sert souvent des intérêts purement politiques. C’est le cas des déclarations de Nikos Dendias cet été. Pour le ministre grec de la protection civile, « il faut lutter contre l’invasion d’immigrants qui est l’une des plus importante qu’ait connue le pays des depuis celle des Doriens au IVème siècle ». C’est en ces termes que le ministre a lancé l’opération « Xenios Zeus » (Zeus protecteur des étrangers) : une « chasse » aux sans-papiers dans le centre d’Athènes et à la frontière gréco-turque.

Depuis un mois, nuit et jour, des milliers de policiers traquent les émigrés du pays et placent en centre de rétention ceux qui ne sont pas en règle. Certains sont même rapatriés dans leur pays d’origine. Mais cela est rarement le cas. Et pour cause, ces dix dernières années, la Grèce est devenue la plaque tournante de l’immigration clandestine pour des familles entières qui viennent de pays en guerre ou à situation politique instable, comme l’Afghanistan ou la Syrie. Pour ceux-là, pas question de rentrer chez eux. Ils sont plus de 300 à entrer tous les jours sur le territoire grec par la Turquie voisine. Condamnés à vivre un véritable cauchemar, ils veulent tous se diriger vers l’Europe, « la vraie » comme ils disent (France, Angleterre ou Allemagne), en quête d’un avenir meilleur. Mais en vertu des conventions européennes, et notamment des accords de Dublin 2, ils se retrouvent piégés dans le premier pays européen d’arrivée. Ils s’éparpillent alors dans tout le pays, transformant la Grèce en une sorte de Sangatte à ciel ouvert. Dans les grandes villes, ils errent, devenant vendeurs à la sauvette ou main d’œuvre corvéable à merci, à la recherche de quelques euros pour survivre.

Les étrangers représenteraient aujourd’hui près de 10% de la population grecque, leur nombre ayant triplé ces dix dernières années. Et avec la crise, ils sont devenus la cible privilégiée des extrémistes, à commencer par les militants de Chryssi Avgi, Aube dorée en grec. C’est le nom du parti d’extrême droite, à l’idéologie inspirée par Mussolini et Salazar, entré pour la première fois au parlement grec après les élections législatives du 17 juin dernier, avec 18 députés. Ce nouveau parti, que l’on peut qualifier sans ambiguïté de néo-nazi, est essentiellement composé de malabars, le crâne rasé, vêtus de treillis et arborant le drapeau grec avec la croix orthodoxe à chacun de leur déplacement. Ils diffusent leur idéologie xénophobe au quotidien et profitent d’une quasi impunité juridique. Les sondages leur attribuent même une cote de popularité croissante, alors que tous les autres partis représentés au parlement sont en chute libre. Pour un nombre grandissant de Grecs, ils constituent de fait la seule véritable opposition au mémorandum et aux mesures d’austérité qui ont plongé la société grecque dans la précarité et le désespoir. C’est ce qui explique leur ascension fulgurante. Il y a encore cinq ans, ce groupuscule marginal rassemblait 0,5% d’opinions favorables.

“Les émigrés sont devenus les boucs émissaires de la situation du pays (…) Cela peut paraître étonnant quand on sait qu’il y a encore quelques années, l’eldorado grec faisait massivement venir des immigrés, notamment pour achever les grands travaux comme ceux des Jeux Olympiques d’Athènes en 2004. Bien entendu, aucun n’était naturalisé et ne recevait de sécurité sociale. Résultat, avec l’arrivée massive de réfugiés dernièrement et avec la crise, certains Grecs, les accusent ouvertement de prendre leur travail. Et ce discours résonne dans tous les pans de la société » explique Spiros Rizakos, membre de l’ONG Aitima. Cet avocat aide les migrants à demander l’asile politique ou à légaliser leur statut sur le territoire grec. Il s’inquiète de la situation, car il constate une croissance exponentielle des attaques xénophobes. Depuis le début de la crise, les ratonnades et autres passages à tabac sont en effet devenus des actes quotidiens.

Sans les nommer, la plupart des associations humanitaires dénoncent les agissements des membres actifs du parti de l’Aube dorée, souvent guidés par une admiration non dissimulée pour Hitler. Leur chef Nikos Michaloliakos nie publiquement l’existence des chambres à gaz et de l’Holocauste. Ses nouvelles cibles : les handicapés et les homosexuels. Les derniers tracts de l’Aube dorée leur adressent un message on ne peut plus clair : « Après les migrants, ce sera votre tour ».
D’après l’analyste politique Nikos Xydakis, éditorialiste au quotidien Kathimerini, la démocratie grecque est clairement en danger. « Ils instrumentalisent les mythes et les symboles historiques de notre pays, alors que dans les faits, ils profitent de la vulnérabilité des personnes désespérées et d’un État social lacunaire”, estime-t-il. Les électeurs de ce parti ont sans doute la mémoire courte. Ils oublient à quel point la Grèce a souffert de la folie meurtrière des nazis : un tiers de la population d’Athènes finit fusillée ou morte de faim, sans oublier des villages entiers dont tous les habitants ont été tués, y compris les enfants.

Le plus étonnant est qu’aucune autorité ne condamne les agressions perpétrées par l’Aube Dorée. Certains craignent pourtant d’assister à la résurgence de l’extrême droite en Grèce, considérant que la Grèce fonctionne comme un laboratoire social européen. Pris de court par les échéances financières et sociales, le gouvernement grec ne prend pas le temps de résoudre les problèmes migratoires. La montée de l’extrême droite xénophobe portée par la crise pourrait la confronter à une situation inextricable.

*Photo : wiki commons.

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