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Dicker aura le Goncourt

Dicker aura le Goncourt

Joel Dicker prix goncourt

Pourquoi Joël Dicker, avec son La vérité sur l’affaire Harry Québert, obtiendra le Goncourt mercredi prochain.

Simple : Certes, je peux me tromper, mais, en sus des nombreuses qualités de ce livre qui tient en haleine son lecteur sur 660 pages, les éléments extra-littéraires suivants me paraissent aller dans ce sens :

1. Le jury aurait éliminé Dicker plus tôt si le genre du livre (grand public tendance polar) était rédhibitoire pour un Goncourt. Qu’on l’ait maintenu au nombre des quatre finalistes est un signe.

2. Le Goncourt a l’occasion rêvée de récompenser une petite maison d’édition (on reproche si souvent à Galligrasseuil de se partager les principaux prix littéraires, dont le Goncourt). De ce point de vue, Patrick Deville avec son Peste et choléra a l’inconvénient (!) d’être édité au Seuil. Et Actes-Sud, éditeur de Le sermon sur la chute de Rome de Jérôme Ferrari, celui d’avoir déjà obtenu le Goncourt en 2004 avec Le soleil des Scorta de Laurent Gaudé. (Evidemment, on peut arguer que Le Seuil n’a plus eu le Goncourt depuis 1988, avec L’exposition coloniale d’Erik Orsenna – Patrick Deville est donc la principale menace.)

3. Côté Linda Lê, Lame de fond (Bourgois) : dans le contexte actuel, les ambitions strictement littéraires de son livre pèsent de peu de poids face aux attentes et aux exigences du marché (en ces temps difficiles pour la littérature, le prix Goncourt ne peut se permettre de les ignorer : aujourd’hui, le premier des impératifs est tout simplement d’amener les gens à lire).

4. Enfin, le succès médiatique (justifié) d’un Joël Dicker qui n’a que 27 ans (et donc le profil souhaité par feu les frères Goncourt), les éloges qu’il reçoit d’un peu partout, les ventes et les contrats de traduction font que le jury du Goncourt (qui cherche à redorer son blason et à briller par ses choix) perdrait largement de sa crédibilité (notamment auprès des jeunes, qui adorent aussi ce livre) si le prix ne lui était pas décerné.

Si ce pronostic devait se vérifier, quelle bonne nouvelle pour les amoureux de la lecture en Suisse romande: sur le plan des distinctions littéraires, cela devenait fatiguant de ne pouvoir faire référence qu’à L’Ogre de maître Jacques, couronné (grâce au stratège Bertil Galland), en 1973. Dicker nous fera-t-il entrer dans l’ère post Chessex ?

La vérité sur l’affaire Harry Québert a enfin l’avantage de trancher dans la production française contemporaine ; l’auteur n’est certes pas un styliste (Jean-Christophe Rufin, qui remporta le prix en 2001 avec Rouge Brésil, ne l’est pas non plus), sa langue est celle de tout le monde, quasi transparente (saupoudrée d’humour tout de même), mais la force romanesque et narrative emporte ici tout sur son passage, jusqu’aux considérations de style.

Ainsi, ce roman vaut pour des qualités d’un autre ordre : paradoxalement, Dicker fait du neuf en réhabilitant une inventivité dans la construction romanesque dont on avait perdu le secret. Le roman se fait sous les yeux du lecteur, c’est un « objet » littéraire qui, au fur et à mesure qu’on en poursuit la lecture, prend des allures de mobile, joue avec les perspectives, se modifie lui-même en cours de route selon de multiples variations, à la façon d’une rivière qui prendrait plaisir à la découverte de ses propres méandres.

En même temps, sans se priver aucunement du riche clavier de la rhétorique, Dicker n’hésite pas à typer ses personnages comme le faisaient Balzac ou Dickens, et à faire (provisoirement ?) comme si Woolf, Sarraute et bien d’autres n’avaient jamais existé. En ce sens, voilà bien un roman de la rupture : pour que naisse librement une histoire, peut-être faut-il parfois se libérer de la tradition et du passé (après tout, c’est bien d’un meurtre survenu en 1975 dont il est question dans ce roman qui se déroule en 2008) ? On saura gré à Dicker de s’y être risqué.

*Photo : Joël Dicker (bookaholicclub).


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est journaliste et écrivain . Il vient de publier Kerouac et la Beat Generation, aux Presses Universitaires de France

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