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Jean-Marc Obama et Jean-François Romney

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Romney Obama USA

Au moment où j’écris ces lignes, nous sommes mardi 6 novembre, il est 21h05 et je ne sais pas qui est le nouveau président des Etats-Unis.
J’écoute Please, mister Postman, extrait d’une compilation des Marvelettes, un girl group américain des sixties et, une fois ce délicieux morceau terminé, j’aurai le choix entre commencer la lecture d’un roman noir américain, Heureux veinard de S.G Brown (Série Noire, 22 euros 50), celle d’une étude très sérieuse de Jean-Baptiste Jeangène-Vilmer sur une série américaine – 24 heures chrono. Le choix du mal, (PUF, 12 euros), revoir Outrages de Brian de Palma (sur TCM à la demande) qui est le film le plus intimiste donc le plus poignant sur la guerre du Vietnam ou de regarder toute la nuit les chaines infos sur le déroulement des élections américaines.
Et après, on dira que je suis anti-américain…

Je crois que je vais choisir les chaînes infos. Parce que je suis camé aux soirées électorales, même celles des autres. Une soirée électorale vaut tous les polars. Si le résultat est connu d’avance, c’est une tragédie comme dans le roman noir et les protagonistes n’ont plus qu’à accepter leur destin. Si au contraire l’issue est incertaine, on est dans un thriller où tous les retournements de situations sont possibles.
Cela semble bien être le cas cette fois-ci entre Obama et Romney.

Même si les Etats-Unis, ce n’est plus ce que c’était, question leadership planétaire, on est quand même tous plus ou moins concernés. Par exemple, si c’est Mitt Romney qui est élu, je ne serai pas étonné que l’Iran soit bombardé avant Noël. Et on sait depuis l’Irak et l’Afghanistan qu’à chaque fois que les USA entrent en guerre contre un Empire du Mal, primo ils perdent et secundo la situation des pays en question est pire après qu’avant. On avait un Iran terriblement agressif, on aura un Iran terriblement agressif ET terriblement irradié.
Et puis sérieusement, élire un Mormon… Une religion révélée par des cow-boys à d’autres cow-boys, façon, « Il était une fois Dieu dans l’Ouest », une religion où l’on ne boit pas d’alcool (les chefs d’Etats abstèmes sont souvent hargneux, c’est historiquement prouvé), où l’on a reconnu que les Noirs avaient une âme à la fin des années 70 et où le seul côté positif, une polygamie bien comprise, a été supprimé beaucoup trop vite. Une religion qui baptise les morts, pour couronner le tout. Ça aide peut-être les généalogistes mais c’est métaphysiquement discutable.

Bon, Obama, ce n’est pas le rêve non plus. Quand on écoute certains médias, on a l’impression que c’est Che Guevara, Robin des Bois, Martin Luther King et Kennedy dans la même personne. En fait, d’un point de vue politique, Obama c’est plutôt Jean-Marc Ayrault en Noir. Un type légèrement de gauche et qui se croit obligé de faire une politique social-libérale. On espérait qu’il allait mettre Wall Street au pas, la jouer Roosevelt et ramener la paix au Proche-Orient, il a surtout été dans la demi-mesure et la prudence. Il a réussi à créer quelque chose qui ressemble à la Sécu, il a tué Ben Laden mais il n’a pas fermé Guantanamo, cet endroit où, dirait Jean-Baptiste Jeangène-Vilmer quand il parle de l’Amérique de Jack Bauer, on a fait « le choix du mal » au nom du bien, dans l’espoir de sauver des milliers de vies par ailleurs.
Du coup, Obama, à force d’être trop à gauche pour la droite et trop à droite pour la gauche, se retrouve avec un vrai réac en face de lui, un type décomplexé persuadé que plus les riches sont riches, mieux ça va aller pour tout le monde, même pour les pauvres qui souvent, s’ils sont pauvres, l’ont bien cherché car ce ne sont que des assistés et souvent des assistés étrangers, en plus. Bref, Obama se retrouve face à Jean-François Romney.

Alors, il me semblerait assez juste, étant donné que la mondialisation a fait des problèmes américains les problèmes du monde entier, que l’humanité entière puisse voter pour le président des USA. Les élections américaines, depuis Bush junior, posent des questions qui intéressent toute l’humanité. Le rôle de l’Etat : providence ou pas ? De la finance : régulée ou pas ? De la politique internationale : choc des civilisations ou pas ?
Comme disait jadis un célèbre éditorialiste atlantiste et néoconservateur : « Nous sommes tous américains. »
Finalement, il avait raison.

Allez, je vous laisse. Je vais aller zapper entre BFM et I Télé, moi, à défaut d’avoir pu voter. C’est aussi pour ça que je suis pour le vote des étrangers, d’ailleurs.

*Photo : Stijn Vogels.

Taxe Google : le cache-sexe du maljournalisme ?

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Libération Demorand Joffrin Google

Don Quichotte et Sancho Pança sont de retour. Nicolas Demorand, rédacteur en chef de Libé et Laurent Joffrin, directeur de la rédaction du Nouvel Obs, réclament une taxation de Google en faveur de la presse. Ils accusent le moteur de recherche de se faire de l’argent sur leur dos grâce à ses recettes publicitaires. En retour, Google a menacé de ne plus référencer la presse française si une telle taxe était appliquée. De son côté, François Hollande qui a reçu Eric Schmidt, le patron de Google, a d’ores et déjà précisé que « si nécessaire, une loi pourrait intervenir sur cette question » en cas d’échec des négociations entre les parties.

Bien évidemment, Google n’est pas un organisme humanitaire et il ne s’agit pas de les défendre. Malgré ses profits, la firme de Mountain View ne paie quasiment pas d’impôts en France et est actuellement sous le coup d’une enquête pour fraude fiscale. Taxons Google, oui mais pour d’autres raisons que le sauvetage de la presse.

C’est pourtant la solution prônée par les patrons de médias. A en croire Demorand et Joffrin, la crise de la presse serait une crise purement économique. Il suffirait de taxer Google ou de verser quelques oboles de l’Etat pour que les journaux se refassent une santé. Et si ce n’est pas la faute de Google, ce sera la faute de Twitter et du Web en général, du manque de kiosques… Bref, de la faute de tout le monde sauf des journaux et journalistes eux-même. Une jolie diversion.

Ramener la crise de la presse à une simple question économique, c’est refuser de se pencher sur les contenus éditoriaux, sur la qualité des articles et des journalistes. Comme si un restaurateur, voyant ses clients s’enfuir, ne s’interrogeait jamais sur la qualité de ses plats.

Qu’est-ce qui fait le plus de mal au journalisme ? Google ou un édito du Monde sur le tweet de Trierweiler ? Qui profite le plus des journalistes ? Google ou Apple promu gratuitement par Joffrin et compagnie ?

La crise des médias ne se réduit pas à des questions budgétaires et même de support. C’est une crise de fond et non de forme. D’ailleurs, c’est sur le Web qu’on peut trouver un exemple récent de maljournalisme grâce à l’affaire Kerviel. Lors de son procès en appel, l’ex-trader a été condamné à trois ans de prison ferme et 4,9 milliards de dommages et intérêts envers la Société générale. Mais la cour a décidé de ne pas l’envoyer tout de suite en prison.

Une chose qu’ont noté de nombreux sites de presse. Comme leMonde.fr qui écrit : « La cour, qui n’a pas délivré de mandat d’arrêt à l’audience, a confirmé dans son intégralité le jugement de première instance » ou leJDD.fr  qui ajoute : « La cour, qui n’a pas délivré de mandat d’arrêt à l’audience, a confirmé dans son intégralité le jugement de première instance », idem sur leFigaro.fr qui y va aussi de son analyse : « La cour, qui n’a pas délivré de mandat d’arrêt à l’audience, a confirmé dans son intégralité le jugement de première instance » et Libération.fr souligne : « La cour, qui n’a pas délivré de mandat d’arrêt à l’audience, a confirmé dans son intégralité le jugement de première instance ».

Bref, quatre grands sites d’infos, quatre fois la même phrase… et quatre fois la même erreur. En effet, le mandat qui permet d’envoyer un condamné (présent à l’audience) directement en prison à sa sortie du tribunal, c’est un mandat de dépôt et non d’arrêt. C’est ce document que le tribunal délivre ou non en fonction du sort qu’elle réserve à l’intéressé. Et sachant que Kerviel était bien sagement assis devant la Cour et non en fuite en Amérique du Sud, il suffisait d’un peu de logique pour comprendre que parler d’un mandat d’arrêt, impliquant une recherche par les forces de l’ordre, était quelque peu inapproprié.

Certains répondront que si la même phrase erronée a été reprise par tant de sites, c’est qu’elle est extraite d’une même dépêche AFP remaniée par les rédactions. C’est encore pire, car en plus d’être ignorants, les journalistes sont moutonniers, quand ils n’écrivent pas eux-mêmes des âneries, ils répètent celles de leurs confrères.

Le suivisme et l’incompétence, les deux principaux maux du journalisme français présents dans une seule phrase. Un beau symbole de la sclérose intellectuelle d’une presse standardisée et sans saveur. Et une petite recherche sur Google suffit pour trouver d’autres exemples de panurgisme et d’âneries médiatiques. Preuve que l’outil est vraiment démoniaque.

Car le vrai problème des journaux, ce sont les journalistes. On pourra taxer Google, Facebook ou même Myspace tant que les journalistes, du dernier des stagiaires au premier des cadors, ne se remettront pas en cause, la crise perdurera.

Cela dit, on comprend le conservatisme de Demorand et Joffrin. Si la presse faisait sa révolution intellectuelle, ils seraient les premiers sur l’échafaud.

*Photo : amcunningham72.

Prophète, Shoah, même respect ?

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Shoah islam delsol charlie hebdo

Les autorités religieuses de divers bords s’appuient sur l’interdiction du négationnisme pour exiger l’interdiction équivalente du blasphème, ou de l’offense au sacré.
L’excellente philosophe Chantal Delsol avance délicatement un pion dans cette direction, en écrivant un article intitulé « Le sacré des autres doit être respecté », dans lequel elle pose une question faussement ouverte : « Comment expliquer aux salafistes qu’il leur faut, au nom de la démocratie, supporter un discours outrageant sur le Prophète, pendant que d’autres discours sont considérés comme des délits d’opinion ? »J’aurais préféré qu’elle parle de liberté de conscience plutôt que de démocratie ; qu’elle formule sa question en remplaçant « le Prophète » par « leur Prophète », et qu’elle dise clairement : pouvons-nous nous payer la tête de Mahomet et interdire aux autres de dire que la Shoah n’a pas eu lieu ?
Puisqu’elle ne saurait pas comment le leur expliquer et qu’elle a fait preuve de bienveillance envers Causeur, je me propose d’essayer de l’aider modestement.[access capability= »lire_inedits »]
Se moquer de son propre sacré est un exercice cathartique dans lequel ont excellé Diderot et Woody Allen. Le premier a écrit : « Le Dieu des chrétiens est un père qui fait grand cas de ses pommes et fort peu de ses enfants. » Et le second : « Si Dieu existe, j’espère qu’il a une bonne excuse. »
On m’objectera que ces impertinents ne se moquent pas de la religion des autres. Je réponds que Blaise Pascal a écrit sur l’islam, dont il n’était pas issu, des choses très vilaines. On les trouve par exemple dans la Pensée 400. À la demande de Causeur, qui espère sans doute booster ses ventes, je me vois contraint de la recopier ici : « Ce n’est pas par ce qu’il y a d’obscur dans Mahomet, et qu’on peut faire passer pour avoir un sens mystérieux, que je veux qu’on en juge ; mais par ce qu’il y a de clair, par son paradis, et par le reste. C’est en cela qu’il est ridicule. »

Revenons à l’objection des « deux poids deux mesures ». Faut-il interdire de se moquer de ce qui est sacré pour les autres, quel que soit ce sacré, au seul motif que le ressenti est le même que quand ils moquent ce qui est sacré pour nous ? Depuis quand est-ce le ressenti qui permet de caractériser le délit d’offense ou de diffamation ?

Autrement dit, est-ce la même chose, cela relève-t-il du même poids et de la même mesure, de se moquer du Dieu des juifs (ou pire, de dire comme Freud que Moïse n’était même pas juif,) du Dieu des chrétiens et du Prophète de l’islam, d’une part, et, d’autre part, de se moquer des victimes d’une extermination de masse en la niant ? N’y a-t-il pas une différence de nature entre une croyance religieuse qui n’est sacrée que pour ceux qui y croient, et le respect envers les victimes d’un crime monstrueux avéré ?
L’argument des « deux poids deux mesures » confond le blasphème et le négationnisme, qui sont deux choses incommensurables. Cette confusion revient à dire que le respect des victimes de la Shoah (et des victimes d’autres crimes atroces), c’est le respect du sacré des autres. Il n’y aurait donc rien d’universel en droit ? Le respect pour les victimes de la Shoah serait du même ordre et n’aurait pas plus de légitimité pour les musulmans que le respect du Prophète pour les Français pascaliens?

Si c’est cela que pensent ceux qui usent de l’argument « deux poids deux mesures », eh bien, qu’ils le disent ![/access]

  • *Photo : Regina Martínez.
  • Respire à fond, on désindustrialise…

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    La désindustrialisation, ça a du bon. On ne voit pas pourquoi Arnaud Montebourg s’échine à vouloir redresser ce qui ferait mieux de rester détumescent si l’on en croit les chiffres récents d’une étude menée conjointement par l’ONG Blacksmith Institute et la Croix Verte internationale. L’exploitation des mines, des fonderies mais aussi les décharges industrielles qui servent de dépotoirs dans le tiers monde à ceux qui changent de smartphone tous les trois mois, exercent sur la santé des dégâts humains comparables à ceux du sida, du paludisme et de la tuberculose.

    Les cancers, les troubles neurologiques et autres affections, dus au plomb, au mercure, au chrome, à l’amiante, touchent plus de 125 millions de personnes dans le monde et seraient responsables de l’équivalent d’au moins 17 millions « d’années de vie perdues ». Ce dernier chiffre est calculé grâce à l’indicateur AVCI (Années de vie corrigées de l’incapacité, « Disability-Adjusted Life Years »). Il sert notamment à mesurer des années de vie potentielles perdues en raison d’une mortalité prématurée due à différentes maladies.

    Il y aura toujours de mauvais esprits pour ergoter et dire que ce n’est peut-être pas tant l’industrie en elle-même qui est la cause de ces 17 millions d’années de vie perdue mais la façon dont on produit dans les pays délocalisés, sans trop se soucier d’encombrantes normes sanitaires et écologiques, sinon, on vous le demande, à quoi ça servirait de délocaliser, justement.

    Non, réjouissons nous plutôt d’une France dépolluée, certes avec des millions de chômeurs, mais des chômeurs aux jolis poumons roses.

    Libé et le syndrome de Marwan

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    Marwan Varagnac Libération maroc école

    Hier matin, dans sa légendaire dernière page, Libération consacrait son portrait du jour à un illustre inconnu : Christophe Varagnac, 37 ans au compteur. L’infortuné prof d’histoire-géo bordelais s’est rendu célèbre en septembre, lorsque Marwan, un de ses élèves, l’a tabassé en plein cours. L’enseignant avait eu le tort de critiquer le pays de ses ancêtres, le Maroc, ou du moins son système politique peu démocratique, le tout en évoquant la part juive de son Histoire. C’en fut trop pour le jeune Marwan, qui « depuis l’agression a (…) tenté de renouer les liens » avec sa victime, laquelle « a apprécié, mais a maintenu sa plainte ». Exposer ainsi son jeune agresseur à la perspective d’un internement tous frais payés dans un centre fermé : quel bourreau d’enfants ce prof ! Mais que dit Libé ?

    Le laïcard Varagnac en a tiré une leçon de républicanisme sauce tartare : de grâce, plus de sapin de Noël à l’école, ni « de gamins qui jurent sur le Coran de La Mecque » sous les préaux ! D’urgence, il demande un rendez-vous au ministre Vincent Peillon afin de crever l’abcès du malaise dans l’éducation nationale.

    Mieux, il s’en prend à ces médias coupables d’avoir repeint le jeune Marwan en « salafiste », apprenti jihadiste en partance pour l’Afghanistan ou la Syrie. Salaud de Sud-Ouest !
    Libé nous apprend que Varagnac a entrepris un long travail de reconstruction personnelle, qui passe notamment par l’entreprise d’un psy. En mixant Freud, Lacan et on ne sait quel apôtre de la non-violence en milieu hostile, son analyste est arrivé à la conclusion suivante : « Marwan attendait plus de lui, avait investi autre chose (…) il avait été déçu (une relation père-fils ?) ».
    C’est-y pas mignon ? Le cocard, geste d’amour du fils prodigue déçu. Avant d’envoyer valser la table, Marwan avait lancé « deux ou trois clichés antisémites » puis carrément fait valdinguer le méchant prof pas-à-la-hauteur-de-ses-espérances. Sois un père digne et respectueux ou je fais un malheur ! En substance, n’est-ce pas le message d’affection paradoxale délivré par l’innocent Marwan ?

    La portraitiste du candide Varagnac ne nous dit pas si une cellule psychologique a été ouverte à la suite de la blessure ressentie par l’adolescent en son for intérieur. Après tout, avaler sans broncher des allégations marocophobes n’est pas à la portée du premier élève difficile venu. Le jour du drame, le prof « détaille ce qui ne va pas dans ce pays, décrit l’autocratie, le poids de la religion » et ose même proférer que « la liberté d’expression est bafouée au Maroc » !

    Devant une telle offense à la monarchie chérifienne, certains auraient réagi plus violemment, qui en cramant la voiture de son prof, qui en menaçant son épouse, qui en le traitant de « sale gaulois », qui en rappelant ses liens occultes avec la Franc-Maçonnerie-alliée-du-Nouvel-Ordre-Mondial-et-du-CRIF. L’impudent s’en tire finalement avec une simple altercation, son élève lui ayant sauté au visage « tête contre tête » pour mieux lui exprimer son indignation, une valeur so chic et progressiste par les temps qui courent.

    Non, vraiment, le comportement du petit Marwan a somme toute été très mesuré. C’est à se demander ce qu’attend son ancien prof pour retirer sa plainte…

    *Photo : KayVee.INC

    Printemps arabe : cherchez l’erreur !

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    tunisie jebali révolutions arabes

    Depuis dix-huit mois, nos prétendus experts se contorsionnent pour masquer l’évidence : porter un regard rétrospectif sur les analyses et commentaires des révolutions arabes formulés en direct par les « sachants » de tout acabit − islamologues, politologues, éditorialistes-vedettes − est hautement instructif. Non pas pour comprendre les événements qui se sont déroulés au cours des dix-huit derniers mois dans le monde arabo-musulman, mais pour constater l’agilité remarquable des « experts » pour se rétablir lorsqu’ils se sont gravement plantés. La seule victime occidentale de ses erreurs sur le sujet aura été cette pauvre Michèle Alliot-Marie, virée pour avoir proposé l’aide des CRS au satrape tunisien Ben Ali. MAM avait pris pour argent comptant le discours des « experts » qui prédisaient naguère le déclin, voire la disparition de l’islam politique et du djihadisme[1. Ainsi Olivier Roy, en 1992, et Gilles Kepel, en 2000, prédisaient-ils, dans des ouvrages remarqués, le « déclin de l’islamisme politique » et la « fin du djihadisme ».][access capability= »lire_inedits »] Ceux-là paradent dans les médias, toujours aussi pontifiants, mais en racontant aujourd’hui l’inverse de ce qu’ils affirmaient hier.

    On peut distinguer trois phases dans ce discours pseudo-savant sur les révoltes tunisienne, égyptienne et libyenne :

    1. « Tous ceux qui prétendaient que la démocratie était incompatible avec l’islam sont des imbéciles. L’aspiration démocratique est universelle, et la Turquie va devenir le guide éclairé des nouvelles démocraties d’Orient. »

    2. « Ne soyez pas impatients ! Souvenez-vous que le chemin de la Révolution française vers la République stabilisée fut long et périlleux. Il y aura des avancées, peut-être des retours en arrière, mais au bout du compte, la démocratie vaincra. »

    3. « Le danger ne vient pas des islamistes politiques traditionnels, comme les Frères musulmans en Égypte ou Ennahda en Tunisie, mais des salafistes qui font de la surenchère. Parions sur le pragmatisme des premiers ! »

    Dans les premières semaines qui ont suivi la révolte tunisienne déclenchée par l’immolation par le feu de Mohamed Bouazizi à Sidi Bouzid, il était évident, aux yeux des observateurs français patentés, qu’il s’agissait là d’une version arabe de la chute du mur de Berlin. Les invités tunisiens francophones et occidentalisés de nos principaux médias insistaient sur la spécificité, au sein du monde arabo-musulman, du pays façonné par Habib Bourguiba : droits de la femme garantis par la Constitution, dynamisme économique, notamment dans le domaine touristique, haut niveau d’éducation de la jeunesse. Bref, l’affaire était dans le sac : une fois débarrassée du clan prédateur Ben Ali-Trabelsi, qui avait mis l’économie du pays en coupe réglée, la Tunisie allait tout naturellement retrouver le chemin de la liberté et de la prospérité. Le même discours, ou à peu près, fut tenu au cours des premières semaines de la révolte égyptienne : les « libéraux » occidentalisés étaient mis en avant, comme l’ancien directeur de l’AIEA Mohamed El Baradei, que l’on voyait déjà succéder en douceur à Hosni Moubarak. On écoutait avec délices, sur nos ondes, les propos exaltants de l’écrivain francophone Alaa Al-Aswani qui nous dressait le portrait d’une nouvelle Égypte en marche vers la modernité, la liberté et la prospérité. Pour la Libye, c’était encore plus simple : BHL faisait la promotion, la vente et l’après-vente de la cacherout démocratique des insurgés anti-Kadhafi. Il était donc incongru de mettre en doute, même timidement, les motivations des révoltés de Tunis, du Caire ou de Benghazi. Ceux qui s’y risquaient se voyaient renvoyer dans les gencives l’exemple des pays d’Europe centrale et orientale qui avaient rejoint sans tarder le club des démocraties à l’occidentale après avoir chassé les communistes du pouvoir. Les islamistes politiques ? Ils allaient se transformer en partis islamo-conservateurs respectueux de la démocratie et des droits de l’homme (et de la femme) à l’image des partis démocrates-chrétiens européens. L’exemple turc allait s’imposer, et l’AKP de Recep Tayyip Erdogan était le modèle incontournable[2. On feint toujours d’oublier que les islamistes turcs ont hérité d’un pays que les kémalistes ultra-laïques avaient porté à un niveau de développement inconnu dans les pays arabes.].

    Ce raisonnement se fondait sur le postulat de l’universalité des aspirations populaires, qui seraient similaires, sinon semblables sur tous les continents, indépendamment du contexte civilisationnel des pays concernés. Exiger la fin d’une dictature et l’accès au bien-être pour tous revenait à demander l’instauration d’un régime démocratique à l’occidentale, puisque seul ce mode de gouvernement pouvait conduire à la liberté et à la prospérité.

    Quand il est apparu peu à peu que les choses n’évoluaient pas tout à fait dans cette direction, et que le « Printemps arabe » produisait des fruits quelque peu amers pour les palais de ses admirateurs occidentaux, on invita les « printempsarabosceptiques » à cesser de se comporter comme des gamins qui veulent tout, tout de suite. C’en était fini du parallèle avec les révolutions d’Europe de l’Est, au profit d’un rappel à l’ordre de notre histoire longue : n’avait-il pas fallu plus d’un siècle pour qu’en France, la République supplante définitivement le despotisme ? Pouvait-on exiger des peuples d’outre-Méditerranée qu’ils parcourussent en quelques mois un chemin qui nous avait pris si longtemps ? Ce raisonnement apparemment impeccable est pourtant vicié à la base : c’est comme si on décrétait que les pays émergents doivent passer par toutes les étapes des révolutions industrielles occidentales pour parvenir à égaler les performances économiques des nations développées !

    Le ton changea à nouveau lorsque l’on s’aperçut que ces révolutions arabes tombaient chaque jour davantage dans les griffes des islamistes radicaux et que, loin d’avoir éliminé le djihadisme armé et le terrorisme, elles leur avaient donné un nouvel élan, en Afrique subsaharienne (Nigeria, Mali, Kenya), et au sein de la révolte syrienne.

    Dans cette ambiance plombée, l’assassinat de l’ambassadeur américain en Libye, à la suite des manipulations djihadistes, sème le trouble dans les esprits les plus portés à l’optimisme. Nos « vrais croyants » des révolutions arabes sonnent alors le tocsin : ces dernières sont mises en danger par une fraction minoritaire du mouvement islamiste, les salafistes. Donc il faut soutenir les « islamistes modérés », Morsi en Égypte, Ghannouchi en Tunisie, Mohamed Youssef El-Megarief en Libye, ne pas leur chercher des poux dans la barbe pour des questions mineures comme l’institution de la charia comme fondement du droit ou l’imposition du hijab aux étudiantes. Ces « pragmatiques » seront poussés par l’exercice du pouvoir et la prise de conscience des réalités économiques à mettre un bémol à leur partition islamiste radicale. En conséquence, ceux qui, comme Charlie Hebdo, « jettent de l’huile sur le feu » sont des dangereux irresponsables.

    Tout, en somme, plutôt que concéder que ces « révolutions » ont, pour l’instant, échoué à faire ce que toutes les révolutions ont accompli au cours de l’Histoire : séparer le pouvoir temporel du pouvoir spirituel. Au contraire, elles s’attachent à détruire le minimum de contrôle que les dictatures laïques exerçaient jusque-là sur les chefs religieux, comme ceux qui officient à Al-Azhar, en Égypte. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les nouvelles constitutions ont tant de mal à voir le jour : pour les islamistes, qu’ils soient Frères musulmans ou salafistes, le Coran et la charia sont parfaits comme loi fondamentale, code civil, code pénal et autres instruments d’organisation de la vie sociale. J’attends avec impatience la prochaine contorsion de nos docteurs de la foi dans le Printemps arabe.[/access]

    *Photo : Le Premier ministre tunisien Hamadi Jebali (Ennahda).

    Yann Siméoni, trop jeune pour mourir ?

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    Simeoni Yann travail entreprise

    Le pompier volontaire Yann Siméoni avait un peu plus de 16 ans lorsqu’il a trouvé la mort, samedi dernier, au cours de sa première intervention sur un incendie. Au-delà des circonstances professionnelles du drame qui a également coûté la vie à un autre pompier, une question s’est vite imposée dans le débat : le jeune lycéen était-il trop jeune pour s’exposer aux risques inhérents à ce genre d’activité ?

    Quoique les autorités compétentes aient déclaré que toutes les règles avaient été respectées, notamment sur l’âge minimal des pompiers volontaires, la question continue à planer. On peut se demander pourquoi une telle question a été posée. Après tout, un garçon de 16 ans est presque adulte, il peut conduire une voiture accompagné d’un adulte et peut même se passer de ce genre d’assistance pour rouler en mobylette. En fait, l’interrogation sur l’âge du pompier volontaire traduit une vision trop protectrice de l’adolescence et de la jeunesse. Or, en les surprotégeant et en retardant leur entrée dans la vie adulte, rendons-nous service à nos jeunes ?

    Depuis longtemps, plusieurs institutions comme les mouvements de jeunesse, le sport en équipe et le service militaire ne jouent plus qu’un rôle marginal dans l’apprentissage du travail en équipe et la transmission de valeurs telles que la responsabilité et le respect de l’intérêt général. Mais le phénomène le plus inquiétant est probablement l’exclusion des adolescents du marché du travail. Traumatisés que nous sommes par les images dickensiennes et hugoliennes des Oliver Twist et Gavroche, l’association des mots « travail » et « adolescents » fait immédiatement penser aux mines de charbons du XIXe siècle ou aux ateliers asiatiques du début du XXIe siècle. Or, la famille et l’école ne peuvent pas tout apprendre aux jeunes qui arrivent sur le marché du travail avec la certitude que l’entreprise est la continuité du lycée.

    En France, pays pourtant laïc, le travail est envisagé d’un point de vue biblique : ce serait le châtiment collectif infligé après le péché originel et la Chute du jardin d’Eden. Ainsi, les adultes essaient de retarder autant que faire se peut l’accès de leurs enfants au monde cruel où l’on gagne son pain à la sueur de son front. La notion d’« homo faber », d’une humanité dont l’expression ultime est le travail c’est à dire l’humanisation de la nature par sa transformation, n’est pas très répandue dans l’hexagone, peut-être à cause de ses origines idéologiques.
    Quoiqu’il en soit, l’école d’aujourd’hui apprend essentiellement à passer des concours – ce qui est, certes, une compétence importante- mais n’offre pas les outils pour apprivoiser le travail en équipe, s’insérer dans une hiérarchie et prendre des responsabilités impliquant d’autres que soi. Les « stages en entreprise » imposés aux élèves de troisième ne sont qu’un cache-misère dont la seule fonction est de donner bonne conscience à l’éducation nationale.

    De son côté, la famille surprotectrice préfère accorder de l’argent de poche à sa progéniture plutôt que de lui donner l’occasion d’en gagner par elle-même. Il est vrai que nombre de familles vivent dans une économie domestique où le travail est déconnecté du foyer. C’est uniquement chez les artisans, les agriculteurs et certains commerçants qu’enfants et adolescents peuvent participer à l’effort collectif de production.

    Cette situation est dommageable pour la société et l’économie française car la richesse se crée collectivement. Malheureusement, le système français forme de bons musiciens sans leur apprendre à jouer en orchestre comme si seules comptaient les compétences individuelles.

    Il devient donc urgent de reconnaître l’importance du travail dans la vie des adolescents. Non seulement pour qu’ils gagnent de l’argent– objectif louable en soit – mais surtout pour qu’ils apprennent cette multitude de petites choses a priori banales et évidentes qui permettent de transformer des individus en une équipe qui joue ensemble et gagne.

    *Photo : L’Imagigraphe (en travaux).

    Ce que Patrick Besson ne ferait jamais… et moi non plus

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    Il y a des choses que Patrick Besson n’a jamais faites et ne fera jamais. Il les énumère dans le numéro 2094 du Point et, en le lisant, je fus saisi par une forme d’écholalie. L’approuvant sans réserve et en jubilant, je répétai :

    – Non, Patrick, nous n’achèterons jamais de valises à roulettes …le comble du ridicule.
    – Non, Patrick, nous ne voterons jamais écolo…
    – Non, Patrick, nous ne porterons jamais de moustache…
    – Non, Patrick, nous ne partirons pas en camping-car…
    – Non, Patrick, nous ne nous ferons jamais tatouer…
    – Non, Patrick, nous ne monterons jamais dans une gondole…
    – Non, Patrick nous ne critiquerons jamais un écrivain pour autre chose que pour son style…
    – Non, Patrick, nous ne passerons jamais un après-midi à Paris-Plage….oui, nous sommes inconsolables du naufrage de la piscine Deligny…

    Revenant à une forme passagère de lucidité, je me demandai si Patrick Besson était mon frère jumeau ou si, peut-être (et là c’est moins glorieux ), nous étions l’un et l’autre demeurés fidèles à un snobisme très sixties. À l’époque, nous n’aurions jamais consenti á accompagner une fille qui faisait les soldes (quelle déchéance!), ni rempli une feuille de Sécurité Sociale (quelle pingrerie!).

    Quant à partir en randonnée, plutôt se suicider ! Je confesse cependant avoir péché à l’asticot durant mon enfance lausannoise, ce que Patrick n’a jamais fait, et qu’il m’est même arrivé de boire de la sangria (toujours à Lausanne….ne me méprise pas Patrick !). Mais jamais, au grand jamais, je n’ai chanté « Happy birthday to you »…d’ailleurs je ne sais pas chanter. Et je te le jure, Patrick, jamais je n’ai lu Sylvain Bourmeau. J’ignore même son existence. En revanche, j’ai répondu à certaines lettres….surtout celles qui venaient d’Extrême-Orient. Est-ce très mal, mon cher Patrick ?

    Dicker aura le Goncourt

    Joel Dicker prix goncourt

    Pourquoi Joël Dicker, avec son La vérité sur l’affaire Harry Québert, obtiendra le Goncourt mercredi prochain.

    Simple : Certes, je peux me tromper, mais, en sus des nombreuses qualités de ce livre qui tient en haleine son lecteur sur 660 pages, les éléments extra-littéraires suivants me paraissent aller dans ce sens :

    1. Le jury aurait éliminé Dicker plus tôt si le genre du livre (grand public tendance polar) était rédhibitoire pour un Goncourt. Qu’on l’ait maintenu au nombre des quatre finalistes est un signe.

    2. Le Goncourt a l’occasion rêvée de récompenser une petite maison d’édition (on reproche si souvent à Galligrasseuil de se partager les principaux prix littéraires, dont le Goncourt). De ce point de vue, Patrick Deville avec son Peste et choléra a l’inconvénient (!) d’être édité au Seuil. Et Actes-Sud, éditeur de Le sermon sur la chute de Rome de Jérôme Ferrari, celui d’avoir déjà obtenu le Goncourt en 2004 avec Le soleil des Scorta de Laurent Gaudé. (Evidemment, on peut arguer que Le Seuil n’a plus eu le Goncourt depuis 1988, avec L’exposition coloniale d’Erik Orsenna – Patrick Deville est donc la principale menace.)

    3. Côté Linda Lê, Lame de fond (Bourgois) : dans le contexte actuel, les ambitions strictement littéraires de son livre pèsent de peu de poids face aux attentes et aux exigences du marché (en ces temps difficiles pour la littérature, le prix Goncourt ne peut se permettre de les ignorer : aujourd’hui, le premier des impératifs est tout simplement d’amener les gens à lire).

    4. Enfin, le succès médiatique (justifié) d’un Joël Dicker qui n’a que 27 ans (et donc le profil souhaité par feu les frères Goncourt), les éloges qu’il reçoit d’un peu partout, les ventes et les contrats de traduction font que le jury du Goncourt (qui cherche à redorer son blason et à briller par ses choix) perdrait largement de sa crédibilité (notamment auprès des jeunes, qui adorent aussi ce livre) si le prix ne lui était pas décerné.

    Si ce pronostic devait se vérifier, quelle bonne nouvelle pour les amoureux de la lecture en Suisse romande: sur le plan des distinctions littéraires, cela devenait fatiguant de ne pouvoir faire référence qu’à L’Ogre de maître Jacques, couronné (grâce au stratège Bertil Galland), en 1973. Dicker nous fera-t-il entrer dans l’ère post Chessex ?

    La vérité sur l’affaire Harry Québert a enfin l’avantage de trancher dans la production française contemporaine ; l’auteur n’est certes pas un styliste (Jean-Christophe Rufin, qui remporta le prix en 2001 avec Rouge Brésil, ne l’est pas non plus), sa langue est celle de tout le monde, quasi transparente (saupoudrée d’humour tout de même), mais la force romanesque et narrative emporte ici tout sur son passage, jusqu’aux considérations de style.

    Ainsi, ce roman vaut pour des qualités d’un autre ordre : paradoxalement, Dicker fait du neuf en réhabilitant une inventivité dans la construction romanesque dont on avait perdu le secret. Le roman se fait sous les yeux du lecteur, c’est un « objet » littéraire qui, au fur et à mesure qu’on en poursuit la lecture, prend des allures de mobile, joue avec les perspectives, se modifie lui-même en cours de route selon de multiples variations, à la façon d’une rivière qui prendrait plaisir à la découverte de ses propres méandres.

    En même temps, sans se priver aucunement du riche clavier de la rhétorique, Dicker n’hésite pas à typer ses personnages comme le faisaient Balzac ou Dickens, et à faire (provisoirement ?) comme si Woolf, Sarraute et bien d’autres n’avaient jamais existé. En ce sens, voilà bien un roman de la rupture : pour que naisse librement une histoire, peut-être faut-il parfois se libérer de la tradition et du passé (après tout, c’est bien d’un meurtre survenu en 1975 dont il est question dans ce roman qui se déroule en 2008) ? On saura gré à Dicker de s’y être risqué.

    *Photo : Joël Dicker (bookaholicclub).

    École : Demain les rats

    Vincent Peillon CRAP

    Vincent Peillon, bon prince, est allé célébrer le 500ème numéro des Cahiers pédagogiques, cette digne institution qui depuis cinquante ans pollue l’Education Nationale. L’administrateur en chef du forum Neoprofs, invité sans doute au nom de l’œcuménisme pédagogique, note non sans malice que « le CRAP-Cahiers pédagogiques tient beaucoup à l’échange de pratiques et à la communication horizontale, mais fait intervenir principalement des experts, praticiens et chercheurs dont les articles sont sélectionnés par un comité de rédaction, tandis que le forum Neoprofs, où l’on débat bien souvent de l’élitisme, laisse s’exprimer chacun tant qu’il respecte la charte du forum et les lois de la République qui encadrent la liberté d’expression » — cherchez qui est démocrate pour de bon, là-dedans. On le sait depuis Rousseau, tout pédagogue convaincu, sous prétexte de « contrat social » et d’engagement « citoyen », dissimule (à peine) un tyran, tandis que l’élitisme bien compris est, dans les faits, la plus haute forme de la vraie démocratie — l’élèvement de tous ceux qui peuvent s’élever, et non la reductio ad mediocritam imposée par les sinistres imbéciles qui aiment tant couper tout ce qui dépasse, y compris ce qui leur manque et leur manquera toujours, quels que soient leurs désirs de « communication horizontale »…

    Peillon, donc, politique jusqu’au bout des ongles, a tenu à réconcilier l’inconciliable. « Les débats Républicains/Pédagogistes sont faux historiquement et philosophiquement », a-t-il asséné. Et de conclure : « On ne peut pas séparer la pédagogie et la république ».
    Eh non, monsieur le ministre, vous avez raison : on ne peut pas, et les vrais républicains sont de vrais pédagogues, et inversement.
    Mais si, monsieur le ministre, on peut très bien le faire, et le fait est que le CRAP s’y complaît avec obstination depuis des décennies. Simplement parce que ces pleutres ont confisqué le mot Pédagogie, pendant que les Républicains — et eux seuls ! — en assumaient le vrai exercice.

    Oh, je ne jetterai pas la pierre au CRAP : il a compris avant nous, qui étions restés dans une idéologie du réel, que tout désormais doit être pensé en termes d’image, de parole, d’occupation du champ du discours — aussi creux que soit ce discours, le manque de substance est même, en l’occurrence, un avantage décisif, puisqu’il donne aux crétins l’impression de penser. D’ailleurs, leur investissement dans les nouvelles technologies — on twitte beaucoup chez ces pédadémagogues, qui par ailleurs se répandent sur le Net comme la peste noire au XIVème siècle — est significatif. Quand le fond est médiocre, la forme doit tout sublimer.

    Bon, c’est entendu, ils ont gagné — par la Gauche d’abord, par la Droite ensuite, par la Gauche à nouveau. Carton plein — et ne venez pas vous plaindre que l’on vous a ignorés, vous qui occupez tous les postes de direction depuis des lustres, depuis les cabinets grenelliens jusqu’aux sous-chefs d’établissements crapoteux en passant par les deux-tiers de l’Inspection, les recteurs, les brosses-à-reluire et les spécialistes de la feuille de rose ministérielle. Vous avez gagné parce que ce que vous proposez depuis le début de votre saint exercice permettait, dans les faits, de réduire considérablement les heures d’enseignement de vraies matières en les convertissant en séquences de fourre-tout idéologique, qui flattent votre incapacité de demeurés à enseigner une vraie discipline. Un spécialiste des sciences de l’éducation est en général quelqu’un qui soit a échoué à tous les concours supérieurs auxquels il s’est présenté — type Meirieu —, soit renonce à transmettre de vrais savoirs qu’il maîtrise mal et préfère devenir spécialiste d’une compétence auto-proclamée — le spectacle, le spectacle, vous dis-je…

    Du coup, on peut effectivement porter au pinacle la pédagogie des compétences, dont la finalité dernière est le camouflage de l’incompétence du maître. On peut vanter (dois-je l’écrire avec un e ?) les « nouvelles technologies », dont l’usage maquille aussi l’aridité intellectuelle de l’enseignant (dois-je l’écrire avec un a, comme Ionesco dans La leçon ?). « Nous ne sçavons pas distinguer la peau, de la chemise ; c’est assez de s’enfariner le visage, sans s’enfariner la poictrine », écrivait Montaigne. Mais dans la société du spectacle, tout est enfoui sous trois couches de fards — et sous le masque, rien que le vide d’un discours qui twitte certainement, comme le canari du dessin animé, mais qui n’a d’autre fond que son apparence. Les pédagos ont intégré une fois pour toutes McLuhan, pour eux certainement le médium est le message.

    Entendons-nous : j’utilise volontiers Internet, dans le cadre scolaire. Je transmets des corrigés aux élèves, je suis disponible de jour comme de nuit pour régler des problèmes pédagogiques ou existentiels (en prépa, c’est à peu près identique), je demande en cours à un élève de rechercher un texte ou une image, ou un bout de pièce de théâtre ou de film, dont la nécessité s’est fait soudain sentir, au détour d’une allusion. Mais figurez-vous que c’est moi qui dicte à l’élève les mots-clés à taper dans le moteur de recherche pour arriver à la cible, pour l’excellente raison qu’ils ne le savent pas, et qu’ils pourraient sans doute y arriver en cinq minutes de tâtonnements — pour quoi faire ? Pour apprendre qu’Internet ne sert pas seulement à naviguer entre grosnichons.com et Facebook ? Twitter, dans l’usage le plus courant, sert à des imbéciles en manque d’ego à raconter leur vie de façon instantanée au cercle d’amis désireux de savoir s’ils ne sont pas constipés et s’ils sont arrivés à jouir la veille en mangeant une pizza-jambon. Bien. Indispensable certainement. Mais valeur pédagogique nulle — sauf à entendre pédagogie dans le sens où le prennent tous ces demeurés, d’une liaison forcément dangereuse : s’ils ont envie d’en revenir aux intercessions charnelles entre l’éraste et l’éromène, grand bien leur fasse. Que pendant le congrès du CRAP les twits aient été projetés sur écran géant en temps réel en dit long sur l’obsession égomaniaque de ces pauvres gens, et la misère de leur sexualité de groupe.

    Mais voilà : c’est mode, donc c’est bien. Je ne reprocherai jamais aux pédagogistes — car tel est leur vrai nom — de ne pas surfer à la pointe de l’actualité. Les Républicains vrais se font une autre idée de la culture, qui n’est jamais l’écume des choses, mais leur profondeur. Que l’époque actuelle, comme toutes les époques, confonde la peau avec la chemise, peu importe. L’Ecole est justement là, c’est sa puissance et sa gloire, pour se distinguer de l’instantané — c’est même pour cette raison que Jean Zay en parlait comme d’une citadelle qui devait rester à l’abri des remous de l’actualité.
    Les pédagos se lancent aujourd’hui dans une offensive tous azimuts sur ce médias de l’immédiat qu’est Internet. Leur dernier mot d’ordre est « charme et risettes » — au ministre qui augmentera les subventions du CRAP, aux indécis, aux ambitieux, aux syndicats collaborationnistes, le SGEN, bien sûr, le SE-UNSA, of course — mais aussi quelques autres qui pourraient être tentés de se rapprocher de ces valets du pouvoir, ce qui au passage les disqualifie définitivement comme êtres de culture : le vrai savoir n’a rien à faire avec le pouvoir, parce qu’il est la puissance.

    Entrisme donc des pédagos. Néoprofs, par exemple, est une cible tentante — et tentée. De pauvres intelligences ont décidé récemment d’y exposer les détours de leur petit esprit, pour occuper l’espace de la Toile, pour y affirmer des contre-vérités. Par exemple que les résultats scolaires ont décliné à partir de 1993 (vrai), que l’élitisme républicain s’est arrêté à partir de 1995 pour être remplacé par un élitisme d’héritiers (vrai), donc, c’est la faute de la Droite revenue cette année-là au pouvoir (risible — comme si un ministre débarquant rue de Grenelle avait un poids quelconque, comme si quatre ans après la loi criminelle votée sous Jospin et la création des IUFM ce n’était pas à ces prêtres de l’apocalypse molle qu’il fallait s’en prendre). Les Républicains ont opté pour l’élitisme — la volonté pédagogique d’amener chacun au plus haut de ses capacités, pendant que les pédagos choisissaient le bonheur tout de suite, au détriment des exigences et de la réussite différée.
    Risettes aux uns, promesse du bâton aux autres. Un sinistre imbécile qui pontifie là-bas depuis deux semaines, en y affichant sa qualité (?) de sous-chef d’établissement, et tente de con/plaire, m’a menacé en même temps de toutes les foudres judiciaires (essaie donc !) parce qu’ici même, sur Bonnetdane, un ami appartenant à l’espèce en voie de disparition des dugongs avait percé à jour sa suffisance et son incompétence — son pédagogisme en un mot.

    Je ne pactiserai jamais avec ces pauvres gens. Jamais. Mais je suis conscient de leur succès. Ils occupent le terrain comme jamais, ils règlent leurs comptes comme toujours. Ils n’ont même rien à craindre d’un retour de la Droite aux affaires, eux qui furent derrière toutes les manœuvres de Chatel, ravi de trouver des justifications pédagogiques au dégraissage en grand opéré depuis quatre ans. La vraie opposition entre Pédagos et Républicains, c’est l’éternel conflit des Girondins et des Jacobins — les uns désireux de donner du pouvoir au moindre cacique local, les autres convaincus que c’est par la tête que l’on dirige, et non par le petit doigt posé sur la couture du pantalon — le vrai Savoir passe toujours par la désobéissance. Que le vent souffle pour la Gironde aujourd’hui est évident — tant de petits chefs rêvent d’un petit pouvoir, chacun dans son coin. C’est le signe qu’aucun réel pouvoir ne s’exerce aujourd’hui en haut — nous avons en un sens le premier président pédago de l’Histoire, et les émules de Meirieu se sont installés dans le fromage de Hollande comme le rat de la fable.

    Et qu’est-ce qu’un Républicain, dans un tel contexte ? Ma foi, c’est celui qui dégomme le plus de rats possible. Sinon, demain la peste.

    Jean-Marc Obama et Jean-François Romney

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    Romney Obama USA

    Romney Obama USA

    Au moment où j’écris ces lignes, nous sommes mardi 6 novembre, il est 21h05 et je ne sais pas qui est le nouveau président des Etats-Unis.
    J’écoute Please, mister Postman, extrait d’une compilation des Marvelettes, un girl group américain des sixties et, une fois ce délicieux morceau terminé, j’aurai le choix entre commencer la lecture d’un roman noir américain, Heureux veinard de S.G Brown (Série Noire, 22 euros 50), celle d’une étude très sérieuse de Jean-Baptiste Jeangène-Vilmer sur une série américaine – 24 heures chrono. Le choix du mal, (PUF, 12 euros), revoir Outrages de Brian de Palma (sur TCM à la demande) qui est le film le plus intimiste donc le plus poignant sur la guerre du Vietnam ou de regarder toute la nuit les chaines infos sur le déroulement des élections américaines.
    Et après, on dira que je suis anti-américain…

    Je crois que je vais choisir les chaînes infos. Parce que je suis camé aux soirées électorales, même celles des autres. Une soirée électorale vaut tous les polars. Si le résultat est connu d’avance, c’est une tragédie comme dans le roman noir et les protagonistes n’ont plus qu’à accepter leur destin. Si au contraire l’issue est incertaine, on est dans un thriller où tous les retournements de situations sont possibles.
    Cela semble bien être le cas cette fois-ci entre Obama et Romney.

    Même si les Etats-Unis, ce n’est plus ce que c’était, question leadership planétaire, on est quand même tous plus ou moins concernés. Par exemple, si c’est Mitt Romney qui est élu, je ne serai pas étonné que l’Iran soit bombardé avant Noël. Et on sait depuis l’Irak et l’Afghanistan qu’à chaque fois que les USA entrent en guerre contre un Empire du Mal, primo ils perdent et secundo la situation des pays en question est pire après qu’avant. On avait un Iran terriblement agressif, on aura un Iran terriblement agressif ET terriblement irradié.
    Et puis sérieusement, élire un Mormon… Une religion révélée par des cow-boys à d’autres cow-boys, façon, « Il était une fois Dieu dans l’Ouest », une religion où l’on ne boit pas d’alcool (les chefs d’Etats abstèmes sont souvent hargneux, c’est historiquement prouvé), où l’on a reconnu que les Noirs avaient une âme à la fin des années 70 et où le seul côté positif, une polygamie bien comprise, a été supprimé beaucoup trop vite. Une religion qui baptise les morts, pour couronner le tout. Ça aide peut-être les généalogistes mais c’est métaphysiquement discutable.

    Bon, Obama, ce n’est pas le rêve non plus. Quand on écoute certains médias, on a l’impression que c’est Che Guevara, Robin des Bois, Martin Luther King et Kennedy dans la même personne. En fait, d’un point de vue politique, Obama c’est plutôt Jean-Marc Ayrault en Noir. Un type légèrement de gauche et qui se croit obligé de faire une politique social-libérale. On espérait qu’il allait mettre Wall Street au pas, la jouer Roosevelt et ramener la paix au Proche-Orient, il a surtout été dans la demi-mesure et la prudence. Il a réussi à créer quelque chose qui ressemble à la Sécu, il a tué Ben Laden mais il n’a pas fermé Guantanamo, cet endroit où, dirait Jean-Baptiste Jeangène-Vilmer quand il parle de l’Amérique de Jack Bauer, on a fait « le choix du mal » au nom du bien, dans l’espoir de sauver des milliers de vies par ailleurs.
    Du coup, Obama, à force d’être trop à gauche pour la droite et trop à droite pour la gauche, se retrouve avec un vrai réac en face de lui, un type décomplexé persuadé que plus les riches sont riches, mieux ça va aller pour tout le monde, même pour les pauvres qui souvent, s’ils sont pauvres, l’ont bien cherché car ce ne sont que des assistés et souvent des assistés étrangers, en plus. Bref, Obama se retrouve face à Jean-François Romney.

    Alors, il me semblerait assez juste, étant donné que la mondialisation a fait des problèmes américains les problèmes du monde entier, que l’humanité entière puisse voter pour le président des USA. Les élections américaines, depuis Bush junior, posent des questions qui intéressent toute l’humanité. Le rôle de l’Etat : providence ou pas ? De la finance : régulée ou pas ? De la politique internationale : choc des civilisations ou pas ?
    Comme disait jadis un célèbre éditorialiste atlantiste et néoconservateur : « Nous sommes tous américains. »
    Finalement, il avait raison.

    Allez, je vous laisse. Je vais aller zapper entre BFM et I Télé, moi, à défaut d’avoir pu voter. C’est aussi pour ça que je suis pour le vote des étrangers, d’ailleurs.

    *Photo : Stijn Vogels.

    Taxe Google : le cache-sexe du maljournalisme ?

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    Libération Demorand Joffrin Google

    Libération Demorand Joffrin Google

    Don Quichotte et Sancho Pança sont de retour. Nicolas Demorand, rédacteur en chef de Libé et Laurent Joffrin, directeur de la rédaction du Nouvel Obs, réclament une taxation de Google en faveur de la presse. Ils accusent le moteur de recherche de se faire de l’argent sur leur dos grâce à ses recettes publicitaires. En retour, Google a menacé de ne plus référencer la presse française si une telle taxe était appliquée. De son côté, François Hollande qui a reçu Eric Schmidt, le patron de Google, a d’ores et déjà précisé que « si nécessaire, une loi pourrait intervenir sur cette question » en cas d’échec des négociations entre les parties.

    Bien évidemment, Google n’est pas un organisme humanitaire et il ne s’agit pas de les défendre. Malgré ses profits, la firme de Mountain View ne paie quasiment pas d’impôts en France et est actuellement sous le coup d’une enquête pour fraude fiscale. Taxons Google, oui mais pour d’autres raisons que le sauvetage de la presse.

    C’est pourtant la solution prônée par les patrons de médias. A en croire Demorand et Joffrin, la crise de la presse serait une crise purement économique. Il suffirait de taxer Google ou de verser quelques oboles de l’Etat pour que les journaux se refassent une santé. Et si ce n’est pas la faute de Google, ce sera la faute de Twitter et du Web en général, du manque de kiosques… Bref, de la faute de tout le monde sauf des journaux et journalistes eux-même. Une jolie diversion.

    Ramener la crise de la presse à une simple question économique, c’est refuser de se pencher sur les contenus éditoriaux, sur la qualité des articles et des journalistes. Comme si un restaurateur, voyant ses clients s’enfuir, ne s’interrogeait jamais sur la qualité de ses plats.

    Qu’est-ce qui fait le plus de mal au journalisme ? Google ou un édito du Monde sur le tweet de Trierweiler ? Qui profite le plus des journalistes ? Google ou Apple promu gratuitement par Joffrin et compagnie ?

    La crise des médias ne se réduit pas à des questions budgétaires et même de support. C’est une crise de fond et non de forme. D’ailleurs, c’est sur le Web qu’on peut trouver un exemple récent de maljournalisme grâce à l’affaire Kerviel. Lors de son procès en appel, l’ex-trader a été condamné à trois ans de prison ferme et 4,9 milliards de dommages et intérêts envers la Société générale. Mais la cour a décidé de ne pas l’envoyer tout de suite en prison.

    Une chose qu’ont noté de nombreux sites de presse. Comme leMonde.fr qui écrit : « La cour, qui n’a pas délivré de mandat d’arrêt à l’audience, a confirmé dans son intégralité le jugement de première instance » ou leJDD.fr  qui ajoute : « La cour, qui n’a pas délivré de mandat d’arrêt à l’audience, a confirmé dans son intégralité le jugement de première instance », idem sur leFigaro.fr qui y va aussi de son analyse : « La cour, qui n’a pas délivré de mandat d’arrêt à l’audience, a confirmé dans son intégralité le jugement de première instance » et Libération.fr souligne : « La cour, qui n’a pas délivré de mandat d’arrêt à l’audience, a confirmé dans son intégralité le jugement de première instance ».

    Bref, quatre grands sites d’infos, quatre fois la même phrase… et quatre fois la même erreur. En effet, le mandat qui permet d’envoyer un condamné (présent à l’audience) directement en prison à sa sortie du tribunal, c’est un mandat de dépôt et non d’arrêt. C’est ce document que le tribunal délivre ou non en fonction du sort qu’elle réserve à l’intéressé. Et sachant que Kerviel était bien sagement assis devant la Cour et non en fuite en Amérique du Sud, il suffisait d’un peu de logique pour comprendre que parler d’un mandat d’arrêt, impliquant une recherche par les forces de l’ordre, était quelque peu inapproprié.

    Certains répondront que si la même phrase erronée a été reprise par tant de sites, c’est qu’elle est extraite d’une même dépêche AFP remaniée par les rédactions. C’est encore pire, car en plus d’être ignorants, les journalistes sont moutonniers, quand ils n’écrivent pas eux-mêmes des âneries, ils répètent celles de leurs confrères.

    Le suivisme et l’incompétence, les deux principaux maux du journalisme français présents dans une seule phrase. Un beau symbole de la sclérose intellectuelle d’une presse standardisée et sans saveur. Et une petite recherche sur Google suffit pour trouver d’autres exemples de panurgisme et d’âneries médiatiques. Preuve que l’outil est vraiment démoniaque.

    Car le vrai problème des journaux, ce sont les journalistes. On pourra taxer Google, Facebook ou même Myspace tant que les journalistes, du dernier des stagiaires au premier des cadors, ne se remettront pas en cause, la crise perdurera.

    Cela dit, on comprend le conservatisme de Demorand et Joffrin. Si la presse faisait sa révolution intellectuelle, ils seraient les premiers sur l’échafaud.

    *Photo : amcunningham72.

    Prophète, Shoah, même respect ?

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    Shoah islam delsol charlie hebdo

    Shoah islam delsol charlie hebdo

    Les autorités religieuses de divers bords s’appuient sur l’interdiction du négationnisme pour exiger l’interdiction équivalente du blasphème, ou de l’offense au sacré.
    L’excellente philosophe Chantal Delsol avance délicatement un pion dans cette direction, en écrivant un article intitulé « Le sacré des autres doit être respecté », dans lequel elle pose une question faussement ouverte : « Comment expliquer aux salafistes qu’il leur faut, au nom de la démocratie, supporter un discours outrageant sur le Prophète, pendant que d’autres discours sont considérés comme des délits d’opinion ? »J’aurais préféré qu’elle parle de liberté de conscience plutôt que de démocratie ; qu’elle formule sa question en remplaçant « le Prophète » par « leur Prophète », et qu’elle dise clairement : pouvons-nous nous payer la tête de Mahomet et interdire aux autres de dire que la Shoah n’a pas eu lieu ?
    Puisqu’elle ne saurait pas comment le leur expliquer et qu’elle a fait preuve de bienveillance envers Causeur, je me propose d’essayer de l’aider modestement.[access capability= »lire_inedits »]
    Se moquer de son propre sacré est un exercice cathartique dans lequel ont excellé Diderot et Woody Allen. Le premier a écrit : « Le Dieu des chrétiens est un père qui fait grand cas de ses pommes et fort peu de ses enfants. » Et le second : « Si Dieu existe, j’espère qu’il a une bonne excuse. »
    On m’objectera que ces impertinents ne se moquent pas de la religion des autres. Je réponds que Blaise Pascal a écrit sur l’islam, dont il n’était pas issu, des choses très vilaines. On les trouve par exemple dans la Pensée 400. À la demande de Causeur, qui espère sans doute booster ses ventes, je me vois contraint de la recopier ici : « Ce n’est pas par ce qu’il y a d’obscur dans Mahomet, et qu’on peut faire passer pour avoir un sens mystérieux, que je veux qu’on en juge ; mais par ce qu’il y a de clair, par son paradis, et par le reste. C’est en cela qu’il est ridicule. »

    Revenons à l’objection des « deux poids deux mesures ». Faut-il interdire de se moquer de ce qui est sacré pour les autres, quel que soit ce sacré, au seul motif que le ressenti est le même que quand ils moquent ce qui est sacré pour nous ? Depuis quand est-ce le ressenti qui permet de caractériser le délit d’offense ou de diffamation ?

    Autrement dit, est-ce la même chose, cela relève-t-il du même poids et de la même mesure, de se moquer du Dieu des juifs (ou pire, de dire comme Freud que Moïse n’était même pas juif,) du Dieu des chrétiens et du Prophète de l’islam, d’une part, et, d’autre part, de se moquer des victimes d’une extermination de masse en la niant ? N’y a-t-il pas une différence de nature entre une croyance religieuse qui n’est sacrée que pour ceux qui y croient, et le respect envers les victimes d’un crime monstrueux avéré ?
    L’argument des « deux poids deux mesures » confond le blasphème et le négationnisme, qui sont deux choses incommensurables. Cette confusion revient à dire que le respect des victimes de la Shoah (et des victimes d’autres crimes atroces), c’est le respect du sacré des autres. Il n’y aurait donc rien d’universel en droit ? Le respect pour les victimes de la Shoah serait du même ordre et n’aurait pas plus de légitimité pour les musulmans que le respect du Prophète pour les Français pascaliens?

    Si c’est cela que pensent ceux qui usent de l’argument « deux poids deux mesures », eh bien, qu’ils le disent ![/access]

  • *Photo : Regina Martínez.
  • Respire à fond, on désindustrialise…

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    La désindustrialisation, ça a du bon. On ne voit pas pourquoi Arnaud Montebourg s’échine à vouloir redresser ce qui ferait mieux de rester détumescent si l’on en croit les chiffres récents d’une étude menée conjointement par l’ONG Blacksmith Institute et la Croix Verte internationale. L’exploitation des mines, des fonderies mais aussi les décharges industrielles qui servent de dépotoirs dans le tiers monde à ceux qui changent de smartphone tous les trois mois, exercent sur la santé des dégâts humains comparables à ceux du sida, du paludisme et de la tuberculose.

    Les cancers, les troubles neurologiques et autres affections, dus au plomb, au mercure, au chrome, à l’amiante, touchent plus de 125 millions de personnes dans le monde et seraient responsables de l’équivalent d’au moins 17 millions « d’années de vie perdues ». Ce dernier chiffre est calculé grâce à l’indicateur AVCI (Années de vie corrigées de l’incapacité, « Disability-Adjusted Life Years »). Il sert notamment à mesurer des années de vie potentielles perdues en raison d’une mortalité prématurée due à différentes maladies.

    Il y aura toujours de mauvais esprits pour ergoter et dire que ce n’est peut-être pas tant l’industrie en elle-même qui est la cause de ces 17 millions d’années de vie perdue mais la façon dont on produit dans les pays délocalisés, sans trop se soucier d’encombrantes normes sanitaires et écologiques, sinon, on vous le demande, à quoi ça servirait de délocaliser, justement.

    Non, réjouissons nous plutôt d’une France dépolluée, certes avec des millions de chômeurs, mais des chômeurs aux jolis poumons roses.

    Libé et le syndrome de Marwan

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    Marwan Varagnac Libération maroc école

    Marwan Varagnac Libération maroc école

    Hier matin, dans sa légendaire dernière page, Libération consacrait son portrait du jour à un illustre inconnu : Christophe Varagnac, 37 ans au compteur. L’infortuné prof d’histoire-géo bordelais s’est rendu célèbre en septembre, lorsque Marwan, un de ses élèves, l’a tabassé en plein cours. L’enseignant avait eu le tort de critiquer le pays de ses ancêtres, le Maroc, ou du moins son système politique peu démocratique, le tout en évoquant la part juive de son Histoire. C’en fut trop pour le jeune Marwan, qui « depuis l’agression a (…) tenté de renouer les liens » avec sa victime, laquelle « a apprécié, mais a maintenu sa plainte ». Exposer ainsi son jeune agresseur à la perspective d’un internement tous frais payés dans un centre fermé : quel bourreau d’enfants ce prof ! Mais que dit Libé ?

    Le laïcard Varagnac en a tiré une leçon de républicanisme sauce tartare : de grâce, plus de sapin de Noël à l’école, ni « de gamins qui jurent sur le Coran de La Mecque » sous les préaux ! D’urgence, il demande un rendez-vous au ministre Vincent Peillon afin de crever l’abcès du malaise dans l’éducation nationale.

    Mieux, il s’en prend à ces médias coupables d’avoir repeint le jeune Marwan en « salafiste », apprenti jihadiste en partance pour l’Afghanistan ou la Syrie. Salaud de Sud-Ouest !
    Libé nous apprend que Varagnac a entrepris un long travail de reconstruction personnelle, qui passe notamment par l’entreprise d’un psy. En mixant Freud, Lacan et on ne sait quel apôtre de la non-violence en milieu hostile, son analyste est arrivé à la conclusion suivante : « Marwan attendait plus de lui, avait investi autre chose (…) il avait été déçu (une relation père-fils ?) ».
    C’est-y pas mignon ? Le cocard, geste d’amour du fils prodigue déçu. Avant d’envoyer valser la table, Marwan avait lancé « deux ou trois clichés antisémites » puis carrément fait valdinguer le méchant prof pas-à-la-hauteur-de-ses-espérances. Sois un père digne et respectueux ou je fais un malheur ! En substance, n’est-ce pas le message d’affection paradoxale délivré par l’innocent Marwan ?

    La portraitiste du candide Varagnac ne nous dit pas si une cellule psychologique a été ouverte à la suite de la blessure ressentie par l’adolescent en son for intérieur. Après tout, avaler sans broncher des allégations marocophobes n’est pas à la portée du premier élève difficile venu. Le jour du drame, le prof « détaille ce qui ne va pas dans ce pays, décrit l’autocratie, le poids de la religion » et ose même proférer que « la liberté d’expression est bafouée au Maroc » !

    Devant une telle offense à la monarchie chérifienne, certains auraient réagi plus violemment, qui en cramant la voiture de son prof, qui en menaçant son épouse, qui en le traitant de « sale gaulois », qui en rappelant ses liens occultes avec la Franc-Maçonnerie-alliée-du-Nouvel-Ordre-Mondial-et-du-CRIF. L’impudent s’en tire finalement avec une simple altercation, son élève lui ayant sauté au visage « tête contre tête » pour mieux lui exprimer son indignation, une valeur so chic et progressiste par les temps qui courent.

    Non, vraiment, le comportement du petit Marwan a somme toute été très mesuré. C’est à se demander ce qu’attend son ancien prof pour retirer sa plainte…

    *Photo : KayVee.INC

    Printemps arabe : cherchez l’erreur !

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    tunisie jebali révolutions arabes

    tunisie jebali révolutions arabes

    Depuis dix-huit mois, nos prétendus experts se contorsionnent pour masquer l’évidence : porter un regard rétrospectif sur les analyses et commentaires des révolutions arabes formulés en direct par les « sachants » de tout acabit − islamologues, politologues, éditorialistes-vedettes − est hautement instructif. Non pas pour comprendre les événements qui se sont déroulés au cours des dix-huit derniers mois dans le monde arabo-musulman, mais pour constater l’agilité remarquable des « experts » pour se rétablir lorsqu’ils se sont gravement plantés. La seule victime occidentale de ses erreurs sur le sujet aura été cette pauvre Michèle Alliot-Marie, virée pour avoir proposé l’aide des CRS au satrape tunisien Ben Ali. MAM avait pris pour argent comptant le discours des « experts » qui prédisaient naguère le déclin, voire la disparition de l’islam politique et du djihadisme[1. Ainsi Olivier Roy, en 1992, et Gilles Kepel, en 2000, prédisaient-ils, dans des ouvrages remarqués, le « déclin de l’islamisme politique » et la « fin du djihadisme ».][access capability= »lire_inedits »] Ceux-là paradent dans les médias, toujours aussi pontifiants, mais en racontant aujourd’hui l’inverse de ce qu’ils affirmaient hier.

    On peut distinguer trois phases dans ce discours pseudo-savant sur les révoltes tunisienne, égyptienne et libyenne :

    1. « Tous ceux qui prétendaient que la démocratie était incompatible avec l’islam sont des imbéciles. L’aspiration démocratique est universelle, et la Turquie va devenir le guide éclairé des nouvelles démocraties d’Orient. »

    2. « Ne soyez pas impatients ! Souvenez-vous que le chemin de la Révolution française vers la République stabilisée fut long et périlleux. Il y aura des avancées, peut-être des retours en arrière, mais au bout du compte, la démocratie vaincra. »

    3. « Le danger ne vient pas des islamistes politiques traditionnels, comme les Frères musulmans en Égypte ou Ennahda en Tunisie, mais des salafistes qui font de la surenchère. Parions sur le pragmatisme des premiers ! »

    Dans les premières semaines qui ont suivi la révolte tunisienne déclenchée par l’immolation par le feu de Mohamed Bouazizi à Sidi Bouzid, il était évident, aux yeux des observateurs français patentés, qu’il s’agissait là d’une version arabe de la chute du mur de Berlin. Les invités tunisiens francophones et occidentalisés de nos principaux médias insistaient sur la spécificité, au sein du monde arabo-musulman, du pays façonné par Habib Bourguiba : droits de la femme garantis par la Constitution, dynamisme économique, notamment dans le domaine touristique, haut niveau d’éducation de la jeunesse. Bref, l’affaire était dans le sac : une fois débarrassée du clan prédateur Ben Ali-Trabelsi, qui avait mis l’économie du pays en coupe réglée, la Tunisie allait tout naturellement retrouver le chemin de la liberté et de la prospérité. Le même discours, ou à peu près, fut tenu au cours des premières semaines de la révolte égyptienne : les « libéraux » occidentalisés étaient mis en avant, comme l’ancien directeur de l’AIEA Mohamed El Baradei, que l’on voyait déjà succéder en douceur à Hosni Moubarak. On écoutait avec délices, sur nos ondes, les propos exaltants de l’écrivain francophone Alaa Al-Aswani qui nous dressait le portrait d’une nouvelle Égypte en marche vers la modernité, la liberté et la prospérité. Pour la Libye, c’était encore plus simple : BHL faisait la promotion, la vente et l’après-vente de la cacherout démocratique des insurgés anti-Kadhafi. Il était donc incongru de mettre en doute, même timidement, les motivations des révoltés de Tunis, du Caire ou de Benghazi. Ceux qui s’y risquaient se voyaient renvoyer dans les gencives l’exemple des pays d’Europe centrale et orientale qui avaient rejoint sans tarder le club des démocraties à l’occidentale après avoir chassé les communistes du pouvoir. Les islamistes politiques ? Ils allaient se transformer en partis islamo-conservateurs respectueux de la démocratie et des droits de l’homme (et de la femme) à l’image des partis démocrates-chrétiens européens. L’exemple turc allait s’imposer, et l’AKP de Recep Tayyip Erdogan était le modèle incontournable[2. On feint toujours d’oublier que les islamistes turcs ont hérité d’un pays que les kémalistes ultra-laïques avaient porté à un niveau de développement inconnu dans les pays arabes.].

    Ce raisonnement se fondait sur le postulat de l’universalité des aspirations populaires, qui seraient similaires, sinon semblables sur tous les continents, indépendamment du contexte civilisationnel des pays concernés. Exiger la fin d’une dictature et l’accès au bien-être pour tous revenait à demander l’instauration d’un régime démocratique à l’occidentale, puisque seul ce mode de gouvernement pouvait conduire à la liberté et à la prospérité.

    Quand il est apparu peu à peu que les choses n’évoluaient pas tout à fait dans cette direction, et que le « Printemps arabe » produisait des fruits quelque peu amers pour les palais de ses admirateurs occidentaux, on invita les « printempsarabosceptiques » à cesser de se comporter comme des gamins qui veulent tout, tout de suite. C’en était fini du parallèle avec les révolutions d’Europe de l’Est, au profit d’un rappel à l’ordre de notre histoire longue : n’avait-il pas fallu plus d’un siècle pour qu’en France, la République supplante définitivement le despotisme ? Pouvait-on exiger des peuples d’outre-Méditerranée qu’ils parcourussent en quelques mois un chemin qui nous avait pris si longtemps ? Ce raisonnement apparemment impeccable est pourtant vicié à la base : c’est comme si on décrétait que les pays émergents doivent passer par toutes les étapes des révolutions industrielles occidentales pour parvenir à égaler les performances économiques des nations développées !

    Le ton changea à nouveau lorsque l’on s’aperçut que ces révolutions arabes tombaient chaque jour davantage dans les griffes des islamistes radicaux et que, loin d’avoir éliminé le djihadisme armé et le terrorisme, elles leur avaient donné un nouvel élan, en Afrique subsaharienne (Nigeria, Mali, Kenya), et au sein de la révolte syrienne.

    Dans cette ambiance plombée, l’assassinat de l’ambassadeur américain en Libye, à la suite des manipulations djihadistes, sème le trouble dans les esprits les plus portés à l’optimisme. Nos « vrais croyants » des révolutions arabes sonnent alors le tocsin : ces dernières sont mises en danger par une fraction minoritaire du mouvement islamiste, les salafistes. Donc il faut soutenir les « islamistes modérés », Morsi en Égypte, Ghannouchi en Tunisie, Mohamed Youssef El-Megarief en Libye, ne pas leur chercher des poux dans la barbe pour des questions mineures comme l’institution de la charia comme fondement du droit ou l’imposition du hijab aux étudiantes. Ces « pragmatiques » seront poussés par l’exercice du pouvoir et la prise de conscience des réalités économiques à mettre un bémol à leur partition islamiste radicale. En conséquence, ceux qui, comme Charlie Hebdo, « jettent de l’huile sur le feu » sont des dangereux irresponsables.

    Tout, en somme, plutôt que concéder que ces « révolutions » ont, pour l’instant, échoué à faire ce que toutes les révolutions ont accompli au cours de l’Histoire : séparer le pouvoir temporel du pouvoir spirituel. Au contraire, elles s’attachent à détruire le minimum de contrôle que les dictatures laïques exerçaient jusque-là sur les chefs religieux, comme ceux qui officient à Al-Azhar, en Égypte. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les nouvelles constitutions ont tant de mal à voir le jour : pour les islamistes, qu’ils soient Frères musulmans ou salafistes, le Coran et la charia sont parfaits comme loi fondamentale, code civil, code pénal et autres instruments d’organisation de la vie sociale. J’attends avec impatience la prochaine contorsion de nos docteurs de la foi dans le Printemps arabe.[/access]

    *Photo : Le Premier ministre tunisien Hamadi Jebali (Ennahda).

    Yann Siméoni, trop jeune pour mourir ?

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    Simeoni Yann travail entreprise

    Simeoni Yann travail entreprise

    Le pompier volontaire Yann Siméoni avait un peu plus de 16 ans lorsqu’il a trouvé la mort, samedi dernier, au cours de sa première intervention sur un incendie. Au-delà des circonstances professionnelles du drame qui a également coûté la vie à un autre pompier, une question s’est vite imposée dans le débat : le jeune lycéen était-il trop jeune pour s’exposer aux risques inhérents à ce genre d’activité ?

    Quoique les autorités compétentes aient déclaré que toutes les règles avaient été respectées, notamment sur l’âge minimal des pompiers volontaires, la question continue à planer. On peut se demander pourquoi une telle question a été posée. Après tout, un garçon de 16 ans est presque adulte, il peut conduire une voiture accompagné d’un adulte et peut même se passer de ce genre d’assistance pour rouler en mobylette. En fait, l’interrogation sur l’âge du pompier volontaire traduit une vision trop protectrice de l’adolescence et de la jeunesse. Or, en les surprotégeant et en retardant leur entrée dans la vie adulte, rendons-nous service à nos jeunes ?

    Depuis longtemps, plusieurs institutions comme les mouvements de jeunesse, le sport en équipe et le service militaire ne jouent plus qu’un rôle marginal dans l’apprentissage du travail en équipe et la transmission de valeurs telles que la responsabilité et le respect de l’intérêt général. Mais le phénomène le plus inquiétant est probablement l’exclusion des adolescents du marché du travail. Traumatisés que nous sommes par les images dickensiennes et hugoliennes des Oliver Twist et Gavroche, l’association des mots « travail » et « adolescents » fait immédiatement penser aux mines de charbons du XIXe siècle ou aux ateliers asiatiques du début du XXIe siècle. Or, la famille et l’école ne peuvent pas tout apprendre aux jeunes qui arrivent sur le marché du travail avec la certitude que l’entreprise est la continuité du lycée.

    En France, pays pourtant laïc, le travail est envisagé d’un point de vue biblique : ce serait le châtiment collectif infligé après le péché originel et la Chute du jardin d’Eden. Ainsi, les adultes essaient de retarder autant que faire se peut l’accès de leurs enfants au monde cruel où l’on gagne son pain à la sueur de son front. La notion d’« homo faber », d’une humanité dont l’expression ultime est le travail c’est à dire l’humanisation de la nature par sa transformation, n’est pas très répandue dans l’hexagone, peut-être à cause de ses origines idéologiques.
    Quoiqu’il en soit, l’école d’aujourd’hui apprend essentiellement à passer des concours – ce qui est, certes, une compétence importante- mais n’offre pas les outils pour apprivoiser le travail en équipe, s’insérer dans une hiérarchie et prendre des responsabilités impliquant d’autres que soi. Les « stages en entreprise » imposés aux élèves de troisième ne sont qu’un cache-misère dont la seule fonction est de donner bonne conscience à l’éducation nationale.

    De son côté, la famille surprotectrice préfère accorder de l’argent de poche à sa progéniture plutôt que de lui donner l’occasion d’en gagner par elle-même. Il est vrai que nombre de familles vivent dans une économie domestique où le travail est déconnecté du foyer. C’est uniquement chez les artisans, les agriculteurs et certains commerçants qu’enfants et adolescents peuvent participer à l’effort collectif de production.

    Cette situation est dommageable pour la société et l’économie française car la richesse se crée collectivement. Malheureusement, le système français forme de bons musiciens sans leur apprendre à jouer en orchestre comme si seules comptaient les compétences individuelles.

    Il devient donc urgent de reconnaître l’importance du travail dans la vie des adolescents. Non seulement pour qu’ils gagnent de l’argent– objectif louable en soit – mais surtout pour qu’ils apprennent cette multitude de petites choses a priori banales et évidentes qui permettent de transformer des individus en une équipe qui joue ensemble et gagne.

    *Photo : L’Imagigraphe (en travaux).

    Ce que Patrick Besson ne ferait jamais… et moi non plus

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    Il y a des choses que Patrick Besson n’a jamais faites et ne fera jamais. Il les énumère dans le numéro 2094 du Point et, en le lisant, je fus saisi par une forme d’écholalie. L’approuvant sans réserve et en jubilant, je répétai :

    – Non, Patrick, nous n’achèterons jamais de valises à roulettes …le comble du ridicule.
    – Non, Patrick, nous ne voterons jamais écolo…
    – Non, Patrick, nous ne porterons jamais de moustache…
    – Non, Patrick, nous ne partirons pas en camping-car…
    – Non, Patrick, nous ne nous ferons jamais tatouer…
    – Non, Patrick, nous ne monterons jamais dans une gondole…
    – Non, Patrick nous ne critiquerons jamais un écrivain pour autre chose que pour son style…
    – Non, Patrick, nous ne passerons jamais un après-midi à Paris-Plage….oui, nous sommes inconsolables du naufrage de la piscine Deligny…

    Revenant à une forme passagère de lucidité, je me demandai si Patrick Besson était mon frère jumeau ou si, peut-être (et là c’est moins glorieux ), nous étions l’un et l’autre demeurés fidèles à un snobisme très sixties. À l’époque, nous n’aurions jamais consenti á accompagner une fille qui faisait les soldes (quelle déchéance!), ni rempli une feuille de Sécurité Sociale (quelle pingrerie!).

    Quant à partir en randonnée, plutôt se suicider ! Je confesse cependant avoir péché à l’asticot durant mon enfance lausannoise, ce que Patrick n’a jamais fait, et qu’il m’est même arrivé de boire de la sangria (toujours à Lausanne….ne me méprise pas Patrick !). Mais jamais, au grand jamais, je n’ai chanté « Happy birthday to you »…d’ailleurs je ne sais pas chanter. Et je te le jure, Patrick, jamais je n’ai lu Sylvain Bourmeau. J’ignore même son existence. En revanche, j’ai répondu à certaines lettres….surtout celles qui venaient d’Extrême-Orient. Est-ce très mal, mon cher Patrick ?

    Dicker aura le Goncourt

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    Joel Dicker prix goncourt

    Joel Dicker prix goncourt

    Pourquoi Joël Dicker, avec son La vérité sur l’affaire Harry Québert, obtiendra le Goncourt mercredi prochain.

    Simple : Certes, je peux me tromper, mais, en sus des nombreuses qualités de ce livre qui tient en haleine son lecteur sur 660 pages, les éléments extra-littéraires suivants me paraissent aller dans ce sens :

    1. Le jury aurait éliminé Dicker plus tôt si le genre du livre (grand public tendance polar) était rédhibitoire pour un Goncourt. Qu’on l’ait maintenu au nombre des quatre finalistes est un signe.

    2. Le Goncourt a l’occasion rêvée de récompenser une petite maison d’édition (on reproche si souvent à Galligrasseuil de se partager les principaux prix littéraires, dont le Goncourt). De ce point de vue, Patrick Deville avec son Peste et choléra a l’inconvénient (!) d’être édité au Seuil. Et Actes-Sud, éditeur de Le sermon sur la chute de Rome de Jérôme Ferrari, celui d’avoir déjà obtenu le Goncourt en 2004 avec Le soleil des Scorta de Laurent Gaudé. (Evidemment, on peut arguer que Le Seuil n’a plus eu le Goncourt depuis 1988, avec L’exposition coloniale d’Erik Orsenna – Patrick Deville est donc la principale menace.)

    3. Côté Linda Lê, Lame de fond (Bourgois) : dans le contexte actuel, les ambitions strictement littéraires de son livre pèsent de peu de poids face aux attentes et aux exigences du marché (en ces temps difficiles pour la littérature, le prix Goncourt ne peut se permettre de les ignorer : aujourd’hui, le premier des impératifs est tout simplement d’amener les gens à lire).

    4. Enfin, le succès médiatique (justifié) d’un Joël Dicker qui n’a que 27 ans (et donc le profil souhaité par feu les frères Goncourt), les éloges qu’il reçoit d’un peu partout, les ventes et les contrats de traduction font que le jury du Goncourt (qui cherche à redorer son blason et à briller par ses choix) perdrait largement de sa crédibilité (notamment auprès des jeunes, qui adorent aussi ce livre) si le prix ne lui était pas décerné.

    Si ce pronostic devait se vérifier, quelle bonne nouvelle pour les amoureux de la lecture en Suisse romande: sur le plan des distinctions littéraires, cela devenait fatiguant de ne pouvoir faire référence qu’à L’Ogre de maître Jacques, couronné (grâce au stratège Bertil Galland), en 1973. Dicker nous fera-t-il entrer dans l’ère post Chessex ?

    La vérité sur l’affaire Harry Québert a enfin l’avantage de trancher dans la production française contemporaine ; l’auteur n’est certes pas un styliste (Jean-Christophe Rufin, qui remporta le prix en 2001 avec Rouge Brésil, ne l’est pas non plus), sa langue est celle de tout le monde, quasi transparente (saupoudrée d’humour tout de même), mais la force romanesque et narrative emporte ici tout sur son passage, jusqu’aux considérations de style.

    Ainsi, ce roman vaut pour des qualités d’un autre ordre : paradoxalement, Dicker fait du neuf en réhabilitant une inventivité dans la construction romanesque dont on avait perdu le secret. Le roman se fait sous les yeux du lecteur, c’est un « objet » littéraire qui, au fur et à mesure qu’on en poursuit la lecture, prend des allures de mobile, joue avec les perspectives, se modifie lui-même en cours de route selon de multiples variations, à la façon d’une rivière qui prendrait plaisir à la découverte de ses propres méandres.

    En même temps, sans se priver aucunement du riche clavier de la rhétorique, Dicker n’hésite pas à typer ses personnages comme le faisaient Balzac ou Dickens, et à faire (provisoirement ?) comme si Woolf, Sarraute et bien d’autres n’avaient jamais existé. En ce sens, voilà bien un roman de la rupture : pour que naisse librement une histoire, peut-être faut-il parfois se libérer de la tradition et du passé (après tout, c’est bien d’un meurtre survenu en 1975 dont il est question dans ce roman qui se déroule en 2008) ? On saura gré à Dicker de s’y être risqué.

    *Photo : Joël Dicker (bookaholicclub).

    École : Demain les rats

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    Vincent Peillon CRAP

    Vincent Peillon CRAP

    Vincent Peillon, bon prince, est allé célébrer le 500ème numéro des Cahiers pédagogiques, cette digne institution qui depuis cinquante ans pollue l’Education Nationale. L’administrateur en chef du forum Neoprofs, invité sans doute au nom de l’œcuménisme pédagogique, note non sans malice que « le CRAP-Cahiers pédagogiques tient beaucoup à l’échange de pratiques et à la communication horizontale, mais fait intervenir principalement des experts, praticiens et chercheurs dont les articles sont sélectionnés par un comité de rédaction, tandis que le forum Neoprofs, où l’on débat bien souvent de l’élitisme, laisse s’exprimer chacun tant qu’il respecte la charte du forum et les lois de la République qui encadrent la liberté d’expression » — cherchez qui est démocrate pour de bon, là-dedans. On le sait depuis Rousseau, tout pédagogue convaincu, sous prétexte de « contrat social » et d’engagement « citoyen », dissimule (à peine) un tyran, tandis que l’élitisme bien compris est, dans les faits, la plus haute forme de la vraie démocratie — l’élèvement de tous ceux qui peuvent s’élever, et non la reductio ad mediocritam imposée par les sinistres imbéciles qui aiment tant couper tout ce qui dépasse, y compris ce qui leur manque et leur manquera toujours, quels que soient leurs désirs de « communication horizontale »…

    Peillon, donc, politique jusqu’au bout des ongles, a tenu à réconcilier l’inconciliable. « Les débats Républicains/Pédagogistes sont faux historiquement et philosophiquement », a-t-il asséné. Et de conclure : « On ne peut pas séparer la pédagogie et la république ».
    Eh non, monsieur le ministre, vous avez raison : on ne peut pas, et les vrais républicains sont de vrais pédagogues, et inversement.
    Mais si, monsieur le ministre, on peut très bien le faire, et le fait est que le CRAP s’y complaît avec obstination depuis des décennies. Simplement parce que ces pleutres ont confisqué le mot Pédagogie, pendant que les Républicains — et eux seuls ! — en assumaient le vrai exercice.

    Oh, je ne jetterai pas la pierre au CRAP : il a compris avant nous, qui étions restés dans une idéologie du réel, que tout désormais doit être pensé en termes d’image, de parole, d’occupation du champ du discours — aussi creux que soit ce discours, le manque de substance est même, en l’occurrence, un avantage décisif, puisqu’il donne aux crétins l’impression de penser. D’ailleurs, leur investissement dans les nouvelles technologies — on twitte beaucoup chez ces pédadémagogues, qui par ailleurs se répandent sur le Net comme la peste noire au XIVème siècle — est significatif. Quand le fond est médiocre, la forme doit tout sublimer.

    Bon, c’est entendu, ils ont gagné — par la Gauche d’abord, par la Droite ensuite, par la Gauche à nouveau. Carton plein — et ne venez pas vous plaindre que l’on vous a ignorés, vous qui occupez tous les postes de direction depuis des lustres, depuis les cabinets grenelliens jusqu’aux sous-chefs d’établissements crapoteux en passant par les deux-tiers de l’Inspection, les recteurs, les brosses-à-reluire et les spécialistes de la feuille de rose ministérielle. Vous avez gagné parce que ce que vous proposez depuis le début de votre saint exercice permettait, dans les faits, de réduire considérablement les heures d’enseignement de vraies matières en les convertissant en séquences de fourre-tout idéologique, qui flattent votre incapacité de demeurés à enseigner une vraie discipline. Un spécialiste des sciences de l’éducation est en général quelqu’un qui soit a échoué à tous les concours supérieurs auxquels il s’est présenté — type Meirieu —, soit renonce à transmettre de vrais savoirs qu’il maîtrise mal et préfère devenir spécialiste d’une compétence auto-proclamée — le spectacle, le spectacle, vous dis-je…

    Du coup, on peut effectivement porter au pinacle la pédagogie des compétences, dont la finalité dernière est le camouflage de l’incompétence du maître. On peut vanter (dois-je l’écrire avec un e ?) les « nouvelles technologies », dont l’usage maquille aussi l’aridité intellectuelle de l’enseignant (dois-je l’écrire avec un a, comme Ionesco dans La leçon ?). « Nous ne sçavons pas distinguer la peau, de la chemise ; c’est assez de s’enfariner le visage, sans s’enfariner la poictrine », écrivait Montaigne. Mais dans la société du spectacle, tout est enfoui sous trois couches de fards — et sous le masque, rien que le vide d’un discours qui twitte certainement, comme le canari du dessin animé, mais qui n’a d’autre fond que son apparence. Les pédagos ont intégré une fois pour toutes McLuhan, pour eux certainement le médium est le message.

    Entendons-nous : j’utilise volontiers Internet, dans le cadre scolaire. Je transmets des corrigés aux élèves, je suis disponible de jour comme de nuit pour régler des problèmes pédagogiques ou existentiels (en prépa, c’est à peu près identique), je demande en cours à un élève de rechercher un texte ou une image, ou un bout de pièce de théâtre ou de film, dont la nécessité s’est fait soudain sentir, au détour d’une allusion. Mais figurez-vous que c’est moi qui dicte à l’élève les mots-clés à taper dans le moteur de recherche pour arriver à la cible, pour l’excellente raison qu’ils ne le savent pas, et qu’ils pourraient sans doute y arriver en cinq minutes de tâtonnements — pour quoi faire ? Pour apprendre qu’Internet ne sert pas seulement à naviguer entre grosnichons.com et Facebook ? Twitter, dans l’usage le plus courant, sert à des imbéciles en manque d’ego à raconter leur vie de façon instantanée au cercle d’amis désireux de savoir s’ils ne sont pas constipés et s’ils sont arrivés à jouir la veille en mangeant une pizza-jambon. Bien. Indispensable certainement. Mais valeur pédagogique nulle — sauf à entendre pédagogie dans le sens où le prennent tous ces demeurés, d’une liaison forcément dangereuse : s’ils ont envie d’en revenir aux intercessions charnelles entre l’éraste et l’éromène, grand bien leur fasse. Que pendant le congrès du CRAP les twits aient été projetés sur écran géant en temps réel en dit long sur l’obsession égomaniaque de ces pauvres gens, et la misère de leur sexualité de groupe.

    Mais voilà : c’est mode, donc c’est bien. Je ne reprocherai jamais aux pédagogistes — car tel est leur vrai nom — de ne pas surfer à la pointe de l’actualité. Les Républicains vrais se font une autre idée de la culture, qui n’est jamais l’écume des choses, mais leur profondeur. Que l’époque actuelle, comme toutes les époques, confonde la peau avec la chemise, peu importe. L’Ecole est justement là, c’est sa puissance et sa gloire, pour se distinguer de l’instantané — c’est même pour cette raison que Jean Zay en parlait comme d’une citadelle qui devait rester à l’abri des remous de l’actualité.
    Les pédagos se lancent aujourd’hui dans une offensive tous azimuts sur ce médias de l’immédiat qu’est Internet. Leur dernier mot d’ordre est « charme et risettes » — au ministre qui augmentera les subventions du CRAP, aux indécis, aux ambitieux, aux syndicats collaborationnistes, le SGEN, bien sûr, le SE-UNSA, of course — mais aussi quelques autres qui pourraient être tentés de se rapprocher de ces valets du pouvoir, ce qui au passage les disqualifie définitivement comme êtres de culture : le vrai savoir n’a rien à faire avec le pouvoir, parce qu’il est la puissance.

    Entrisme donc des pédagos. Néoprofs, par exemple, est une cible tentante — et tentée. De pauvres intelligences ont décidé récemment d’y exposer les détours de leur petit esprit, pour occuper l’espace de la Toile, pour y affirmer des contre-vérités. Par exemple que les résultats scolaires ont décliné à partir de 1993 (vrai), que l’élitisme républicain s’est arrêté à partir de 1995 pour être remplacé par un élitisme d’héritiers (vrai), donc, c’est la faute de la Droite revenue cette année-là au pouvoir (risible — comme si un ministre débarquant rue de Grenelle avait un poids quelconque, comme si quatre ans après la loi criminelle votée sous Jospin et la création des IUFM ce n’était pas à ces prêtres de l’apocalypse molle qu’il fallait s’en prendre). Les Républicains ont opté pour l’élitisme — la volonté pédagogique d’amener chacun au plus haut de ses capacités, pendant que les pédagos choisissaient le bonheur tout de suite, au détriment des exigences et de la réussite différée.
    Risettes aux uns, promesse du bâton aux autres. Un sinistre imbécile qui pontifie là-bas depuis deux semaines, en y affichant sa qualité (?) de sous-chef d’établissement, et tente de con/plaire, m’a menacé en même temps de toutes les foudres judiciaires (essaie donc !) parce qu’ici même, sur Bonnetdane, un ami appartenant à l’espèce en voie de disparition des dugongs avait percé à jour sa suffisance et son incompétence — son pédagogisme en un mot.

    Je ne pactiserai jamais avec ces pauvres gens. Jamais. Mais je suis conscient de leur succès. Ils occupent le terrain comme jamais, ils règlent leurs comptes comme toujours. Ils n’ont même rien à craindre d’un retour de la Droite aux affaires, eux qui furent derrière toutes les manœuvres de Chatel, ravi de trouver des justifications pédagogiques au dégraissage en grand opéré depuis quatre ans. La vraie opposition entre Pédagos et Républicains, c’est l’éternel conflit des Girondins et des Jacobins — les uns désireux de donner du pouvoir au moindre cacique local, les autres convaincus que c’est par la tête que l’on dirige, et non par le petit doigt posé sur la couture du pantalon — le vrai Savoir passe toujours par la désobéissance. Que le vent souffle pour la Gironde aujourd’hui est évident — tant de petits chefs rêvent d’un petit pouvoir, chacun dans son coin. C’est le signe qu’aucun réel pouvoir ne s’exerce aujourd’hui en haut — nous avons en un sens le premier président pédago de l’Histoire, et les émules de Meirieu se sont installés dans le fromage de Hollande comme le rat de la fable.

    Et qu’est-ce qu’un Républicain, dans un tel contexte ? Ma foi, c’est celui qui dégomme le plus de rats possible. Sinon, demain la peste.