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Merkel, super Mario et les gnomes de Karlsruhe

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Angela Merkel affronte Mario Draghi, gouverneur de la BCE

Les seize juges du Tribunal constitutionnel de Karlsruhe, la cour suprême allemande, se trouvent dans la situation d’un empereur romain à l’issue d’un combat de gladiateur. Ils ont entre les mains la vie ou la mort du traité budgétaire européen, et par conséquent le destin de l’euro. Ils doivent en effet se prononcer mercredi 12 septembre sur la compatibilité de ce traité avec la Loi fondamentale de la République fédérale. Pouce en haut, et la chancelière Angela Merkel le fait ratifier sur le champ par le Bundestag, où elle dispose d’une large majorité en sa faveur. Pouce en bas, et c’est le retour à la case départ, c’est-à-dire à la panique provoquée par la spéculation contre les maillons faibles de la zone euro, Grèce, Portugal, Espagne, Italie. S’ils n’obéissaient qu’à leur intime conviction, la majorité de ces juges suprêmes enverraient au diable ce traité qui va à l’encontre des principes posés dans leur fameux jugement du 30 mai 2009 concernant le Traité de Lisbonne. Celui-ci stipulait qu’en raison de l’inexistence d’un peuple européen[1. Pour ces juges, faute de peuple européen, le Parlement de Strasbourg n’a pas de vraie légitimité politique. Celle-ci émane des populations des Etats, donc des Etats.] contrôlant démocratiquement les institutions de Bruxelles, toutes les décisions de ces dernières devaient recevoir l’approbation du Bundestag.

De plus, tout nouveau transfert de souveraineté devrait faire l’objet d’un référendum. Sur les gradins du cirque, le public, debout et vociférant, ne cache pas sa préférence : pouce en bas ! Et que les dépensiers de l’Europe ensoleillée ôtent leurs pattes du magot germanique ! La plèbe d’outre Rhin est d’autant plus furieuse qu’elle à l’impression d’avoir été victime d’une escroquerie diabolique conçue par le très rusé président de la Banque centrale européenne, Mario Draghi. En effet, si la décision de ce dernier de racheter, sur le marché secondaire, sans limitation de montant, les bons d’Etat émis par les pays de la zone euro en difficulté ne transgresse pas la lettre des statuts de la BCE, elle en bouscule largement l’esprit. Pour sacrifier son deutschemark adoré, l’Allemagne avait en effet exigé que la BCE ne pourrait en aucun cas faire marcher la planche à billets pour tirer un Etat de la zone euro d’une mauvaise passe financière. Avec le tour de passe-passe de Draghi (on n’achète pas de la dette directement aux Etats, mais aux banques et aux investisseurs privés), le contribuable allemand a la désagréable impression de s’être fait gruger dans une partie de bonneteau napolitain.

Et pourtant, il est fort peu probable que les gnomes de Karlsruhe prennent sur eux la lourde responsabilité de porter un coup fatal à l’euro en retoquant le traité budgétaire. Ces juristes sont également des citoyens, qui savent évaluer jusqu’où l’application stricte du droit ne peut pas aller : la mise en danger grave de l’intérêt national allemand. Or cet intérêt, à court terme, implique la survie de l’euro. Supposons en effet que la monnaie européenne explose : l’Allemagne, peut-être accompagnée de quelques pays « vertueux », se doterait d’une nouvelle monnaie, deutschemark rétabli ou « eurofort ». Cette devise deviendrait dans la seconde un aimant pour tous les investisseurs recherchant la sécurité, à l’image du franc suisse[2. La banque centrale helvétique est contrainte d’intervenir régulièrement sur le marché des changes en achetant massivement de l’euro, pour éviter que le CHF n’atteigne des sommets stratosphériques.]. La compétitivité des produits allemands à l’exportation s’en trouverait altérée, et la faiblesse des autres monnaies européennes diminuerait considérablement les achats de produits d’outre-Rhin. Les pays dits émergents ne se sont pas encore substitués aux pays de la vieille Europe pour faire tourner à plein régime la machine allemande. En attendant, donc, il faut bien s’accommoder de l’euro tout en préservant un avenir qui pourrait tout à fait s’en passer.

L’intérêt de l’Allemagne, dans les prochains mois, c’est de desserrer le nœud coulant qui étrangle les pays en difficulté juste ce qu’il faut pour qu’ils ne soient pas totalement asphyxiés, mais pas plus. La situation actuelle convient tout à fait à Berlin : le taux de change de l’euro est compatible avec la compétitivité des entreprises allemandes, et ces dernières peuvent se financer à des taux défiant toute concurrence, car les investisseurs prêtent à l’Allemagne à un taux négatif. Le projet d’union politique européenne, que Mme Merkel s’apprête à mettre sur la table dans les prochaines semaines se limitera probablement à un comité de surveillance budgétaire, assorti du renforcement des compétences de la Cour européenne de justice pour punir les contrevenants. Tout autre bond en avant fédéraliste se verrait censuré par Karlsruhe, et l’issue d’un référendum sur cette question est loin d’être assurée pour les partisans allemands de l’Europe fédérale.

Donc, ces juges, qui sont aussi des épargnants, vont sans doute donner au traité budgétaire non pas un feu vert, mais un feu orange : tout engagement financier nouveau de l’Allemagne en faveur de ses partenaires devra être approuvé par le Bundestag à l’euro près.
Et pendant ce temps, Angela Merkel se frotte les mains. Super Mario de Francfort est devenu le punching ball de la presse : on l’accuse de vouloir faire de l’euro une nouvelle lire italienne, l’horreur absolue…La popularité de la chancelière, toujours grande, n’est pas affectée par les concessions qu’elle a dû faire à ses partenaires de l’UE, qui ont mis Jens Weidmann, le président de la Bundesbank, au bord de la crise de nerfs. Lorsqu’il va falloir élire un nouveau Bundestag, à l’automne 2013, les europhobes allemands, dont la CSU bavaroise est le représentant le plus bruyant, n’iront pas chez les sociaux-démocrates, ni chez les Verts trop « bruxellois » à leur goût. Pour peu qu’Angela Merkel réussisse à soumettre les pays en crise à une discipline prussienne dans la gestion de leurs dépenses publiques, elle sera le seul choix possible pour tous ces Allemands nostalgiques du deutschemark. Bien joué, gnädige Frau !

*Photo : European Council

Iran : entre la bombe et le bombardement

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L'Iran sur la voie du nucléaire civile ou de la bombe atomique ?

Bombarder ou accepter la bombe : tel est le cruel dilemme posé par l’interminable crise déclenchée par le programme nucléaire iranien. Chaque jour apportant son lot de déclarations fracassantes ou de nouvelles révélations, réelles ou supposées, chacun peut se croire très informé sur le dossier. Bien entendu, il n’en est rien. Les non-initiés n’ont accès qu’à des données partielles, plus ou moins manipulées − ce qui ne signifie pas nécessairement truquées − et souvent très techniques. Dans ce labyrinthe de secrets-défense, d’enjeux stratégiques majeurs, de coups tordus et de technologies de pointe, le moyen de se faire une idée, voire une opinion, consiste à dresser une « check-list » intellectuelle des bonnes questions, certaines accompagnées de réponses plus ou moins hésitantes, d’autres laissées ouvertes.

Commençons par le plus simple : « L’Iran a-t-il un projet nucléaire militaire ? » L’interrogation est légitime ne serait-ce que parce que les premiers concernés, les dirigeants iraniens, nient formellement toute dimension militaire de leur programme. Cependant, tous les indices concordent pour prouver le contraire. Cette question simple appelle donc une réponse simple : oui, l’Iran s’emploie à se doter d’une capacité nucléaire militaire et, en soutenant le contraire, ses leaders mentent.
De ce premier constat découle une deuxième question : « L’Iran, puissance nucléaire, et alors ? » Pourquoi les États-Unis, la Russie, la Chine, la France, la Grande-Bretagne, l’Inde, le Pakistan et Israël en auraient-ils le droit, et pas l’Iran ?
Signalons d’abord que l’Iran, membre de l’AIEA (Agence internationale de l’énergie atomique) a signé le Traité de non-prolifération nucléaire (TNP), s’engageant ainsi à renoncer à l’arme atomique. Mais au-delà de l’aspect juridique, par ailleurs crucial car il légitime l’action d’une partie de la « communauté internationale » contre le régime des mollahs, il faut élargir la vieille question juive à l’humanité : « La bombe iranienne, c’est bon pour nous ? »
Pour y répondre, il faut s’interroger sur la nature du régime, sa stabilité, sa rationalité et sa stratégie, ainsi que sur sa capacité à prévenir des accidents et à empêcher que ses armes nucléaires tombent dans d’autres mains. Imaginons, par exemple, ce que serait la situation aujourd’hui en Syrie si les capacités nucléaires du régime n’avaient pas été neutralisées en 2007 (par Israël). Il faut également se demander si l’Iran, à l’image d’Israël, a besoin de l’arme atomique comme assurance-vie ultime ou si, comme en Corée du Nord, elle est le moyen d’assurer le maintien au pouvoir des actuels dirigeants. Il s’agit enfin de mesurer les conséquences de la nucléarisation de l’Iran sur les autres puissances de la région, Arabie saoudite et Égypte notamment. Dans son discours aux ambassadeurs, le président de la République a d’ailleurs évoqué les « peurs légitimes qu’une telle prolifération peut inspirer » et estimé que « les réactions légitimes préventives qu’elle peut provoquer menacent directement la paix ».

À ce stade, certains seront parvenus à la conclusion qu’il n’y a aucune raison sérieuse d’interdire à l’Iran d’accéder à l’arme nucléaire. Ils peuvent arrêter là leur lecture. Si l’on pense en revanche que la bombe iranienne constituerait une menace pour la région, voire pour la planète entière − opinion partagée par les chancelleries moyen-orientales et occidentales −, reste à élucider le point crucial : « Comment l’empêcher ? »
Le scénario idéal − y compris pour certains Iraniens − serait une version persane du « Printemps arabe » qui installerait à Téhéran un gouvernement démocratique capable de rassurer la communauté internationale. En attendant qu’il se réalise, il existe un large consensus sur le fait que le recours à la force doit être l’option de la dernière chance, une fois épuisées toutes les autres possibilités, de la négociation à la guerre secrète en passant par la pression économique. La négociation serait évidemment préférable, mais compte tenu des bénéfices stratégiques considérables que les Iraniens peuvent espérer tirer de leur accession au statut de puissance nucléaire, il faudrait leur proposer une forte contrepartie ou, à tout le moins, créer un rapport de force favorable. Pour compliquer les choses, le temps joue pour les Iraniens. Attendre trop longtemps reviendrait à prendre la décision d’accepter un Iran nucléaire sans pour autant assumer cette décision.

À l’évidence, les principaux pays occidentaux sont aujourd’hui pleinement conscients de ces contraintes. Aussi plusieurs services de renseignements, américains et israéliens en tête, mènent-ils une vaste opération clandestine avec un double objectif : parvenir à une évaluation précise du projet iranien et le ralentir le plus possible. On ne dispose que de bribes d’informations sur les résultats engrangés par ces efforts, mais les déclarations récentes de hauts responsables dans les deux pays semblent indiquer que les Iraniens sont très proches du point de non-retour nucléaire, autrement dit que l’option militaire sera bientôt la seule disponible.

Quant aux éventuelles modalités d’une telle opération, il est particulièrement difficile de se faire une idée. À supposer que la filière nucléaire iranienne puisse être sérieusement entamée par une action militaire, ce qui ne va pas de soi, il faut se demander, pour évaluer la pertinence d’une opération nécessairement risquée, en combien de temps les Iraniens retrouveraient leurs capacités. Il s’agit aussi d’évaluer l’ampleur des probables représailles ainsi que les répercussions d’une intervention sur la région et le reste du monde.
L’équation comporte un si grand nombre d’inconnues qu’il est presque impossible, au final, pour les simples observateurs, de savoir avec certitude ce qui est préférable, de la bombe ou du bombardement. En effet, qu’ils soient iraniens, israéliens, américains ou européens, les participants de cette gigantesque partie de poker ont évidemment tout intérêt à tromper l’adversaire et, par la même occasion, leurs peuples respectifs. On leur pardonnera volontiers cette nécessaire désinformation. Pour peu qu’ils prennent les bonnes décisions.

Éloge littéraire de Florian Zeller

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Florian Zeller sort La jouissance

En cette rentrée, Florian Zeller cumulerait de nombreuses tares : il n’a pas écrit un « roman geek », autrement appelé « roman wikipedia », permettant à un barbant Bourmeau de s’extasier sur l’avènement du « non-style » ; il n’est pas non plus Christine Angot, dont la Semaine de vacances (Flammarion) serait « le chef d’oeuvre » du moment selon le même bourreau barbotant de la littérature ; il est l’incarnation du bobo, cette vieillerie ; il plagie Kundera ; pire, il a changé de coupe de cheveux, tignasse blonde désormais aussi lisse, paraît-il, que La jouissance, texte qu’il publie chez Gallimard.

On se souvient avoir acheté, dans une gare, un poche signé Zeller. Ca devait être La fascination du pire ou Les amants du n’importe quoi. Lecture sans grand intérêt, vite oubliée. On a ouvert La jouissance : « L’histoire commence là où toutes les histoires devraient finir : dans un lit. » Nicolas est un apprenti scénariste qui vit avec Pauline, fantasme sur Eva, une jolie Polonaise : l’amour, toujours, ce chien de l’enfer. Il y a de belles évocations d’André Breton et Kubrick, de Jean-Luc Godard et Beethoven.

Cioran est également cité à propos de l’événement le plus important de la seconde partie du XXe siècle : le rétrécissement progressif des trottoirs. Une petite fille s’appelle Louise, prénom plaisant. On a envie de souligner des phrases, qui prolongent nos étés, en écoutant Perfect Day de Lou Reed : « Pour l’instant, la voiture roule sur cette nationale ensoleillée, mais on le sait, cela ne pourra pas durer éternellement – viendra le moment où le morceau finira, et où les corps devront fatalement se séparer. » Ou celle-là – que nous envoyons à un ami nous demandant : « Le dernier Zeller, c’est quand même très mauvais ? » : « Serrés l’un contre l’autre, je les vois sur l’embarcadère vide de Sorrento. Ils regardent sans regret le bateau disparaître dans le lointain ; ils prendront le prochain, car rien ne presse, et tout leur appartient – ils ont le présent devant eux. »

Dans une époque où les mots sont pâlots et où Libération titre « Le sexe de l’inceste », lisons Florian Zeller et sa Jouissance, roman imparfait, parfois fumeux quand il tente de raconter l’Europe de l’Après-guerre. Restent une histoire sentimentale à la française, comme un film de Sautet, et une langue qui joue d’une certaine volupté. On se rappelle alors que Zeller a écrit des pièces de théâtre pour Laetitia Casta et Catherine Frot, des chansons pour Christophe et une adaptation télévisuelle d’Un château en Suède de Sagan : que des œuvres réussies. Ce ne serait en rien un argument pour lire son dernier opus ? Si, et on rajoute que sa femme est une actrice charmante : ne jamais faire de peine à Marine Delterme.

Florian Zeller, La jouissance, Gallimard, 2012

To Woody Allen with love

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Woody Allen et son To Rome with love avec Roberto Benigni

Au début de l’été, une amie m’a demandé si j’avais aimé le dernier film de Woody Allen, To Rome with love. J’ai répondu que j’avais beaucoup de mal à juger un de ses films en lui-même, pris isolément. Dans mon esprit, en effet, ils constituent une série, un ensemble. Et si le plaisir qu’ils déclenchent est certes lié à leur qualité propre, il s’agit surtout d’un plaisir de retrouvailles.
Prenons l’exemple de leur générique. Depuis plus de quarante ans, dans la majorité de ses films, des noms frappés dans la même typographie défilent sur un fond noir. L’ensemble est sobre, presque austère, ce qui contraste avec le fond sonore, en général une musique pleine de charme, un morceau de légende très coloré.
Bref, grâce à l’unité de ce style, après seulement quelques secondes, dès que le générique défile, un flot d’impressions vagues ressurgit. A eux seuls, ces génériques réveillent un sentiment de familiarité et de gratitude au souvenir de tout ce que les 43 films de Woody Allen m’ont donné à voir, à ressentir, à comprendre.

Une personne qui verrait pour la première fois un de ses films connaîtrait une tout autre expérience : elle jouirait peut-être du charme qui émane du générique, mais ne se sentirait pas transportée à nouveau dans une riche odyssée, débutée plusieurs dizaines d’années auparavant.
Woody Allen est-il un génie avec des creux ou un petit maître avec des sommets ? Ne comptez pas sur moi pour répondre, mon jugement est brouillé. Comme dirait ma concierge, l’amour rend aveugle… Ce qui nous conduit à l’un des thèmes de son dernier opus : l’amour et ses embrouilles. Pourquoi situer son intrigue à Rome ? Le lien entre Rome et l’amour est peut-être une question de nom : Roma n’est-il pas l’anagramme d’Amor ? C’est aussi une ville chargée d’histoire, constellée de ruines archéologiques, une ville où le passé infiltre le présent, comme dans nos attirances amoureuses. Les sentiments amoureux ne naissent jamais ex nihilo, ils surgissent sur un terrain stratifié qu’une archéologie de type psychanalytique peut reconstruire. Allen évoque tout cela, traite aussi du culte des idoles, de l’adultère initiatique, du désir mimétique, de la vanité qui, telle une puissante lame de fond, balaie souvent l’intérêt pour autrui, fait voler en éclat certains couples.

Le film déroule l’histoire de quatre héros. Outre le thème de l’amour, le fil rouge qui unit ces intrigues est le thème de la reconnaissance, du succès et de la réussite.
Le père d’un jeune avocat a sacrifié sa vie au profit de la réussite de ses enfants. Fou de chant, il a renoncé à sa passion pour l’opéra et a repris à son compte l’opinion de sa femme, laquelle ne croit pas en lui. Résigné, il dirige une entreprise de pompes funèbres. Il semble devenu le croque-mort de sa vie jusqu’à ce que le personnage de Woody Allen (Jerry) le réanime. Jerry croit en lui, il l’exhorte à ne pas capituler en enterrant son désir. « Vous ne voulez pas laisser un peu les morts tranquilles et vous occuper des vivants ? », lui suggérera Jerry. Le chanteur timoré osera faire le pas, se produira en public et connaîtra un triomphe.
Allen met aussi en scène un couple de provinciaux soucieux de réussite sociale. Le mari espère décrocher un bon poste dans la capitale grâce à des relations familiales. Après un détour par Rome, ses mondanités et ses paillettes, le couple quitte la grande ville et ses illusions pour une vie modeste, mais qui promet d’être féconde. Ils ont décidé de tourner le dos à la vanité de la comédie sociale. Leur morale ? Mieux veut être deuxième dans son village que premier à Rome…
En parallèle à ces deux histoires, Woody Allen décrit la réussite fulgurante d’un Italien moyen transfiguré par la grâce médiatique. Le personnage joué par Roberto Benigni (Leopoldo), qui se décrit comme « le premier couillon venu », se retrouve du jour au lendemain sous les feux de la rampe, adulé, idolâtré.

Woody Allen décrit comment aujourd’hui, à l’instar de la grâce dans la théologie janséniste, il n’y aucun lien entre le mérite et le salut : certains individus gagnent le paradis du succès par une force mystérieuse, dans une pure gratuité. Vécue tout d’abord comme un cauchemar, cette gloire montera rapidement à la tête de Leopoldo et il vivra très mal sa disgrâce (un autre couillon anonyme prendra sa place dans l’Olympe cathodique). Le temps de la célébrité passé, il comprendra à ses dépens qu’une seule chose est pire que la visibilité : l’invisibilité. Son ancien chauffeur commentera sa chute : « la vie est parfois cruelle et n’offre aucune satisfaction véritable, mais il vaut mieux être riche et célèbre que pauvre et inconnu. »
Allen met enfin en scène un architecte d’âge mûr en voyage à Rome, qui retourne sur les traces de son passé. Dans sa jeunesse, il y avait connu une femme dont le souvenir le hante. Jadis jeune architecte ambitieux, il semble avoir trahi ses idéaux. Le souvenir de celui qu’il était, ses rêves de jeunesse le mettent mal à l’aise. Il a mauvaise conscience : il s’est renié au bénéfice d’une réussite lucrative factice. Comme le personnage de Penélope Cruz, la prostituée, il s’est vendu. Mais la prostituée est une figure flamboyante, lui est aigri, marqué par l’amertume et le regret. Et il semble trop tard pour se ressaisir.

Avec l’âge vient la sagesse ? lui demande-t-on. Non, répond-il, avec l’âge vient l’épuisement. Formule qui, pour notre plus grande joie – ce film le prouve – semble ne pas concerner Woody Allen…

Le loup cohabitera avec l’agneau

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La nouvelle de l’été ? L’appel de José Bové à tuer les loups dont les attaques exaspèrent les bergers, appel qui vaut au député européen d’Europe-Écologie-Les-Verts d’être trainé en justice par des associations écologiques.

Lorsque le parlement européen décida de laisser les loups s’établir où bon leur semblait, il prévoyait qu’un équilibre raisonnable s’établirait avec les pasteurs et leurs troupeaux. Nos ancêtres avaient trop médit du loup, englués qu’ils étaient dans leurs préjugés d’âges obscurantistes. Le passé est toujours condamnable.

Aujourd’hui, on avait un loup new look, un loup citoyen, respectueux de l’autre (ovin), attentif aux différences et soucieux du vivre-ensemble. Contrairement aux opinions réactionnaires d’un La Fontaine ou d’un Darwin, on devait savoir que le multinaturalisme ferait surgir la tolérance réciproque.

Seuls de vieux réactionnaires, perclus d’essentialisme, croyaient encore à l’existence de comportements naturels inflexibles.

La violence carnassière du loup apparaissait largement comme une construction sociale, un imaginaire symbolique issu des périodes sombres de l’histoire. Ce qu’on avait pris pour un goût cruel du sang devait être mieux compris comme une réaction défensive, un effet relatif à des conditions et des circonstances modifiables.
À terme, on se débarrasserait du spécisme – la troisième plaie après le racisme et le sexisme – qui supposait faussement que les animaux et les êtres humains n’avaient pas exactement les mêmes droits.

Ces propos consolants viennent de rencontrer le réel sous la forme de troupeaux décimés et ensanglantés. Rendons grâce à José Bové. Cette fois il n’a pas accusé le Mossad ou la CIA d’égorger des centaines de brebis afin de dénigrer le combat écologiste. Non. Il a désigné l’ennemi et il a chargé, sobre et clair : «Armez les fusils et tuez».

C’est du brutal ! mais notre nouveau tonton flingueur précise qu’il ne s’agit que d’un épisode fâcheux dans la saga verte, un cas particulier. Pour le reste, les contradictions objectives demeurent définitivement abolies.

On pourra toujours, dans l’avenir : renoncer au nucléaire tout en ayant une énergie abondante et bon marché, accroître les pouvoirs de l’Europe et préserver la démocratie de chaque peuple, interdire les OGM et nourrir la planète, abolir les frontières et préserver nos services publics, refuser le protectionnisme et relocaliser les usines, désarmer l’école et répandre la culture, multiplier les subventions et résorber la dette, célébrer les communautarismes et souder la nation, etc, etc.

Il suffit d’y croire. Le tort du loup fut de rester insensible à la magie des mots.

C’était comment, le cinéma cambodgien, avant les Khmers rouges ?

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Le Sommeil d'Or de Davy Chou au Cambodge

Que faire quand on n’a plus de passé ? Quand les instruments même de la mémoire ont été neutralisés – quand les représentants et les représentations d’une génération ont été effacés ? C’est à ce genre de questions que tache de répondre Le Sommeil d’Or, un documentaire de Davy Chou qui sort au cinéma le 19 septembre.

Son sujet : le cinéma cambodgien et son âge d’or d’avant les Khmers rouges. De ce cinéma il n’existe plus grand chose : quelques bobines, des salles de cinéma, quelques actrices et réalisateurs. Mais le documentaire fait parler ces vestiges. Entre les témoignages des rares survivants à l’exil ou à la déportation, la caméra s’aventure dans les lieux encore hantés par le faste des productions d’antan. Fantômes et créatures fantastiques sont justement les sujets de ces films oubliés par la plupart des cambodgiens, lesquelles oeuvres ont, malgré tout et souvent indirectement, imprégné la culture de plusieurs générations.

Si le cinéma est à la base un art du passé, Davy Chou double la mise en exhumant un cinéma lui-même passé, enfoui, perdu. Le documentaire fait habilement dialoguer ces deux absences : celle des créatures (les êtres extraordinaires peuplant les films en question) et celle des créateurs (les réalisateurs et les acteurs, disparus ou non). La dimension ludique de ce dialogue n’est pas ignorée, par exemple lorsque l’un des cinéastes explique l’histoire de son film, mimant l’action par les gestes les plus improbables (la réalisation n’est pas en reste, le faisant disparaître et réapparaître à l’écran).

Le grand mérite du documentaire est de faire de ces témoins des personnages. C’est-à-dire à la fois des acteurs ayant un rôle le récit et des figures qui, le temps du film, redeviennent mythiques. Il y a une vraie tendresse dans le regard du documentariste, qui soigne pour tous les intervenants une présentation très graphique, rendant à chacun une forme d’aura.

Mais le film fait aussi la part entre ce qui peut être sauvé et ce qui est perdu à jamais. D’un côté, un film projeté sur le mur en brique d’un ancien cinéma, sous le regard curieux des familles qui y habitent désormais. De l’autre, l’un des plus beaux témoignages du film : un cinéaste en exil retrouve l’amour de sa vie, mais celle-ci a changé – elle s’est mise à fumer, s’est occidentalisée, a rencontré quelqu’un d’autre – et sa passion n’a plus de raison d’être. Quand le documentaire arrive à ce niveau de mélancolie, on se dit que, s’il était impossible de rendre aux cambodgiens leur cinéma, Davy Chou aura réussi à formuler leur secrète nostalgie.

Que serait une rentrée littéraire sans Patrick Besson ?

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Patrick Besson publie Les jours intimes

On entre un jour en Bessonie et on ne quitte plus cette terre balayée par l’ironie tordante d’un surdoué de la littérature. J’y suis entré au début des années 90 à la sortie de son roman Julius et Isaac. L’écrivain, avec sa tête des mauvais jours, répondait à Bernard Pivot déconfit devant ce bloc (de l’Est). Impénétrable et sensible comme le sont tous les Gémeaux, Besson faisait le service minimum. Ce jour-là, il avait décidé de ne pas jouer le simulacre médiatique. Le Mur de Berlin avait beau être tombé, lui n’abdiquerait pas, il maintenait cette distance naturelle qui intimide et protège. Depuis, cet habitué des plateaux télé promène son indifférence et son à-propos avec bonheur. Ses lecteurs sont aussi nombreux que ses détracteurs. Besson a beaucoup écrit et, par conséquent, beaucoup blessé. Des milliers de chroniques, de billets d’humeur dans lesquels sa férocité et ses coups de cœur ont guidé nos choix de lecture, de cinéma et de restaurants !

Besson est une force tranquille de la littérature. Sa production force l’admiration. A moins de trente ans, il se payait le luxe d’être réédité, agaçant prodigieusement les barons du milieu littéraire. Bien qu’inégale, son œuvre romanesque recèle toujours des pépites, des fulgurances qui le placent parmi les écrivains majeurs de ces quarante dernières années. Ils se comptent sur les doigts d’une main. L’Académie française devrait songer à le recruter, ça rehausserait son standing. En deux lignes, Besson n’a pas son pareil pour déconstruire ou admirer. Quand d’autres s’embourbent dans une pensée besogneuse, son art du court, du léger et du percutant fait des merveilles. Cet été, dans un billet hebdomadaire du Point, il s’interrogeait : « Comment Jean-Luc Godard a-t-il pu passer toute une vie sans jamais dire, écrire ou filmer une chose banale ? ». On pourrait lui renvoyer la question. Besson n’est jamais banal comme il n’est jamais avare d’une méchanceté jouissive. Les tauliers du système portent encore les traces de ses coups de plume. Mais avec l’âge – il a fêté ses 56 ans – se dégage, de ses récits intimistes, 28, Boulevard Aristide-Briand par exemple, une sensibilité nostalgique. Cette profondeur de champs éclaire l’écrivain sous une lumière plus douce sans pour autant lui faire perdre de sa puissance.

Les jours intimes, son dernier recueil de textes paru chez Bartillat en est une belle illustration. Les amoureux de Besson retrouveront un décor qui leur est familier : le XIIIème arrondissement, le golfe de Botnie, Montreuil, le Gâtinais, Bangkok et Nice. Un circuit classique, maintes fois emprunté par ses fans mais toujours aussi délectable, surtout ses vacances en Bosnie et la description « terrifiante » du voisinage de sa belle-famille. On aime Besson pour ses obsessions, le tennis, les échecs, la Serbie, le régiment de spahis et les bibliothèques, paradis des enfants solitaires. On aime aussi Besson pour ses aphorismes : « Montant compensatoire : le cher de ma chair », « Satan, le saint patron des écrivains » ou « Suis allé si souvent au cinéma que j’ai l’impression d’avoir vu ma vie ». Il aurait fait fortune dans la publicité. Dans Les jours intimes, Besson fait le clown bien sûr mais quand il évoque, Gisela, son épouse, Oscar et Paul, ses deux fils, son émotion a quelque chose de fragile. Elle réchauffe comme le soleil de minuit. Fidèle à sa dualité, Besson brouille son image. Entre imaginaire et réalité, il conserve toujours une part de mystère. Dans une déclaration d’amour, il peut se faire tour à tour potache (« Tu es une héroïne de l’Antiquité entrée par mégarde et indifférence dans un épisode d’AB Productions : Hélène de Troie et les garçons ») et stendhalien (« Ma chérie, tout chez toi m’enchante et me charme, de tes mains d’aristocrate barcelonaise à tes poignets de joueuse de flûte »).

Les jours intimes, Patrick Besson (Bartillat)

Fauteuil 29 de l’Académie Française

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L'Académie Française accueille Amin Maalouf au siège de Montherlant

Le 14 juin 2012, Amin Maalouf est entré à l’Académie Française, succédant à Claude Lévi-Strauss au fauteuil 29 qui lui même avait eu pour prédécesseur Montherlant. Le même Montherlant, dans son discours de réception, avait pour sa part remarqué : « Et ainsi on arrive à cette constatation, que, jusqu’à ce jour — « jusqu’à ce jour », car il se peut que demain cela change, — presque tous les écrivains français, célèbres ou non, ont voulu être de l’Académie. Il y a un fait : l’Académie est accordée au tempérament français. Mon seul étonnement est qu’elle n’ait pas été créée par Clovis. » Amin Maalouf, auteur franco-libanais, a voulu démontrer que cette constatation était toujours d’actualité, et que lui-même était de ces écrivains « de tempérament français. » Alliant l’humour à l’érudition, les propos liminaires d’Amin Maalouf ont convoqué Racine et Rutebeuf, Mazarin et Barrès, Richelieu et Renan. Renan, qui avait lui aussi pris place sous la Coupole dans ce même fauteuil 29 et avait été cité par Claude Lévi-Strauss quand il s’était agi de faire l’éloge de Montherlant. Tout se tient dans le temps, de façon presque miraculeuse.

C’est qu’il y a du grandiose dans ces discours académiques qui pourraient paraître des exercices surannés. Il faudrait les lire, les lire vraiment pour comprendre comment le fil d’or de la transmission traverse le temps. Lire intégralement et successivement les brillants éloges de Maalouf sur Lévi-Strauss, de Lévi-Strauss sur Montherlant. Ces hommes qui entrent sous la Coupole offrent leur individualité à la perpétuation d’une institution. Or comme l’écrit justement Lévi-Strauss : « Les institutions donnent au corps social sa consistance et sa durabilité ; mais, pour qu’elles puissent remplir ce rôle, il faut qu’elles soient incontestables. À quoi tient donc leur légitimité ? Elle repose à la fois sur un principe de constance et sur une exigence de filiation. »
L’Académie est bien le fief incontestable de la constance et de la filiation, un des derniers bastions de la langue française. Inutile de dire, que son attitude éminemment conservatrice s’accorde mal à notre époque, toujours en quête de progrès et de modernité, de rupture et de nouveauté.
Oui, l’Académie est décidément un groupuscule d’horribles réactionnaires. Et les occupants du siège 29 en sont les parangons.

Prenons Renan, encore : « Ainsi, en conservant votre vieil esprit, vous conservez la meilleure des choses. Vous admettez tous les changements, tous les progrès dans les idées ; les cadres, vous les maintenez, et, de tous les cadres, le plus essentiel, c’est la langue. Une langue bien faite n’a plus besoin de changer. Le français, tel que l’a créé le XVIIe siècle, peut servir à l’expression d’idées que n’avait pas le XVIIe siècle ». Ou admirons l’ironie avec laquelle Montherlant fustigeait les tendances de son temps : « La curiosité chez les grands vieillards a de nos jours très bonne presse. Elle fait partie des attributs obligés de l’homme vraiment moderne, c’est-à-dire de l’homme idéal, comme on sait ». Quant à Lévi-Strauss, goûtons son humour noir: « L’humanité s’installe dans la monoculture, elle s’apprête à produire la civilisation en masse, comme la betterave. Son ordinaire ne comportera plus que ce plat. » Amin Maalouf s’est fait un plaisir, bien entendu, dans son discours sous la Coupole, de reprendre cette saillie acide que l’on trouve dans Tristes tropiques.
Elle fait sourire mais l’angoisse qu’elle porte remonte loin. Racine, déjà, voyait dans l’Académie le dernier lieu où défendre les hommes de Lettres contre certaines tendances de son époque : « Que l’ignorance rabaisse tant qu’elle voudra l’éloquence et la poésie, et traite les habiles écrivains de gens inutiles dans les états, nous ne craindrons point de le dire à l’avantage des lettres, et de ce corps fameux dont vous faites maintenant partie ; du moment que des esprits sublimes, passant de bien loin les bornes communes, se distinguent, s’immortalisent par des chef-d’œuvres comme ceux de Monsieur votre frère, quelqu’étrange inégalité que durant leur vie la fortune mette entr’eux et les plus grands héros, après leur mort cette différence cesse. » Il s’adressait ainsi à Thomas Corneille, qui succédait à son frère. Filiation, constance, toujours : le jeune Racine et le vieux Corneille étaient ainsi réunis par l’Académie.

Qui fera bientôt l’éloge de Pierre-Jean Remy, celui de Jean Dutourd, de Michel Mohrt, de Félicien Marceau et d’Hector Bianciotti dont les sièges sont aujourd’hui vacants ? Puissent-ils en tout cas avec Renan, toujours lui, conclure « que tout devient littérature quand on le fait avec talent ; en d’autres termes, que les lettres sont en quelque sorte l’Olympe où s’éteignent toutes les luttes, toutes les inégalités, où s’opèrent toutes les réconciliations. »

*Photo : Thomas Leplus

Richard Millet ou la culture de l’excuse

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Si l’on comprend bien le propos de Richard Millet qui fait tant scandale, l’acte abominable de Breivik ne serait compréhensible que par ce qui l’aurait causé : la politique multiculturaliste de l’Europe contemporaine. Breivik est déresponsabilisé et n’existe plus en tant qu’homme libre, responsable de ses faits et gestes. A lire Millet, l’auteur de la tuerie d’Utoya devient un simple « signe (…) de la sous-estimation par l’Europe des ravages du multiculturalisme ». Tout comme les kamikazes islamistes ou les émeutiers ne sont considérés par nos sociologues patentés que comme des symptômes de la politique impériale américaine, ou de la discrimination culturelle et sociale propre à notre pays, selon les cas. Alors Millet, sociologue muchiellinien ?

A moins d’une imperceptible ironie qui traverserait de part en part son Éloge, il apparaît que Richard Millet est plus contaminé par l’air du temps qu’il ne semble le croire, et l’on peut se demander pourquoi nos experts en explications sociologisantes ne le reconnaissent pas comme un membre éminent de leur confrérie.

Républicains américains recherchent guerre froide, désespérément

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Romney investi par le Parti Républicain invective la Russie de Vladimir Poutine

Alors voilà : en 1989, le Mur de Berlin est tombé et deux ans plus tard, l’URSS disparaissait. Tout le monde voulait croire que c’était la fin de l‘Histoire et que Francis Fukuyama était son prophète. Le monde allait enfin connaître le bonheur infini du marché dans une paix perpétuelle qui allait ravir les mânes d’Emmanuel Kant. On sait ce qu’il advint : les anciens pays de l’Est connurent les plaisirs de la liberté d’expression et de la libre entreprise, dont s’empressèrent de profiter les différentes mafias, les oligarques et autres dépeceurs de biens nationaux. A la guerre froide succéda une paix chaude, très chaude même : demandez aux Irakiens, aux Afghans, aux Serbes, aux Croates, aux Bosniaques ce qu’ils en pensent.
Les USA avaient gagné contre le communisme soviétique oui mais voilà, un seul être vous manque et tout est trop peuplé. Des pays émergents comme la Chine stalinocapitaliste et le Brésil multiculturel devenaient de grandes puissances. L’Armée Rouge, qui avait au moins le mérite de se battre à l’ancienne, avait été remplacée par Al Qaïda et le 11 Septembre, ce ne fut pas un missile soviétique qui détruisit les Twin Towers mais des avions de lignes détournés par des terroristes.

Alors on comprend que les Républicains, à la veille de l’élection présidentielle américaine, voudraient bien que tout redevienne comme avant. Pas seulement dans les mœurs et le monde du travail où maintenant n’importe quelle salope peut divorcer, se marier avec sa copine et bénéficier d’une couverture sociale minimale mais aussi sur le plan des relations internationales. Le candidat républicain Mitt Romney, mormon affairiste et multimillionnaire, donne ainsi l’impression de regretter le bon vieux temps du rock’n roll quand il fait de Moscou « l’ennemi géopolitique n°1 » des USA.
Il faudrait lui rappeler que Poutine, malgré sa formation de kaguébiste, n’a plus rien d’un communiste et tout comme les Etats-Unis, il veille juste de très près à ce que l’on ne vienne pas trop empiéter sur sa zone d’influence, quitte à montrer quelques mouvements d’humeur comme l’apprit à ses dépens en 2008 la Géorgie de Saakachvili un peu trop convaincue du bien-fondé des thèses « néocons » de l’administration Bush.

Mais de là à le confondre avec Léonid Brejnev, il y a tout de même un pas. Dans son envie manifeste, presque émouvante de retour vers le futur, Mitt Romney a aussi bénéficié d’une tribune de soutien signée dans le Washington Times par les quatre anciens secrétaires d’Etat ayant servi sous des présidents républicains : Henry Kissinger, Condoleeza Rice, George Schulz et James Baker.
Ah, Henry Kissinger… 90 ans aux prunes… On en aurait les larmes aux yeux de nostalgie. Henry Kissinger, c’est aussi émouvant que les chromos de Norman Rockwell. Ça nous renvoie au bon vieux temps de Nixon, de la loi martiale sur les campus universitaires quand la garde nationale tirait dans le tas des étudiants pacifistes, quand on bombardait quotidiennement le Vietnam au napalm , quand on envoyait Pinochet expliquer l’économie de marché à Santiago du Chili, un autre 11 septembre, 1973 celui-là. On a aussitôt envie de remettre les vinyles de Jefferson Airplane, Grateful Dead, John Baez ou la géniale intro de Wish were you here de Pink Floyd sur sa bonne vieille platine. Pourquoi toujours penser à mal ? Au fond, si ça se trouve, Mitt Romney regrette les filles coiffées à l’afro, les jeans pat d’eph, les buvards de LSD et les partouzes mystiques et défoncées dans le désert comme dans Zabriskie Point d’Antonioni.

En même temps, la tribune des ex-chefs de la diplomatie étasunienne précise les choses avec une bonne phrase qui tue : « La direction des affaires du monde par les Etats-Unis est cruciale pour la paix et la prospérité ». Oui, oui, vous avez bien lu. C’est grâce aux apprentis-sorciers de Wall Street, par exemple, et à l’invention des subprimes que le monde connaît la prospérité. Et c’est bien entendu grâce à la politique étrangère de Bush père et fils que le Proche et le Moyen-Orient sont devenus les extraordinaires havres de paix et de stabilité que l’on connaît.
« La direction des affaires du monde… » : une formulation qui fleure bon le messianisme, la pax americana, ma Bible et mon fusil, Dieu, le dollar et mon droit, et tout le toutim.

Bref, quand j’entends « La direction des affaires du monde par les Etats-Unis », ça me rappelle un bon vieux mot oublié. Comment disait-on, déjà ?
Ah oui : impérialisme, qu’on disait.

*Photo : Gage Skidmore

Merkel, super Mario et les gnomes de Karlsruhe

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Angela Merkel affronte Mario Draghi, gouverneur de la BCE

Angela Merkel affronte Mario Draghi, gouverneur de la BCE

Les seize juges du Tribunal constitutionnel de Karlsruhe, la cour suprême allemande, se trouvent dans la situation d’un empereur romain à l’issue d’un combat de gladiateur. Ils ont entre les mains la vie ou la mort du traité budgétaire européen, et par conséquent le destin de l’euro. Ils doivent en effet se prononcer mercredi 12 septembre sur la compatibilité de ce traité avec la Loi fondamentale de la République fédérale. Pouce en haut, et la chancelière Angela Merkel le fait ratifier sur le champ par le Bundestag, où elle dispose d’une large majorité en sa faveur. Pouce en bas, et c’est le retour à la case départ, c’est-à-dire à la panique provoquée par la spéculation contre les maillons faibles de la zone euro, Grèce, Portugal, Espagne, Italie. S’ils n’obéissaient qu’à leur intime conviction, la majorité de ces juges suprêmes enverraient au diable ce traité qui va à l’encontre des principes posés dans leur fameux jugement du 30 mai 2009 concernant le Traité de Lisbonne. Celui-ci stipulait qu’en raison de l’inexistence d’un peuple européen[1. Pour ces juges, faute de peuple européen, le Parlement de Strasbourg n’a pas de vraie légitimité politique. Celle-ci émane des populations des Etats, donc des Etats.] contrôlant démocratiquement les institutions de Bruxelles, toutes les décisions de ces dernières devaient recevoir l’approbation du Bundestag.

De plus, tout nouveau transfert de souveraineté devrait faire l’objet d’un référendum. Sur les gradins du cirque, le public, debout et vociférant, ne cache pas sa préférence : pouce en bas ! Et que les dépensiers de l’Europe ensoleillée ôtent leurs pattes du magot germanique ! La plèbe d’outre Rhin est d’autant plus furieuse qu’elle à l’impression d’avoir été victime d’une escroquerie diabolique conçue par le très rusé président de la Banque centrale européenne, Mario Draghi. En effet, si la décision de ce dernier de racheter, sur le marché secondaire, sans limitation de montant, les bons d’Etat émis par les pays de la zone euro en difficulté ne transgresse pas la lettre des statuts de la BCE, elle en bouscule largement l’esprit. Pour sacrifier son deutschemark adoré, l’Allemagne avait en effet exigé que la BCE ne pourrait en aucun cas faire marcher la planche à billets pour tirer un Etat de la zone euro d’une mauvaise passe financière. Avec le tour de passe-passe de Draghi (on n’achète pas de la dette directement aux Etats, mais aux banques et aux investisseurs privés), le contribuable allemand a la désagréable impression de s’être fait gruger dans une partie de bonneteau napolitain.

Et pourtant, il est fort peu probable que les gnomes de Karlsruhe prennent sur eux la lourde responsabilité de porter un coup fatal à l’euro en retoquant le traité budgétaire. Ces juristes sont également des citoyens, qui savent évaluer jusqu’où l’application stricte du droit ne peut pas aller : la mise en danger grave de l’intérêt national allemand. Or cet intérêt, à court terme, implique la survie de l’euro. Supposons en effet que la monnaie européenne explose : l’Allemagne, peut-être accompagnée de quelques pays « vertueux », se doterait d’une nouvelle monnaie, deutschemark rétabli ou « eurofort ». Cette devise deviendrait dans la seconde un aimant pour tous les investisseurs recherchant la sécurité, à l’image du franc suisse[2. La banque centrale helvétique est contrainte d’intervenir régulièrement sur le marché des changes en achetant massivement de l’euro, pour éviter que le CHF n’atteigne des sommets stratosphériques.]. La compétitivité des produits allemands à l’exportation s’en trouverait altérée, et la faiblesse des autres monnaies européennes diminuerait considérablement les achats de produits d’outre-Rhin. Les pays dits émergents ne se sont pas encore substitués aux pays de la vieille Europe pour faire tourner à plein régime la machine allemande. En attendant, donc, il faut bien s’accommoder de l’euro tout en préservant un avenir qui pourrait tout à fait s’en passer.

L’intérêt de l’Allemagne, dans les prochains mois, c’est de desserrer le nœud coulant qui étrangle les pays en difficulté juste ce qu’il faut pour qu’ils ne soient pas totalement asphyxiés, mais pas plus. La situation actuelle convient tout à fait à Berlin : le taux de change de l’euro est compatible avec la compétitivité des entreprises allemandes, et ces dernières peuvent se financer à des taux défiant toute concurrence, car les investisseurs prêtent à l’Allemagne à un taux négatif. Le projet d’union politique européenne, que Mme Merkel s’apprête à mettre sur la table dans les prochaines semaines se limitera probablement à un comité de surveillance budgétaire, assorti du renforcement des compétences de la Cour européenne de justice pour punir les contrevenants. Tout autre bond en avant fédéraliste se verrait censuré par Karlsruhe, et l’issue d’un référendum sur cette question est loin d’être assurée pour les partisans allemands de l’Europe fédérale.

Donc, ces juges, qui sont aussi des épargnants, vont sans doute donner au traité budgétaire non pas un feu vert, mais un feu orange : tout engagement financier nouveau de l’Allemagne en faveur de ses partenaires devra être approuvé par le Bundestag à l’euro près.
Et pendant ce temps, Angela Merkel se frotte les mains. Super Mario de Francfort est devenu le punching ball de la presse : on l’accuse de vouloir faire de l’euro une nouvelle lire italienne, l’horreur absolue…La popularité de la chancelière, toujours grande, n’est pas affectée par les concessions qu’elle a dû faire à ses partenaires de l’UE, qui ont mis Jens Weidmann, le président de la Bundesbank, au bord de la crise de nerfs. Lorsqu’il va falloir élire un nouveau Bundestag, à l’automne 2013, les europhobes allemands, dont la CSU bavaroise est le représentant le plus bruyant, n’iront pas chez les sociaux-démocrates, ni chez les Verts trop « bruxellois » à leur goût. Pour peu qu’Angela Merkel réussisse à soumettre les pays en crise à une discipline prussienne dans la gestion de leurs dépenses publiques, elle sera le seul choix possible pour tous ces Allemands nostalgiques du deutschemark. Bien joué, gnädige Frau !

*Photo : European Council

Iran : entre la bombe et le bombardement

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L'Iran sur la voie du nucléaire civile ou de la bombe atomique ?

L'Iran sur la voie du nucléaire civile ou de la bombe atomique ?

Bombarder ou accepter la bombe : tel est le cruel dilemme posé par l’interminable crise déclenchée par le programme nucléaire iranien. Chaque jour apportant son lot de déclarations fracassantes ou de nouvelles révélations, réelles ou supposées, chacun peut se croire très informé sur le dossier. Bien entendu, il n’en est rien. Les non-initiés n’ont accès qu’à des données partielles, plus ou moins manipulées − ce qui ne signifie pas nécessairement truquées − et souvent très techniques. Dans ce labyrinthe de secrets-défense, d’enjeux stratégiques majeurs, de coups tordus et de technologies de pointe, le moyen de se faire une idée, voire une opinion, consiste à dresser une « check-list » intellectuelle des bonnes questions, certaines accompagnées de réponses plus ou moins hésitantes, d’autres laissées ouvertes.

Commençons par le plus simple : « L’Iran a-t-il un projet nucléaire militaire ? » L’interrogation est légitime ne serait-ce que parce que les premiers concernés, les dirigeants iraniens, nient formellement toute dimension militaire de leur programme. Cependant, tous les indices concordent pour prouver le contraire. Cette question simple appelle donc une réponse simple : oui, l’Iran s’emploie à se doter d’une capacité nucléaire militaire et, en soutenant le contraire, ses leaders mentent.
De ce premier constat découle une deuxième question : « L’Iran, puissance nucléaire, et alors ? » Pourquoi les États-Unis, la Russie, la Chine, la France, la Grande-Bretagne, l’Inde, le Pakistan et Israël en auraient-ils le droit, et pas l’Iran ?
Signalons d’abord que l’Iran, membre de l’AIEA (Agence internationale de l’énergie atomique) a signé le Traité de non-prolifération nucléaire (TNP), s’engageant ainsi à renoncer à l’arme atomique. Mais au-delà de l’aspect juridique, par ailleurs crucial car il légitime l’action d’une partie de la « communauté internationale » contre le régime des mollahs, il faut élargir la vieille question juive à l’humanité : « La bombe iranienne, c’est bon pour nous ? »
Pour y répondre, il faut s’interroger sur la nature du régime, sa stabilité, sa rationalité et sa stratégie, ainsi que sur sa capacité à prévenir des accidents et à empêcher que ses armes nucléaires tombent dans d’autres mains. Imaginons, par exemple, ce que serait la situation aujourd’hui en Syrie si les capacités nucléaires du régime n’avaient pas été neutralisées en 2007 (par Israël). Il faut également se demander si l’Iran, à l’image d’Israël, a besoin de l’arme atomique comme assurance-vie ultime ou si, comme en Corée du Nord, elle est le moyen d’assurer le maintien au pouvoir des actuels dirigeants. Il s’agit enfin de mesurer les conséquences de la nucléarisation de l’Iran sur les autres puissances de la région, Arabie saoudite et Égypte notamment. Dans son discours aux ambassadeurs, le président de la République a d’ailleurs évoqué les « peurs légitimes qu’une telle prolifération peut inspirer » et estimé que « les réactions légitimes préventives qu’elle peut provoquer menacent directement la paix ».

À ce stade, certains seront parvenus à la conclusion qu’il n’y a aucune raison sérieuse d’interdire à l’Iran d’accéder à l’arme nucléaire. Ils peuvent arrêter là leur lecture. Si l’on pense en revanche que la bombe iranienne constituerait une menace pour la région, voire pour la planète entière − opinion partagée par les chancelleries moyen-orientales et occidentales −, reste à élucider le point crucial : « Comment l’empêcher ? »
Le scénario idéal − y compris pour certains Iraniens − serait une version persane du « Printemps arabe » qui installerait à Téhéran un gouvernement démocratique capable de rassurer la communauté internationale. En attendant qu’il se réalise, il existe un large consensus sur le fait que le recours à la force doit être l’option de la dernière chance, une fois épuisées toutes les autres possibilités, de la négociation à la guerre secrète en passant par la pression économique. La négociation serait évidemment préférable, mais compte tenu des bénéfices stratégiques considérables que les Iraniens peuvent espérer tirer de leur accession au statut de puissance nucléaire, il faudrait leur proposer une forte contrepartie ou, à tout le moins, créer un rapport de force favorable. Pour compliquer les choses, le temps joue pour les Iraniens. Attendre trop longtemps reviendrait à prendre la décision d’accepter un Iran nucléaire sans pour autant assumer cette décision.

À l’évidence, les principaux pays occidentaux sont aujourd’hui pleinement conscients de ces contraintes. Aussi plusieurs services de renseignements, américains et israéliens en tête, mènent-ils une vaste opération clandestine avec un double objectif : parvenir à une évaluation précise du projet iranien et le ralentir le plus possible. On ne dispose que de bribes d’informations sur les résultats engrangés par ces efforts, mais les déclarations récentes de hauts responsables dans les deux pays semblent indiquer que les Iraniens sont très proches du point de non-retour nucléaire, autrement dit que l’option militaire sera bientôt la seule disponible.

Quant aux éventuelles modalités d’une telle opération, il est particulièrement difficile de se faire une idée. À supposer que la filière nucléaire iranienne puisse être sérieusement entamée par une action militaire, ce qui ne va pas de soi, il faut se demander, pour évaluer la pertinence d’une opération nécessairement risquée, en combien de temps les Iraniens retrouveraient leurs capacités. Il s’agit aussi d’évaluer l’ampleur des probables représailles ainsi que les répercussions d’une intervention sur la région et le reste du monde.
L’équation comporte un si grand nombre d’inconnues qu’il est presque impossible, au final, pour les simples observateurs, de savoir avec certitude ce qui est préférable, de la bombe ou du bombardement. En effet, qu’ils soient iraniens, israéliens, américains ou européens, les participants de cette gigantesque partie de poker ont évidemment tout intérêt à tromper l’adversaire et, par la même occasion, leurs peuples respectifs. On leur pardonnera volontiers cette nécessaire désinformation. Pour peu qu’ils prennent les bonnes décisions.

Éloge littéraire de Florian Zeller

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Florian Zeller sort La jouissance

Florian Zeller sort La jouissance

En cette rentrée, Florian Zeller cumulerait de nombreuses tares : il n’a pas écrit un « roman geek », autrement appelé « roman wikipedia », permettant à un barbant Bourmeau de s’extasier sur l’avènement du « non-style » ; il n’est pas non plus Christine Angot, dont la Semaine de vacances (Flammarion) serait « le chef d’oeuvre » du moment selon le même bourreau barbotant de la littérature ; il est l’incarnation du bobo, cette vieillerie ; il plagie Kundera ; pire, il a changé de coupe de cheveux, tignasse blonde désormais aussi lisse, paraît-il, que La jouissance, texte qu’il publie chez Gallimard.

On se souvient avoir acheté, dans une gare, un poche signé Zeller. Ca devait être La fascination du pire ou Les amants du n’importe quoi. Lecture sans grand intérêt, vite oubliée. On a ouvert La jouissance : « L’histoire commence là où toutes les histoires devraient finir : dans un lit. » Nicolas est un apprenti scénariste qui vit avec Pauline, fantasme sur Eva, une jolie Polonaise : l’amour, toujours, ce chien de l’enfer. Il y a de belles évocations d’André Breton et Kubrick, de Jean-Luc Godard et Beethoven.

Cioran est également cité à propos de l’événement le plus important de la seconde partie du XXe siècle : le rétrécissement progressif des trottoirs. Une petite fille s’appelle Louise, prénom plaisant. On a envie de souligner des phrases, qui prolongent nos étés, en écoutant Perfect Day de Lou Reed : « Pour l’instant, la voiture roule sur cette nationale ensoleillée, mais on le sait, cela ne pourra pas durer éternellement – viendra le moment où le morceau finira, et où les corps devront fatalement se séparer. » Ou celle-là – que nous envoyons à un ami nous demandant : « Le dernier Zeller, c’est quand même très mauvais ? » : « Serrés l’un contre l’autre, je les vois sur l’embarcadère vide de Sorrento. Ils regardent sans regret le bateau disparaître dans le lointain ; ils prendront le prochain, car rien ne presse, et tout leur appartient – ils ont le présent devant eux. »

Dans une époque où les mots sont pâlots et où Libération titre « Le sexe de l’inceste », lisons Florian Zeller et sa Jouissance, roman imparfait, parfois fumeux quand il tente de raconter l’Europe de l’Après-guerre. Restent une histoire sentimentale à la française, comme un film de Sautet, et une langue qui joue d’une certaine volupté. On se rappelle alors que Zeller a écrit des pièces de théâtre pour Laetitia Casta et Catherine Frot, des chansons pour Christophe et une adaptation télévisuelle d’Un château en Suède de Sagan : que des œuvres réussies. Ce ne serait en rien un argument pour lire son dernier opus ? Si, et on rajoute que sa femme est une actrice charmante : ne jamais faire de peine à Marine Delterme.

Florian Zeller, La jouissance, Gallimard, 2012

To Woody Allen with love

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Woody Allen et son To Rome with love avec Roberto Benigni

Woody Allen et son To Rome with love avec Roberto Benigni

Au début de l’été, une amie m’a demandé si j’avais aimé le dernier film de Woody Allen, To Rome with love. J’ai répondu que j’avais beaucoup de mal à juger un de ses films en lui-même, pris isolément. Dans mon esprit, en effet, ils constituent une série, un ensemble. Et si le plaisir qu’ils déclenchent est certes lié à leur qualité propre, il s’agit surtout d’un plaisir de retrouvailles.
Prenons l’exemple de leur générique. Depuis plus de quarante ans, dans la majorité de ses films, des noms frappés dans la même typographie défilent sur un fond noir. L’ensemble est sobre, presque austère, ce qui contraste avec le fond sonore, en général une musique pleine de charme, un morceau de légende très coloré.
Bref, grâce à l’unité de ce style, après seulement quelques secondes, dès que le générique défile, un flot d’impressions vagues ressurgit. A eux seuls, ces génériques réveillent un sentiment de familiarité et de gratitude au souvenir de tout ce que les 43 films de Woody Allen m’ont donné à voir, à ressentir, à comprendre.

Une personne qui verrait pour la première fois un de ses films connaîtrait une tout autre expérience : elle jouirait peut-être du charme qui émane du générique, mais ne se sentirait pas transportée à nouveau dans une riche odyssée, débutée plusieurs dizaines d’années auparavant.
Woody Allen est-il un génie avec des creux ou un petit maître avec des sommets ? Ne comptez pas sur moi pour répondre, mon jugement est brouillé. Comme dirait ma concierge, l’amour rend aveugle… Ce qui nous conduit à l’un des thèmes de son dernier opus : l’amour et ses embrouilles. Pourquoi situer son intrigue à Rome ? Le lien entre Rome et l’amour est peut-être une question de nom : Roma n’est-il pas l’anagramme d’Amor ? C’est aussi une ville chargée d’histoire, constellée de ruines archéologiques, une ville où le passé infiltre le présent, comme dans nos attirances amoureuses. Les sentiments amoureux ne naissent jamais ex nihilo, ils surgissent sur un terrain stratifié qu’une archéologie de type psychanalytique peut reconstruire. Allen évoque tout cela, traite aussi du culte des idoles, de l’adultère initiatique, du désir mimétique, de la vanité qui, telle une puissante lame de fond, balaie souvent l’intérêt pour autrui, fait voler en éclat certains couples.

Le film déroule l’histoire de quatre héros. Outre le thème de l’amour, le fil rouge qui unit ces intrigues est le thème de la reconnaissance, du succès et de la réussite.
Le père d’un jeune avocat a sacrifié sa vie au profit de la réussite de ses enfants. Fou de chant, il a renoncé à sa passion pour l’opéra et a repris à son compte l’opinion de sa femme, laquelle ne croit pas en lui. Résigné, il dirige une entreprise de pompes funèbres. Il semble devenu le croque-mort de sa vie jusqu’à ce que le personnage de Woody Allen (Jerry) le réanime. Jerry croit en lui, il l’exhorte à ne pas capituler en enterrant son désir. « Vous ne voulez pas laisser un peu les morts tranquilles et vous occuper des vivants ? », lui suggérera Jerry. Le chanteur timoré osera faire le pas, se produira en public et connaîtra un triomphe.
Allen met aussi en scène un couple de provinciaux soucieux de réussite sociale. Le mari espère décrocher un bon poste dans la capitale grâce à des relations familiales. Après un détour par Rome, ses mondanités et ses paillettes, le couple quitte la grande ville et ses illusions pour une vie modeste, mais qui promet d’être féconde. Ils ont décidé de tourner le dos à la vanité de la comédie sociale. Leur morale ? Mieux veut être deuxième dans son village que premier à Rome…
En parallèle à ces deux histoires, Woody Allen décrit la réussite fulgurante d’un Italien moyen transfiguré par la grâce médiatique. Le personnage joué par Roberto Benigni (Leopoldo), qui se décrit comme « le premier couillon venu », se retrouve du jour au lendemain sous les feux de la rampe, adulé, idolâtré.

Woody Allen décrit comment aujourd’hui, à l’instar de la grâce dans la théologie janséniste, il n’y aucun lien entre le mérite et le salut : certains individus gagnent le paradis du succès par une force mystérieuse, dans une pure gratuité. Vécue tout d’abord comme un cauchemar, cette gloire montera rapidement à la tête de Leopoldo et il vivra très mal sa disgrâce (un autre couillon anonyme prendra sa place dans l’Olympe cathodique). Le temps de la célébrité passé, il comprendra à ses dépens qu’une seule chose est pire que la visibilité : l’invisibilité. Son ancien chauffeur commentera sa chute : « la vie est parfois cruelle et n’offre aucune satisfaction véritable, mais il vaut mieux être riche et célèbre que pauvre et inconnu. »
Allen met enfin en scène un architecte d’âge mûr en voyage à Rome, qui retourne sur les traces de son passé. Dans sa jeunesse, il y avait connu une femme dont le souvenir le hante. Jadis jeune architecte ambitieux, il semble avoir trahi ses idéaux. Le souvenir de celui qu’il était, ses rêves de jeunesse le mettent mal à l’aise. Il a mauvaise conscience : il s’est renié au bénéfice d’une réussite lucrative factice. Comme le personnage de Penélope Cruz, la prostituée, il s’est vendu. Mais la prostituée est une figure flamboyante, lui est aigri, marqué par l’amertume et le regret. Et il semble trop tard pour se ressaisir.

Avec l’âge vient la sagesse ? lui demande-t-on. Non, répond-il, avec l’âge vient l’épuisement. Formule qui, pour notre plus grande joie – ce film le prouve – semble ne pas concerner Woody Allen…

Le loup cohabitera avec l’agneau

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La nouvelle de l’été ? L’appel de José Bové à tuer les loups dont les attaques exaspèrent les bergers, appel qui vaut au député européen d’Europe-Écologie-Les-Verts d’être trainé en justice par des associations écologiques.

Lorsque le parlement européen décida de laisser les loups s’établir où bon leur semblait, il prévoyait qu’un équilibre raisonnable s’établirait avec les pasteurs et leurs troupeaux. Nos ancêtres avaient trop médit du loup, englués qu’ils étaient dans leurs préjugés d’âges obscurantistes. Le passé est toujours condamnable.

Aujourd’hui, on avait un loup new look, un loup citoyen, respectueux de l’autre (ovin), attentif aux différences et soucieux du vivre-ensemble. Contrairement aux opinions réactionnaires d’un La Fontaine ou d’un Darwin, on devait savoir que le multinaturalisme ferait surgir la tolérance réciproque.

Seuls de vieux réactionnaires, perclus d’essentialisme, croyaient encore à l’existence de comportements naturels inflexibles.

La violence carnassière du loup apparaissait largement comme une construction sociale, un imaginaire symbolique issu des périodes sombres de l’histoire. Ce qu’on avait pris pour un goût cruel du sang devait être mieux compris comme une réaction défensive, un effet relatif à des conditions et des circonstances modifiables.
À terme, on se débarrasserait du spécisme – la troisième plaie après le racisme et le sexisme – qui supposait faussement que les animaux et les êtres humains n’avaient pas exactement les mêmes droits.

Ces propos consolants viennent de rencontrer le réel sous la forme de troupeaux décimés et ensanglantés. Rendons grâce à José Bové. Cette fois il n’a pas accusé le Mossad ou la CIA d’égorger des centaines de brebis afin de dénigrer le combat écologiste. Non. Il a désigné l’ennemi et il a chargé, sobre et clair : «Armez les fusils et tuez».

C’est du brutal ! mais notre nouveau tonton flingueur précise qu’il ne s’agit que d’un épisode fâcheux dans la saga verte, un cas particulier. Pour le reste, les contradictions objectives demeurent définitivement abolies.

On pourra toujours, dans l’avenir : renoncer au nucléaire tout en ayant une énergie abondante et bon marché, accroître les pouvoirs de l’Europe et préserver la démocratie de chaque peuple, interdire les OGM et nourrir la planète, abolir les frontières et préserver nos services publics, refuser le protectionnisme et relocaliser les usines, désarmer l’école et répandre la culture, multiplier les subventions et résorber la dette, célébrer les communautarismes et souder la nation, etc, etc.

Il suffit d’y croire. Le tort du loup fut de rester insensible à la magie des mots.

C’était comment, le cinéma cambodgien, avant les Khmers rouges ?

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Le Sommeil d'Or de Davy Chou au Cambodge

Le Sommeil d'Or de Davy Chou au Cambodge

Que faire quand on n’a plus de passé ? Quand les instruments même de la mémoire ont été neutralisés – quand les représentants et les représentations d’une génération ont été effacés ? C’est à ce genre de questions que tache de répondre Le Sommeil d’Or, un documentaire de Davy Chou qui sort au cinéma le 19 septembre.

Son sujet : le cinéma cambodgien et son âge d’or d’avant les Khmers rouges. De ce cinéma il n’existe plus grand chose : quelques bobines, des salles de cinéma, quelques actrices et réalisateurs. Mais le documentaire fait parler ces vestiges. Entre les témoignages des rares survivants à l’exil ou à la déportation, la caméra s’aventure dans les lieux encore hantés par le faste des productions d’antan. Fantômes et créatures fantastiques sont justement les sujets de ces films oubliés par la plupart des cambodgiens, lesquelles oeuvres ont, malgré tout et souvent indirectement, imprégné la culture de plusieurs générations.

Si le cinéma est à la base un art du passé, Davy Chou double la mise en exhumant un cinéma lui-même passé, enfoui, perdu. Le documentaire fait habilement dialoguer ces deux absences : celle des créatures (les êtres extraordinaires peuplant les films en question) et celle des créateurs (les réalisateurs et les acteurs, disparus ou non). La dimension ludique de ce dialogue n’est pas ignorée, par exemple lorsque l’un des cinéastes explique l’histoire de son film, mimant l’action par les gestes les plus improbables (la réalisation n’est pas en reste, le faisant disparaître et réapparaître à l’écran).

Le grand mérite du documentaire est de faire de ces témoins des personnages. C’est-à-dire à la fois des acteurs ayant un rôle le récit et des figures qui, le temps du film, redeviennent mythiques. Il y a une vraie tendresse dans le regard du documentariste, qui soigne pour tous les intervenants une présentation très graphique, rendant à chacun une forme d’aura.

Mais le film fait aussi la part entre ce qui peut être sauvé et ce qui est perdu à jamais. D’un côté, un film projeté sur le mur en brique d’un ancien cinéma, sous le regard curieux des familles qui y habitent désormais. De l’autre, l’un des plus beaux témoignages du film : un cinéaste en exil retrouve l’amour de sa vie, mais celle-ci a changé – elle s’est mise à fumer, s’est occidentalisée, a rencontré quelqu’un d’autre – et sa passion n’a plus de raison d’être. Quand le documentaire arrive à ce niveau de mélancolie, on se dit que, s’il était impossible de rendre aux cambodgiens leur cinéma, Davy Chou aura réussi à formuler leur secrète nostalgie.

Que serait une rentrée littéraire sans Patrick Besson ?

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Patrick Besson publie Les jours intimes

Patrick Besson publie Les jours intimes

On entre un jour en Bessonie et on ne quitte plus cette terre balayée par l’ironie tordante d’un surdoué de la littérature. J’y suis entré au début des années 90 à la sortie de son roman Julius et Isaac. L’écrivain, avec sa tête des mauvais jours, répondait à Bernard Pivot déconfit devant ce bloc (de l’Est). Impénétrable et sensible comme le sont tous les Gémeaux, Besson faisait le service minimum. Ce jour-là, il avait décidé de ne pas jouer le simulacre médiatique. Le Mur de Berlin avait beau être tombé, lui n’abdiquerait pas, il maintenait cette distance naturelle qui intimide et protège. Depuis, cet habitué des plateaux télé promène son indifférence et son à-propos avec bonheur. Ses lecteurs sont aussi nombreux que ses détracteurs. Besson a beaucoup écrit et, par conséquent, beaucoup blessé. Des milliers de chroniques, de billets d’humeur dans lesquels sa férocité et ses coups de cœur ont guidé nos choix de lecture, de cinéma et de restaurants !

Besson est une force tranquille de la littérature. Sa production force l’admiration. A moins de trente ans, il se payait le luxe d’être réédité, agaçant prodigieusement les barons du milieu littéraire. Bien qu’inégale, son œuvre romanesque recèle toujours des pépites, des fulgurances qui le placent parmi les écrivains majeurs de ces quarante dernières années. Ils se comptent sur les doigts d’une main. L’Académie française devrait songer à le recruter, ça rehausserait son standing. En deux lignes, Besson n’a pas son pareil pour déconstruire ou admirer. Quand d’autres s’embourbent dans une pensée besogneuse, son art du court, du léger et du percutant fait des merveilles. Cet été, dans un billet hebdomadaire du Point, il s’interrogeait : « Comment Jean-Luc Godard a-t-il pu passer toute une vie sans jamais dire, écrire ou filmer une chose banale ? ». On pourrait lui renvoyer la question. Besson n’est jamais banal comme il n’est jamais avare d’une méchanceté jouissive. Les tauliers du système portent encore les traces de ses coups de plume. Mais avec l’âge – il a fêté ses 56 ans – se dégage, de ses récits intimistes, 28, Boulevard Aristide-Briand par exemple, une sensibilité nostalgique. Cette profondeur de champs éclaire l’écrivain sous une lumière plus douce sans pour autant lui faire perdre de sa puissance.

Les jours intimes, son dernier recueil de textes paru chez Bartillat en est une belle illustration. Les amoureux de Besson retrouveront un décor qui leur est familier : le XIIIème arrondissement, le golfe de Botnie, Montreuil, le Gâtinais, Bangkok et Nice. Un circuit classique, maintes fois emprunté par ses fans mais toujours aussi délectable, surtout ses vacances en Bosnie et la description « terrifiante » du voisinage de sa belle-famille. On aime Besson pour ses obsessions, le tennis, les échecs, la Serbie, le régiment de spahis et les bibliothèques, paradis des enfants solitaires. On aime aussi Besson pour ses aphorismes : « Montant compensatoire : le cher de ma chair », « Satan, le saint patron des écrivains » ou « Suis allé si souvent au cinéma que j’ai l’impression d’avoir vu ma vie ». Il aurait fait fortune dans la publicité. Dans Les jours intimes, Besson fait le clown bien sûr mais quand il évoque, Gisela, son épouse, Oscar et Paul, ses deux fils, son émotion a quelque chose de fragile. Elle réchauffe comme le soleil de minuit. Fidèle à sa dualité, Besson brouille son image. Entre imaginaire et réalité, il conserve toujours une part de mystère. Dans une déclaration d’amour, il peut se faire tour à tour potache (« Tu es une héroïne de l’Antiquité entrée par mégarde et indifférence dans un épisode d’AB Productions : Hélène de Troie et les garçons ») et stendhalien (« Ma chérie, tout chez toi m’enchante et me charme, de tes mains d’aristocrate barcelonaise à tes poignets de joueuse de flûte »).

Les jours intimes, Patrick Besson (Bartillat)

Fauteuil 29 de l’Académie Française

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L'Académie Française accueille Amin Maalouf au siège de Montherlant

L'Académie Française accueille Amin Maalouf au siège de Montherlant

Le 14 juin 2012, Amin Maalouf est entré à l’Académie Française, succédant à Claude Lévi-Strauss au fauteuil 29 qui lui même avait eu pour prédécesseur Montherlant. Le même Montherlant, dans son discours de réception, avait pour sa part remarqué : « Et ainsi on arrive à cette constatation, que, jusqu’à ce jour — « jusqu’à ce jour », car il se peut que demain cela change, — presque tous les écrivains français, célèbres ou non, ont voulu être de l’Académie. Il y a un fait : l’Académie est accordée au tempérament français. Mon seul étonnement est qu’elle n’ait pas été créée par Clovis. » Amin Maalouf, auteur franco-libanais, a voulu démontrer que cette constatation était toujours d’actualité, et que lui-même était de ces écrivains « de tempérament français. » Alliant l’humour à l’érudition, les propos liminaires d’Amin Maalouf ont convoqué Racine et Rutebeuf, Mazarin et Barrès, Richelieu et Renan. Renan, qui avait lui aussi pris place sous la Coupole dans ce même fauteuil 29 et avait été cité par Claude Lévi-Strauss quand il s’était agi de faire l’éloge de Montherlant. Tout se tient dans le temps, de façon presque miraculeuse.

C’est qu’il y a du grandiose dans ces discours académiques qui pourraient paraître des exercices surannés. Il faudrait les lire, les lire vraiment pour comprendre comment le fil d’or de la transmission traverse le temps. Lire intégralement et successivement les brillants éloges de Maalouf sur Lévi-Strauss, de Lévi-Strauss sur Montherlant. Ces hommes qui entrent sous la Coupole offrent leur individualité à la perpétuation d’une institution. Or comme l’écrit justement Lévi-Strauss : « Les institutions donnent au corps social sa consistance et sa durabilité ; mais, pour qu’elles puissent remplir ce rôle, il faut qu’elles soient incontestables. À quoi tient donc leur légitimité ? Elle repose à la fois sur un principe de constance et sur une exigence de filiation. »
L’Académie est bien le fief incontestable de la constance et de la filiation, un des derniers bastions de la langue française. Inutile de dire, que son attitude éminemment conservatrice s’accorde mal à notre époque, toujours en quête de progrès et de modernité, de rupture et de nouveauté.
Oui, l’Académie est décidément un groupuscule d’horribles réactionnaires. Et les occupants du siège 29 en sont les parangons.

Prenons Renan, encore : « Ainsi, en conservant votre vieil esprit, vous conservez la meilleure des choses. Vous admettez tous les changements, tous les progrès dans les idées ; les cadres, vous les maintenez, et, de tous les cadres, le plus essentiel, c’est la langue. Une langue bien faite n’a plus besoin de changer. Le français, tel que l’a créé le XVIIe siècle, peut servir à l’expression d’idées que n’avait pas le XVIIe siècle ». Ou admirons l’ironie avec laquelle Montherlant fustigeait les tendances de son temps : « La curiosité chez les grands vieillards a de nos jours très bonne presse. Elle fait partie des attributs obligés de l’homme vraiment moderne, c’est-à-dire de l’homme idéal, comme on sait ». Quant à Lévi-Strauss, goûtons son humour noir: « L’humanité s’installe dans la monoculture, elle s’apprête à produire la civilisation en masse, comme la betterave. Son ordinaire ne comportera plus que ce plat. » Amin Maalouf s’est fait un plaisir, bien entendu, dans son discours sous la Coupole, de reprendre cette saillie acide que l’on trouve dans Tristes tropiques.
Elle fait sourire mais l’angoisse qu’elle porte remonte loin. Racine, déjà, voyait dans l’Académie le dernier lieu où défendre les hommes de Lettres contre certaines tendances de son époque : « Que l’ignorance rabaisse tant qu’elle voudra l’éloquence et la poésie, et traite les habiles écrivains de gens inutiles dans les états, nous ne craindrons point de le dire à l’avantage des lettres, et de ce corps fameux dont vous faites maintenant partie ; du moment que des esprits sublimes, passant de bien loin les bornes communes, se distinguent, s’immortalisent par des chef-d’œuvres comme ceux de Monsieur votre frère, quelqu’étrange inégalité que durant leur vie la fortune mette entr’eux et les plus grands héros, après leur mort cette différence cesse. » Il s’adressait ainsi à Thomas Corneille, qui succédait à son frère. Filiation, constance, toujours : le jeune Racine et le vieux Corneille étaient ainsi réunis par l’Académie.

Qui fera bientôt l’éloge de Pierre-Jean Remy, celui de Jean Dutourd, de Michel Mohrt, de Félicien Marceau et d’Hector Bianciotti dont les sièges sont aujourd’hui vacants ? Puissent-ils en tout cas avec Renan, toujours lui, conclure « que tout devient littérature quand on le fait avec talent ; en d’autres termes, que les lettres sont en quelque sorte l’Olympe où s’éteignent toutes les luttes, toutes les inégalités, où s’opèrent toutes les réconciliations. »

*Photo : Thomas Leplus

Richard Millet ou la culture de l’excuse

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Si l’on comprend bien le propos de Richard Millet qui fait tant scandale, l’acte abominable de Breivik ne serait compréhensible que par ce qui l’aurait causé : la politique multiculturaliste de l’Europe contemporaine. Breivik est déresponsabilisé et n’existe plus en tant qu’homme libre, responsable de ses faits et gestes. A lire Millet, l’auteur de la tuerie d’Utoya devient un simple « signe (…) de la sous-estimation par l’Europe des ravages du multiculturalisme ». Tout comme les kamikazes islamistes ou les émeutiers ne sont considérés par nos sociologues patentés que comme des symptômes de la politique impériale américaine, ou de la discrimination culturelle et sociale propre à notre pays, selon les cas. Alors Millet, sociologue muchiellinien ?

A moins d’une imperceptible ironie qui traverserait de part en part son Éloge, il apparaît que Richard Millet est plus contaminé par l’air du temps qu’il ne semble le croire, et l’on peut se demander pourquoi nos experts en explications sociologisantes ne le reconnaissent pas comme un membre éminent de leur confrérie.

Républicains américains recherchent guerre froide, désespérément

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Romney investi par le Parti Républicain invective la Russie de Vladimir Poutine

Romney investi par le Parti Républicain invective la Russie de Vladimir Poutine

Alors voilà : en 1989, le Mur de Berlin est tombé et deux ans plus tard, l’URSS disparaissait. Tout le monde voulait croire que c’était la fin de l‘Histoire et que Francis Fukuyama était son prophète. Le monde allait enfin connaître le bonheur infini du marché dans une paix perpétuelle qui allait ravir les mânes d’Emmanuel Kant. On sait ce qu’il advint : les anciens pays de l’Est connurent les plaisirs de la liberté d’expression et de la libre entreprise, dont s’empressèrent de profiter les différentes mafias, les oligarques et autres dépeceurs de biens nationaux. A la guerre froide succéda une paix chaude, très chaude même : demandez aux Irakiens, aux Afghans, aux Serbes, aux Croates, aux Bosniaques ce qu’ils en pensent.
Les USA avaient gagné contre le communisme soviétique oui mais voilà, un seul être vous manque et tout est trop peuplé. Des pays émergents comme la Chine stalinocapitaliste et le Brésil multiculturel devenaient de grandes puissances. L’Armée Rouge, qui avait au moins le mérite de se battre à l’ancienne, avait été remplacée par Al Qaïda et le 11 Septembre, ce ne fut pas un missile soviétique qui détruisit les Twin Towers mais des avions de lignes détournés par des terroristes.

Alors on comprend que les Républicains, à la veille de l’élection présidentielle américaine, voudraient bien que tout redevienne comme avant. Pas seulement dans les mœurs et le monde du travail où maintenant n’importe quelle salope peut divorcer, se marier avec sa copine et bénéficier d’une couverture sociale minimale mais aussi sur le plan des relations internationales. Le candidat républicain Mitt Romney, mormon affairiste et multimillionnaire, donne ainsi l’impression de regretter le bon vieux temps du rock’n roll quand il fait de Moscou « l’ennemi géopolitique n°1 » des USA.
Il faudrait lui rappeler que Poutine, malgré sa formation de kaguébiste, n’a plus rien d’un communiste et tout comme les Etats-Unis, il veille juste de très près à ce que l’on ne vienne pas trop empiéter sur sa zone d’influence, quitte à montrer quelques mouvements d’humeur comme l’apprit à ses dépens en 2008 la Géorgie de Saakachvili un peu trop convaincue du bien-fondé des thèses « néocons » de l’administration Bush.

Mais de là à le confondre avec Léonid Brejnev, il y a tout de même un pas. Dans son envie manifeste, presque émouvante de retour vers le futur, Mitt Romney a aussi bénéficié d’une tribune de soutien signée dans le Washington Times par les quatre anciens secrétaires d’Etat ayant servi sous des présidents républicains : Henry Kissinger, Condoleeza Rice, George Schulz et James Baker.
Ah, Henry Kissinger… 90 ans aux prunes… On en aurait les larmes aux yeux de nostalgie. Henry Kissinger, c’est aussi émouvant que les chromos de Norman Rockwell. Ça nous renvoie au bon vieux temps de Nixon, de la loi martiale sur les campus universitaires quand la garde nationale tirait dans le tas des étudiants pacifistes, quand on bombardait quotidiennement le Vietnam au napalm , quand on envoyait Pinochet expliquer l’économie de marché à Santiago du Chili, un autre 11 septembre, 1973 celui-là. On a aussitôt envie de remettre les vinyles de Jefferson Airplane, Grateful Dead, John Baez ou la géniale intro de Wish were you here de Pink Floyd sur sa bonne vieille platine. Pourquoi toujours penser à mal ? Au fond, si ça se trouve, Mitt Romney regrette les filles coiffées à l’afro, les jeans pat d’eph, les buvards de LSD et les partouzes mystiques et défoncées dans le désert comme dans Zabriskie Point d’Antonioni.

En même temps, la tribune des ex-chefs de la diplomatie étasunienne précise les choses avec une bonne phrase qui tue : « La direction des affaires du monde par les Etats-Unis est cruciale pour la paix et la prospérité ». Oui, oui, vous avez bien lu. C’est grâce aux apprentis-sorciers de Wall Street, par exemple, et à l’invention des subprimes que le monde connaît la prospérité. Et c’est bien entendu grâce à la politique étrangère de Bush père et fils que le Proche et le Moyen-Orient sont devenus les extraordinaires havres de paix et de stabilité que l’on connaît.
« La direction des affaires du monde… » : une formulation qui fleure bon le messianisme, la pax americana, ma Bible et mon fusil, Dieu, le dollar et mon droit, et tout le toutim.

Bref, quand j’entends « La direction des affaires du monde par les Etats-Unis », ça me rappelle un bon vieux mot oublié. Comment disait-on, déjà ?
Ah oui : impérialisme, qu’on disait.

*Photo : Gage Skidmore