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Inutile de vous occuper de vos enfants

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Faut-il vraiment plus de professeurs dans les classes ? Plus de conseillers pédagogiques et plus de médiateurs ? Plus de pédopsychiatres ? Et plus de fermeté et d’attention, voire d’amour, de la part des parents pour que leurs enfants deviennent de brillants sujets ou, au moins, d’honnêtes citoyens plutôt que des ratés ou des délinquants, voire des désaxés ? On connaît la réponse de Freud à la question d’une mère très angoissée par l’avenir de son fils :  » Quoi que vous fassiez, ce sera mal… »

Bryan Caplan, professeur à l’Université George Mason aux États-Unis, est arrivé à la même conclusion que Freud :  » Tant que vous n’enfermez pas votre enfant dans un placard, il s’en sortira.  » Ou pas, selon les cas. Inutile donc de lui imposer des visites de musée ou des cours de musique, de vous saigner pour l’inscrire à l’École Alsacienne ou de lui enseigner les rudiments de la morale ou du civisme. Ces énormes investissements en temps, en argent, en affection ne produisent, selon Caplan, qu’une infinitésimale différence sur le destin de votre enfant. Il est même probable que tout ce que vous ferez pour lui, se retournera contre vous : la vocation sacrificielle est celle qui entraîne les pires déboires. Mieux vaut laisser chacun voguer à son gré pour le meilleur comme pour le pire…qui, comme l’expérience nous l’enseigne, sont difficilement discernables.

Et si vous n’êtes pas convaincu, lisez le dossier :  » Avoir des enfants est-il immoral ? » publié ce mois-ci par  » Books « . L’auteur de ce dossier, Elizabeth Kolbert du  » New Yorker « , a eu également l’excellente idée de citer le livre de mon ami David Benatar :  » Better never to have been : the harm of coming into existence  » ( Oxford University Press …. J’incite les éditeurs français à le traduire ) qui soutient une thèse radicale, à savoir que si nous avions tous conscience du mal que nous faisons en ayant des enfants et décidions d’y mettre fin, l’humanité disparaîtrait en l’espace d’un siècle environ. Aux yeux de Benatar, c’est une perspective hautement souhaitable. Nous sommes quelques uns à le penser, pas suffisamment sans doute. Elizabeth Kolbert rappelle que des civilisations plus sensibles à la dimension tragique de l’existence ont entrevu cette vérité. Le titre de l’ouvrage de Benatar fait référence à un passage de la pièce de Sophocle,  » Œdipe à Colone « , où le chœur a ces mots :
 » Ne pas être né vaut mieux que tout.
Le meilleur après cela, dès qu’on a vu la lumière,
Est de rentrer très promptement dans la nuit d’où on est sorti.  »

C’est aussi une allusion au vieil adage juif :  » La vie est si affreuse qu’il eût été préférable de ne pas naître. Qui est heureux ? Pas un parmi des centaines de milliers.  »

Un après-midi chez Charlie

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Difficile de trouver plus glauque que cet immeuble industriel coincé au bord du périph’ (côté Paris), vers la porte de Bagnolet. Avec la pluie qui tombe sans discontinuer et le vent glacial qui semble avoir chassé des rues toute présence humaine, il y a de quoi donner des envies suicidaires au plus déconnant des caricaturistes. Le car de police stationné à quelques mètres de l’entrée indique qu’on est arrivés à destination. C’est ici que loge Charlie Hebdo depuis l’incendie qui a détruit les anciens locaux, situés à quelques centaines de mètres. Impossible de les réintégrer car ils étaient au rez-de-chaussée, trop faciles à attaquer.

Devant le bâtiment, une équipe travaillant pour une chaîne de télévision arabe à Londres fait le pied de grue. Là-haut, où il y a déjà une journaliste ukrainienne en train de tourner, Charb est intraitable. « Ils n’avaient qu’à prendre rendez-vous. » Son complice Riss, qui griffonne des esquisses pour la semaine suivante, approuve. Après dix jours de tempête médiatique déclenchée par la « une » du 19 septembre − « Intouchables 2 » − et les caricatures de Mahomet publiées en pages intérieures, un peu de calme ne nuit pas. Du reste, le nouveau journal vient d’être mis en vente et la rédaction est presque déserte. Et cette semaine, il y en a deux pour le prix d’un : un Charlie normal et « irresponsable » à la « une » duquel un homme des cavernes tient de l’huile dans une main et le feu dans l’autre − on comprend qu’il s’apprête à jeter la première sur le deuxième −, et un Charlie « responsable », composé de pages vides et de sujets qui ne fâchent personne.[access capability= »lire_inedits »]

On peut trouver l’humour charliesque bas de gamme. Charlie ne saurait prétendre être le royaume de la subtilité ou du bon goût. Mais il est curieux de lui reprocher d’avoir mal choisi son moment. Qu’un hebdomadaire traite de l’actualité, ce n’est pas très étonnant : or, lorsqu’il décide de publier les caricatures de Mahomet, l’actualité, ce sont les réactions de musulmans énervés à la « vidéo islamophobe ». Fallait-il les ignorer ? Fallait-il, surtout, parce qu’on anticipait de nouvelles réactions énervées, s’autocensurer ? Après tout, qu’auraient pensé nos rigolos si on avait déploré un attentat dans une école française en guise de riposte à leurs dessins prophétophobes ? Charb n’en démord pas : « On nous aurait montrés du doigt, mais nous n’aurions en rien été responsables. Les responsables d’un meurtre, ce sont les meurtriers, non ? De plus, il est curieux que le seul son de cloche qu’on ait entendu chez les Français de l’étranger ait été celui qui nous accusait de les mettre en danger. La peur aurait-elle gagné partout ? »

Toute la semaine suivante, en effet, nos comiques troupiers ont été accusés de souffler sur les braises, d’attiser les passions, bref de jouer les incendiaires − ce qui ne manque pas de sel quand on y pense. Dès le 20 septembre, Le Monde se fendait d’un éditorial intitulé « Intégrisme : faut-il jeter de l’huile sur le feu ? ». Pour l’ex-journal de référence, la réponse était dans la question. Les journalistes qui en ont fait des tonnes sur les dessins du Prophète devraient au moins être tenus pour co-responsables. Charb redéroule le film. « Tout le monde s’attendait à ce qu’on traite l’ébullition islamiste et, dès le mardi soir, des confrères ont sommé Jean-Marc Ayrault et Laurent Fabius qui − pas de chance − était au Caire, de se prononcer. Si ceux-ci ne nous avaient pas condamnés, il n’y aurait pas eu une meute de journalistes devant la rédaction le lendemain. À partir de là, le coup était parti. Alors, je veux bien qu’on nous accuse de semer le trouble à Kaboul, mais je vous rappelle que nous nous adressons à nos 45 000 lecteurs et que Charlie n’est pas disponible sur Internet. Ce sont la presse et les politiques qui ont orchestré le scandale. » Quant à l’accusation d’islamophobie, il hausse les épaules : « Je suis allergique à toutes les religions. Mais quand on nous traite de laïcards excités, on ne va pas tout casser dans une mosquée ou dans une synagogue. » Riss, pour sa part, trouve que tous les croyants sont de plus en plus susceptibles : « Il devient de plus en plus compliqué de déconner avec les religions. Ce qui m’énerve, c’est que nous soyons systématiquement associés à Mahomet. Merde, y’a pas que Mahomet dans la vie !»

Dehors, l’atmosphère est toujours aussi lugubre. Alors que nous cherchons notre chemin, une femme genre blonde décolorée, la quarantaine fatiguée, m’adresse un avertissement dont on ne sait pas bien s’il est empathique ou réprobateur : « Vous ne devriez pas vous promener en mini-jupe par ici. » Il a raison, Charb : notre pire ennemi, c’est la peur.[/access]

* photo : Hannah (de gauche à droite : Elisabeth Lévy, Riss et Charb)

Prix Michel-Lebrun pour Jérôme Leroy

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Notre confrère et ami Jérôme Leroy a reçu ce dimanche, pour son roman Le Bloc (Gallimard/Série Noire), le prix polar Michel Lebrun, décerné au Mans dans le cadre du salon de la 25ème Heure qui s’est tenu le week-end dernier. Ce prix, qui existe depuis 27 ans, est une récompense des plus recherchées par les auteurs de roman noir.

Michel Lebrun, mort en 1996, qui a donné son nom au prix, est toujours considéré comme le véritable « pape du polar français », tant par son abondante production qui a commencé les années 60 que par son œuvre critique sur ce genre encore souvent considéré comme mineur. On signalera par exemple ses Almanachs du Crime ou son travail comme rédacteur en chef de la mythique revue Polar. Michel Lebrun, qui a aussi été un traducteur d’Elmore Leonard, a également compté parmi les membres fondateurs de 813, la plus importante des associations françaises dédiées au roman policier.

En recevant ce prix, Jérôme Leroy qui raconte dans Le Bloc un quart de siècle du parcours de deux militants d’extrême droite, se retrouve dans une liste prestigieuse de lauréats parmi lesquels on relèvera les noms de Thierry Jonquet, Maurice G. Dantec, Fred Vargas et, dans la jeune génération, Marcus Malte et Caryl Férey.

Salman Rushdie, emmerdeur planétaire

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Joseph Anton, dont Salman Rushdie décrit l’existence depuis le 14 février 1989 jusqu’à nos jours, est le pseudonyme de ce même Salman Rushdie. C’était un nom de code que les services de sécurité britannique lui avaient demandé de choisir pour déjouer les manœuvres des assassins lancé à ses trousses après la fatwa de l’ayatollah Khomeiny le condamnant à mort pour blasphème et apostasie. Joseph, comme Conrad et Anton, comme Tchékhov, deux des auteurs préférés de Rushdie, sujet britannique d’origine indienne, issu d’une famille de la bourgeoisie musulmane de Bombay. Cet auteur à succès, lauréat du prestigieux Bookers Prize, le Goncourt britannique, traduit dans de nombreux pays, accéda à la célébrité mondiale, y compris auprès de gens n’ayant jamais lu une ligne de ses œuvres, le jour où l’ayatollah Khomeiny rédigea, alors qu’il était au seuil de la mort, la fameuse fatwa enjoignant les fidèles à tuer cet écrivain coupable, selon lui, d’avoir insulté le Prophète dans son dernier roman, Les Versets Sataniques. Cette fatwa fut rendue publique le 14 février 1989, le jour de la Saint-Valentin, alors que le mariage de Salman Rushdie avec sa seconde épouse, l’écrivaine Marianne Wiggins battait quelque peu de l’aile…

Sur plus de 600 pages, Rushdie nous raconte la vie de ce Joseph Anton, qui est resté pendant treize ans sous surveillance policière vingt-quatre heure sur vingt-quatre, errant d’abord d’une maison d’ami à une autre, puis finissant par acquérir un logement à Londres, qu’il partage avec sa troisième épouse, Elisabeth West, et les équipes de la « Special Branch » de Scotland yard, deux policiers qui se relaient pour veiller sur lui en continu. Le Joseph Anton que nous décrit Salman Rushdie est loin d’être totalement sympathique. Foncièrement égocentrique – mais est-ce bien étonnant pour un écrivain ? – il est passablement odieux avec ses proches, notamment ses épouses successives, vaniteux comme un paon, pratiquant avec délice le name dropping de toutes les célébrités avec lesquelles sa notoriété planétaire lui permet d’entrer en contact. Il se révèle même carrément goujat lorsqu’il évoque sans détour une coucherie induite par une consommation exagérée d’alcool avec Caroline Lang, la fille du ministre français de la culture, dont il ne prend même pas la peine de cacher l’identité.

Cette prise de distance que Rushdie nous invite à prendre avec sa personne nous permet d’autant mieux de lire cet ouvrage pour ce qu’il est : un livre politique de part en part, qui nous en apprend plus sur la Weltpolitik de la fin du siècle dernier que les doctes dissertations des géopoliticiens universitaires où les Mémoires narcissiques des grands de ce monde. Est-ce l’effet du hasard si la vie recluse de Joseph Anton commence quelque mois avant la chute du Mur de Berlin, pour s’achever au lendemain de l’attaque contre les tours jumelles de New York et le Pentagone de Washington le 11 septembre 2001 ? Alors que l’Occident et son chef de file Ronald Reagan étaient tout entier absorbé par sa « lutte finale » contre l’Empire soviétique, un écrivain gauchiste mondain de la Grande Bretagne de Margaret Thatcher était pris pour cible par une force montante, celle des islamistes radicaux que l’on cajolait, car ils étaient utiles pour porter des coups à ces salauds de communistes, en Afghanistan et ailleurs. « Quelque chose de nouveau était en train d’arriver », écrit Rushdie dans son livre, « cela se répandait à la surface de la terre, mais personne ne voulait le savoir. Un nouveau mot avait été inventé pour permettre aux aveugles de rester aveugles : islamophobie ».

C’est peu dire que « l’affaire Rushdie » ne faisait pas celle ceux qui, à gauche comme à droite, estimaient qu’il ne fallait pas chatouiller les moustaches du tigre islamique, que ce soit au nom de la realpolitik pour les premiers, ou par exotisme révolutionnaire pour les second. La « dame de fer » se révéla bien timorée – jamais elle ne reçut Salman Rushdie au 10, Downing Street, et Ronald Reagan ne prononça jamais son nom en public. La presse tabloïd britannique de Rupert Murdoch tirait à boulets rouges sur ce bourgeois de la littérature, dont la protection coûtait une fortune au contribuable après avoir écrit des bêtises sous le couvert de la liberté d’expression. Ses amis de la gauche intellectuelle, à de rares exceptions près, comme Nadine Gordimer, Susan Sontag, ou Harold Pinter, se désolidarisent de lui. Je ne résiste pas à la tentation de citer les lignes écrites dans le Guardian, fin février 1989, par John Berger, mon voisin des alpages haut savoyards, qui s’affiche chaque année au plateau des Glières aux côtés de Stéphane Hessel comme figure de proue des « résistants d’hier et d’aujourd’hui », ceux qui considèrent que Nicolas Sarkozy est plus nuisible au genre humain que Mahmoud Ahmadinejad : « Je suggère que Salman Rushdie, s’il n’est pas captif d’une chaîne d’événements dont il a perdu le contrôle, demande à ses éditeurs dans le monde entier de mettre d’arrêter la vente des « Versets Sataniques » et de renoncer à toute réédition. Non pas cause des menaces pesant sur sa vie, mais pour protéger celle d’innocents n’ayant ni écrit ni lu ce livre. Si cela est accompli, il est probable que nombre de dirigeants et hommes d’Etat musulmans seraient prêts à condamner les pratiques d’un ayatollah terroriste édictant des sentences de mort. Sinon, nous risquons de voir éclater la première guerre sainte du 21ème siècle, avec la terrifiante bonne conscience de chaque côté. Elle surviendra, de manière sporadique ou continue dans les aéroports, les centre ville, les banlieues, partout où les gens ne sont pas protégés.  »
L’ombre gigantesque de Winston Churchill nous cachait une partie de la réalité : l’héritage de sir Neville Chamberlain, l’artisan des accords de Munich, point d’orgue de la politique d’appeasement face au Reich hitlérien se porte à merveille !

Au fil des pages, on découvre toutes les petites lâchetés et les grands renoncements dont se rendent coupables ceux qui tiennent le haut du pavé politique et éditorial. Salman Rushdie, qui a en plus le culot de refuser de se faire oublier, prétend continuer à écrire et à publier malgré l’existence qu’il est contraint de mener. Rares sont ceux qui se sortent honorablement de cette sale affaire : Bill Clinton, Günter Grass par exemple. En France, sa défense a rassemblé des gens qui se détestaient, comme Bernard-Henri Lévy et Jacques Derrida. François Mitterrand s’est prudemment tenu à l’écart de cette affaire déléguant à Jack Lang (et à sa fille…) le soin de représenter la patrie des droits de l’homme. La fatwa visant Rushdie n’a pas été annulée. La fondation iranienne qui la soutient vient même de porter à 3,3 millions de dollars la prime promise à celui qui fera passer l’écrivain de vie à trépas, dans la foulée de la crise déclenchée par la manipulation islamiste de la diffusion, sur Youtube, des images d’un pseudo film insultant le prophète. Rushdie s’en fiche, il vit à visage découvert à New York depuis plus de dix ans, voyage dans le monde entier, prouvant par sa seule existence que les mollahs sont nus.

*image : futureshape/Flickr

L’affaire des tournantes de Fontenay donne le tournis

L’affaire des tournantes de Fontenay donne le tournis. Le 11 octobre dernier, la Cour d’assises du Val de Marne, au terme de 12 heures de délibéré, a acquitté dix des accusés et condamné les quatre autres, pour des faits de viols en réunion, à des peines modérées. A l’énoncé du verdict, les conseils des parties civiles ne sont pas d’accord, l’une se désole d’un verdict dont elle ne comprend pas le sens, qui nie aux plaignantes la qualité de victime, l’autre prétend que la Cour d’assises a dit à sa cliente « on vous croit ». Il faudrait s’entendre, Mesdames. On ne peut décemment pas, d’une part ameuter la basse-cour féministe, crier au scandale et au déni judicaire, et d’autre part oser soutenir qu’avec ce verdict la Cour d’assises de Créteil a dit aux plaignantes « on vous croit ». En vérité, on a peine à vous croire, et on les croit à peine, avec peine, avec beaucoup de peine pour ces deux femmes, dont la vie, c’est vrai, est effarante et douloureuse, pour ces victimes impropres qu’on a cru avec émoi et avec tout le zèle de la compassion. C’est humain. Et il est bien naturel qu’une affaire de cette ampleur suscite, à longueur d’articles et de tweets, les commentaires d’un nombre considérable de gens qui n’y connaissent rien, et font écho inévitablement à la plainte et à l’indignation. On est vraiment dans l’air du temps, et l’air du temps, ça propage bien, c’est bon pour l’écho… Impossible ici de ne pas se souvenir avec Orwell que le véritable ennemi, c’est l’esprit réduit à l’état de gramophone, et cela est vrai que l’on soit d’accord ou non avec le disque qui passe à un certain moment.

Car si l’affaire des tournantes de Fontenay a fait l’objet de très nombreux commentaires avant et pendant le procès, ceux-ci étaient uniquement alimentés par les dires des plaignantes, confuses à la barre, mais en vérité fort loquaces et crédibles devant une caméra.

Et soudain ce récit des plaignantes, complaisamment relayé, est apparu absolument sans rapport et sans mesure avec l’appréciation des faits par la Cour d’assises, au terme d’un mois de débats contradictoires. De cette audience à publicité restreinte, de cette affaire, très peu, en fait, peuvent parler, et certainement pas les associations féministes qui se comportent si souvent en accusateur privé, qui curieusement ne se sont pas constituées partie civiles, et osent après verdict prétendre que cette affaire est « un fiasco judiciaire pour les femmes ». Osez le féminisme ! On travestit totalement l’enjeu de ce procès qui n’est pas celui du viol mais de ceux qui en sont accusés. Il faut dire ici avec force qu’on doit évidemment inciter les femmes qui ont été violées à dénoncer les faits, et inciter celles qui ne l’ont pas été à surtout s’en abstenir. Si ce verdict choque, c’est parce que l’opinion publique ne s’explique pas l’abîme entre ce qu’elle a pu croire et ce que d’autres, mieux renseignés, ont pu juger. Comment expliquer que trois magistrats et six jurés, ces derniers tout autant conditionnés que n’importe quel téléspectateur, ont pu à ce point démentir la version des victimes et décevoir tous les professionnels de la douleur ? Ce qu’a d’abord rappelé la Cour c’est qu’une plaignante n’est pas ipso facto une victime, qu’un accusé n’est pas coupable avant d’avoir été déclaré tel, que l’audience est le couronnement du processus judiciaire, et qu’il est bien dommageable qu’elle se soit tenue si tard.

La Cour d’assises du Val de Marne s’est prononcée au terme de vingt jours de débats qui ont permis aux jurés d’entendre, d’observer un certain nombre des protagonistes supposés de cette affaire, au premier rangs desquels les « deux jeunes femmes meurtries » et leurs « barbares agresseurs ». Ces jurés, ces magistrats ont effectivement assisté aux moments de tension, certes inévitables, marqués par quelques outrances langagières qualifiées abusivement d’ « insultes reçues par les plaignantes tout au long du procès » (« j’ai entendu ma cliente traitée de « mytho », de « moche » et de « grosse vache » semble être pourtant le seul grief…). Ils ont connu la réalité contradictoire d’un procès, les récits antagonistes, la parole vivante et vulnérable, les corps à la barre, durant près d’un mois d’audience. Juger est une affaire sérieuse, déjuger l’opinion publique en est une autre. C’est bien tard qu’on a réalisé qu’il était tout bonnement improbable, dans l’affaire d’Outreau, qu’une cage d’escalier abrite un pédophile à chaque palier. On a considéré la chose comme indubitable car elle impliquait des pauvres du Nord, population méprisable dans son ensemble et volontiers abjecte, etc. Idem à Fontenay. On ne s’est guère demandé si ces histoires de viols dans les caves, dans les box, sur les terrasses durant des mois qui, aux dires des parties civiles, attiraient des foules de participants, patientant par dizaines dans les cages d’escaliers, formant une file d’attente devant le hall de leurs domiciles, ou dans la cour d’une école, avaient une once de vraisemblance, si elles pouvaient, ne serait-ce qu’en partie, être confirmées par des témoins. Vraiment n’y avait-il à l’époque, à Fontenay-sous-bois, que des salauds et des lâches ? Personne pour réagir, pas une mère de famille révoltée à son balcon, pas un gardien d’immeuble, pas même un sympathisant du Front National exécrant la racaille? Pas un témoin pour confirmer sur ce point ou sur d’autres les dires des plaignantes… L’enquête et les médias ont absolument adhéré aux déclarations des jeunes femmes sans jamais vérifier quoi que ce soit, sans même réaliser que si aucun témoignage postérieur, ou dénonciation antérieure aux faits allégués n’avaient eu lieu, c’est que ceux-ci manquaient sans doute de consistance… Et lorsque l’accusation lâche une partie du dossier, que la Cour et les jurés prononcent en connaissance de cause, en leur intime conviction peut-être, une décision qui n’est pas très éloignée d’un acquittement général, l’opinion publique s’indigne, les associations féministes protestent et marchent, aveugles à la réalité d’un procès qui n’est pas celui de la parole des femmes, comme elles le prétendent, mais de la parole de deux femmes et de ceux qu’elles accusent. Le pouvoir politique, fidèle aux pratiques du précédent, plutôt que d’en appeler à la raison, plutôt que de prendre acte de cette décision de justice et de sa motivation, sous la clameur féministe clame son malaise, concède un nouveau procès, et justifie l’émoi et la conviction de ceux qui s’émeuvent et ne réfléchiront jamais…

Dans un avenir prochain en temps judiciaire, plus de quatorze ans sans doute après les faits allégués, sept hommes comparaîtront devant la Cour d’assises d’appel des mineurs pour qu’une nouvelle fois, au nom du peuple français, leur soit rendue Justice.

(*)Philippe Geny-Santoni est l’avocat de deux des acquittés dont l’un, après l’appel du Parquet, devra comparaître une nouvelle fois

(**) Photo : Les deux plaignantes du procès dit « des tournantes » de Fontenay, BFMTV

Iles grecques à vendre (sans leurs habitants)

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C’est notre consœur Alexia Kefalas, envoyée spéciale du Point en Grèce et également collaboratrice de Causeur, qui nous l’apprend : les émissaires de l’Union européenne et du FMI auraient conseillé au gouvernement d’Antonis Samaras de « déplacer les habitants des îles comptant moins de 150 habitants ». L’affaire fait grand bruit dans la presse grecque à tel point que le ministre des affaires étrangères qui avait repris cette proposition à son compte, a dû faire marche arrière, la qualifiant de « plaisanterie ».

Alexia Kefalas indique que de nombreux experts pensent que ce projet n’a rien d’une galéjade, puisque, mis en œuvre, il permettrait à la fois de réduire les dépenses publiques liées au fonctionnement de ces îles si peu habitées, et d’augmenter les recettes budgétaires en vendant ces territoires à des investisseurs privés. Allez savoir pourquoi, j’ai pensé à l’île de Porquerolles au large de nos côtes varoises et j’ai consulté sa fiche Wikipédia afin de m’enquérir de sa population. Après tout, dans quelques années, les commissaires bruxellois conseilleront peut-être une solution similaire à notre gouvernement, que ce dernier, afin de respecter le TSCG, ne sera pas en situation de refuser.

L’île comptait 200 âmes au recensement de 2004. Je ne sais si sa population a augmenté ou diminué depuis et je n’ai pas eu accès à sa pyramide des âges. Mais dans le doute, je n’ai qu’un conseil à donner à ses habitants : si vous souhaitez demeurer chez vous, oubliez préservatifs et autres contraceptifs, croissez et multipliez !

« La charia n’est qu’une construction humaine »

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Pourquoi entend-on si peu les théologiens musulmans « éclairés » ?

Parce que, tout simplement, ils n’arrivent pas à se faire entendre ! À eux de se faire valoir et de se faire comprendre en fondant des écoles de pensée qui renouent avec l’audace intellectuelle et la hardiesse des mutazilites ou d’al-Fârâbî.
Fârâbî, le second maître − après Platon − selon la dénomination affectueuse de Maimonide, théorisait dans sa Cité vertueuse la conquête du bonheur et la quête du salut sans aucun lien avec la révélation coranique ! Certains théologiens contemporains, à l’instar de Nasir Hamed Abu Zeyd ou Mahmoud Taha, l’ont fait, non sans grand courage, mais ils ont dû le payer cher, parfois de leur vie, avec la complicité lâche des autocrates arabes. En outre, les rares voix dissonantes qui parviennent à percer ne trouvent pas d’écho dans les tribunes médiatiques, occupées qu’elles sont par la surenchère sur les dérives maladives de l’islam et la focalisation sur les exactions commises en son nom. Imaginez que je ne connaisse notre société française qu’à travers l’unique canal de la revue Détective et son lot de faits divers atroces : il y aurait de quoi désespérer de l’âme humaine en France ! Mutatis mutandis, c’est ainsi que fonctionne la perception médiatique de l’islam. Aux heures de grande écoute, on assiste à des débats supposés objectifs qui donnent, tour à tour, la parole à un rugbyman, un judoka, un basketteur, un rappeur ou une lofteuse pour parler de géostratégie, de sociographie des musulmans en France, de théologie fine ! Avec comme caution habituelle, un imam ânonnant qu’on « pique » sur le voile et réagissant dans son réflexe pavlovien sur la nécessaire pudibonderie et autres fadaises éculées… Ces débats asymétriques confortent la thèse d’une médiocrité congénitale aux musulmans, perçus comme un élément incongru, allogène à la nation. Sans nourrir une logique de complot ni se complaire dans une approche victimaire, on peut observer que l’histoire du petit margoulin polygame de Nantes est passée en boucle ad nauseam, alors que les médias ne disaient pas un mot de la disparation de l’islamologue Mohammed Arkoun.[access capability= »lire_inedits »]

En même temps, les médias passent leur temps à dénoncer par avance le risque d’amalgame et sont plutôt indulgents avec les expressions les plus extrémistes de l’islam. Or, ces expressions existent. Les gens qui se font enquiquiner parce qu’ils mangent pendant le ramadan ne sont pas une invention. On a aussi peu commenté le vote des Tunisiens de France qui, proportionnellement, ont plus voté pour les islamistes d’Ennahda que leurs compatriotes résidant au pays…

Une presse libre et responsable est le socle de la démocratie. Elle ne doit surtout pas afficher la moindre indulgence avec l’extrémisme. Bien au contraire, les gens qui se font « enquiquiner », comme vous dites − dans certains cas, ce verbe est euphémistique − parce qu’ils n’ont pas observé le jeûne du mois de ramadan sont en droit d’être protégés d’abord en alertant l’opinion publique. Nous devons, qui que nous soyons, dénoncer ces atteintes intolérables à l’intégrité physique et morale de nos concitoyens, et par-delà de quiconque ploie sous le joug de l’extrémisme. Nous savons gré à la presse qui nous informe de la forfaiture inqualifiable dont a été victime la jeune femme violée à Carthage et qui doit comparaître devant la Justice pour attentat à la pudeur ! Entendons-nous bien : je ne disculpe pas les musulmans de France et d’ailleurs de leur responsabilité première dans la situation de crise que nous vivons tous. Il faut voir la poutre chez soi avant de déplorer la paille des autres. La communauté tunisienne de l’étranger qui a le moins voté pour Ennahda se trouve en Algérie alors que les Tunisiens français ont plébiscité les islamistes. Cela montre que nos quartiers dits « sensibles » sont gangrénés par les idées islamistes. Si nous le savons, c’est que cela a été médiatisé, sobrement peut-être, par souci d’équilibre, mais médiatisé. De toute façon, que pèse cette sobriété par rapport aux « unes » des magazines sur l’argent des intégristes, Marianne voilée, le djihad traduit systématiquement et abusivement en « guerre sainte », les chrétiens d’Orient persécutés par l’islam et sur le fanatisme islamiste ? Ce genre de marronniers entraîne de terribles dégâts dans la psyché de nos compatriotes. De plus, au cours du dernier quinquennat, on a aggravé les choses en distillant des idées infectieuses, en hiérarchisant les civilisations, en distinguant les Français d’origine immigrée du corps national traditionnel ou en instaurant un débat sur l’islam. Et aujourd’hui, lorsque Manuel Valls annonce vouloir expulser les prêcheurs de haine, où voudrait-il envoyer ceux qui ne sont pas ressortissants d’États étrangers, mais bel et bien français ? Il est curieux de persister à voir les musulmans comme un greffon adventice dans la société française. C’est hélas une réalité pour les islamistes, mais ceux-ci n’en restent pas moins majoritairement des citoyens français qu’il faut traiter comme tels. À ce sujet, la responsabilité des hiérarques musulmans en France est plus qu’engagée. S’ils avaient eu le courage et l’autorité nécessaires, ils auraient étouffé ab ovo l’affaire des deux collégiennes à peine nubiles qu’on voulait emmitoufler dans un fichu et nous ne serions pas arrivés, de démission en démission, à l’histoire du voile intégral quelques années plus tard. Leur inertie et leur passivité devant les prières de rue attestent également leur incompétence et leur pusillanimité.

Là encore, les persécutions des chrétiens d’Orient ne sont pas une invention, si ?

Le mot « invention » qui revient deux fois dans vos questions commence à pointer une forme de désobligeance. Aucun être au monde sensible et sensé ne peut rester indifférent devant le drame que subissent aujourd’hui les chrétiens d’Orient, obligés qu’ils sont de quitter leurs demeures, leur terre natale et leur pays, alors qu’ils s’y trouvaient bien avant l’avènement de l’islam. Le degré d’avancement éthique d’une société donnée est jaugé à l’aune de la situation des minorités en son sein, en attendant d’arriver au statut de citoyen in abstracto de ses déterminismes ethniques, de ses orientations sexuelles, de ses options métaphysiques ou de ses appartenances confessionnelles. En réalité, en démocratie, il n’y a de majorité et de « minorité » qu’au Parlement. Mais laisser penser que les persécutions sont le lot quotidien depuis toujours des chrétiens d’Orient est aussi erroné. C’est oublier leur rôle, leur influence et leur présence dans les cours califales et princières dans cette région depuis l’islamisation de leurs contrées. C’est surtout minimiser leur ardeur dans la Nahda (dans son sens étymologique et historique de « renaissance » et non pas dans le sens piteux partisan islamiste) à la charnière des XIXe et XXe siècles. Toujours est-il que la liberté religieuse, l’autonomie du sujet, le pluralisme, la citoyenneté aconfessionnelle, le respect des droits de la personne humaine, la laïcité sont autant d’enjeux et de chantiers titanesques qu’il faut mener en contexte islamique avec ou sans les révolutions et surtout avec toutes les composantes de la nation arabe.

Que pensez-vous de la notion d’islamophobie? Peut-on parler d’une montée de l’« islamophobie » en France ?

Je conçois que certains essayent de récuser l’idée d’« islamophobie » au nom de la liberté de critiquer l’islam, mais l’argument est fallacieux car il entretient la confusion entre critique et détestation. Or, la critique objective est recevable et opportune. Toute doctrine, toute philosophie et toute tradition religieuse qui fuit le débat, esquive le choc des idées et élude les questions de l’heure finit par s’atrophier. Se sentant vulnérable et redoutant l’asphyxie, il ne lui reste alors plus que le fanatisme et la terreur pour subsister quelques instants. Toute critique est salutaire et donc bienvenue. À ce sujet, étymologiquement, le terme « islamophobie » désigne une peur maladive, irraisonnée, pathologique de l’islam, que l’on peut sinon admettre, du moins expliquer : la décennie noire du GIA en Algérie, l’affaire Kelkal, les talibans, le 11-Septembre 2001, l’affaire Merah peuvent provoquer une peur compréhensible.
J’utiliserai en revanche le néologisme de mis-islamie pour ceux qui se reconnaissent comme hostiles, haineux et antimusulmans par principe, tel un misogyne qui n’aime pas les femmes ou un misanthrope exécrant ses semblables. Cette attitude n’est pas normale. On ne peut cependant pas parler de « racisme antimusulman » puisque l’islam n’est ni une race ni une ethnie. Que dire et que faire du Bosniaque musulman ou de son coreligionnaire allemand vivant tous les deux en France ?

La plupart des clercs musulmans peinent à penser la séparation moderne entre individu, citoyen et croyant, le mot « politique » (siyasa) étant d’ailleurs absent du Coran. Dans ces conditions, comment concilier islam et laïcité ?

D’un point de vue méthodologique, je ne me fonderai pas sur la mention ou l’absence de tel ou tel mot dans le Coran ni dans une autre référence scripturaire religieuse pour construire un ordre politique, surtout si je veux qu’il soit aconfessionnel. Les fondements de la gestion de la Cité doivent relever de paramètres extra-religieux. Dans le sillage de l’abolition du califat par Mustapha Kemal Atatürk, l’œuvre monumentale d’Ali Abderraziq, L’Islam et les fondements du pouvoir, a provoqué un séisme dans le monde arabe puis, au-delà, dans le monde islamique, l’effervescence intellectuelle et la réforme qui s’en sont suivies, dans un élan de foi et d’espérance dans les idées du progrès, ont été, hélas, stoppées par la contre-réforme des Frères musulmans.

À supposer que les différents islamistes veuillent appliquer « la » charia comprise comme loi et mode de gouvernement, ils ne le pourront pas car celle-ci reste muette sur le droit maritime, celui des affaires et des assurances, sur les arsenaux nucléaires, sur la militarisation de l’espace, sur Internet et les canaux satellitaires, sur le génie génétique, etc. Si la charia a un mot à dire, cela concerne seulement le droit personnel… et encore, selon quelle école ? Dans le monde sunnite, il y a quatre écoles juridiques reconnues. On aurait pu en avoir trois ou cinq : le nombre quatre n’est pas garanti par le divin ! En outre, on a telle ou telle disposition dans l’une ou l’autre de ces quatre écoles parce que le maître éponyme a triomphé de ses contradicteurs, parfois avec le concours politique du souverain. Quelles auraient été ces dispositions qu’on sacralise maintenant si les contradicteurs l’avaient emporté ? De surcroît, l’élaboration du corpus juridico-religieux de cette fameuse charia s’est étalée de 767 à 855. Ainsi, tous les califes omeyyades et une partie des abbassides ont-ils gouverné d’une manière, sinon anti-islamique, au moins an-islamique au regard de cette gouvernance monolithique fondée sur la charia chère aux islamistes ! Pourtant, personne ne dénie à ceux-là leur islamité. C’est dire que la gouvernance selon la charia n’est qu’une construction humaine ! Quant à la conciliation de l’islam et de la laïcité, il faut une réponse fleuve pour cerner ce sujet complexe. Et, pour n’en donner qu’une facette, je m’en tiendrai aux requêtes du président de l’association des ulémas algériens devant le Conseil d’État pour appliquer la loi de Séparation, celle du 9 décembre 1905 en Algérie, alors départements français. Nous savons tous d’où le refus est venu…

La difficulté de séparer politique et religieux semble pourtant être une constante…

Oui, vous avez tout à fait raison : la séparation des deux ordres temporel et spirituel, en contexte islamique, tarde à venir. Soulignons simplement que la déconnexion du politique d’avec le religieux est une conquête relativement récente dans la gestion des affaires de la Cité et une marque forte du progrès humain. Et, en admettant qu’il faille se fonder sur le Coran pour établir la dévolution des prérogatives entre les ordres spirituel et temporel, le verset 38 de la sourate 42 dit : « Et leurs affaires sont objets de consultation entre eux. » Certains modernistes laïcisants y ont vu le fondement de la démocratie. C’est une vue étriquée et fort discutable, car on peut toujours exhiber des versets contradictoires. Par hypothèse, s’il faut chercher un verset coranique allant dans le sens que je souhaite, je citerai plutôt le verset 59 de la sourate IV: « Ô vous qui avez cru, obéissez à Dieu, au Prophète et aux détenteurs de l’ordre parmi vous. » La simultanéité de ceux auxquels on doit obéissance montre qu’il y a clairement deux ordres : Dieu et le Prophète d’un côté, les détenteurs de l’ordre de l’autre.

Autrement dit, le Coran, comme l’Évangile, contient les germes de la laïcité ?

Non, la laïcité, tout comme la politique, ne doit pas être arrimée à la religion. Et je ne crois pas davantage à l’idée d’une matrice chrétienne de la laïcité, même en présence du denier de César dans l’Évangile de Matthieu : la doctrine des deux glaives, la Cité de Dieu, la querelle des investitures, la monarchie de droit divin, les harangues de Bourdaloue ou de Dupanloup, l’encyclique Vehementor nos excommuniant les députés catholiques ayant voté la loi de séparation de l’Église et de l’État démontrent le contraire. C’est grâce au travail considérable de théologiens catholiques et protestants comme Karl Rahner, Yves Congar, Urs van Balthazar, Karl Barth ou Paul Tillich − puis des travaux de Vatican II − que les chrétiens ont intégré peu à peu le principe de laïcité. Ce qui a été mené dans un contexte pourra l’être dans un autre contexte. Rien d’intrinsèque à l’islam ne l’interdit. Inspirons-nous de l’audace et du génie d’Avempace ou d’Averroès ![/access]

(*) Ghaleb Bencheikh est docteur ès sciences. Il est notamment l’auteur de Lettre ouverte aux islamistes (avec Antoine Sfeir, Bayard, 2008). Il anime par ailleurs l’émission « Islam », tous les dimanches matin sur France 2.

Anne Hidalgo : Osons le charabia !

L’année 2014 sera marquée par plusieurs jalons faramineux… le 21 janvier nous célébrerons les 90 ans de la mort de Lénine, le 15 avril une éclipse totale de lune ravira les astronomes, le 12 août l’anniversaire des 60 ans de François Hollande sera fêté en grande pompe et le 17 août la tenue des Jeux équestres mondiaux à Caen (Calvados) fera mon bonheur. Une année riche en émotions donc ! Mais n’oublions pas d’ajouter à cela les élections municipales, qui se tiendront très probablement au mois de mars de cette année 2014 tant attendue…

A Paris, flucuat nec mergitur, la bataille s’annonce rude pour trouver le successeur de Bertrand Delanoë. A droite les prétendants à l’investiture de l’UMP se bousculent au portillon médiatique… et le choc titanesque de Rachida Dati et François Fillon fait rire les journalistes étrangers et les petits enfants. A gauche, la candidate du Parti socialiste est déjà connue. Anne Hidalgo, actuelle adjointe au maire chargée de l’égalité hommes/femmes et du nébuleux « Bureau des temps », briguera le rôle de premier magistrat de la ville.

Son programme, résumons le comme ceci : rendre la nuit aux « usagers » de la nuit ! Livrer les voies sur berge aux « teufeurs » citoyens ! Et poursuivre, de manière générale, la grand œuvre du précédent édile à coups de tonitruantes opérations bouffonnes visant à étendre l’empire du « vivre-ensemble », grâce – pour ne prendre qu’un exemple – à des vélos en libre-service taillés dans des blocs de fonte.

Pour défendre son programme Anne Hidalgo a lancé une association appelée : Osez Paris ! Car, comme le suggère la candidate, ce n’est pas le hasard ou la nécessité qui mène à Lutèce… « C’est souvent un coup d’audace de venir à Paris, il faut suivre le rythme de cette ville qui se réinvente en permanence ! » Essayez : « Osez Besançon ! » ou « Osez Vesoul ! » ça marche moins bien. Tandis qu’Osez Paris ! Evidemment on ne sait pas très bien ce que ça veut dire une ville qui se « réinvente en permanence », si ce n’est qu’elle vit au rythme de l’évènementiel et de la virtualité, mais ça en jette ! L’association en question est parrainée par des membres de la société civile aussi colossaux que Bruno Julliard l’éternel lycéen tête à claques anti-CPE ou l’urgentiste apolitique Patrick Pelloux…

Un site web destiné à animer une campagne de type « démocratie participative » a également été lancé. Il n’est pas sans renvoyer aux velléités présidentielles passées de Ségolène Royal et à sa « Ségosphère » de sinistre mémoire… Jean-Louis Missika, sociologue aligné et président d’Osez Paris ! est plein d’une fougue lyrique : « Nous voulons provoquer une prise de pouvoir de l’imagination et un bouillonnement d’idées ! » Ailleurs, Missika défend en ces termes son titanesque projet de plateforme numérique hidalgoparticipative, qui va révolutionner la démocratie – et la réduire à la trivialité jeuniste et affligeante d’un jeu en réseau : « L’idée est de créer une démocratie multi-citoyenne sur le modèle des jeux vidéo massivement multi-joueurs. » Osons le charabia !
Game over.

Et si les Nobels nous f… la paix ?

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L’Union européenne est bien mal en point puisque le jury norvégien du prix Nobel se croit obligé de voler à son secours. Rappelons que la Norvège, pays fort prospère, a refusé d’intégrer l’Union par deux fois (1972 et 1994) – tout lien entre les deux ne pouvant être que fortuit – et que son premier ministre vient de la féliciter … tout en excluant de nouveau une adhésion.
Quoi qu’il en soit, le prix Nobel de la paix vient donc d’être attribué à l’Union européenne par le Comité du Nobel au motif que « L’Union et ses ancêtres contribuent depuis plus de six décennies à l’avancement de la paix et à la réconciliation, la démocratie et les droits de l’homme en Europe. ». Dont acte.

Pourtant, nul ne peut nier que la stabilité européenne depuis le second conflit mondial est avant tout le fait de la politique volontariste d’États-nations et même de chefs d’États, et non d’une Union bien incapable d’agir seule. Les couples De Gaulle-Adenauer, Giscard-Schmidt, ou Mitterrand-Kohl, sans parler de Sarkozy-Merkel, ont plus fait pour la paix en Europe que tous les présidents de la Commission qui se sont succédés – y compris un Jacques Delors qui restera surtout dans l’histoire pour avoir été le père de Martine Aubry. On ne sache pas non plus que l’actuelle « Haute Représentante pour la Politique Étrangère et de Sécurité Communes », l’inexistante Catherine Ashton, soit par ses bourdes un facteur de paix entre les nations.

Par contre, lorsque l’Europe des Balkans fut à feu et à sang (détail sans importance sans doute pour nos amis du jury Nobel), l’Union fit très clairement la preuve de son impuissance ou de son inexistence. Les États reprirent le dessus, aboutissant à un éclatement diplomatique entre les principaux membres de l’Union, caractérisé par une reconnaissance des États nés de l’effondrement de l’ex-Yougoslavie faite dans le désordre le plus total, chacun suivant ses propres inclinations. A l’époque, l’Allemagne se précipitait ainsi pour soutenir la Croatie, quand la France, sous la pression douteuse – déjà – d’un philosophe en chemise blanche, se passionnait pour la si multiculturelle Bosnie, devenue depuis une puissance résolument musulmane.

Même distribution prétentieuse des bons et mauvais points quelques années plus tard lors du conflit du Kosovo, et même inefficacité de l’Union, puisque les USA intervinrent sur le théâtre de ce que l’on peut difficilement nommer autrement qu’une guerre européenne, même si certains préfèreront le terme d’opération de police internationale. Le fait que l’actuel secrétaire général de l’OTAN, Anders Fogh Rasmussen, ait déclaré que « l’UE a joué un rôle majeur pour cicatriser (sic) les blessures de l’Histoire » montre d’ailleurs que les Danois n’ont rien à envier aux Norvégiens en matière d’humour noir. « De nombreux conflits liés aux origines ethniques ont été résolus » a par ailleurs le culot de prétendre le jury Nobel pour justifier son prix. Les quelques milliers de Serbes qui tentent de survivre de nos jours sur leurs terres du Kosovo et font face aux attaques permanentes des milices musulmanes apprécieront !

Quant à l’impossibilité future des guerres, l’exemple même de la Yougoslavie, cette fédération présentée pendant des années par tous les spécialistes du droit international comme la preuve de l’efficacité pacificatrice d’un État multinational est là pour semer le doute. « Aujourd’hui, une guerre entre l’Allemagne et la France est impensable » disent les Nobels. Aujourd’hui peut-être, mais demain personne n’en sait rien.
Alors pourquoi ce prix ? C’est Jacques Delors qui finalement mange le morceau. Le Nobel est selon lui « un message politique à un moment où il y a beaucoup de critiques, beaucoup de statistiques, de pronostics défavorables à l’Europe ». « C’est aussi un message d’encouragement pour nos peuples et nos gouvernements parfois assaillis par le doute et les vents contraires des populismes et des nationalismes étroits », ajoute le technocrate-chrétien. Il faudrait donc suivre ses conseils – hélas, il n’aurait pas été assez écouté – et aller à marche forcée vers plus de coopération et d’intégration.
Mais voici que pour Angela Merkel le Nobel est un soutien non seulement à l’Union mais aussi… à l’Euro, car « plus qu’une monnaie il s’agit de l’idée de l’Europe en tant que communauté de paix et de valeurs ». « On ne peut pas jouer avec l’intégrité de l’Europe et de la zone euro qui en est la partie avancée, le fer de lance. Voilà ce que nous rappelle cette récompense du comité Nobel » ajoute en écho Pierre Moscovici. Et sans surprise Daniel Cohn Bendit va plus loin encore, puisque ce prix serait selon lui une incitation à demander pour l’Union européenne un siège au Conseil de sécurité de l’ONU.

Las, encore faudrait-il recevoir le prix. Qui va monter sur l’estrade au nom des « 500 millions d’Européens » ? Comme l’hydre de Lerne, mais sans son efficacité, l’Europe ne manque pas de têtes. L’ineffable José Manuel Barroso, président de la Commission depuis 2004, s’estime bien évidemment directement concerné. Mais Herman Van Rompuy, le président du Conseil européen depuis 2009, se verrait bien lui aussi en jaquette à Oslo pour représenter rien moins que, dit-il, « la plus grande force de paix de l’Histoire » ! Quant à Martin Shulz, illustre inconnu barbu, président d’un Parlement européen dont l’élection bat les records d’abstention dans tous les pays de l’Union, il estime qu’il est le seul à diriger une institution démocratiquement élue et qu’il ne faudrait donc pas l’oublier. Pour ce lecteur assidu d’Orwell, l’Union a « remplacé la guerre par la paix, la haine par la solidarité ».

Devant ce trop plein de candidats, la Commissaire aux Affaires Intérieures, la suédoise Cécilia Malmström – quand on vous dit que les nordiques ont le sens de l’humour ! – a proposé d’envoyer 27 enfants recevoir le prix. Et il est vrai que voir monter sur la scène norvégienne 27 malheureux gamins choisis selon des critères ethniques, nationaux et sexuels pour que toutes les minorités européennes y trouvent leur compte, et les entendre entonner l’hymne à la joie en volapük serait certainement l’apothéose de cette comédie !

* images : revers de la médaille du prix Nobel de la paix, Photo : Chris Campbell/Flickr

Un prix peut en gâcher un autre

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A Stockholm et à Oslo rien ne va plus… Les membres du comité norvégien du prix Nobel de la paix l’ont décerné cette année à l’Union européenne, une décision qui a attiré beaucoup de critiques et inspiré pas mal de blagues. Or, une certaine confusion semble s’introduire entre les Norvégiens qui se sont penché sur la paix et les Suédois qui étudiaient les dossiers des candidats au plus récent « Prix de la banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel » alias « prix Nobel d’économie ». A tel point qu’on peut se demander si les deux jurys ne se seraient pas un peu mélangé les pinceaux.

En fait, l’un des deux lauréats du prix en sciences économiques, Lloyd Shapely, n’est pas vraiment économiste. C’est un brillant mathématicien spécialisé, comme son co-lauréat Alvin Roth, dans la théorie des jeux. Et puisque vous allez avoir droit aux exploits de Roth dans « l’affectation de nouveaux docteurs dans les hôpitaux, d’étudiants dans les écoles, des organes à transplanter avec les receveurs », il nous incombe de parler des travaux du talentueux Mr Shapely.

Très jeune, Shapely a prouvé son savoir-faire pendant la deuxième guerre mondiale, en craquant un des codes utilisés par l’Armée Rouge. Mais cette contribution à la défense nationale de son pays n’était que la première et pas la plus importante. Un peu plus de dix ans plus tard, le jeune Shapely, doctorat de Princeton en poche, est embauché par la Rand Corporation, un énorme think tank aux moyens quasi illimités créé après la guerre pour atteler le monde universitaire américain aux efforts de recherche et développement de la défense.

Shapely a passé 27 ans de sa vie (1954-1981) dans cet organisme. Vu ses compétences, il est quasi certain que Shapely a travaillé sur les algorithmes de la théorie de jeux qui ont permis le développement de la stratégie américaine pendant la guerre froide et notamment la dissuasion et la notion de « destruction mutuelle assurée » (mutually assured destruction, MAD). Celui qui a dirigé les travaux dans ce domaine au sein de la Rand Corporation et donc le chef de Shapely, était Herman Kahn, l’homme qui a inspiré – bien plus que Von Braun- le personnage du Dr Strangelove dans le film homonyme de Stanely Kubrick.

Mais ne nous arrêtons pas aux caricatures, fussent elles géniales : sous des dehors apparemment bellicistes, ces gens-là -et peut-être aussi, un peu, leurs anonymes collègues soviétiques- ont quand même réussi à empêcher le pire en modélisant le si délicat équilibre de la terreur. C’est grâce à eux que la planète n’a pas fini comme dans Folamour.

Malgré des arsenaux de millions d’équivalents Hiroshima, malgré des généraux va-t-en-guerre, malgré des politiciens plus soucieux de leur réélection que de l’avenir de l’Humanité, Shapely a éminemment contribué à ce que la guerre froide ne se transforme pas en guerre thermonucléaire généralisée, et donc plutôt chaude.

Et si ça, ça ne vaut pas un prix Nobel de la paix…

Inutile de vous occuper de vos enfants

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Faut-il vraiment plus de professeurs dans les classes ? Plus de conseillers pédagogiques et plus de médiateurs ? Plus de pédopsychiatres ? Et plus de fermeté et d’attention, voire d’amour, de la part des parents pour que leurs enfants deviennent de brillants sujets ou, au moins, d’honnêtes citoyens plutôt que des ratés ou des délinquants, voire des désaxés ? On connaît la réponse de Freud à la question d’une mère très angoissée par l’avenir de son fils :  » Quoi que vous fassiez, ce sera mal… »

Bryan Caplan, professeur à l’Université George Mason aux États-Unis, est arrivé à la même conclusion que Freud :  » Tant que vous n’enfermez pas votre enfant dans un placard, il s’en sortira.  » Ou pas, selon les cas. Inutile donc de lui imposer des visites de musée ou des cours de musique, de vous saigner pour l’inscrire à l’École Alsacienne ou de lui enseigner les rudiments de la morale ou du civisme. Ces énormes investissements en temps, en argent, en affection ne produisent, selon Caplan, qu’une infinitésimale différence sur le destin de votre enfant. Il est même probable que tout ce que vous ferez pour lui, se retournera contre vous : la vocation sacrificielle est celle qui entraîne les pires déboires. Mieux vaut laisser chacun voguer à son gré pour le meilleur comme pour le pire…qui, comme l’expérience nous l’enseigne, sont difficilement discernables.

Et si vous n’êtes pas convaincu, lisez le dossier :  » Avoir des enfants est-il immoral ? » publié ce mois-ci par  » Books « . L’auteur de ce dossier, Elizabeth Kolbert du  » New Yorker « , a eu également l’excellente idée de citer le livre de mon ami David Benatar :  » Better never to have been : the harm of coming into existence  » ( Oxford University Press …. J’incite les éditeurs français à le traduire ) qui soutient une thèse radicale, à savoir que si nous avions tous conscience du mal que nous faisons en ayant des enfants et décidions d’y mettre fin, l’humanité disparaîtrait en l’espace d’un siècle environ. Aux yeux de Benatar, c’est une perspective hautement souhaitable. Nous sommes quelques uns à le penser, pas suffisamment sans doute. Elizabeth Kolbert rappelle que des civilisations plus sensibles à la dimension tragique de l’existence ont entrevu cette vérité. Le titre de l’ouvrage de Benatar fait référence à un passage de la pièce de Sophocle,  » Œdipe à Colone « , où le chœur a ces mots :
 » Ne pas être né vaut mieux que tout.
Le meilleur après cela, dès qu’on a vu la lumière,
Est de rentrer très promptement dans la nuit d’où on est sorti.  »

C’est aussi une allusion au vieil adage juif :  » La vie est si affreuse qu’il eût été préférable de ne pas naître. Qui est heureux ? Pas un parmi des centaines de milliers.  »

Un après-midi chez Charlie

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Difficile de trouver plus glauque que cet immeuble industriel coincé au bord du périph’ (côté Paris), vers la porte de Bagnolet. Avec la pluie qui tombe sans discontinuer et le vent glacial qui semble avoir chassé des rues toute présence humaine, il y a de quoi donner des envies suicidaires au plus déconnant des caricaturistes. Le car de police stationné à quelques mètres de l’entrée indique qu’on est arrivés à destination. C’est ici que loge Charlie Hebdo depuis l’incendie qui a détruit les anciens locaux, situés à quelques centaines de mètres. Impossible de les réintégrer car ils étaient au rez-de-chaussée, trop faciles à attaquer.

Devant le bâtiment, une équipe travaillant pour une chaîne de télévision arabe à Londres fait le pied de grue. Là-haut, où il y a déjà une journaliste ukrainienne en train de tourner, Charb est intraitable. « Ils n’avaient qu’à prendre rendez-vous. » Son complice Riss, qui griffonne des esquisses pour la semaine suivante, approuve. Après dix jours de tempête médiatique déclenchée par la « une » du 19 septembre − « Intouchables 2 » − et les caricatures de Mahomet publiées en pages intérieures, un peu de calme ne nuit pas. Du reste, le nouveau journal vient d’être mis en vente et la rédaction est presque déserte. Et cette semaine, il y en a deux pour le prix d’un : un Charlie normal et « irresponsable » à la « une » duquel un homme des cavernes tient de l’huile dans une main et le feu dans l’autre − on comprend qu’il s’apprête à jeter la première sur le deuxième −, et un Charlie « responsable », composé de pages vides et de sujets qui ne fâchent personne.[access capability= »lire_inedits »]

On peut trouver l’humour charliesque bas de gamme. Charlie ne saurait prétendre être le royaume de la subtilité ou du bon goût. Mais il est curieux de lui reprocher d’avoir mal choisi son moment. Qu’un hebdomadaire traite de l’actualité, ce n’est pas très étonnant : or, lorsqu’il décide de publier les caricatures de Mahomet, l’actualité, ce sont les réactions de musulmans énervés à la « vidéo islamophobe ». Fallait-il les ignorer ? Fallait-il, surtout, parce qu’on anticipait de nouvelles réactions énervées, s’autocensurer ? Après tout, qu’auraient pensé nos rigolos si on avait déploré un attentat dans une école française en guise de riposte à leurs dessins prophétophobes ? Charb n’en démord pas : « On nous aurait montrés du doigt, mais nous n’aurions en rien été responsables. Les responsables d’un meurtre, ce sont les meurtriers, non ? De plus, il est curieux que le seul son de cloche qu’on ait entendu chez les Français de l’étranger ait été celui qui nous accusait de les mettre en danger. La peur aurait-elle gagné partout ? »

Toute la semaine suivante, en effet, nos comiques troupiers ont été accusés de souffler sur les braises, d’attiser les passions, bref de jouer les incendiaires − ce qui ne manque pas de sel quand on y pense. Dès le 20 septembre, Le Monde se fendait d’un éditorial intitulé « Intégrisme : faut-il jeter de l’huile sur le feu ? ». Pour l’ex-journal de référence, la réponse était dans la question. Les journalistes qui en ont fait des tonnes sur les dessins du Prophète devraient au moins être tenus pour co-responsables. Charb redéroule le film. « Tout le monde s’attendait à ce qu’on traite l’ébullition islamiste et, dès le mardi soir, des confrères ont sommé Jean-Marc Ayrault et Laurent Fabius qui − pas de chance − était au Caire, de se prononcer. Si ceux-ci ne nous avaient pas condamnés, il n’y aurait pas eu une meute de journalistes devant la rédaction le lendemain. À partir de là, le coup était parti. Alors, je veux bien qu’on nous accuse de semer le trouble à Kaboul, mais je vous rappelle que nous nous adressons à nos 45 000 lecteurs et que Charlie n’est pas disponible sur Internet. Ce sont la presse et les politiques qui ont orchestré le scandale. » Quant à l’accusation d’islamophobie, il hausse les épaules : « Je suis allergique à toutes les religions. Mais quand on nous traite de laïcards excités, on ne va pas tout casser dans une mosquée ou dans une synagogue. » Riss, pour sa part, trouve que tous les croyants sont de plus en plus susceptibles : « Il devient de plus en plus compliqué de déconner avec les religions. Ce qui m’énerve, c’est que nous soyons systématiquement associés à Mahomet. Merde, y’a pas que Mahomet dans la vie !»

Dehors, l’atmosphère est toujours aussi lugubre. Alors que nous cherchons notre chemin, une femme genre blonde décolorée, la quarantaine fatiguée, m’adresse un avertissement dont on ne sait pas bien s’il est empathique ou réprobateur : « Vous ne devriez pas vous promener en mini-jupe par ici. » Il a raison, Charb : notre pire ennemi, c’est la peur.[/access]

* photo : Hannah (de gauche à droite : Elisabeth Lévy, Riss et Charb)

Prix Michel-Lebrun pour Jérôme Leroy

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Notre confrère et ami Jérôme Leroy a reçu ce dimanche, pour son roman Le Bloc (Gallimard/Série Noire), le prix polar Michel Lebrun, décerné au Mans dans le cadre du salon de la 25ème Heure qui s’est tenu le week-end dernier. Ce prix, qui existe depuis 27 ans, est une récompense des plus recherchées par les auteurs de roman noir.

Michel Lebrun, mort en 1996, qui a donné son nom au prix, est toujours considéré comme le véritable « pape du polar français », tant par son abondante production qui a commencé les années 60 que par son œuvre critique sur ce genre encore souvent considéré comme mineur. On signalera par exemple ses Almanachs du Crime ou son travail comme rédacteur en chef de la mythique revue Polar. Michel Lebrun, qui a aussi été un traducteur d’Elmore Leonard, a également compté parmi les membres fondateurs de 813, la plus importante des associations françaises dédiées au roman policier.

En recevant ce prix, Jérôme Leroy qui raconte dans Le Bloc un quart de siècle du parcours de deux militants d’extrême droite, se retrouve dans une liste prestigieuse de lauréats parmi lesquels on relèvera les noms de Thierry Jonquet, Maurice G. Dantec, Fred Vargas et, dans la jeune génération, Marcus Malte et Caryl Férey.

Salman Rushdie, emmerdeur planétaire

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Joseph Anton, dont Salman Rushdie décrit l’existence depuis le 14 février 1989 jusqu’à nos jours, est le pseudonyme de ce même Salman Rushdie. C’était un nom de code que les services de sécurité britannique lui avaient demandé de choisir pour déjouer les manœuvres des assassins lancé à ses trousses après la fatwa de l’ayatollah Khomeiny le condamnant à mort pour blasphème et apostasie. Joseph, comme Conrad et Anton, comme Tchékhov, deux des auteurs préférés de Rushdie, sujet britannique d’origine indienne, issu d’une famille de la bourgeoisie musulmane de Bombay. Cet auteur à succès, lauréat du prestigieux Bookers Prize, le Goncourt britannique, traduit dans de nombreux pays, accéda à la célébrité mondiale, y compris auprès de gens n’ayant jamais lu une ligne de ses œuvres, le jour où l’ayatollah Khomeiny rédigea, alors qu’il était au seuil de la mort, la fameuse fatwa enjoignant les fidèles à tuer cet écrivain coupable, selon lui, d’avoir insulté le Prophète dans son dernier roman, Les Versets Sataniques. Cette fatwa fut rendue publique le 14 février 1989, le jour de la Saint-Valentin, alors que le mariage de Salman Rushdie avec sa seconde épouse, l’écrivaine Marianne Wiggins battait quelque peu de l’aile…

Sur plus de 600 pages, Rushdie nous raconte la vie de ce Joseph Anton, qui est resté pendant treize ans sous surveillance policière vingt-quatre heure sur vingt-quatre, errant d’abord d’une maison d’ami à une autre, puis finissant par acquérir un logement à Londres, qu’il partage avec sa troisième épouse, Elisabeth West, et les équipes de la « Special Branch » de Scotland yard, deux policiers qui se relaient pour veiller sur lui en continu. Le Joseph Anton que nous décrit Salman Rushdie est loin d’être totalement sympathique. Foncièrement égocentrique – mais est-ce bien étonnant pour un écrivain ? – il est passablement odieux avec ses proches, notamment ses épouses successives, vaniteux comme un paon, pratiquant avec délice le name dropping de toutes les célébrités avec lesquelles sa notoriété planétaire lui permet d’entrer en contact. Il se révèle même carrément goujat lorsqu’il évoque sans détour une coucherie induite par une consommation exagérée d’alcool avec Caroline Lang, la fille du ministre français de la culture, dont il ne prend même pas la peine de cacher l’identité.

Cette prise de distance que Rushdie nous invite à prendre avec sa personne nous permet d’autant mieux de lire cet ouvrage pour ce qu’il est : un livre politique de part en part, qui nous en apprend plus sur la Weltpolitik de la fin du siècle dernier que les doctes dissertations des géopoliticiens universitaires où les Mémoires narcissiques des grands de ce monde. Est-ce l’effet du hasard si la vie recluse de Joseph Anton commence quelque mois avant la chute du Mur de Berlin, pour s’achever au lendemain de l’attaque contre les tours jumelles de New York et le Pentagone de Washington le 11 septembre 2001 ? Alors que l’Occident et son chef de file Ronald Reagan étaient tout entier absorbé par sa « lutte finale » contre l’Empire soviétique, un écrivain gauchiste mondain de la Grande Bretagne de Margaret Thatcher était pris pour cible par une force montante, celle des islamistes radicaux que l’on cajolait, car ils étaient utiles pour porter des coups à ces salauds de communistes, en Afghanistan et ailleurs. « Quelque chose de nouveau était en train d’arriver », écrit Rushdie dans son livre, « cela se répandait à la surface de la terre, mais personne ne voulait le savoir. Un nouveau mot avait été inventé pour permettre aux aveugles de rester aveugles : islamophobie ».

C’est peu dire que « l’affaire Rushdie » ne faisait pas celle ceux qui, à gauche comme à droite, estimaient qu’il ne fallait pas chatouiller les moustaches du tigre islamique, que ce soit au nom de la realpolitik pour les premiers, ou par exotisme révolutionnaire pour les second. La « dame de fer » se révéla bien timorée – jamais elle ne reçut Salman Rushdie au 10, Downing Street, et Ronald Reagan ne prononça jamais son nom en public. La presse tabloïd britannique de Rupert Murdoch tirait à boulets rouges sur ce bourgeois de la littérature, dont la protection coûtait une fortune au contribuable après avoir écrit des bêtises sous le couvert de la liberté d’expression. Ses amis de la gauche intellectuelle, à de rares exceptions près, comme Nadine Gordimer, Susan Sontag, ou Harold Pinter, se désolidarisent de lui. Je ne résiste pas à la tentation de citer les lignes écrites dans le Guardian, fin février 1989, par John Berger, mon voisin des alpages haut savoyards, qui s’affiche chaque année au plateau des Glières aux côtés de Stéphane Hessel comme figure de proue des « résistants d’hier et d’aujourd’hui », ceux qui considèrent que Nicolas Sarkozy est plus nuisible au genre humain que Mahmoud Ahmadinejad : « Je suggère que Salman Rushdie, s’il n’est pas captif d’une chaîne d’événements dont il a perdu le contrôle, demande à ses éditeurs dans le monde entier de mettre d’arrêter la vente des « Versets Sataniques » et de renoncer à toute réédition. Non pas cause des menaces pesant sur sa vie, mais pour protéger celle d’innocents n’ayant ni écrit ni lu ce livre. Si cela est accompli, il est probable que nombre de dirigeants et hommes d’Etat musulmans seraient prêts à condamner les pratiques d’un ayatollah terroriste édictant des sentences de mort. Sinon, nous risquons de voir éclater la première guerre sainte du 21ème siècle, avec la terrifiante bonne conscience de chaque côté. Elle surviendra, de manière sporadique ou continue dans les aéroports, les centre ville, les banlieues, partout où les gens ne sont pas protégés.  »
L’ombre gigantesque de Winston Churchill nous cachait une partie de la réalité : l’héritage de sir Neville Chamberlain, l’artisan des accords de Munich, point d’orgue de la politique d’appeasement face au Reich hitlérien se porte à merveille !

Au fil des pages, on découvre toutes les petites lâchetés et les grands renoncements dont se rendent coupables ceux qui tiennent le haut du pavé politique et éditorial. Salman Rushdie, qui a en plus le culot de refuser de se faire oublier, prétend continuer à écrire et à publier malgré l’existence qu’il est contraint de mener. Rares sont ceux qui se sortent honorablement de cette sale affaire : Bill Clinton, Günter Grass par exemple. En France, sa défense a rassemblé des gens qui se détestaient, comme Bernard-Henri Lévy et Jacques Derrida. François Mitterrand s’est prudemment tenu à l’écart de cette affaire déléguant à Jack Lang (et à sa fille…) le soin de représenter la patrie des droits de l’homme. La fatwa visant Rushdie n’a pas été annulée. La fondation iranienne qui la soutient vient même de porter à 3,3 millions de dollars la prime promise à celui qui fera passer l’écrivain de vie à trépas, dans la foulée de la crise déclenchée par la manipulation islamiste de la diffusion, sur Youtube, des images d’un pseudo film insultant le prophète. Rushdie s’en fiche, il vit à visage découvert à New York depuis plus de dix ans, voyage dans le monde entier, prouvant par sa seule existence que les mollahs sont nus.

*image : futureshape/Flickr

L’affaire des tournantes de Fontenay donne le tournis

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L’affaire des tournantes de Fontenay donne le tournis. Le 11 octobre dernier, la Cour d’assises du Val de Marne, au terme de 12 heures de délibéré, a acquitté dix des accusés et condamné les quatre autres, pour des faits de viols en réunion, à des peines modérées. A l’énoncé du verdict, les conseils des parties civiles ne sont pas d’accord, l’une se désole d’un verdict dont elle ne comprend pas le sens, qui nie aux plaignantes la qualité de victime, l’autre prétend que la Cour d’assises a dit à sa cliente « on vous croit ». Il faudrait s’entendre, Mesdames. On ne peut décemment pas, d’une part ameuter la basse-cour féministe, crier au scandale et au déni judicaire, et d’autre part oser soutenir qu’avec ce verdict la Cour d’assises de Créteil a dit aux plaignantes « on vous croit ». En vérité, on a peine à vous croire, et on les croit à peine, avec peine, avec beaucoup de peine pour ces deux femmes, dont la vie, c’est vrai, est effarante et douloureuse, pour ces victimes impropres qu’on a cru avec émoi et avec tout le zèle de la compassion. C’est humain. Et il est bien naturel qu’une affaire de cette ampleur suscite, à longueur d’articles et de tweets, les commentaires d’un nombre considérable de gens qui n’y connaissent rien, et font écho inévitablement à la plainte et à l’indignation. On est vraiment dans l’air du temps, et l’air du temps, ça propage bien, c’est bon pour l’écho… Impossible ici de ne pas se souvenir avec Orwell que le véritable ennemi, c’est l’esprit réduit à l’état de gramophone, et cela est vrai que l’on soit d’accord ou non avec le disque qui passe à un certain moment.

Car si l’affaire des tournantes de Fontenay a fait l’objet de très nombreux commentaires avant et pendant le procès, ceux-ci étaient uniquement alimentés par les dires des plaignantes, confuses à la barre, mais en vérité fort loquaces et crédibles devant une caméra.

Et soudain ce récit des plaignantes, complaisamment relayé, est apparu absolument sans rapport et sans mesure avec l’appréciation des faits par la Cour d’assises, au terme d’un mois de débats contradictoires. De cette audience à publicité restreinte, de cette affaire, très peu, en fait, peuvent parler, et certainement pas les associations féministes qui se comportent si souvent en accusateur privé, qui curieusement ne se sont pas constituées partie civiles, et osent après verdict prétendre que cette affaire est « un fiasco judiciaire pour les femmes ». Osez le féminisme ! On travestit totalement l’enjeu de ce procès qui n’est pas celui du viol mais de ceux qui en sont accusés. Il faut dire ici avec force qu’on doit évidemment inciter les femmes qui ont été violées à dénoncer les faits, et inciter celles qui ne l’ont pas été à surtout s’en abstenir. Si ce verdict choque, c’est parce que l’opinion publique ne s’explique pas l’abîme entre ce qu’elle a pu croire et ce que d’autres, mieux renseignés, ont pu juger. Comment expliquer que trois magistrats et six jurés, ces derniers tout autant conditionnés que n’importe quel téléspectateur, ont pu à ce point démentir la version des victimes et décevoir tous les professionnels de la douleur ? Ce qu’a d’abord rappelé la Cour c’est qu’une plaignante n’est pas ipso facto une victime, qu’un accusé n’est pas coupable avant d’avoir été déclaré tel, que l’audience est le couronnement du processus judiciaire, et qu’il est bien dommageable qu’elle se soit tenue si tard.

La Cour d’assises du Val de Marne s’est prononcée au terme de vingt jours de débats qui ont permis aux jurés d’entendre, d’observer un certain nombre des protagonistes supposés de cette affaire, au premier rangs desquels les « deux jeunes femmes meurtries » et leurs « barbares agresseurs ». Ces jurés, ces magistrats ont effectivement assisté aux moments de tension, certes inévitables, marqués par quelques outrances langagières qualifiées abusivement d’ « insultes reçues par les plaignantes tout au long du procès » (« j’ai entendu ma cliente traitée de « mytho », de « moche » et de « grosse vache » semble être pourtant le seul grief…). Ils ont connu la réalité contradictoire d’un procès, les récits antagonistes, la parole vivante et vulnérable, les corps à la barre, durant près d’un mois d’audience. Juger est une affaire sérieuse, déjuger l’opinion publique en est une autre. C’est bien tard qu’on a réalisé qu’il était tout bonnement improbable, dans l’affaire d’Outreau, qu’une cage d’escalier abrite un pédophile à chaque palier. On a considéré la chose comme indubitable car elle impliquait des pauvres du Nord, population méprisable dans son ensemble et volontiers abjecte, etc. Idem à Fontenay. On ne s’est guère demandé si ces histoires de viols dans les caves, dans les box, sur les terrasses durant des mois qui, aux dires des parties civiles, attiraient des foules de participants, patientant par dizaines dans les cages d’escaliers, formant une file d’attente devant le hall de leurs domiciles, ou dans la cour d’une école, avaient une once de vraisemblance, si elles pouvaient, ne serait-ce qu’en partie, être confirmées par des témoins. Vraiment n’y avait-il à l’époque, à Fontenay-sous-bois, que des salauds et des lâches ? Personne pour réagir, pas une mère de famille révoltée à son balcon, pas un gardien d’immeuble, pas même un sympathisant du Front National exécrant la racaille? Pas un témoin pour confirmer sur ce point ou sur d’autres les dires des plaignantes… L’enquête et les médias ont absolument adhéré aux déclarations des jeunes femmes sans jamais vérifier quoi que ce soit, sans même réaliser que si aucun témoignage postérieur, ou dénonciation antérieure aux faits allégués n’avaient eu lieu, c’est que ceux-ci manquaient sans doute de consistance… Et lorsque l’accusation lâche une partie du dossier, que la Cour et les jurés prononcent en connaissance de cause, en leur intime conviction peut-être, une décision qui n’est pas très éloignée d’un acquittement général, l’opinion publique s’indigne, les associations féministes protestent et marchent, aveugles à la réalité d’un procès qui n’est pas celui de la parole des femmes, comme elles le prétendent, mais de la parole de deux femmes et de ceux qu’elles accusent. Le pouvoir politique, fidèle aux pratiques du précédent, plutôt que d’en appeler à la raison, plutôt que de prendre acte de cette décision de justice et de sa motivation, sous la clameur féministe clame son malaise, concède un nouveau procès, et justifie l’émoi et la conviction de ceux qui s’émeuvent et ne réfléchiront jamais…

Dans un avenir prochain en temps judiciaire, plus de quatorze ans sans doute après les faits allégués, sept hommes comparaîtront devant la Cour d’assises d’appel des mineurs pour qu’une nouvelle fois, au nom du peuple français, leur soit rendue Justice.

(*)Philippe Geny-Santoni est l’avocat de deux des acquittés dont l’un, après l’appel du Parquet, devra comparaître une nouvelle fois

(**) Photo : Les deux plaignantes du procès dit « des tournantes » de Fontenay, BFMTV

Iles grecques à vendre (sans leurs habitants)

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C’est notre consœur Alexia Kefalas, envoyée spéciale du Point en Grèce et également collaboratrice de Causeur, qui nous l’apprend : les émissaires de l’Union européenne et du FMI auraient conseillé au gouvernement d’Antonis Samaras de « déplacer les habitants des îles comptant moins de 150 habitants ». L’affaire fait grand bruit dans la presse grecque à tel point que le ministre des affaires étrangères qui avait repris cette proposition à son compte, a dû faire marche arrière, la qualifiant de « plaisanterie ».

Alexia Kefalas indique que de nombreux experts pensent que ce projet n’a rien d’une galéjade, puisque, mis en œuvre, il permettrait à la fois de réduire les dépenses publiques liées au fonctionnement de ces îles si peu habitées, et d’augmenter les recettes budgétaires en vendant ces territoires à des investisseurs privés. Allez savoir pourquoi, j’ai pensé à l’île de Porquerolles au large de nos côtes varoises et j’ai consulté sa fiche Wikipédia afin de m’enquérir de sa population. Après tout, dans quelques années, les commissaires bruxellois conseilleront peut-être une solution similaire à notre gouvernement, que ce dernier, afin de respecter le TSCG, ne sera pas en situation de refuser.

L’île comptait 200 âmes au recensement de 2004. Je ne sais si sa population a augmenté ou diminué depuis et je n’ai pas eu accès à sa pyramide des âges. Mais dans le doute, je n’ai qu’un conseil à donner à ses habitants : si vous souhaitez demeurer chez vous, oubliez préservatifs et autres contraceptifs, croissez et multipliez !

« La charia n’est qu’une construction humaine »

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Pourquoi entend-on si peu les théologiens musulmans « éclairés » ?

Parce que, tout simplement, ils n’arrivent pas à se faire entendre ! À eux de se faire valoir et de se faire comprendre en fondant des écoles de pensée qui renouent avec l’audace intellectuelle et la hardiesse des mutazilites ou d’al-Fârâbî.
Fârâbî, le second maître − après Platon − selon la dénomination affectueuse de Maimonide, théorisait dans sa Cité vertueuse la conquête du bonheur et la quête du salut sans aucun lien avec la révélation coranique ! Certains théologiens contemporains, à l’instar de Nasir Hamed Abu Zeyd ou Mahmoud Taha, l’ont fait, non sans grand courage, mais ils ont dû le payer cher, parfois de leur vie, avec la complicité lâche des autocrates arabes. En outre, les rares voix dissonantes qui parviennent à percer ne trouvent pas d’écho dans les tribunes médiatiques, occupées qu’elles sont par la surenchère sur les dérives maladives de l’islam et la focalisation sur les exactions commises en son nom. Imaginez que je ne connaisse notre société française qu’à travers l’unique canal de la revue Détective et son lot de faits divers atroces : il y aurait de quoi désespérer de l’âme humaine en France ! Mutatis mutandis, c’est ainsi que fonctionne la perception médiatique de l’islam. Aux heures de grande écoute, on assiste à des débats supposés objectifs qui donnent, tour à tour, la parole à un rugbyman, un judoka, un basketteur, un rappeur ou une lofteuse pour parler de géostratégie, de sociographie des musulmans en France, de théologie fine ! Avec comme caution habituelle, un imam ânonnant qu’on « pique » sur le voile et réagissant dans son réflexe pavlovien sur la nécessaire pudibonderie et autres fadaises éculées… Ces débats asymétriques confortent la thèse d’une médiocrité congénitale aux musulmans, perçus comme un élément incongru, allogène à la nation. Sans nourrir une logique de complot ni se complaire dans une approche victimaire, on peut observer que l’histoire du petit margoulin polygame de Nantes est passée en boucle ad nauseam, alors que les médias ne disaient pas un mot de la disparation de l’islamologue Mohammed Arkoun.[access capability= »lire_inedits »]

En même temps, les médias passent leur temps à dénoncer par avance le risque d’amalgame et sont plutôt indulgents avec les expressions les plus extrémistes de l’islam. Or, ces expressions existent. Les gens qui se font enquiquiner parce qu’ils mangent pendant le ramadan ne sont pas une invention. On a aussi peu commenté le vote des Tunisiens de France qui, proportionnellement, ont plus voté pour les islamistes d’Ennahda que leurs compatriotes résidant au pays…

Une presse libre et responsable est le socle de la démocratie. Elle ne doit surtout pas afficher la moindre indulgence avec l’extrémisme. Bien au contraire, les gens qui se font « enquiquiner », comme vous dites − dans certains cas, ce verbe est euphémistique − parce qu’ils n’ont pas observé le jeûne du mois de ramadan sont en droit d’être protégés d’abord en alertant l’opinion publique. Nous devons, qui que nous soyons, dénoncer ces atteintes intolérables à l’intégrité physique et morale de nos concitoyens, et par-delà de quiconque ploie sous le joug de l’extrémisme. Nous savons gré à la presse qui nous informe de la forfaiture inqualifiable dont a été victime la jeune femme violée à Carthage et qui doit comparaître devant la Justice pour attentat à la pudeur ! Entendons-nous bien : je ne disculpe pas les musulmans de France et d’ailleurs de leur responsabilité première dans la situation de crise que nous vivons tous. Il faut voir la poutre chez soi avant de déplorer la paille des autres. La communauté tunisienne de l’étranger qui a le moins voté pour Ennahda se trouve en Algérie alors que les Tunisiens français ont plébiscité les islamistes. Cela montre que nos quartiers dits « sensibles » sont gangrénés par les idées islamistes. Si nous le savons, c’est que cela a été médiatisé, sobrement peut-être, par souci d’équilibre, mais médiatisé. De toute façon, que pèse cette sobriété par rapport aux « unes » des magazines sur l’argent des intégristes, Marianne voilée, le djihad traduit systématiquement et abusivement en « guerre sainte », les chrétiens d’Orient persécutés par l’islam et sur le fanatisme islamiste ? Ce genre de marronniers entraîne de terribles dégâts dans la psyché de nos compatriotes. De plus, au cours du dernier quinquennat, on a aggravé les choses en distillant des idées infectieuses, en hiérarchisant les civilisations, en distinguant les Français d’origine immigrée du corps national traditionnel ou en instaurant un débat sur l’islam. Et aujourd’hui, lorsque Manuel Valls annonce vouloir expulser les prêcheurs de haine, où voudrait-il envoyer ceux qui ne sont pas ressortissants d’États étrangers, mais bel et bien français ? Il est curieux de persister à voir les musulmans comme un greffon adventice dans la société française. C’est hélas une réalité pour les islamistes, mais ceux-ci n’en restent pas moins majoritairement des citoyens français qu’il faut traiter comme tels. À ce sujet, la responsabilité des hiérarques musulmans en France est plus qu’engagée. S’ils avaient eu le courage et l’autorité nécessaires, ils auraient étouffé ab ovo l’affaire des deux collégiennes à peine nubiles qu’on voulait emmitoufler dans un fichu et nous ne serions pas arrivés, de démission en démission, à l’histoire du voile intégral quelques années plus tard. Leur inertie et leur passivité devant les prières de rue attestent également leur incompétence et leur pusillanimité.

Là encore, les persécutions des chrétiens d’Orient ne sont pas une invention, si ?

Le mot « invention » qui revient deux fois dans vos questions commence à pointer une forme de désobligeance. Aucun être au monde sensible et sensé ne peut rester indifférent devant le drame que subissent aujourd’hui les chrétiens d’Orient, obligés qu’ils sont de quitter leurs demeures, leur terre natale et leur pays, alors qu’ils s’y trouvaient bien avant l’avènement de l’islam. Le degré d’avancement éthique d’une société donnée est jaugé à l’aune de la situation des minorités en son sein, en attendant d’arriver au statut de citoyen in abstracto de ses déterminismes ethniques, de ses orientations sexuelles, de ses options métaphysiques ou de ses appartenances confessionnelles. En réalité, en démocratie, il n’y a de majorité et de « minorité » qu’au Parlement. Mais laisser penser que les persécutions sont le lot quotidien depuis toujours des chrétiens d’Orient est aussi erroné. C’est oublier leur rôle, leur influence et leur présence dans les cours califales et princières dans cette région depuis l’islamisation de leurs contrées. C’est surtout minimiser leur ardeur dans la Nahda (dans son sens étymologique et historique de « renaissance » et non pas dans le sens piteux partisan islamiste) à la charnière des XIXe et XXe siècles. Toujours est-il que la liberté religieuse, l’autonomie du sujet, le pluralisme, la citoyenneté aconfessionnelle, le respect des droits de la personne humaine, la laïcité sont autant d’enjeux et de chantiers titanesques qu’il faut mener en contexte islamique avec ou sans les révolutions et surtout avec toutes les composantes de la nation arabe.

Que pensez-vous de la notion d’islamophobie? Peut-on parler d’une montée de l’« islamophobie » en France ?

Je conçois que certains essayent de récuser l’idée d’« islamophobie » au nom de la liberté de critiquer l’islam, mais l’argument est fallacieux car il entretient la confusion entre critique et détestation. Or, la critique objective est recevable et opportune. Toute doctrine, toute philosophie et toute tradition religieuse qui fuit le débat, esquive le choc des idées et élude les questions de l’heure finit par s’atrophier. Se sentant vulnérable et redoutant l’asphyxie, il ne lui reste alors plus que le fanatisme et la terreur pour subsister quelques instants. Toute critique est salutaire et donc bienvenue. À ce sujet, étymologiquement, le terme « islamophobie » désigne une peur maladive, irraisonnée, pathologique de l’islam, que l’on peut sinon admettre, du moins expliquer : la décennie noire du GIA en Algérie, l’affaire Kelkal, les talibans, le 11-Septembre 2001, l’affaire Merah peuvent provoquer une peur compréhensible.
J’utiliserai en revanche le néologisme de mis-islamie pour ceux qui se reconnaissent comme hostiles, haineux et antimusulmans par principe, tel un misogyne qui n’aime pas les femmes ou un misanthrope exécrant ses semblables. Cette attitude n’est pas normale. On ne peut cependant pas parler de « racisme antimusulman » puisque l’islam n’est ni une race ni une ethnie. Que dire et que faire du Bosniaque musulman ou de son coreligionnaire allemand vivant tous les deux en France ?

La plupart des clercs musulmans peinent à penser la séparation moderne entre individu, citoyen et croyant, le mot « politique » (siyasa) étant d’ailleurs absent du Coran. Dans ces conditions, comment concilier islam et laïcité ?

D’un point de vue méthodologique, je ne me fonderai pas sur la mention ou l’absence de tel ou tel mot dans le Coran ni dans une autre référence scripturaire religieuse pour construire un ordre politique, surtout si je veux qu’il soit aconfessionnel. Les fondements de la gestion de la Cité doivent relever de paramètres extra-religieux. Dans le sillage de l’abolition du califat par Mustapha Kemal Atatürk, l’œuvre monumentale d’Ali Abderraziq, L’Islam et les fondements du pouvoir, a provoqué un séisme dans le monde arabe puis, au-delà, dans le monde islamique, l’effervescence intellectuelle et la réforme qui s’en sont suivies, dans un élan de foi et d’espérance dans les idées du progrès, ont été, hélas, stoppées par la contre-réforme des Frères musulmans.

À supposer que les différents islamistes veuillent appliquer « la » charia comprise comme loi et mode de gouvernement, ils ne le pourront pas car celle-ci reste muette sur le droit maritime, celui des affaires et des assurances, sur les arsenaux nucléaires, sur la militarisation de l’espace, sur Internet et les canaux satellitaires, sur le génie génétique, etc. Si la charia a un mot à dire, cela concerne seulement le droit personnel… et encore, selon quelle école ? Dans le monde sunnite, il y a quatre écoles juridiques reconnues. On aurait pu en avoir trois ou cinq : le nombre quatre n’est pas garanti par le divin ! En outre, on a telle ou telle disposition dans l’une ou l’autre de ces quatre écoles parce que le maître éponyme a triomphé de ses contradicteurs, parfois avec le concours politique du souverain. Quelles auraient été ces dispositions qu’on sacralise maintenant si les contradicteurs l’avaient emporté ? De surcroît, l’élaboration du corpus juridico-religieux de cette fameuse charia s’est étalée de 767 à 855. Ainsi, tous les califes omeyyades et une partie des abbassides ont-ils gouverné d’une manière, sinon anti-islamique, au moins an-islamique au regard de cette gouvernance monolithique fondée sur la charia chère aux islamistes ! Pourtant, personne ne dénie à ceux-là leur islamité. C’est dire que la gouvernance selon la charia n’est qu’une construction humaine ! Quant à la conciliation de l’islam et de la laïcité, il faut une réponse fleuve pour cerner ce sujet complexe. Et, pour n’en donner qu’une facette, je m’en tiendrai aux requêtes du président de l’association des ulémas algériens devant le Conseil d’État pour appliquer la loi de Séparation, celle du 9 décembre 1905 en Algérie, alors départements français. Nous savons tous d’où le refus est venu…

La difficulté de séparer politique et religieux semble pourtant être une constante…

Oui, vous avez tout à fait raison : la séparation des deux ordres temporel et spirituel, en contexte islamique, tarde à venir. Soulignons simplement que la déconnexion du politique d’avec le religieux est une conquête relativement récente dans la gestion des affaires de la Cité et une marque forte du progrès humain. Et, en admettant qu’il faille se fonder sur le Coran pour établir la dévolution des prérogatives entre les ordres spirituel et temporel, le verset 38 de la sourate 42 dit : « Et leurs affaires sont objets de consultation entre eux. » Certains modernistes laïcisants y ont vu le fondement de la démocratie. C’est une vue étriquée et fort discutable, car on peut toujours exhiber des versets contradictoires. Par hypothèse, s’il faut chercher un verset coranique allant dans le sens que je souhaite, je citerai plutôt le verset 59 de la sourate IV: « Ô vous qui avez cru, obéissez à Dieu, au Prophète et aux détenteurs de l’ordre parmi vous. » La simultanéité de ceux auxquels on doit obéissance montre qu’il y a clairement deux ordres : Dieu et le Prophète d’un côté, les détenteurs de l’ordre de l’autre.

Autrement dit, le Coran, comme l’Évangile, contient les germes de la laïcité ?

Non, la laïcité, tout comme la politique, ne doit pas être arrimée à la religion. Et je ne crois pas davantage à l’idée d’une matrice chrétienne de la laïcité, même en présence du denier de César dans l’Évangile de Matthieu : la doctrine des deux glaives, la Cité de Dieu, la querelle des investitures, la monarchie de droit divin, les harangues de Bourdaloue ou de Dupanloup, l’encyclique Vehementor nos excommuniant les députés catholiques ayant voté la loi de séparation de l’Église et de l’État démontrent le contraire. C’est grâce au travail considérable de théologiens catholiques et protestants comme Karl Rahner, Yves Congar, Urs van Balthazar, Karl Barth ou Paul Tillich − puis des travaux de Vatican II − que les chrétiens ont intégré peu à peu le principe de laïcité. Ce qui a été mené dans un contexte pourra l’être dans un autre contexte. Rien d’intrinsèque à l’islam ne l’interdit. Inspirons-nous de l’audace et du génie d’Avempace ou d’Averroès ![/access]

(*) Ghaleb Bencheikh est docteur ès sciences. Il est notamment l’auteur de Lettre ouverte aux islamistes (avec Antoine Sfeir, Bayard, 2008). Il anime par ailleurs l’émission « Islam », tous les dimanches matin sur France 2.

Anne Hidalgo : Osons le charabia !

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L’année 2014 sera marquée par plusieurs jalons faramineux… le 21 janvier nous célébrerons les 90 ans de la mort de Lénine, le 15 avril une éclipse totale de lune ravira les astronomes, le 12 août l’anniversaire des 60 ans de François Hollande sera fêté en grande pompe et le 17 août la tenue des Jeux équestres mondiaux à Caen (Calvados) fera mon bonheur. Une année riche en émotions donc ! Mais n’oublions pas d’ajouter à cela les élections municipales, qui se tiendront très probablement au mois de mars de cette année 2014 tant attendue…

A Paris, flucuat nec mergitur, la bataille s’annonce rude pour trouver le successeur de Bertrand Delanoë. A droite les prétendants à l’investiture de l’UMP se bousculent au portillon médiatique… et le choc titanesque de Rachida Dati et François Fillon fait rire les journalistes étrangers et les petits enfants. A gauche, la candidate du Parti socialiste est déjà connue. Anne Hidalgo, actuelle adjointe au maire chargée de l’égalité hommes/femmes et du nébuleux « Bureau des temps », briguera le rôle de premier magistrat de la ville.

Son programme, résumons le comme ceci : rendre la nuit aux « usagers » de la nuit ! Livrer les voies sur berge aux « teufeurs » citoyens ! Et poursuivre, de manière générale, la grand œuvre du précédent édile à coups de tonitruantes opérations bouffonnes visant à étendre l’empire du « vivre-ensemble », grâce – pour ne prendre qu’un exemple – à des vélos en libre-service taillés dans des blocs de fonte.

Pour défendre son programme Anne Hidalgo a lancé une association appelée : Osez Paris ! Car, comme le suggère la candidate, ce n’est pas le hasard ou la nécessité qui mène à Lutèce… « C’est souvent un coup d’audace de venir à Paris, il faut suivre le rythme de cette ville qui se réinvente en permanence ! » Essayez : « Osez Besançon ! » ou « Osez Vesoul ! » ça marche moins bien. Tandis qu’Osez Paris ! Evidemment on ne sait pas très bien ce que ça veut dire une ville qui se « réinvente en permanence », si ce n’est qu’elle vit au rythme de l’évènementiel et de la virtualité, mais ça en jette ! L’association en question est parrainée par des membres de la société civile aussi colossaux que Bruno Julliard l’éternel lycéen tête à claques anti-CPE ou l’urgentiste apolitique Patrick Pelloux…

Un site web destiné à animer une campagne de type « démocratie participative » a également été lancé. Il n’est pas sans renvoyer aux velléités présidentielles passées de Ségolène Royal et à sa « Ségosphère » de sinistre mémoire… Jean-Louis Missika, sociologue aligné et président d’Osez Paris ! est plein d’une fougue lyrique : « Nous voulons provoquer une prise de pouvoir de l’imagination et un bouillonnement d’idées ! » Ailleurs, Missika défend en ces termes son titanesque projet de plateforme numérique hidalgoparticipative, qui va révolutionner la démocratie – et la réduire à la trivialité jeuniste et affligeante d’un jeu en réseau : « L’idée est de créer une démocratie multi-citoyenne sur le modèle des jeux vidéo massivement multi-joueurs. » Osons le charabia !
Game over.

Et si les Nobels nous f… la paix ?

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L’Union européenne est bien mal en point puisque le jury norvégien du prix Nobel se croit obligé de voler à son secours. Rappelons que la Norvège, pays fort prospère, a refusé d’intégrer l’Union par deux fois (1972 et 1994) – tout lien entre les deux ne pouvant être que fortuit – et que son premier ministre vient de la féliciter … tout en excluant de nouveau une adhésion.
Quoi qu’il en soit, le prix Nobel de la paix vient donc d’être attribué à l’Union européenne par le Comité du Nobel au motif que « L’Union et ses ancêtres contribuent depuis plus de six décennies à l’avancement de la paix et à la réconciliation, la démocratie et les droits de l’homme en Europe. ». Dont acte.

Pourtant, nul ne peut nier que la stabilité européenne depuis le second conflit mondial est avant tout le fait de la politique volontariste d’États-nations et même de chefs d’États, et non d’une Union bien incapable d’agir seule. Les couples De Gaulle-Adenauer, Giscard-Schmidt, ou Mitterrand-Kohl, sans parler de Sarkozy-Merkel, ont plus fait pour la paix en Europe que tous les présidents de la Commission qui se sont succédés – y compris un Jacques Delors qui restera surtout dans l’histoire pour avoir été le père de Martine Aubry. On ne sache pas non plus que l’actuelle « Haute Représentante pour la Politique Étrangère et de Sécurité Communes », l’inexistante Catherine Ashton, soit par ses bourdes un facteur de paix entre les nations.

Par contre, lorsque l’Europe des Balkans fut à feu et à sang (détail sans importance sans doute pour nos amis du jury Nobel), l’Union fit très clairement la preuve de son impuissance ou de son inexistence. Les États reprirent le dessus, aboutissant à un éclatement diplomatique entre les principaux membres de l’Union, caractérisé par une reconnaissance des États nés de l’effondrement de l’ex-Yougoslavie faite dans le désordre le plus total, chacun suivant ses propres inclinations. A l’époque, l’Allemagne se précipitait ainsi pour soutenir la Croatie, quand la France, sous la pression douteuse – déjà – d’un philosophe en chemise blanche, se passionnait pour la si multiculturelle Bosnie, devenue depuis une puissance résolument musulmane.

Même distribution prétentieuse des bons et mauvais points quelques années plus tard lors du conflit du Kosovo, et même inefficacité de l’Union, puisque les USA intervinrent sur le théâtre de ce que l’on peut difficilement nommer autrement qu’une guerre européenne, même si certains préfèreront le terme d’opération de police internationale. Le fait que l’actuel secrétaire général de l’OTAN, Anders Fogh Rasmussen, ait déclaré que « l’UE a joué un rôle majeur pour cicatriser (sic) les blessures de l’Histoire » montre d’ailleurs que les Danois n’ont rien à envier aux Norvégiens en matière d’humour noir. « De nombreux conflits liés aux origines ethniques ont été résolus » a par ailleurs le culot de prétendre le jury Nobel pour justifier son prix. Les quelques milliers de Serbes qui tentent de survivre de nos jours sur leurs terres du Kosovo et font face aux attaques permanentes des milices musulmanes apprécieront !

Quant à l’impossibilité future des guerres, l’exemple même de la Yougoslavie, cette fédération présentée pendant des années par tous les spécialistes du droit international comme la preuve de l’efficacité pacificatrice d’un État multinational est là pour semer le doute. « Aujourd’hui, une guerre entre l’Allemagne et la France est impensable » disent les Nobels. Aujourd’hui peut-être, mais demain personne n’en sait rien.
Alors pourquoi ce prix ? C’est Jacques Delors qui finalement mange le morceau. Le Nobel est selon lui « un message politique à un moment où il y a beaucoup de critiques, beaucoup de statistiques, de pronostics défavorables à l’Europe ». « C’est aussi un message d’encouragement pour nos peuples et nos gouvernements parfois assaillis par le doute et les vents contraires des populismes et des nationalismes étroits », ajoute le technocrate-chrétien. Il faudrait donc suivre ses conseils – hélas, il n’aurait pas été assez écouté – et aller à marche forcée vers plus de coopération et d’intégration.
Mais voici que pour Angela Merkel le Nobel est un soutien non seulement à l’Union mais aussi… à l’Euro, car « plus qu’une monnaie il s’agit de l’idée de l’Europe en tant que communauté de paix et de valeurs ». « On ne peut pas jouer avec l’intégrité de l’Europe et de la zone euro qui en est la partie avancée, le fer de lance. Voilà ce que nous rappelle cette récompense du comité Nobel » ajoute en écho Pierre Moscovici. Et sans surprise Daniel Cohn Bendit va plus loin encore, puisque ce prix serait selon lui une incitation à demander pour l’Union européenne un siège au Conseil de sécurité de l’ONU.

Las, encore faudrait-il recevoir le prix. Qui va monter sur l’estrade au nom des « 500 millions d’Européens » ? Comme l’hydre de Lerne, mais sans son efficacité, l’Europe ne manque pas de têtes. L’ineffable José Manuel Barroso, président de la Commission depuis 2004, s’estime bien évidemment directement concerné. Mais Herman Van Rompuy, le président du Conseil européen depuis 2009, se verrait bien lui aussi en jaquette à Oslo pour représenter rien moins que, dit-il, « la plus grande force de paix de l’Histoire » ! Quant à Martin Shulz, illustre inconnu barbu, président d’un Parlement européen dont l’élection bat les records d’abstention dans tous les pays de l’Union, il estime qu’il est le seul à diriger une institution démocratiquement élue et qu’il ne faudrait donc pas l’oublier. Pour ce lecteur assidu d’Orwell, l’Union a « remplacé la guerre par la paix, la haine par la solidarité ».

Devant ce trop plein de candidats, la Commissaire aux Affaires Intérieures, la suédoise Cécilia Malmström – quand on vous dit que les nordiques ont le sens de l’humour ! – a proposé d’envoyer 27 enfants recevoir le prix. Et il est vrai que voir monter sur la scène norvégienne 27 malheureux gamins choisis selon des critères ethniques, nationaux et sexuels pour que toutes les minorités européennes y trouvent leur compte, et les entendre entonner l’hymne à la joie en volapük serait certainement l’apothéose de cette comédie !

* images : revers de la médaille du prix Nobel de la paix, Photo : Chris Campbell/Flickr

Un prix peut en gâcher un autre

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A Stockholm et à Oslo rien ne va plus… Les membres du comité norvégien du prix Nobel de la paix l’ont décerné cette année à l’Union européenne, une décision qui a attiré beaucoup de critiques et inspiré pas mal de blagues. Or, une certaine confusion semble s’introduire entre les Norvégiens qui se sont penché sur la paix et les Suédois qui étudiaient les dossiers des candidats au plus récent « Prix de la banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel » alias « prix Nobel d’économie ». A tel point qu’on peut se demander si les deux jurys ne se seraient pas un peu mélangé les pinceaux.

En fait, l’un des deux lauréats du prix en sciences économiques, Lloyd Shapely, n’est pas vraiment économiste. C’est un brillant mathématicien spécialisé, comme son co-lauréat Alvin Roth, dans la théorie des jeux. Et puisque vous allez avoir droit aux exploits de Roth dans « l’affectation de nouveaux docteurs dans les hôpitaux, d’étudiants dans les écoles, des organes à transplanter avec les receveurs », il nous incombe de parler des travaux du talentueux Mr Shapely.

Très jeune, Shapely a prouvé son savoir-faire pendant la deuxième guerre mondiale, en craquant un des codes utilisés par l’Armée Rouge. Mais cette contribution à la défense nationale de son pays n’était que la première et pas la plus importante. Un peu plus de dix ans plus tard, le jeune Shapely, doctorat de Princeton en poche, est embauché par la Rand Corporation, un énorme think tank aux moyens quasi illimités créé après la guerre pour atteler le monde universitaire américain aux efforts de recherche et développement de la défense.

Shapely a passé 27 ans de sa vie (1954-1981) dans cet organisme. Vu ses compétences, il est quasi certain que Shapely a travaillé sur les algorithmes de la théorie de jeux qui ont permis le développement de la stratégie américaine pendant la guerre froide et notamment la dissuasion et la notion de « destruction mutuelle assurée » (mutually assured destruction, MAD). Celui qui a dirigé les travaux dans ce domaine au sein de la Rand Corporation et donc le chef de Shapely, était Herman Kahn, l’homme qui a inspiré – bien plus que Von Braun- le personnage du Dr Strangelove dans le film homonyme de Stanely Kubrick.

Mais ne nous arrêtons pas aux caricatures, fussent elles géniales : sous des dehors apparemment bellicistes, ces gens-là -et peut-être aussi, un peu, leurs anonymes collègues soviétiques- ont quand même réussi à empêcher le pire en modélisant le si délicat équilibre de la terreur. C’est grâce à eux que la planète n’a pas fini comme dans Folamour.

Malgré des arsenaux de millions d’équivalents Hiroshima, malgré des généraux va-t-en-guerre, malgré des politiciens plus soucieux de leur réélection que de l’avenir de l’Humanité, Shapely a éminemment contribué à ce que la guerre froide ne se transforme pas en guerre thermonucléaire généralisée, et donc plutôt chaude.

Et si ça, ça ne vaut pas un prix Nobel de la paix…