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Ils sont pas fous, ces Roumains !

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Je peux bien l’avouer à présent, l’élection de François Hollande m’a plongé dans une crise de misanthropie aiguë. Je ne hais pas la terre entière mais j’en veux encore à cette majorité de Français votants qui, pour des raisons plus lamentables les unes que les autres, ont préféré la voix de la démocratie molle à celle de la république dure et la promesse de carottes à la garantie du bâton.

Les vacances aidant, j’ai fui la réalité rabat-joie et les médias, incapable d’entendre un mot de plus du chef des armées aux intentions désespérément et irrémédiablement pacifiques qui préside au sommeil national, et j’ai tourné le bouton du poste et le dos à cette France où les chiens redemandent du collier et imposent des muselières antirépressives, antiracistes, antisexistes, antilibérales, à ce qui reste de loups. Mais l’actualité revient toujours me tirer par l’oreille tôt ou tard et c’est avec l’affaire du démantèlement des camps roms que j’ai fait ma rentrée en politique. Et je ne suis pas déçu.
Quel spectacle comique que celui des gentils d’aujourd’hui, ministres, députés ou journalistes, venant dans les médias défendre inconditionnellement les décisions gouvernementales qu’ils dénonçaient hier, quand ils pourfendaient les méchants en criant au retour du pétainisme voire du nazisme. Comme il est drôle de les voir, gonflés de la responsabilité que donne l’exercice du pouvoir, avaler des couleuvres comme ils lançaient des vipères quand, enflés par le devoir de dénoncer les oppressions, ils se la jouaient accusateurs publics.

Or rien ne distingue en l’occurrence la politique sarkozyste de sa sœur jumelle hollandiste. Les mêmes carcans européens, les mêmes impératifs électoralistes, les mêmes décisions de justice avec lesquels il faut ménager, sur la question rom, la chèvre et le chou et arbitrer entre le paysan ou l’artisan propriétaire et le romanichel chapardeur, entre l’usager du métro et le mendiant pickpocket, entre les réseaux électriques d’ERDF ou de la SNCF et les pillards de cuivre. Dans un Etat souverain, les seconds pèseraient bien peu face aux premiers qui font les élections, mais quand la Commission Européenne des droits de l’homme et le bobo qui ne voit des tsiganes qu’au cinéma et qui adore le jazz manouche, même et surtout joué par des gosses de stars, s’en mêlent, les forces s’équilibrent et les choses se compliquent.
Voici sans doute pourquoi le problème que posent les nomades d’Europe reste entier, le traumatisme causé par la Solution finale n’aidant pas à réfléchir à une issue qui concilierait les intérêts des peuples sédentaires, les cultures des « gens du voyage » et l’idée que nous nous faisons de l’humanité. Mais les difficultés sont bien réelles et ne relèvent pas de fantasmes racistes, contrairement à ce qu’on dit dans Libé, sur France Culture ou au CNRS.

De quoi vivent, dans leur ensemble, ces peuples vagabonds ? Il faut manquer singulièrement de curiosité, comme un journaliste de Médiapart quand il ne fouille pas les poubelles de Madame Bettencourt, pour ne pas enquêter sur la question. Depuis qu’on en voit à la télé, les montreurs d’ours ne font plus recette sur les places des villages, et depuis Ikéa, on ne rempaille plus les chaises. Or les gitans ou les manouches affichent un goût prononcé pour les Mercedes hors de prix, bien que les Allemands ne leur accordent aucune remise, même à titre de réparations. Quant aux Roms, s’ils vivent dans des taudis ou sur les trottoirs, c’est parce qu’ils viennent d’arriver et qu’ils n’ont que des associations humanistes et irresponsables pour pleurer mais pas ou disons très peu d’allocs. Parce que les possibilités d’échanges économiques avec les populations sédentaires ont pratiquement disparu, mais aussi pour des raisons culturelles qui tiennent aux structures tribales cultivant l’endogamie, les populations nomades sont pour une large part devenues, au mieux mendiantes et parasites, au pire, délinquantes et criminelles, et souvent un peu tout ça à la fois. De plus, quand on divise l’humanité entre les siens et les autres, les « humains » et les gadjos, les règles et les codes moraux qui valent pour le groupe ne s’appliquent pas aux autres, et tout est permis.

Ainsi, dans toute l’Europe – car il ne me semble pas que ces mendiants/voleurs se soient tellement aventurés ailleurs avec succès, par exemple dans le monde arabe où règne pourtant une religion de paix et de tolérance – ces nomades, qui ne sont pas toujours bienvenus par ceux qui les côtoient, sont accueillis et aidés par les autorités, particulièrement en France. Sur la question, l’hypocrisie et les bons sentiments règnent. « Il faut intégrer les Roms !», braillent les uns. En Roumanie, Ceaucescu a bien essayé mais l’échec a été total et pourtant il n’était entravé dans sa tâche ni par les droits-de-l’hommistes ni même par les droits de l’homme. « Il faut leur trouver du travail !», déclarent les autres. Le « y-a-qu’à-faut-qu’on » de gauche en matière d’emploi est à redouter car dans l’état actuel du marché du travail, même non qualifié, et avec le chômage chronique (ta mère) des jeunes dans nos quartiers populaires et sensibles, nous pourrions bientôt voir se profiler une tournée générale d’emplois aidés réservés aux Bulgares et aux Roumains, pour donner dans le champ lexical qui ne stigmatise pas.

En fait, la plupart ne veulent ni travailler, ni s’intégrer, et que celui qui n’a jamais vu un film de Tony Gatlif aille leur poser la question. Ils n’ont aucune envie de troquer leurs braséros pour un chauffage central dans un appartement en centre ville (et pour le loyer donc l’emploi stable qui va avec). « C’est tout à leur honneur !», s’exclament ceux qui respectent l’attachement farouche de l’autre à son mode de vie tout en jouissant pour eux-mêmes des bienfaits de l’alphabétisation, de l’exogamie, de l’égalité de la femme et de toutes les émancipations qui en découlent.
Le problème déborde le cadre national et avec l’ouverture des frontières et la liberté de circulation, une règle implacable et perverse pèse sur les pays d’Europe. Les plus généreux sont les plus envahis, et les douze millions de nomades attendent à l’Est de voir dans quel pays de l’Ouest l’herbe est la plus verte en matière de droits sociaux – c’est-à-dire d’allocations, à commencer par celle qu’on leur donne pour repartir – et la justice plus clémente – c’est-à-dire laxiste. Notre terre d’accueil, patrie des Droits de l’homme, gouvernée aujourd’hui par la gauche, pourrait devenir une destination particulièrement prisée.

Heureusement, l’électeur de base et de tous bords, qui tient plus à ses poules qu’à sa belle âme, veille et souffle sur le politique qui est sa girouette. Ainsi les démantèlements et les expulsions se poursuivent comme si l’ombre n’avait pas cédé la place à la lumière. Cela devrait durer à moins qu’un assouplissement de la législation n’accorde aux Roms le droit de vote. Mais j’ai tort d’évoquer cette idée alors que Terra Nova veille et je crains qu’on n’arrête pas le progressisme.

*Photo : Alain Bachellier

Il n’y a pas de pauvres, seulement des voyous !

Et si la pauvreté était idéologiquement à la droite ce que l’insécurité est à la gauche, une manière trop fréquente chez certains de leurs partisans respectifs de nier une réalité gênante dans leur représentation du monde ?

A droite, on ne cesse de dauber sur la naïveté de la gauche en matière de sécurité et ce malgré la révolution culturelle qu’elle a accomplie sur la question depuis une bonne quinzaine d’années avec le colloque de Villepinte, et même si aujourd’hui, la différence entre Manuel Valls et Claude Guéant est plus cosmétique qu’autre chose. Mais non, dans la doxa de droite, la gauche, c’est forcément le laxisme, forcément la culture de l’excuse.

Culture de l’excuse, ça c’est la formule qui tue. On l’a vue ressortie au moment des émeutes d’Amiens, tout cela parce que certains sociologues, certains politiques et nombre d’associations, qui sont présentes jour après jour sur le terrain, se sont permis d’indiquer que les quartiers nord de la ville, Fafet, Brossolette, Calmette concentraient tout ce qui fait les fameux « territoires perdus de la République ». République qui les a perdus, dans le cas précis d’Amiens, parce qu’elle y concentre ses populations les plus vulnérables dans des logements de plus en en plus délabrés avec des taux de chômage atteignant des sommets où règne le froid des neiges éternelles.

Et vous aurez beau, si vous êtes de gauche, approuver dans le même temps l’envoi de forces de l’ordre pour le rétablir, vous aurez beau comme l’a fait Mélenchon lui-même, affirmer qu’il faut en tenir une sacrée couche pour brûler des écoles et des bibliothèques, rien à faire : vous êtes de gauche, vous vous êtes permis de dire qu’il faudrait quand même réfléchir pourquoi les émeutes explosent dans ces quartiers-là et non à la sortie des rallyes du triangle Neuilly-Auteuil-Passy et cela suffit à faire de vous un laxiste, un taubiriste, c’est-à-dire dans le meilleur des cas un gogo angélique et dans le pire un islamogauchiste complice objectif du Djihad qui a commencé dans les banlieues financé par les salafistes, le RSA, la fraude aux allocations familiales et l’économie de la drogue.

Bon, admettons. Admettons que la gauche ne comprenne rien aux problèmes de sécurité mais on pourrait répondre que symétriquement la droite libérale ne comprend rien aux problèmes de pauvreté ou bien est dans le déni complet, estimant qu’il n’y a seulement un sentiment de pauvreté comme la gauche penserait qu’il y a seulement sentiment d’insécurité.
Avez-vous remarqué, quand on souligne qu’il est assez manifeste aujourd’hui que la crise financière puis la crise de l’euro et les aberrantes politiques d’austérité qui ressemblent aux traitements prescrits par les médecins de Molière paupérisent l’Europe, voire la clochardisent comme dans certaines régions grecques ou portugaises, il y a toujours un économiste libéral pour nous expliquer que les Indignés sont des imbéciles, que le capitalisme a permis au monde de devenir de plus en plus riche, que d’ailleurs la mondialisation à fait sortir le Tiers-monde de la misère, bref que tout va mieux depuis qu’on a laissé les salles des marchés devenir le siège du nouveau gouvernement mondial avec quelques gendarmes comme le FMI ou les agences de notation. Bon, admettons. D’ailleurs, même Marx et Engels le disaient. Mais ils remarquaient aussi que les contradictions du capitalisme et la baisse tendancielle du taux de profit due à une concurrence exacerbée et des crises systémiques récurrentes le forçaient d’une manière ou d’une autre à se refaire sur la bête, c’est-à-dire sur ce qu’on appelait encore naguère les travailleurs. En gros, vous allez vivre de moins en moins bien le temps que l’on puisse encore un peu préserver nos marges.

Voilà pourquoi il y a de la pauvreté dans les pays riches et voilà pourquoi elle est évidemment niée : les gens seraient pauvres parce qu’ils sont fainéants, assistés et d’ailleurs sont-ils si pauvres que ça ? Il faut bien que les socialistes reviennent de temps en temps aux affaires pour que la demande solvable remonte un peu, histoire de sauver la machine capitaliste d’elle-même, puisqu’elle est enrayée par sa propre dynamique paupérisante.
Les résultats de l’enquête annuelle commandée par le Secours Populaire à l’institut IPSOS confirme l’extension du paupérisme. Les chiffres ont de quoi faire rugir de désespoir, de rage ou de honte aurait dit Bernanos pour peu que l’on imagine la somme de détresses morales et physiques qu’ils représentent. Pas de quoi s’étonner que la SNCF en soit à déplorer un suicide par jour en moyenne sur son réseau. Parce que tout de même, un gros tiers des Français (37%) affirment avoir déjà connu une situation de pauvreté; C’est deux points de plus que l’an dernier. 19% estiment être très menacés par une telle situation même si ils ne l’ont pas connue. Et 85%, oui 85% vivent dans la trouille que leurs enfants connaissent la pauvreté. Puisqu’on parle des enfants, entre 8 et 14 ans, ils sont 58% dans ce pays à redouter de devenir pauvre. La pauvreté, pour 91% des sondés, c’est ne pas pouvoir accéder à une nourriture saine tous les jours et pour les trois quarts d’entre eux, c’est ne pas pouvoir envoyer leurs enfants à l’école ou avoir accès à un minimum loisirs. On rappellera que pour l’INSEE, le seuil de pauvreté est de 954 euros mensuels pour une personne seule. Mais tout ce monde là, bien sûr, n’est pas pauvre.

C’est juste une impression. Un sentiment, on vous dit…

*Photo : c-reel.com

L’hexagone blanc d’Edgar Morin

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Hier soir, à Ce soir ou jamais, alors qu’on craignait la foire d’empoigne autour du réprouvé Richard Millet auteur de l’Éloge littéraire d’Anders Breivik, Frédéric Taddeï nous a finalement gratifiés d’un débat de bonne tenue, exception faite des cris d’orfraie de l’ineffable Esther Benbassa. Mais dans sa célébration enthousiaste d’une France métissée, « une et multiculturelle » ouverte à l’immigration, le philosophe Edgar Morin a commis un impair de taille, qu’aucun des polémistes présents n’a relevé. Prétextant que « les immigrés apportent quelque chose, ne serait-ce qu’en littérature », Morin a cité pêle-mêle « Patrick Chamoiseau, Aimé Césaire, Edouard Glissant, ces descendants d’esclaves noirs » censés incarner « l’apport capital » de l’immigration à la « littérature française d’aujourd’hui »[1. La séquence est visible ici, autour de la 51ème minute.].

Nos compatriotes martiniquais apprécieront de voir trois de leurs éminents écrivains qualifiés d’immigrés par le chantre du multiculturalisme « ouvert » et tolérant. Pour rappel, l’île antillaise, actuellement département d’outre-mer, est française depuis 1635, soit plus de deux siècles avant le rattachement de Nice et de la Savoie à la France. Sans doute « descendants d’esclaves », Césaire, Glissant et Chamoiseau méritent pourtant mieux que cette assignation raciale teintée des meilleurs sentiments.

En vantant la postérité littéraire de « ces catégories d’immigrés qui sont différents de nous par la couleur du visage », Edgar Morin raie les Antillais de la carte française au nom de leur couleur de peau. Le même impute à Richard Millet la triste qualité de « pamphlétaire sans nuances ». Espérons qu’à l’avenir, Morin mette quelques nuances dans sa représentation des « desouche », tout de blanc immaculés.

On peut associer morale et laïcité

Pour éviter de s’empailler sur les deux termes morale et laïque, il aurait fallu dire précisément ce qu’on mettait sous chacun d’entre eux.

Commençons par le mot morale. L’École en France doit-elle se donner pour objectif de contribuer à la formation morale de ses élèves ? Tout individu normal, c’est-à-dire un tant soit peu conservateur, l’admettra : on ne naît pas civilisé, on le devient. Au travers d’une formation, et souvent après avoir rejeté en adolescent normal, tout ce qui bride et réprime la souveraineté du désir.

Si donc on précise qu’on met sous le mot « morale » l’ensemble des principes et des valeurs que la société française se donne comme base du vivre ensemble en son sein, l’École écope inévitablement de ce devoir de formation. Certes, les familles conservent leur rôle de modèle, mais puisqu’elles ont le droit de privilégier des morales particulières, et parfois divergentes de la morale commune, l’École reste le principal creuset commun en ce domaine.
La difficulté pour l‘École sera « comment s’y prendre pour éviter de prêcher dans le vide ? », mais laissons cela pour plus tard.
Posons seulement qu’il est normal que notre société dise clairement et fermement à tous ses enfants « voici les principes, les règles et les valeurs sur la base desquels les Français veulent vivre ensemble ». À condition que ces choix normatifs soient présentés comme des choix de civilisation, nos choix, et qu’on ne les fasse pas passer pour découlant directement d’une morale laïque, qui serait consensuelle par son contenu.
Car, si notre morale n’est pas un ensemble vide, la laïcité est vide par définition. Elle ne détermine aucun contenu.

La laïcité consiste à respecter la liberté de conscience de chacun, et pour ce qui concerne l’État et son École, à n’être soumis à l’autorité d’aucune idéologie, d’aucune religion, d’aucune philosophie.
La morale commune à la société française (inscrite en premier lieu dans la Déclaration des droits de l’homme et dans le préambule de la Constitution) peut-elle être présentée d’une façon laïque ?
Elle le peut à condition d’exposer ce qui la justifie à nos yeux, et en donnant en même temps à l’élève la possibilité de la discuter, de la critiquer, et de conserver son jugement sur elle.
La France reconnaît la liberté de conscience en matière religieuse, l’égalité entre les femmes et les hommes, l’adultère, l’homosexualité, l’avortement. Elle décide des mœurs et des règles de civilité qu’elle veut faire respecter.

Certains élèves ne sont pas d’accord ? C’est leur droit. Mais il faudra d’une part qu’ils aient compris que le respect de la loi que nous nous sommes librement donnée est impératif, et il faudra d’autre part qu’ils aient entendu les raisons pour lesquelles nous avons fait ces choix, que d’autres États ne font pas.
Puisque la laïcité consiste à rendre l’élève libre de penser par lui-même sur chacune de ces questions, et en connaissance de cause, l’approche philosophique de la morale commune s’impose.
Confier cette mission aux professeurs de philosophie – avec obligation pour eux de neutralité idéologique- ce serait une excellente façon de redonner du sens à la place de la philosophie dans l’École.

*Photo : F. Jourde

Ce que j’ai envie de dire à Richard Millet

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S’il me fallait résumer sans pathos et même avec une certaine désinvolture ce que je retiens de ma lecture de Richard Millet, sans y souscrire nécessairement, c’est :

1. Qu’une guerre des civilisations se déroule en Europe, guerre dont l’islamisation est le symptôme majeur.
2. Que les immigrés qui ne font pas l’effort d’assimiler la culture française, la fragilisent en la rendant plus vulnérable encore à la sous-culture américaine ou à son éradication par l’Islam.
3. Que les mouvements anti-racistes n’ont pas compris que le racisme s’exerce aujourd’hui autant contre les Français qui se revendiquent comme tels qu’entre les diverses communautés ethniques.
4. Qu’au nom d’idéaux devenus obsolètes en Europe du fait de nouveaux rapports de force, il est presque impossible d’exercer une critique, voire un contrôle ou des mesures de rétorsion à l’encontre des nouveaux barbares.

Bref, pour reprendre la formule assez pertinente de Richard Millet : le Français est devenu l’absolu loser de l’Histoire jusque dans sa version posthistorique et multiculturaliste, puisque c’est le pire de l’ancien empire colonial qui lui revient comme un cauchemar ethnico-politique.

J’avoue ne pas trop bien comprendre le lien qu’il établit entre ses analyses et la fin de la littérature. Mais peu importe. Que la culture soit pour l’essentiel une forme de divertissement, cela n’a-t-il pas toujours été le cas ? L’exigence de Richard Millet l’honore, mais il est un peu vain de se poser en unique idéal de la culture française telle qu’elle rayonnait il y a un demi-siècle.

Si ses réquisitoires ne manquent pas d »allure, y compris dans leur véhémence, si son style a incontestablement du panache, si son courage ne peut être mis en doute, en revanche l’orgueil qu’il en tire agace autant que son manque d’humour. L’envie nous vient presque de lui dire : « Calme-toi, Richard, tout cela n’a pas autant d’importance que tu l’imagines. Nous sommes foutus, je te l’accorde….and so what ? »

N’est-ce pas le propre de l’homme de se précipiter au-devant de ses défaites ?

C’est bon pour la morale !

L’article de Vivien Hoch sur la réintroduction de la morale à l’école a quelque chose de réellement ébouriffant. Voici Vincent Peillon, sous sa plume, transformé en sinistre endoctrineur pratiquement bolchévique. A moins que ce ne soit en pétainiste, comme le pense Luc Chatel qui doit être de gauche sans le savoir puisque de tels amalgames sont, paraît-il, réservé à la gauche morale.

Mais lisons monsieur Hoch et regardons ce qui provoque en lui une telle panique à l’idée que le nouveau ministre de l’éducation ne fasse finalement que mettre en pratique ce qui avait été décidé … par son prédécesseur ! Luc Chatel lui-même déclarait en effet en août 2011 au Parisien : « Oui, je fais revenir la morale à l’école. La circulaire qui paraît ce jeudi est destinée à toutes les classes du primaire. Pas forcément tous les matins, mais le plus régulièrement possible, le maître va maintenant consacrer quelques minutes à un petit débat philosophique, à un échange sur la morale. Le vrai/le faux, le respect des règles, le courage, la franchise, le droit à l’intimité… Ne fixons pas de carcans ».
Vivien Hoch voit un terrible danger, je le cite, à ce que l’école se mette à « proposer des systèmes éthiques laïcs, républicains et universalistes. » Pour lui, « il s’agit de poursuivre l’entreprise des philosophes des Lumières, Rousseau en tête ». Bon, comment le dire sans être désobligeant ? En fait, nous avons là la définition exacte des valeurs sur lesquelles la République s’est construite depuis la Révolution Française avant de s’installer définitivement dans les années 1880. Si l’on excepte la parenthèse vichyste, ces valeurs ont fait consensus entre la gauche et la droite, toute la droite et toute la gauche, en tout cas celles se situant sur l’arc républicain, FN new-look compris. Vivien Hoch a tout à fait le droit de ne pas se situer dans cet arc républicain mais il serait plus sain qu’il le dise. En effet, à part quelques catholiques intégristes ou, à l’inverse, des néopaïens du Bloc Identitaire, je ne vois pas vraiment qui s’oppose en France à « l’entreprise de la philosophie des Lumières. » On a le droit de le déplorer, encore une fois, mais comme Vincent Peillon est un ministre républicain de la République et qu’il nous parle de l’école de la République, je ne vois pas ce qu’on peut lui reprocher, tout comme à son prédécesseur qui, encore une fois, disait la même chose. Ils font juste, si je puis dire, leur job. On pourrait même les en remercier puisqu’ils en finissent avec un certain relativisme soixante-huitard qui a su transformer les slogans de Mai en meilleurs axes de combat du libéralisme, l’extraordinaire « Il est interdit d’interdire » étant manifestement devenu la nouvelle maxime des marchés et de la concurrence libre et non faussée.

Citant évidemment Chesterton et cette phrase rebattue sur les valeurs chrétiennes devenues folles, Vivien Hoch dévoile un peu plus clairement son jeu. Il affirme ni plus ni moins l’impossibilité de fonder une morale laïque, c’est-à-dire une morale pour des athées ou des agnostiques qui pensent être en mesure d’aimer leur prochain, de respecter la vie et de partager avec l’autre sans y être obligés par quelque transcendance que ce soit, sinon une conscience de sa dignité d’homme.
Pour faire vite, monsieur Hoch se retrouve légèrement plus réactionnaire que Joseph de Maistre et croit comme un personnage dostoïevskien que si Dieu n’existe pas, tout est permis. On se permettra de le renvoyer par exemple (mais il y en aurait tant d’autres…) à Albert Camus qui a posé les fondements philosophiques d’un humanisme athée et d’une morale universaliste, ce qui l’a amené à condamner sans concessions tous les totalitarismes. Ces totalitarismes qui font tellement peur à Monsieur Hoch qu’il les voit même cachés dans la poche intérieure du complet veston de Vincent Peillon. Et puis, comme on en est aux motifs de fâcherie, on rappellera que c’est plutôt l’école laïque et sa morale si exigeante qui a mis fin au totalitarisme de l’enseignement, qui était le monopole sans partage de l’Église catholique. Même le chrétien d’exception qu’était Péguy a rendu un hommage bouleversant à ces instituteurs, ces « hussards noirs » qui iraient se faire tuer en héros quelques années plus tard au Chemin des Dames.

De manière plus amusante encore, attaquant sur un autre terrain, Vivien Hoch fait grief à Vincent Peillon de vouloir mettre en garde les élèves contre « les valeurs de l’argent, de l’égoïsme et de la concurrence. » Il voit là une critique à peine déguisée du capitalisme, ce qui signifie pour lui que le capitalisme se résume donc à l’argent, à l’égoïsme et à la concurrence.
Dont acte, pour une fois que ce n’est pas moi qui le dis ! Mais enfin, je crois hélas que le culte de l’argent dans notre société n’est pas l’apanage du capitaliste mais aussi du footballeur mercenaire qui ne chante plus La Marseillaise en équipe nationale et qui aurait bien eu besoin de leçons de morale.
Nous tenons enfin à rassurer monsieur Hoch. Vincent Peillon n’est pas anticapitaliste et il n’a aucun intérêt à former de futurs électeurs du Front de gauche.
Il veut sans doute tout simplement éviter qu’une sous-morale des quartiers avec économie souterraine parfaitement dérégulée ne vienne un peu plus miner les cités et provoquer de nouvelles émeutes urbaines. Ce en quoi il a raison : si les leçons de morale peuvent éviter les charges de CRS, à Amiens ou ailleurs, vive la morale ! Quand bien même il ne faudrait pas que cette morale devienne une école de la soumission, comme l’était celle des curés bourgeois que détestait Léon Bloy.

*Photo : uMontreal.ca

Van Booy : un luthier des mots arrive en France

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Simon Van Booy est pour la première fois édité en France et il est à parier que ce ne sera pas la dernière. Ce jeune auteur né à Londres en 1975 et qui a passé son enfance au Pays de Galles aborde l’hexagone avec un genre (la novela, un format court qui se situe entre la nouvelle et le roman) et une histoire qui illustre à merveille le principe physique de l’inertie d’un corps. C’est-à-dire la résistance même d’un corps à une variation de vitesse ou celle qui fait basculer un homme et une femme asservis au souvenir dans une célébration à l’avenir.

Bruno Bonnet a perdu une amie qu’il considérait comme sa sœur lorsqu’elle avait douze ans. Le visage d’une petite fille qu’il n’arrive plus à oublier depuis vient hanter systématiquement les représentations de violoncelle qu’il donne à travers le monde. Hannah conserve précieusement une encyclopédie sur les oiseaux que son frère Jonathan a du abandonner le jour où il trouva la mort en chutant d’un arbre. Bruno est français et Hannah Galloise, ils ne se connaissent pas. Ils ont en commun le refus de l’ekstatikos ; mais comment le partager lorsque précisément ce refus consiste à se consacrer à soi, à la solitude et à l’austérité ?

La vraie vie est absente disait Arthur Rimbaud. Ce sera l’instant à ne pas laisser passer pour la reconquérir ajoutait André Breton. Cet instant, Bruno Bonnet le rencontre un soir où il vaque, erratique. Une silhouette trace sur une vitre – et c’est comme cela que L’amour commence en hiver- une injonction quasi christique qui déclenche l’existence : « Allez ». Alors vient le choc de la rencontre avec Hannah dans les couloirs d’un hôtel californien qui constitue tout autant un exorcisme qu’une invitation à vivre. Qui a lu Cercle de Yannick Haenel ne pourra s’empêcher de faire l’analogie avec la première phrase du roman qui en donne la substance : « C’est maintenant qu’il faut reprendre vie. » Cette disposition à la grâce s’agrémente de coïncidences, d’objets et d’hommes. Quelques akènes, des pierres, une moufle et un oiseleur – qu’on ne peut voir autrement que comme une sorte de paraclet- accompagnent le récit et lui donnent son essence.

L’amour commence en Hiver est une certitude et une invitation sucrée à la phénoménologie de l’esprit. On ne saurait mieux le dire que Simon Van Booy lorsqu’il écrit : « Les mots se formaient en silence, des nuages qui allaient finir par tomber sur elle, comme de la pluie. En parlant avec elle, je réalisai qu’il y avait des choses que j’avais toujours sues sans en être conscient. »

Simon Van Booy, L’amour commence en Hiver (Autrement), sortie le 5 septembre.

Dordogne : « Il se tire une balle dans le dos par accident »

Certains faits divers tendent à la grâce et au sublime. On devrait les rapporter en alexandrins, les enseigner au catéchisme et les encadrer pour les vendre aux enchères chez Sotheby’s. On se souvient avec émotion de l’ « accident de masturbation » (la dépêche AFP disait ça…) de l’acteur David Carradine. Impossible d’oublier le cas de cet américain qui eut l’idée saugrenue, et perdante, de jouer à la roulette russe avec un pistolet automatique. On gardera à jamais un souvenir ému pour ces deux gangsters Belges qui sont morts sous les gravas de la banque dont ils venaient de dynamiter la salle des coffres… Qui pourrait oublier cet Allemand qui – voulant condamner une partie de sa cave – s’est rendu compte trop tard qu’il était du mauvais côté du mur qu’il venait de construire et venait de s’emmurer vivant.
Et chaque jour la presse regorge de ces lumineuses illustrations en couleur et en relief de l’intelligence humaine. Il y a quelques jours encore on apprenait qu’un américain du Montana (Etat connu pour son climat rigoureux et sa géographie à angles droits) avait trouvé la mort sur une autoroute alors qu’il cherchait à effrayer les automobilistes dans un déguisement de « Bigfoot » (yéti local à forte connotation yankee), et avec une bonne dose d’alcool et de drogues douces dans le sang…

Mais inutile d’aller jusqu’en Amérique ou sur une lune de Jupiter pour trouver du fait divers de qualité… Ainsi, un titre solennel claquait vendredi dernier à la une de La Dordogne Libre, dont le siège est à Périgueux : « Il se tire une balle dans le dos par accident ». On s’est trop souvent moqué de la prudence un peu bouffonne des magistrats ou policiers qui déclarent couramment à la presse, sur une scène de crime impliquant un cadavre criblé de six balles et pendu par les pieds que « la thèse du suicide n’est pas exclue » ; ou encore, considérant le destin malheureux d’un homme dont on a retrouvé le corps découpé en morceaux dans une poubelle que « l’hypothèse de l’accident de chasse doit être considérée »… Ainsi, on peut vraiment se tirer une balle dans le dos par accident. Le journal régional indique que les enquêteurs ont d’abord cru à une tentative de meurtre… « Il faut dire que l’affaire tient de l’accident improbable.

Le 20 août dernier, les gendarmes sont alertés car un homme présente une blessure par arme à feu dans le dos, à Montpon-Ménestérol. Grièvement touché, l’homme est placé en coma artificiel. Les gendarmes ouvrent une enquête, retrouvent l’arme à l’extérieur du bâtiment où réside l’amie de la victime. » Cette dernière est placée en garde à vue, puis relâchée. L’enquête suit son cours. Le malheureux sort finalement du coma, et révèle l’incroyable vérité… « La victime, qui a été entendue en fin de semaine dernière, avait en fait accroché à sa ceinture, dans son dos, le revolver, un modèle ancien à canon très long. Un faux mouvement, et le coup est parti. Pour preuve, l’homme faisait état d’une brûlure au bas du dos, provoquée par l’évacuation des gaz du barillet. » Moralité, si vous êtes pris d’une subite bouffée onirique à tendance « western » dans votre pavillon de Montpon-Ménestérol et qu’il vous vient l’idée – déjà discutable… – de planter votre artillerie chargée dans votre ceinture au niveau dorsal, pensez surtout à ne jamais vous asseoir sur votre bon sens.

Aurélie Fillipetti enterre la Maison de l’Histoire de France

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La ministre de la Culture Aurélie Filippetti a annoncé l’abandon du projet de la Maison de l’Histoire de France. Cette décision rendue publique le 24 août sur France Inter, et passée quasiment inaperçue, était selon elle, nécessaire pour deux grandes raisons : le projet coûtait trop cher et il était « contestable idéologiquement ». Si le premier argument peut aisément se comprendre dans une période de rigueur, le second est plus inquiétant.

Après avoir tant critiqué le débat sur l’identité nationale, les actions des ministres Besson ou Hortefeux, ou l’instrumentalisation par Nicolas Sarkozy du passé de notre pays, les socialistes au pouvoir avaient là l’occasion rêvée de donner leur propre vision de la nation, de l’Histoire et de l’identité françaises. Rien n’aurait été plus simple pour le nouveau gouvernement que de nommer, à la tête de ce musée national, un universitaire de confiance, qui puisse donner corps une vision « progressiste » de ces quelques 2000 dernières années ou, a minima, un historien « consensuel », difficilement contestable par la droite.
Pourquoi aucun de ces choix n’a-t-il été fait ? Eh bien parce qu’il fallait avant tout éliminer ce projet emblématique du sarkozysme porteur des germes d’une dérive « droitière et nationaliste ». Au passage, on prive l’ancien président de son musée personnel. S’il en voulait un à tout prix, il n’avait qu’à parier, à l’instar de ses quatre prédécesseurs, sur des thématiques moins bouillantes, tels que les Arts premiers ou contemporain, le patrimoine littéraire ou les volcans d’Auvergne.

Mais revenons à Aurélie Filippetti : en condamnant le projet pour cause de manque congénital de neutralité, la ministre expose, en creux, une vision alternative : il n’y a pas lieu de créer un musée de l’Histoire de France, puisque le socle sur lequel elle s’appuie – la nation – n’existe pas. Ses propos sur France Inter étaient visiblement inspirés par une pétition[1. Pétition de dix historiens parue dans Le Monde le 21 octobre 2010.] condamnant le « cadre historiquement daté du projet, qui redouble une vision idéologique, celle de l’Etat-nation se légitimant par l’histoire ». Bref, au cas où vous ne l’auriez pas compris, Il ne saurait y avoir d’Histoire de France puisque la nation n’est pas un objet mais une construction idéologique.
Si le problème n’est pas le MHF, mais le concept même d’Histoire de France, pourquoi ne pas le dire ouvertement ? Peut-être parce que les Français, dans leur grande majorité, ne sont pas, contrairement à leurs gouvernants du moment, prêts à liquider, même au nom des oukases du vivre-ensemble, notre socle national et notre culture commune.

Le projet originel de MHF n’était pas dénué d’ambiguïtés. S’appuyer sur l’Histoire pour graver dans le marbre une vision par trop univoque et triomphante de la France était naïf, un peu absurde et fatalement générateur de polémiques. Dont acte. Mais nier l’existence de notre identité nationale, condamner l’idée même l’Histoire de France est encore pire.

On imagine que les intellectuels à l’origine de ce néo-sectarisme ont voulu exorciser à marche forcée les démons sarkozystes et leur relents pétainistes. L’attachement des Français à leur Histoire étant ce qu’il est, ils ont peut-être joué un très mauvais tour à la gauche. Faut-il rappeler qu’Eva Joly a commencé à dévisser dans les sondages à partir de ses déclarations abolitionnistes sur le défilé du 14 juillet ?

*Photo : quinn.anya

M. Peillon, que cache votre « morale laïque » ?

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M. Peillon affirme dans un entretien au JDD vouloir redresser « intellectuellement et moralement » la France par l’enseignement d’une morale laïque à l’école. Reconnaître le manque d’éducation de plus en plus problématique des jeunes générations est évidemment salutaire. Le problème est de savoir si c’est à l’école de s’en charger, et surtout sous la forme d’une « morale laïque », nul ne sachant ce que recouvre cette expression.

Au premier abord, quiconque devrait frémir lorsqu’il entend un ministre de l’éducation nationale prétendre vouloir « redresser moralement » le pays. Devrait frémir l’historien des régimes totalitaires, qui a une bonne conscience de ce qu’implique la prise en charge de la morale par les pouvoirs publics. Devrait frémir l’historien des idées, qui sait que nul n’a encore réussi à définir ce que pourrait être une morale « laïque » sans idéologie sous-jacente. D’où une inquiétude certaine…

Il est dans l’air du temps de proposer des systèmes éthiques laïcs, républicains et universalistes. Il s’agit de poursuivre l’entreprise des philosophes des Lumières, Rousseau en tête, qui proposèrent une « religion naturelle » ou « religion civile », comprenant des « propositions irréductibles » (il y a un Dieu, il faut faire le bien ) qui pourraient rassembler les hommes au-delà de leurs divergences. Une idée qui se poursuivra jusqu’au calendrier révolutionnaire de 1793, privé de toute référence religieuse.
La « morale laïque » recouvre surtout la volonté de réduire encore plus les convictions de la sphère privée, notamment religieuses. Si effectivement, comme le dit Peillon, « la bataille que doit mener l’école est aussi une bataille des valeurs », c’est que l’État est clairement en guerre contre des religions vues comme des idéologies dogmatiques et des vecteurs d’extrémismes.

En lisant de plus près les propos de Vincent Peillon, on découvre les idées anticapitalistes qui portent sa « morale laïque ». Lorsqu’il affirme vouloir inculquer aux enfants « la connaissance, le dévouement, la solidarité, plutôt que les valeurs de l’argent, de la concurrence, de l’égoïsme… », c’est à partir du dogme socialiste qu’il pense, car aucun libéral n’avouerait accorder le statut de valeur à l’argent ou à l’égoïsme. Nul n’est hors de tout système dogmatique, et celui de Peillon est la religion civile et universaliste qui, bien qu’invisible, ne constitue pas moins une certaine forme de religiosité. Et représente à ce titre une vision du monde spécifique, qui s’imposera dorénavant à tous nos enfants.

Cette nouvelle religion voit dans l’universalité prétendue de la République et de ses valeurs le nouveau lieu du sacré. Un sacré que l’on vénérera dans les écoles de la même façon que les enfants du XIXème apprenaient la morale thomiste dans les manuels. L’« humanisme transcendantal » de Luc Ferry en est la bonne illustration. Une morale de manuel, voilà donc ce que propose le pouvoir socialiste pour résoudre les grands conflits internes de ce pays.

« Le monde est plein de valeurs chrétiennes devenues folles », disait G-K Chesterton. Sans présumer de la folie des propositions de Vincent Peillon, il est évident qu’elles sont les descendantes directes du christianisme. Luc Ferry le reconnaît, lorsqu’il affirme que la modernité n’a découvert aucune nouvelle morale, mais a simplement produit une « laïcisation des valeurs traditionnelles du christianisme ». Aussi voit-on la charité chrétienne devenir « fraternité », ou la commune filiation à Dieu se muer en « égalité ». On s’interrogera sur la consistance d’une valeur prétendue universelle, arrachée, comme dit Peillon « de tous les déterminismes, familial, ethnique, social, intellectuel ». Il n’y a en effet de transcendance – donc d’universalisme – qu’incarné afin de pouvoir réellement le mettre en oeuvre, dans sa famille, avec ses proches et ses concitoyens.

Prions donc Vincent Peillon de ne pas verser dans une laïcité d’opposition et de donner aux écoliers des armes pour mieux choisir entre différentes visions du monde. Pas pour en subir une.

Ils sont pas fous, ces Roumains !

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Je peux bien l’avouer à présent, l’élection de François Hollande m’a plongé dans une crise de misanthropie aiguë. Je ne hais pas la terre entière mais j’en veux encore à cette majorité de Français votants qui, pour des raisons plus lamentables les unes que les autres, ont préféré la voix de la démocratie molle à celle de la république dure et la promesse de carottes à la garantie du bâton.

Les vacances aidant, j’ai fui la réalité rabat-joie et les médias, incapable d’entendre un mot de plus du chef des armées aux intentions désespérément et irrémédiablement pacifiques qui préside au sommeil national, et j’ai tourné le bouton du poste et le dos à cette France où les chiens redemandent du collier et imposent des muselières antirépressives, antiracistes, antisexistes, antilibérales, à ce qui reste de loups. Mais l’actualité revient toujours me tirer par l’oreille tôt ou tard et c’est avec l’affaire du démantèlement des camps roms que j’ai fait ma rentrée en politique. Et je ne suis pas déçu.
Quel spectacle comique que celui des gentils d’aujourd’hui, ministres, députés ou journalistes, venant dans les médias défendre inconditionnellement les décisions gouvernementales qu’ils dénonçaient hier, quand ils pourfendaient les méchants en criant au retour du pétainisme voire du nazisme. Comme il est drôle de les voir, gonflés de la responsabilité que donne l’exercice du pouvoir, avaler des couleuvres comme ils lançaient des vipères quand, enflés par le devoir de dénoncer les oppressions, ils se la jouaient accusateurs publics.

Or rien ne distingue en l’occurrence la politique sarkozyste de sa sœur jumelle hollandiste. Les mêmes carcans européens, les mêmes impératifs électoralistes, les mêmes décisions de justice avec lesquels il faut ménager, sur la question rom, la chèvre et le chou et arbitrer entre le paysan ou l’artisan propriétaire et le romanichel chapardeur, entre l’usager du métro et le mendiant pickpocket, entre les réseaux électriques d’ERDF ou de la SNCF et les pillards de cuivre. Dans un Etat souverain, les seconds pèseraient bien peu face aux premiers qui font les élections, mais quand la Commission Européenne des droits de l’homme et le bobo qui ne voit des tsiganes qu’au cinéma et qui adore le jazz manouche, même et surtout joué par des gosses de stars, s’en mêlent, les forces s’équilibrent et les choses se compliquent.
Voici sans doute pourquoi le problème que posent les nomades d’Europe reste entier, le traumatisme causé par la Solution finale n’aidant pas à réfléchir à une issue qui concilierait les intérêts des peuples sédentaires, les cultures des « gens du voyage » et l’idée que nous nous faisons de l’humanité. Mais les difficultés sont bien réelles et ne relèvent pas de fantasmes racistes, contrairement à ce qu’on dit dans Libé, sur France Culture ou au CNRS.

De quoi vivent, dans leur ensemble, ces peuples vagabonds ? Il faut manquer singulièrement de curiosité, comme un journaliste de Médiapart quand il ne fouille pas les poubelles de Madame Bettencourt, pour ne pas enquêter sur la question. Depuis qu’on en voit à la télé, les montreurs d’ours ne font plus recette sur les places des villages, et depuis Ikéa, on ne rempaille plus les chaises. Or les gitans ou les manouches affichent un goût prononcé pour les Mercedes hors de prix, bien que les Allemands ne leur accordent aucune remise, même à titre de réparations. Quant aux Roms, s’ils vivent dans des taudis ou sur les trottoirs, c’est parce qu’ils viennent d’arriver et qu’ils n’ont que des associations humanistes et irresponsables pour pleurer mais pas ou disons très peu d’allocs. Parce que les possibilités d’échanges économiques avec les populations sédentaires ont pratiquement disparu, mais aussi pour des raisons culturelles qui tiennent aux structures tribales cultivant l’endogamie, les populations nomades sont pour une large part devenues, au mieux mendiantes et parasites, au pire, délinquantes et criminelles, et souvent un peu tout ça à la fois. De plus, quand on divise l’humanité entre les siens et les autres, les « humains » et les gadjos, les règles et les codes moraux qui valent pour le groupe ne s’appliquent pas aux autres, et tout est permis.

Ainsi, dans toute l’Europe – car il ne me semble pas que ces mendiants/voleurs se soient tellement aventurés ailleurs avec succès, par exemple dans le monde arabe où règne pourtant une religion de paix et de tolérance – ces nomades, qui ne sont pas toujours bienvenus par ceux qui les côtoient, sont accueillis et aidés par les autorités, particulièrement en France. Sur la question, l’hypocrisie et les bons sentiments règnent. « Il faut intégrer les Roms !», braillent les uns. En Roumanie, Ceaucescu a bien essayé mais l’échec a été total et pourtant il n’était entravé dans sa tâche ni par les droits-de-l’hommistes ni même par les droits de l’homme. « Il faut leur trouver du travail !», déclarent les autres. Le « y-a-qu’à-faut-qu’on » de gauche en matière d’emploi est à redouter car dans l’état actuel du marché du travail, même non qualifié, et avec le chômage chronique (ta mère) des jeunes dans nos quartiers populaires et sensibles, nous pourrions bientôt voir se profiler une tournée générale d’emplois aidés réservés aux Bulgares et aux Roumains, pour donner dans le champ lexical qui ne stigmatise pas.

En fait, la plupart ne veulent ni travailler, ni s’intégrer, et que celui qui n’a jamais vu un film de Tony Gatlif aille leur poser la question. Ils n’ont aucune envie de troquer leurs braséros pour un chauffage central dans un appartement en centre ville (et pour le loyer donc l’emploi stable qui va avec). « C’est tout à leur honneur !», s’exclament ceux qui respectent l’attachement farouche de l’autre à son mode de vie tout en jouissant pour eux-mêmes des bienfaits de l’alphabétisation, de l’exogamie, de l’égalité de la femme et de toutes les émancipations qui en découlent.
Le problème déborde le cadre national et avec l’ouverture des frontières et la liberté de circulation, une règle implacable et perverse pèse sur les pays d’Europe. Les plus généreux sont les plus envahis, et les douze millions de nomades attendent à l’Est de voir dans quel pays de l’Ouest l’herbe est la plus verte en matière de droits sociaux – c’est-à-dire d’allocations, à commencer par celle qu’on leur donne pour repartir – et la justice plus clémente – c’est-à-dire laxiste. Notre terre d’accueil, patrie des Droits de l’homme, gouvernée aujourd’hui par la gauche, pourrait devenir une destination particulièrement prisée.

Heureusement, l’électeur de base et de tous bords, qui tient plus à ses poules qu’à sa belle âme, veille et souffle sur le politique qui est sa girouette. Ainsi les démantèlements et les expulsions se poursuivent comme si l’ombre n’avait pas cédé la place à la lumière. Cela devrait durer à moins qu’un assouplissement de la législation n’accorde aux Roms le droit de vote. Mais j’ai tort d’évoquer cette idée alors que Terra Nova veille et je crains qu’on n’arrête pas le progressisme.

*Photo : Alain Bachellier

Il n’y a pas de pauvres, seulement des voyous !

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Et si la pauvreté était idéologiquement à la droite ce que l’insécurité est à la gauche, une manière trop fréquente chez certains de leurs partisans respectifs de nier une réalité gênante dans leur représentation du monde ?

A droite, on ne cesse de dauber sur la naïveté de la gauche en matière de sécurité et ce malgré la révolution culturelle qu’elle a accomplie sur la question depuis une bonne quinzaine d’années avec le colloque de Villepinte, et même si aujourd’hui, la différence entre Manuel Valls et Claude Guéant est plus cosmétique qu’autre chose. Mais non, dans la doxa de droite, la gauche, c’est forcément le laxisme, forcément la culture de l’excuse.

Culture de l’excuse, ça c’est la formule qui tue. On l’a vue ressortie au moment des émeutes d’Amiens, tout cela parce que certains sociologues, certains politiques et nombre d’associations, qui sont présentes jour après jour sur le terrain, se sont permis d’indiquer que les quartiers nord de la ville, Fafet, Brossolette, Calmette concentraient tout ce qui fait les fameux « territoires perdus de la République ». République qui les a perdus, dans le cas précis d’Amiens, parce qu’elle y concentre ses populations les plus vulnérables dans des logements de plus en en plus délabrés avec des taux de chômage atteignant des sommets où règne le froid des neiges éternelles.

Et vous aurez beau, si vous êtes de gauche, approuver dans le même temps l’envoi de forces de l’ordre pour le rétablir, vous aurez beau comme l’a fait Mélenchon lui-même, affirmer qu’il faut en tenir une sacrée couche pour brûler des écoles et des bibliothèques, rien à faire : vous êtes de gauche, vous vous êtes permis de dire qu’il faudrait quand même réfléchir pourquoi les émeutes explosent dans ces quartiers-là et non à la sortie des rallyes du triangle Neuilly-Auteuil-Passy et cela suffit à faire de vous un laxiste, un taubiriste, c’est-à-dire dans le meilleur des cas un gogo angélique et dans le pire un islamogauchiste complice objectif du Djihad qui a commencé dans les banlieues financé par les salafistes, le RSA, la fraude aux allocations familiales et l’économie de la drogue.

Bon, admettons. Admettons que la gauche ne comprenne rien aux problèmes de sécurité mais on pourrait répondre que symétriquement la droite libérale ne comprend rien aux problèmes de pauvreté ou bien est dans le déni complet, estimant qu’il n’y a seulement un sentiment de pauvreté comme la gauche penserait qu’il y a seulement sentiment d’insécurité.
Avez-vous remarqué, quand on souligne qu’il est assez manifeste aujourd’hui que la crise financière puis la crise de l’euro et les aberrantes politiques d’austérité qui ressemblent aux traitements prescrits par les médecins de Molière paupérisent l’Europe, voire la clochardisent comme dans certaines régions grecques ou portugaises, il y a toujours un économiste libéral pour nous expliquer que les Indignés sont des imbéciles, que le capitalisme a permis au monde de devenir de plus en plus riche, que d’ailleurs la mondialisation à fait sortir le Tiers-monde de la misère, bref que tout va mieux depuis qu’on a laissé les salles des marchés devenir le siège du nouveau gouvernement mondial avec quelques gendarmes comme le FMI ou les agences de notation. Bon, admettons. D’ailleurs, même Marx et Engels le disaient. Mais ils remarquaient aussi que les contradictions du capitalisme et la baisse tendancielle du taux de profit due à une concurrence exacerbée et des crises systémiques récurrentes le forçaient d’une manière ou d’une autre à se refaire sur la bête, c’est-à-dire sur ce qu’on appelait encore naguère les travailleurs. En gros, vous allez vivre de moins en moins bien le temps que l’on puisse encore un peu préserver nos marges.

Voilà pourquoi il y a de la pauvreté dans les pays riches et voilà pourquoi elle est évidemment niée : les gens seraient pauvres parce qu’ils sont fainéants, assistés et d’ailleurs sont-ils si pauvres que ça ? Il faut bien que les socialistes reviennent de temps en temps aux affaires pour que la demande solvable remonte un peu, histoire de sauver la machine capitaliste d’elle-même, puisqu’elle est enrayée par sa propre dynamique paupérisante.
Les résultats de l’enquête annuelle commandée par le Secours Populaire à l’institut IPSOS confirme l’extension du paupérisme. Les chiffres ont de quoi faire rugir de désespoir, de rage ou de honte aurait dit Bernanos pour peu que l’on imagine la somme de détresses morales et physiques qu’ils représentent. Pas de quoi s’étonner que la SNCF en soit à déplorer un suicide par jour en moyenne sur son réseau. Parce que tout de même, un gros tiers des Français (37%) affirment avoir déjà connu une situation de pauvreté; C’est deux points de plus que l’an dernier. 19% estiment être très menacés par une telle situation même si ils ne l’ont pas connue. Et 85%, oui 85% vivent dans la trouille que leurs enfants connaissent la pauvreté. Puisqu’on parle des enfants, entre 8 et 14 ans, ils sont 58% dans ce pays à redouter de devenir pauvre. La pauvreté, pour 91% des sondés, c’est ne pas pouvoir accéder à une nourriture saine tous les jours et pour les trois quarts d’entre eux, c’est ne pas pouvoir envoyer leurs enfants à l’école ou avoir accès à un minimum loisirs. On rappellera que pour l’INSEE, le seuil de pauvreté est de 954 euros mensuels pour une personne seule. Mais tout ce monde là, bien sûr, n’est pas pauvre.

C’est juste une impression. Un sentiment, on vous dit…

*Photo : c-reel.com

L’hexagone blanc d’Edgar Morin

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Hier soir, à Ce soir ou jamais, alors qu’on craignait la foire d’empoigne autour du réprouvé Richard Millet auteur de l’Éloge littéraire d’Anders Breivik, Frédéric Taddeï nous a finalement gratifiés d’un débat de bonne tenue, exception faite des cris d’orfraie de l’ineffable Esther Benbassa. Mais dans sa célébration enthousiaste d’une France métissée, « une et multiculturelle » ouverte à l’immigration, le philosophe Edgar Morin a commis un impair de taille, qu’aucun des polémistes présents n’a relevé. Prétextant que « les immigrés apportent quelque chose, ne serait-ce qu’en littérature », Morin a cité pêle-mêle « Patrick Chamoiseau, Aimé Césaire, Edouard Glissant, ces descendants d’esclaves noirs » censés incarner « l’apport capital » de l’immigration à la « littérature française d’aujourd’hui »[1. La séquence est visible ici, autour de la 51ème minute.].

Nos compatriotes martiniquais apprécieront de voir trois de leurs éminents écrivains qualifiés d’immigrés par le chantre du multiculturalisme « ouvert » et tolérant. Pour rappel, l’île antillaise, actuellement département d’outre-mer, est française depuis 1635, soit plus de deux siècles avant le rattachement de Nice et de la Savoie à la France. Sans doute « descendants d’esclaves », Césaire, Glissant et Chamoiseau méritent pourtant mieux que cette assignation raciale teintée des meilleurs sentiments.

En vantant la postérité littéraire de « ces catégories d’immigrés qui sont différents de nous par la couleur du visage », Edgar Morin raie les Antillais de la carte française au nom de leur couleur de peau. Le même impute à Richard Millet la triste qualité de « pamphlétaire sans nuances ». Espérons qu’à l’avenir, Morin mette quelques nuances dans sa représentation des « desouche », tout de blanc immaculés.

On peut associer morale et laïcité

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Pour éviter de s’empailler sur les deux termes morale et laïque, il aurait fallu dire précisément ce qu’on mettait sous chacun d’entre eux.

Commençons par le mot morale. L’École en France doit-elle se donner pour objectif de contribuer à la formation morale de ses élèves ? Tout individu normal, c’est-à-dire un tant soit peu conservateur, l’admettra : on ne naît pas civilisé, on le devient. Au travers d’une formation, et souvent après avoir rejeté en adolescent normal, tout ce qui bride et réprime la souveraineté du désir.

Si donc on précise qu’on met sous le mot « morale » l’ensemble des principes et des valeurs que la société française se donne comme base du vivre ensemble en son sein, l’École écope inévitablement de ce devoir de formation. Certes, les familles conservent leur rôle de modèle, mais puisqu’elles ont le droit de privilégier des morales particulières, et parfois divergentes de la morale commune, l’École reste le principal creuset commun en ce domaine.
La difficulté pour l‘École sera « comment s’y prendre pour éviter de prêcher dans le vide ? », mais laissons cela pour plus tard.
Posons seulement qu’il est normal que notre société dise clairement et fermement à tous ses enfants « voici les principes, les règles et les valeurs sur la base desquels les Français veulent vivre ensemble ». À condition que ces choix normatifs soient présentés comme des choix de civilisation, nos choix, et qu’on ne les fasse pas passer pour découlant directement d’une morale laïque, qui serait consensuelle par son contenu.
Car, si notre morale n’est pas un ensemble vide, la laïcité est vide par définition. Elle ne détermine aucun contenu.

La laïcité consiste à respecter la liberté de conscience de chacun, et pour ce qui concerne l’État et son École, à n’être soumis à l’autorité d’aucune idéologie, d’aucune religion, d’aucune philosophie.
La morale commune à la société française (inscrite en premier lieu dans la Déclaration des droits de l’homme et dans le préambule de la Constitution) peut-elle être présentée d’une façon laïque ?
Elle le peut à condition d’exposer ce qui la justifie à nos yeux, et en donnant en même temps à l’élève la possibilité de la discuter, de la critiquer, et de conserver son jugement sur elle.
La France reconnaît la liberté de conscience en matière religieuse, l’égalité entre les femmes et les hommes, l’adultère, l’homosexualité, l’avortement. Elle décide des mœurs et des règles de civilité qu’elle veut faire respecter.

Certains élèves ne sont pas d’accord ? C’est leur droit. Mais il faudra d’une part qu’ils aient compris que le respect de la loi que nous nous sommes librement donnée est impératif, et il faudra d’autre part qu’ils aient entendu les raisons pour lesquelles nous avons fait ces choix, que d’autres États ne font pas.
Puisque la laïcité consiste à rendre l’élève libre de penser par lui-même sur chacune de ces questions, et en connaissance de cause, l’approche philosophique de la morale commune s’impose.
Confier cette mission aux professeurs de philosophie – avec obligation pour eux de neutralité idéologique- ce serait une excellente façon de redonner du sens à la place de la philosophie dans l’École.

*Photo : F. Jourde

Ce que j’ai envie de dire à Richard Millet

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S’il me fallait résumer sans pathos et même avec une certaine désinvolture ce que je retiens de ma lecture de Richard Millet, sans y souscrire nécessairement, c’est :

1. Qu’une guerre des civilisations se déroule en Europe, guerre dont l’islamisation est le symptôme majeur.
2. Que les immigrés qui ne font pas l’effort d’assimiler la culture française, la fragilisent en la rendant plus vulnérable encore à la sous-culture américaine ou à son éradication par l’Islam.
3. Que les mouvements anti-racistes n’ont pas compris que le racisme s’exerce aujourd’hui autant contre les Français qui se revendiquent comme tels qu’entre les diverses communautés ethniques.
4. Qu’au nom d’idéaux devenus obsolètes en Europe du fait de nouveaux rapports de force, il est presque impossible d’exercer une critique, voire un contrôle ou des mesures de rétorsion à l’encontre des nouveaux barbares.

Bref, pour reprendre la formule assez pertinente de Richard Millet : le Français est devenu l’absolu loser de l’Histoire jusque dans sa version posthistorique et multiculturaliste, puisque c’est le pire de l’ancien empire colonial qui lui revient comme un cauchemar ethnico-politique.

J’avoue ne pas trop bien comprendre le lien qu’il établit entre ses analyses et la fin de la littérature. Mais peu importe. Que la culture soit pour l’essentiel une forme de divertissement, cela n’a-t-il pas toujours été le cas ? L’exigence de Richard Millet l’honore, mais il est un peu vain de se poser en unique idéal de la culture française telle qu’elle rayonnait il y a un demi-siècle.

Si ses réquisitoires ne manquent pas d »allure, y compris dans leur véhémence, si son style a incontestablement du panache, si son courage ne peut être mis en doute, en revanche l’orgueil qu’il en tire agace autant que son manque d’humour. L’envie nous vient presque de lui dire : « Calme-toi, Richard, tout cela n’a pas autant d’importance que tu l’imagines. Nous sommes foutus, je te l’accorde….and so what ? »

N’est-ce pas le propre de l’homme de se précipiter au-devant de ses défaites ?

C’est bon pour la morale !

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L’article de Vivien Hoch sur la réintroduction de la morale à l’école a quelque chose de réellement ébouriffant. Voici Vincent Peillon, sous sa plume, transformé en sinistre endoctrineur pratiquement bolchévique. A moins que ce ne soit en pétainiste, comme le pense Luc Chatel qui doit être de gauche sans le savoir puisque de tels amalgames sont, paraît-il, réservé à la gauche morale.

Mais lisons monsieur Hoch et regardons ce qui provoque en lui une telle panique à l’idée que le nouveau ministre de l’éducation ne fasse finalement que mettre en pratique ce qui avait été décidé … par son prédécesseur ! Luc Chatel lui-même déclarait en effet en août 2011 au Parisien : « Oui, je fais revenir la morale à l’école. La circulaire qui paraît ce jeudi est destinée à toutes les classes du primaire. Pas forcément tous les matins, mais le plus régulièrement possible, le maître va maintenant consacrer quelques minutes à un petit débat philosophique, à un échange sur la morale. Le vrai/le faux, le respect des règles, le courage, la franchise, le droit à l’intimité… Ne fixons pas de carcans ».
Vivien Hoch voit un terrible danger, je le cite, à ce que l’école se mette à « proposer des systèmes éthiques laïcs, républicains et universalistes. » Pour lui, « il s’agit de poursuivre l’entreprise des philosophes des Lumières, Rousseau en tête ». Bon, comment le dire sans être désobligeant ? En fait, nous avons là la définition exacte des valeurs sur lesquelles la République s’est construite depuis la Révolution Française avant de s’installer définitivement dans les années 1880. Si l’on excepte la parenthèse vichyste, ces valeurs ont fait consensus entre la gauche et la droite, toute la droite et toute la gauche, en tout cas celles se situant sur l’arc républicain, FN new-look compris. Vivien Hoch a tout à fait le droit de ne pas se situer dans cet arc républicain mais il serait plus sain qu’il le dise. En effet, à part quelques catholiques intégristes ou, à l’inverse, des néopaïens du Bloc Identitaire, je ne vois pas vraiment qui s’oppose en France à « l’entreprise de la philosophie des Lumières. » On a le droit de le déplorer, encore une fois, mais comme Vincent Peillon est un ministre républicain de la République et qu’il nous parle de l’école de la République, je ne vois pas ce qu’on peut lui reprocher, tout comme à son prédécesseur qui, encore une fois, disait la même chose. Ils font juste, si je puis dire, leur job. On pourrait même les en remercier puisqu’ils en finissent avec un certain relativisme soixante-huitard qui a su transformer les slogans de Mai en meilleurs axes de combat du libéralisme, l’extraordinaire « Il est interdit d’interdire » étant manifestement devenu la nouvelle maxime des marchés et de la concurrence libre et non faussée.

Citant évidemment Chesterton et cette phrase rebattue sur les valeurs chrétiennes devenues folles, Vivien Hoch dévoile un peu plus clairement son jeu. Il affirme ni plus ni moins l’impossibilité de fonder une morale laïque, c’est-à-dire une morale pour des athées ou des agnostiques qui pensent être en mesure d’aimer leur prochain, de respecter la vie et de partager avec l’autre sans y être obligés par quelque transcendance que ce soit, sinon une conscience de sa dignité d’homme.
Pour faire vite, monsieur Hoch se retrouve légèrement plus réactionnaire que Joseph de Maistre et croit comme un personnage dostoïevskien que si Dieu n’existe pas, tout est permis. On se permettra de le renvoyer par exemple (mais il y en aurait tant d’autres…) à Albert Camus qui a posé les fondements philosophiques d’un humanisme athée et d’une morale universaliste, ce qui l’a amené à condamner sans concessions tous les totalitarismes. Ces totalitarismes qui font tellement peur à Monsieur Hoch qu’il les voit même cachés dans la poche intérieure du complet veston de Vincent Peillon. Et puis, comme on en est aux motifs de fâcherie, on rappellera que c’est plutôt l’école laïque et sa morale si exigeante qui a mis fin au totalitarisme de l’enseignement, qui était le monopole sans partage de l’Église catholique. Même le chrétien d’exception qu’était Péguy a rendu un hommage bouleversant à ces instituteurs, ces « hussards noirs » qui iraient se faire tuer en héros quelques années plus tard au Chemin des Dames.

De manière plus amusante encore, attaquant sur un autre terrain, Vivien Hoch fait grief à Vincent Peillon de vouloir mettre en garde les élèves contre « les valeurs de l’argent, de l’égoïsme et de la concurrence. » Il voit là une critique à peine déguisée du capitalisme, ce qui signifie pour lui que le capitalisme se résume donc à l’argent, à l’égoïsme et à la concurrence.
Dont acte, pour une fois que ce n’est pas moi qui le dis ! Mais enfin, je crois hélas que le culte de l’argent dans notre société n’est pas l’apanage du capitaliste mais aussi du footballeur mercenaire qui ne chante plus La Marseillaise en équipe nationale et qui aurait bien eu besoin de leçons de morale.
Nous tenons enfin à rassurer monsieur Hoch. Vincent Peillon n’est pas anticapitaliste et il n’a aucun intérêt à former de futurs électeurs du Front de gauche.
Il veut sans doute tout simplement éviter qu’une sous-morale des quartiers avec économie souterraine parfaitement dérégulée ne vienne un peu plus miner les cités et provoquer de nouvelles émeutes urbaines. Ce en quoi il a raison : si les leçons de morale peuvent éviter les charges de CRS, à Amiens ou ailleurs, vive la morale ! Quand bien même il ne faudrait pas que cette morale devienne une école de la soumission, comme l’était celle des curés bourgeois que détestait Léon Bloy.

*Photo : uMontreal.ca

Van Booy : un luthier des mots arrive en France

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Simon Van Booy est pour la première fois édité en France et il est à parier que ce ne sera pas la dernière. Ce jeune auteur né à Londres en 1975 et qui a passé son enfance au Pays de Galles aborde l’hexagone avec un genre (la novela, un format court qui se situe entre la nouvelle et le roman) et une histoire qui illustre à merveille le principe physique de l’inertie d’un corps. C’est-à-dire la résistance même d’un corps à une variation de vitesse ou celle qui fait basculer un homme et une femme asservis au souvenir dans une célébration à l’avenir.

Bruno Bonnet a perdu une amie qu’il considérait comme sa sœur lorsqu’elle avait douze ans. Le visage d’une petite fille qu’il n’arrive plus à oublier depuis vient hanter systématiquement les représentations de violoncelle qu’il donne à travers le monde. Hannah conserve précieusement une encyclopédie sur les oiseaux que son frère Jonathan a du abandonner le jour où il trouva la mort en chutant d’un arbre. Bruno est français et Hannah Galloise, ils ne se connaissent pas. Ils ont en commun le refus de l’ekstatikos ; mais comment le partager lorsque précisément ce refus consiste à se consacrer à soi, à la solitude et à l’austérité ?

La vraie vie est absente disait Arthur Rimbaud. Ce sera l’instant à ne pas laisser passer pour la reconquérir ajoutait André Breton. Cet instant, Bruno Bonnet le rencontre un soir où il vaque, erratique. Une silhouette trace sur une vitre – et c’est comme cela que L’amour commence en hiver- une injonction quasi christique qui déclenche l’existence : « Allez ». Alors vient le choc de la rencontre avec Hannah dans les couloirs d’un hôtel californien qui constitue tout autant un exorcisme qu’une invitation à vivre. Qui a lu Cercle de Yannick Haenel ne pourra s’empêcher de faire l’analogie avec la première phrase du roman qui en donne la substance : « C’est maintenant qu’il faut reprendre vie. » Cette disposition à la grâce s’agrémente de coïncidences, d’objets et d’hommes. Quelques akènes, des pierres, une moufle et un oiseleur – qu’on ne peut voir autrement que comme une sorte de paraclet- accompagnent le récit et lui donnent son essence.

L’amour commence en Hiver est une certitude et une invitation sucrée à la phénoménologie de l’esprit. On ne saurait mieux le dire que Simon Van Booy lorsqu’il écrit : « Les mots se formaient en silence, des nuages qui allaient finir par tomber sur elle, comme de la pluie. En parlant avec elle, je réalisai qu’il y avait des choses que j’avais toujours sues sans en être conscient. »

Simon Van Booy, L’amour commence en Hiver (Autrement), sortie le 5 septembre.

Dordogne : « Il se tire une balle dans le dos par accident »

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Certains faits divers tendent à la grâce et au sublime. On devrait les rapporter en alexandrins, les enseigner au catéchisme et les encadrer pour les vendre aux enchères chez Sotheby’s. On se souvient avec émotion de l’ « accident de masturbation » (la dépêche AFP disait ça…) de l’acteur David Carradine. Impossible d’oublier le cas de cet américain qui eut l’idée saugrenue, et perdante, de jouer à la roulette russe avec un pistolet automatique. On gardera à jamais un souvenir ému pour ces deux gangsters Belges qui sont morts sous les gravas de la banque dont ils venaient de dynamiter la salle des coffres… Qui pourrait oublier cet Allemand qui – voulant condamner une partie de sa cave – s’est rendu compte trop tard qu’il était du mauvais côté du mur qu’il venait de construire et venait de s’emmurer vivant.
Et chaque jour la presse regorge de ces lumineuses illustrations en couleur et en relief de l’intelligence humaine. Il y a quelques jours encore on apprenait qu’un américain du Montana (Etat connu pour son climat rigoureux et sa géographie à angles droits) avait trouvé la mort sur une autoroute alors qu’il cherchait à effrayer les automobilistes dans un déguisement de « Bigfoot » (yéti local à forte connotation yankee), et avec une bonne dose d’alcool et de drogues douces dans le sang…

Mais inutile d’aller jusqu’en Amérique ou sur une lune de Jupiter pour trouver du fait divers de qualité… Ainsi, un titre solennel claquait vendredi dernier à la une de La Dordogne Libre, dont le siège est à Périgueux : « Il se tire une balle dans le dos par accident ». On s’est trop souvent moqué de la prudence un peu bouffonne des magistrats ou policiers qui déclarent couramment à la presse, sur une scène de crime impliquant un cadavre criblé de six balles et pendu par les pieds que « la thèse du suicide n’est pas exclue » ; ou encore, considérant le destin malheureux d’un homme dont on a retrouvé le corps découpé en morceaux dans une poubelle que « l’hypothèse de l’accident de chasse doit être considérée »… Ainsi, on peut vraiment se tirer une balle dans le dos par accident. Le journal régional indique que les enquêteurs ont d’abord cru à une tentative de meurtre… « Il faut dire que l’affaire tient de l’accident improbable.

Le 20 août dernier, les gendarmes sont alertés car un homme présente une blessure par arme à feu dans le dos, à Montpon-Ménestérol. Grièvement touché, l’homme est placé en coma artificiel. Les gendarmes ouvrent une enquête, retrouvent l’arme à l’extérieur du bâtiment où réside l’amie de la victime. » Cette dernière est placée en garde à vue, puis relâchée. L’enquête suit son cours. Le malheureux sort finalement du coma, et révèle l’incroyable vérité… « La victime, qui a été entendue en fin de semaine dernière, avait en fait accroché à sa ceinture, dans son dos, le revolver, un modèle ancien à canon très long. Un faux mouvement, et le coup est parti. Pour preuve, l’homme faisait état d’une brûlure au bas du dos, provoquée par l’évacuation des gaz du barillet. » Moralité, si vous êtes pris d’une subite bouffée onirique à tendance « western » dans votre pavillon de Montpon-Ménestérol et qu’il vous vient l’idée – déjà discutable… – de planter votre artillerie chargée dans votre ceinture au niveau dorsal, pensez surtout à ne jamais vous asseoir sur votre bon sens.

Aurélie Fillipetti enterre la Maison de l’Histoire de France

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La ministre de la Culture Aurélie Filippetti a annoncé l’abandon du projet de la Maison de l’Histoire de France. Cette décision rendue publique le 24 août sur France Inter, et passée quasiment inaperçue, était selon elle, nécessaire pour deux grandes raisons : le projet coûtait trop cher et il était « contestable idéologiquement ». Si le premier argument peut aisément se comprendre dans une période de rigueur, le second est plus inquiétant.

Après avoir tant critiqué le débat sur l’identité nationale, les actions des ministres Besson ou Hortefeux, ou l’instrumentalisation par Nicolas Sarkozy du passé de notre pays, les socialistes au pouvoir avaient là l’occasion rêvée de donner leur propre vision de la nation, de l’Histoire et de l’identité françaises. Rien n’aurait été plus simple pour le nouveau gouvernement que de nommer, à la tête de ce musée national, un universitaire de confiance, qui puisse donner corps une vision « progressiste » de ces quelques 2000 dernières années ou, a minima, un historien « consensuel », difficilement contestable par la droite.
Pourquoi aucun de ces choix n’a-t-il été fait ? Eh bien parce qu’il fallait avant tout éliminer ce projet emblématique du sarkozysme porteur des germes d’une dérive « droitière et nationaliste ». Au passage, on prive l’ancien président de son musée personnel. S’il en voulait un à tout prix, il n’avait qu’à parier, à l’instar de ses quatre prédécesseurs, sur des thématiques moins bouillantes, tels que les Arts premiers ou contemporain, le patrimoine littéraire ou les volcans d’Auvergne.

Mais revenons à Aurélie Filippetti : en condamnant le projet pour cause de manque congénital de neutralité, la ministre expose, en creux, une vision alternative : il n’y a pas lieu de créer un musée de l’Histoire de France, puisque le socle sur lequel elle s’appuie – la nation – n’existe pas. Ses propos sur France Inter étaient visiblement inspirés par une pétition[1. Pétition de dix historiens parue dans Le Monde le 21 octobre 2010.] condamnant le « cadre historiquement daté du projet, qui redouble une vision idéologique, celle de l’Etat-nation se légitimant par l’histoire ». Bref, au cas où vous ne l’auriez pas compris, Il ne saurait y avoir d’Histoire de France puisque la nation n’est pas un objet mais une construction idéologique.
Si le problème n’est pas le MHF, mais le concept même d’Histoire de France, pourquoi ne pas le dire ouvertement ? Peut-être parce que les Français, dans leur grande majorité, ne sont pas, contrairement à leurs gouvernants du moment, prêts à liquider, même au nom des oukases du vivre-ensemble, notre socle national et notre culture commune.

Le projet originel de MHF n’était pas dénué d’ambiguïtés. S’appuyer sur l’Histoire pour graver dans le marbre une vision par trop univoque et triomphante de la France était naïf, un peu absurde et fatalement générateur de polémiques. Dont acte. Mais nier l’existence de notre identité nationale, condamner l’idée même l’Histoire de France est encore pire.

On imagine que les intellectuels à l’origine de ce néo-sectarisme ont voulu exorciser à marche forcée les démons sarkozystes et leur relents pétainistes. L’attachement des Français à leur Histoire étant ce qu’il est, ils ont peut-être joué un très mauvais tour à la gauche. Faut-il rappeler qu’Eva Joly a commencé à dévisser dans les sondages à partir de ses déclarations abolitionnistes sur le défilé du 14 juillet ?

*Photo : quinn.anya

M. Peillon, que cache votre « morale laïque » ?

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morale ecole peillon

M. Peillon affirme dans un entretien au JDD vouloir redresser « intellectuellement et moralement » la France par l’enseignement d’une morale laïque à l’école. Reconnaître le manque d’éducation de plus en plus problématique des jeunes générations est évidemment salutaire. Le problème est de savoir si c’est à l’école de s’en charger, et surtout sous la forme d’une « morale laïque », nul ne sachant ce que recouvre cette expression.

Au premier abord, quiconque devrait frémir lorsqu’il entend un ministre de l’éducation nationale prétendre vouloir « redresser moralement » le pays. Devrait frémir l’historien des régimes totalitaires, qui a une bonne conscience de ce qu’implique la prise en charge de la morale par les pouvoirs publics. Devrait frémir l’historien des idées, qui sait que nul n’a encore réussi à définir ce que pourrait être une morale « laïque » sans idéologie sous-jacente. D’où une inquiétude certaine…

Il est dans l’air du temps de proposer des systèmes éthiques laïcs, républicains et universalistes. Il s’agit de poursuivre l’entreprise des philosophes des Lumières, Rousseau en tête, qui proposèrent une « religion naturelle » ou « religion civile », comprenant des « propositions irréductibles » (il y a un Dieu, il faut faire le bien ) qui pourraient rassembler les hommes au-delà de leurs divergences. Une idée qui se poursuivra jusqu’au calendrier révolutionnaire de 1793, privé de toute référence religieuse.
La « morale laïque » recouvre surtout la volonté de réduire encore plus les convictions de la sphère privée, notamment religieuses. Si effectivement, comme le dit Peillon, « la bataille que doit mener l’école est aussi une bataille des valeurs », c’est que l’État est clairement en guerre contre des religions vues comme des idéologies dogmatiques et des vecteurs d’extrémismes.

En lisant de plus près les propos de Vincent Peillon, on découvre les idées anticapitalistes qui portent sa « morale laïque ». Lorsqu’il affirme vouloir inculquer aux enfants « la connaissance, le dévouement, la solidarité, plutôt que les valeurs de l’argent, de la concurrence, de l’égoïsme… », c’est à partir du dogme socialiste qu’il pense, car aucun libéral n’avouerait accorder le statut de valeur à l’argent ou à l’égoïsme. Nul n’est hors de tout système dogmatique, et celui de Peillon est la religion civile et universaliste qui, bien qu’invisible, ne constitue pas moins une certaine forme de religiosité. Et représente à ce titre une vision du monde spécifique, qui s’imposera dorénavant à tous nos enfants.

Cette nouvelle religion voit dans l’universalité prétendue de la République et de ses valeurs le nouveau lieu du sacré. Un sacré que l’on vénérera dans les écoles de la même façon que les enfants du XIXème apprenaient la morale thomiste dans les manuels. L’« humanisme transcendantal » de Luc Ferry en est la bonne illustration. Une morale de manuel, voilà donc ce que propose le pouvoir socialiste pour résoudre les grands conflits internes de ce pays.

« Le monde est plein de valeurs chrétiennes devenues folles », disait G-K Chesterton. Sans présumer de la folie des propositions de Vincent Peillon, il est évident qu’elles sont les descendantes directes du christianisme. Luc Ferry le reconnaît, lorsqu’il affirme que la modernité n’a découvert aucune nouvelle morale, mais a simplement produit une « laïcisation des valeurs traditionnelles du christianisme ». Aussi voit-on la charité chrétienne devenir « fraternité », ou la commune filiation à Dieu se muer en « égalité ». On s’interrogera sur la consistance d’une valeur prétendue universelle, arrachée, comme dit Peillon « de tous les déterminismes, familial, ethnique, social, intellectuel ». Il n’y a en effet de transcendance – donc d’universalisme – qu’incarné afin de pouvoir réellement le mettre en oeuvre, dans sa famille, avec ses proches et ses concitoyens.

Prions donc Vincent Peillon de ne pas verser dans une laïcité d’opposition et de donner aux écoliers des armes pour mieux choisir entre différentes visions du monde. Pas pour en subir une.