L’affaire des tournantes de Fontenay donne le tournis. Le 11 octobre dernier, la Cour d’assises du Val de Marne, au terme de 12 heures de délibéré, a acquitté dix des accusés et condamné les quatre autres, pour des faits de viols en réunion, à des peines modérées. A l’énoncé du verdict, les conseils des parties civiles ne sont pas d’accord, l’une se désole d’un verdict dont elle ne comprend pas le sens, qui nie aux plaignantes la qualité de victime, l’autre prétend que la Cour d’assises a dit à sa cliente « on vous croit ». Il faudrait s’entendre, Mesdames. On ne peut décemment pas, d’une part ameuter la basse-cour féministe, crier au scandale et au déni judicaire, et d’autre part oser soutenir qu’avec ce verdict la Cour d’assises de Créteil a dit aux plaignantes « on vous croit ». En vérité, on a peine à vous croire, et on les croit à peine, avec peine, avec beaucoup de peine pour ces deux femmes, dont la vie, c’est vrai, est effarante et douloureuse, pour ces victimes impropres qu’on a cru avec émoi et avec tout le zèle de la compassion. C’est humain. Et il est bien naturel qu’une affaire de cette ampleur suscite, à longueur d’articles et de tweets, les commentaires d’un nombre considérable de gens qui n’y connaissent rien, et font écho inévitablement à la plainte et à l’indignation. On est vraiment dans l’air du temps, et l’air du temps, ça propage bien, c’est bon pour l’écho… Impossible ici de ne pas se souvenir avec Orwell que le véritable ennemi, c’est l’esprit réduit à l’état de gramophone, et cela est vrai que l’on soit d’accord ou non avec le disque qui passe à un certain moment.

Car si l’affaire des tournantes de Fontenay a fait l’objet de très nombreux commentaires avant et pendant le procès, ceux-ci étaient uniquement alimentés par les dires des plaignantes, confuses à la barre, mais en vérité fort loquaces et crédibles devant une caméra.

Et soudain ce récit des plaignantes, complaisamment relayé, est apparu absolument sans rapport et sans mesure avec l’appréciation des faits par la Cour d’assises, au terme d’un mois de débats contradictoires. De cette audience à publicité restreinte, de cette affaire, très peu, en fait, peuvent parler, et certainement pas les associations féministes qui se comportent si souvent en accusateur privé, qui curieusement ne se sont pas constituées partie civiles, et osent après verdict prétendre que cette affaire est « un fiasco judiciaire pour les femmes ». Osez le féminisme ! On travestit totalement l’enjeu de ce procès qui n’est pas celui du viol mais de ceux qui en sont accusés. Il faut dire ici avec force qu’on doit évidemment inciter les femmes qui ont été violées à dénoncer les faits, et inciter celles qui ne l’ont pas été à surtout s’en abstenir. Si ce verdict choque, c’est parce que l’opinion publique ne s’explique pas l’abîme entre ce qu’elle a pu croire et ce que d’autres, mieux renseignés, ont pu juger. Comment expliquer que trois magistrats et six jurés, ces derniers tout autant conditionnés que n’importe quel téléspectateur, ont pu à ce point démentir la version des victimes et décevoir tous les professionnels de la douleur ? Ce qu’a d’abord rappelé la Cour c’est qu’une plaignante n’est pas ipso facto une victime, qu’un accusé n’est pas coupable avant d’avoir été déclaré tel, que l’audience est le couronnement du processus judiciaire, et qu’il est bien dommageable qu’elle se soit tenue si tard.

La Cour d’assises du Val de Marne s’est prononcée au terme de vingt jours de débats qui ont permis aux jurés d’entendre, d’observer un certain nombre des protagonistes supposés de cette affaire, au premier rangs desquels les « deux jeunes femmes meurtries » et leurs « barbares agresseurs ». Ces jurés, ces magistrats ont effectivement assisté aux moments de tension, certes inévitables, marqués par quelques outrances langagières qualifiées abusivement d’ « insultes reçues par les plaignantes tout au long du procès » (« j’ai entendu ma cliente traitée de « mytho », de « moche » et de « grosse vache » semble être pourtant le seul grief…). Ils ont connu la réalité contradictoire d’un procès, les récits antagonistes, la parole vivante et vulnérable, les corps à la barre, durant près d’un mois d’audience. Juger est une affaire sérieuse, déjuger l’opinion publique en est une autre. C’est bien tard qu’on a réalisé qu’il était tout bonnement improbable, dans l’affaire d’Outreau, qu’une cage d’escalier abrite un pédophile à chaque palier. On a considéré la chose comme indubitable car elle impliquait des pauvres du Nord, population méprisable dans son ensemble et volontiers abjecte, etc. Idem à Fontenay. On ne s’est guère demandé si ces histoires de viols dans les caves, dans les box, sur les terrasses durant des mois qui, aux dires des parties civiles, attiraient des foules de participants, patientant par dizaines dans les cages d’escaliers, formant une file d’attente devant le hall de leurs domiciles, ou dans la cour d’une école, avaient une once de vraisemblance, si elles pouvaient, ne serait-ce qu’en partie, être confirmées par des témoins. Vraiment n’y avait-il à l’époque, à Fontenay-sous-bois, que des salauds et des lâches ? Personne pour réagir, pas une mère de famille révoltée à son balcon, pas un gardien d’immeuble, pas même un sympathisant du Front National exécrant la racaille? Pas un témoin pour confirmer sur ce point ou sur d’autres les dires des plaignantes… L’enquête et les médias ont absolument adhéré aux déclarations des jeunes femmes sans jamais vérifier quoi que ce soit, sans même réaliser que si aucun témoignage postérieur, ou dénonciation antérieure aux faits allégués n’avaient eu lieu, c’est que ceux-ci manquaient sans doute de consistance… Et lorsque l’accusation lâche une partie du dossier, que la Cour et les jurés prononcent en connaissance de cause, en leur intime conviction peut-être, une décision qui n’est pas très éloignée d’un acquittement général, l’opinion publique s’indigne, les associations féministes protestent et marchent, aveugles à la réalité d’un procès qui n’est pas celui de la parole des femmes, comme elles le prétendent, mais de la parole de deux femmes et de ceux qu’elles accusent. Le pouvoir politique, fidèle aux pratiques du précédent, plutôt que d’en appeler à la raison, plutôt que de prendre acte de cette décision de justice et de sa motivation, sous la clameur féministe clame son malaise, concède un nouveau procès, et justifie l’émoi et la conviction de ceux qui s’émeuvent et ne réfléchiront jamais…

Dans un avenir prochain en temps judiciaire, plus de quatorze ans sans doute après les faits allégués, sept hommes comparaîtront devant la Cour d’assises d’appel des mineurs pour qu’une nouvelle fois, au nom du peuple français, leur soit rendue Justice.

(*)Philippe Geny-Santoni est l’avocat de deux des acquittés dont l’un, après l’appel du Parquet, devra comparaître une nouvelle fois

(**) Photo : Les deux plaignantes du procès dit « des tournantes » de Fontenay, BFMTV

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