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Georges Kiejman : Le problème des juges, c’est le narcissisme !

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Causeur. Après l’affaire du « mur des cons », n’a-t-on pas quelques raisons de penser que notre justice est idéologique ?
Georges Kiejman[1. Georges Kiejman est avocat depuis plus de soixante ans. Il a plaidé dans un très grand nombre d’affaires retentissantes – du procès de Pierre Goldman à celui de Georges Ibrahim Abdallah, dans lequel il représentait le gouvernement américain. Proche de Pierre Mendès France et de François Mitterrand, il a occupé entre 1990 et 1993 plusieurs postes de ministre délégué à la Justice, à la Communication et aux Affaires étrangères.]. Je ne crois pas aux préjugés idéologiques. Que les juges soient de gauche ou de droite, ils ne dépendent que d’eux-mêmes. Et dans l’ensemble, je dirais que ce qui les rapproche est plus important que ce qui les sépare.
Vous avez pourtant sévèrement critiqué la mise en examen de Nicolas Sarkozy, par le juge Gentil, dans l’affaire Bettencourt, dans une tribune publiée par Le Figaro – après avoir été refusée par Le Monde. Pourquoi, au fait ?
Je n’ose penser que c’est parce que les deux journalistes qui suivent l’affaire Bettencourt sont les correspondants habituels des juges d’instruction. Sur le fond, il est vrai que, si Nicolas Sarkozy a été mis en examen pour « abus de faiblesse », en l’absence de tout argument juridique sérieux, c’est parce que le délit de financement public est aujourd’hui prescrit. Mais en même temps, le juge Gentil, que je ne connais pas personnellement, est unanimement catalogué à droite. Il est difficile de croire qu’il poursuit Sarkozy par hostilité idéologique.
Sauf que Sarkozy a autant d’ennemis à droite qu’à gauche…
Sans doute, mais c’est beaucoup plus simple et plus humain que vous ne l’imaginez : les juges sont incroyablement narcissiques ! Un juge est un être certainement estimable, mais totalement obscur. Et lorsqu’il est projeté dans la lumière, sa première envie est de sortir du troupeau et de montrer de quoi il est capable. Le juge Gentil qui, comme beaucoup de juges, a la modestie ostentatoire, est entré du jour au lendemain – comme Mesdames Joly et Prévost-Desprez avant lui − dans tous les foyers français ! Désormais, il est l’homme qui a mis en examen Nicolas Sarkozy ![access capability= »lire_inedits »]
Dans ces conditions, le puissant n’est-il pas aujourd’hui plus sévèrement traité que le misérable ?
Même si nous n’avons pas encore inversé la formule de La Fontaine, il faut admettre que, face au « Blanc, riche et célèbre », ce facteur narcissique peut jouer. Mais nous n’allons pas soumettre les juges à un contrôle psychothérapique tous les cinq ou dix ans ! Encore que…
Certains juges d’instruction font valoir que cette célébrité est un mal nécessaire. De fait, si les affaires politico-financières étaient traitées par des juges anonymes, dépourvus de tout moyen de se faire entendre, on les étoufferait beaucoup plus facilement…
D’abord, la pression politique est beaucoup plus difficile à exercer qu’on ne l’imagine, et elle se révèle souvent contre-productive. Cependant, les fuites ont évidemment renforcé l’indépendance des juges. Tous vous diront que, personnellement, ils ne « fuitent » pas. Et en même temps, ils déclareront : « Sans la presse, nos enquêtes seraient étouffées. » La presse, quant à elle, compte sur les magistrats pour lui fournir des informations. Cela fait-il la meilleure des démocraties dans le meilleur des mondes ? Eh bien non ! L’honneur du journaliste est aussi de savoir quand il doit se taire. Le travail de délation de certains ne me semble pas sympathique.
Seriez-vous opposé au « secret des sources », validé par la Cour de cassation et par la Cour européenne ?
Normalement, une information devrait tenir sa crédibilité du fait que, précisément, on en connaît la source. On ne devrait donc pas avoir peur de placer sur écoute des journalistes qui révèlent des secrets qui ne devraient pas sortir de la sphère gouvernementale. Comment voulez-vous remonter au fonctionnaire qui « balance » sans écouter le receleur de l’information ?
La presse, dites-vous, a contribué à assurer l’indépendance des juges. N’a-t-elle pas plutôt œuvré à renforcer leur pouvoir ?
Les journalistes et les juges se soutiennent mutuellement, justement parce qu’ils ne sont pas des « pouvoirs » au sens constitutionnel du terme. À l’évidence, ce sont des alliés objectifs contre les autres pouvoirs. Ceci étant, je suis convaincu qu’un heurt violent entre la presse et le système judiciaire se produira un jour…
En attendant, le pouvoir de ces juges alliés aux journalistes est peut-être excessif, même s’il est limité par le droit…
Le droit permet tout ! – des décisions justes aussi bien que des décisions injustes maquillées en décisions justes. Quant au juge d’instruction, son pouvoir vient du fait qu’il reçoit dans un bureau clos. Et dans le fonctionnement judiciaire, tout ce qui n’est pas public et contradictoire est suspect. Vous pouvez être l’avocat le plus averti et le plus respecté, vous avez tout de même peur qu’un éclat de votre part aboutisse à placer votre client en détention. Certes, c’est le juge de la liberté qui prend la décision mais, ne nous leurrons pas, dans 95 % des cas, il suit les réquisitions du magistrat-instructeur.
Heureusement, les décisions du siège comme celle du parquet sont susceptibles de recours…
Oui, les jugements d’un tribunal peuvent être infirmés en appel. Mais rien ne garantit que les magistrats de la cour d’appel soient meilleurs que ceux de première instance. Certains arrêts de la Cour de cassation seraient cassés par un étudiant de première année. Quant à la chambre de l’instruction, c’est-à-dire la juridiction d’appel des juges d’instruction, on l’appelle « chambre de la confirmation » : sauf cas rarissimes, comme l’annulation de la mise en examen de Martine Aubry dans le dossier de l’amiante, elles ne prennent jamais le temps de voir si les dossiers méritent d’être annulés. Peut-être parce qu’elles sont composées d’anciens juges d’instruction…
Pourquoi ne pas supprimer, tout simplement, le juge d’instruction ?
C’est seulement en période révolutionnaire qu’on peut vraiment changer le système judiciaire. Il faut admettre qu’il n’y a pas de système parfait. Mais ce ne serait pas si mal d’améliorer déjà ce qui existe, par exemple en réformant les chambres d’instruction.
Restent les mécanismes de contrôle interne qui permettent de sanctionner un magistrat incompétent…
Il existe un organe disciplinaire, le Conseil supérieur de la magistrature. Mais qui sanctionne-t-il ? Le juge qui s’est montré en état d’ébriété, qui s’est masturbé à l’audience ou qui a utilisé une carte bleue volée dans un bordel en Allemagne : pas celui qui fait mal son métier. Le permis de juger est donné à la sortie de l’école et ensuite, jusqu’à la fin de la carrière, on ne contrôle plus la manière dont il est utilisé. De plus, aucune instance n’est habilitée à dire que tel juge serait bon en correctionnelle et tel autre aux affaires familiales. Comme si ces gens sortant de l’école étaient omniscients et aptes à n’importe quelle fonction. D’ailleurs, il faudrait enfin séparer le siège du parquet en termes de carrière, car ces deux institutions ne réclament pas les mêmes qualités humaines.
De plus, la réforme du CSM, actuellement en cours de préparation, laissera une grande place aux syndicats de magistrats…
Syndicats ou pas, il s’agit d’une profession très corporatiste. On ne peut toucher au statut des juges : en ce qui les concerne, il n’y a pas plus conservateurs.
Tout de même, le « mur des cons » montre que certains magistrats ont une drôle de vision du monde – que l’on pourrait qualifier de « gauchiste »…
J’ai accompagné la création du Syndicat de la magistrature et je vois bien ce qu’il est devenu. Si « gauchiste » signifie « un peu faible intellectuellement », alors oui, le SM est « gauchiste ». Mais le gauchisme est partout : la droite aussi est gauchiste. Je le répète, le problème n’est pas tant l’idéologie que l’immaturité d’un certain nombre de magistrats. Il faut comprendre que ce sont des hommes et des femmes et, souvent, de grands enfants. Ce qui pose problème n’est donc pas que le SM soit de gauche, mais que des potaches puissent être juges.
Parlons de justice criminelle. Selon Xavier Bébin, non seulement très peu d’affaires arrivent à l’audience, mais les peines de prison sont réservées aux cas extrêmement graves…
Je ne suis pas d’accord : nos prisons sont pleines, ce qui prouve qu’il y a des condamnations ! Le nombre de détenus n’a cessé de croître, et vous pouvez construire autant de prisons que vous voulez, elles seront toujours pleines.
Quid des peines-planchers pour les récidivistes ?
Elles sont inutiles. Aussi critique soit-on envers les juges, ils sont les mieux placés pour décider des peines. Reste que les récidivistes potentiels sont difficiles à déceler ! On ne peut pas éviter, malheureusement, des ratés dramatiques, mais il faut garder en tête qu’ils représentent une infirme proportion de l’ensemble des jugements.
Pour les victimes, c’est 100 %… Faut-il par ailleurs, comme le réclame une partie de la droite, juger les mineurs de plus de 16 ans comme des adultes ?
Sur la justice des mineurs, il y a effectivement un problème d’ordre culturel et idéologique. La gauche a du mal à admettre que certains mineurs, entre 16 et 18 ans, aient une responsabilité personnelle. Une nouvelle loi pourrait suffire à régler la question.
Après six décennies de carrière, pouvez-vous déceler une tendance générale dans l’évolution de la justice française ?  
Aujourd’hui plus que jamais, les droits de la défense sont considérés comme des obstacles. En dehors, heureusement, des juridictions pénales, on remet en question le rôle de la parole. J’observe aussi, comme partout ailleurs, une déshumanisation qui tient à l’invasion des techniques. Aujourd’hui on communique ses conclusions par e-mail.
Finalement, qu’est-ce qu’un bon juge ?
Il faut distinguer les magistrats des juges. Les premiers sont des fonctionnaires de l’ordre judiciaire, comme ils auraient pu être des agents du fisc ou de l’équipement. Le juge, tel Salomon, est celui qui a la distance nécessaire ; il ne se sert pas des textes en fonction de ses propres préjugés : c’est son humanité qui lui fait mériter le nom de « juge ». Les très bons juges, et il y en a, forcent le respect. Mais beaucoup sont médiocres, certains franchement détestables. Et, avec ça, horriblement susceptibles ![/access]

*Photo : HA.

Gros quinquin est au ciel

Pauvre Pierre Mauroy, il méritait mieux que les regards contrits et les nécros convenues des socialistes de service, car c’est un dinosaure qui disparaît. Il me souvient de l’avoir vu une fois en vrai, à la braderie de Lille, monsieur le maire inaugurant, bon vivant, goûtant outre le contact du peuple les discours interminables farcis de digressions et de blagues, sans oublier l’inévitable berceuse nordiste de fin de banquet. Cet ancien prof de l’enseignement technique a tout de même été premier ministre, trois fois et dans le pur style gauche d’avant : programme commun, nationalisations, 39 heures, retraite à 60 ans, cinquième semaine de congés payés et j’en passe.
De la retraite à soixante ans il pensait qu’elle permettait à ceux qui bossaient dur de profiter un tout petit peu de leurs dernières années avant de crever de silicose : un tel discours n’a plus cours sauf chez les démagogues qui ne seront jamais plus aux affaires. Un dinosaure, vous dis-je , qui prétendait même que « l’austérité c’est la rigueur sans ambition». Querelle sémantique, vite tranchée en sa défaveur : Pierrot prononça cette phrase avant de tirer sa révérence : trois dévaluations de suite, la pression de l’Europe déjà (la comparaison s’arrête là, Mitterrand n’est pas Hollande, Mauroy n’est pas Ayrault) et le liquidateur Delors à la rescousse pour sauver les meubles, solder la facture d’une politique intenable : le social c’est bon pour le peuple pas pour les caisses de l’Etat… Le reste est écrit dans les livres, Il passera la main à la fille Delors, que ce soit la mairie de Lille ou le Parti socialiste :  la malédiction Delors, comme le poltergeist des ch’tis ?
« La vache entière est laitière bien que l’on ne tire du lait que des pis. De même le monde est producteur de sainteté », cette phrase de Simone Weil n’a que peu de rapport avec notre sujet, quoique : j’imagine Pierre Mauroy lecteur de Guilloux et de Navel.
J’ai peu de sympathie pour les socialistes mes contemporains, les encartés, les enragés du sociétal, les thuriféraires honteux du libéralisme débridé ; il me semble que l’Idée socialiste avait du chien, de profundis.
« Quand les partis auront tout pipé, quand les démagogies seront encre plus grossières et plus viles, quand l’infra-spirituel sera patenté par les sectes, les groupuscules et mieux peut-être, exister consistera à refuser désespérément de prendre parti », Dominique de Roux. Je vous laisse le soin d’y penser.
Gros Quinquin nous a quittés et il n’est pas certain qu’au ciel il y retrouve François Mitterrand…

Retraites : pour un vrai supplément d’âme

retraites regimes speciaux

Il y a plusieurs moyens  de réaliser une réforme des retraites. Le plus facile, consiste à faire bouger faiblement pour les privilégiés, plus brutalement pour les autres, quelques curseurs en invoquant l’inéluctabilité des ajustements nécessaires. L’Etat s’emploie alors à persuader les cotisants (qui paient un peu plus), les retraités (qui touchent souvent un peu moins) que les sacrifices auxquels ils consentent garantissent la pérennité de leurs pensions.
Mais une autre voie existe. Cette solution bien plus ambitieuse a les faveurs de nombreux inconditionnels de la justice sociale. Si l’on remettait notre  système de retraites complètement à plat – en fait, il l’est déjà financièrement – et si l’on concevait un mécanisme universel modèle d’équilibre, de justice et d’aisance minimale, la question serait réglée. On  pense notamment au système notionnel suédois que certains de nos chroniqueurs patentés parent de toutes les vertus… notamment, parce qu’il  conjugue mieux que d’autres répartition et capitalisation, contribution et redistribution, liberté du travail et équilibre financier. Mais la transition entre l’ancien et le nouveau système est toujours délicate et elle suppose sur le long terme  une fermeté, un courage et une adhésion politiques  difficiles à réunir en période d’alternance.
Il y aussi les pragmatiques, qui savent que les réformes ambitieuses se préparent au long cours. Ils ont parfaitement conscience de tous les défauts de notre système actuel – fragile dans son assise, injuste par les privilèges exorbitants qu’il réserve au secteur public, complexe dans sa liquidation,  coûteux dans sa gestion -, mais ils savent aussi le sujet explosif et le peuple frondeur. Ils pensent – à notre avis à raison – que le voie du salut se trouve davantage dans une harmonisation  exigeante des règles actuelles, que dans certains rêves de grand soir. Mais cette réforme ne saurait sérieusement se faire  sans la consultation et  l’approbation des retraités à travers une représentation qui reste à inventer (les syndicats défendent les actifs, pas les retraités, mais aussi incroyable que cela paraisse, aucun retraité ne siège  « ès qualités » ni dans le Conseil d’orientation des retraites, ni dans la Commission Moreau pour l’avenir des retraites dont le rapport est imminent ). Les délégués à choisir seraient notamment chargés de concourir à l’unification des différents régimes pour abolir  l’archaïque système de castes en vigueur dans notre pays.
Mais pour indispensables qu’elles soient, ces réformes ne peuvent se limiter à une brillante prestidigitation, où les chiffres seuls s’affrontent. Il faut cette fois-ci donner à cette réforme un supplément d’âme. Ce supplément d’âme c’est le principe que tout actif, ayant accompli la plénitude de sa carrière, doit pouvoir prétendre à une même espérance de vie en retraite.  Cette exigence, contre laquelle personne ne peut raisonnablement  s’élever, implique évidemment la prise en compte du risque et de  la pénibilité. Le risque et la pénibilité et non le leurre de l’invalidité que lui avait abusivement substitué  la réforme Woerth. A l’ère de l’informatique,  il est incompréhensible que l’on ne soit pas capable de dresser métier par métier l’espérance de vie finale attachée à l’exercice de telle ou telle profession. Le système de bonifications jusqu’ici valable pour les seuls régimes spéciaux de la fonction publique pourrait être aisément transposé, avec les aménagements qui conviennent, aux métiers les plus risqués (convoyeurs de fonds, élagueurs, cordistes, grutiers par exemple) ou contraignants (infirmières, maçons…) du privé. Tout en préservant les emplois militaires, la police, la gendarmerie, les pompiers, la protection civile  et autres fonctions où le risque est prégnant et souvent quotidien, une sérieuse révision des emplois publics bénéficiant d’avantages remontant pour certains à 1853 devrait permettre de dégager une bonne partie des sommes nécessaires à cette avancée sociale majeure et consensuelle.
Après tout, pourquoi la prise en compte du risque et de  la pénibilité serait-elle l’apanage exclusif du quart des Français qui travaillent dans le secteur public ?
Plus largement, il ne faut plus que toute une série d’avantages indus et fort onéreux continuent à être réservés aux seules catégories qui détiennent le pouvoir  de nuire (grèves), de bloquer (syndicats), de peser électoralement (fonctionnaires) ou même de se servir directement  à la caisse (nos très chers parlementaires). L’Etat ne doit plus se conduire comme s’il avait peur de ses propres fonctionnaires, alors que l’essentiel des efforts et des économies devra provenir du secteur public. Nous devrions enfin déterminer si le sacrosaint  principe de la répartition doit rester l’unique clé de voûte de notre système de retraites, alors qu’il nous expose à un risque majeur, tant démographique (rapport actifs/retraités) qu’économique (poids du chômage). Pourquoi ne pas lui adjoindre des compléments obligatoires d’épargne collective ou individuelle, à condition qu’ils soient dûment  sécurisés (pas question de jouer en bourse !) ?
Entre un catalogue de retouches a minima concoctées par des politiciens et leurs conseils le nez collé sur les sondages de popularité et les menaces des syndicats publics et une vraie et juste réforme de bâtisseurs  au cap solide et aux options claires, le choix est vite vu. Hélas, depuis un certain temps, notre pays regorge des premiers, mais manque cruellement des seconds…

*Photo : arbeca.

Chômage des jeunes européens : pourquoi pas le STO ?

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À la fin de ce mois de mai, Ursula van der Leyen, ministre allemande du travail, a signé, à Madrid, avec sa collègue espagnole Fatima Banez Garcia, un accord favorisant la venue en Allemagne de 5000 apprentis outre-pyrénéens. À première vue, cet accord peut sembler appartenir à la catégorie des contrats gagnant-gagnant (win-win deal pour les malcomprenants diplômés d’une Grande Ecole de commerce, modèle Fioraso). Les chiffres parlent d’eux-mêmes : le taux de chômage des moins de 25 ans approche les 50% en Espagne, alors que l’industrie et les services en Allemagne sont en panne sèche de main-d’œuvre, pour cause de baby-flop (inverse du baby-boom). 33 000 offres de contrats d’apprentissage n’ont pu être attribuées en 2012, faute de candidats. De plus l’offre faite aux jeunes Espagnols en mal d’emploi paraît alléchante : outre la prise en charge des frais de voyage et l’aide à la recherche de logements à prix abordable, il leur est proposé une rémunération minimale de 812€ par mois pour une formation en alternance, cette arme secrète de la compétitivité hors coût du travail de nos voisins allemands. Cette rémunération de base peut être augmentée par les employeurs, en fonction des conventions collectives en vigueur dans les différentes branches d’activité. Nul doute que, si elle rencontre le succès, cette offre sera proposée aux jeunes Grecs, Italiens, et peut-être Français…
Qui pourra encore prétendre, après cette évidente manifestation de générosité, que l’Allemagne d’Angela Merkel est ce monstre d’égoïsme uniquement préoccupé de préserver son magot des visées dépensières des cigales du « Club Med » ? Vous n’arrivez pas à fournir du travail à vos jeunes ? L’Allemagne vous ouvre grand ses bras musclés de puissance industrielle de premier plan. Elle fera de vous des hommes (et des femmes) participant de plain pied à l’aventure de la mondialisation de l’économie, au lieu d’errer comme des âmes en peine dans l’oisiveté ensoleillée.
À y regarder de plus près, cette tentative de mise en mouvement de la mobilité intereuropéenne des travailleurs apparaît comme un moyen, pour l’Allemagne, d’échapper à l’exercice d’une vraie solidarité au sein de l’UE, à l’image de celle qui existe dans des espaces économiques économiquement et culturellement homogènes, comme les Etats-Unis d’Amérique. La mobilité de la main d’œuvre (7 millions d’Américains ont changé d’Etat en 2011 pour s’adapter à l’offre de travail) est en effet inséparable d’un minimum de transferts intra-territoriaux qui contraint des régions conjoncturellement riches de soutenir des territoires provisoirement défavorisés. Ainsi, en France, la région Ile-de-France transfère, bon an mal an 10% de son PIB vers nos vertes campagnes de l’Auvergne ou du Limousin, et même de la Corse, dont la gratitude est proverbiale. Si cela n’est pas fait, ou insuffisamment, comme en Grande-Bretagne, de vieilles nations peuvent se transformer en monstres hydrocéphales, où une prospère région-capitale se retrouve entourée d’espaces économiquement désertifiés, ou réduits au statut de parcs récréatifs pour citadins stressés. C’est ce que souligne, par exemple, Pierre-Antoine Delhommais, éditorialiste au Point (et ancien du Monde) que l’on ne saurait taxer de germanophobie galopante, ce mal dénoncé théâtralement dans le même numéro du Point par un BHL dont les compétences économiques sont certes reconnues, mais seulement concernant la gestion de ses affaires personnelles. « Le danger de ces migrations de jeunes diplômés espagnols, grecs, italiens » écrit Delhommais « est de creuser encore le fossé entre une Europe du nord de plus en plus productive, de plus en plus en plus riche, et une Europe du sud de plus en plus affaiblie, humainement et financièrement, transformée en désert économique et industriel. Pour corriger, au moins en partie, ce grand écart des niveaux de vie, un seul moyen : des transferts budgétaires automatiques du Nord vers le Sud. »
C’est précisément ce à quoi les Allemands se refusent obstinément, brutalement lorsqu’ils sont de droite et avec quelques contorsions rhétoriques, lorsqu’ils se prétendent de gauche, comme les chefs actuels du SPD. Cependant, comme les dirigeants d’outre-Rhin sont plus malins qu’on ne le pense généralement, et qu’ils ont de la mémoire, ils ont le souci de masquer leur entreprise de siphonage de la main d’œuvre qualifiée du Vieux Continent sous un habillage communautaire. On ne dira plus : débauchage de jeunes en formation, mais « Erasmus des apprentis », avec la bénédiction de François Hollande qui, dépassé par cette situation, feint d’en être l’organisateur… Qui peut en effet imaginer que de jeunes Allemands en recherche d’emploi, hormis ceux qui se destinent à l’enseignement de la plongée sous-marine ou à l’apprentissage des secrets de la fabrication de la feta grecque pour la produire plus rationnellement en Bavière, soient intéressés à venir se former à Barcelone ou à Athènes,  alors qu’ils ont tout ce qu’il faut chez eux?
La Commission européenne, qui ne manque pas d’imagination pour inventer des acronymes sophistiqués pour les nombreux éléments de son usine à gaz institutionnelle, pourrait désigner cette nouvelle carabistouille germanique par les trois lettres STO, pour « Système de Transfert Organisé des jeunes travailleurs au sein de l’UE ».

*Photo : Oxfam Italia.

Allez France !

equipe france 1983

Nous entrons dans une intense période de commémoration. Que les moins de vingt-ans ne peuvent pas connaître… Les jeunes générations s’imaginent-elles qu’en 1983, le drapeau tricolore volait au vent de la victoire, qu’on entonnait La Marseillaise chaque week-end dans les stades ou sur les circuits et que nos champions n’étaient pas encore obsédés par leur image mais par leurs résultats ? Oui, ce monde irréel a bien existé. C’était avant la professionnalisation, le dopage médicalisé, les sponsors à l’affût, le vedettariat en guise de récompense, les droits télé maousses, les conférences de presse marketées et les JO de Los Angeles avec leurs millions de dollars.
Dire que le sport en 1983 avait conservé ses vertus éducatives originelles, son amateurisme éclairé ou sa mission pacificatrice entre les peuples serait quelque peu exagéré. Le sport professionnel avait déjà entamé sa mue pour se transformer en machine à cash. La finance internationale couvait tendrement cette nouvelle source de profit au moment où le pouvoir socialiste lançait sa politique de rigueur. Cette époque charnière coïncide avec les débuts de l’informatique de masse, l’invasion du cinéma américain et l’industrie du disque triomphante.
Le bloc de l’Est ne pouvait pas résister plus longtemps à Eddie Murphy, Michael Jackson, Terminator, Rambo et le Discman dans le cartable des lycéens. Si nous n’avions pas encore sombré dans le spectacle mondialisé des grands rassemblements sportifs, le chronomètre était enclenché. Quelques scrupules, vieux réflexes marxistes, un fond d’anti-impérialisme largement partagé par l’ensemble de notre classe politique et puis un attachement à cet étrange modèle social issu de la Libération nous empêchaient de nous vautrer dans le sport business. Assez rapidement, en fait, nous avons fini par céder à la mode sportswear, aux records truqués et aux athlètes VRP.
En 1983, nous avons pourtant vécu une parenthèse enchantée où tout nous réussissait. Le sport mondial pensait français, vibrait français, parlait français ! À la tête de la Fédération Internationale du Sport Automobile et de la Fédération Internationale de Tennis, deux dirigeants français : Jean-Marie Balestre et Philippe Chatrier. Sur les courts de Roland-Garros ou les routes du Tour de France, deux sportifs français ont fait de notre été 1983 la saison de tous les succès. Déjà en quart de finale, le 31 mai, face à Ivan Lendl, Yannick avait impressionné en s’imposant 6/0 dans le dernier set. Le 5 juin, la coupe des Mousquetaires ne pouvait plus lui échapper. L’ennuyeux Mats Wilander, bloqué sur sa ligne de fond de court, devait s’incliner 6/2-7/5-7/6 après 2h25 de match. Depuis 1946, plus aucun joueur de tennis français n’avait remporté le tournoi. Noah, dans sa tenue Le Coq Sportif, le short maculé de terre battue, était irrésistible ce jour-là. En plus, il avait gagné avec la manière, un jeu plein d’inventivité, d’émotion, d’agressivité. Depuis cette époque, nous n’avons plus revu des joueurs monter, comme lui, à la volée, conclure un point sur un smash, faire du tennis moderne un sport d’action et de stratégie. C’est le journaliste Denis Lalanne dans L’Equipe qui allait le mieux résumer cette victoire : « Formidable bête de court, c’est aussi une bête de scène, qui ferait pleurer tout le monde, la famille, les copains, la France entière ».
Fin juillet de cette même année 83, Laurent Fignon, aux couleurs du constructeur Renault, s’imposait sur la Grande Boucle pour sa première participation. Quelques jours avant l’arrivée sur les Champs, il remportait le contre-la-montre de Dijon, il fallait se rendre à l’évidence, c’était bien lui dorénavant le patron, ce minot de banlieue, blond comme les blés, lunettes d’instit sur le nez et un panache à la française. Décidément cet été 83, nous étions devenus imbattables. En saut à la perche, Pierre Quinon et Thierry Vigneron tutoyaient le toit du monde, nous avions évidemment empoché le Tournoi des Cinq Nations, sans faire le grand chelem, restons modestes. En Formule 1, nous étions capables d’aligner cinq pilotes au départ des Grands Prix : Prost, Arnoux, Tambay, Laffite et Jarier ! Qui dit mieux ? Au Championnat du monde des Rallyes, la phénoménale Michèle Mouton, sur son Audi Quattro, faisait la nique à ses petits camarades finlandais et suédois (Ari Vatanen et Björn Waldegard). Génération spontanée, solides structures fédérales, bonne détection des jeunes talents, sponsors français puissants et concernés, indispensable sport scolaire, professeurs investis, les raisons de cette série flamboyante sont multiples et mystérieuses. Trente ans après, on aimerait tellement revivre cette année 83 quand un garçon d’1,93 mètre affirmait au micro, avec la désinvolture et la force de ses 23 ans : « C’est pas parce qu’on est français, qu’on perd en finale ».

Mon ami François Furet

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françois furet révolution gauche droite

Expérience étrange que celle de lire la biographie d’un ami disparu[1. Christophe Prochasson, Les Chemins de la mélancolie. François Furet, Biographies Stock, 568 pages.]. À chaque page, sur la lettre écrite qui le fige pour la postérité, se surimpose la figure familière de l’homme qu’on a connu, avec lequel on a devisé de choses graves ou légères, partagé des repas, brocardé les absents. Le biographe n’en a cure, et à juste titre ; il n’est pas là pour corroborer les souvenirs des amis, ou des adversaires, de son sujet.
François Furet avait des cohortes d’amis et d’adversaires. Aux premiers, il réservait des trésors de gentillesse et de générosité ; aux seconds, il savait se montrer cassant, méprisant même. C’est que l’homme était de tempérament querelleur : « Je n’aime pas l’œcuménisme, j’aime que les discussions aient des angles… » Et des angles, il y en eut tout plein. Son monde se divisait en deux camps tranchés : ceux qui méritaient son respect et la tourbe épaisse des « connards ». Ceux-là trouvaient irrésistibles son allure altière de dandy intellectuel revenu de tout, à l’élégance volontairement déjantée, son aisance en société, ses excentricités – je garde le souvenir amusé d’un quart d’heure passé dans le lobby d’un grand hôtel de Tel Aviv à essayer de fourrer dans l’ascenseur, sous les regards ébaubis de l’assistance, un vélo que je lui avais prêté (il a fini par y arriver) − et jusqu’à son inépuisable réservoir de dédain pour l’imbécile qui avait le malheur de ne pas le trouver génial. Ceux-ci y décelaient autant de marques d’arrogance intellectuelle, voire de mépris de classe.[access capability= »lire_inedits »]
J’ai eu la chance de compter au nombre de ses amis. Sans doute ma qualité d’Israélien y était-elle pour quelque chose. François Furet a entretenu des liens forts avec Israël, à la fois affectifs et intellectuels. Il y a enseigné, il y avait des amis et des disciples. Il y voyait une sorte de creuset de la modernité, avec toutes ses ambivalences et tous ses malentendus. Peu d’intellectuels français ont compris comme lui les ressorts cachés du mouvement national juif, les rapports tragiques qui l’unissaient à l’Europe, sa dimension héroïque, ses limites et sa fragilité. L’historien de la Révolution y décelait les mythes et les postulats des expériences révolutionnaires française et russe, l’Européen mesurait le cheminement singulier d’un peuple qui tourne le dos à l’Europe pour mieux s’y enraciner, le romantique tapi en lui était sensible à l’aventure d’une poignée de survivants qui fait « retour » à une patrie ancestrale et fantasmée. Les Israéliens, « peuple puissant et fragile […] marqué par une élection particulière au malheur », le fascinaient et l’intriguaient.
On comprend, par une allusion pleine de tact de Christophe Prochasson, que lui faisait plutôt partie du groupe infortuné des adversaires. La biographie qu’il lui consacre n’en est que plus remarquable. Il y est entré, dit-il, avec des « préventions » ; il en est sorti avec une « bienveillance » que rien ne lui laissait présager. Talent du chercheur, probité de l’homme. Au final, un portrait intellectuel dense, riche et nuancé, admirablement documenté et, ce qui ne gâche rien, élégamment écrit – un modèle du genre. Si l’on n’apprend pas grand-chose sur le Furet intime – lui-même n’était guère friand de confidences sur sa vie privée, du moins en public, cela à contre-pied des temps exhibitionnistes, pardon, « transparents », qui sont les nôtres −, c’est que l’ambition de Prochasson est ailleurs : nous faire découvrir « les relations entre un historien et son temps ».
Une phrase lie les deux Furet, le militant et l’historien : « [Il] introduisit dans l’historiographie de la Révolution française l’ardeur qu’il ne pouvait plus placer dans un engagement politique. » (p.79) À l’instar de nombre des hommes de sa génération, il fut communiste, avant de défroquer. De ce désenchantement, il fit une œuvre.  « L’ensemble des questions et des problèmes qui m’avaient porté à être communiste, je les ai réinvestis dans ma curiosité historique. Il n’y a pas de doute que mon attrait pour la Révolution française est enraciné dans l’intérêt politique que j’ai manifesté pour le marxisme et le communisme. » (p.80). De l’Histoire comme l’art de « faire de la politique par d’autres moyens ».
Toute son œuvre historiographique se lit comme une réaction contre la vulgate « jacobino-marxiste » dominante de la Révolution française, ce « catéchisme révolutionnaire » qu’il démolissait dans un article retentissant ainsi nommé de 1971. Il était entendu que la révolution bolchevique suivait les pas de la Révolution française, que la révolution prolétarienne complétait la révolution bourgeoise, que 1789 « préfigurait » 1917, que Lénine incarnait la version moderne de Robespierre. Lui a voulu, tout à la fois, dépolitiser la Révolution française, en l’arrachant aux lectures idéologiques strictement symétriques de la gauche progressiste et de la droite réactionnaire, et la repolitiser en replaçant la politique au cœur du projet révolutionnaire dont l’avait chassé le déterminisme socio-économique. Ainsi, il a montré que l’affrontement entre Montagnards et Girondins ne devait rien au conflit de classe, puisque les uns et les autres provenaient des mêmes milieux sociaux, que c’était plutôt une affaire de génération.
De même, il a rendu justice de la thèse des « circonstances » censées expliquer la Terreur, en démontrant que la courbe de cette dernière s’affolait au moment précis où le danger aux frontières s’effaçait. La Terreur lui apparaissait comme un phénomène intrinsèque à la passion politique enfermée sur elle-même, au vertige qui saisit les hommes pris dans la « logique politique implacable engendrée par le processus révolutionnaire lui-même ». (p. 146)
En fait, Prochasson le montre bien : au cœur de la réflexion de l’historien se trouve la question de la démocratie. Sur quoi fonder la souveraineté populaire une fois celle-ci confisquée au roi ? La légitimité de la monarchie reposait sur Dieu ; celle du peuple sur la volonté générale, expression d’un agrégat d’individus censés constituer un corps souverain indivisible : « Le peuple s’est approprié l’héritage absolutiste et s’est mis à la place du roi. » Mais le peuple n’exerce jamais sa souveraineté, et ceux qui agissent en son nom finissent toujours par la confisquer à leur profit, parfois avec les meilleures intentions du monde d’ailleurs.
Voilà pourquoi les Français ont mis tant de temps à fixer leurs institutions : un siècle de tâtonnements, de bouleversements parfois sanglants, avant que la IIIe République ne parvienne enfin à « terminer la Révolution » en gagnant le consensus des Français autour des principes de 1789. La Révolution française ne se comprend que dans la longue durée : c’est l’objet d’un livre éblouissant d’érudition et d’intelligence : La Révolution de Turgot à Jules Ferry, 1780-1880 (Hachette, 1989).
A-t-il poussé le curseur trop loin dans l’autre sens, vers la politique ? A-t-il jeté le bébé social avec l’eau du bain « jacobino-marxiste » ? Furet s’en défendait, et la lecture de ses ouvrages fait justice de cette caricature. Mais tout de même. En le remerciant de me dédicacer l’épais Dictionnaire critique de la Révolution française qu’il a dirigé avec Mona Ozouf à l’occasion du Bicentenaire, je lui ai demandé pourquoi, dans un livre aussi exhaustif, il n’avait trouvé bon d’inclure un article « Bourgeoisie ». Il s’est contenté d’éclater d’un de ses brusques accès de rire tonitruant dont il avait le secret…
À ce moment, le « grand seigneur méchant homme » a largement gagné la partie. Ses adversaires n’ont pas réussi à le chasser des célébrations du Bicentenaire ; bien au contraire, il brille seul au firmament révolutionnaire. À l’étranger, il est la Révolution française. Il est sollicité dans le monde entier, sa photo s’étale en couverture d’un influent magazine américain. En France, où il dispose d’une tribune prestigieuse dans les colonnes du Nouvel Observateur, auquel il collabore régulièrement depuis sa fondation, on le voit sur toutes les télévisions, on l’entend sur toutes les radios. Le « catéchisme révolutionnaire », c’est désormais le sien.
C’est que l’époque est propice aux révisions déchirantes. La chute du communisme justifie sa lecture de la Révolution, le libéralisme triomphant remet Tocqueville à l’honneur au détriment de Marx, la guerre civile larvée entre gauche et droite qui scande la vie politique française depuis la Révolution n’a plus d’objet. Il lui reste à acter la mort dans les têtes du formidable et mortifère mirage communiste, ce qu’il fait, et de quelle manière, dans Le Passé d’une illusion, son dernier livre (Robert Laffont/Calmann-Lévy, 1995). Il ne s’agit pas d’une histoire du communisme, ni même de l’idée communiste, mais bien, comme il le dit lui-même, de « l’étude  d’une représentation collective ».
Mais il était trop lucide, et trop historien, pour imaginer je ne sais quelle sortie de l’Histoire. Observateur passionné de son temps, il savait la démocratie fragile et était, note Prochasson, « incertain de son avenir ». C’est là que se love sa mélancolie, sous le signe de laquelle le biographe a placé sa vie intellectuelle. « Nous sommes tous un peu déprimés par le prosaïsme de notre vie politique, a-t-il soupiré un jour, mais ce serait tout de même trop triste de penser que les hommes ne peuvent se passionner que pour des utopies sanglantes. »
Le Moloch de l’Histoire enterré sous les décombres du mur de Berlin, il reste à imaginer une suite à l’aventure démocratique entamée voici deux siècles. En effet, l’homme démocratique ne saurait se passer d’un projet d’avenir, la démocratie ne peut pas vivre sans l’espoir d’une autre société, la passion égalitaire, tapie dans l’âme humaine, n’a pas disparu avec « l’illusion » communiste. Mais comment faire, puisque nous sommes désormais privés de l’horizon de sens évident, « scientifiquement » établi, qui exerçait sur nos devanciers sa fascination irrésistible ?  « Le communisme n’a jamais conçu d’autre tribunal que celui de l’Histoire, voici qu’il a été condamné par l’Histoire à disparaître corps et biens. L’échec est donc sans appel. Mais doit-on en conclure qu’il faut chasser catégoriquement l’utopie de la scène publique de nos sociétés ? Ce serait peut-être aller trop vite en besogne, car ce serait aussi briser un des grands ressorts du civisme. Car si l’ordre social ne peut être autre que ce qu’il est, à quoi bon se donner de la peine ? »
De droite, Furet, de gauche ? Cette question si française occupe Prochasson, bien évidemment. L’historien cultivait des amitiés dans les deux camps. À la Fondation Saint-Simon, qu’il a créée en 1982 dans la foulée de la victoire de François Mitterrand, se croisent libéraux et membres en vue de la « deuxième gauche ». Son antigaullisme le pousse à gauche, son expérience malheureuse de militant défroqué le tire vers la droite. Libéral, il est proche de Raymond Barre, un « modéré », dit-il, mot désuet surgi du vocabulaire politique de la IIIe République, un compliment dans sa bouche. Il n’en constate pas moins le « déficit politique » du libéralisme et affirme que la démocratie ne saurait se passer d’un horizon de sens, tout en admettant l’impossibilité pour l’homme contemporain de concevoir un tel horizon. Inquiet, désabusé et éperdument lucide, « mélancolique » en un mot, Furet n’est plus un progressiste, sans jamais avoir vraiment intégré pour autant le camp conservateur : « La droite et la gauche existent toujours [dans les démocraties d’aujourd’hui], mais privées de leurs références, et presque de leur substance : la gauche ne sait plus ce qu’est le socialisme, et la droite, privée de son argument le meilleur, l’anticommunisme, cherche aussi ce qui la distingue. »
Furet n’est pas de gauche ni de droite. Il est ailleurs : dans l’espace éthéré où l’amère certitude de comprendre ce qui meut les hommes se paie par l’incapacité à épouser leurs passions.[/access]

*Photo: Histoire.

Assad défenseur des droits de l’homme !

Nous assistons peut-être à un tournant en Syrie. Je ne veux pas parler de la prise de Quseyr par le Hezbollah et l’armée syrienne la semaine dernière,  à quelques encablures de la frontière libanaise. Ni des assauts contre les faubourgs de Homs et d’Alep que le parti de Dieu libanais s’apprête à lancer afin d’entraver l’approvisionnement en armes de la guérilla. C’est plutôt côté rhétorique qu’il y a du neuf à Damas. Dieu sait que le verbe revêt une importance particulière dans les régimes autoritaires. Dans cette ville de conteurs, la propagande du régime baathiste en appelle aujourd’hui… à la démocratie !
Rassurez-vous, en déclarant que
« la manifestation (…) ne méritait pas une telle répression » et qu’un dirigeant politique doit « se retirer s’il n’est plus à même de comprendre son peuple », le ministre syrien de la communication, M. Zaabi, ne visait pas son Bachar bien-aimé mais le premier ministre turc Erdogan. Depuis qu’Ankara est redevenue l’ennemi juré de Damas, on se croirait revenu au bon vieux temps où feu Hafez Al-Assad, connu pour son humanitarisme chevillé à la moustache, reconnaissait le génocide arménien la main sur le cœur, l’œil rivé vers son voisin turc. Quelques décennies plus tard, les amateurs d’humour noir se régalent toujours en écoutant les officiels syriens. Plus mordant qu’Alphonse Allais, le ministre Zaabi a osé cette sortie mémorable : « Rien ne justifie le défi lancé par Erdogan à son peuple, et son recours à la violence montre sa décadence et sa coupure de la réalité » (sic). Tout cela paraît un peu fort de café pour décrire une mobilisation ponctuelle de la jeunesse laïque opposée aux projets d’islamisation que portent le gouvernement AKP et… la majorité de la population turque.
Peu importe, la propagande reste la continuation de la guerre par d’autres moyens. Des idéalistes aux plus cyniques, tous les géopoliticiens vous expliqueront que c’est de bonne guerre : l’Anatolie servant de base arrière aux rebelles syriens et Erdogan n’économisant pas ses flèches contre son ancien ami Assad, l’amitié syro-turque a vécu.
Pour ma part, j’aurai une interprétation plus originale de la stratégie de com’ du ministre syrien : tel Néron jouant de la cithare pendant l’incendie de Rome, Zaabi espère entrer dans la postérité. Dix ans après, malgré la tragédie irakienne, on se souvient encore avec bonheur des formidables dons de prophète du ministre de la communication de Saddam Hussein, annonçant que l’armée irakienne allait terrasser les GI’s amassés aux portes de Bagdad. Hélas, la comparaison entre l’Irak et la Syrie de demain ne s’arrête sans doute pas là. Et cela, c’est bien moins poilant…

IAM chez les Spartiates

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iam ntm sparte

Réputé plus fin que son cousin parisien et frère ennemi NTM, IAM c’est le rap conscient et engagé, à l’inverse du rap enragé et brutal du groupe de Joey Starr. Réellement qu’en est-il ? Comme NTM, IAM, acronyme à prendre au second degré de Indépendantistes Autonomes Marseillais, est l’exemple typique de cette contre-culture érigée en culture de masse, encensé partout et qui n’a pour gage de rébellion que celle qui lui permet de vendre plus de disques encore. Artistiquement, IAM c’est surtout un album culte : « L’école du micro d’argent », des textes dans leurs formes plutôt moins pires que ce qui se fait d’habitude dans le rap et une ambition musicale indéniable, dans la mesure de ce que permet un des genres les plus pauvres de la musique populaire.
Au niveau de l’intelligence, c’est autre chose. IAM est contre le racisme, n’aime ni les gens de droite ni Frigide Barjot. IAM pense que les racailles de banlieues sont des petits gars sympathiques, des « potes » victimes d’un système raciste qui lorsqu’ils incendient, violent en réunion, vitriolent la gueule d’une gamine coupable d’avoir fait des études et profanent la stèle érigée en sa mémoire, le font parce qu’ils l’ont vu à la télé. IAM c’est un leader, Akhenaton, fils d’immigrés d’origine italienne, converti à l’islam, mais à l’islam cool, celui des Lumières dont parle Malek Chebel et que personne n’a jamais vu autrement qu’à la marge puisqu’il n’existe aucune religion qui ne tolère d’autre lumière que celle de Dieu – et c’est bien le seul point sur lequel s’entendent juifs, catholiques, musulmans et Michel Onfray. IAM n’aime pas la corruption des politiques à Marseille, IAM est pour la démocratie, contre l’intolérance et les amalgames. Bref, IAM c’est l’esprit Canal, le talent en plus et, reconnaissons-le, le sarcasme idiot en moins…
De fait, aujourd’hui IAM revient avec un album « Art martiens », plutôt bon dans son style, et dont le premier single s’intitule, nous y reviendrons, Spartiate Spirit – esprit spartiate. Pourquoi pas ? Le problème c’est qu’IAM est un groupe conscient qui entend dire les choses et nous assomme avec ses propos mille fois entendus sur la France moisie, la manif pour tous, le Bloc identitaire et les Français qui n’aiment pas le rap : « les enfants de Pétaing ! ». Une fois encore, pourquoi pas ? Mais à invoquer « le maréchal Pétaing ! », invoquons-le clairement et interrogeons-nous sur un groupe à l’idéologie désespérément consensuelle, qui déclare sur un ton énervé ce que tout le monde dans les media dit en continu depuis trente ans. Posons la question d’un groupe qui radote ces paroles qu’on l’autorise à radoter et qui, finalement, demeure sourd aux raisons légitimes qui poussent toute une partie de la France dehors, cette France des campagnes, des petits blancs provinciaux méprisés qui ont le privilège étrange de se faire assassiner sans que personne n’en dise mot. Pour un groupe qui demande à ce qu’on écoute « les raisons de la colère » voici une chose bien étonnante. À moins que les membres d’IAM soient eux aussi des « enfants de Pétaing ! » – Pétain qui, rappelons-le, désirait lui aussi, vieillard semi sénile, la révolution ; comme quoi, il ne suffit pas d’être révolté pour être du côté des justes –, les fils d’une France scindée en deux et qui ne tolèrent que ceux qui leur ressemblent.
Les membres d’IAM le disent clairement : ils en ont marre de cette France qui n’est pas comme eux ! Aussi n’est-ce peut-être pas un hasard s’ils se réclament des citoyens-guerriers de la cité de Sparte que Rousseau, dans sa part la plus inquiétante, oppose en la vantant à la démocratique Athènes, et que les groupuscules d’extrême droite reprennent à leur compte. Spartiates qui voyaient dans les hordes perses venues les assiéger l’horreur du sang mêlé et l’anomie de la décadence… Nous disions donc : « les enfants de Pétaing » !

*Photo : IAM, Spartiate Spirit.

Beigbeder ressuscite Lui

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lui frederic beigbeder

Sous le haut patronage de Frédéric Beigbeder, Lui, le magazine de l’homme moderne revient dans les kiosques, le 5 septembre prochain. 200 pages, un grammage soyeux, un beau tirage (400 000 exemplaires). Sans mentir, si son ramage se rapporte à son plumage, nous sommes devant le Phénix de la presse écrite. La renaissance d’un titre qui titille notre curiosité d’anciens lecteurs, c’est-à-dire d’hommes modernes comme on nous définissait dans les années 70. Le genre de gars qui ne s’offusquaient pas de voir une fille dénudée en couverture, une enquête sur les réseaux de call-girls, un papier sport de Blondin et un entretien avec Pierre Messmer.  Espérons que les nouveaux propriétaires ne tombent pas dans le panneau du lifestyle, du masculin aseptisé, modeux, ripoliné aux grandes marques de montres et de cosmétiques. Les annonceurs premium aiment que la photo soit léchée et le contenu vide de sens. « Ça booste les ventes », paraît-il. La pression économique exercée sur la presse magazine oblige parfois les journalistes à modérer leur propos et leurs ardeurs. Un dérapage est si vite arrivé. Dans le feu de l’action, on dévoile le sein d’une jeune actrice, on vante les mérites d’une voiture de sport qui file à 300 km/h ou on laisse la parole à un vieil anar. Crac, c’est l’accident éditorial. Fin de l’aventure. Nous avons changé d’époque, les idéaux, les opinions, la transgression, c’est une sale manie des années 60-70, d’enfants gâtés. C’est la règle des 3 R qui domine un peu partout : Rigueur, Récession, Reniement. La tâche n’est donc pas aisée : ressusciter un magazine qui se voulait libéré aujourd’hui où la liberté est presque devenue un gros mot. Nous sommes persuadés que cette nouvelle rédaction réussira à déjouer les pièges du politiquement correct.
La création d’un nouveau magazine est, à elle seule, une excellente nouvelle qui réjouit tous les papivores. Si nous pouvons juste vous donner un conseil, c’est de vous (re)plonger dans les archives de la revue. Dans ces années héroïques et érotiques, il y a matière à glaner des pistes iconoclastes, retrouver cet esprit frondeur, cette verve oldschool qui manquent à nos publications souvent calibrées comme des plans OGM. Revoir toutes ces anciennes couv’ est, à la fois, inspirant et désopilant. On ne se lasse pas de mater les corps d’Isabelle Huppert, Fiona Gélin, Corynne Charby, Valérie Lagrange, Nicole Calfan, Florence Guérin ou la sublime Marie-Hélène Breillat. Ou d’aborder des thèmes délicieusement grivois, genre « Les filles de Port-Grimaud », « Les appas des filles à papas célèbres » ou le « machiste » et « discriminant » : « Méfiez-vous de votre secrétaire ! ». On s’interrogerait alors sur des sujets brûlants : « Qu’est-ce qu’un goujat ? », « Don Juan est-il français ? » ou encore « Mais où sont les boxons de papa ? ». Côté actualité politique, nous avions droit à un tête à tête avec Michel Jobert ou une étrange rencontre avec un communiste défroqué. Que la rédaction ne perde pas complètement de vue cette insolence graveleuse, cette drôlerie libertine et ce mélange nostalgique des genres (belles photos et textes stylés). Le 5 septembre, nous serons en tout cas parmi vos premiers lecteurs.

*Photo : Lui.

Le double observateur

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furet revolution histoire

En 1965, un ouvrage signé par deux inconnus, François Furet et Denis Richet, arrive dans les librairies. Son titre : La Révolution – en toute simplicité. C’est un best-seller. Pour les sommités de l’Université, c’est un camouflet doublé d’un dilemme : doivent-ils écraser de leur mépris cet objet commercial fabriqué par des blancs-becs qui n’ont même pas obtenu un doctorat d’histoire sous la direction de l’un d’eux, ou bien tenir compte de l’écho rencontré par le livre  auprès du grand public et descendre de l’Olympe pour faire entendre leur voix ?
Cette apparition fracassante de Furet sur la scène publique pose en effet une question fondamentale : qui a le droit de parler du passé ? Qui est légitime pour écrire l’Histoire ? Peut-on y prétendre sans emprunter la voie royale des études savantes ? La carrière littéralement extraordinaire de François Furet montre que la reconnaissance médiatique peut précéder – et parfois remplacer – l’excellence académique.
Cette question n’est pas anecdotique, loin s’en faut. Détenir les clés du passé, c’est exercer un pouvoir – au moins intellectuel – dans le présent. Il y a cinquante ans encore, l’analyse que l’on faisait du rôle de la bourgeoisie dans la Révolution française et de la place de la Terreur (accident, ou conséquence inéluctable ?) était un marqueur de l’appartenance politique. Les interprètes « autorisés » de l’Histoire sont ipso facto des acteurs du débat public. Nos guerres mémorielles – Shoah, collaboration, colonisation, esclavage, génocide arménien – prouvent à quel point les représentations du passé sont les enjeux de luttes dépassant largement le cadre scientifique.[access capability= »lire_inedits »]
Il est vrai que les universitaires n’ont jamais été les détenteurs exclusifs de cette légitimité. Le cinéma, les romans, les manuels scolaires, les monuments et bien évidement les médias jouent un rôle au moins aussi puissant dans la fabrication de la « mémoire », c’est-à-dire de ce que « tout le monde sait » sur le passé.
Si le cas Furet est particulièrement intéressant, c’est parce qu’il a délibérément choisi de jouer sur les deux tableaux en ayant un pied dans le monde universitaire, un autre dans les médias et l’édition. C’est en cumulant le capital symbolique obtenu dans ces deux sphères que François Furet est parvenu au sommet de sa discipline : sacré « roi des historiens » par Libération  lors du bicentenaire de la Révolution française, en 1989,  il occupait, un an plus tard, la troisième place du « palmarès des plus grands intellectuels français du XXe siècle » établi par L’Événement du jeudi,  avant d’être consacré par Anne Sinclair, dans « 7 sur 7 », comme la « référence unique » en matière d’histoire de la Révolution française. Le tout en jouissant de l’estime de ses pairs universitaires et de tous les honneurs académiques possibles.
S’il ne s’agit pas d’un plan de carrière à proprement parler, Furet semble avoir compris très tôt l’importance de la reconnaissance médiatique – que la plupart des universitaires feignent de mépriser tout en en rêvant. En 1958, à peine sorti du giron du PCF, le jeune agrégé d’histoire, alors professeur de lycée, met de côté ses ambitions universitaires, délaisse sa thèse et obtient un poste subalterne au sein d’un laboratoire de recherche. Il fait un choix décisif en intégrant la rédaction de France Observateur. Furet collabore régulièrement à l’hebdomadaire fondé en 1950, qui apparaît déjà comme le laboratoire intellectuel de la gauche non communiste. Il publie d’abord des articles  historiques, puis se consacre de plus en plus au journalisme proprement dit et notamment à l’analyse de l’actualité politique française. Bien qu’il signe d’un pseudonyme, cette activité lui permet de se frotter à un style d’écriture plus polémique – et peut-être plus vivant – que celui des universitaires, mais aussi de tisser un  réseau – il est rédacteur en chef culture et membre du comité éditorial du magazine.
En 1962, Hachette commande à Furet et à son beau-frère, Denis Richet, un ouvrage sur la Révolution française. L’éditeur s’adresse au moins autant au journaliste qu’aux apprentis historiens – ni l’un ni l’autre ne jouissent encore  d’un statut important au sein de la communauté des spécialistes de la Révolution française. L’idée est de recruter des auteurs assez talentueux pour accomplir un travail de synthèse et assez malins pour en faire parler. Bref, il s’agit de faire un « coup d’édition », ce que les deux compères comprennent parfaitement. Selon Furet, La Révolution  a été rédigée à la campagne pendant deux étés, « sans travail particulier, avec ce que nous savions sur la Révolution française ». En somme, comme le remarque Christophe Prochasson, l’ouvrage s’adresse à un public « en quête de divertissement autant que de connaissances ». La thèse du « dérapage » d’une révolution bien commencée et mal continuée, qui connaîtra la fortune que l’on sait, n’est donc pas le résultat d’une analyse savante, mais le fruit de conversations enflammées ou enjouées dans lesquelles on fait assaut de formules. La métaphore est l’idée majeure du livre qui, du jour au lendemain, confère à François Furet une place de choix dans le débat sur la Révolution.
Certains de ses « confrères » s’étranglent lorsqu’on les invite à  commenter l’œuvre d’un inconnu dépourvu de légitimité scientifique. Or, comme dans un duel, accepter le défi et répondre revient à reconnaître l’autre comme son égal. Albert Soboul, autorité éminente en la matière, décrète que Furet et Richet sont « plus publicistes qu’historiens ». Mais face aux ventes et au triomphe médiatique du livre, la digue ne tient pas très longtemps. Les « véritables » historiens sortent du bois pour commenter, discuter, approuver ou contester  l’idée, hautement polémique, du « dérapage » de la Révolution, qui est ainsi érigée au rang de thèse. Consacré par le public à travers les librairies, célébré par les médias, Furet est finalement reconnu par les universitaires comme un de leurs pairs.
C’est donc bien son succès comme journaliste et comme essayiste qui permet à Furet de  réintégrer la « voie royale » universitaire,  en l’occurrence l’École des hautes études en sciences sociales de l’époque, où il déploiera son talent et s’imposera dans la  communauté des chercheurs.
Un tel parcours serait-il possible aujourd’hui ? À l’évidence, la visibilité médiatique et le succès de librairie comptent bien davantage qu’à l’époque où Furet faisait ses premières armes – ce qui explique la jalousie que ce genre d’encanaillement intellectuel suscite chez les collègues. On imagine mal, cependant, un parcours professionnel menant des médias à l’Université, ne serait-ce qu’en raison du déclin intellectuel du journalisme. Sans compter le marasme économique dans lequel se débattent la presse, l’édition et l’Université. Plus généralement, on dirait bien que l’écrit ne fait plus le poids – qu’il s’agisse de romans historiques, textes savants ou articles de presse. Ce sont de plus en plus les images qui façonnent nos représentations du passé. En ce moment même, peut-être que les François Furet de demain sont en train de créer des bandes dessinées ou des jeux vidéo.[/access]

*Photo: Histoire.

Georges Kiejman : Le problème des juges, c’est le narcissisme !

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georges kiejman juges

georges kiejman juges

Causeur. Après l’affaire du « mur des cons », n’a-t-on pas quelques raisons de penser que notre justice est idéologique ?
Georges Kiejman[1. Georges Kiejman est avocat depuis plus de soixante ans. Il a plaidé dans un très grand nombre d’affaires retentissantes – du procès de Pierre Goldman à celui de Georges Ibrahim Abdallah, dans lequel il représentait le gouvernement américain. Proche de Pierre Mendès France et de François Mitterrand, il a occupé entre 1990 et 1993 plusieurs postes de ministre délégué à la Justice, à la Communication et aux Affaires étrangères.]. Je ne crois pas aux préjugés idéologiques. Que les juges soient de gauche ou de droite, ils ne dépendent que d’eux-mêmes. Et dans l’ensemble, je dirais que ce qui les rapproche est plus important que ce qui les sépare.
Vous avez pourtant sévèrement critiqué la mise en examen de Nicolas Sarkozy, par le juge Gentil, dans l’affaire Bettencourt, dans une tribune publiée par Le Figaro – après avoir été refusée par Le Monde. Pourquoi, au fait ?
Je n’ose penser que c’est parce que les deux journalistes qui suivent l’affaire Bettencourt sont les correspondants habituels des juges d’instruction. Sur le fond, il est vrai que, si Nicolas Sarkozy a été mis en examen pour « abus de faiblesse », en l’absence de tout argument juridique sérieux, c’est parce que le délit de financement public est aujourd’hui prescrit. Mais en même temps, le juge Gentil, que je ne connais pas personnellement, est unanimement catalogué à droite. Il est difficile de croire qu’il poursuit Sarkozy par hostilité idéologique.
Sauf que Sarkozy a autant d’ennemis à droite qu’à gauche…
Sans doute, mais c’est beaucoup plus simple et plus humain que vous ne l’imaginez : les juges sont incroyablement narcissiques ! Un juge est un être certainement estimable, mais totalement obscur. Et lorsqu’il est projeté dans la lumière, sa première envie est de sortir du troupeau et de montrer de quoi il est capable. Le juge Gentil qui, comme beaucoup de juges, a la modestie ostentatoire, est entré du jour au lendemain – comme Mesdames Joly et Prévost-Desprez avant lui − dans tous les foyers français ! Désormais, il est l’homme qui a mis en examen Nicolas Sarkozy ![access capability= »lire_inedits »]
Dans ces conditions, le puissant n’est-il pas aujourd’hui plus sévèrement traité que le misérable ?
Même si nous n’avons pas encore inversé la formule de La Fontaine, il faut admettre que, face au « Blanc, riche et célèbre », ce facteur narcissique peut jouer. Mais nous n’allons pas soumettre les juges à un contrôle psychothérapique tous les cinq ou dix ans ! Encore que…
Certains juges d’instruction font valoir que cette célébrité est un mal nécessaire. De fait, si les affaires politico-financières étaient traitées par des juges anonymes, dépourvus de tout moyen de se faire entendre, on les étoufferait beaucoup plus facilement…
D’abord, la pression politique est beaucoup plus difficile à exercer qu’on ne l’imagine, et elle se révèle souvent contre-productive. Cependant, les fuites ont évidemment renforcé l’indépendance des juges. Tous vous diront que, personnellement, ils ne « fuitent » pas. Et en même temps, ils déclareront : « Sans la presse, nos enquêtes seraient étouffées. » La presse, quant à elle, compte sur les magistrats pour lui fournir des informations. Cela fait-il la meilleure des démocraties dans le meilleur des mondes ? Eh bien non ! L’honneur du journaliste est aussi de savoir quand il doit se taire. Le travail de délation de certains ne me semble pas sympathique.
Seriez-vous opposé au « secret des sources », validé par la Cour de cassation et par la Cour européenne ?
Normalement, une information devrait tenir sa crédibilité du fait que, précisément, on en connaît la source. On ne devrait donc pas avoir peur de placer sur écoute des journalistes qui révèlent des secrets qui ne devraient pas sortir de la sphère gouvernementale. Comment voulez-vous remonter au fonctionnaire qui « balance » sans écouter le receleur de l’information ?
La presse, dites-vous, a contribué à assurer l’indépendance des juges. N’a-t-elle pas plutôt œuvré à renforcer leur pouvoir ?
Les journalistes et les juges se soutiennent mutuellement, justement parce qu’ils ne sont pas des « pouvoirs » au sens constitutionnel du terme. À l’évidence, ce sont des alliés objectifs contre les autres pouvoirs. Ceci étant, je suis convaincu qu’un heurt violent entre la presse et le système judiciaire se produira un jour…
En attendant, le pouvoir de ces juges alliés aux journalistes est peut-être excessif, même s’il est limité par le droit…
Le droit permet tout ! – des décisions justes aussi bien que des décisions injustes maquillées en décisions justes. Quant au juge d’instruction, son pouvoir vient du fait qu’il reçoit dans un bureau clos. Et dans le fonctionnement judiciaire, tout ce qui n’est pas public et contradictoire est suspect. Vous pouvez être l’avocat le plus averti et le plus respecté, vous avez tout de même peur qu’un éclat de votre part aboutisse à placer votre client en détention. Certes, c’est le juge de la liberté qui prend la décision mais, ne nous leurrons pas, dans 95 % des cas, il suit les réquisitions du magistrat-instructeur.
Heureusement, les décisions du siège comme celle du parquet sont susceptibles de recours…
Oui, les jugements d’un tribunal peuvent être infirmés en appel. Mais rien ne garantit que les magistrats de la cour d’appel soient meilleurs que ceux de première instance. Certains arrêts de la Cour de cassation seraient cassés par un étudiant de première année. Quant à la chambre de l’instruction, c’est-à-dire la juridiction d’appel des juges d’instruction, on l’appelle « chambre de la confirmation » : sauf cas rarissimes, comme l’annulation de la mise en examen de Martine Aubry dans le dossier de l’amiante, elles ne prennent jamais le temps de voir si les dossiers méritent d’être annulés. Peut-être parce qu’elles sont composées d’anciens juges d’instruction…
Pourquoi ne pas supprimer, tout simplement, le juge d’instruction ?
C’est seulement en période révolutionnaire qu’on peut vraiment changer le système judiciaire. Il faut admettre qu’il n’y a pas de système parfait. Mais ce ne serait pas si mal d’améliorer déjà ce qui existe, par exemple en réformant les chambres d’instruction.
Restent les mécanismes de contrôle interne qui permettent de sanctionner un magistrat incompétent…
Il existe un organe disciplinaire, le Conseil supérieur de la magistrature. Mais qui sanctionne-t-il ? Le juge qui s’est montré en état d’ébriété, qui s’est masturbé à l’audience ou qui a utilisé une carte bleue volée dans un bordel en Allemagne : pas celui qui fait mal son métier. Le permis de juger est donné à la sortie de l’école et ensuite, jusqu’à la fin de la carrière, on ne contrôle plus la manière dont il est utilisé. De plus, aucune instance n’est habilitée à dire que tel juge serait bon en correctionnelle et tel autre aux affaires familiales. Comme si ces gens sortant de l’école étaient omniscients et aptes à n’importe quelle fonction. D’ailleurs, il faudrait enfin séparer le siège du parquet en termes de carrière, car ces deux institutions ne réclament pas les mêmes qualités humaines.
De plus, la réforme du CSM, actuellement en cours de préparation, laissera une grande place aux syndicats de magistrats…
Syndicats ou pas, il s’agit d’une profession très corporatiste. On ne peut toucher au statut des juges : en ce qui les concerne, il n’y a pas plus conservateurs.
Tout de même, le « mur des cons » montre que certains magistrats ont une drôle de vision du monde – que l’on pourrait qualifier de « gauchiste »…
J’ai accompagné la création du Syndicat de la magistrature et je vois bien ce qu’il est devenu. Si « gauchiste » signifie « un peu faible intellectuellement », alors oui, le SM est « gauchiste ». Mais le gauchisme est partout : la droite aussi est gauchiste. Je le répète, le problème n’est pas tant l’idéologie que l’immaturité d’un certain nombre de magistrats. Il faut comprendre que ce sont des hommes et des femmes et, souvent, de grands enfants. Ce qui pose problème n’est donc pas que le SM soit de gauche, mais que des potaches puissent être juges.
Parlons de justice criminelle. Selon Xavier Bébin, non seulement très peu d’affaires arrivent à l’audience, mais les peines de prison sont réservées aux cas extrêmement graves…
Je ne suis pas d’accord : nos prisons sont pleines, ce qui prouve qu’il y a des condamnations ! Le nombre de détenus n’a cessé de croître, et vous pouvez construire autant de prisons que vous voulez, elles seront toujours pleines.
Quid des peines-planchers pour les récidivistes ?
Elles sont inutiles. Aussi critique soit-on envers les juges, ils sont les mieux placés pour décider des peines. Reste que les récidivistes potentiels sont difficiles à déceler ! On ne peut pas éviter, malheureusement, des ratés dramatiques, mais il faut garder en tête qu’ils représentent une infirme proportion de l’ensemble des jugements.
Pour les victimes, c’est 100 %… Faut-il par ailleurs, comme le réclame une partie de la droite, juger les mineurs de plus de 16 ans comme des adultes ?
Sur la justice des mineurs, il y a effectivement un problème d’ordre culturel et idéologique. La gauche a du mal à admettre que certains mineurs, entre 16 et 18 ans, aient une responsabilité personnelle. Une nouvelle loi pourrait suffire à régler la question.
Après six décennies de carrière, pouvez-vous déceler une tendance générale dans l’évolution de la justice française ?  
Aujourd’hui plus que jamais, les droits de la défense sont considérés comme des obstacles. En dehors, heureusement, des juridictions pénales, on remet en question le rôle de la parole. J’observe aussi, comme partout ailleurs, une déshumanisation qui tient à l’invasion des techniques. Aujourd’hui on communique ses conclusions par e-mail.
Finalement, qu’est-ce qu’un bon juge ?
Il faut distinguer les magistrats des juges. Les premiers sont des fonctionnaires de l’ordre judiciaire, comme ils auraient pu être des agents du fisc ou de l’équipement. Le juge, tel Salomon, est celui qui a la distance nécessaire ; il ne se sert pas des textes en fonction de ses propres préjugés : c’est son humanité qui lui fait mériter le nom de « juge ». Les très bons juges, et il y en a, forcent le respect. Mais beaucoup sont médiocres, certains franchement détestables. Et, avec ça, horriblement susceptibles ![/access]

*Photo : HA.

Gros quinquin est au ciel

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Pauvre Pierre Mauroy, il méritait mieux que les regards contrits et les nécros convenues des socialistes de service, car c’est un dinosaure qui disparaît. Il me souvient de l’avoir vu une fois en vrai, à la braderie de Lille, monsieur le maire inaugurant, bon vivant, goûtant outre le contact du peuple les discours interminables farcis de digressions et de blagues, sans oublier l’inévitable berceuse nordiste de fin de banquet. Cet ancien prof de l’enseignement technique a tout de même été premier ministre, trois fois et dans le pur style gauche d’avant : programme commun, nationalisations, 39 heures, retraite à 60 ans, cinquième semaine de congés payés et j’en passe.
De la retraite à soixante ans il pensait qu’elle permettait à ceux qui bossaient dur de profiter un tout petit peu de leurs dernières années avant de crever de silicose : un tel discours n’a plus cours sauf chez les démagogues qui ne seront jamais plus aux affaires. Un dinosaure, vous dis-je , qui prétendait même que « l’austérité c’est la rigueur sans ambition». Querelle sémantique, vite tranchée en sa défaveur : Pierrot prononça cette phrase avant de tirer sa révérence : trois dévaluations de suite, la pression de l’Europe déjà (la comparaison s’arrête là, Mitterrand n’est pas Hollande, Mauroy n’est pas Ayrault) et le liquidateur Delors à la rescousse pour sauver les meubles, solder la facture d’une politique intenable : le social c’est bon pour le peuple pas pour les caisses de l’Etat… Le reste est écrit dans les livres, Il passera la main à la fille Delors, que ce soit la mairie de Lille ou le Parti socialiste :  la malédiction Delors, comme le poltergeist des ch’tis ?
« La vache entière est laitière bien que l’on ne tire du lait que des pis. De même le monde est producteur de sainteté », cette phrase de Simone Weil n’a que peu de rapport avec notre sujet, quoique : j’imagine Pierre Mauroy lecteur de Guilloux et de Navel.
J’ai peu de sympathie pour les socialistes mes contemporains, les encartés, les enragés du sociétal, les thuriféraires honteux du libéralisme débridé ; il me semble que l’Idée socialiste avait du chien, de profundis.
« Quand les partis auront tout pipé, quand les démagogies seront encre plus grossières et plus viles, quand l’infra-spirituel sera patenté par les sectes, les groupuscules et mieux peut-être, exister consistera à refuser désespérément de prendre parti », Dominique de Roux. Je vous laisse le soin d’y penser.
Gros Quinquin nous a quittés et il n’est pas certain qu’au ciel il y retrouve François Mitterrand…

Retraites : pour un vrai supplément d’âme

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retraites regimes speciaux

retraites regimes speciaux

Il y a plusieurs moyens  de réaliser une réforme des retraites. Le plus facile, consiste à faire bouger faiblement pour les privilégiés, plus brutalement pour les autres, quelques curseurs en invoquant l’inéluctabilité des ajustements nécessaires. L’Etat s’emploie alors à persuader les cotisants (qui paient un peu plus), les retraités (qui touchent souvent un peu moins) que les sacrifices auxquels ils consentent garantissent la pérennité de leurs pensions.
Mais une autre voie existe. Cette solution bien plus ambitieuse a les faveurs de nombreux inconditionnels de la justice sociale. Si l’on remettait notre  système de retraites complètement à plat – en fait, il l’est déjà financièrement – et si l’on concevait un mécanisme universel modèle d’équilibre, de justice et d’aisance minimale, la question serait réglée. On  pense notamment au système notionnel suédois que certains de nos chroniqueurs patentés parent de toutes les vertus… notamment, parce qu’il  conjugue mieux que d’autres répartition et capitalisation, contribution et redistribution, liberté du travail et équilibre financier. Mais la transition entre l’ancien et le nouveau système est toujours délicate et elle suppose sur le long terme  une fermeté, un courage et une adhésion politiques  difficiles à réunir en période d’alternance.
Il y aussi les pragmatiques, qui savent que les réformes ambitieuses se préparent au long cours. Ils ont parfaitement conscience de tous les défauts de notre système actuel – fragile dans son assise, injuste par les privilèges exorbitants qu’il réserve au secteur public, complexe dans sa liquidation,  coûteux dans sa gestion -, mais ils savent aussi le sujet explosif et le peuple frondeur. Ils pensent – à notre avis à raison – que le voie du salut se trouve davantage dans une harmonisation  exigeante des règles actuelles, que dans certains rêves de grand soir. Mais cette réforme ne saurait sérieusement se faire  sans la consultation et  l’approbation des retraités à travers une représentation qui reste à inventer (les syndicats défendent les actifs, pas les retraités, mais aussi incroyable que cela paraisse, aucun retraité ne siège  « ès qualités » ni dans le Conseil d’orientation des retraites, ni dans la Commission Moreau pour l’avenir des retraites dont le rapport est imminent ). Les délégués à choisir seraient notamment chargés de concourir à l’unification des différents régimes pour abolir  l’archaïque système de castes en vigueur dans notre pays.
Mais pour indispensables qu’elles soient, ces réformes ne peuvent se limiter à une brillante prestidigitation, où les chiffres seuls s’affrontent. Il faut cette fois-ci donner à cette réforme un supplément d’âme. Ce supplément d’âme c’est le principe que tout actif, ayant accompli la plénitude de sa carrière, doit pouvoir prétendre à une même espérance de vie en retraite.  Cette exigence, contre laquelle personne ne peut raisonnablement  s’élever, implique évidemment la prise en compte du risque et de  la pénibilité. Le risque et la pénibilité et non le leurre de l’invalidité que lui avait abusivement substitué  la réforme Woerth. A l’ère de l’informatique,  il est incompréhensible que l’on ne soit pas capable de dresser métier par métier l’espérance de vie finale attachée à l’exercice de telle ou telle profession. Le système de bonifications jusqu’ici valable pour les seuls régimes spéciaux de la fonction publique pourrait être aisément transposé, avec les aménagements qui conviennent, aux métiers les plus risqués (convoyeurs de fonds, élagueurs, cordistes, grutiers par exemple) ou contraignants (infirmières, maçons…) du privé. Tout en préservant les emplois militaires, la police, la gendarmerie, les pompiers, la protection civile  et autres fonctions où le risque est prégnant et souvent quotidien, une sérieuse révision des emplois publics bénéficiant d’avantages remontant pour certains à 1853 devrait permettre de dégager une bonne partie des sommes nécessaires à cette avancée sociale majeure et consensuelle.
Après tout, pourquoi la prise en compte du risque et de  la pénibilité serait-elle l’apanage exclusif du quart des Français qui travaillent dans le secteur public ?
Plus largement, il ne faut plus que toute une série d’avantages indus et fort onéreux continuent à être réservés aux seules catégories qui détiennent le pouvoir  de nuire (grèves), de bloquer (syndicats), de peser électoralement (fonctionnaires) ou même de se servir directement  à la caisse (nos très chers parlementaires). L’Etat ne doit plus se conduire comme s’il avait peur de ses propres fonctionnaires, alors que l’essentiel des efforts et des économies devra provenir du secteur public. Nous devrions enfin déterminer si le sacrosaint  principe de la répartition doit rester l’unique clé de voûte de notre système de retraites, alors qu’il nous expose à un risque majeur, tant démographique (rapport actifs/retraités) qu’économique (poids du chômage). Pourquoi ne pas lui adjoindre des compléments obligatoires d’épargne collective ou individuelle, à condition qu’ils soient dûment  sécurisés (pas question de jouer en bourse !) ?
Entre un catalogue de retouches a minima concoctées par des politiciens et leurs conseils le nez collé sur les sondages de popularité et les menaces des syndicats publics et une vraie et juste réforme de bâtisseurs  au cap solide et aux options claires, le choix est vite vu. Hélas, depuis un certain temps, notre pays regorge des premiers, mais manque cruellement des seconds…

*Photo : arbeca.

Chômage des jeunes européens : pourquoi pas le STO ?

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chomage espagne allemagne

chomage espagne allemagne

À la fin de ce mois de mai, Ursula van der Leyen, ministre allemande du travail, a signé, à Madrid, avec sa collègue espagnole Fatima Banez Garcia, un accord favorisant la venue en Allemagne de 5000 apprentis outre-pyrénéens. À première vue, cet accord peut sembler appartenir à la catégorie des contrats gagnant-gagnant (win-win deal pour les malcomprenants diplômés d’une Grande Ecole de commerce, modèle Fioraso). Les chiffres parlent d’eux-mêmes : le taux de chômage des moins de 25 ans approche les 50% en Espagne, alors que l’industrie et les services en Allemagne sont en panne sèche de main-d’œuvre, pour cause de baby-flop (inverse du baby-boom). 33 000 offres de contrats d’apprentissage n’ont pu être attribuées en 2012, faute de candidats. De plus l’offre faite aux jeunes Espagnols en mal d’emploi paraît alléchante : outre la prise en charge des frais de voyage et l’aide à la recherche de logements à prix abordable, il leur est proposé une rémunération minimale de 812€ par mois pour une formation en alternance, cette arme secrète de la compétitivité hors coût du travail de nos voisins allemands. Cette rémunération de base peut être augmentée par les employeurs, en fonction des conventions collectives en vigueur dans les différentes branches d’activité. Nul doute que, si elle rencontre le succès, cette offre sera proposée aux jeunes Grecs, Italiens, et peut-être Français…
Qui pourra encore prétendre, après cette évidente manifestation de générosité, que l’Allemagne d’Angela Merkel est ce monstre d’égoïsme uniquement préoccupé de préserver son magot des visées dépensières des cigales du « Club Med » ? Vous n’arrivez pas à fournir du travail à vos jeunes ? L’Allemagne vous ouvre grand ses bras musclés de puissance industrielle de premier plan. Elle fera de vous des hommes (et des femmes) participant de plain pied à l’aventure de la mondialisation de l’économie, au lieu d’errer comme des âmes en peine dans l’oisiveté ensoleillée.
À y regarder de plus près, cette tentative de mise en mouvement de la mobilité intereuropéenne des travailleurs apparaît comme un moyen, pour l’Allemagne, d’échapper à l’exercice d’une vraie solidarité au sein de l’UE, à l’image de celle qui existe dans des espaces économiques économiquement et culturellement homogènes, comme les Etats-Unis d’Amérique. La mobilité de la main d’œuvre (7 millions d’Américains ont changé d’Etat en 2011 pour s’adapter à l’offre de travail) est en effet inséparable d’un minimum de transferts intra-territoriaux qui contraint des régions conjoncturellement riches de soutenir des territoires provisoirement défavorisés. Ainsi, en France, la région Ile-de-France transfère, bon an mal an 10% de son PIB vers nos vertes campagnes de l’Auvergne ou du Limousin, et même de la Corse, dont la gratitude est proverbiale. Si cela n’est pas fait, ou insuffisamment, comme en Grande-Bretagne, de vieilles nations peuvent se transformer en monstres hydrocéphales, où une prospère région-capitale se retrouve entourée d’espaces économiquement désertifiés, ou réduits au statut de parcs récréatifs pour citadins stressés. C’est ce que souligne, par exemple, Pierre-Antoine Delhommais, éditorialiste au Point (et ancien du Monde) que l’on ne saurait taxer de germanophobie galopante, ce mal dénoncé théâtralement dans le même numéro du Point par un BHL dont les compétences économiques sont certes reconnues, mais seulement concernant la gestion de ses affaires personnelles. « Le danger de ces migrations de jeunes diplômés espagnols, grecs, italiens » écrit Delhommais « est de creuser encore le fossé entre une Europe du nord de plus en plus productive, de plus en plus en plus riche, et une Europe du sud de plus en plus affaiblie, humainement et financièrement, transformée en désert économique et industriel. Pour corriger, au moins en partie, ce grand écart des niveaux de vie, un seul moyen : des transferts budgétaires automatiques du Nord vers le Sud. »
C’est précisément ce à quoi les Allemands se refusent obstinément, brutalement lorsqu’ils sont de droite et avec quelques contorsions rhétoriques, lorsqu’ils se prétendent de gauche, comme les chefs actuels du SPD. Cependant, comme les dirigeants d’outre-Rhin sont plus malins qu’on ne le pense généralement, et qu’ils ont de la mémoire, ils ont le souci de masquer leur entreprise de siphonage de la main d’œuvre qualifiée du Vieux Continent sous un habillage communautaire. On ne dira plus : débauchage de jeunes en formation, mais « Erasmus des apprentis », avec la bénédiction de François Hollande qui, dépassé par cette situation, feint d’en être l’organisateur… Qui peut en effet imaginer que de jeunes Allemands en recherche d’emploi, hormis ceux qui se destinent à l’enseignement de la plongée sous-marine ou à l’apprentissage des secrets de la fabrication de la feta grecque pour la produire plus rationnellement en Bavière, soient intéressés à venir se former à Barcelone ou à Athènes,  alors qu’ils ont tout ce qu’il faut chez eux?
La Commission européenne, qui ne manque pas d’imagination pour inventer des acronymes sophistiqués pour les nombreux éléments de son usine à gaz institutionnelle, pourrait désigner cette nouvelle carabistouille germanique par les trois lettres STO, pour « Système de Transfert Organisé des jeunes travailleurs au sein de l’UE ».

*Photo : Oxfam Italia.

Allez France !

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equipe france 1983

equipe france 1983

Nous entrons dans une intense période de commémoration. Que les moins de vingt-ans ne peuvent pas connaître… Les jeunes générations s’imaginent-elles qu’en 1983, le drapeau tricolore volait au vent de la victoire, qu’on entonnait La Marseillaise chaque week-end dans les stades ou sur les circuits et que nos champions n’étaient pas encore obsédés par leur image mais par leurs résultats ? Oui, ce monde irréel a bien existé. C’était avant la professionnalisation, le dopage médicalisé, les sponsors à l’affût, le vedettariat en guise de récompense, les droits télé maousses, les conférences de presse marketées et les JO de Los Angeles avec leurs millions de dollars.
Dire que le sport en 1983 avait conservé ses vertus éducatives originelles, son amateurisme éclairé ou sa mission pacificatrice entre les peuples serait quelque peu exagéré. Le sport professionnel avait déjà entamé sa mue pour se transformer en machine à cash. La finance internationale couvait tendrement cette nouvelle source de profit au moment où le pouvoir socialiste lançait sa politique de rigueur. Cette époque charnière coïncide avec les débuts de l’informatique de masse, l’invasion du cinéma américain et l’industrie du disque triomphante.
Le bloc de l’Est ne pouvait pas résister plus longtemps à Eddie Murphy, Michael Jackson, Terminator, Rambo et le Discman dans le cartable des lycéens. Si nous n’avions pas encore sombré dans le spectacle mondialisé des grands rassemblements sportifs, le chronomètre était enclenché. Quelques scrupules, vieux réflexes marxistes, un fond d’anti-impérialisme largement partagé par l’ensemble de notre classe politique et puis un attachement à cet étrange modèle social issu de la Libération nous empêchaient de nous vautrer dans le sport business. Assez rapidement, en fait, nous avons fini par céder à la mode sportswear, aux records truqués et aux athlètes VRP.
En 1983, nous avons pourtant vécu une parenthèse enchantée où tout nous réussissait. Le sport mondial pensait français, vibrait français, parlait français ! À la tête de la Fédération Internationale du Sport Automobile et de la Fédération Internationale de Tennis, deux dirigeants français : Jean-Marie Balestre et Philippe Chatrier. Sur les courts de Roland-Garros ou les routes du Tour de France, deux sportifs français ont fait de notre été 1983 la saison de tous les succès. Déjà en quart de finale, le 31 mai, face à Ivan Lendl, Yannick avait impressionné en s’imposant 6/0 dans le dernier set. Le 5 juin, la coupe des Mousquetaires ne pouvait plus lui échapper. L’ennuyeux Mats Wilander, bloqué sur sa ligne de fond de court, devait s’incliner 6/2-7/5-7/6 après 2h25 de match. Depuis 1946, plus aucun joueur de tennis français n’avait remporté le tournoi. Noah, dans sa tenue Le Coq Sportif, le short maculé de terre battue, était irrésistible ce jour-là. En plus, il avait gagné avec la manière, un jeu plein d’inventivité, d’émotion, d’agressivité. Depuis cette époque, nous n’avons plus revu des joueurs monter, comme lui, à la volée, conclure un point sur un smash, faire du tennis moderne un sport d’action et de stratégie. C’est le journaliste Denis Lalanne dans L’Equipe qui allait le mieux résumer cette victoire : « Formidable bête de court, c’est aussi une bête de scène, qui ferait pleurer tout le monde, la famille, les copains, la France entière ».
Fin juillet de cette même année 83, Laurent Fignon, aux couleurs du constructeur Renault, s’imposait sur la Grande Boucle pour sa première participation. Quelques jours avant l’arrivée sur les Champs, il remportait le contre-la-montre de Dijon, il fallait se rendre à l’évidence, c’était bien lui dorénavant le patron, ce minot de banlieue, blond comme les blés, lunettes d’instit sur le nez et un panache à la française. Décidément cet été 83, nous étions devenus imbattables. En saut à la perche, Pierre Quinon et Thierry Vigneron tutoyaient le toit du monde, nous avions évidemment empoché le Tournoi des Cinq Nations, sans faire le grand chelem, restons modestes. En Formule 1, nous étions capables d’aligner cinq pilotes au départ des Grands Prix : Prost, Arnoux, Tambay, Laffite et Jarier ! Qui dit mieux ? Au Championnat du monde des Rallyes, la phénoménale Michèle Mouton, sur son Audi Quattro, faisait la nique à ses petits camarades finlandais et suédois (Ari Vatanen et Björn Waldegard). Génération spontanée, solides structures fédérales, bonne détection des jeunes talents, sponsors français puissants et concernés, indispensable sport scolaire, professeurs investis, les raisons de cette série flamboyante sont multiples et mystérieuses. Trente ans après, on aimerait tellement revivre cette année 83 quand un garçon d’1,93 mètre affirmait au micro, avec la désinvolture et la force de ses 23 ans : « C’est pas parce qu’on est français, qu’on perd en finale ».

Mon ami François Furet

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françois furet révolution gauche droite

françois furet révolution gauche droite

Expérience étrange que celle de lire la biographie d’un ami disparu[1. Christophe Prochasson, Les Chemins de la mélancolie. François Furet, Biographies Stock, 568 pages.]. À chaque page, sur la lettre écrite qui le fige pour la postérité, se surimpose la figure familière de l’homme qu’on a connu, avec lequel on a devisé de choses graves ou légères, partagé des repas, brocardé les absents. Le biographe n’en a cure, et à juste titre ; il n’est pas là pour corroborer les souvenirs des amis, ou des adversaires, de son sujet.
François Furet avait des cohortes d’amis et d’adversaires. Aux premiers, il réservait des trésors de gentillesse et de générosité ; aux seconds, il savait se montrer cassant, méprisant même. C’est que l’homme était de tempérament querelleur : « Je n’aime pas l’œcuménisme, j’aime que les discussions aient des angles… » Et des angles, il y en eut tout plein. Son monde se divisait en deux camps tranchés : ceux qui méritaient son respect et la tourbe épaisse des « connards ». Ceux-là trouvaient irrésistibles son allure altière de dandy intellectuel revenu de tout, à l’élégance volontairement déjantée, son aisance en société, ses excentricités – je garde le souvenir amusé d’un quart d’heure passé dans le lobby d’un grand hôtel de Tel Aviv à essayer de fourrer dans l’ascenseur, sous les regards ébaubis de l’assistance, un vélo que je lui avais prêté (il a fini par y arriver) − et jusqu’à son inépuisable réservoir de dédain pour l’imbécile qui avait le malheur de ne pas le trouver génial. Ceux-ci y décelaient autant de marques d’arrogance intellectuelle, voire de mépris de classe.[access capability= »lire_inedits »]
J’ai eu la chance de compter au nombre de ses amis. Sans doute ma qualité d’Israélien y était-elle pour quelque chose. François Furet a entretenu des liens forts avec Israël, à la fois affectifs et intellectuels. Il y a enseigné, il y avait des amis et des disciples. Il y voyait une sorte de creuset de la modernité, avec toutes ses ambivalences et tous ses malentendus. Peu d’intellectuels français ont compris comme lui les ressorts cachés du mouvement national juif, les rapports tragiques qui l’unissaient à l’Europe, sa dimension héroïque, ses limites et sa fragilité. L’historien de la Révolution y décelait les mythes et les postulats des expériences révolutionnaires française et russe, l’Européen mesurait le cheminement singulier d’un peuple qui tourne le dos à l’Europe pour mieux s’y enraciner, le romantique tapi en lui était sensible à l’aventure d’une poignée de survivants qui fait « retour » à une patrie ancestrale et fantasmée. Les Israéliens, « peuple puissant et fragile […] marqué par une élection particulière au malheur », le fascinaient et l’intriguaient.
On comprend, par une allusion pleine de tact de Christophe Prochasson, que lui faisait plutôt partie du groupe infortuné des adversaires. La biographie qu’il lui consacre n’en est que plus remarquable. Il y est entré, dit-il, avec des « préventions » ; il en est sorti avec une « bienveillance » que rien ne lui laissait présager. Talent du chercheur, probité de l’homme. Au final, un portrait intellectuel dense, riche et nuancé, admirablement documenté et, ce qui ne gâche rien, élégamment écrit – un modèle du genre. Si l’on n’apprend pas grand-chose sur le Furet intime – lui-même n’était guère friand de confidences sur sa vie privée, du moins en public, cela à contre-pied des temps exhibitionnistes, pardon, « transparents », qui sont les nôtres −, c’est que l’ambition de Prochasson est ailleurs : nous faire découvrir « les relations entre un historien et son temps ».
Une phrase lie les deux Furet, le militant et l’historien : « [Il] introduisit dans l’historiographie de la Révolution française l’ardeur qu’il ne pouvait plus placer dans un engagement politique. » (p.79) À l’instar de nombre des hommes de sa génération, il fut communiste, avant de défroquer. De ce désenchantement, il fit une œuvre.  « L’ensemble des questions et des problèmes qui m’avaient porté à être communiste, je les ai réinvestis dans ma curiosité historique. Il n’y a pas de doute que mon attrait pour la Révolution française est enraciné dans l’intérêt politique que j’ai manifesté pour le marxisme et le communisme. » (p.80). De l’Histoire comme l’art de « faire de la politique par d’autres moyens ».
Toute son œuvre historiographique se lit comme une réaction contre la vulgate « jacobino-marxiste » dominante de la Révolution française, ce « catéchisme révolutionnaire » qu’il démolissait dans un article retentissant ainsi nommé de 1971. Il était entendu que la révolution bolchevique suivait les pas de la Révolution française, que la révolution prolétarienne complétait la révolution bourgeoise, que 1789 « préfigurait » 1917, que Lénine incarnait la version moderne de Robespierre. Lui a voulu, tout à la fois, dépolitiser la Révolution française, en l’arrachant aux lectures idéologiques strictement symétriques de la gauche progressiste et de la droite réactionnaire, et la repolitiser en replaçant la politique au cœur du projet révolutionnaire dont l’avait chassé le déterminisme socio-économique. Ainsi, il a montré que l’affrontement entre Montagnards et Girondins ne devait rien au conflit de classe, puisque les uns et les autres provenaient des mêmes milieux sociaux, que c’était plutôt une affaire de génération.
De même, il a rendu justice de la thèse des « circonstances » censées expliquer la Terreur, en démontrant que la courbe de cette dernière s’affolait au moment précis où le danger aux frontières s’effaçait. La Terreur lui apparaissait comme un phénomène intrinsèque à la passion politique enfermée sur elle-même, au vertige qui saisit les hommes pris dans la « logique politique implacable engendrée par le processus révolutionnaire lui-même ». (p. 146)
En fait, Prochasson le montre bien : au cœur de la réflexion de l’historien se trouve la question de la démocratie. Sur quoi fonder la souveraineté populaire une fois celle-ci confisquée au roi ? La légitimité de la monarchie reposait sur Dieu ; celle du peuple sur la volonté générale, expression d’un agrégat d’individus censés constituer un corps souverain indivisible : « Le peuple s’est approprié l’héritage absolutiste et s’est mis à la place du roi. » Mais le peuple n’exerce jamais sa souveraineté, et ceux qui agissent en son nom finissent toujours par la confisquer à leur profit, parfois avec les meilleures intentions du monde d’ailleurs.
Voilà pourquoi les Français ont mis tant de temps à fixer leurs institutions : un siècle de tâtonnements, de bouleversements parfois sanglants, avant que la IIIe République ne parvienne enfin à « terminer la Révolution » en gagnant le consensus des Français autour des principes de 1789. La Révolution française ne se comprend que dans la longue durée : c’est l’objet d’un livre éblouissant d’érudition et d’intelligence : La Révolution de Turgot à Jules Ferry, 1780-1880 (Hachette, 1989).
A-t-il poussé le curseur trop loin dans l’autre sens, vers la politique ? A-t-il jeté le bébé social avec l’eau du bain « jacobino-marxiste » ? Furet s’en défendait, et la lecture de ses ouvrages fait justice de cette caricature. Mais tout de même. En le remerciant de me dédicacer l’épais Dictionnaire critique de la Révolution française qu’il a dirigé avec Mona Ozouf à l’occasion du Bicentenaire, je lui ai demandé pourquoi, dans un livre aussi exhaustif, il n’avait trouvé bon d’inclure un article « Bourgeoisie ». Il s’est contenté d’éclater d’un de ses brusques accès de rire tonitruant dont il avait le secret…
À ce moment, le « grand seigneur méchant homme » a largement gagné la partie. Ses adversaires n’ont pas réussi à le chasser des célébrations du Bicentenaire ; bien au contraire, il brille seul au firmament révolutionnaire. À l’étranger, il est la Révolution française. Il est sollicité dans le monde entier, sa photo s’étale en couverture d’un influent magazine américain. En France, où il dispose d’une tribune prestigieuse dans les colonnes du Nouvel Observateur, auquel il collabore régulièrement depuis sa fondation, on le voit sur toutes les télévisions, on l’entend sur toutes les radios. Le « catéchisme révolutionnaire », c’est désormais le sien.
C’est que l’époque est propice aux révisions déchirantes. La chute du communisme justifie sa lecture de la Révolution, le libéralisme triomphant remet Tocqueville à l’honneur au détriment de Marx, la guerre civile larvée entre gauche et droite qui scande la vie politique française depuis la Révolution n’a plus d’objet. Il lui reste à acter la mort dans les têtes du formidable et mortifère mirage communiste, ce qu’il fait, et de quelle manière, dans Le Passé d’une illusion, son dernier livre (Robert Laffont/Calmann-Lévy, 1995). Il ne s’agit pas d’une histoire du communisme, ni même de l’idée communiste, mais bien, comme il le dit lui-même, de « l’étude  d’une représentation collective ».
Mais il était trop lucide, et trop historien, pour imaginer je ne sais quelle sortie de l’Histoire. Observateur passionné de son temps, il savait la démocratie fragile et était, note Prochasson, « incertain de son avenir ». C’est là que se love sa mélancolie, sous le signe de laquelle le biographe a placé sa vie intellectuelle. « Nous sommes tous un peu déprimés par le prosaïsme de notre vie politique, a-t-il soupiré un jour, mais ce serait tout de même trop triste de penser que les hommes ne peuvent se passionner que pour des utopies sanglantes. »
Le Moloch de l’Histoire enterré sous les décombres du mur de Berlin, il reste à imaginer une suite à l’aventure démocratique entamée voici deux siècles. En effet, l’homme démocratique ne saurait se passer d’un projet d’avenir, la démocratie ne peut pas vivre sans l’espoir d’une autre société, la passion égalitaire, tapie dans l’âme humaine, n’a pas disparu avec « l’illusion » communiste. Mais comment faire, puisque nous sommes désormais privés de l’horizon de sens évident, « scientifiquement » établi, qui exerçait sur nos devanciers sa fascination irrésistible ?  « Le communisme n’a jamais conçu d’autre tribunal que celui de l’Histoire, voici qu’il a été condamné par l’Histoire à disparaître corps et biens. L’échec est donc sans appel. Mais doit-on en conclure qu’il faut chasser catégoriquement l’utopie de la scène publique de nos sociétés ? Ce serait peut-être aller trop vite en besogne, car ce serait aussi briser un des grands ressorts du civisme. Car si l’ordre social ne peut être autre que ce qu’il est, à quoi bon se donner de la peine ? »
De droite, Furet, de gauche ? Cette question si française occupe Prochasson, bien évidemment. L’historien cultivait des amitiés dans les deux camps. À la Fondation Saint-Simon, qu’il a créée en 1982 dans la foulée de la victoire de François Mitterrand, se croisent libéraux et membres en vue de la « deuxième gauche ». Son antigaullisme le pousse à gauche, son expérience malheureuse de militant défroqué le tire vers la droite. Libéral, il est proche de Raymond Barre, un « modéré », dit-il, mot désuet surgi du vocabulaire politique de la IIIe République, un compliment dans sa bouche. Il n’en constate pas moins le « déficit politique » du libéralisme et affirme que la démocratie ne saurait se passer d’un horizon de sens, tout en admettant l’impossibilité pour l’homme contemporain de concevoir un tel horizon. Inquiet, désabusé et éperdument lucide, « mélancolique » en un mot, Furet n’est plus un progressiste, sans jamais avoir vraiment intégré pour autant le camp conservateur : « La droite et la gauche existent toujours [dans les démocraties d’aujourd’hui], mais privées de leurs références, et presque de leur substance : la gauche ne sait plus ce qu’est le socialisme, et la droite, privée de son argument le meilleur, l’anticommunisme, cherche aussi ce qui la distingue. »
Furet n’est pas de gauche ni de droite. Il est ailleurs : dans l’espace éthéré où l’amère certitude de comprendre ce qui meut les hommes se paie par l’incapacité à épouser leurs passions.[/access]

*Photo: Histoire.

Assad défenseur des droits de l’homme !

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Nous assistons peut-être à un tournant en Syrie. Je ne veux pas parler de la prise de Quseyr par le Hezbollah et l’armée syrienne la semaine dernière,  à quelques encablures de la frontière libanaise. Ni des assauts contre les faubourgs de Homs et d’Alep que le parti de Dieu libanais s’apprête à lancer afin d’entraver l’approvisionnement en armes de la guérilla. C’est plutôt côté rhétorique qu’il y a du neuf à Damas. Dieu sait que le verbe revêt une importance particulière dans les régimes autoritaires. Dans cette ville de conteurs, la propagande du régime baathiste en appelle aujourd’hui… à la démocratie !
Rassurez-vous, en déclarant que
« la manifestation (…) ne méritait pas une telle répression » et qu’un dirigeant politique doit « se retirer s’il n’est plus à même de comprendre son peuple », le ministre syrien de la communication, M. Zaabi, ne visait pas son Bachar bien-aimé mais le premier ministre turc Erdogan. Depuis qu’Ankara est redevenue l’ennemi juré de Damas, on se croirait revenu au bon vieux temps où feu Hafez Al-Assad, connu pour son humanitarisme chevillé à la moustache, reconnaissait le génocide arménien la main sur le cœur, l’œil rivé vers son voisin turc. Quelques décennies plus tard, les amateurs d’humour noir se régalent toujours en écoutant les officiels syriens. Plus mordant qu’Alphonse Allais, le ministre Zaabi a osé cette sortie mémorable : « Rien ne justifie le défi lancé par Erdogan à son peuple, et son recours à la violence montre sa décadence et sa coupure de la réalité » (sic). Tout cela paraît un peu fort de café pour décrire une mobilisation ponctuelle de la jeunesse laïque opposée aux projets d’islamisation que portent le gouvernement AKP et… la majorité de la population turque.
Peu importe, la propagande reste la continuation de la guerre par d’autres moyens. Des idéalistes aux plus cyniques, tous les géopoliticiens vous expliqueront que c’est de bonne guerre : l’Anatolie servant de base arrière aux rebelles syriens et Erdogan n’économisant pas ses flèches contre son ancien ami Assad, l’amitié syro-turque a vécu.
Pour ma part, j’aurai une interprétation plus originale de la stratégie de com’ du ministre syrien : tel Néron jouant de la cithare pendant l’incendie de Rome, Zaabi espère entrer dans la postérité. Dix ans après, malgré la tragédie irakienne, on se souvient encore avec bonheur des formidables dons de prophète du ministre de la communication de Saddam Hussein, annonçant que l’armée irakienne allait terrasser les GI’s amassés aux portes de Bagdad. Hélas, la comparaison entre l’Irak et la Syrie de demain ne s’arrête sans doute pas là. Et cela, c’est bien moins poilant…

IAM chez les Spartiates

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iam ntm sparte

iam ntm sparte

Réputé plus fin que son cousin parisien et frère ennemi NTM, IAM c’est le rap conscient et engagé, à l’inverse du rap enragé et brutal du groupe de Joey Starr. Réellement qu’en est-il ? Comme NTM, IAM, acronyme à prendre au second degré de Indépendantistes Autonomes Marseillais, est l’exemple typique de cette contre-culture érigée en culture de masse, encensé partout et qui n’a pour gage de rébellion que celle qui lui permet de vendre plus de disques encore. Artistiquement, IAM c’est surtout un album culte : « L’école du micro d’argent », des textes dans leurs formes plutôt moins pires que ce qui se fait d’habitude dans le rap et une ambition musicale indéniable, dans la mesure de ce que permet un des genres les plus pauvres de la musique populaire.
Au niveau de l’intelligence, c’est autre chose. IAM est contre le racisme, n’aime ni les gens de droite ni Frigide Barjot. IAM pense que les racailles de banlieues sont des petits gars sympathiques, des « potes » victimes d’un système raciste qui lorsqu’ils incendient, violent en réunion, vitriolent la gueule d’une gamine coupable d’avoir fait des études et profanent la stèle érigée en sa mémoire, le font parce qu’ils l’ont vu à la télé. IAM c’est un leader, Akhenaton, fils d’immigrés d’origine italienne, converti à l’islam, mais à l’islam cool, celui des Lumières dont parle Malek Chebel et que personne n’a jamais vu autrement qu’à la marge puisqu’il n’existe aucune religion qui ne tolère d’autre lumière que celle de Dieu – et c’est bien le seul point sur lequel s’entendent juifs, catholiques, musulmans et Michel Onfray. IAM n’aime pas la corruption des politiques à Marseille, IAM est pour la démocratie, contre l’intolérance et les amalgames. Bref, IAM c’est l’esprit Canal, le talent en plus et, reconnaissons-le, le sarcasme idiot en moins…
De fait, aujourd’hui IAM revient avec un album « Art martiens », plutôt bon dans son style, et dont le premier single s’intitule, nous y reviendrons, Spartiate Spirit – esprit spartiate. Pourquoi pas ? Le problème c’est qu’IAM est un groupe conscient qui entend dire les choses et nous assomme avec ses propos mille fois entendus sur la France moisie, la manif pour tous, le Bloc identitaire et les Français qui n’aiment pas le rap : « les enfants de Pétaing ! ». Une fois encore, pourquoi pas ? Mais à invoquer « le maréchal Pétaing ! », invoquons-le clairement et interrogeons-nous sur un groupe à l’idéologie désespérément consensuelle, qui déclare sur un ton énervé ce que tout le monde dans les media dit en continu depuis trente ans. Posons la question d’un groupe qui radote ces paroles qu’on l’autorise à radoter et qui, finalement, demeure sourd aux raisons légitimes qui poussent toute une partie de la France dehors, cette France des campagnes, des petits blancs provinciaux méprisés qui ont le privilège étrange de se faire assassiner sans que personne n’en dise mot. Pour un groupe qui demande à ce qu’on écoute « les raisons de la colère » voici une chose bien étonnante. À moins que les membres d’IAM soient eux aussi des « enfants de Pétaing ! » – Pétain qui, rappelons-le, désirait lui aussi, vieillard semi sénile, la révolution ; comme quoi, il ne suffit pas d’être révolté pour être du côté des justes –, les fils d’une France scindée en deux et qui ne tolèrent que ceux qui leur ressemblent.
Les membres d’IAM le disent clairement : ils en ont marre de cette France qui n’est pas comme eux ! Aussi n’est-ce peut-être pas un hasard s’ils se réclament des citoyens-guerriers de la cité de Sparte que Rousseau, dans sa part la plus inquiétante, oppose en la vantant à la démocratique Athènes, et que les groupuscules d’extrême droite reprennent à leur compte. Spartiates qui voyaient dans les hordes perses venues les assiéger l’horreur du sang mêlé et l’anomie de la décadence… Nous disions donc : « les enfants de Pétaing » !

*Photo : IAM, Spartiate Spirit.

Beigbeder ressuscite Lui

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lui frederic beigbeder

lui frederic beigbeder

Sous le haut patronage de Frédéric Beigbeder, Lui, le magazine de l’homme moderne revient dans les kiosques, le 5 septembre prochain. 200 pages, un grammage soyeux, un beau tirage (400 000 exemplaires). Sans mentir, si son ramage se rapporte à son plumage, nous sommes devant le Phénix de la presse écrite. La renaissance d’un titre qui titille notre curiosité d’anciens lecteurs, c’est-à-dire d’hommes modernes comme on nous définissait dans les années 70. Le genre de gars qui ne s’offusquaient pas de voir une fille dénudée en couverture, une enquête sur les réseaux de call-girls, un papier sport de Blondin et un entretien avec Pierre Messmer.  Espérons que les nouveaux propriétaires ne tombent pas dans le panneau du lifestyle, du masculin aseptisé, modeux, ripoliné aux grandes marques de montres et de cosmétiques. Les annonceurs premium aiment que la photo soit léchée et le contenu vide de sens. « Ça booste les ventes », paraît-il. La pression économique exercée sur la presse magazine oblige parfois les journalistes à modérer leur propos et leurs ardeurs. Un dérapage est si vite arrivé. Dans le feu de l’action, on dévoile le sein d’une jeune actrice, on vante les mérites d’une voiture de sport qui file à 300 km/h ou on laisse la parole à un vieil anar. Crac, c’est l’accident éditorial. Fin de l’aventure. Nous avons changé d’époque, les idéaux, les opinions, la transgression, c’est une sale manie des années 60-70, d’enfants gâtés. C’est la règle des 3 R qui domine un peu partout : Rigueur, Récession, Reniement. La tâche n’est donc pas aisée : ressusciter un magazine qui se voulait libéré aujourd’hui où la liberté est presque devenue un gros mot. Nous sommes persuadés que cette nouvelle rédaction réussira à déjouer les pièges du politiquement correct.
La création d’un nouveau magazine est, à elle seule, une excellente nouvelle qui réjouit tous les papivores. Si nous pouvons juste vous donner un conseil, c’est de vous (re)plonger dans les archives de la revue. Dans ces années héroïques et érotiques, il y a matière à glaner des pistes iconoclastes, retrouver cet esprit frondeur, cette verve oldschool qui manquent à nos publications souvent calibrées comme des plans OGM. Revoir toutes ces anciennes couv’ est, à la fois, inspirant et désopilant. On ne se lasse pas de mater les corps d’Isabelle Huppert, Fiona Gélin, Corynne Charby, Valérie Lagrange, Nicole Calfan, Florence Guérin ou la sublime Marie-Hélène Breillat. Ou d’aborder des thèmes délicieusement grivois, genre « Les filles de Port-Grimaud », « Les appas des filles à papas célèbres » ou le « machiste » et « discriminant » : « Méfiez-vous de votre secrétaire ! ». On s’interrogerait alors sur des sujets brûlants : « Qu’est-ce qu’un goujat ? », « Don Juan est-il français ? » ou encore « Mais où sont les boxons de papa ? ». Côté actualité politique, nous avions droit à un tête à tête avec Michel Jobert ou une étrange rencontre avec un communiste défroqué. Que la rédaction ne perde pas complètement de vue cette insolence graveleuse, cette drôlerie libertine et ce mélange nostalgique des genres (belles photos et textes stylés). Le 5 septembre, nous serons en tout cas parmi vos premiers lecteurs.

*Photo : Lui.

Le double observateur

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furet revolution histoire

furet revolution histoire

En 1965, un ouvrage signé par deux inconnus, François Furet et Denis Richet, arrive dans les librairies. Son titre : La Révolution – en toute simplicité. C’est un best-seller. Pour les sommités de l’Université, c’est un camouflet doublé d’un dilemme : doivent-ils écraser de leur mépris cet objet commercial fabriqué par des blancs-becs qui n’ont même pas obtenu un doctorat d’histoire sous la direction de l’un d’eux, ou bien tenir compte de l’écho rencontré par le livre  auprès du grand public et descendre de l’Olympe pour faire entendre leur voix ?
Cette apparition fracassante de Furet sur la scène publique pose en effet une question fondamentale : qui a le droit de parler du passé ? Qui est légitime pour écrire l’Histoire ? Peut-on y prétendre sans emprunter la voie royale des études savantes ? La carrière littéralement extraordinaire de François Furet montre que la reconnaissance médiatique peut précéder – et parfois remplacer – l’excellence académique.
Cette question n’est pas anecdotique, loin s’en faut. Détenir les clés du passé, c’est exercer un pouvoir – au moins intellectuel – dans le présent. Il y a cinquante ans encore, l’analyse que l’on faisait du rôle de la bourgeoisie dans la Révolution française et de la place de la Terreur (accident, ou conséquence inéluctable ?) était un marqueur de l’appartenance politique. Les interprètes « autorisés » de l’Histoire sont ipso facto des acteurs du débat public. Nos guerres mémorielles – Shoah, collaboration, colonisation, esclavage, génocide arménien – prouvent à quel point les représentations du passé sont les enjeux de luttes dépassant largement le cadre scientifique.[access capability= »lire_inedits »]
Il est vrai que les universitaires n’ont jamais été les détenteurs exclusifs de cette légitimité. Le cinéma, les romans, les manuels scolaires, les monuments et bien évidement les médias jouent un rôle au moins aussi puissant dans la fabrication de la « mémoire », c’est-à-dire de ce que « tout le monde sait » sur le passé.
Si le cas Furet est particulièrement intéressant, c’est parce qu’il a délibérément choisi de jouer sur les deux tableaux en ayant un pied dans le monde universitaire, un autre dans les médias et l’édition. C’est en cumulant le capital symbolique obtenu dans ces deux sphères que François Furet est parvenu au sommet de sa discipline : sacré « roi des historiens » par Libération  lors du bicentenaire de la Révolution française, en 1989,  il occupait, un an plus tard, la troisième place du « palmarès des plus grands intellectuels français du XXe siècle » établi par L’Événement du jeudi,  avant d’être consacré par Anne Sinclair, dans « 7 sur 7 », comme la « référence unique » en matière d’histoire de la Révolution française. Le tout en jouissant de l’estime de ses pairs universitaires et de tous les honneurs académiques possibles.
S’il ne s’agit pas d’un plan de carrière à proprement parler, Furet semble avoir compris très tôt l’importance de la reconnaissance médiatique – que la plupart des universitaires feignent de mépriser tout en en rêvant. En 1958, à peine sorti du giron du PCF, le jeune agrégé d’histoire, alors professeur de lycée, met de côté ses ambitions universitaires, délaisse sa thèse et obtient un poste subalterne au sein d’un laboratoire de recherche. Il fait un choix décisif en intégrant la rédaction de France Observateur. Furet collabore régulièrement à l’hebdomadaire fondé en 1950, qui apparaît déjà comme le laboratoire intellectuel de la gauche non communiste. Il publie d’abord des articles  historiques, puis se consacre de plus en plus au journalisme proprement dit et notamment à l’analyse de l’actualité politique française. Bien qu’il signe d’un pseudonyme, cette activité lui permet de se frotter à un style d’écriture plus polémique – et peut-être plus vivant – que celui des universitaires, mais aussi de tisser un  réseau – il est rédacteur en chef culture et membre du comité éditorial du magazine.
En 1962, Hachette commande à Furet et à son beau-frère, Denis Richet, un ouvrage sur la Révolution française. L’éditeur s’adresse au moins autant au journaliste qu’aux apprentis historiens – ni l’un ni l’autre ne jouissent encore  d’un statut important au sein de la communauté des spécialistes de la Révolution française. L’idée est de recruter des auteurs assez talentueux pour accomplir un travail de synthèse et assez malins pour en faire parler. Bref, il s’agit de faire un « coup d’édition », ce que les deux compères comprennent parfaitement. Selon Furet, La Révolution  a été rédigée à la campagne pendant deux étés, « sans travail particulier, avec ce que nous savions sur la Révolution française ». En somme, comme le remarque Christophe Prochasson, l’ouvrage s’adresse à un public « en quête de divertissement autant que de connaissances ». La thèse du « dérapage » d’une révolution bien commencée et mal continuée, qui connaîtra la fortune que l’on sait, n’est donc pas le résultat d’une analyse savante, mais le fruit de conversations enflammées ou enjouées dans lesquelles on fait assaut de formules. La métaphore est l’idée majeure du livre qui, du jour au lendemain, confère à François Furet une place de choix dans le débat sur la Révolution.
Certains de ses « confrères » s’étranglent lorsqu’on les invite à  commenter l’œuvre d’un inconnu dépourvu de légitimité scientifique. Or, comme dans un duel, accepter le défi et répondre revient à reconnaître l’autre comme son égal. Albert Soboul, autorité éminente en la matière, décrète que Furet et Richet sont « plus publicistes qu’historiens ». Mais face aux ventes et au triomphe médiatique du livre, la digue ne tient pas très longtemps. Les « véritables » historiens sortent du bois pour commenter, discuter, approuver ou contester  l’idée, hautement polémique, du « dérapage » de la Révolution, qui est ainsi érigée au rang de thèse. Consacré par le public à travers les librairies, célébré par les médias, Furet est finalement reconnu par les universitaires comme un de leurs pairs.
C’est donc bien son succès comme journaliste et comme essayiste qui permet à Furet de  réintégrer la « voie royale » universitaire,  en l’occurrence l’École des hautes études en sciences sociales de l’époque, où il déploiera son talent et s’imposera dans la  communauté des chercheurs.
Un tel parcours serait-il possible aujourd’hui ? À l’évidence, la visibilité médiatique et le succès de librairie comptent bien davantage qu’à l’époque où Furet faisait ses premières armes – ce qui explique la jalousie que ce genre d’encanaillement intellectuel suscite chez les collègues. On imagine mal, cependant, un parcours professionnel menant des médias à l’Université, ne serait-ce qu’en raison du déclin intellectuel du journalisme. Sans compter le marasme économique dans lequel se débattent la presse, l’édition et l’Université. Plus généralement, on dirait bien que l’écrit ne fait plus le poids – qu’il s’agisse de romans historiques, textes savants ou articles de presse. Ce sont de plus en plus les images qui façonnent nos représentations du passé. En ce moment même, peut-être que les François Furet de demain sont en train de créer des bandes dessinées ou des jeux vidéo.[/access]

*Photo: Histoire.