Accueil Site Page 2631

L’amour, sa vie, sa mort

ERIC ALTER une distance folle

L’amour dans un climat glacé, et au temps du chacun pour soi : comme son titre le laisse deviner, Une distance folle, le petit roman d’Éric Alter, peut se lire comme une autopsie du sentiment amoureux dans une société en miettes. Une société où l’on vit à Paris, où l’on grandit à Boston, où l’on étudie à New York, où l’on travaille épisodiquement à Los Angeles, où la famille pulvérisée n’est plus ni un recours, ni un cocon, ni un objectif. Les frères sont des étrangers et les parents des inconnus, mais les usagers des transports en commun détaillent en public leurs rapports intimes sur leur téléphone portable, où la trahison, le mensonge et le double jeu sont de tous les instants.

Damien, qu’on a de mal à qualifier de héros, est tombé follement amoureux de Claire, une journaliste. Ils se rencontrent, ils dînent, ils couchent. Au bout d’une semaine elle s’installe chez lui. Ils se parlent peu. Elle se lasse, et à la veille de partir en reportage à l’autre bout du monde, elle lui déclare tout à coup qu’elle ne reviendra pas, qu’elle est désolée, mais que c’est comme ça, qu’elle aussi estime « avoir droit au bonheur ». Damien s’affole, lui propose le mariage, mais elle n’en a pas envie. Tout ce qu’elle veut, c’est être heureuse.

Elle : « J’ai besoin de retrouver les images, les odeurs, les gestes. Bref, tout ce qui m’a un jour bouleversée ». Tout ce qu’elle pense ne plus pouvoir trouver avec lui. D’un coup, l’abîme se creuse. Une distance folle, c’est-à-dire, une distance qui rend fou. Alors qu’elle a déjà tourné les talons, indifférente, allant sans plus y penser vers d’autres corps, vers d’autres béances, vers d’autres mensonges, Damien se prend à espérer l’impossible. Et à tourner en rond, comme le chien trouvé qui servait de compagnon à sa soeur, dans son pavillon de banlieue, et qu’elle finit par perdre ; comme ses copains, qui vont noyer dans l’alcool la faillite de leur couple ; comme ses associés qui s’apprêtent à le trahir, ou comme les maîtresses de rencontre dont il finit par apprendre qu’elles n’ont couché avec lui qu’à la suite d’un pari idiot.

Tourner en rond pour constater que, décidément, on est vraiment seul. Au total, une brève mais lancinante méditation sur un amour défunt, dans un univers aussi désespérant que ceux de Houellebecq.

Eric Alter, Une distance folle, Pascal Galodé, 2012

*Photo : Speculum Mundi.

Alain Bonnand ou la Vertu mal récompensée

2

alain bonnand testament syrien

Nous devons à Alain Bonnand le plus beau titre de la littérature française : Les jambes d’Emilienne ne mènent à rien. Il se trouve que ses textes sont également très bons, ce qui, naturellement, ne gâche rien.

Le testament syrien vient de sortir chez Ecriture. Ce petit livre étonne par l’amplitude de son orchestration. Certes, le lecteur sera enchanté par la richesse des notations. Dans ce reportage passionnant que l’on peut lire comme un journal d’un écrivain en Syrie, il trouvera des idées de titre,« Cimetières et perspective », des commentaires à chaud,« On tue en bas, on tue en haut à gauche, mais à Damas on se croit encore en vacances… », des précisions biographiques sur son appartement en Syrie :« Un seul voleur en quatorze ans, c’est donné », des notules sur les dictateurs :« Tirer ainsi sur les gens… est-ce bien efficace ! »

Mais il sera surtout sensible au caractère polyphonique de l’ensemble. Je ne connais guère que le grand, l’immense Marc-André Dalbavie pour orchestrer aussi finement des notes arrachées au néant. Bonnand est notre Fitzgerald, tout ce qu’il annote en passant peut être relu dix-huit fois sans perdre sa puissance d’enchantement. L’erreur à ne pas commettre serait de le réduire à un styliste. Petit maître : c’est aussi ce que l’on disait de Kafka lorsque l’auteur de La Métamorphose déambulait dans Prague.

Bonnand m’étonne par son éthique – rapide et sans pathos – bien davantage que par ses phrases (pourtant superbes). Etre incapable d’écrire une phrase plaintive ou malheureuse, voilà une philosophie par gros temps qui vaut bien des leçons de morale. Sommes-nous condamnés à comprendre l’importance de cet auteur après coup ? Devrons-nous attendre sa disparition pour célébrer un musicien aussi précis, aussi alerte ? Je m’y refuse. Nous demandons justice pour Alain Bonnand, et nous refusons de croire à la célébrité littéraire tant que nos exigences ne seront pas prises en compte.

En lisant Bernanos

8

« — Monsieur, reprit-il après un long silence, croyez-vous en Dieu?

— Certes ! se récria le petit juge. Les hommes me dégoûtent trop. Le monde a besoin d’un alibi.

— Ne plaisantez pas, dit le prêtre avec lassitude. »

Georges Bernanos, Un crime.

Drôle d’histoire, ce Un crime. Une jeune femme qui assassine un prêtre et prend son habit. Ainsi froquée, elle parvient à donner le change : grand succès dans l’exercice avec sa mine de petite fille.

On ne comprend pas exactement pourquoi elle a assassiné. Le mal pour le bien, peut-être. (Un goût pour le sacerdoce qui demandait plein essai ?)

On lui découvre sur le tard une mère ancienne religieuse et une petite amie : il faut poser le livre un moment, se féliciter de n’être pas dimanche.

Pour finir, elle « s’assit lentement sur les rails, puis dépliant son journal, l’étendit avec un sourire à la place même où elle allait poser sa tête. » (Avec Bernanos, l’art, le diable, la religion, tout est mis sous la roue.)

Un clergeon, qui voulait se faire prêtre à son tour, dégoûté de vérité – et d’apprendre que le monde pour moitié a de la poitrine – se jette à plat dans la Bidassoa.

La dernière java de Thomas Szasz

10
thomas szasz psychiatrie kraus

Certains, comme Michel Polac, se sont éclipsés au mois d’août. D’autres préfèrent les premiers jours de l’automne pour prendre congé. C’est le cas de Thomas Szasz qui eut, entre autres privilèges, celui d’être désigné comme le psychiatre le plus haï des États-Unis − non par ses étudiants de l’Université de New York, ni par ses patients, mais par la confrérie médicale. Il est vrai qu’avec quelques francs-tireurs comme Franco Basaglia (tendance communiste), Ronald Laing (tendance sartrienne), Michel Foucault (inclassable), le libertaire Thomas Szasz avait, dans des livres d’une ironie cinglante et d’une logique imparable, dynamité l’idéologie psychiatrique qui relevait plus, à ses yeux, de la religion ou de la morale que de la science.[access capability= »lire_inedits »]

Pour avoir eu la chance de devenir son ami et son éditeur dans les années 1970, je peux témoigner qu’il ne temporisait jamais. Jusqu’à sa mort récente, à l’âge de 91 ans, il prit un malin plaisir à ridiculiser le conformisme hygiéniste, compassionnel et médical au service de l’État thérapeutique. C’est dire que la Sécurité sociale façon Obama révulsait ce libertarien. Mais surtout, et c’est ce qui me le rendait si proche, il portait en lui culturellement l’héritage de Karl Kraus, l’immense écrivain et polémiste viennois auquel il avait d’ailleurs consacré un livre : Karl Kraus et les docteurs de l’âme.

Dans un entretien que j’avais fait avec Michel Foucault pour Le Monde, celui-ci confiait son admiration pour Thomas Szasz qui était, par ailleurs, un ami commun. Il jugeait son livre Fabriquer la folie supérieur à sa propre Histoire de la folie à l’âge classique. Bel exemple de modestie et de lucidité. Tous deux avaient une égale aversion pour les contorsions rhétoriques de Lacan et son hystérie inspirée de Dali. Cioran, fervent lecteur lui aussi de Thomas Szasz, partageait leur jugement.

À l’âge de 18 ans, Thomas Szasz avait fui, avec son frère George, la Hongrie qui s’apprêtait à recevoir des visiteurs peu amènes. Il pensait, comme Billy Wilder, que les juifs pessimistes s’étaient retrouvés à Hollywood et les optimistes dans des camps. Toutes les formes d’optimisme ou de progressisme lui étant étrangères, il se tourna vers la psychiatrie, avant de pratiquer la psychanalyse. Son insolence naturelle le conduisit vite à des conclusions proches de celles de Karl Kraus, à savoir que la psychanalyse est cette maladie mentale qui se prend pour sa propre thérapie. Mais il réserva ses sarcasmes à la psychiatrie (il n’y ajoutait pas plus foi qu’à la religion), ce qui indisposait d’autant plus ses confrères qu’il l’enseignait à l’Université. Il était, bien entendu, favorable à un libre usage des drogues, ainsi qu’au suicide assisté et hostile à ce qu’il nommait la « pharmacratie ». Son dernier livre, publié en 2011 par l’Université de Syracuse, portait un titre décapant : The Prohibition of Suicide : the Shame of Medicine. De manière aussi spirituelle que féroce, il notait : « Si vous ne savez pas quoi faire de votre vie, vous pouvez la mettre de côté en attendant, ou décider qu’elle ne vaut rien et la mettre au rebut. Après tout, on trouve bien raisonnable de se débarrasser des détritus qui vous encombrent… Pourquoi faut-il alors que le fait de se débarrasser de la vie soit un symptôme de maladie mentale ? »[/access]

*Photo : 21747.

James Bond ne suffit pas

17

skyfall james bond craig

Daniel Craig avait su être convaincant dans Casino Royale, où il jouait un espion britannique à visage humain, avec un passé, des sentiments et un semblant d’épaisseur dans le costard. Le but du Skyfall de Sam Mendes semble être de persévérer dans cette relecture à la fois plus physique et plus crédible de l’imagerie de James Bond. C’est le paradoxe à la mode : pour redorer le blason du héros de cinéma, il faut d’abord l’assombrir. Sam Mendes a donc décidé que James Bond était un héros de l’ombre, à la manière du Batman de Christopher Nolan.

Suite à une mission de James Bond au cours de laquelle l’identité de plusieurs agents infiltrés s’est trouvée révélée, le MI6 est attaqué par de mystérieux hackers terroristes. La cible n’est autre que M, mise en cause à la fois par les terroristes et par les autorités politiques de son propre pays. Lors d’une audition où elle répond, devant son ministre, de son action et de ses décisions, elle développe une longue tirade sur le rôle des services secret dans le chaos du monde moderne. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, dit-elle, notre époque est plus celle de l’opacité que de la transparence : pour y agir efficacement, il faut des personnages de l’ombre. Ce motif de l’obscurité – et ce jeu sur l’opacité et la transparence – revient souvent dans le film, dans la bouche de M mais aussi dans la mise en scène. Le visage de James Bond n’en finit plus de se dessiner dans le noir : il n’est souvent qu’une forme ténébreuse, dans un couloir ou dans la salle à manger de M.

Une scène est particulièrement significative de ce traitement du personnage : de nuit, James Bond suit en haut d’une tour de Shangaï un terroriste qui prépare un assassinat. Impossible de se cacher dans ce château de verre, et pourtant l’espion joue de sa silhouette et des multiples reflets créés par les vitres pour finalement venir à bout de son ennemi.

Il y a, il faut l’avouer, une certaine virtuosité dans cette scène qui transforme subrepticement la transparence en opacité, fait de la vitre un écran. Le tour de passe-passe évoque assez bien le traitement opéré sur notre personnage : James Bond était le personnage superficiel, parfaitement lisible et transparent – on sait exactement à quoi s’attendre en allant voir un James Bond –, il faudra le reprendre à zéro pour en faire un personnage intérieur, qui souffre et qui a un passé mystérieux impliquant un manoir, des brumes nordiques et des passages souterrains. Le problème est que Sam Mendes se contente de poser ces quelques éléments sans aller plus loin et se limite à regarder la nouvelle figurine qu’il vient d’inventer, articulée comme un enchaînement de concepts.

Car, ne nous voilons pas la face, a-t-on vraiment besoin d’une histoire fondatrice et d’un discours des origines pour apprécier les galipettes de James Bond ? La vision presque théorique de l’agent secret qui se déploie dans Skyfall a quelque chose de vain : plutôt que d’en entendre l’Histoire, on aimerait participer à l’aventure du moment, à cette histoire-là. Or Sam Mendes ne nous emmène pas sur ce terrain. On s’ennuie plusieurs fois dans son Skyfall : les scènes s’étirent, on perd du temps à re-fabriquer James Bond, à tout changer pour que rien ne change. Le mélange naturel entre la classe et le mauvais goût, qui faisait le charme si anglais de James Bond, s’est quelque peu perdu dans ce personnage vaguement torturé.

La recherche éperdue du nouveau souffle pour la « franchise » Bond, qui ne date pas d’hier, se double ici d’une opération de séduction de la part du réalisateur : il faut ramener l’agent secret dans le camp de la culture et du cinéma de qualité. Le cinéaste, lui-même oscarisé pour le pesant American Beauty, s’est entouré de Ralph Fiennes, de Javier Bardem (le méchant, sorte d’enfant naturel de M et de Pedro Almodovar) et de Ben Wishaw (l’acteur qui jouait Keats dans Bright Star). Ce dernier disserte avec James Bond sur les qualités d’une toile de Turner à la National Gallery.

À un autre moment, c’est un tableau de Modigliani qui intervient. Mais c’est seulement quand M se met à réciter du Tennyson pendant son audition qu’on se dit que Sam Mendes en fait peut-être un peu trop. Ce n’est pas tant le saupoudrage culturel qui pose problème, que la manière de tout traiter comme citation, comme petite note d’humour sérieux. Le film a le même rapport à la mythologie James Bond qu’à la culture : il n’en finit plus de réviser, de remâcher, d’ajouter, de recycler. Comme si le réalisateur n’arrivait jamais à dépasser ce prétentieux constat que James Bond ne suffit pas.

Femmes à abattre

19

Patrick Gofman Olivia Resenterra

Baudelaire, qui s’y connaissait, avait assez vite cerné ce qui fait l’essence de la jeune fille dans Mon cœur mis à nu : « Une petite sotte et une petite salope ; la plus grande imbécile unie à la plus grande dépravation. Il y a dans la jeune fille toute l’abjection du voyou et du collégien. » Le problème, c’est que la jeune fille devient assez vite une femme et que là, c’est encore pire. Baudelaire, encore: « La femme a faim, et elle veut manger ; soif, et elle veut boire. Elle est en rut, et elle veut être f… Le beau mérite ! La femme est naturelle, c’est-à-dire abominable. »[access capability= »lire_inedits »]
Un exemple de jeune fille épouvantable devenue une femme abominable, on en trouve un dans Lolita de Nabokov. Et il en est question dans le délicieux petit livre d’Olivia Resenterra, Des Femmes admirables, dont le sous-titre « Portraits acides » indique assez que le titre est une parfaite antiphrase. Olivia Resenterra consacre un de ses portraits à Charlotte Haze, la mère de Lolita, bas-bleu provincial, jalouse de sa fille, mais − comme le note l’auteur − qui mène un combat sans espoir : « Car, justement, il n’y a pas de rivalité entre elle et Lolita. Et il n’y en aura jamais. Sans esquisser le moindre geste, la nymphette a toujours déjà gagné sur la femme. » Lutte désespérée qui transformera précisément Charlotte Haze en une épouvantable mégère.

C’est le grand mérite d’Olivia Resenterra que de théoriser ce qu’est une mégère. Son effort de conceptualisation est de salubrité publique, parce que la mégère passe souvent inaperçue. La méthode de la mégère est celle du travail de sape, de la guerre d’usure. Olivia Resenterra a découvert le pot-aux-roses en lisant Swift et son Schéma intéressant et pratique pour l’aménagement d’un hôpital pour incurables. Les incurables en question, dans l’esprit de Swift, étaient les sots, les menteurs, les plumitifs et… les mégères. La mégère est terrifiante, elle sévit dans toutes les classes de la société, à toutes les époques et dans toutes les circonstances. Mais surtout, elle est terriblement dissimulatrice, ce qu’ont très bien compris les écrivains et les cinéastes que convoquent Olivia Resenterra : « Bousculant les lieux communs d’un féminisme bien-pensant, certains d’entre eux n’hésitent pas à révéler que, de la femme admirable − mère aimante, martyre ou suffragette − à la femme détestable, il n’y a souvent qu’un pas. » Il est heureux qu’Olivia Resenterra soit elle-même une femme pour oser signaler qu’il n’existe pas de mégère-homme avant de nous emmener dans l’enfer psychologique que représente l’effrayant défilé de ses « Portraits acides ». Messieurs, sachez-le, nous avons tous connu, nous connaissons tous et nous connaîtrons tous des mégères. Parfois même − et Olivia Resenterra ne va pas favoriser la paix des ménages et des familles avec ses révélations −, certains d’entre nous s’apercevront à cette lecture qu’ils vivent, depuis des années, irradiés par des mégères comme par une centrale nucléaire qui fuit, et vont alors comprendre leur malheur.

Pour Olivia Resenterra, les mégères se divisent en trois catégories : il y a d’abord la mégère mère abusive ou persuadée que la maternité lui donne une supériorité ontologique sur le reste de l’humanité. Elle est présente au travers de quelques archétypes saisissants dont le plus pervers est sans doute Violet Venable, dans Soudain, l’été dernier, de Mankiewicz, jouée par Katharine Hepburn. On accordera cependant une mention spéciale à celle qui a terrorisé tant de jeunes lecteurs, la Madame Fichini des Petites filles modèles de la Comtesse de Ségur, belle-mère vulgaire et cogneuse de la délicieuse Sophie.
Autre tribu de mégères, les perverses polymorphes, qui font prendre à leurs pulsions sexuelles les formes les plus hypocrites et les plus aberrantes. C’est, par exemple, Madame Loiseau, bourgeoise pincée, dans Boule de suif, qui pousse la prostituée patriote à coucher avec un officier prussien : « On se demande, écrit Olivia Resenterra, ce qui frustre le plus Madame Loiseau : que l’officier ne la prenne pas de force pour lui faire subir les derniers outrages ou que Boule de suif, la professionnelle du groupe, ne veuille pas coopérer. » Mais on trouvera aussi, dans le genre, Phèdre et Œnone chez Racine, la reine et sa nourrice, fusionnelles jusque dans la haine et l’amour impossible pour Hyppolite. Ou encore Maria Schneider, l’actrice du Dernier Tango à Paris. En ce qui concerne Maria Schneider, ce n’est pas seulement le personnage joué qui est accusé d’être une mégère, mais l’actrice elle-même, morte en 2011, qui n’a cessé d’épiloguer sa vie durant sur la célèbre scène de sodomie du film, accusant la Terre entière de l’avoir manipulée, ce dont doute partiellement Olivia Resenterra : « Une salope est une femme qui souhaite être humiliée par tous les hommes. Conséquence directe : le cinéma est vraiment un repaire de salopes… »

Mais il y a la dernière catégorie de mégères, la plus redoutable : celles qui aiment le pouvoir. Elles sont souvent très belles mais leur libido se détourne systématiquement en libido dominandi. On y trouve Milady, cette grande blonde que tous les adolescents lecteurs de Dumas ont adorée et détestée et qui leur a fait ressentir un trouble sentiment sadien quand elle se fait décapiter à la hache, en pleine nuit, par le bourreau de Béthune. Il y a une version « non-sense » de la mégère ubuesque avec la Reine de Cœur d’Alice au pays des merveilles, parfaite incarnation de la mégère disposant du pouvoir absolu : « La Reine de Cœur ne connaît que le courroux et la colère ; ne s’exprime qu’en criant, glapissant, injuriant. Les crétins, à l’en croire, sont légion autour d’elle ; elle méprise ceux qui la craignent mais ne tolère guère les impertinents. » Dans cette charmante cohorte, on étudiera la variante mondaine avec Les Femmes savantes ou Sidonie Verdurin chez Proust, mais aussi, tant la mégère avec le pouvoir devient inquiétante, la variante fantastique, comme la fiancée de Frankenstein et Cruella d’Enfer dans les 101 Dalmatiens.

En comparaison, le Dictionnaire des emmerdeuses, de Patrick Gofman, est un ouvrage presque rassurant. Partant du principe à peu près avéré pour tous les hommes normalement constitués que toutes les femmes sont des emmerdeuses, Patrick Gofman commence avec Laure Adler et termine avec Clara Zetkin, une des fondatrices du SPD, « la sorcière la plus dangereuse d’Allemagne », d’après Guillaume II, qui fuit en URSS à l’arrivée des nazis et finit « probablement assassinée par Staline, qu’on ne pouvait emmerder longtemps chez lui (ni même au Mexique) très longtemps. »
Gofman est un merveilleux anar de droite, érudit, vachard, toujours drôle. Son humour est moins pervers que celui d’Olivia Resenterra, mais c’est normal car c’est un homme. Il recense des emmerdeuses chez les journalistes, les femmes politiques, les stars du X, les féministes Canal historique comme Olympe de Gouges et canal hystérique comme Ni Putes Ni Soumises. On lui pardonnera même d’avoir inscrit dans son dictionnaire Dominique Grange, ancienne chanteuse yéyé devenue maoïste et auteur de l’inoubliable hymne de la Gauche prolétarienne, Les Nouveaux partisans.
Ceci dit, il est tout à fait capable d’admirer sincèrement certaines emmerdeuses qui emmerdent pour la bonne cause : c’est ainsi que l’on trouvera des notices élogieuses sur Alia Maghda Ehmadi, la blogueuse qui s’est montrée nue en pleine reprise en main du « Printemps arabe » tunisien par les « musulmans modérés », et Élisabeth Lévy, qui n’est pas blogueuse tunisienne, mais qui prouve aussi, selon Gofman, « que certaines emmerdeuses ne manquent pas de courage ».[/access]

Des Femmes admirables d’Olivia Resenterra (PUF).
Dictionnaire des emmerdeuses de Patrick Gofman (Grancher).

*Photo : reallocalcelebrity.

Les Boloss des Belles Lettres déchirent

11

Boloss des lettres

C la tréren é ta tro la looz, le prof, cte tarba c juste un gros guedin y tenvoi les kinbou dans la face façon high kick middle kick low kick genre Ramzy dans la tour monpar infernal : « j’annonce : coup de pied retourné et fiche de lecture pour demain sinon j’colle une balle dans la tête à la main et j’demande un renkar a té darrons pour lanceba ktu gère queude en cekla. »

Ta le seum grav tu cé pa komen tu va géré pour lundi sa mère ? Vazy me brise pas les couilles é pa la peine de kriser, ta les boloss des belles lettres ki von tro te sauver ta life man !

On situe autour de 1480 la naissance de Michel Pimpant et Valtudinaire, les deux fondateurs du site les Boloss des Belles Lettres, ce qui fait d’eux des contemporains de Racine et de François Villon. Les multiples occurrences que l’on retrouve dans la littérature confirment d’ailleurs l’influence souterraine de Michel Pimpant, grammairien, fils d’un notaire de Beauvais et Valtudinaire, lettré rouennais qui fut par ailleurs Maître échevin de la petite ville de Meirieu-la-Trappe le 3 février 1523 de 15h34 à 16h15 avant que le village ne soit réduit en cendres par un raid soudain et précipité d’une compagnie entière de Chevaliers Didactiques de l’Ordre de l’Enseignement Spiralaire, sous-ordre des Hospitaliers, chassés de l’île de Rhodes par les Ottomans (voir Les chroniques grivoises de Nicaire le Preux, 1532).

Ainsi, François Villon écrit-il à propos d’eux : « Li cuer me pese lors @Michel_Pimpant et @Valtudinaire nulz carme ni apostille ne font », tandis que l’on trouve chez Louise Labé, cette déchirante supplique : « Bayse-moi Pimpant et bayse-moi Valtu et bayse-moi encor ». Et deux siècles plus tard, Diderot lui-même rend un hommage poignant à l’œuvre de Pimpant et Valtu : « Car tel est le malheur de l’homme, que de contempler pareilles plumes et de ne les point reconnaître pour ce qu’elles sont : pour moi, tout franc, je l’affirme, il prend des envies de les embrasser, tout boloss qu’ils soient. »

Comment les deux boloss ont-ils réussi à survivre si longtemps pour pouvoir aujourd’hui proposer aux jeunes générations l’éclairage de leur savoir multiséculaire ? Nul ne semble pouvoir l’expliquer. Peut-être s’agit-il là d’une société secrète dont les membres se succèdent sous les mêmes noms depuis des siècles afin de transmettre le patrimoine littéraire français dans les meilleures conditions aux plus jeunes.
Peu de temps après la rentrée des classes, internet a vu apparaître le 10 septembre dernier un nouveau site qui, sous le nom « Les boloss des Belles-Lettres », se propose d’adapter dans une langue plus praticable par nos jeunes, les grands classiques de la littérature afin de les rendre accessibles aux apprenants du XXIe siècle et de faciliter le travail de leurs professeurs.

Ainsi, la critique féroce de la bourgeoisie provinciale proposée par Flaubert dans Madame Bovary est mise au diapason de l’époque afin que tous puissent à nouveau en percevoir la finesse et la portée : c’est l’histoire d’un keum pas trop bien dans sa peau à l’école il est absent et tout tu sens le malaise en lui il s’appelle charbovary c’est pas le héros de l’histoire mais bon il est assez important tu le vois tout le livre. ensuite il rencontre une petite zouz campagnarde pas dégueulasse elle s’appelle emma c’est elle le héros c’est madame bovary voilà là tu as résolu la première énigme à savoir qui c’est madame bovary ben c’est elle. ensuite ils se marient etc. et puis ils vont habiter dans une petite bourgade bien paumée emma elle se fait chier donc elle commence à toucher la nouille de quelques keums qui passent, des ptits jeunes et des autres mecs dans des calèches et tout c’est assez hot zizibaton. emma elle kiffe le luxe elle commence à acheter des ptites louboutin easy et aussi du cacharel des polo lacoste et tommy hilfinger enfin des trucs de luxe sauf que charbovary il a pas une thune du coup ils font des prêts à un keum genre voilà et sauf que après ils sont endettés, mais charbovary il sait pas, mais emma elle s’en met plein les fouilles lol la salope.
après emma elle se fait jeter de tous ses keums à un moment elle est toute seule à la campagne elle se réveille all naked dans un champ de blé bon après elle est trop déprimée elle a le seum de la vie elle se suicide et du coup charbovary il a tellement le seum il crève aussi il reste juste la gosse qui fait du tricot pour la fin de sa vie bref une putain de vie de merde qui commence c’est madame bovary.

Les plus hautes instances éducatives se sont empressées de saluer l’initiative à l’instar du pédagogue Philippe Meirieu qui a déclaré que « l’entreprise innovante de MM. Pimpant et Valtudinaire opère une reconfiguration syntaxique salutaire d’un patrimoine qu’il semblait urgent de réadapter aux exigences du vivre et de l’apprendre-ensemble afin de mettre fin au processus insupportable de la stigmatisation cognitive qui détruit le lien social et met en danger la relation appreneur-apprenant. » Réagissant à ces propos ainsi qu’à l’annonce de la mise en ligne du nouveau site, Vincent Peillon a quant à lui simplement déclaré : « ça peu fér. »

On ne peut que saluer la justesse de ce commentaire et remercier les Boloss des Belles Lettres qui font redécouvrir à nos jeunes toute l’actualité de nos grands écrivains.

La dernière bonne blague de Poutine à Obama

47

Obama Russie Poutine élections

On se souvient du barouf orchestré par l’administration Obama et de ses obligés européens lors de la dernière élection présidentielle russe. Or si celle-ci a été marquée par maintes irrégularités, somme toute assez inévitables en démocratie normale, donc imparfaite, personne, à l’arrivée, n’a parlé de hold-up du vainqueur sur les résultats – comme ce fut par exemple le cas pour la présidentielle américaine de 2000, marquée par les magouilles que l’on sait en Floride et ailleurs.

N’empêche, le ton était donné : si les USA et l’UE envoient des observateurs contrôler le scrutin, c’est donc que Poutine est un truand électoral et la Fédération de Russie une sorte d’Haïti en moins bien gérée ou de Côte d’Ivoire à mammouths congelés.
Ladite Russie – qui a d’ailleurs laissé les observateurs assermentés et les ONG à la noix faire leur semblant de boulot durant le scrutin – s’en est d’abord tenu aux protestation d’usage. Mais le stalinien à la mémoire longue et les origines notamment ashkénazes du KGB ont semble-t-il laissé des traces dans la culture d’entreprise de l’espionnage soviétique dont l’actuel président russe est le plus beau surgeon. Nul doute que Vladimir sait bien que l’humour vache peut se révéler bien plus dangereux que le polonium.

C’est ainsi qu’on vient d’apprendre, via nos très informés confrères chinois de l’agence Xinhua que la Russie compte envoyer des observateurs pour surveiller l’élection présidentielle aux États-Unis ce mardi 6 novembre.
Selon une déclaration faite vendredi par le ministère russe des Affaires étrangères, le Kremlin enverra certains députés de son Parlement aux États-Unis dans le cadre de la délégation de supervision de 57 membres de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe. Les observateurs russes comprendront également les diplomates de l’ambassade russe à Washington et les employés des consulats russes dans plusieurs villes des Etats-Unis.

Par ailleurs, le porte-parole du ministère Alexandre Loukachévitch a également accusé les autorités américaines d’empêcher une supervision internationale complète des élections présidentielles, selon un communiqué publié sur le site Web du ministère.

« Les élections aux États-Unis peuvent difficilement être considérées comme parfaites du point de vue des normes et critères généralement acceptés », a déclaré M. Loukachévitch, qui a en outre souligné le « caractère obsolète et indirect » de la présidentielle américaine, ainsi que l’absence de système d’accréditation des observateurs étrangers au niveau national.

En revanche, pour des raisons inconnues à ce jour, aucun dispositif russe n’a été prévu pour contrôler la régularité des référendums organisés dans les pays d’Europe pour consulter les peuples du Vieux Continent sur la régularité et l’opportunité et la constitutionnalité du Pacte Budgétaire.

*Photo : AZRainman.

Heureux qui comme Papandréou

141

Georges Papandréou, vous voyez qui c’est ? Mais si, enfin, l’ancien premier ministre grec, un socialiste. Il a été au pouvoir de 2009 à 2011 et c’est avec lui que le cauchemar a commencé. Il s’est rendu avec armes et bagages à la Troïka, c’est à dire aux représentants de l’UE, de la BCE et du FMI qui mettent en coupe réglée la Grèce, pressée comme un citron de Naxos au cœur de l’été. Bon, il n’y a plus de jus dans le citron mais ce n’est pas grave, maintenant on attaque la pulpe pendant que parti néo-nazi Aube Dorée s’occupe de la politique migratoire dans les quartiers à grands coups de lattes, prouvant si besoin était qu’une politique libérale a toujours besoins d’exécuteurs des basses oeuvres quand le peuple ne comprend plus les harmonies spontanées.

Non, en Grèce, en ce moment, on préfère plutôt arrêter les journalistes qui montrent que l’austérité, ce n’est pas pour tout le monde et qui publient la liste des exilés fiscaux ainsi que le montant de ce qu’ils truandent à leur propre pays. Le premier qui dit la vérité sera exécuté, on connaît la chanson, même sien cette occurrence, le petit fouineur a été finalement relaxé

Aux dernières nouvelles, Papandréou n’en fait pas partie, de cette liste. Cela ne l’empêche pas d’avoir vite trouvé le filon, une fois le pouvoir quitté et après avoir quasiment détruit son parti, largement devancé par Syriza, le Front de Gauche local, aux dernières élections. C’est toujours amusant, entre parenthèses, de voir un parti socialiste qui fait le sale boulot et se trouve réduit à servir d’auxiliaire zélé à la droite pour fournir une majorité de rechange austéritaire. Il n’y a pas de justice. Mais enfin ce n’est plus trop le souci de notre ami Georges : selon la presse grecque, assez furieuse, il donnera prochainement des cours à Harvard, pour 45 000 € par mois. Son nouveau salaire équivaudra à 70 fois le SMIC grec, SMIC qui n’est d’ailleurs plus versé à grand monde puisque le taux de chômage atteint plus de 25% dans ce merveilleux laboratoire de l’absurde.

Ce qui est croquignolet, c’est qu’il va enseigner l’économie, ce qui nous indique bien le degré de sérieux de la discipline ces temps-ci, capable de justifier théoriquement à peu près n’importe quelle aberration observable à l’œil nu. S’il avait voulu se racheter, Papandréou, il aurait plutôt dû expliquer la philosophie présocratique, avec en exergue à son premier cours, ce fragment d’Héraclite : « Le peuple doit combattre pour sa loi comme pour son rempart. »

L’islam et son autre

44

islam capitalisme nihilisme

Depuis onze ans maintenant, le débat unique et perpétuel sur l’islam nous engloutit dans son tourbillon d’angoisse familière. L’islam est devenu l’aspirateur de toutes nos peurs, notre point de fixation rassurant. Le débat mondial et national sur l’islam a glissé depuis longtemps hors des rails du Temps et poursuit hypnotiquement sa rotation planétaire. Chaque matin, ce monstre grassouillet nous dévore à nouveau en bâillant. Il est devenu notre éternité de pacotille. Il est le débat final, le débat terminal, le débat ne voulant plus se connaître aucun ailleurs.

Je ne prétends pas pour autant que les angoisses suscitées par l’islam radical soient illégitimes. Le point que j’interroge est celui-ci : pourquoi certains d’entre nous ont-ils fait de l’islam leur angoisse unique ?[access capability= »lire_inedits »] L’islam radical est l’une des nombreuses questions difficiles que nous adresse le présent. Mais il ne constitue pas à mes yeux la question politique qui prime sur toutes les autres. Je fais l’hypothèse que l’angoisse fixée sur l’islam est en grande partie défensive. Elle permet de tenir à distance nos angoisses les plus profondes. Celles qui nous angoissent vraiment, car elles nous dénudent et réclament d’immenses efforts de notre imagination créatrice. Car avec elles, il n’est plus possible de nous cantonner confortablement dans un imaginaire de jeux vidéo guerriers.

Le fait politique premier, c’est notre déracinement métaphysique universel, c’est notre solitude planétaire innombrable. C’est par sa grâce tantôt prometteuse et tantôt désastreuse que l’âme de Richard Millet peut être en communion avec celle des Africains du RER. Le sentiment d’étrangeté ethnique constitue un phénomène superficiel (quoique parfois réel) qui dissimule l’étrangeté la plus étrangère : la nôtre. Le sentiment de non-appartenance métaphysique est pour chacun le point de départ.
La dévastation de la nature et de nos âmes par le capitalisme − et le capitalisme, là encore, ce ne sont pas les autres, c’est nous − donne lieu à deux types de transformation anthropologique. Certains se tournent vers le passé comme vers un ensemble de formes mortes et figées destiné à les dispenser de faire authentiquement l’épreuve du présent. Je pense à toutes les formes de néo-enracinement à la petite semaine, qu’il soit islamiste ou occidentaliste, religieux ou laïciste.

D’autres se tournent vers le passé pour y puiser les forces spirituelles qui leur permettent de se tenir à hauteur du présent. Leur rapport libre et vivant avec le passé troue, anime et assource le présent. Ainsi se déploient, le plus souvent loin de la visibilité médiatique, des formes de vie habitables. Ainsi surviennent, à égale distance du nihilisme islamiste et du nihilisme occidentaliste, des floraisons mystiques de toute beauté, au sein de toutes les religions (y compris de l’athéisme et du post-modernisme) et dans l’essaimage de leurs interstices. Ou peut-être chacun d’entre nous est-il plutôt constitué par une tension entre ces deux pôles, ces deux formes de réponse au déracinement métaphysique qui est notre condition historique et notre lieu.

Nous sommes les fleurs de l’origine : les fleurs du vide.[/access]

*Photo : haramlik.

L’amour, sa vie, sa mort

0
ERIC ALTER une distance folle

ERIC ALTER une distance folle

L’amour dans un climat glacé, et au temps du chacun pour soi : comme son titre le laisse deviner, Une distance folle, le petit roman d’Éric Alter, peut se lire comme une autopsie du sentiment amoureux dans une société en miettes. Une société où l’on vit à Paris, où l’on grandit à Boston, où l’on étudie à New York, où l’on travaille épisodiquement à Los Angeles, où la famille pulvérisée n’est plus ni un recours, ni un cocon, ni un objectif. Les frères sont des étrangers et les parents des inconnus, mais les usagers des transports en commun détaillent en public leurs rapports intimes sur leur téléphone portable, où la trahison, le mensonge et le double jeu sont de tous les instants.

Damien, qu’on a de mal à qualifier de héros, est tombé follement amoureux de Claire, une journaliste. Ils se rencontrent, ils dînent, ils couchent. Au bout d’une semaine elle s’installe chez lui. Ils se parlent peu. Elle se lasse, et à la veille de partir en reportage à l’autre bout du monde, elle lui déclare tout à coup qu’elle ne reviendra pas, qu’elle est désolée, mais que c’est comme ça, qu’elle aussi estime « avoir droit au bonheur ». Damien s’affole, lui propose le mariage, mais elle n’en a pas envie. Tout ce qu’elle veut, c’est être heureuse.

Elle : « J’ai besoin de retrouver les images, les odeurs, les gestes. Bref, tout ce qui m’a un jour bouleversée ». Tout ce qu’elle pense ne plus pouvoir trouver avec lui. D’un coup, l’abîme se creuse. Une distance folle, c’est-à-dire, une distance qui rend fou. Alors qu’elle a déjà tourné les talons, indifférente, allant sans plus y penser vers d’autres corps, vers d’autres béances, vers d’autres mensonges, Damien se prend à espérer l’impossible. Et à tourner en rond, comme le chien trouvé qui servait de compagnon à sa soeur, dans son pavillon de banlieue, et qu’elle finit par perdre ; comme ses copains, qui vont noyer dans l’alcool la faillite de leur couple ; comme ses associés qui s’apprêtent à le trahir, ou comme les maîtresses de rencontre dont il finit par apprendre qu’elles n’ont couché avec lui qu’à la suite d’un pari idiot.

Tourner en rond pour constater que, décidément, on est vraiment seul. Au total, une brève mais lancinante méditation sur un amour défunt, dans un univers aussi désespérant que ceux de Houellebecq.

Eric Alter, Une distance folle, Pascal Galodé, 2012

*Photo : Speculum Mundi.

Alain Bonnand ou la Vertu mal récompensée

2
alain bonnand testament syrien

alain bonnand testament syrien

Nous devons à Alain Bonnand le plus beau titre de la littérature française : Les jambes d’Emilienne ne mènent à rien. Il se trouve que ses textes sont également très bons, ce qui, naturellement, ne gâche rien.

Le testament syrien vient de sortir chez Ecriture. Ce petit livre étonne par l’amplitude de son orchestration. Certes, le lecteur sera enchanté par la richesse des notations. Dans ce reportage passionnant que l’on peut lire comme un journal d’un écrivain en Syrie, il trouvera des idées de titre,« Cimetières et perspective », des commentaires à chaud,« On tue en bas, on tue en haut à gauche, mais à Damas on se croit encore en vacances… », des précisions biographiques sur son appartement en Syrie :« Un seul voleur en quatorze ans, c’est donné », des notules sur les dictateurs :« Tirer ainsi sur les gens… est-ce bien efficace ! »

Mais il sera surtout sensible au caractère polyphonique de l’ensemble. Je ne connais guère que le grand, l’immense Marc-André Dalbavie pour orchestrer aussi finement des notes arrachées au néant. Bonnand est notre Fitzgerald, tout ce qu’il annote en passant peut être relu dix-huit fois sans perdre sa puissance d’enchantement. L’erreur à ne pas commettre serait de le réduire à un styliste. Petit maître : c’est aussi ce que l’on disait de Kafka lorsque l’auteur de La Métamorphose déambulait dans Prague.

Bonnand m’étonne par son éthique – rapide et sans pathos – bien davantage que par ses phrases (pourtant superbes). Etre incapable d’écrire une phrase plaintive ou malheureuse, voilà une philosophie par gros temps qui vaut bien des leçons de morale. Sommes-nous condamnés à comprendre l’importance de cet auteur après coup ? Devrons-nous attendre sa disparition pour célébrer un musicien aussi précis, aussi alerte ? Je m’y refuse. Nous demandons justice pour Alain Bonnand, et nous refusons de croire à la célébrité littéraire tant que nos exigences ne seront pas prises en compte.

En lisant Bernanos

8

« — Monsieur, reprit-il après un long silence, croyez-vous en Dieu?

— Certes ! se récria le petit juge. Les hommes me dégoûtent trop. Le monde a besoin d’un alibi.

— Ne plaisantez pas, dit le prêtre avec lassitude. »

Georges Bernanos, Un crime.

Drôle d’histoire, ce Un crime. Une jeune femme qui assassine un prêtre et prend son habit. Ainsi froquée, elle parvient à donner le change : grand succès dans l’exercice avec sa mine de petite fille.

On ne comprend pas exactement pourquoi elle a assassiné. Le mal pour le bien, peut-être. (Un goût pour le sacerdoce qui demandait plein essai ?)

On lui découvre sur le tard une mère ancienne religieuse et une petite amie : il faut poser le livre un moment, se féliciter de n’être pas dimanche.

Pour finir, elle « s’assit lentement sur les rails, puis dépliant son journal, l’étendit avec un sourire à la place même où elle allait poser sa tête. » (Avec Bernanos, l’art, le diable, la religion, tout est mis sous la roue.)

Un clergeon, qui voulait se faire prêtre à son tour, dégoûté de vérité – et d’apprendre que le monde pour moitié a de la poitrine – se jette à plat dans la Bidassoa.

La dernière java de Thomas Szasz

10
thomas szasz psychiatrie kraus
thomas szasz psychiatrie kraus

Certains, comme Michel Polac, se sont éclipsés au mois d’août. D’autres préfèrent les premiers jours de l’automne pour prendre congé. C’est le cas de Thomas Szasz qui eut, entre autres privilèges, celui d’être désigné comme le psychiatre le plus haï des États-Unis − non par ses étudiants de l’Université de New York, ni par ses patients, mais par la confrérie médicale. Il est vrai qu’avec quelques francs-tireurs comme Franco Basaglia (tendance communiste), Ronald Laing (tendance sartrienne), Michel Foucault (inclassable), le libertaire Thomas Szasz avait, dans des livres d’une ironie cinglante et d’une logique imparable, dynamité l’idéologie psychiatrique qui relevait plus, à ses yeux, de la religion ou de la morale que de la science.[access capability= »lire_inedits »]

Pour avoir eu la chance de devenir son ami et son éditeur dans les années 1970, je peux témoigner qu’il ne temporisait jamais. Jusqu’à sa mort récente, à l’âge de 91 ans, il prit un malin plaisir à ridiculiser le conformisme hygiéniste, compassionnel et médical au service de l’État thérapeutique. C’est dire que la Sécurité sociale façon Obama révulsait ce libertarien. Mais surtout, et c’est ce qui me le rendait si proche, il portait en lui culturellement l’héritage de Karl Kraus, l’immense écrivain et polémiste viennois auquel il avait d’ailleurs consacré un livre : Karl Kraus et les docteurs de l’âme.

Dans un entretien que j’avais fait avec Michel Foucault pour Le Monde, celui-ci confiait son admiration pour Thomas Szasz qui était, par ailleurs, un ami commun. Il jugeait son livre Fabriquer la folie supérieur à sa propre Histoire de la folie à l’âge classique. Bel exemple de modestie et de lucidité. Tous deux avaient une égale aversion pour les contorsions rhétoriques de Lacan et son hystérie inspirée de Dali. Cioran, fervent lecteur lui aussi de Thomas Szasz, partageait leur jugement.

À l’âge de 18 ans, Thomas Szasz avait fui, avec son frère George, la Hongrie qui s’apprêtait à recevoir des visiteurs peu amènes. Il pensait, comme Billy Wilder, que les juifs pessimistes s’étaient retrouvés à Hollywood et les optimistes dans des camps. Toutes les formes d’optimisme ou de progressisme lui étant étrangères, il se tourna vers la psychiatrie, avant de pratiquer la psychanalyse. Son insolence naturelle le conduisit vite à des conclusions proches de celles de Karl Kraus, à savoir que la psychanalyse est cette maladie mentale qui se prend pour sa propre thérapie. Mais il réserva ses sarcasmes à la psychiatrie (il n’y ajoutait pas plus foi qu’à la religion), ce qui indisposait d’autant plus ses confrères qu’il l’enseignait à l’Université. Il était, bien entendu, favorable à un libre usage des drogues, ainsi qu’au suicide assisté et hostile à ce qu’il nommait la « pharmacratie ». Son dernier livre, publié en 2011 par l’Université de Syracuse, portait un titre décapant : The Prohibition of Suicide : the Shame of Medicine. De manière aussi spirituelle que féroce, il notait : « Si vous ne savez pas quoi faire de votre vie, vous pouvez la mettre de côté en attendant, ou décider qu’elle ne vaut rien et la mettre au rebut. Après tout, on trouve bien raisonnable de se débarrasser des détritus qui vous encombrent… Pourquoi faut-il alors que le fait de se débarrasser de la vie soit un symptôme de maladie mentale ? »[/access]

*Photo : 21747.

James Bond ne suffit pas

17
skyfall james bond craig

skyfall james bond craig

Daniel Craig avait su être convaincant dans Casino Royale, où il jouait un espion britannique à visage humain, avec un passé, des sentiments et un semblant d’épaisseur dans le costard. Le but du Skyfall de Sam Mendes semble être de persévérer dans cette relecture à la fois plus physique et plus crédible de l’imagerie de James Bond. C’est le paradoxe à la mode : pour redorer le blason du héros de cinéma, il faut d’abord l’assombrir. Sam Mendes a donc décidé que James Bond était un héros de l’ombre, à la manière du Batman de Christopher Nolan.

Suite à une mission de James Bond au cours de laquelle l’identité de plusieurs agents infiltrés s’est trouvée révélée, le MI6 est attaqué par de mystérieux hackers terroristes. La cible n’est autre que M, mise en cause à la fois par les terroristes et par les autorités politiques de son propre pays. Lors d’une audition où elle répond, devant son ministre, de son action et de ses décisions, elle développe une longue tirade sur le rôle des services secret dans le chaos du monde moderne. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, dit-elle, notre époque est plus celle de l’opacité que de la transparence : pour y agir efficacement, il faut des personnages de l’ombre. Ce motif de l’obscurité – et ce jeu sur l’opacité et la transparence – revient souvent dans le film, dans la bouche de M mais aussi dans la mise en scène. Le visage de James Bond n’en finit plus de se dessiner dans le noir : il n’est souvent qu’une forme ténébreuse, dans un couloir ou dans la salle à manger de M.

Une scène est particulièrement significative de ce traitement du personnage : de nuit, James Bond suit en haut d’une tour de Shangaï un terroriste qui prépare un assassinat. Impossible de se cacher dans ce château de verre, et pourtant l’espion joue de sa silhouette et des multiples reflets créés par les vitres pour finalement venir à bout de son ennemi.

Il y a, il faut l’avouer, une certaine virtuosité dans cette scène qui transforme subrepticement la transparence en opacité, fait de la vitre un écran. Le tour de passe-passe évoque assez bien le traitement opéré sur notre personnage : James Bond était le personnage superficiel, parfaitement lisible et transparent – on sait exactement à quoi s’attendre en allant voir un James Bond –, il faudra le reprendre à zéro pour en faire un personnage intérieur, qui souffre et qui a un passé mystérieux impliquant un manoir, des brumes nordiques et des passages souterrains. Le problème est que Sam Mendes se contente de poser ces quelques éléments sans aller plus loin et se limite à regarder la nouvelle figurine qu’il vient d’inventer, articulée comme un enchaînement de concepts.

Car, ne nous voilons pas la face, a-t-on vraiment besoin d’une histoire fondatrice et d’un discours des origines pour apprécier les galipettes de James Bond ? La vision presque théorique de l’agent secret qui se déploie dans Skyfall a quelque chose de vain : plutôt que d’en entendre l’Histoire, on aimerait participer à l’aventure du moment, à cette histoire-là. Or Sam Mendes ne nous emmène pas sur ce terrain. On s’ennuie plusieurs fois dans son Skyfall : les scènes s’étirent, on perd du temps à re-fabriquer James Bond, à tout changer pour que rien ne change. Le mélange naturel entre la classe et le mauvais goût, qui faisait le charme si anglais de James Bond, s’est quelque peu perdu dans ce personnage vaguement torturé.

La recherche éperdue du nouveau souffle pour la « franchise » Bond, qui ne date pas d’hier, se double ici d’une opération de séduction de la part du réalisateur : il faut ramener l’agent secret dans le camp de la culture et du cinéma de qualité. Le cinéaste, lui-même oscarisé pour le pesant American Beauty, s’est entouré de Ralph Fiennes, de Javier Bardem (le méchant, sorte d’enfant naturel de M et de Pedro Almodovar) et de Ben Wishaw (l’acteur qui jouait Keats dans Bright Star). Ce dernier disserte avec James Bond sur les qualités d’une toile de Turner à la National Gallery.

À un autre moment, c’est un tableau de Modigliani qui intervient. Mais c’est seulement quand M se met à réciter du Tennyson pendant son audition qu’on se dit que Sam Mendes en fait peut-être un peu trop. Ce n’est pas tant le saupoudrage culturel qui pose problème, que la manière de tout traiter comme citation, comme petite note d’humour sérieux. Le film a le même rapport à la mythologie James Bond qu’à la culture : il n’en finit plus de réviser, de remâcher, d’ajouter, de recycler. Comme si le réalisateur n’arrivait jamais à dépasser ce prétentieux constat que James Bond ne suffit pas.

Femmes à abattre

19
Patrick Gofman Olivia Resenterra

Patrick Gofman Olivia Resenterra

Baudelaire, qui s’y connaissait, avait assez vite cerné ce qui fait l’essence de la jeune fille dans Mon cœur mis à nu : « Une petite sotte et une petite salope ; la plus grande imbécile unie à la plus grande dépravation. Il y a dans la jeune fille toute l’abjection du voyou et du collégien. » Le problème, c’est que la jeune fille devient assez vite une femme et que là, c’est encore pire. Baudelaire, encore: « La femme a faim, et elle veut manger ; soif, et elle veut boire. Elle est en rut, et elle veut être f… Le beau mérite ! La femme est naturelle, c’est-à-dire abominable. »[access capability= »lire_inedits »]
Un exemple de jeune fille épouvantable devenue une femme abominable, on en trouve un dans Lolita de Nabokov. Et il en est question dans le délicieux petit livre d’Olivia Resenterra, Des Femmes admirables, dont le sous-titre « Portraits acides » indique assez que le titre est une parfaite antiphrase. Olivia Resenterra consacre un de ses portraits à Charlotte Haze, la mère de Lolita, bas-bleu provincial, jalouse de sa fille, mais − comme le note l’auteur − qui mène un combat sans espoir : « Car, justement, il n’y a pas de rivalité entre elle et Lolita. Et il n’y en aura jamais. Sans esquisser le moindre geste, la nymphette a toujours déjà gagné sur la femme. » Lutte désespérée qui transformera précisément Charlotte Haze en une épouvantable mégère.

C’est le grand mérite d’Olivia Resenterra que de théoriser ce qu’est une mégère. Son effort de conceptualisation est de salubrité publique, parce que la mégère passe souvent inaperçue. La méthode de la mégère est celle du travail de sape, de la guerre d’usure. Olivia Resenterra a découvert le pot-aux-roses en lisant Swift et son Schéma intéressant et pratique pour l’aménagement d’un hôpital pour incurables. Les incurables en question, dans l’esprit de Swift, étaient les sots, les menteurs, les plumitifs et… les mégères. La mégère est terrifiante, elle sévit dans toutes les classes de la société, à toutes les époques et dans toutes les circonstances. Mais surtout, elle est terriblement dissimulatrice, ce qu’ont très bien compris les écrivains et les cinéastes que convoquent Olivia Resenterra : « Bousculant les lieux communs d’un féminisme bien-pensant, certains d’entre eux n’hésitent pas à révéler que, de la femme admirable − mère aimante, martyre ou suffragette − à la femme détestable, il n’y a souvent qu’un pas. » Il est heureux qu’Olivia Resenterra soit elle-même une femme pour oser signaler qu’il n’existe pas de mégère-homme avant de nous emmener dans l’enfer psychologique que représente l’effrayant défilé de ses « Portraits acides ». Messieurs, sachez-le, nous avons tous connu, nous connaissons tous et nous connaîtrons tous des mégères. Parfois même − et Olivia Resenterra ne va pas favoriser la paix des ménages et des familles avec ses révélations −, certains d’entre nous s’apercevront à cette lecture qu’ils vivent, depuis des années, irradiés par des mégères comme par une centrale nucléaire qui fuit, et vont alors comprendre leur malheur.

Pour Olivia Resenterra, les mégères se divisent en trois catégories : il y a d’abord la mégère mère abusive ou persuadée que la maternité lui donne une supériorité ontologique sur le reste de l’humanité. Elle est présente au travers de quelques archétypes saisissants dont le plus pervers est sans doute Violet Venable, dans Soudain, l’été dernier, de Mankiewicz, jouée par Katharine Hepburn. On accordera cependant une mention spéciale à celle qui a terrorisé tant de jeunes lecteurs, la Madame Fichini des Petites filles modèles de la Comtesse de Ségur, belle-mère vulgaire et cogneuse de la délicieuse Sophie.
Autre tribu de mégères, les perverses polymorphes, qui font prendre à leurs pulsions sexuelles les formes les plus hypocrites et les plus aberrantes. C’est, par exemple, Madame Loiseau, bourgeoise pincée, dans Boule de suif, qui pousse la prostituée patriote à coucher avec un officier prussien : « On se demande, écrit Olivia Resenterra, ce qui frustre le plus Madame Loiseau : que l’officier ne la prenne pas de force pour lui faire subir les derniers outrages ou que Boule de suif, la professionnelle du groupe, ne veuille pas coopérer. » Mais on trouvera aussi, dans le genre, Phèdre et Œnone chez Racine, la reine et sa nourrice, fusionnelles jusque dans la haine et l’amour impossible pour Hyppolite. Ou encore Maria Schneider, l’actrice du Dernier Tango à Paris. En ce qui concerne Maria Schneider, ce n’est pas seulement le personnage joué qui est accusé d’être une mégère, mais l’actrice elle-même, morte en 2011, qui n’a cessé d’épiloguer sa vie durant sur la célèbre scène de sodomie du film, accusant la Terre entière de l’avoir manipulée, ce dont doute partiellement Olivia Resenterra : « Une salope est une femme qui souhaite être humiliée par tous les hommes. Conséquence directe : le cinéma est vraiment un repaire de salopes… »

Mais il y a la dernière catégorie de mégères, la plus redoutable : celles qui aiment le pouvoir. Elles sont souvent très belles mais leur libido se détourne systématiquement en libido dominandi. On y trouve Milady, cette grande blonde que tous les adolescents lecteurs de Dumas ont adorée et détestée et qui leur a fait ressentir un trouble sentiment sadien quand elle se fait décapiter à la hache, en pleine nuit, par le bourreau de Béthune. Il y a une version « non-sense » de la mégère ubuesque avec la Reine de Cœur d’Alice au pays des merveilles, parfaite incarnation de la mégère disposant du pouvoir absolu : « La Reine de Cœur ne connaît que le courroux et la colère ; ne s’exprime qu’en criant, glapissant, injuriant. Les crétins, à l’en croire, sont légion autour d’elle ; elle méprise ceux qui la craignent mais ne tolère guère les impertinents. » Dans cette charmante cohorte, on étudiera la variante mondaine avec Les Femmes savantes ou Sidonie Verdurin chez Proust, mais aussi, tant la mégère avec le pouvoir devient inquiétante, la variante fantastique, comme la fiancée de Frankenstein et Cruella d’Enfer dans les 101 Dalmatiens.

En comparaison, le Dictionnaire des emmerdeuses, de Patrick Gofman, est un ouvrage presque rassurant. Partant du principe à peu près avéré pour tous les hommes normalement constitués que toutes les femmes sont des emmerdeuses, Patrick Gofman commence avec Laure Adler et termine avec Clara Zetkin, une des fondatrices du SPD, « la sorcière la plus dangereuse d’Allemagne », d’après Guillaume II, qui fuit en URSS à l’arrivée des nazis et finit « probablement assassinée par Staline, qu’on ne pouvait emmerder longtemps chez lui (ni même au Mexique) très longtemps. »
Gofman est un merveilleux anar de droite, érudit, vachard, toujours drôle. Son humour est moins pervers que celui d’Olivia Resenterra, mais c’est normal car c’est un homme. Il recense des emmerdeuses chez les journalistes, les femmes politiques, les stars du X, les féministes Canal historique comme Olympe de Gouges et canal hystérique comme Ni Putes Ni Soumises. On lui pardonnera même d’avoir inscrit dans son dictionnaire Dominique Grange, ancienne chanteuse yéyé devenue maoïste et auteur de l’inoubliable hymne de la Gauche prolétarienne, Les Nouveaux partisans.
Ceci dit, il est tout à fait capable d’admirer sincèrement certaines emmerdeuses qui emmerdent pour la bonne cause : c’est ainsi que l’on trouvera des notices élogieuses sur Alia Maghda Ehmadi, la blogueuse qui s’est montrée nue en pleine reprise en main du « Printemps arabe » tunisien par les « musulmans modérés », et Élisabeth Lévy, qui n’est pas blogueuse tunisienne, mais qui prouve aussi, selon Gofman, « que certaines emmerdeuses ne manquent pas de courage ».[/access]

Des Femmes admirables d’Olivia Resenterra (PUF).
Dictionnaire des emmerdeuses de Patrick Gofman (Grancher).

*Photo : reallocalcelebrity.

Les Boloss des Belles Lettres déchirent

11
Boloss des lettres

Boloss des lettres

C la tréren é ta tro la looz, le prof, cte tarba c juste un gros guedin y tenvoi les kinbou dans la face façon high kick middle kick low kick genre Ramzy dans la tour monpar infernal : « j’annonce : coup de pied retourné et fiche de lecture pour demain sinon j’colle une balle dans la tête à la main et j’demande un renkar a té darrons pour lanceba ktu gère queude en cekla. »

Ta le seum grav tu cé pa komen tu va géré pour lundi sa mère ? Vazy me brise pas les couilles é pa la peine de kriser, ta les boloss des belles lettres ki von tro te sauver ta life man !

On situe autour de 1480 la naissance de Michel Pimpant et Valtudinaire, les deux fondateurs du site les Boloss des Belles Lettres, ce qui fait d’eux des contemporains de Racine et de François Villon. Les multiples occurrences que l’on retrouve dans la littérature confirment d’ailleurs l’influence souterraine de Michel Pimpant, grammairien, fils d’un notaire de Beauvais et Valtudinaire, lettré rouennais qui fut par ailleurs Maître échevin de la petite ville de Meirieu-la-Trappe le 3 février 1523 de 15h34 à 16h15 avant que le village ne soit réduit en cendres par un raid soudain et précipité d’une compagnie entière de Chevaliers Didactiques de l’Ordre de l’Enseignement Spiralaire, sous-ordre des Hospitaliers, chassés de l’île de Rhodes par les Ottomans (voir Les chroniques grivoises de Nicaire le Preux, 1532).

Ainsi, François Villon écrit-il à propos d’eux : « Li cuer me pese lors @Michel_Pimpant et @Valtudinaire nulz carme ni apostille ne font », tandis que l’on trouve chez Louise Labé, cette déchirante supplique : « Bayse-moi Pimpant et bayse-moi Valtu et bayse-moi encor ». Et deux siècles plus tard, Diderot lui-même rend un hommage poignant à l’œuvre de Pimpant et Valtu : « Car tel est le malheur de l’homme, que de contempler pareilles plumes et de ne les point reconnaître pour ce qu’elles sont : pour moi, tout franc, je l’affirme, il prend des envies de les embrasser, tout boloss qu’ils soient. »

Comment les deux boloss ont-ils réussi à survivre si longtemps pour pouvoir aujourd’hui proposer aux jeunes générations l’éclairage de leur savoir multiséculaire ? Nul ne semble pouvoir l’expliquer. Peut-être s’agit-il là d’une société secrète dont les membres se succèdent sous les mêmes noms depuis des siècles afin de transmettre le patrimoine littéraire français dans les meilleures conditions aux plus jeunes.
Peu de temps après la rentrée des classes, internet a vu apparaître le 10 septembre dernier un nouveau site qui, sous le nom « Les boloss des Belles-Lettres », se propose d’adapter dans une langue plus praticable par nos jeunes, les grands classiques de la littérature afin de les rendre accessibles aux apprenants du XXIe siècle et de faciliter le travail de leurs professeurs.

Ainsi, la critique féroce de la bourgeoisie provinciale proposée par Flaubert dans Madame Bovary est mise au diapason de l’époque afin que tous puissent à nouveau en percevoir la finesse et la portée : c’est l’histoire d’un keum pas trop bien dans sa peau à l’école il est absent et tout tu sens le malaise en lui il s’appelle charbovary c’est pas le héros de l’histoire mais bon il est assez important tu le vois tout le livre. ensuite il rencontre une petite zouz campagnarde pas dégueulasse elle s’appelle emma c’est elle le héros c’est madame bovary voilà là tu as résolu la première énigme à savoir qui c’est madame bovary ben c’est elle. ensuite ils se marient etc. et puis ils vont habiter dans une petite bourgade bien paumée emma elle se fait chier donc elle commence à toucher la nouille de quelques keums qui passent, des ptits jeunes et des autres mecs dans des calèches et tout c’est assez hot zizibaton. emma elle kiffe le luxe elle commence à acheter des ptites louboutin easy et aussi du cacharel des polo lacoste et tommy hilfinger enfin des trucs de luxe sauf que charbovary il a pas une thune du coup ils font des prêts à un keum genre voilà et sauf que après ils sont endettés, mais charbovary il sait pas, mais emma elle s’en met plein les fouilles lol la salope.
après emma elle se fait jeter de tous ses keums à un moment elle est toute seule à la campagne elle se réveille all naked dans un champ de blé bon après elle est trop déprimée elle a le seum de la vie elle se suicide et du coup charbovary il a tellement le seum il crève aussi il reste juste la gosse qui fait du tricot pour la fin de sa vie bref une putain de vie de merde qui commence c’est madame bovary.

Les plus hautes instances éducatives se sont empressées de saluer l’initiative à l’instar du pédagogue Philippe Meirieu qui a déclaré que « l’entreprise innovante de MM. Pimpant et Valtudinaire opère une reconfiguration syntaxique salutaire d’un patrimoine qu’il semblait urgent de réadapter aux exigences du vivre et de l’apprendre-ensemble afin de mettre fin au processus insupportable de la stigmatisation cognitive qui détruit le lien social et met en danger la relation appreneur-apprenant. » Réagissant à ces propos ainsi qu’à l’annonce de la mise en ligne du nouveau site, Vincent Peillon a quant à lui simplement déclaré : « ça peu fér. »

On ne peut que saluer la justesse de ce commentaire et remercier les Boloss des Belles Lettres qui font redécouvrir à nos jeunes toute l’actualité de nos grands écrivains.

La dernière bonne blague de Poutine à Obama

47
Obama Russie Poutine élections

Obama Russie Poutine élections

On se souvient du barouf orchestré par l’administration Obama et de ses obligés européens lors de la dernière élection présidentielle russe. Or si celle-ci a été marquée par maintes irrégularités, somme toute assez inévitables en démocratie normale, donc imparfaite, personne, à l’arrivée, n’a parlé de hold-up du vainqueur sur les résultats – comme ce fut par exemple le cas pour la présidentielle américaine de 2000, marquée par les magouilles que l’on sait en Floride et ailleurs.

N’empêche, le ton était donné : si les USA et l’UE envoient des observateurs contrôler le scrutin, c’est donc que Poutine est un truand électoral et la Fédération de Russie une sorte d’Haïti en moins bien gérée ou de Côte d’Ivoire à mammouths congelés.
Ladite Russie – qui a d’ailleurs laissé les observateurs assermentés et les ONG à la noix faire leur semblant de boulot durant le scrutin – s’en est d’abord tenu aux protestation d’usage. Mais le stalinien à la mémoire longue et les origines notamment ashkénazes du KGB ont semble-t-il laissé des traces dans la culture d’entreprise de l’espionnage soviétique dont l’actuel président russe est le plus beau surgeon. Nul doute que Vladimir sait bien que l’humour vache peut se révéler bien plus dangereux que le polonium.

C’est ainsi qu’on vient d’apprendre, via nos très informés confrères chinois de l’agence Xinhua que la Russie compte envoyer des observateurs pour surveiller l’élection présidentielle aux États-Unis ce mardi 6 novembre.
Selon une déclaration faite vendredi par le ministère russe des Affaires étrangères, le Kremlin enverra certains députés de son Parlement aux États-Unis dans le cadre de la délégation de supervision de 57 membres de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe. Les observateurs russes comprendront également les diplomates de l’ambassade russe à Washington et les employés des consulats russes dans plusieurs villes des Etats-Unis.

Par ailleurs, le porte-parole du ministère Alexandre Loukachévitch a également accusé les autorités américaines d’empêcher une supervision internationale complète des élections présidentielles, selon un communiqué publié sur le site Web du ministère.

« Les élections aux États-Unis peuvent difficilement être considérées comme parfaites du point de vue des normes et critères généralement acceptés », a déclaré M. Loukachévitch, qui a en outre souligné le « caractère obsolète et indirect » de la présidentielle américaine, ainsi que l’absence de système d’accréditation des observateurs étrangers au niveau national.

En revanche, pour des raisons inconnues à ce jour, aucun dispositif russe n’a été prévu pour contrôler la régularité des référendums organisés dans les pays d’Europe pour consulter les peuples du Vieux Continent sur la régularité et l’opportunité et la constitutionnalité du Pacte Budgétaire.

*Photo : AZRainman.

Heureux qui comme Papandréou

141

Georges Papandréou, vous voyez qui c’est ? Mais si, enfin, l’ancien premier ministre grec, un socialiste. Il a été au pouvoir de 2009 à 2011 et c’est avec lui que le cauchemar a commencé. Il s’est rendu avec armes et bagages à la Troïka, c’est à dire aux représentants de l’UE, de la BCE et du FMI qui mettent en coupe réglée la Grèce, pressée comme un citron de Naxos au cœur de l’été. Bon, il n’y a plus de jus dans le citron mais ce n’est pas grave, maintenant on attaque la pulpe pendant que parti néo-nazi Aube Dorée s’occupe de la politique migratoire dans les quartiers à grands coups de lattes, prouvant si besoin était qu’une politique libérale a toujours besoins d’exécuteurs des basses oeuvres quand le peuple ne comprend plus les harmonies spontanées.

Non, en Grèce, en ce moment, on préfère plutôt arrêter les journalistes qui montrent que l’austérité, ce n’est pas pour tout le monde et qui publient la liste des exilés fiscaux ainsi que le montant de ce qu’ils truandent à leur propre pays. Le premier qui dit la vérité sera exécuté, on connaît la chanson, même sien cette occurrence, le petit fouineur a été finalement relaxé

Aux dernières nouvelles, Papandréou n’en fait pas partie, de cette liste. Cela ne l’empêche pas d’avoir vite trouvé le filon, une fois le pouvoir quitté et après avoir quasiment détruit son parti, largement devancé par Syriza, le Front de Gauche local, aux dernières élections. C’est toujours amusant, entre parenthèses, de voir un parti socialiste qui fait le sale boulot et se trouve réduit à servir d’auxiliaire zélé à la droite pour fournir une majorité de rechange austéritaire. Il n’y a pas de justice. Mais enfin ce n’est plus trop le souci de notre ami Georges : selon la presse grecque, assez furieuse, il donnera prochainement des cours à Harvard, pour 45 000 € par mois. Son nouveau salaire équivaudra à 70 fois le SMIC grec, SMIC qui n’est d’ailleurs plus versé à grand monde puisque le taux de chômage atteint plus de 25% dans ce merveilleux laboratoire de l’absurde.

Ce qui est croquignolet, c’est qu’il va enseigner l’économie, ce qui nous indique bien le degré de sérieux de la discipline ces temps-ci, capable de justifier théoriquement à peu près n’importe quelle aberration observable à l’œil nu. S’il avait voulu se racheter, Papandréou, il aurait plutôt dû expliquer la philosophie présocratique, avec en exergue à son premier cours, ce fragment d’Héraclite : « Le peuple doit combattre pour sa loi comme pour son rempart. »

L’islam et son autre

44
islam capitalisme nihilisme

islam capitalisme nihilisme

Depuis onze ans maintenant, le débat unique et perpétuel sur l’islam nous engloutit dans son tourbillon d’angoisse familière. L’islam est devenu l’aspirateur de toutes nos peurs, notre point de fixation rassurant. Le débat mondial et national sur l’islam a glissé depuis longtemps hors des rails du Temps et poursuit hypnotiquement sa rotation planétaire. Chaque matin, ce monstre grassouillet nous dévore à nouveau en bâillant. Il est devenu notre éternité de pacotille. Il est le débat final, le débat terminal, le débat ne voulant plus se connaître aucun ailleurs.

Je ne prétends pas pour autant que les angoisses suscitées par l’islam radical soient illégitimes. Le point que j’interroge est celui-ci : pourquoi certains d’entre nous ont-ils fait de l’islam leur angoisse unique ?[access capability= »lire_inedits »] L’islam radical est l’une des nombreuses questions difficiles que nous adresse le présent. Mais il ne constitue pas à mes yeux la question politique qui prime sur toutes les autres. Je fais l’hypothèse que l’angoisse fixée sur l’islam est en grande partie défensive. Elle permet de tenir à distance nos angoisses les plus profondes. Celles qui nous angoissent vraiment, car elles nous dénudent et réclament d’immenses efforts de notre imagination créatrice. Car avec elles, il n’est plus possible de nous cantonner confortablement dans un imaginaire de jeux vidéo guerriers.

Le fait politique premier, c’est notre déracinement métaphysique universel, c’est notre solitude planétaire innombrable. C’est par sa grâce tantôt prometteuse et tantôt désastreuse que l’âme de Richard Millet peut être en communion avec celle des Africains du RER. Le sentiment d’étrangeté ethnique constitue un phénomène superficiel (quoique parfois réel) qui dissimule l’étrangeté la plus étrangère : la nôtre. Le sentiment de non-appartenance métaphysique est pour chacun le point de départ.
La dévastation de la nature et de nos âmes par le capitalisme − et le capitalisme, là encore, ce ne sont pas les autres, c’est nous − donne lieu à deux types de transformation anthropologique. Certains se tournent vers le passé comme vers un ensemble de formes mortes et figées destiné à les dispenser de faire authentiquement l’épreuve du présent. Je pense à toutes les formes de néo-enracinement à la petite semaine, qu’il soit islamiste ou occidentaliste, religieux ou laïciste.

D’autres se tournent vers le passé pour y puiser les forces spirituelles qui leur permettent de se tenir à hauteur du présent. Leur rapport libre et vivant avec le passé troue, anime et assource le présent. Ainsi se déploient, le plus souvent loin de la visibilité médiatique, des formes de vie habitables. Ainsi surviennent, à égale distance du nihilisme islamiste et du nihilisme occidentaliste, des floraisons mystiques de toute beauté, au sein de toutes les religions (y compris de l’athéisme et du post-modernisme) et dans l’essaimage de leurs interstices. Ou peut-être chacun d’entre nous est-il plutôt constitué par une tension entre ces deux pôles, ces deux formes de réponse au déracinement métaphysique qui est notre condition historique et notre lieu.

Nous sommes les fleurs de l’origine : les fleurs du vide.[/access]

*Photo : haramlik.