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Peillon-nous une bonne tranche de rire

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Dans une interview donnée à L’Express, notre nouveau ministre de l’Education nationale, que beaucoup à Causeur semblent placer très haut dans leur estime, nous livre le mystérieux raisonnement suivant : « Le but de la morale laïque est de permettre à chaque élève de s’émanciper, car le point de départ de la laïcité c’est le respect absolu de la liberté de conscience. Pour donner la liberté du choix, il faut être capable d’arracher l’élève à tous les déterminismes, familial, ethnique, social, intellectuel, pour après faire un choix ».

Soit ce bon Peillon nous explique que respecter la liberté de conscience, c’est commencer par la saccager, en « arrachant » l’élève à son milieu naturel ; soit il considère que ce milieu-ci ne peut jamais être le terreau propice à l’expression d’une conscience libre.

Je m’étonne fort qu’un socialiste biographe de Pierre Leroux, l’auteur de Du christianisme et de son origine démocratique, puisse tenir de pareils propos. Ne croit-il pas en la common decency, telle que la développaient nos chers socialistes primitifs au XIXème siècle ? Croit-il donc que le petit homme est une matière informe qui n’attend que d’être enté sur la morale laïque pour commencer d’exister, et d’exister comme un homme libre ? En vérité, ce propos est bien individualiste et libéral, puisqu’il n’envisage la société que sous le rapport de l’individu à l’Etat – et à sa morale laïque. Laquelle n’a pas encore été trouvée, sauf à décalquer le très dangereux catéchisme judéo-chrétien qui, bien entendu, ne fait pas partie de nos racines.

Easyjet : Vole, pigeon, vole !

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Avion de la compagnie charter Easyjet

Avant, les avions faisaient rêver. Les voyages en avion, surtout. Pour les plus anciens d’entre nous, on se souvient de la chanson de Bécaud et de ses dimanches à Orly. Pour les plus coquins de la scène torride du roman et du film Emmanuelle où les avantages de la First Class sur un long courrier Paris-Bangkok étaient indéniables en matière de galipettes voluptueuses à haute altitude. Pour les plus romantiques, de la course de Jean Desailly vers la passerelle du Paris-Lisbonne sur le point de partir et qu’il attrape in extremis, accueilli par Françoise Dorléac en hôtesse de l’air dont il va tomber éperdument amoureux. C’était dans La Peau Douce, le plus atypique des films de Truffaut.

Bon, maintenant, on se réveille ! Tout ça, c’était le monde d’avant. Maintenant, l’époque est aux bétaillères volantes que sont les avions affrétés par les compagnies aériennes dites low-cost. Elles semblent cependant, depuis quelques mois, s’apercevoir des limites de leur modèle économique.

Prenez la compagnie britannique EasyJet. Elle a été sous les feux de la rampe cet été à cause d’une grève de ses pilotes sous-payés qui se sont aperçus que s’ils ne bougeaient pas, on allait finir par leur demander de servir des boissons (payantes) entre deux manœuvres et de faire le ménage pendant les escales qui durent deux minutes douche comprise. Elle a pourtant réussi à faire voler tous ses avions, ce qui si on y réfléchit, est légèrement inquiétant car on peut se demander qui était aux commandes. Hôtesses de l’air ? Adolescents cyberautistes doués pour les jeux vidéo ? Vétérans de l’escadrille Normandie-Niemen à qui on a fait croire à une attaque de stukas ? Non, dans la plus pure tradition du conflit social à l’ancienne, la compagnie a fait appel à des pilotes jaunes pour casser le mouvement. Précisons que le pilote jaune n’est pas nécessairement chinois, mais souvent étranger et trop content de trouver un job, même temporaire, même si ca brise les revendications des petits copains.

Ce n’est donc pas cette grève qui a fait fléchir la fréquentation des vols d’EasyJet mais un des autres délices des voyages low-cost : l’absence de sièges attribués spécifiquement à chaque passager. La directrice générale du groupe, Carolyn McCall, qui a le sens de la litote, a en effet remarqué que cette méthode « pouvait se révéler être une source de stress pour certains passagers, les dissuadant parfois de voler sur EasyJet ». C’est peu de le dire.

Qui a eu la chance d’embarquer une fois dans un Beauvais-Prague ou un Mérignac-Malaga (au hasard) sait que l’expérience est légèrement moins éprouvante qu’un combat de gladiateurs sous acide. On peut ainsi éprouver le civisme de ses contemporains, leur courtoisie et leur bienveillance à la façon dont ils vous assomment avec un « bagage à main » de trente kilos avant de vous achever à coup de talon pour être certain de se retrouver à côté du hublot, de bobonne, voire des deux. Adieu Emmanuelle, adieu Françoise Dorléac mais bonjours les bleus, le sandwich du voisin et sa bonne odeur de charcuterie industrielle.
Evidemment, ce nouveau service sera payant. Entre 4 et 15 euros au moment de la réservation. Mais bon, tout ça reste une bonne affaire et il reste quand même des choses gratuites dans un vol low-cost, il ne faut tout de même pas exagérer.

Par exemple, il n’y a pas encore de dames pipi à l’entrée des toilettes. Mais je ne voudrais pas donner d’idée à madame Carolyn McCall.

*Photo : wicho

« Jean-Claude et Djamila » et « Déstigmatisons les Roms ! » : deux vidéos absolument scandaleuses

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Chacun le sait depuis la plus haute Antiquité : on trouve de tout sur le net. Y compris des choses drôles, donc. Et même de l’humour drôle qui fait rire, un bel exploit dans le pays qui compte le plus de comiques risibles par habitant, de A comme Arthur à Y comme Michaël Youn.

Si vous ne me croyez pas, je vous engage à regarder immédiatement cette vidéo de Thomas Gaudin et Tano. Au cas improbable où vous me feriez une confiance aveugle je vous suggère derechef un visionnage toutes affaires cessantes.

La vidéo incriminée nous parle de problèmes de société majeurs, le racisme, les préjugés, le refus du droit à la différence et autres plaies douloureuses qui rongent notre hexagone. Excusez si je parle comme à la télé, mais ce sketch, intitulé « Jean-Claude et Djamila », est une parodie hilarante des reportages pompeux de Sept à Huit sur TF1. Djamila est une salafiste en burqa, Jean-Claude, son mari, arbore un total look légèrement divergent…


Jean-Claude et Djamila. (PARODIE SEPT À HUIT TF1) par T-A-N-O

La seconde vidéo que nous vous présentons, réalisée par le même Thomas Gaudin, mais cette fois en compagnie d’Olivier Devals, n’est pas un pastiche, mais une caméra cachée. Le résultat est tout aussi réjouissant. Comme je vous connais, je devine que son titre suffira à vous appâter sans qu’il soit besoin d’en dire plus : Déstigmatisons les Roms !

That’s all folks, comme disait Tex Avery. Mais si, comme nous, vous avez bien ri, ne désespérez pas : il n’est pas à exclure, qu’avec la complicité des auteurs de ces vidéos, Causeur en republie bientôt quelques autres…

Connaissez-vous le « conflit arabo-palestinien » ?

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Lorsque Henry Kissinger, ancien diplomate et secrétaire d’Etat américain, rencontra Yasser Arafat, en 1994, à l’occasion de la remise du prix Nobel de la paix, il lui demanda pour quelles raisons les Israéliens pouvaient avoir confiance en lui. L’ancien chef de l’OLP formula la réponse suivante : « Parce que les Saoudiens nous ont isolés, les Jordaniens cherchent à nous affaiblir et les Syriens, à nous dominer. »[1. Henry Kissinger, La Nouvelle Puissance Américaine, Paris, Editions Fayard, 2003, p.249.] Cette réponse pour le moins révélatrice de la « fraternité arabe », expression consacrée par bon nombre de résolutions des Nations Unies, nous offre l’occasion de revenir sur un conflit peu médiatisé existant pourtant depuis plus de 60 au Moyen-Orient : le « conflit arabo-palestinien ».[2. Nous n’aborderons pas ici les conditions de vie difficiles des Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza. Des manifestations contre le Hamas et l’Autorité palestinienne viennent pourtant de s’y dérouler pour critiquer les lois antisociales adoptées par le Hamas, la hausse des prix et la corruption qui gangrène l’Autorité palestinienne.]

Un conflit tabou

En juillet 2010, dans un article intitulé « Les Palestiniens dans le monde arabe : Pourquoi le silence ? », le journaliste Khaled Abou Toameh s’interrogeait sur l’absence de médiatisation qui entoure le sort des réfigiés palestiniens des pays arabes. Qui se souvient en effet avoir pris connaissance des plaintes palestiniennes formulées à l’encontre des Gouvernements proche-orientaux pour privation de droits élémentaires (accès aux soins médicaux, à la sécurité sociale ou à certaines professions : avocat, médecin, journaliste, pharmacien…) ? Qui se souvient encore de la dernière résolution adoptée par un organe des Nations Unies pour condamner les mauvais traitements infligés par ces Gouvernements aux réfugiés?

Bien sûr, en raison de leur médiatisation, il est plus aisé de se souvenir des résolutions onusiennes condamnant Israël. Qu’entendrions-nous si l’Etat hébreu appliquait à ses citoyens arabes la même politique que ses voisins aux réfugiés palestiniens ? Si l’on peut reprocher à Israël d’être, à certains égards, un pays à deux vitesses, il reste à l’heure actuelle le seul de la région à promouvoir, ainsi que le prévoit la Déclaration d’Indépendance de 1948, « une complète égalité de droits sociaux et politiques (…), sans distinction de croyance, de race ou de sexe. » C’est pourquoi, il compte de nombreux citoyens arabes aux fonctions étatiques les plus hautes : à la Knesset, par exemple, plusieurs députés arabes ont été élus dont Taleb El-Sana, Ahmad Tibi ou Muhammad Barakeh ; à la Cour suprême d’Israël, le juge Salim Joubran siégea lorsque la haute juridiction condamna, en novembre 2011, l’ancien président d’Israël, Moshé Katzav, à sept ans d’emprisonnement pour harcèlement sexuel et viols. En dépit du régime démocratique qui fait d’Israël une exception au cœur d’une région ravagée par les dictatures militaires et religieuses, cet Etat est régulièrement comparé à une nation d’apartheid.

A titre de comparaison, à l’heure actuelle au Liban, plus de 400 000 réfugiés palestiniens restent apatrides, géographiquement et socialement cantonnés à des emplois déterminés ; en Syrie, ils sont méprisés et manipulés par des dirigeants dont la politique fut toujours celle de la division permanente de la scène politique palestinienne. En Jordanie, ils sont également méprisés en raison de l’épisode Septembre noir orchestré par Yasser Arafat en 1970 contre la monarchie hachémite et ils furent déchus de la citoyenneté jordanienne lors du desengagement de la Cisjordanie en 1987. En Egypte, les Palestiniens subissent le dédain des autorités, qui contrôlaient Gaza d’une main de fer jusqu’en 1967 avant de l’abandonner définitivement en 1978 à Israël, marquant ainsi sa « trahison » de la cause palestinienne.

Les racines du mal

Le 14 mai 1948, David Ben Gourion se fonda sur la résolution 181, adoptée par l’Assemblée générale des Nations Unies en novembre 1947, pour proclamer l’Indépendance de l’Etat d’Israël. Côté palestinien, aucun Etat ne fut proclamé : la guerre fut déclenchée, le 15 mai 1948, par les armées régulières égyptienne, syrienne, libanaise, transjordanienne et irakienne. Comme en 1936-1937 lors de la Commission Peel, leurs dirigeants rejetaient l’idée d’un partage territorial avec les sionistes car ils considéraient l’Etat juif, d’une part, comme un obstacle à la réalisation du Dar-el-Islam et, d’autre part, comme une intrusion de l’Occident dans leur zone territoriale. L’Etat nouveau-né avait en effet mis en place un régime calqué sur le modèle des démocraties libérales, qui différait grandement de ceux prônés par les régimes arabes. Leur motivation profonde semblait alors consister à empêcher la fondation et l’existence de l’Etat d’Israël, Etat non musulman au sein d’une région islamisée.

C’est pourquoi au cours de l’année 1948-1949, la Transjordanie et l’Egypte s’opposèrent à l’intégration des 700 000 réfugiés palestiniens, volontairement exilés ou contraints à l’exil, puisqu’ils étaient alors convaincus que l’Etat d’Israël ne survivrait pas aux offensives militaires et qu’ils pourraient retourner dans une Palestine libérée du joug sioniste. Ce refus d’intégrer ces nombreux Arabes de Palestine allait ainsi servir d’alibi aux gouvernements arabes pour justifier leur politique contre l’Etat hébreu tout en détournant l’attention de leurs propres peuples des véritables problèmes de politique interne. N’avaient-ils d’ailleurs pas contribué à l’exode des Palestiniens en les priant de quitter leurs terres avant leur offensive contre Israël au cours de la guerre comme l’écrivait l’historien Paul Giniewski en 1955 : « Le Gouvernement britannique, qui a observé une attitude expectante parfois non dénuée de sympathie à la cause arabe, a solennellement attesté que les Juifs ont fait tous les efforts pour persuader les Arabes de Palestine de demeurer sur place. Nulle mesure légale, nulle pression n’a obligé les Arabes à quitter le territoire contrôlé par Israël. (…) Les Arabes de Palestine ont cédé à un mouvement de panique (…) ils ont été encouragés à s’expatrier en attendant la défaite de l’Etat juif nouveau-né. »[3. Ovadia Soffer, « Le conflit arabo-israélien : la réalité et les mythes », Politique étrangère, vol. 49, n°4, 1984, à la p.954.]

Perdue par cinq nations arabes, cette première guerre israélo-arabe permit à Israël, avec l’aide des Nations Unies, lors de la signature des Accords d’armistice conclus du 23 février au 20 juillet 1949, d’agrandir le territoire qui lui avait été alloué, en annexant la zone occidentale de Jérusalem, le Néguev et la Galilée. Le Gouvernement israélien accepta également de rapatrier 50 000 réfugiés après l’adoption de la résolution 194 par l’Assemblée générale des Nations Unies en 1948 et reprit à sa charge 28 000 réfugiés secourus par l’Office de secours et de travaux des Nations Unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA)[4. Jacques Soustelle, La longue marche d’Israël, Paris, Editions J’ai lu, 1968, p.351.]. La Judée-Samarie ou Cisjordanie fut annexée à la Transjordanie devenue Jordanie, qui ne lui permit jamais d’espérer accéder à l’indépendance puisque l’émir Abdallah envisageait la création d’un royaume hachémite palestinien[5. Ovadia Soffer, « Le conflit arabo-israélien : la réalité et les mythes », Politique étrangère, vol. 49, n°4, 1984, à la p.954.]. La bande de Gaza, pour sa part, fut placée sous tutelle égyptienne après que l’Egypte se fut opposée à la mise en place d’un « Gouvernement palestinien » que le mufti de Jérusalem, Hadj Amin El-Husseini, avait pourtant créé à Gaza le 1er octobre 1948.

Guidés par leurs visées égoïstes, les leaders arabes avaient abondamment contribué à faire naître l’épineuse question palestinienne en instrumentalisant ces nouveaux réfugiés pour refuser l’existence même d’Israël. Dans ce contexte, le député jordanien Abdallah Nawas pouvait ainsi déclarer le 6 juin 1952 : « Nous devons continuer à prolonger le problème des réfugiés comme une question vitale… La guerre en Palestine ne continue que grâce aux réfugiés. Leur existence laisse la question ouverte. »[6. Soustelle, supra note 4.]. Cependant, au fil des victoires militaires israéliennes, la cause palestinienne fut discréditée et connut jusqu’à maintenant une instrumentalisation intensifiée de la part des dirigeants arabes.

Pourtant, s’indigne Khaled Abou Toameh, l’attention des nombreux journalistes occidentaux ne s’attarde pas sur le sort des Palestiniens, qui ne bénéficient d’aucuns droits civils et civiques dans les pays du Moyen-Orient contrairement aux citoyens arabes en Israël, mais par la constuction illégale de logements à Jérusalem. Question de point de vue !

*Photo : Farfahinne

Du rififi dans le Caucase

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Budapest, dans la nuit 18 au 19 février 2004, un jeune lieutenant azéri, après avoir forcé la porte de sa chambre, abat à coups de hache son homogue arménien Gurgen Margaryan durant son sommeil. Les deux lieutenants participaient au cycle de formation linguistique de l’Otan connu sous le nom de « Partenariat pour la paix » (!).

Arrêté, le criminel Ramil Safarov, alors âgé de 29 ans, fut condamné en 2006 à une peine de prison à perpétuité par un tribumal hongrois. Sollicité par les autorités de Bakou, le gouvernement hongrois social-libéral de l’époque refusa alors d’extrader le condamné en Azerbaïdjan.

31 août 2012 : le gouvernement hongrois accède à la requête de Bakou et remet le prisonnier aux autorités azéris. Aussitôt retourné au pays, Ramil Safarov est accueilli en héros par une foule en liesse. Grâcié par le président de la République, il se voit remettre une récompense pour son geste « valeureux » : un logement et une promotion à la clé. Alors qu’il aurait dû y purger le reste de sa peine. Réaction immédiate du côté arménien : supension des relations diplomatiques avec la Hongrie, discours véhément de protestation du Président devant les représentants du corps diplomatique et manifestations où le drapeau hongrois se voit piétiné et brûlé. Mais il y a plus grave : l’armée est mise en état d’alerte et le gouvernement menace de reprendre le conflit armé avec l’Azerbaïdjan, si le besoin s’en faisait sentir[1. Un cessez-le-feu avait été signé en 1994 au sujet du Nagorny-Karabakh.].

En réaction, la Hongrie affirme en substance : « Ce n’est pas correct, nous avons été dupés, ce n’est pas ce qui nous avait été promis », remettant une note de protestation à l’ambassadeur azéri. Quatre jours plus tard, le Premier ministre Viktor Orbán déclarait : « L’affaire, qui ne mérite pas tant de bruit, est close, n’en parlons plus ».

De duperie, on ne saurait véritablement parler. Une lettre officielle avait effectivement été adressée mi-août par le vice-ministre azéri de la Justice au ministère hongrois de la Justice. Première remarque: un vice-ministre écrit au ministère et non le ministre directement à son homologue. Voilà qui est peu sérieux. Seconde remarque: le contenu de la lettre (assez brève) ne stipule aucun véritable engagement ni aucune garantie stricto sensu. Cette missive se borne à « informer » la partie hongroise des dispositions du Code pénal azéri en restant sur le plan des généralités[2. Confirmé par un entretien du 3 septembre avec András Bársony (ancien secrétaire d’Etat et ancien ambassadeur dans la région) et par une interview de l’ancien chef de la diplomatie Péter Balázs.]. Un Code pénal qui prévoit au demeurant la possibilité de grâce par le Président de la République, Ilham Aliev[3. Après un long silence, le secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères Zsólt Németh vient de reconnaître que la partie hongroise était parfaitement au courant du risque de grâce par le président azéri.].

Connaissant le Premier ministre hongrois, qui est tout sauf naïf, je doute fort qu’il ait cru un seul instant à l’emprisonnement de Safarov. Qui plus est, même si Ilham Aliev avait voulu maintenir Safarov en détention, il aurait été condamné à libérer le détenu, tant est échauffée sa population. Bref, bien naïf l’observateur qui croirait à une telle naïveté des dirigeants hongrois…

La vérité est toute simple. Résolu à tourner le dos à Bruxelles et, à terme, au FMI, Viktor Orbán a entrepris, depuis de longs mois déjà, de réorienter sa diplomatie vers l’Est. Vers l’Asie centrale et la Chine- pays dont il n’a d’ailleurs rien obtenu malgré de belles promesses. C’est avec une grande publicité qu’il a récemment rendu visite aux chefs d’Etat d’Azerbaïdjan et du Kazkhstan. Au-delà de toute motivation stratégique ou affective (les parents de nos ancêtres), Viktor Orbán y voit surtout, au moins à Bakou, des intérêts économiques (le pétrole) et une source de financement. Car le Trésor est vide et l’Etat a urgemment besoin de ressources. Or, les Azéris ont laissé entendre qu’ils pourraient acheter des obligations hongroises à hauteur de deux à trois milliards d’euros. Ce n’est un secret pour personne.

Voilà où nous en sommes aujourd’hui. Un gouvernement qui – pour des intérêts financiers – arrive à semer la zizanie bien au-delà de se frontières. Une Hongrie une fois de plus désavouée de par le monde. Je savais Orbán très fort dans cet art, mais je dois reconnaître que, cette fois, il s’est surpassé. Après cette faute, peut-il encore accepter les fonds de Bakou ? Vous me direz, avec lui, on ne sait jamais…

*Photo : 517design

Prix Goncourt, erreur sur la liste

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Fatigue de fin de repas, excès de grands crus servis chez Drouant ou plaisanterie potache de la Présidente Edmonde Charles-Roux, la première liste des romans sélectionnés pour le prix Goncourt n’est pas la bonne. Au regard des titres annoncés à la presse, on se doutait qu’il y avait un problème :

Vassilis Alexakis, L’enfant grec (Stock)
Gwenaëlle Aubry, Partages (Mercure de France)
Thierry Beinstingel, Ils désertent (Fayard)
Serge Bramly, Orchidée fixe (JC Lattes)
Patrick Deville, Peste et choléra (Seuil)
Joël Dicker, La vérité sur l’affaire Harry Québert (Fallois)
Mathias Enard, Rue des voleurs (Actes Sud)
Jérôme Ferrari, Le sermon sur la chute de Rome (Actes Sud)
Gaspard-Marie Janvier, Quel Trésor ! (Fayard)
Linda Lê, Lame de fond (Bourgois)
Tierno Monenembo, Le terroriste noir (Seuil)
Joy Sorman, Comme une bête (Gallimard)

C’est en lisant les journaux que l’honorable jury s’est rendu compte de sa regrettable erreur. Un communiqué vient d’être envoyé, restituant les noms et les ouvrages des douze heureux nominés, que nous pouvons enfin révéler :

François Marchand, Un week-end en famille (Le Cherche-Midi)
Christian Authier, Une certaine fatigue (Stock)
Sébastien Lapaque, La convergence des Alizés (Actes Sud)
Franck Maubert, Le dernier modèle (Mille et une nuits)
Benoît Duteurtre, À nous deux, Paris ! (Fayard)
Cécile Guilbert, Réanimation (Grasset)
Jacques Braunstein, Loin du centre (Nil)
Stéphane Michaka, Ciseaux (Fayard)
François Cusset, À l’abri du déclin du monde (POL)
Anne Berest, Les Patriarches (Grasset)
François Bott, Avez-vous l’adresse du Paradis ? (Le Cherche-Midi)
Thierry Dancourt, Les ombres de Marge Finaly (La Table ronde)

La morale à l’école ? Et le patriotisme, bordel !

J’estime beaucoup Vincent Peillon. C’est un honnête homme, cultivé, subtil et nuancé, comme l’était d’ailleurs son pénultième prédécesseur de droite Xavier Darcos. Il rêve d’être le continuateur du plus éminent bâtisseur de l’école publique française, Ferdinand Buisson, dont il fut récemment le biographe[1. Vincent Peillon, Une religion pour la République : La foi laïque de Ferdinand Buisson (Seuil, 2010).]. Ce n’est pas le plus mauvais choix, car ce protestant avait poussé aussi loin que possible le projet de donner à tous les jeunes Français un socle de valeurs communes, tout en respectant les choix familiaux, idéologiques ou religieux.
Les idées de Ferdinand Buisson sont celles qui se rapprochent le plus, dans un contexte français, de la « common decency » de George Orwell : « Pour qu’une éducation morale nous paraisse suffisante, il faut qu’elle crée en chaque individu une sorte de force intérieure régissant non seulement les actes, mais les pensées, les sentiments, les intentions, toute la conduite, toute la direction de la vie », écrivait Buisson dans son Dictionnaire de pédagogie paru en 1911.

A cette époque, Buisson n’avait pas besoin de préciser que cette éducation morale incluait la transmission, par les enseignants d’un amour pour la patrie qui ne se réduise pas au chauvinisme et à la détestation de l’autre. Les « hussards noirs de la République » savaient à merveille raconter à leurs élèves le roman national en s’appuyant sur Jules Michelet et Victor Hugo. Il ne s’agissait pas seulement pour eux de « faire société » comme on dit stupidement aujourd’hui, mais de construire chaque jour la Nation avec des enfants qui ne l’ont pas reçue avec leur ADN. Le problème, à la veille de la Grande Guerre, était plutôt de mettre en garde les enseignants contre les dérives d’un nationalisme agressif, tel celui qui s’était manifesté lors de l’affaire Dreyfus, ou dans le revanchisme antiboche exacerbé.
Les écoliers de la « communale » connaissaient les paroles de La Marseillaise dès le CP, et même celles du Chant du départ.

Aujourd’hui, la situation est totalement différente. Le patriotisme, même le plus tempéré, est tourné en dérision par une caste de beaux esprits « déconstructeurs », historiens, journalistes et publicistes pour qui l’Histoire de France ne peut s’écrire que sur le mode du mea culpa. L’éducation au patriotisme, qui va de soi dans nombre de démocraties proches de chez nous (voyez la Suisse) doit donc d’urgence s’inscrire dans cette éducation morale que Peillon se propose de restaurer. Le patriotisme affiché n’exclut pas forcément (voyez les Etats-Unis). Au contraire, il est une proposition d’inclusion à tous ceux qui viennent d’ailleurs, dans la grande tradition française de la Nation conçu comme un plébiscite quotidien de tous ceux, quelle que soit leur origine, ayant choisi la France comme lieu de résidence. Il ne vous demande pas de choisir entre papa et maman, mais postule que votre cœur est assez grand pour aimer à la fois votre patrie et votre province, ou le pays lointain de vos ancêtres.

On pourra rétorquer avec Hannah Ahrendt que l’amour c’est pour les gens, à la rigueur pour l’humanité, et non pour les pays. Peut-être. Pourtant, l’amour de la patrie ne vous condamne pas à l’aveuglement : correctement transmis par des adultes qui croient plus à l’énergie positive du collectif qu’aux vertus de l’égoïsme consommateur, il pourrait contribuer à rendre plus vivable notre maison commune.

*Photo : @rgs

Richard Millet face à la conjuration des concierges et valets

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Qui connaissait Richard Millet ? Vous et moi, bien sûr, mais encore ? Qui savait que cet homme étrange, qui parle le français avec un accent « indéterminé », écrivait des livres terribles, que hantent la violence et la terreur ? Que savait-on de sa langue travaillée jusqu’à la fibre, jusqu’à la mise au jour effarante du sens, jusqu’à la stupeur ?

Richard Millet était déjà dans… Richard Millet ! Le livre du scandale n’est en rien apologétique, il serait plutôt apocalyptique : il révèle l’homme Millet, il lève le dernier voile qui le tenait caché au yeux du monde. Millet a deux origines, l’une est libanaise, l’autre corrézienne. De celle-ci, un plateau de genêts et de bruyères, près de Viam, il parle avec des mots de larmes et de pluie. Je vois les femmes en noir qui se taisent, et les hommes qui se toisent. De leur maître en chanson, Bernart de Ventadour, ils ont gardé le sens du récit que le vent emporte, que retient puis transforme la mémoire. Bien plus que du Centre, ils sont d’Oc, plus que de la terre, ils sont d’un paysage d’air et d’eau, de landes vastes et de fontaines modestes, de pierres grises, de rivières froides où, quand on s’y baigne, la chair est serrée comme dans un étau limpide. Ils ont la nuque rougie et ridée. Ils sont souvent courts, noueux et rusés. Ainsi furent-ils, ainsi ne sont-ils plus, ainsi soit-il !

L’autre pays de Millet se nomme Liban, le pays des massacres et du miel. Il y passa quelques mois, constitutifs de sa personnalité, de son personnage. Il dit, il rapporte le combat des anges exterminateurs, leurs regards de sang et de feu, chrétiens et musulmans, tous miliciens, les uns contre les autres, acharnés à se nuire, à se détruire, saisis d’hystérie de gâchettes et de lames !

Je reviendrai sur l’« affaire » Millet. Je voulais seulement dire qu’une fois de plus, des femmes et des hommes à la conscience délicate et fine comme une dentelle du Nord, qui poussent des cris d’orfraie dès que se montre un commencement de début de ce qu’ils appellent, en s’étranglant d’indignation, « censure », ont exigé – heureusement sans l’obtenir – d’Antoine Gallimard qu’il congédie au plus vite Richard Millet. Ils ont par surcroît désigné à la vindicte et à l’opprobre l’un des leurs. Ces gens sont sans vergogne !

Il y a des choses contradictoires et rudes à (se) dire sur le pamphlet de M. Millet, mais que des marquisettes et des fonctionnaires d’édition se comportent, les premières comme des concierges stipendiées, les seconds comme des valets chafouins, voilà bien ce qui signale l’affreuse société d’apparence où nous sommes aujourd’hui !

Jean-Vincent Placé et le syndrome de Spaggiari

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Il n’est pas certain que les militants socialistes apprécient la dernière sortie du sémillant sénateur vert Jean-Vincent Placé. Interrogé par Le Parisien.fr, il charge Arnaud Montebourg, qui « lui donne l’impression d’être encore dans l’opposition », qui fait « la tournée des entreprises en disant : je vais résoudre les problèmes par la volonté et le verbe ». Un peu plus loin, il ajoute une couche, non plus sur le style, mais sur le fond : « les discours des responsables français commencent à avoir une porosité très forte avec ceux du FN sur les questions d’immigration, mais aussi sur la question d’une forme de protectionnisme national ».

Entre les lignes, on comprend que n’est pas seulement visé Arnaud Montebourg -lui c’est le protectionnisme- mais aussi le ministre de l’Intérieur Manuel Valls et bien entendu le couple exécutif qui soutiennent ce dernier, ainsi accusés de collusion avec le FN pour cause de politique de démantèlement de campements illégaux. En d’autres temps, une telle accusation de la part du président d’un groupe parlementaire de la majorité aurait fait la une des JT du soir. En attendant, la colère des socialistes, et en particulier ceux qui soutiennent sincèrement l’action de François Hollande, est compréhensible. Comme nous sommes charitables, nous nous permettons néanmoins de leur signaler qu’ils dirigent mal leur courroux.

Jean-Vincent Placé n’est pas vraiment le responsable de cette situation. Car il est atteint d’un mal encore méconnu dans la sphère politique : le syndrome Albert Spaggiari. Les plus anciens se souviennent de ce gentleman-cambrioleur des seventies, incarné à l’écran par Francis Huster, qui avait réalisé le casse du siècle en dévalisant la salle des coffres de la Société Générale de Nice, empruntant les égouts de la ville pour atteindre son objectif. Pendant plusieurs années, il avait défrayé la chronique, narguant la police française, accordant des entretiens, notamment à Bernard Pivot himself. Arrêté, il avait réussi une évasion spectaculaire en sautant depuis la fenêtre du bureau du juge d’instruction alors qu’une motocyclette complice l’attendait en bas. Autant dire que de tels exploits, cela n’aidait pas à cultiver une forme d’humilité. Le monsieur plastronnait, et pouvait donner légitimement aux pouvoirs publics une impression d’arrogance.

Jean-Vincent Placé a lui aussi accompli un casse l’automne dernier. Alors qu’il savait pertinemment que sa candidate à la présidentielle ferait un score ridicule – ce que même Roland Cayrol prévoyait, c’est dire si c’était fastoche – il a négocié avec Martine Aubry des candidatures aux législatives qui permettaient à EELV d’avoir un groupe à l’Assemblée Nationale. Notons au passage qu’il avait déjà obtenu la même chose pour le Sénat, se propulsant ainsi président de groupe dans la Haute assemblée. Quand on voit ce que pèsent réellement les écologistes dans l’épreuve-reine de la politique française, 2.31 %, on peut aussi parler de casse du siècle, celui du XXIe en l’occurrence. Le fait qu’il plastronne, qu’il soit arrogant, et qu’il aime agacer les grands de ce pays est normal et humain.

Ce n’est donc pas à lui qu’il faut en vouloir mais à ceux – et en premier lieu à celle- qui lui ont permis d’obtenir ledit magot. À l’époque, Martine Aubry souhaitait certainement savonner la planche de celui qui venait de la fesser publiquement à la primaire socialiste. La première secrétaire du PS est donc la première responsable de cette situation. Elle a en quelque sorte joué le rôle de l’informateur de Spaggiari, celui qui lui avait révélé l’absence de système d’alarme dans la salle des coffres. D’ailleurs, lors de son discours de clôture à La Rochelle, elle a elle aussi plastronné. Si la Gauche a gagné la présidentielle, c’est grâce à elle. C’est ainsi qu’elle va nommer elle-même son successeur. Pourquoi pas Cambadélis, l’homme des négos avec les autres partis de la gauche ? Placé serait content de retrouver son compagnon de conciliabules. Mais les militants socialistes ?

*Photo : Parti socialiste

La pédagogie tue l’école !

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De mon édifiante année à l’IUFM[1. Institut universitaire de formation des maîtres : ces établissements, supprimés depuis peu, ont été les laboratoires de l’ébouriffante pédagogie concoctée par ceux qui pensent que l’élève doit être au centre de l’École.] , il ne me reste à vrai dire qu’un seul souvenir. Un jour, on nous distribua un texte de Platon dans lequel ce dernier se plaignait de la baisse généralisée du niveau scolaire. Le formateur nous fit alors remarquer : « Vous voyez que ça ne date pas d’aujourd’hui, on s’en est toujours plaint et, finalement, les hommes ne s’en sont pas si mal sortis ! » Cette pirouette lui permit de passer au plus vite à tout autre chose et de ne surtout pas s’attarder sur l’effarant constat du niveau réel des élèves qui s’imposait à nous, les stagiaires, après un premier mois d’enseignement.[access capability= »lire_inedits »]
Je termine ma première décennie d’enseignement et cette remarque de Platon n’arrive pas à effacer un malaise persistant. On peut dire ce qu’on veut, le niveau baisse encore et encore. Et il me semble évident que nos méthodes pédagogiques sont les premières responsables du désastre, encore aggravé par la démission de plus en plus fréquente des parents.

Mais je suis un scientifique et j’ai voulu vérifier ce qui n’était finalement qu’une hypothèse. L’occasion m’en fut donnée à la fin de l’année dernière. Un méchant accident m’avait éloigné trois mois des salles de classes, période au cours de laquelle le rectorat, bien entendu, avait été incapable de me trouver un remplaçant, mais c’est un autre sujet. J’avais donc accumulé un magistral retard dans ma progression. Étant un enseignant à l’ancienneté toute relative, je tiens à ma progression professionnelle et je veux fournir aux élèves des cours formatés selon le modus operandi imposé par le fameux IPR, l’inspecteur pédagogique régional, chargé pour chaque matière d’évaluer les enseignants. Dans la mienne, les SVT (Sciences et Vie de la Terre), la méthode recommandée − c’est-à-dire imposée − exige de construire des cours en partant des représentations a priori erronées de mes élèves. Par exemple, si je perce la croûte terrestre, du magma va en sortir automatiquement ? Eh bien non ! Je m’acharnerai donc à les déconstruire patiemment pour permettre à « l’enfant d’être l’artisan de son savoir, de l’élaborer, de se l’approprier » comme ils disent…

Au-delà même de l’étrange impression que l’on éprouve à enseigner par la déconstruction, un constat s’impose : de cette façon, aucun enseignant ne peut boucler un programme dans les temps. Dans aucune matière d’ailleurs. En effet, les contenus sont toujours plus denses, tandis que les demi-journées sacrifiées grèvent les emplois du temps : l’une est imposée par l’Inspection académique pour réfléchir à la « remédiation » à tel problème, une autre est consacrée à une séance de cinéma pour permettre à ceux qui n’y vont jamais d’y aller au moins une fois par an… Mais surtout, cette méthode est complètement inadaptée à des élèves que le ministère identifie pudiquement comme « en décrochage » et qui n’ont de fait aucun savoir à « déconstruire ».

Je décide donc, pour le mois de juin, de me livrer à une expérience et de revenir au mode traditionnel « maître-élève » dans ma 4e d’un collège semi-rural de taille moyenne. En gros, cela consiste à montrer à la classe que je détiens le savoir, mais que je n’ai aucunement l’intention de le garder pour ma pomme, et même que j’entends faire en sorte que mes élèves finissent l’année en en ayant absorbé le maximum. En fin d’année scolaire, le risque d’inspection est nul, je suis donc parfaitement serein.

J’en profite pour évoquer notre couardise, à nous les enseignants, qui aimons être considérés comme ingérables et rebelles. Nous sommes les premiers à être soumis à l’autorité sans le moindre recul critique : la menace d’une visite inopinée d’une personne que nous n’estimons même pas (et qui arrive en moyenne une fois tous les six ans !) suffit à faire de nous des exécutants dociles acceptant d’appliquer une méthode dont nous constatons chaque jour l’absurdité. Bref, nous sommes les parfaits « mutins de Panurge » décrits par Muray : toute annonce de suppression de postes enflamme les salles des profs et déclenche un « mouvement social », mais les conseils d’administration des établissements, où siègent des enseignants, approuvent systématiquement la ventilation des heures distribuées par l’Inspection académique et publiée par le sacro-saint Bulletin officiel de l’Éducation nationale. En clair, nous crions « non » dans la rue et votons « oui » dans nos collèges et lycées. Ce n’est qu’une des manifestations de la schizophrénie d’une corporation dont la plupart des membres savent que les méthodes traditionnelles étaient bien plus efficaces que la prétendue pédagogie actuelle, mais refusent avec la dernière énergie d’y revenir.

Passons et revenons à mon expérience. Au début, le passage en mode « maître/élève » est assez surprenant pour la classe. Je sors le grand jeu : un cours, un vrai, mené à grand renfort de schémas, d’effets de scène et, quelquefois, d’une expression un peu cavalière, histoire de faire sourire, pour capter l’attention et expliquer un concept ardu. À certains moments, je sollicite un élève pour m’assurer qu’il a tout saisi, ce qui permet de répéter l’essentiel du cours sans lasser la classe. Bref, je fais le show. Dans ces conditions, les 18 heures hebdomadaires que tout professeur certifié doit à l’Éducation nationale ne sont pas vraiment service minimum.

En revanche, l’effet est spectaculaire : de l’enfant sans problème au cancre en passant par la gamine transparente, tous les élèves m’assaillent de questions, et ce n’est jamais parce qu’ils n’ont rien compris mais parce qu’ils veulent en savoir plus. De cette façon, je couvre en une heure une partie du programme pour laquelle la méthode officielle en prévoit trois. Le temps précieux ainsi économisé permet de mener de véritables travaux pratiques et de faire des exercices qui permettent de valider les connaissances acquises. À la fin du cours, au moment de le noter dans leur cahier, une jeune fille vient me voir : « Monsieur, vous pourrez faire tous les cours comme ça à partir de maintenant ? » Je jure que je n’invente rien.

C’est ainsi que, durant un mois, j’ai retrouvé le bonheur d’être professeur. Mais en même temps, j’ai compris à quel point les méthodes imposées par l’institution étaient désastreuses. Le jargon pseudo-scientifique en usage dans les IUFM permet sans doute à certains de faire les importants dans d’interminables réunions. Mais tout professeur qui prend sa mission au sérieux sait que les élèves n’apprennent rien, ou si peu, avec ces méthodes prétendument « modernes ». Dans ces conditions, les apparatchiks de la rue de Grenelle et les médias qui célèbrent béatement tout ce qui est marqué du tampon « nouveau » ne sont pas les seuls responsables de cette effarante situation. Ce qui a permis aux âneries pédagos de s’imposer, c’est aussi le silence des salles de profs. Notre silence.[/access]

Peillon-nous une bonne tranche de rire

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Dans une interview donnée à L’Express, notre nouveau ministre de l’Education nationale, que beaucoup à Causeur semblent placer très haut dans leur estime, nous livre le mystérieux raisonnement suivant : « Le but de la morale laïque est de permettre à chaque élève de s’émanciper, car le point de départ de la laïcité c’est le respect absolu de la liberté de conscience. Pour donner la liberté du choix, il faut être capable d’arracher l’élève à tous les déterminismes, familial, ethnique, social, intellectuel, pour après faire un choix ».

Soit ce bon Peillon nous explique que respecter la liberté de conscience, c’est commencer par la saccager, en « arrachant » l’élève à son milieu naturel ; soit il considère que ce milieu-ci ne peut jamais être le terreau propice à l’expression d’une conscience libre.

Je m’étonne fort qu’un socialiste biographe de Pierre Leroux, l’auteur de Du christianisme et de son origine démocratique, puisse tenir de pareils propos. Ne croit-il pas en la common decency, telle que la développaient nos chers socialistes primitifs au XIXème siècle ? Croit-il donc que le petit homme est une matière informe qui n’attend que d’être enté sur la morale laïque pour commencer d’exister, et d’exister comme un homme libre ? En vérité, ce propos est bien individualiste et libéral, puisqu’il n’envisage la société que sous le rapport de l’individu à l’Etat – et à sa morale laïque. Laquelle n’a pas encore été trouvée, sauf à décalquer le très dangereux catéchisme judéo-chrétien qui, bien entendu, ne fait pas partie de nos racines.

Easyjet : Vole, pigeon, vole !

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Avion de la compagnie charter Easyjet

Avion de la compagnie charter Easyjet

Avant, les avions faisaient rêver. Les voyages en avion, surtout. Pour les plus anciens d’entre nous, on se souvient de la chanson de Bécaud et de ses dimanches à Orly. Pour les plus coquins de la scène torride du roman et du film Emmanuelle où les avantages de la First Class sur un long courrier Paris-Bangkok étaient indéniables en matière de galipettes voluptueuses à haute altitude. Pour les plus romantiques, de la course de Jean Desailly vers la passerelle du Paris-Lisbonne sur le point de partir et qu’il attrape in extremis, accueilli par Françoise Dorléac en hôtesse de l’air dont il va tomber éperdument amoureux. C’était dans La Peau Douce, le plus atypique des films de Truffaut.

Bon, maintenant, on se réveille ! Tout ça, c’était le monde d’avant. Maintenant, l’époque est aux bétaillères volantes que sont les avions affrétés par les compagnies aériennes dites low-cost. Elles semblent cependant, depuis quelques mois, s’apercevoir des limites de leur modèle économique.

Prenez la compagnie britannique EasyJet. Elle a été sous les feux de la rampe cet été à cause d’une grève de ses pilotes sous-payés qui se sont aperçus que s’ils ne bougeaient pas, on allait finir par leur demander de servir des boissons (payantes) entre deux manœuvres et de faire le ménage pendant les escales qui durent deux minutes douche comprise. Elle a pourtant réussi à faire voler tous ses avions, ce qui si on y réfléchit, est légèrement inquiétant car on peut se demander qui était aux commandes. Hôtesses de l’air ? Adolescents cyberautistes doués pour les jeux vidéo ? Vétérans de l’escadrille Normandie-Niemen à qui on a fait croire à une attaque de stukas ? Non, dans la plus pure tradition du conflit social à l’ancienne, la compagnie a fait appel à des pilotes jaunes pour casser le mouvement. Précisons que le pilote jaune n’est pas nécessairement chinois, mais souvent étranger et trop content de trouver un job, même temporaire, même si ca brise les revendications des petits copains.

Ce n’est donc pas cette grève qui a fait fléchir la fréquentation des vols d’EasyJet mais un des autres délices des voyages low-cost : l’absence de sièges attribués spécifiquement à chaque passager. La directrice générale du groupe, Carolyn McCall, qui a le sens de la litote, a en effet remarqué que cette méthode « pouvait se révéler être une source de stress pour certains passagers, les dissuadant parfois de voler sur EasyJet ». C’est peu de le dire.

Qui a eu la chance d’embarquer une fois dans un Beauvais-Prague ou un Mérignac-Malaga (au hasard) sait que l’expérience est légèrement moins éprouvante qu’un combat de gladiateurs sous acide. On peut ainsi éprouver le civisme de ses contemporains, leur courtoisie et leur bienveillance à la façon dont ils vous assomment avec un « bagage à main » de trente kilos avant de vous achever à coup de talon pour être certain de se retrouver à côté du hublot, de bobonne, voire des deux. Adieu Emmanuelle, adieu Françoise Dorléac mais bonjours les bleus, le sandwich du voisin et sa bonne odeur de charcuterie industrielle.
Evidemment, ce nouveau service sera payant. Entre 4 et 15 euros au moment de la réservation. Mais bon, tout ça reste une bonne affaire et il reste quand même des choses gratuites dans un vol low-cost, il ne faut tout de même pas exagérer.

Par exemple, il n’y a pas encore de dames pipi à l’entrée des toilettes. Mais je ne voudrais pas donner d’idée à madame Carolyn McCall.

*Photo : wicho

« Jean-Claude et Djamila » et « Déstigmatisons les Roms ! » : deux vidéos absolument scandaleuses

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Chacun le sait depuis la plus haute Antiquité : on trouve de tout sur le net. Y compris des choses drôles, donc. Et même de l’humour drôle qui fait rire, un bel exploit dans le pays qui compte le plus de comiques risibles par habitant, de A comme Arthur à Y comme Michaël Youn.

Si vous ne me croyez pas, je vous engage à regarder immédiatement cette vidéo de Thomas Gaudin et Tano. Au cas improbable où vous me feriez une confiance aveugle je vous suggère derechef un visionnage toutes affaires cessantes.

La vidéo incriminée nous parle de problèmes de société majeurs, le racisme, les préjugés, le refus du droit à la différence et autres plaies douloureuses qui rongent notre hexagone. Excusez si je parle comme à la télé, mais ce sketch, intitulé « Jean-Claude et Djamila », est une parodie hilarante des reportages pompeux de Sept à Huit sur TF1. Djamila est une salafiste en burqa, Jean-Claude, son mari, arbore un total look légèrement divergent…


Jean-Claude et Djamila. (PARODIE SEPT À HUIT TF1) par T-A-N-O

La seconde vidéo que nous vous présentons, réalisée par le même Thomas Gaudin, mais cette fois en compagnie d’Olivier Devals, n’est pas un pastiche, mais une caméra cachée. Le résultat est tout aussi réjouissant. Comme je vous connais, je devine que son titre suffira à vous appâter sans qu’il soit besoin d’en dire plus : Déstigmatisons les Roms !

That’s all folks, comme disait Tex Avery. Mais si, comme nous, vous avez bien ri, ne désespérez pas : il n’est pas à exclure, qu’avec la complicité des auteurs de ces vidéos, Causeur en republie bientôt quelques autres…

Connaissez-vous le « conflit arabo-palestinien » ?

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Lorsque Henry Kissinger, ancien diplomate et secrétaire d’Etat américain, rencontra Yasser Arafat, en 1994, à l’occasion de la remise du prix Nobel de la paix, il lui demanda pour quelles raisons les Israéliens pouvaient avoir confiance en lui. L’ancien chef de l’OLP formula la réponse suivante : « Parce que les Saoudiens nous ont isolés, les Jordaniens cherchent à nous affaiblir et les Syriens, à nous dominer. »[1. Henry Kissinger, La Nouvelle Puissance Américaine, Paris, Editions Fayard, 2003, p.249.] Cette réponse pour le moins révélatrice de la « fraternité arabe », expression consacrée par bon nombre de résolutions des Nations Unies, nous offre l’occasion de revenir sur un conflit peu médiatisé existant pourtant depuis plus de 60 au Moyen-Orient : le « conflit arabo-palestinien ».[2. Nous n’aborderons pas ici les conditions de vie difficiles des Palestiniens de Cisjordanie et de Gaza. Des manifestations contre le Hamas et l’Autorité palestinienne viennent pourtant de s’y dérouler pour critiquer les lois antisociales adoptées par le Hamas, la hausse des prix et la corruption qui gangrène l’Autorité palestinienne.]

Un conflit tabou

En juillet 2010, dans un article intitulé « Les Palestiniens dans le monde arabe : Pourquoi le silence ? », le journaliste Khaled Abou Toameh s’interrogeait sur l’absence de médiatisation qui entoure le sort des réfigiés palestiniens des pays arabes. Qui se souvient en effet avoir pris connaissance des plaintes palestiniennes formulées à l’encontre des Gouvernements proche-orientaux pour privation de droits élémentaires (accès aux soins médicaux, à la sécurité sociale ou à certaines professions : avocat, médecin, journaliste, pharmacien…) ? Qui se souvient encore de la dernière résolution adoptée par un organe des Nations Unies pour condamner les mauvais traitements infligés par ces Gouvernements aux réfugiés?

Bien sûr, en raison de leur médiatisation, il est plus aisé de se souvenir des résolutions onusiennes condamnant Israël. Qu’entendrions-nous si l’Etat hébreu appliquait à ses citoyens arabes la même politique que ses voisins aux réfugiés palestiniens ? Si l’on peut reprocher à Israël d’être, à certains égards, un pays à deux vitesses, il reste à l’heure actuelle le seul de la région à promouvoir, ainsi que le prévoit la Déclaration d’Indépendance de 1948, « une complète égalité de droits sociaux et politiques (…), sans distinction de croyance, de race ou de sexe. » C’est pourquoi, il compte de nombreux citoyens arabes aux fonctions étatiques les plus hautes : à la Knesset, par exemple, plusieurs députés arabes ont été élus dont Taleb El-Sana, Ahmad Tibi ou Muhammad Barakeh ; à la Cour suprême d’Israël, le juge Salim Joubran siégea lorsque la haute juridiction condamna, en novembre 2011, l’ancien président d’Israël, Moshé Katzav, à sept ans d’emprisonnement pour harcèlement sexuel et viols. En dépit du régime démocratique qui fait d’Israël une exception au cœur d’une région ravagée par les dictatures militaires et religieuses, cet Etat est régulièrement comparé à une nation d’apartheid.

A titre de comparaison, à l’heure actuelle au Liban, plus de 400 000 réfugiés palestiniens restent apatrides, géographiquement et socialement cantonnés à des emplois déterminés ; en Syrie, ils sont méprisés et manipulés par des dirigeants dont la politique fut toujours celle de la division permanente de la scène politique palestinienne. En Jordanie, ils sont également méprisés en raison de l’épisode Septembre noir orchestré par Yasser Arafat en 1970 contre la monarchie hachémite et ils furent déchus de la citoyenneté jordanienne lors du desengagement de la Cisjordanie en 1987. En Egypte, les Palestiniens subissent le dédain des autorités, qui contrôlaient Gaza d’une main de fer jusqu’en 1967 avant de l’abandonner définitivement en 1978 à Israël, marquant ainsi sa « trahison » de la cause palestinienne.

Les racines du mal

Le 14 mai 1948, David Ben Gourion se fonda sur la résolution 181, adoptée par l’Assemblée générale des Nations Unies en novembre 1947, pour proclamer l’Indépendance de l’Etat d’Israël. Côté palestinien, aucun Etat ne fut proclamé : la guerre fut déclenchée, le 15 mai 1948, par les armées régulières égyptienne, syrienne, libanaise, transjordanienne et irakienne. Comme en 1936-1937 lors de la Commission Peel, leurs dirigeants rejetaient l’idée d’un partage territorial avec les sionistes car ils considéraient l’Etat juif, d’une part, comme un obstacle à la réalisation du Dar-el-Islam et, d’autre part, comme une intrusion de l’Occident dans leur zone territoriale. L’Etat nouveau-né avait en effet mis en place un régime calqué sur le modèle des démocraties libérales, qui différait grandement de ceux prônés par les régimes arabes. Leur motivation profonde semblait alors consister à empêcher la fondation et l’existence de l’Etat d’Israël, Etat non musulman au sein d’une région islamisée.

C’est pourquoi au cours de l’année 1948-1949, la Transjordanie et l’Egypte s’opposèrent à l’intégration des 700 000 réfugiés palestiniens, volontairement exilés ou contraints à l’exil, puisqu’ils étaient alors convaincus que l’Etat d’Israël ne survivrait pas aux offensives militaires et qu’ils pourraient retourner dans une Palestine libérée du joug sioniste. Ce refus d’intégrer ces nombreux Arabes de Palestine allait ainsi servir d’alibi aux gouvernements arabes pour justifier leur politique contre l’Etat hébreu tout en détournant l’attention de leurs propres peuples des véritables problèmes de politique interne. N’avaient-ils d’ailleurs pas contribué à l’exode des Palestiniens en les priant de quitter leurs terres avant leur offensive contre Israël au cours de la guerre comme l’écrivait l’historien Paul Giniewski en 1955 : « Le Gouvernement britannique, qui a observé une attitude expectante parfois non dénuée de sympathie à la cause arabe, a solennellement attesté que les Juifs ont fait tous les efforts pour persuader les Arabes de Palestine de demeurer sur place. Nulle mesure légale, nulle pression n’a obligé les Arabes à quitter le territoire contrôlé par Israël. (…) Les Arabes de Palestine ont cédé à un mouvement de panique (…) ils ont été encouragés à s’expatrier en attendant la défaite de l’Etat juif nouveau-né. »[3. Ovadia Soffer, « Le conflit arabo-israélien : la réalité et les mythes », Politique étrangère, vol. 49, n°4, 1984, à la p.954.]

Perdue par cinq nations arabes, cette première guerre israélo-arabe permit à Israël, avec l’aide des Nations Unies, lors de la signature des Accords d’armistice conclus du 23 février au 20 juillet 1949, d’agrandir le territoire qui lui avait été alloué, en annexant la zone occidentale de Jérusalem, le Néguev et la Galilée. Le Gouvernement israélien accepta également de rapatrier 50 000 réfugiés après l’adoption de la résolution 194 par l’Assemblée générale des Nations Unies en 1948 et reprit à sa charge 28 000 réfugiés secourus par l’Office de secours et de travaux des Nations Unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA)[4. Jacques Soustelle, La longue marche d’Israël, Paris, Editions J’ai lu, 1968, p.351.]. La Judée-Samarie ou Cisjordanie fut annexée à la Transjordanie devenue Jordanie, qui ne lui permit jamais d’espérer accéder à l’indépendance puisque l’émir Abdallah envisageait la création d’un royaume hachémite palestinien[5. Ovadia Soffer, « Le conflit arabo-israélien : la réalité et les mythes », Politique étrangère, vol. 49, n°4, 1984, à la p.954.]. La bande de Gaza, pour sa part, fut placée sous tutelle égyptienne après que l’Egypte se fut opposée à la mise en place d’un « Gouvernement palestinien » que le mufti de Jérusalem, Hadj Amin El-Husseini, avait pourtant créé à Gaza le 1er octobre 1948.

Guidés par leurs visées égoïstes, les leaders arabes avaient abondamment contribué à faire naître l’épineuse question palestinienne en instrumentalisant ces nouveaux réfugiés pour refuser l’existence même d’Israël. Dans ce contexte, le député jordanien Abdallah Nawas pouvait ainsi déclarer le 6 juin 1952 : « Nous devons continuer à prolonger le problème des réfugiés comme une question vitale… La guerre en Palestine ne continue que grâce aux réfugiés. Leur existence laisse la question ouverte. »[6. Soustelle, supra note 4.]. Cependant, au fil des victoires militaires israéliennes, la cause palestinienne fut discréditée et connut jusqu’à maintenant une instrumentalisation intensifiée de la part des dirigeants arabes.

Pourtant, s’indigne Khaled Abou Toameh, l’attention des nombreux journalistes occidentaux ne s’attarde pas sur le sort des Palestiniens, qui ne bénéficient d’aucuns droits civils et civiques dans les pays du Moyen-Orient contrairement aux citoyens arabes en Israël, mais par la constuction illégale de logements à Jérusalem. Question de point de vue !

*Photo : Farfahinne

Du rififi dans le Caucase

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Budapest, dans la nuit 18 au 19 février 2004, un jeune lieutenant azéri, après avoir forcé la porte de sa chambre, abat à coups de hache son homogue arménien Gurgen Margaryan durant son sommeil. Les deux lieutenants participaient au cycle de formation linguistique de l’Otan connu sous le nom de « Partenariat pour la paix » (!).

Arrêté, le criminel Ramil Safarov, alors âgé de 29 ans, fut condamné en 2006 à une peine de prison à perpétuité par un tribumal hongrois. Sollicité par les autorités de Bakou, le gouvernement hongrois social-libéral de l’époque refusa alors d’extrader le condamné en Azerbaïdjan.

31 août 2012 : le gouvernement hongrois accède à la requête de Bakou et remet le prisonnier aux autorités azéris. Aussitôt retourné au pays, Ramil Safarov est accueilli en héros par une foule en liesse. Grâcié par le président de la République, il se voit remettre une récompense pour son geste « valeureux » : un logement et une promotion à la clé. Alors qu’il aurait dû y purger le reste de sa peine. Réaction immédiate du côté arménien : supension des relations diplomatiques avec la Hongrie, discours véhément de protestation du Président devant les représentants du corps diplomatique et manifestations où le drapeau hongrois se voit piétiné et brûlé. Mais il y a plus grave : l’armée est mise en état d’alerte et le gouvernement menace de reprendre le conflit armé avec l’Azerbaïdjan, si le besoin s’en faisait sentir[1. Un cessez-le-feu avait été signé en 1994 au sujet du Nagorny-Karabakh.].

En réaction, la Hongrie affirme en substance : « Ce n’est pas correct, nous avons été dupés, ce n’est pas ce qui nous avait été promis », remettant une note de protestation à l’ambassadeur azéri. Quatre jours plus tard, le Premier ministre Viktor Orbán déclarait : « L’affaire, qui ne mérite pas tant de bruit, est close, n’en parlons plus ».

De duperie, on ne saurait véritablement parler. Une lettre officielle avait effectivement été adressée mi-août par le vice-ministre azéri de la Justice au ministère hongrois de la Justice. Première remarque: un vice-ministre écrit au ministère et non le ministre directement à son homologue. Voilà qui est peu sérieux. Seconde remarque: le contenu de la lettre (assez brève) ne stipule aucun véritable engagement ni aucune garantie stricto sensu. Cette missive se borne à « informer » la partie hongroise des dispositions du Code pénal azéri en restant sur le plan des généralités[2. Confirmé par un entretien du 3 septembre avec András Bársony (ancien secrétaire d’Etat et ancien ambassadeur dans la région) et par une interview de l’ancien chef de la diplomatie Péter Balázs.]. Un Code pénal qui prévoit au demeurant la possibilité de grâce par le Président de la République, Ilham Aliev[3. Après un long silence, le secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères Zsólt Németh vient de reconnaître que la partie hongroise était parfaitement au courant du risque de grâce par le président azéri.].

Connaissant le Premier ministre hongrois, qui est tout sauf naïf, je doute fort qu’il ait cru un seul instant à l’emprisonnement de Safarov. Qui plus est, même si Ilham Aliev avait voulu maintenir Safarov en détention, il aurait été condamné à libérer le détenu, tant est échauffée sa population. Bref, bien naïf l’observateur qui croirait à une telle naïveté des dirigeants hongrois…

La vérité est toute simple. Résolu à tourner le dos à Bruxelles et, à terme, au FMI, Viktor Orbán a entrepris, depuis de longs mois déjà, de réorienter sa diplomatie vers l’Est. Vers l’Asie centrale et la Chine- pays dont il n’a d’ailleurs rien obtenu malgré de belles promesses. C’est avec une grande publicité qu’il a récemment rendu visite aux chefs d’Etat d’Azerbaïdjan et du Kazkhstan. Au-delà de toute motivation stratégique ou affective (les parents de nos ancêtres), Viktor Orbán y voit surtout, au moins à Bakou, des intérêts économiques (le pétrole) et une source de financement. Car le Trésor est vide et l’Etat a urgemment besoin de ressources. Or, les Azéris ont laissé entendre qu’ils pourraient acheter des obligations hongroises à hauteur de deux à trois milliards d’euros. Ce n’est un secret pour personne.

Voilà où nous en sommes aujourd’hui. Un gouvernement qui – pour des intérêts financiers – arrive à semer la zizanie bien au-delà de se frontières. Une Hongrie une fois de plus désavouée de par le monde. Je savais Orbán très fort dans cet art, mais je dois reconnaître que, cette fois, il s’est surpassé. Après cette faute, peut-il encore accepter les fonds de Bakou ? Vous me direz, avec lui, on ne sait jamais…

*Photo : 517design

Prix Goncourt, erreur sur la liste

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Fatigue de fin de repas, excès de grands crus servis chez Drouant ou plaisanterie potache de la Présidente Edmonde Charles-Roux, la première liste des romans sélectionnés pour le prix Goncourt n’est pas la bonne. Au regard des titres annoncés à la presse, on se doutait qu’il y avait un problème :

Vassilis Alexakis, L’enfant grec (Stock)
Gwenaëlle Aubry, Partages (Mercure de France)
Thierry Beinstingel, Ils désertent (Fayard)
Serge Bramly, Orchidée fixe (JC Lattes)
Patrick Deville, Peste et choléra (Seuil)
Joël Dicker, La vérité sur l’affaire Harry Québert (Fallois)
Mathias Enard, Rue des voleurs (Actes Sud)
Jérôme Ferrari, Le sermon sur la chute de Rome (Actes Sud)
Gaspard-Marie Janvier, Quel Trésor ! (Fayard)
Linda Lê, Lame de fond (Bourgois)
Tierno Monenembo, Le terroriste noir (Seuil)
Joy Sorman, Comme une bête (Gallimard)

C’est en lisant les journaux que l’honorable jury s’est rendu compte de sa regrettable erreur. Un communiqué vient d’être envoyé, restituant les noms et les ouvrages des douze heureux nominés, que nous pouvons enfin révéler :

François Marchand, Un week-end en famille (Le Cherche-Midi)
Christian Authier, Une certaine fatigue (Stock)
Sébastien Lapaque, La convergence des Alizés (Actes Sud)
Franck Maubert, Le dernier modèle (Mille et une nuits)
Benoît Duteurtre, À nous deux, Paris ! (Fayard)
Cécile Guilbert, Réanimation (Grasset)
Jacques Braunstein, Loin du centre (Nil)
Stéphane Michaka, Ciseaux (Fayard)
François Cusset, À l’abri du déclin du monde (POL)
Anne Berest, Les Patriarches (Grasset)
François Bott, Avez-vous l’adresse du Paradis ? (Le Cherche-Midi)
Thierry Dancourt, Les ombres de Marge Finaly (La Table ronde)

La morale à l’école ? Et le patriotisme, bordel !

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J’estime beaucoup Vincent Peillon. C’est un honnête homme, cultivé, subtil et nuancé, comme l’était d’ailleurs son pénultième prédécesseur de droite Xavier Darcos. Il rêve d’être le continuateur du plus éminent bâtisseur de l’école publique française, Ferdinand Buisson, dont il fut récemment le biographe[1. Vincent Peillon, Une religion pour la République : La foi laïque de Ferdinand Buisson (Seuil, 2010).]. Ce n’est pas le plus mauvais choix, car ce protestant avait poussé aussi loin que possible le projet de donner à tous les jeunes Français un socle de valeurs communes, tout en respectant les choix familiaux, idéologiques ou religieux.
Les idées de Ferdinand Buisson sont celles qui se rapprochent le plus, dans un contexte français, de la « common decency » de George Orwell : « Pour qu’une éducation morale nous paraisse suffisante, il faut qu’elle crée en chaque individu une sorte de force intérieure régissant non seulement les actes, mais les pensées, les sentiments, les intentions, toute la conduite, toute la direction de la vie », écrivait Buisson dans son Dictionnaire de pédagogie paru en 1911.

A cette époque, Buisson n’avait pas besoin de préciser que cette éducation morale incluait la transmission, par les enseignants d’un amour pour la patrie qui ne se réduise pas au chauvinisme et à la détestation de l’autre. Les « hussards noirs de la République » savaient à merveille raconter à leurs élèves le roman national en s’appuyant sur Jules Michelet et Victor Hugo. Il ne s’agissait pas seulement pour eux de « faire société » comme on dit stupidement aujourd’hui, mais de construire chaque jour la Nation avec des enfants qui ne l’ont pas reçue avec leur ADN. Le problème, à la veille de la Grande Guerre, était plutôt de mettre en garde les enseignants contre les dérives d’un nationalisme agressif, tel celui qui s’était manifesté lors de l’affaire Dreyfus, ou dans le revanchisme antiboche exacerbé.
Les écoliers de la « communale » connaissaient les paroles de La Marseillaise dès le CP, et même celles du Chant du départ.

Aujourd’hui, la situation est totalement différente. Le patriotisme, même le plus tempéré, est tourné en dérision par une caste de beaux esprits « déconstructeurs », historiens, journalistes et publicistes pour qui l’Histoire de France ne peut s’écrire que sur le mode du mea culpa. L’éducation au patriotisme, qui va de soi dans nombre de démocraties proches de chez nous (voyez la Suisse) doit donc d’urgence s’inscrire dans cette éducation morale que Peillon se propose de restaurer. Le patriotisme affiché n’exclut pas forcément (voyez les Etats-Unis). Au contraire, il est une proposition d’inclusion à tous ceux qui viennent d’ailleurs, dans la grande tradition française de la Nation conçu comme un plébiscite quotidien de tous ceux, quelle que soit leur origine, ayant choisi la France comme lieu de résidence. Il ne vous demande pas de choisir entre papa et maman, mais postule que votre cœur est assez grand pour aimer à la fois votre patrie et votre province, ou le pays lointain de vos ancêtres.

On pourra rétorquer avec Hannah Ahrendt que l’amour c’est pour les gens, à la rigueur pour l’humanité, et non pour les pays. Peut-être. Pourtant, l’amour de la patrie ne vous condamne pas à l’aveuglement : correctement transmis par des adultes qui croient plus à l’énergie positive du collectif qu’aux vertus de l’égoïsme consommateur, il pourrait contribuer à rendre plus vivable notre maison commune.

*Photo : @rgs

Richard Millet face à la conjuration des concierges et valets

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Qui connaissait Richard Millet ? Vous et moi, bien sûr, mais encore ? Qui savait que cet homme étrange, qui parle le français avec un accent « indéterminé », écrivait des livres terribles, que hantent la violence et la terreur ? Que savait-on de sa langue travaillée jusqu’à la fibre, jusqu’à la mise au jour effarante du sens, jusqu’à la stupeur ?

Richard Millet était déjà dans… Richard Millet ! Le livre du scandale n’est en rien apologétique, il serait plutôt apocalyptique : il révèle l’homme Millet, il lève le dernier voile qui le tenait caché au yeux du monde. Millet a deux origines, l’une est libanaise, l’autre corrézienne. De celle-ci, un plateau de genêts et de bruyères, près de Viam, il parle avec des mots de larmes et de pluie. Je vois les femmes en noir qui se taisent, et les hommes qui se toisent. De leur maître en chanson, Bernart de Ventadour, ils ont gardé le sens du récit que le vent emporte, que retient puis transforme la mémoire. Bien plus que du Centre, ils sont d’Oc, plus que de la terre, ils sont d’un paysage d’air et d’eau, de landes vastes et de fontaines modestes, de pierres grises, de rivières froides où, quand on s’y baigne, la chair est serrée comme dans un étau limpide. Ils ont la nuque rougie et ridée. Ils sont souvent courts, noueux et rusés. Ainsi furent-ils, ainsi ne sont-ils plus, ainsi soit-il !

L’autre pays de Millet se nomme Liban, le pays des massacres et du miel. Il y passa quelques mois, constitutifs de sa personnalité, de son personnage. Il dit, il rapporte le combat des anges exterminateurs, leurs regards de sang et de feu, chrétiens et musulmans, tous miliciens, les uns contre les autres, acharnés à se nuire, à se détruire, saisis d’hystérie de gâchettes et de lames !

Je reviendrai sur l’« affaire » Millet. Je voulais seulement dire qu’une fois de plus, des femmes et des hommes à la conscience délicate et fine comme une dentelle du Nord, qui poussent des cris d’orfraie dès que se montre un commencement de début de ce qu’ils appellent, en s’étranglant d’indignation, « censure », ont exigé – heureusement sans l’obtenir – d’Antoine Gallimard qu’il congédie au plus vite Richard Millet. Ils ont par surcroît désigné à la vindicte et à l’opprobre l’un des leurs. Ces gens sont sans vergogne !

Il y a des choses contradictoires et rudes à (se) dire sur le pamphlet de M. Millet, mais que des marquisettes et des fonctionnaires d’édition se comportent, les premières comme des concierges stipendiées, les seconds comme des valets chafouins, voilà bien ce qui signale l’affreuse société d’apparence où nous sommes aujourd’hui !

Jean-Vincent Placé et le syndrome de Spaggiari

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Il n’est pas certain que les militants socialistes apprécient la dernière sortie du sémillant sénateur vert Jean-Vincent Placé. Interrogé par Le Parisien.fr, il charge Arnaud Montebourg, qui « lui donne l’impression d’être encore dans l’opposition », qui fait « la tournée des entreprises en disant : je vais résoudre les problèmes par la volonté et le verbe ». Un peu plus loin, il ajoute une couche, non plus sur le style, mais sur le fond : « les discours des responsables français commencent à avoir une porosité très forte avec ceux du FN sur les questions d’immigration, mais aussi sur la question d’une forme de protectionnisme national ».

Entre les lignes, on comprend que n’est pas seulement visé Arnaud Montebourg -lui c’est le protectionnisme- mais aussi le ministre de l’Intérieur Manuel Valls et bien entendu le couple exécutif qui soutiennent ce dernier, ainsi accusés de collusion avec le FN pour cause de politique de démantèlement de campements illégaux. En d’autres temps, une telle accusation de la part du président d’un groupe parlementaire de la majorité aurait fait la une des JT du soir. En attendant, la colère des socialistes, et en particulier ceux qui soutiennent sincèrement l’action de François Hollande, est compréhensible. Comme nous sommes charitables, nous nous permettons néanmoins de leur signaler qu’ils dirigent mal leur courroux.

Jean-Vincent Placé n’est pas vraiment le responsable de cette situation. Car il est atteint d’un mal encore méconnu dans la sphère politique : le syndrome Albert Spaggiari. Les plus anciens se souviennent de ce gentleman-cambrioleur des seventies, incarné à l’écran par Francis Huster, qui avait réalisé le casse du siècle en dévalisant la salle des coffres de la Société Générale de Nice, empruntant les égouts de la ville pour atteindre son objectif. Pendant plusieurs années, il avait défrayé la chronique, narguant la police française, accordant des entretiens, notamment à Bernard Pivot himself. Arrêté, il avait réussi une évasion spectaculaire en sautant depuis la fenêtre du bureau du juge d’instruction alors qu’une motocyclette complice l’attendait en bas. Autant dire que de tels exploits, cela n’aidait pas à cultiver une forme d’humilité. Le monsieur plastronnait, et pouvait donner légitimement aux pouvoirs publics une impression d’arrogance.

Jean-Vincent Placé a lui aussi accompli un casse l’automne dernier. Alors qu’il savait pertinemment que sa candidate à la présidentielle ferait un score ridicule – ce que même Roland Cayrol prévoyait, c’est dire si c’était fastoche – il a négocié avec Martine Aubry des candidatures aux législatives qui permettaient à EELV d’avoir un groupe à l’Assemblée Nationale. Notons au passage qu’il avait déjà obtenu la même chose pour le Sénat, se propulsant ainsi président de groupe dans la Haute assemblée. Quand on voit ce que pèsent réellement les écologistes dans l’épreuve-reine de la politique française, 2.31 %, on peut aussi parler de casse du siècle, celui du XXIe en l’occurrence. Le fait qu’il plastronne, qu’il soit arrogant, et qu’il aime agacer les grands de ce pays est normal et humain.

Ce n’est donc pas à lui qu’il faut en vouloir mais à ceux – et en premier lieu à celle- qui lui ont permis d’obtenir ledit magot. À l’époque, Martine Aubry souhaitait certainement savonner la planche de celui qui venait de la fesser publiquement à la primaire socialiste. La première secrétaire du PS est donc la première responsable de cette situation. Elle a en quelque sorte joué le rôle de l’informateur de Spaggiari, celui qui lui avait révélé l’absence de système d’alarme dans la salle des coffres. D’ailleurs, lors de son discours de clôture à La Rochelle, elle a elle aussi plastronné. Si la Gauche a gagné la présidentielle, c’est grâce à elle. C’est ainsi qu’elle va nommer elle-même son successeur. Pourquoi pas Cambadélis, l’homme des négos avec les autres partis de la gauche ? Placé serait content de retrouver son compagnon de conciliabules. Mais les militants socialistes ?

*Photo : Parti socialiste

La pédagogie tue l’école !

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De mon édifiante année à l’IUFM[1. Institut universitaire de formation des maîtres : ces établissements, supprimés depuis peu, ont été les laboratoires de l’ébouriffante pédagogie concoctée par ceux qui pensent que l’élève doit être au centre de l’École.] , il ne me reste à vrai dire qu’un seul souvenir. Un jour, on nous distribua un texte de Platon dans lequel ce dernier se plaignait de la baisse généralisée du niveau scolaire. Le formateur nous fit alors remarquer : « Vous voyez que ça ne date pas d’aujourd’hui, on s’en est toujours plaint et, finalement, les hommes ne s’en sont pas si mal sortis ! » Cette pirouette lui permit de passer au plus vite à tout autre chose et de ne surtout pas s’attarder sur l’effarant constat du niveau réel des élèves qui s’imposait à nous, les stagiaires, après un premier mois d’enseignement.[access capability= »lire_inedits »]
Je termine ma première décennie d’enseignement et cette remarque de Platon n’arrive pas à effacer un malaise persistant. On peut dire ce qu’on veut, le niveau baisse encore et encore. Et il me semble évident que nos méthodes pédagogiques sont les premières responsables du désastre, encore aggravé par la démission de plus en plus fréquente des parents.

Mais je suis un scientifique et j’ai voulu vérifier ce qui n’était finalement qu’une hypothèse. L’occasion m’en fut donnée à la fin de l’année dernière. Un méchant accident m’avait éloigné trois mois des salles de classes, période au cours de laquelle le rectorat, bien entendu, avait été incapable de me trouver un remplaçant, mais c’est un autre sujet. J’avais donc accumulé un magistral retard dans ma progression. Étant un enseignant à l’ancienneté toute relative, je tiens à ma progression professionnelle et je veux fournir aux élèves des cours formatés selon le modus operandi imposé par le fameux IPR, l’inspecteur pédagogique régional, chargé pour chaque matière d’évaluer les enseignants. Dans la mienne, les SVT (Sciences et Vie de la Terre), la méthode recommandée − c’est-à-dire imposée − exige de construire des cours en partant des représentations a priori erronées de mes élèves. Par exemple, si je perce la croûte terrestre, du magma va en sortir automatiquement ? Eh bien non ! Je m’acharnerai donc à les déconstruire patiemment pour permettre à « l’enfant d’être l’artisan de son savoir, de l’élaborer, de se l’approprier » comme ils disent…

Au-delà même de l’étrange impression que l’on éprouve à enseigner par la déconstruction, un constat s’impose : de cette façon, aucun enseignant ne peut boucler un programme dans les temps. Dans aucune matière d’ailleurs. En effet, les contenus sont toujours plus denses, tandis que les demi-journées sacrifiées grèvent les emplois du temps : l’une est imposée par l’Inspection académique pour réfléchir à la « remédiation » à tel problème, une autre est consacrée à une séance de cinéma pour permettre à ceux qui n’y vont jamais d’y aller au moins une fois par an… Mais surtout, cette méthode est complètement inadaptée à des élèves que le ministère identifie pudiquement comme « en décrochage » et qui n’ont de fait aucun savoir à « déconstruire ».

Je décide donc, pour le mois de juin, de me livrer à une expérience et de revenir au mode traditionnel « maître-élève » dans ma 4e d’un collège semi-rural de taille moyenne. En gros, cela consiste à montrer à la classe que je détiens le savoir, mais que je n’ai aucunement l’intention de le garder pour ma pomme, et même que j’entends faire en sorte que mes élèves finissent l’année en en ayant absorbé le maximum. En fin d’année scolaire, le risque d’inspection est nul, je suis donc parfaitement serein.

J’en profite pour évoquer notre couardise, à nous les enseignants, qui aimons être considérés comme ingérables et rebelles. Nous sommes les premiers à être soumis à l’autorité sans le moindre recul critique : la menace d’une visite inopinée d’une personne que nous n’estimons même pas (et qui arrive en moyenne une fois tous les six ans !) suffit à faire de nous des exécutants dociles acceptant d’appliquer une méthode dont nous constatons chaque jour l’absurdité. Bref, nous sommes les parfaits « mutins de Panurge » décrits par Muray : toute annonce de suppression de postes enflamme les salles des profs et déclenche un « mouvement social », mais les conseils d’administration des établissements, où siègent des enseignants, approuvent systématiquement la ventilation des heures distribuées par l’Inspection académique et publiée par le sacro-saint Bulletin officiel de l’Éducation nationale. En clair, nous crions « non » dans la rue et votons « oui » dans nos collèges et lycées. Ce n’est qu’une des manifestations de la schizophrénie d’une corporation dont la plupart des membres savent que les méthodes traditionnelles étaient bien plus efficaces que la prétendue pédagogie actuelle, mais refusent avec la dernière énergie d’y revenir.

Passons et revenons à mon expérience. Au début, le passage en mode « maître/élève » est assez surprenant pour la classe. Je sors le grand jeu : un cours, un vrai, mené à grand renfort de schémas, d’effets de scène et, quelquefois, d’une expression un peu cavalière, histoire de faire sourire, pour capter l’attention et expliquer un concept ardu. À certains moments, je sollicite un élève pour m’assurer qu’il a tout saisi, ce qui permet de répéter l’essentiel du cours sans lasser la classe. Bref, je fais le show. Dans ces conditions, les 18 heures hebdomadaires que tout professeur certifié doit à l’Éducation nationale ne sont pas vraiment service minimum.

En revanche, l’effet est spectaculaire : de l’enfant sans problème au cancre en passant par la gamine transparente, tous les élèves m’assaillent de questions, et ce n’est jamais parce qu’ils n’ont rien compris mais parce qu’ils veulent en savoir plus. De cette façon, je couvre en une heure une partie du programme pour laquelle la méthode officielle en prévoit trois. Le temps précieux ainsi économisé permet de mener de véritables travaux pratiques et de faire des exercices qui permettent de valider les connaissances acquises. À la fin du cours, au moment de le noter dans leur cahier, une jeune fille vient me voir : « Monsieur, vous pourrez faire tous les cours comme ça à partir de maintenant ? » Je jure que je n’invente rien.

C’est ainsi que, durant un mois, j’ai retrouvé le bonheur d’être professeur. Mais en même temps, j’ai compris à quel point les méthodes imposées par l’institution étaient désastreuses. Le jargon pseudo-scientifique en usage dans les IUFM permet sans doute à certains de faire les importants dans d’interminables réunions. Mais tout professeur qui prend sa mission au sérieux sait que les élèves n’apprennent rien, ou si peu, avec ces méthodes prétendument « modernes ». Dans ces conditions, les apparatchiks de la rue de Grenelle et les médias qui célèbrent béatement tout ce qui est marqué du tampon « nouveau » ne sont pas les seuls responsables de cette effarante situation. Ce qui a permis aux âneries pédagos de s’imposer, c’est aussi le silence des salles de profs. Notre silence.[/access]