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Trente-trois raisons d’être catholique

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jesus eglise jerome

1. Je suis catholique par mon baptême, ma communion et ma confirmation.

2. Je suis catholique par mon enfance et je le suis resté par « esprit d’enfance », aurait dit Bernanos.

3. Je suis catholique par tous les saints et toutes les saintes des litanies, chacun avec leur spécialité parfois dérisoire mais qui sont le meilleur reflet de nos angoisses humaines, trop humaines. Sainte Rita, faites donc cesser cette gueule de bois…

4. Je suis catholique par La Légende dorée et la manière dont Jacques de Voragine raconte la vie de ces saints. Les beaux récits sont toujours vrais, parce qu’ils sont beaux.

5. Je suis catholique parce que j’ai eu l’intuition de ce que signifiait la Pentecôte en 1999, à Jérusalem, quand j’ai visité le cloître du Notre-Père sur le mont des Oliviers. La prière, jamais oubliée malgré les années rouges, se trouvait reproduite sur les murs dans plus de 60 langues différentes et, forcément, tout d’un coup, je comprenais tout ce qui était écrit.

6. Je suis catholique parce que la virginité de Marie, pour qui a lu Le Jeu de saint Nicolas, une pièce du XIIIe siècle écrite par Jean Bodel, n’est pas une aberration. Il suffit de comprendre les choses de manière poétique, c’est-à-dire, finalement, de manière technique. Que nous dit Jean Bodel ? « Un rayon de soleil qui traversa un vitrail sans le briser et illumina toute la nef. »[access capability= »lire_inedits »]

7. Je suis catholique par saint Augustin jeune homme : « Nondum amabam et amabam amare »« Je n’aimais pas encore mais j’aimais aimer. » Il faut d’abord apprendre à aimer l’amour avant d’aimer un être ou une idée ou un pays. Sinon, cet amour-là ne sera pas bien solide. D’ailleurs saint Augustin, encore lui, écrit : « Pondus meum, amor meus » : « Mon poids, c’est mon amour. »

8. Je suis catholique par le révérend père Lacordaire, en chaire à Notre-Dame de Paris, en 1848 : « Entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c’est la loi qui libère et la liberté qui opprime. »

9. Je suis catholique par les écrivains catholiques, Bernanos, Mauriac, qui seuls savent tirer contre leur camp au nom même de leur foi. Bernanos contre Franco dans Les Grands Cimetières sous la lune, Mauriac dans son Bloc-Notes de L’Express contre la torture en Algérie.

10. Je suis catholique par le monastère de Saint-Jérôme, à Lisbonne, sa profusion manuéline, son refus d’un monde désenchanté, son allure d’embarcadère sur le Tage, pour les Grandes découvertes.

11. Je suis catholique par mon prénom, Jérôme, justement. Père de l’Église, accompagné d’un lion comme s’il avait su, en soignant le fauve devenu reconnaissant, dominer la sauvagerie qui dort en chacun de nous. Jérôme, traducteur de la Bible, et qui continua son travail dans un monde qui s’effondrait dans la barbarie. Mais il savait, avant Mallarmé, que « ce monde existe pour aboutir à un livre. »

12. Je suis catholique par la « théologie de la libération », par Dom Helder Camara et Léonardo Boff. Dom Helder Camara : « La seule invention moderne, en matière de torture, c’est l’électricité. »

13. Je suis catholique par Mgr Romero, abattu dans sa cathédrale par les « escadrons de la mort » au Salvador et par le père Ernesto Cardenal, poète et guérillero, ministre de la Culture du premier gouvernement sandiniste au Nicaragua, se mettant à genoux lors de la visite de Jean Paul II et recevant du Saint-Père une admonestation, doigt levé, comme pour un enfant indiscipliné mais qui a bon cœur.

14. Je suis catholique par le Sermon des Béatitudes, le discours le plus doux de l’histoire de l’humanité.

15. Je suis catholique par l’Évangile, qui fait partie de mes livres de chevets car on y défend les enfants, les putes, les fous et les morts, et que c’est tout de même l’histoire, avant tout, d’une bande de copains « sur la route », aurait dit Kerouac.

16. Je suis catholique parce que les pays catholiques ont mieux résisté que les autres, ou en tout cas plus longtemps, aux révolutions industrielles, au capitalisme, au prêt avec intérêt, à Max Weber.

17. Je suis catholique parce que je suis latin, c’est-à-dire français, c’est-à-dire enraciné et universel.

18. Je suis catholique par sainte Thérèse d’Avila et son ivresse spirituelle, sa défonce mystique quand l’Époux l’emmène boire dans les caves du Seigneur.

19. Je suis catholique par saint Thomas d’Aquin, qui a prévu la crise des subprimes et de la dette dans la Somme Théologique : « Une possession virtuelle est inférieure à une possession actuelle » (IIa, IIae, q62, art4).

20. Je suis catholique parce que les catholiques ne voient aucun signe d’élection particulière dans le fait d’être riche. Et même pire, si l’on en croit Léon Bloy dans Le Sang du pauvre : « Le riche est une brute inexorable qu’on est forcé d’arrêter avec une faux ou un paquet de mitraille dans le ventre… »

21. Je suis catholique par Pascal quand il nous demande soit de parier sur l’existence de Dieu soit de nous taire et d’attendre que ça vienne.

22. Je suis catholique par le rire de saint François d’Assise et par la prière de Francis Jammes pour « aller au Paradis avec les ânes ».

23. Je suis catholique par Bossuet qui ouvre un tombeau devant la Cour.

24. Je suis catholique parce que je crois à la fin de l’Histoire et au Jugement dernier et qu’importe si c’est, au bout du compte, la « Cité de Dieu » ou la «
société sans classe ». Quelque chose me dit que ce ne sera pas très différent, au fond.

25. Je suis catholique par « l’agneau qui enlève le péché du monde ».

26. Je suis catholique par la communion des saints : nous payons peut-être aujourd’hui, collectivement, pour l’offense faite il y a longtemps à un plus faible. Ou bien, qui sait si un simple regard, un simple sourire de bienveillance, aujourd’hui, ne sauvera tout un monde demain ?

27. Je suis catholique par la conclusion qu’il faut en tirer : nous ne sommes pas seuls, ni dans le temps, ni dans l’espace et nous sommes métaphysiquement obligés à la solidarité. C’est drôle, Badiou dit la même chose : « Il n’y a qu’un seul monde. » Mais on oublie que Badiou est aussi un grand paulinien.

28. Je suis catholique par la traduction janséniste de la Bible de Lemaistre de Sacy, qui est belle comme du Racine, son contemporain : « Seigneur, écoutez-nous : Vous êtes parmi nous comme un grand prince ; enterrez dans nos plus beaux sépulcres la personne qui vous est morte. »

29. Je suis catholique par quelques absolutions qui m’ont, qui sait, épargné des années de psychanalyse.

30. Je suis catholique par l’Encyclique Caritas in Veritate de Benoît XVI.

31. Je suis catholique par saint Paul, dans son Épître aux Colossiens : « Il n’est plus question de Grec ou de juif, de circoncision ou d’incirconcision, de Barbare, de Scythe, d’esclave, d’homme libre. Il n’y a que le Christ, qui est tout et en tout. » Vous vouliez une définition de l’universalisme ? La voilà.

32. Je suis catholique par saint Paul, encore, dans son Épître aux Corinthiens : « Mort, où est ta victoire ? »

33. Je suis catholique par ces paroles si vraies de l’Eucharistie : « Il est grand le mystère de la foi » Si grand que je suis bien incapable de vous dire si je l’ai ou si je ne l’ai pas.[/access]

*Image : Saint Jérôme, Caravage (wiki commons).

Qui vaccinera le Pakistan contre l’obscurantisme ?

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Si en France, le refus des vaccins est surtout pratiqué dans les milieux postbaba et/ou naturopatho-conspirationnistes, toutes mouvances usuellement obtuses mais plutôt pacifiques, il en va tout autrement dans des contrées plus lointaines. Ainsi la campagne de vaccination contre la polio lancée au Pakistan avec le soutien de l’Organisation Mondiale de la Santé et de l’UNICEF est en train de tourner au vinaigre dans la région méridionale du Sind et dans les provinces du Nord-Ouest autour de Peshawar (mondialement connues sous le doux surnom de « zones tribales »).

Cette campagne d’urgence était motivée par un état d’urgence sanitaire : bien que riche et doté de l’arme nucléaire, ce pays est l’un des derniers pays du monde ou la polio est toujours endémique.

Mais si les centaines de bénévoles qui participent à l’opération s’attendaient à être accueillis avec des fleurs, ils ont vite déchanté : neuf d’entre eux ont été assassinés depuis une semaine. Alors pourquoi les adeptes des médecines douces sont-ils tellement plus énervés à Peshawar qu’à Oberkampf ?

Il sembleraient que les religieux locaux (du Pakistan, hein, pas du XIème arrondissement !) ne soient pas totalement étrangers à l’affaire. Nombre d’entre eux ont expliqué à leurs ouailles que les campagnes étaient un complot orchestré par l’Occident. Certains, plus portés sur les effets que les causes, ont averti les croyants mâles que la piqûre amoindrirait leur virilité, d’autre enfin, plus analytiques, ont mis en garde la population contre la présence probable de viande porcine dans le vaccin. Preuve ultime que les assassins de bénévoles étaient quasiment en état de légitime défense, d’après un imam interrogé par Euronews il serait de notoriété publique que « le vaccin aurait été inventé par un médecin juif ».

Vive l’injustice sociale !

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INJUSTICE sociale

La justice sociale, qui ne la souhaiterait avec Jérôme Leroy ? C’est comme la vertu. Et pourtant très vite, force est de constater que c’est au nom de la vertu que les pires crimes sont commis. Et que la justice sociale engendre plus de misère qu’un réformisme libéral. Prendre la défense de la veuve et de l’orphelin, oui. Vouloir que chaque individu soit logé à la même enseigne dans un État qui ressemblerait à s’y méprendre à une nurserie, pourquoi pas ? On peut aimer les contes de fée, sans oublier pour autant qu’ils s’achèvent en cauchemars sanglants : Lénine, Mao, Pol Pot….

Qu’un écrivain ait une inclination pour le pire, je m’en réjouis. Qu’il la recouvre sous une rhétorique politique, me trouble. Je préfère Ayn Rand ou le grand écrivain russe Léonid Andreïev, son contemporain, qui ont compris dès les premières années de la Révolution russe qu’elle était une escroquerie à grande échelle qui s’achèverait en carnage. L’escroquerie aux beaux sentiments est la pire de toutes. Léonid Andreïev , dans un article- intitulé « S.O.S », qui fit sensation en 1918, supplia même les États-Unis et l’Europe de combattre Lénine. Qu’en aurais-tu pensé, mon cher Jérôme ? Aurais-tu préféré la position laxiste et nationaliste de Maxime Gorki ?

On reste toujours sans voix face à la fascination exercée par la révolution bolchévique ou par le maoïsme sur les intellectuels français. Est-ce le désir inconscient  du pire ou une conception légèrement trop idéaliste de la justice sociale ? Oserais-je avouer que je préfère l’injustice sociale ? Elle me paraît moins meurtrière et dans son insouciance plus favorable à l’art, à l’érotisme et même à l’enrichissement individuel.

Les réformateurs sociaux, dès lors qu’ ils se laissent prendre au piège des bons sentiments soit par ivresse idéologique, soit par sottise, obtiennent exactement l’inverse de ce qu’ils avaient promis et peut-être souhaité. Ce n’est pas par absence de patriotisme ou par pingrerie que Depardieu et tant d’autres s’exilent, c’est par accablement face à tant de bêtise.

Mais je rassure mon ami Jérôme : bien que disposant d’un passeport helvétique, je resterai en France. Les mesures mises en place par le gouvernement français sont d’un comique (involontaire ) trop saugrenu pour que je n’accepte pas d’y contribuer….sinon intellectuellement, du moins fiscalement.

*Photo :  epSos.de.

« L’Opus Dei est démocrate et républicain »

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opus dei rochebrune

Propos recueillis par Jacques de Guillebon et Gil Mihaely

Gil Mihaely. Comment expliquez-vous la réputation sulfureuse de l’Opus Dei ?

Mgr Antoine de Rochebrune. D’abord, permettez-moi de vous rappeler que l’Opus Dei est une institution  catholique, parfaitement reconnue et intégrée au sein de l’Église. Malgré nos efforts, nous n’avons pas encore réussi à bien nous faire connaître dans notre pays : mais nous y travaillons, en répondant bien volontiers aux questions, et en ouvrant bien nos portes : pas de secret chez nous. Pourtant, qui connaît vraiment l’Opus Dei en France ? Vous savez comme moi avec quelle facilité l’on peut stigmatiser telle ou telle catégorie de personnes dans le monde aujourd’hui, à base de clichés faciles et de courts-circuits sémantiques. La force des fantasmes véhiculés par des livres comme le Da Vinci Code trouble l’image d’une institution peut-être trop catholique au goût de certains.

GM. Quelle est la position de l’Opus Dei par rapport aux intégristes ?

L’Opus Dei est profondément unie au pape et aux évêques. Notre message est moderne, et s’inscrit dans une vision vraiment positive du monde dans lequel nous vivons.[access capability= »lire_inedits »] Est-ce le cas chez les intégristes ? J’ajoute qu’en vérité, je serais profondément heureux qu’au terme d’un cheminement personnel ou collectif, ils donnent leur assentiment aux enseignements du concile Vatican II. Ce dernier doit être reçu dans le contexte de la Tradition vivante de l’Église, C’est ce qui pose un problème à certains…

GM. Pour nombre de catholiques, le 14-Juillet resta longtemps une tragédie, alors que la plupart de nos compatriotes voient dans la laïcité, qui marqua la victoire de la République sur l’Église en 1905, un pilier de l’identité nationale. Est-il facile d’être catholique dans une France nourrie aux valeurs de 1789 ?  

La Révolution française a connu plusieurs stades, et on ne peut pas la réduire à l’éjection de l’Église hors de l’espace public. Si la Révolution, comme événement violent, a été de fait antireligieuse, le 14-Juillet en soi n’est pas antireligieux. Il peut donc être fêté sans problème et avec joie comme un moment d’unité nationale. Quant à la laïcité, elle précède et la loi de 1905 et la Révolution puisqu’on la trouve en germe dans la philosophie des Lumières. Cela dit, l’Église, dans son rapport à la laïcité, ne peut aujourd’hui que se réjouir de cette séparation des pouvoirs.

GM. Tant mieux, mais cela n’a pas toujours été le cas !

Sans doute, mais cela n’est guère surprenant si l’on se souvient de ce qui s’est passé de 1901 à 1924 [date de la réconciliation de Rome avec la France]. Il ne faut oublier ni la spoliation des biens, ni l’appropriation des édifices religieux par l’État, qui en est toujours propriétaire, ni l’expulsion des congrégations religieuses. Qu’on pense aux photos des chartreux expulsés de leur abbaye en 1903, par exemple. L’Église ne s’est évidemment pas réjouie de ces événements mais, sur le fond, l’évolution correspond bien à ce qu’a dit le Christ : « Rendez à Dieu ce qui est à Dieu, à César ce qui est à César. » Que l’Église ne soit plus la religion d’État peut aujourd’hui être tenu par les chrétiens comme un fait au minimum indifférent.

GM. C’est aller un peu vite en besogne… Vous affirmez vous-même que l’État est en quelque sorte votre « propriétaire » : donc la séparation n’est pas nette, et on peut même parler d’une certaine dépendance…

Vous pourriez poser cette question à l’archevêque de Paris, le cardinal Vingt-Trois ! Voici mon point de vue. L’État entretient les édifices religieux qu’il a expropriés en 1905. L’Église le ferait-elle mieux que l’État ? Rien de moins sûr dans le contexte actuel. D’autre part, il me semble que la liberté de culte dont jouit l’Église en France, de nos jours, est tout à fait acceptable. Je ne vois pas de problème majeur, actuellement, dans les relations Église-État. Finalement, l’Église et les catholiques peuvent exprimer leur point de vue dans de bonnes conditions dans les débats de société. Mais je ne suis pas prophète pour l’avenir. César reste César….

Jacques de Guillebon. Pour en revenir à 1905, peut-on nier que la séparation ait été dirigée contre l’Église catholique ?

Je pars de données factuelles, sociales. Prenons acte d’une séparation qui s’est faite de manière douloureuse. L’Église doit l’assimiler et « faire avec ».

GM. Nous avons vu, ces dernières années, des prises de position estampillées « chrétiennes » par rapport aux Roms, au mariage et à l’adoption par des couples homosexuels. L’évolution de la société française ouvre-t-elle un nouvel espace d’expression politique et publique dans lequel une voix catholique aurait une légitimité ?

La liberté d’expression s’exerce aussi sur des matières à caractère moral, qui ne sont pas indifférentes aux chrétiens. Les catholiques ont, par exemple, toujours estimé que l’étranger méritait d’être accueilli et de voir sa dignité respectée, et s’ils constataient que l’État ne respectait pas cette solidarité, ils auraient le devoir de le dire ! Il ne s’agit pas de prendre les rênes du pouvoir, mais de proposer des orientations respectueuses dans ce qui a trait à l’éthique et à la dignité de la personne, notamment dans le social ou le sociétal.

JdG. Les bouddhistes auraient-ils, en France, la même légitimité pour intervenir dans ce genre des débats ?

Je pense qu’il s’agit à la fois d’une question de sociologie et d’histoire. Il est normal que l’Église, parce qu’elle représente une religion qui est numériquement majoritaire par rapport aux autres, et aussi à cause de son rôle historique, soit davantage écoutée. Mais si les bouddhistes veulent s’exprimer, je pense évidemment qu’ils en ont le droit.

GM. Vous faites une distinction entre des débats politiques à forte valeur morale et ceux qui n’en ont pas ou moins. Mais les problèmes posés par les écarts de richesse ne sont-ils pas aussi des questions morales ? Et d’ailleurs, quelles questions politiques sont totalement dépourvues de portée morale ? Dans cette perspective, doit-il y avoir une voix catholique dans le débat politique ?

L’Église catholique ne se réduit pas à son clergé… Donc, en matière politique, l’Église ne veut pas de cléricalisme : ni faire entrer le clergé à l’Assemblée nationale, ni transformer ses laïcs en « sous-marins » qui mettraient en œuvre l’agenda de la hiérarchie. Les citoyens catholiques prennent leurs responsabilités, et on peut espérer que leurs décisions politiques sont influencées par leur foi. Maintenant, pour ce qui est de la hiérarchie, il y a une manière naturelle de nouer le dialogue. Par exemple, entre le maire et le curé d’un village, le dialogue est constant, ne serait-ce que parce que le maire possède l’église et le presbytère. Il faut faire la différence entre une parole publique, comme celle de l’archevêque de Paris, et un dialogue officieux naturel concernant des sujets plus délicats que d’autres. Mais sur de nombreux sujets traités par l’État, l’Église n’a pas à intervenir comme telle.

GM. En somme, il existe des « partenaires moraux » comme il y a des partenaires sociaux…

On pourrait dire cela ; on pourrait aussi parler de « partenaires religieux » parce qu’il y a dans la religion le désir de contribuer au bien commun.

GM. Permettez-moi d’insister. Y a-t-il, suivant le contexte, un vote plus chrétien qu’un autre ? Par exemple, un chrétien peut-il voter pour un candidat qualifié de « président des riches » ?

L’Église est, dans ce domaine-là, d’une modernité exceptionnelle ; sauf exception flagrante, elle ne dit pas : « On ne peut pas voter pour tel candidat », elle donne aux catholiques les outils pour qu’ils discernent d’eux-mêmes ce qu’ils doivent faire et pour qui ils doivent voter. D’où l’importance de bien les former et les informer. L’Église cherche, par la foi, à éclairer la raison et non à la diriger.

GM. En somme, l’Église n’interfère pas dans les affaires publiques. Mais dans un passé relativement récent, il existait en France un courant démocrate-chrétien assez puissant…

C’est vrai. La France a connu une démocratie-chrétienne qui recherchait une solution catholique aux problèmes de société. Aujourd’hui, les chrétiens ont plutôt tendance à penser qu’il n’y a pas de solution unique à chaque problème, mais plusieurs, également acceptables. C’est la raison pour laquelle il n’y a pas de grand parti démocrate-chrétien en France. Cela dit, l’Église doit accompagner les personnes et éclairer les consciences. Lorsque des dirigeants politiques ne veulent pas écouter l’Église, comme cela se passe parfois aujourd’hui, je ne peux que le regretter. Il faudra faire avec. Mais rassurons-nous : la situation des premiers chrétiens, persécutés par l’Empire romain païen, a été plus difficile…

GM. Vous acceptez le blasphème, comme l’une des conséquences inévitables de la liberté d’expression…

Tout ne se résume pas à la liberté d’expression… Mais il y a aussi la responsabilité personnelle qui appelle chacun à mesurer ses propos. Si quelqu’un blasphème, je le regrette profondément pour lui, pour Dieu, pour l’Église, pour ma sensibilité mais, à titre individuel, cela ne m’affecte pas dans ma relation avec Dieu. Je ne demande pas à l’État que les lois civiles s’identifient à un code religieux. En revanche, nous attendons, tous, que les lois de la République soient morales. Or, je me rends compte qu’elles ne le sont pas toujours, comme dans le cas de l’avortement. Mais que puis-je y faire, si ce n’est le dire pacifiquement et prier pour que les choses changent ?[/access]

La suite demain…

Soyons rosses avec les Russes !

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Tous les observateurs l’ont remarqué : la trentième rencontre bilatérale entre l’Europe et la Russie, qui s’est tenue jeudi et vendredi dernier à Bruxelles, a été marqué par une nette détérioration du climat entre les deux parties concernées

En fait, c’est surtout de nos contrées civilisées et tempérées que souffle le vent froid, comme s’en réjouit l’édito de politique étrangère publié par le Monde à l’occasion de cette rencontre. L’édito en question, on s’en félicitera, était conforme aux meilleures traditions européennes du journal, et à ses lointaines ascendances démo-chrétiennes : passablement chiant, peu informé et aligné au micron près sur la ligne officielle de Bruxelles.

Ne chargeons trop, cependant, l’éditorialiste anonyme qui s’est collé à ce pensum. Il sait, par exemple que Léonid Brejnev n’est plus aux manettes à Moscou. Mais il voit mal ce que ça change à l’arrivée: « La Russie n’est pas une dictature, une prison avec des miradors, plutôt un marais livré au cynisme. On peut en sortir en s’exilant ou s’y enfoncer ».

Du coup, haro sur les salopards et les cyniques qui prétendent que la Russie est à partenaire à ne pas mépriser : « Les partisans d’un rapprochement entre l’UE et la Russie mettent en exergue les intérêts communs, la collaboration énergétique, les investissements croisés, la proximité culturelle. Ils feignent d’ignorer le gouffre qui se creuse entre les deux ensembles sur le plan des valeurs ».

Voui voui les amis, c’est Le Monde qui vous le dit : face à Poutine, seule la force peut payer, et quoiqu’il nous en coûte. Soutien total, donc aux eurodiplomates qui ont longuement expliqué ce week-end à leurs interlocuteurs russes que le dégel, c’était fini : « Les droits de l’homme reviennent dans les relations entre l’Occident et Moscou, par le biais de sanctions individuelles – gel des avoirs, interdiction de visas – contre les responsables russes qui les bafouent. »

Voilà une ligne que tout ami des droits de l’Homme ne peut qu’applaudir. Après tout nous n’avons pas besoin de commercer avec des pays qui comme la Russie (ou la Chine) piétinent allègrement nos valeurs les plus sacrées.

Après tout, de l’Arabie Saoudite au Gabon en passant par nos bons amis algériens, il y a tant de pays à qui on peut vendre des armes et acheter du pétrole sans se salir les mains…

Euthanasie : la société doit savoir ce qu’elle veut

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euthanasie hopital sante

Dans son article « Euthanasie : un Homme, combien d’éléphants ? » publié dans nos colonnes vendredi , Théophane Le Méné avance une hypothèse dérangeante : et si derrière le projet affiché de permettre à certains malades de “mourir dans la dignité”, se cachait la volonté d’« arrêter les frais »  lorsque certaines vies  coûteuses sont jugées pire que la mort ? Formulée ainsi, la question du « coût de la vie » ou plus exactement du coût du maintien en vie, choque.  À la réflexion, elle mérite pourtant d’être posée, avancée et débattue. Aussi difficile à admettre que cela puisse paraître, la vie a un prix et puisque nous vivons dans un monde où les ressources sont limitées le terme « prix » n’évoque pas un vulgaire chiffre qu’on peut traiter par le mépris mais pose la question de l’alternative : à quoi renonce-t-on quand on fait un choix quelconque ? Dans le contexte de la politique de santé, cette question sera formulée ainsi : les moyens consacrés à maintenir un malade en grande souffrance et sans espoir de guérison ne pourront pas être investis ailleurs pour soigner ou sauver quelqu’un d’autre.

En politique comme en économie, nous gérons des ressources limitées. Faute de moyens disponibles pour tout le monde, il faut réguler : par le libre consentement, la coercition, la contrainte du prix ou de l’attente, le tout est de décider qui obtiendra quoi et quand. Tout en n’étant pas un produit comme un autre, la santé n’échappe pas à cette règle. Il existe donc une politique et une économie de la santé, donc de la vie. À l’examen, l’adage « la vie n’a pas prix » s’avère donc faux. Le problème est d’un autre ordre : alors que la personne concernée par l’euthanasie est assez facilement identifiable, le malade qui paiera le prix de la prolongation de cette vie est inconnue, c’est une abstraction. On ne saura jamais qui aurait pu être opérée si l’argent consacrée à la prolongation d’une vie avait été investi dans d’autres services. La surmortalité causée par la fermeture de certaines maternités en régions nous offre un parfait exemple des conséquences des choix opérés par notre politique de santé publique.

Ainsi, la décision politico-économique que nous aurons à prendre sur la question de l’euthanasie nous rendra aussi responsables de ces vies-là . Cela ne veut pas dire que nous n’avons pas le droit de rejeter en bloc l’idée même d’euthanasie, mais que nous devons nous prononcer en connaissance de cause en assumant la responsabilité de nos choix.

*Photo : Fotos Gov/Ba.

L’Eglise new-look, c’est pas cool

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eglise cure bourgogne

L’autre jour, dans mon village bourguignon, nous avons enterré un pote.

Et mon curé n’a pas souhaité célébrer l’office des funérailles. (Quand je dis « mon curé », c’est façon de parler. Fils impénitent, bien qu’intermittent, de la « maison mère », bref, du tronc qui a engendré le rameau du Christ, du « verus verus Israël » légitimé, après des siècles, par l’Église, je n’en tiens pas moins, dur comme fer, au curé de la paroisse.)

Mon curé, je peux le comprendre : par ces temps de pénurie des vocations, il doit courir d’une paroisse à l’autre pour pourvoir aux services spirituels de tout un canton.

Mais non, ce n’est pas la véritable raison. Mon curé, jeune prêtre frais émoulu du séminaire, fort docte au demeurant, redoutable dialecticien, préfère « l’Église de la vie », non « l’Église self-service », selon ses termes.[access capability= »lire_inedits »]

Du coup, on a tiré de sa retraite le vieux curé, plus que nonagénaire, qui s’est acquitté de son sacerdoce avec une bonne volonté digne d’éloges.

Non que mon pote fût particulièrement dévot, et même, je me souviens de tirades fort peu chrétiennes dans sa bouche. Mais baptisé il fut, baptisé donc, il mourut. Ce que le sage prêtre eut l’ingéniosité d’avancer pour se tirer d’un éloge funèbre un peu compliqué (ce qui me mit en mémoire la ritournelle de plus d’un rabbin, maintes fois entendue : « Je n’ai pas connu le défunt, mais, à en juger par la foule qui l’entoure pour son dernier voyage, c’était un homme de bien… » Ça ne mange pas de pain, et ça fait toujours plaisir aux survivants.)

La foule qui accompagnait mon pote, famille, amis, habitants du village, elle aussi, avait besoin de ce rite immémorial. Certains signes de croix ne trompent pas. On naît, on est baptisé, on fait sa communion (le cas échéant), on se marie (de moins en moins souvent) et on meurt dans l’église de son coin. Qu’on appelle cela « christianisme sociologique » ou non, il tient encore au corps de la France.

Pour ma part, outre l’hommage rendu à un ami, j’aime beaucoup les célébrations d’église. Rien de pervers là-dedans, pour peu que l’Église sache me renvoyer l’écho des siècles de beauté qu’elle a su dispenser. Oui, je l’avoue, ses ors et ses pompes me plaisent.

Patatras ! La nouvelle liturgie est un tue-l’amour théologique, esthétique, émotionnel. Ainsi, depuis que le curé sert la messe face aux fidèles, les nouveaux autels sont d’une laideur effarante : le plus souvent, du teck-torturé-biscornu-moderne-kitsch-accueillant-non-clivant… Du Le Corbusier mal dégluti. Du vintage années 1970, même pas digne d’une sous-FIAC ecclésiastique.

Quant à l’office… Voix aigrelettes de chaisières essoufflées, textes anémiques en français sur des airs de colonies de vacances et, pis, le massacre du « Notre Père ». Passe encore pour le tutoiement… Mais pourquoi, diable (pardon !), avoir changé le « vienne » en « arrive », le « pain quotidien » en « pain de ce jour » ? Et être « soumis à la tentation » est-il plus hype que « succomber à la tentation » ?

Le coup de grâce (si j’ose dire) : le chant Ce n’est n’est qu’un au-revoir, mon frère, entonné au moment du départ de la bière vers le cimetière. Soudain, je me suis revu, en culottes courtes, foulard au cou, chapeau de brousse sur le crâne, dans un lointain jamboree scout où nous bramions cet hymne, les larmes aux yeux.

La tradition catholique a-t-elle produit tant de chefs-d’œuvre pour voir son répertoire réduit à ces mômeries ? Décidément, à force de vouloir rattraper son siècle, l’Église a liquidé ceux, glorieux, de son histoire.

Et encore, je n’évoque pas ici la querelle lilliputienne des cloches qui a agité, cet été, notre village. Une nouvelle arrivante, se disant incommodée par leur sonnerie matinale, a réussi à les faire taire, avec l’agrément de notre nouveau curé (« Les cloches sont faites pour rassembler, non pour diviser », s’est-il dédouané benoîtement en abandonnant la décision au maire). Nous n’avons dû qu’à un début de jacquerie de la population, athées et mécréants en tête, le rétablissement de nos chères cloches.

Le marketing new age, pop voire hip-hop, convivial, et l’éloge insatiable du « partage » ne sauveront pas l’Église. En l’occurrence, c’est comme au football : pour gagner, pour ne pas être relégué dans une division inférieure, il faut s’en tenir aux fondamentaux.[/access]

*Photo : Bourguiboeuf.

Depardieu en Cyrano ? À vue de nez, ça m’étonnerait

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depardieu kaplan cyrano

Le problème, avec les références littéraires, c’est qu’elles sont à manier avec précaution, comme la nitroglycérine ou les statistiques données par les économistes libéraux. Notre ami Kaplan, empressé à défendre Gérard Depardieu et son comportement minable (pour une fois que Jean-Marc Ayrault avait un mot juste) veut en trouver l’antithèse dans Cyrano de Bergerac. Gérard Depardieu, à l’époque où il était encore un peu lui- a en effet incarné dans un film potable de Rappeneau, un Cyrano de Bergerac tel que l’imaginaire national l’aime. Héroïque, épris de liberté et de panache, en un mot français.

Le succès phénoménal de la pièce d’Edmond Rostand a donné à ce personnage qui a réellement existé au XVIIème siècle une dimension profondément politique. Seulement, ce n’est pas tout a fait celle que Kaplan cherche à lui donner ; c’est même un contresens que seule explique la hâte de sa récupération pour montrer à quel point un exilé fiscal c’est beau, c’est un symbole de la liberté face à des envieux pétris de ressentiment,  à des assistés économiquement faibles, à de minables acteurs qui ne lui arrivent pas à la cheville.

Le problème, c’est que Cyrano de Bergerac est avant tout une pièce patriotique. Sa première représentation date de la fin du XIXème siècle. Le succès est immense parce que la France est en proie au doute, et même un peu plus que ça. Elle se remet à peine du traumatisme de 1870, de la perte de l’Alsace-Lorraine, de la Commune et des difficultés de la République à s’installer définitivement. Cyrano devient donc un symbole, et certainement pas celui d’une liberté qui s’affranchirait des frontières, surtout pour des raisons telles que l’abus de pognon qui comme celui d’alcool, nuit à la santé.

Cyrano de Bergerac, pour Rostand, c’est la France contre l’Allemagne (tiens, tiens), c’est la capacité de transcender la disgrâce par le verbe, (la fameuse scène du balcon avec Roxane), c’est encore la prise en compte du plus faible (sauver des soldats affamés à Arras contre toute logique stratégique), c’est aussi savoir que l’on peut avoir raison à un contre cent, et là je retourne la proposition implicite de Kaplan,  ce n’est pas Depardieu qui est à un contre cent, c’est ceux qui pensent que le partage et la solidarité valent mieux que l’égoïsme, même théorisé par la romancière à thèse la plus lourdingue du XXème siècle, Ayn Rand.

Mais ce n’est pas tout, si l’on décide de s’intéresser au Cyrano ayant réellement existé, nous allons sombrer dans le cauchemar pour n’importe quel libéral : Cyrano de Bergerac est en effet, parmi tant d’autres choses, l’auteur d’une utopie en deux parties racontant un Voyage dans les états et empires de la lune puis du soleil.  Considéré comme le premier roman de science-fiction, d’une poésie merveilleuse, ce texte révèle la véritable personnalité de l’auteur, ses aspirations profondes. Pour aller vite, il est bisexuel, écologiste, et rêve d’une société où l’individu émancipé peut choisir le genre qui lui convient  tout au cours de sa vie. Un vrai bobo, Cyrano.

Mais il y a mieux : dans ce livre, Cyrano met en avant les valeurs exactement inverses à celles de Kaplan et à sa nouvelle idole. Cyrano prône les allocations familiales : « Quand une famille a plus d’enfant qu’elle n’en peux nourrir, la République les entretient ».  Comme Rosa Luxembourg ou les trotskistes, il prône la révolution permanente  et le conseillisme: « Chaque semaine le roi tient les Etats. S’il se rencontre seulement trois oiseaux mal satisfaits de son gouvernement, il est dépossédé et l’on procède à une nouvelle élection ».

Mais surtout, coup de grâce pour notre ami Kaplan, Cyrano aime la liberté mais il sait qu’elle ne peut s’exercer que dans l’égalité :  « La première loi […] pour la manutention de la République, c’est l’égalité »

Alors voilà, il ne s’agit pas seulement, cher  Georges, d’une image d’Epinal employée à contresens, mais tout simplement une conception différente, opposée de ce que recouvre le mot liberté. L’idée que la force de Cyrano, sa merveilleuse désinvolture, son courage lui confèrent plus de responsabilités et de devoirs vis-à-vis des autres que de droits.

Son individualisme n’est pas celui du trouillard poujadiste qui craint pour son bas de laine, c’est celui, aristocratique et libertaire, chevaleresque, de l’homme d’honneur qui se doit à lui-même.

Et aux autres.

*Photo : Luca Ciriani.

Dr Schnock ausculte les Trente Glorieuses

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schnock pere noel

Sous la plume de Jérôme Leroy, d’Arnaud Le Guern et de votre serviteur, nous avons déjà écrit tout le bien que nous pensons de Schnock, « la revue des Vieux de 27 à 87 ans ». Heureusement, pas besoin d’avoir atteint cet âge canonique  pour apprécier les numéros sur Jean-Pierre Marielle, Amanda Lear, Jean Yanne et Daniel Prévost. De la bande du « Petit Rapporteur » à l’équipe du Splendid, il n’y a d’ailleurs qu’un pas que Schnock franchit allègrement avec ce cinquième opus consacré aux trente ans du Père Noël est une ordure ![access capability= »lire_inedits »] Grâce  aux investigations poussées de nos amis schnockards, vous pourrez briller dans les dîners mondains après avoir potassé l’origine des gloubitchous et de la cultissime réplique du pharmacien Jacques François devant sa blouse blanche maculée de kloug : « C’est de la merde ? ».

Entre une enquête nostalgique sur les dames pipi, une interview de l’éternel second rôle maigrichon Michel Crémadès, un beau portrait du regretté Maurice Ronet et un dossier poussé sur les Jeunes Giscardiens (si, si, ils ont existé, entre le néolithique et aujourd’hui), c’est  toute une certaine France des Trente Glorieuses qui revit. Vous savez, l’époque bénie des Dieux  par Jérôme Leroy, où les communistes et les gaullistes faisaient semblant de s’étriper pour mieux conforter le compromis  social et moral issu de l’après-guerre.

Les comédiens du Splendid ont incarné la génération qui a eu vingt ans entre Mai-68 et mai 81, une ère « décontractée du gland », comme le disait Patrick Dewaere dans Les Valseuses. Avec le plein-emploi, l’illusion lyrique du progrès pensait avoir de beaux jours devant elle, la gauche promise à une opposition  perpétuelle se payait même le luxe de critiquer un capitalisme national  qu’elle ne songe même plus à ressusciter  en ces temps de mondialisation heureuse. Et si on s’exclamait avec Jean- Marie Poiré, le réalisateur du Père Noël : « Je suis pour la France de Louis VI le Gros » ? Ne soyons passchnock, voyons ![/access]

Schnock n°5, « 30 ans toujours une ordure ! Le Père Noël » (La Tengo Editions)

Cinquante nuances de plaisir

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theodeme godard aucourt

On savait l’Amérique au bord de la crise de nerfs. Grand pays infantile où le moindre téton turgescent dévoilé à la télévision provoque l’hystérie des mères de famille. À observer leurs mœurs rétrogrades, on est partagé entre le sourire et l’accablement. Puis, âme charitable, on les plaint de vivre dans cette schizophrénie perpétuelle, cette affreuse confusion mentale faite de puritanisme et d’exhibitionnisme. Pays à la fois de la fesse triste et de l’industrie pornographique florissante, l’Amérique ne sait plus à quel sein se vouer. La sortie planétaire  de Cinquante nuances de Gris, le roman de EL James en est une pathétique illustration. Que retrouve-t-on dans cette œuvre censée raviver la sexualité des femmes mariées ? Un anti-manuel du petit bricoleur érotique, cravache, gode, menottes et fessée à l’usage des épouses en manque d’orgasmes. L’Amérique ne nous déçoit jamais dans sa représentation grotesque et attardée des rapports intimes, du plaisir, de la place des femmes et de son inévitable apologie de la société marchande. C’est aussi réactionnaire que risible. Ne parlons même pas ici du style, négation totale de l’acte littéraire, simplification à outrance du discours et de la pensée, nous assistons à la naissance du « junk-book ». Alors, par souci d’information et d’émancipation, nous aimerions enlever la camisole de force qui drape l’honneur d’une Amérique aussi peu experte sur les choses de l’amour. Il serait bon que les américains (re)découvrent les vertus de l’irrévérence, de la transgression, du raffinement et tout simplement de la liberté. Pour les éclairer sur les tourments et les délices de la chair, nous leur conseillons vivement la lecture d’un court roman libertin paru en 1745 et republié cet automne par la collection de poche des éditions de la Table Ronde, La Petite Vermillon.

Thémidore ou Mon histoire & celle de ma maîtresse est l’œuvre d’un certain Godard d’Aucourt né à Langres en 1716 qui fut fermier général, puis receveur général des finances à Alençon. Guy de Maupassant qualifia ce roman de chef d’œuvre, il écrira même que Thémidore est « un vrai miroir enfin de la débauche spirituelle, élégante, bien née et bien portée de cette fin de siècle amoureuse ». EL James peut remballer sa quincaillerie et son fatras idéologiques. Godard d’Aucourt place le plaisir au pinacle. Chez lui, les femmes ne sont pas des instruments dociles mais de véritables dévotes de l’amour physique. Les honnêtes hommes qui ont le cœur noble reconnaissent en elles des âmes pures, les seules capables de déclencher les abandons sincères et les jouissances extrêmes. Godard d’Aucourt vous évitera les descriptions anatomiques, absurdes et indélicates, de l’acte en lui-même, le garçon a des lettres et un style « grand siècle », tournures suaves où la profondeur des sentiments et des opinions crépitent sur plus de cent cinquante pages. Le charme de d’Aucourt réside dans son art de la périphrase, il effleure, il contourne, il suggère sans jamais se perdre dans la banalité friponne. C’est un exploit littéraire que de retenir son souffle sans faire suffoquer le lecteur.

Au contraire, on suit avec passion les aventures de Thémidore, un  jeune conseiller au Parlement qui s’éprend de Rozette, une adorable libertine. Son père qui désapprouve cette chamade, fait enfermer la belle au couvent de Sainte-Pélagie, se met alors en place un roman d’espionnage pour la faire libérer. Quiproquos, déguisements, mensonges, conquêtes à la hussarde, Thémidore use de toutes les malices pour arriver à ses fins. C’est joliment écrit, habilement emmené et sur le fond, féroce de lucidité sur les mœurs de l’époque. Les ecclésiastiques ne sont pas épargnés à l’image de M. le Doux, confesseur ordinaire du père de Thémidore : « il tire beaucoup d’argent de mon père pour les pauvres, entre lesquels je crois qu’il se met au premier rang, et pour plus d’une part ». Superbe démonstration d’équilibre et de persiflage. La noblesse en prend également pour son grade à propos d’une intrusion chez l’habitant en pleine nuit : « c’est la première fois qu’une visite de gens de robe ait apporté de l’argent dans un logis ». Godard d’Aucourt n’a pas son pareil pour railler les puissants et surtout insuffler la passion amoureuse : « De la morale au plaisir, il n’est souvent qu’un pas » ou « Pourquoi la nature a-t-elle borné nos forces, et étendu si loin nos désirs ? ». Quant au portrait de sa tendre amie : « Prude par accès, tendre par caractère, dans un moment son caprice vous désespère ; dans un autre sa passion vous enivre des idées les plus délicieuses », comment ne pas tomber sous le charme ? Vous comprendrez que l’on préfère la compagnie de Rozette sous Louis XV à celle d’une héroïne américaine formatée sous Obama.

Thémidore ou Mon histoire & celle de ma maîtresse, Godard d’Aucourt (La petite vermillon)

Trente-trois raisons d’être catholique

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jesus eglise jerome

jesus eglise jerome

1. Je suis catholique par mon baptême, ma communion et ma confirmation.

2. Je suis catholique par mon enfance et je le suis resté par « esprit d’enfance », aurait dit Bernanos.

3. Je suis catholique par tous les saints et toutes les saintes des litanies, chacun avec leur spécialité parfois dérisoire mais qui sont le meilleur reflet de nos angoisses humaines, trop humaines. Sainte Rita, faites donc cesser cette gueule de bois…

4. Je suis catholique par La Légende dorée et la manière dont Jacques de Voragine raconte la vie de ces saints. Les beaux récits sont toujours vrais, parce qu’ils sont beaux.

5. Je suis catholique parce que j’ai eu l’intuition de ce que signifiait la Pentecôte en 1999, à Jérusalem, quand j’ai visité le cloître du Notre-Père sur le mont des Oliviers. La prière, jamais oubliée malgré les années rouges, se trouvait reproduite sur les murs dans plus de 60 langues différentes et, forcément, tout d’un coup, je comprenais tout ce qui était écrit.

6. Je suis catholique parce que la virginité de Marie, pour qui a lu Le Jeu de saint Nicolas, une pièce du XIIIe siècle écrite par Jean Bodel, n’est pas une aberration. Il suffit de comprendre les choses de manière poétique, c’est-à-dire, finalement, de manière technique. Que nous dit Jean Bodel ? « Un rayon de soleil qui traversa un vitrail sans le briser et illumina toute la nef. »[access capability= »lire_inedits »]

7. Je suis catholique par saint Augustin jeune homme : « Nondum amabam et amabam amare »« Je n’aimais pas encore mais j’aimais aimer. » Il faut d’abord apprendre à aimer l’amour avant d’aimer un être ou une idée ou un pays. Sinon, cet amour-là ne sera pas bien solide. D’ailleurs saint Augustin, encore lui, écrit : « Pondus meum, amor meus » : « Mon poids, c’est mon amour. »

8. Je suis catholique par le révérend père Lacordaire, en chaire à Notre-Dame de Paris, en 1848 : « Entre le fort et le faible, entre le riche et le pauvre, entre le maître et le serviteur, c’est la loi qui libère et la liberté qui opprime. »

9. Je suis catholique par les écrivains catholiques, Bernanos, Mauriac, qui seuls savent tirer contre leur camp au nom même de leur foi. Bernanos contre Franco dans Les Grands Cimetières sous la lune, Mauriac dans son Bloc-Notes de L’Express contre la torture en Algérie.

10. Je suis catholique par le monastère de Saint-Jérôme, à Lisbonne, sa profusion manuéline, son refus d’un monde désenchanté, son allure d’embarcadère sur le Tage, pour les Grandes découvertes.

11. Je suis catholique par mon prénom, Jérôme, justement. Père de l’Église, accompagné d’un lion comme s’il avait su, en soignant le fauve devenu reconnaissant, dominer la sauvagerie qui dort en chacun de nous. Jérôme, traducteur de la Bible, et qui continua son travail dans un monde qui s’effondrait dans la barbarie. Mais il savait, avant Mallarmé, que « ce monde existe pour aboutir à un livre. »

12. Je suis catholique par la « théologie de la libération », par Dom Helder Camara et Léonardo Boff. Dom Helder Camara : « La seule invention moderne, en matière de torture, c’est l’électricité. »

13. Je suis catholique par Mgr Romero, abattu dans sa cathédrale par les « escadrons de la mort » au Salvador et par le père Ernesto Cardenal, poète et guérillero, ministre de la Culture du premier gouvernement sandiniste au Nicaragua, se mettant à genoux lors de la visite de Jean Paul II et recevant du Saint-Père une admonestation, doigt levé, comme pour un enfant indiscipliné mais qui a bon cœur.

14. Je suis catholique par le Sermon des Béatitudes, le discours le plus doux de l’histoire de l’humanité.

15. Je suis catholique par l’Évangile, qui fait partie de mes livres de chevets car on y défend les enfants, les putes, les fous et les morts, et que c’est tout de même l’histoire, avant tout, d’une bande de copains « sur la route », aurait dit Kerouac.

16. Je suis catholique parce que les pays catholiques ont mieux résisté que les autres, ou en tout cas plus longtemps, aux révolutions industrielles, au capitalisme, au prêt avec intérêt, à Max Weber.

17. Je suis catholique parce que je suis latin, c’est-à-dire français, c’est-à-dire enraciné et universel.

18. Je suis catholique par sainte Thérèse d’Avila et son ivresse spirituelle, sa défonce mystique quand l’Époux l’emmène boire dans les caves du Seigneur.

19. Je suis catholique par saint Thomas d’Aquin, qui a prévu la crise des subprimes et de la dette dans la Somme Théologique : « Une possession virtuelle est inférieure à une possession actuelle » (IIa, IIae, q62, art4).

20. Je suis catholique parce que les catholiques ne voient aucun signe d’élection particulière dans le fait d’être riche. Et même pire, si l’on en croit Léon Bloy dans Le Sang du pauvre : « Le riche est une brute inexorable qu’on est forcé d’arrêter avec une faux ou un paquet de mitraille dans le ventre… »

21. Je suis catholique par Pascal quand il nous demande soit de parier sur l’existence de Dieu soit de nous taire et d’attendre que ça vienne.

22. Je suis catholique par le rire de saint François d’Assise et par la prière de Francis Jammes pour « aller au Paradis avec les ânes ».

23. Je suis catholique par Bossuet qui ouvre un tombeau devant la Cour.

24. Je suis catholique parce que je crois à la fin de l’Histoire et au Jugement dernier et qu’importe si c’est, au bout du compte, la « Cité de Dieu » ou la «
société sans classe ». Quelque chose me dit que ce ne sera pas très différent, au fond.

25. Je suis catholique par « l’agneau qui enlève le péché du monde ».

26. Je suis catholique par la communion des saints : nous payons peut-être aujourd’hui, collectivement, pour l’offense faite il y a longtemps à un plus faible. Ou bien, qui sait si un simple regard, un simple sourire de bienveillance, aujourd’hui, ne sauvera tout un monde demain ?

27. Je suis catholique par la conclusion qu’il faut en tirer : nous ne sommes pas seuls, ni dans le temps, ni dans l’espace et nous sommes métaphysiquement obligés à la solidarité. C’est drôle, Badiou dit la même chose : « Il n’y a qu’un seul monde. » Mais on oublie que Badiou est aussi un grand paulinien.

28. Je suis catholique par la traduction janséniste de la Bible de Lemaistre de Sacy, qui est belle comme du Racine, son contemporain : « Seigneur, écoutez-nous : Vous êtes parmi nous comme un grand prince ; enterrez dans nos plus beaux sépulcres la personne qui vous est morte. »

29. Je suis catholique par quelques absolutions qui m’ont, qui sait, épargné des années de psychanalyse.

30. Je suis catholique par l’Encyclique Caritas in Veritate de Benoît XVI.

31. Je suis catholique par saint Paul, dans son Épître aux Colossiens : « Il n’est plus question de Grec ou de juif, de circoncision ou d’incirconcision, de Barbare, de Scythe, d’esclave, d’homme libre. Il n’y a que le Christ, qui est tout et en tout. » Vous vouliez une définition de l’universalisme ? La voilà.

32. Je suis catholique par saint Paul, encore, dans son Épître aux Corinthiens : « Mort, où est ta victoire ? »

33. Je suis catholique par ces paroles si vraies de l’Eucharistie : « Il est grand le mystère de la foi » Si grand que je suis bien incapable de vous dire si je l’ai ou si je ne l’ai pas.[/access]

*Image : Saint Jérôme, Caravage (wiki commons).

Qui vaccinera le Pakistan contre l’obscurantisme ?

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Si en France, le refus des vaccins est surtout pratiqué dans les milieux postbaba et/ou naturopatho-conspirationnistes, toutes mouvances usuellement obtuses mais plutôt pacifiques, il en va tout autrement dans des contrées plus lointaines. Ainsi la campagne de vaccination contre la polio lancée au Pakistan avec le soutien de l’Organisation Mondiale de la Santé et de l’UNICEF est en train de tourner au vinaigre dans la région méridionale du Sind et dans les provinces du Nord-Ouest autour de Peshawar (mondialement connues sous le doux surnom de « zones tribales »).

Cette campagne d’urgence était motivée par un état d’urgence sanitaire : bien que riche et doté de l’arme nucléaire, ce pays est l’un des derniers pays du monde ou la polio est toujours endémique.

Mais si les centaines de bénévoles qui participent à l’opération s’attendaient à être accueillis avec des fleurs, ils ont vite déchanté : neuf d’entre eux ont été assassinés depuis une semaine. Alors pourquoi les adeptes des médecines douces sont-ils tellement plus énervés à Peshawar qu’à Oberkampf ?

Il sembleraient que les religieux locaux (du Pakistan, hein, pas du XIème arrondissement !) ne soient pas totalement étrangers à l’affaire. Nombre d’entre eux ont expliqué à leurs ouailles que les campagnes étaient un complot orchestré par l’Occident. Certains, plus portés sur les effets que les causes, ont averti les croyants mâles que la piqûre amoindrirait leur virilité, d’autre enfin, plus analytiques, ont mis en garde la population contre la présence probable de viande porcine dans le vaccin. Preuve ultime que les assassins de bénévoles étaient quasiment en état de légitime défense, d’après un imam interrogé par Euronews il serait de notoriété publique que « le vaccin aurait été inventé par un médecin juif ».

Vive l’injustice sociale !

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INJUSTICE sociale

INJUSTICE sociale

La justice sociale, qui ne la souhaiterait avec Jérôme Leroy ? C’est comme la vertu. Et pourtant très vite, force est de constater que c’est au nom de la vertu que les pires crimes sont commis. Et que la justice sociale engendre plus de misère qu’un réformisme libéral. Prendre la défense de la veuve et de l’orphelin, oui. Vouloir que chaque individu soit logé à la même enseigne dans un État qui ressemblerait à s’y méprendre à une nurserie, pourquoi pas ? On peut aimer les contes de fée, sans oublier pour autant qu’ils s’achèvent en cauchemars sanglants : Lénine, Mao, Pol Pot….

Qu’un écrivain ait une inclination pour le pire, je m’en réjouis. Qu’il la recouvre sous une rhétorique politique, me trouble. Je préfère Ayn Rand ou le grand écrivain russe Léonid Andreïev, son contemporain, qui ont compris dès les premières années de la Révolution russe qu’elle était une escroquerie à grande échelle qui s’achèverait en carnage. L’escroquerie aux beaux sentiments est la pire de toutes. Léonid Andreïev , dans un article- intitulé « S.O.S », qui fit sensation en 1918, supplia même les États-Unis et l’Europe de combattre Lénine. Qu’en aurais-tu pensé, mon cher Jérôme ? Aurais-tu préféré la position laxiste et nationaliste de Maxime Gorki ?

On reste toujours sans voix face à la fascination exercée par la révolution bolchévique ou par le maoïsme sur les intellectuels français. Est-ce le désir inconscient  du pire ou une conception légèrement trop idéaliste de la justice sociale ? Oserais-je avouer que je préfère l’injustice sociale ? Elle me paraît moins meurtrière et dans son insouciance plus favorable à l’art, à l’érotisme et même à l’enrichissement individuel.

Les réformateurs sociaux, dès lors qu’ ils se laissent prendre au piège des bons sentiments soit par ivresse idéologique, soit par sottise, obtiennent exactement l’inverse de ce qu’ils avaient promis et peut-être souhaité. Ce n’est pas par absence de patriotisme ou par pingrerie que Depardieu et tant d’autres s’exilent, c’est par accablement face à tant de bêtise.

Mais je rassure mon ami Jérôme : bien que disposant d’un passeport helvétique, je resterai en France. Les mesures mises en place par le gouvernement français sont d’un comique (involontaire ) trop saugrenu pour que je n’accepte pas d’y contribuer….sinon intellectuellement, du moins fiscalement.

*Photo :  epSos.de.

« L’Opus Dei est démocrate et républicain »

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opus dei rochebrune

opus dei rochebrune

Propos recueillis par Jacques de Guillebon et Gil Mihaely

Gil Mihaely. Comment expliquez-vous la réputation sulfureuse de l’Opus Dei ?

Mgr Antoine de Rochebrune. D’abord, permettez-moi de vous rappeler que l’Opus Dei est une institution  catholique, parfaitement reconnue et intégrée au sein de l’Église. Malgré nos efforts, nous n’avons pas encore réussi à bien nous faire connaître dans notre pays : mais nous y travaillons, en répondant bien volontiers aux questions, et en ouvrant bien nos portes : pas de secret chez nous. Pourtant, qui connaît vraiment l’Opus Dei en France ? Vous savez comme moi avec quelle facilité l’on peut stigmatiser telle ou telle catégorie de personnes dans le monde aujourd’hui, à base de clichés faciles et de courts-circuits sémantiques. La force des fantasmes véhiculés par des livres comme le Da Vinci Code trouble l’image d’une institution peut-être trop catholique au goût de certains.

GM. Quelle est la position de l’Opus Dei par rapport aux intégristes ?

L’Opus Dei est profondément unie au pape et aux évêques. Notre message est moderne, et s’inscrit dans une vision vraiment positive du monde dans lequel nous vivons.[access capability= »lire_inedits »] Est-ce le cas chez les intégristes ? J’ajoute qu’en vérité, je serais profondément heureux qu’au terme d’un cheminement personnel ou collectif, ils donnent leur assentiment aux enseignements du concile Vatican II. Ce dernier doit être reçu dans le contexte de la Tradition vivante de l’Église, C’est ce qui pose un problème à certains…

GM. Pour nombre de catholiques, le 14-Juillet resta longtemps une tragédie, alors que la plupart de nos compatriotes voient dans la laïcité, qui marqua la victoire de la République sur l’Église en 1905, un pilier de l’identité nationale. Est-il facile d’être catholique dans une France nourrie aux valeurs de 1789 ?  

La Révolution française a connu plusieurs stades, et on ne peut pas la réduire à l’éjection de l’Église hors de l’espace public. Si la Révolution, comme événement violent, a été de fait antireligieuse, le 14-Juillet en soi n’est pas antireligieux. Il peut donc être fêté sans problème et avec joie comme un moment d’unité nationale. Quant à la laïcité, elle précède et la loi de 1905 et la Révolution puisqu’on la trouve en germe dans la philosophie des Lumières. Cela dit, l’Église, dans son rapport à la laïcité, ne peut aujourd’hui que se réjouir de cette séparation des pouvoirs.

GM. Tant mieux, mais cela n’a pas toujours été le cas !

Sans doute, mais cela n’est guère surprenant si l’on se souvient de ce qui s’est passé de 1901 à 1924 [date de la réconciliation de Rome avec la France]. Il ne faut oublier ni la spoliation des biens, ni l’appropriation des édifices religieux par l’État, qui en est toujours propriétaire, ni l’expulsion des congrégations religieuses. Qu’on pense aux photos des chartreux expulsés de leur abbaye en 1903, par exemple. L’Église ne s’est évidemment pas réjouie de ces événements mais, sur le fond, l’évolution correspond bien à ce qu’a dit le Christ : « Rendez à Dieu ce qui est à Dieu, à César ce qui est à César. » Que l’Église ne soit plus la religion d’État peut aujourd’hui être tenu par les chrétiens comme un fait au minimum indifférent.

GM. C’est aller un peu vite en besogne… Vous affirmez vous-même que l’État est en quelque sorte votre « propriétaire » : donc la séparation n’est pas nette, et on peut même parler d’une certaine dépendance…

Vous pourriez poser cette question à l’archevêque de Paris, le cardinal Vingt-Trois ! Voici mon point de vue. L’État entretient les édifices religieux qu’il a expropriés en 1905. L’Église le ferait-elle mieux que l’État ? Rien de moins sûr dans le contexte actuel. D’autre part, il me semble que la liberté de culte dont jouit l’Église en France, de nos jours, est tout à fait acceptable. Je ne vois pas de problème majeur, actuellement, dans les relations Église-État. Finalement, l’Église et les catholiques peuvent exprimer leur point de vue dans de bonnes conditions dans les débats de société. Mais je ne suis pas prophète pour l’avenir. César reste César….

Jacques de Guillebon. Pour en revenir à 1905, peut-on nier que la séparation ait été dirigée contre l’Église catholique ?

Je pars de données factuelles, sociales. Prenons acte d’une séparation qui s’est faite de manière douloureuse. L’Église doit l’assimiler et « faire avec ».

GM. Nous avons vu, ces dernières années, des prises de position estampillées « chrétiennes » par rapport aux Roms, au mariage et à l’adoption par des couples homosexuels. L’évolution de la société française ouvre-t-elle un nouvel espace d’expression politique et publique dans lequel une voix catholique aurait une légitimité ?

La liberté d’expression s’exerce aussi sur des matières à caractère moral, qui ne sont pas indifférentes aux chrétiens. Les catholiques ont, par exemple, toujours estimé que l’étranger méritait d’être accueilli et de voir sa dignité respectée, et s’ils constataient que l’État ne respectait pas cette solidarité, ils auraient le devoir de le dire ! Il ne s’agit pas de prendre les rênes du pouvoir, mais de proposer des orientations respectueuses dans ce qui a trait à l’éthique et à la dignité de la personne, notamment dans le social ou le sociétal.

JdG. Les bouddhistes auraient-ils, en France, la même légitimité pour intervenir dans ce genre des débats ?

Je pense qu’il s’agit à la fois d’une question de sociologie et d’histoire. Il est normal que l’Église, parce qu’elle représente une religion qui est numériquement majoritaire par rapport aux autres, et aussi à cause de son rôle historique, soit davantage écoutée. Mais si les bouddhistes veulent s’exprimer, je pense évidemment qu’ils en ont le droit.

GM. Vous faites une distinction entre des débats politiques à forte valeur morale et ceux qui n’en ont pas ou moins. Mais les problèmes posés par les écarts de richesse ne sont-ils pas aussi des questions morales ? Et d’ailleurs, quelles questions politiques sont totalement dépourvues de portée morale ? Dans cette perspective, doit-il y avoir une voix catholique dans le débat politique ?

L’Église catholique ne se réduit pas à son clergé… Donc, en matière politique, l’Église ne veut pas de cléricalisme : ni faire entrer le clergé à l’Assemblée nationale, ni transformer ses laïcs en « sous-marins » qui mettraient en œuvre l’agenda de la hiérarchie. Les citoyens catholiques prennent leurs responsabilités, et on peut espérer que leurs décisions politiques sont influencées par leur foi. Maintenant, pour ce qui est de la hiérarchie, il y a une manière naturelle de nouer le dialogue. Par exemple, entre le maire et le curé d’un village, le dialogue est constant, ne serait-ce que parce que le maire possède l’église et le presbytère. Il faut faire la différence entre une parole publique, comme celle de l’archevêque de Paris, et un dialogue officieux naturel concernant des sujets plus délicats que d’autres. Mais sur de nombreux sujets traités par l’État, l’Église n’a pas à intervenir comme telle.

GM. En somme, il existe des « partenaires moraux » comme il y a des partenaires sociaux…

On pourrait dire cela ; on pourrait aussi parler de « partenaires religieux » parce qu’il y a dans la religion le désir de contribuer au bien commun.

GM. Permettez-moi d’insister. Y a-t-il, suivant le contexte, un vote plus chrétien qu’un autre ? Par exemple, un chrétien peut-il voter pour un candidat qualifié de « président des riches » ?

L’Église est, dans ce domaine-là, d’une modernité exceptionnelle ; sauf exception flagrante, elle ne dit pas : « On ne peut pas voter pour tel candidat », elle donne aux catholiques les outils pour qu’ils discernent d’eux-mêmes ce qu’ils doivent faire et pour qui ils doivent voter. D’où l’importance de bien les former et les informer. L’Église cherche, par la foi, à éclairer la raison et non à la diriger.

GM. En somme, l’Église n’interfère pas dans les affaires publiques. Mais dans un passé relativement récent, il existait en France un courant démocrate-chrétien assez puissant…

C’est vrai. La France a connu une démocratie-chrétienne qui recherchait une solution catholique aux problèmes de société. Aujourd’hui, les chrétiens ont plutôt tendance à penser qu’il n’y a pas de solution unique à chaque problème, mais plusieurs, également acceptables. C’est la raison pour laquelle il n’y a pas de grand parti démocrate-chrétien en France. Cela dit, l’Église doit accompagner les personnes et éclairer les consciences. Lorsque des dirigeants politiques ne veulent pas écouter l’Église, comme cela se passe parfois aujourd’hui, je ne peux que le regretter. Il faudra faire avec. Mais rassurons-nous : la situation des premiers chrétiens, persécutés par l’Empire romain païen, a été plus difficile…

GM. Vous acceptez le blasphème, comme l’une des conséquences inévitables de la liberté d’expression…

Tout ne se résume pas à la liberté d’expression… Mais il y a aussi la responsabilité personnelle qui appelle chacun à mesurer ses propos. Si quelqu’un blasphème, je le regrette profondément pour lui, pour Dieu, pour l’Église, pour ma sensibilité mais, à titre individuel, cela ne m’affecte pas dans ma relation avec Dieu. Je ne demande pas à l’État que les lois civiles s’identifient à un code religieux. En revanche, nous attendons, tous, que les lois de la République soient morales. Or, je me rends compte qu’elles ne le sont pas toujours, comme dans le cas de l’avortement. Mais que puis-je y faire, si ce n’est le dire pacifiquement et prier pour que les choses changent ?[/access]

La suite demain…

Soyons rosses avec les Russes !

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Tous les observateurs l’ont remarqué : la trentième rencontre bilatérale entre l’Europe et la Russie, qui s’est tenue jeudi et vendredi dernier à Bruxelles, a été marqué par une nette détérioration du climat entre les deux parties concernées

En fait, c’est surtout de nos contrées civilisées et tempérées que souffle le vent froid, comme s’en réjouit l’édito de politique étrangère publié par le Monde à l’occasion de cette rencontre. L’édito en question, on s’en félicitera, était conforme aux meilleures traditions européennes du journal, et à ses lointaines ascendances démo-chrétiennes : passablement chiant, peu informé et aligné au micron près sur la ligne officielle de Bruxelles.

Ne chargeons trop, cependant, l’éditorialiste anonyme qui s’est collé à ce pensum. Il sait, par exemple que Léonid Brejnev n’est plus aux manettes à Moscou. Mais il voit mal ce que ça change à l’arrivée: « La Russie n’est pas une dictature, une prison avec des miradors, plutôt un marais livré au cynisme. On peut en sortir en s’exilant ou s’y enfoncer ».

Du coup, haro sur les salopards et les cyniques qui prétendent que la Russie est à partenaire à ne pas mépriser : « Les partisans d’un rapprochement entre l’UE et la Russie mettent en exergue les intérêts communs, la collaboration énergétique, les investissements croisés, la proximité culturelle. Ils feignent d’ignorer le gouffre qui se creuse entre les deux ensembles sur le plan des valeurs ».

Voui voui les amis, c’est Le Monde qui vous le dit : face à Poutine, seule la force peut payer, et quoiqu’il nous en coûte. Soutien total, donc aux eurodiplomates qui ont longuement expliqué ce week-end à leurs interlocuteurs russes que le dégel, c’était fini : « Les droits de l’homme reviennent dans les relations entre l’Occident et Moscou, par le biais de sanctions individuelles – gel des avoirs, interdiction de visas – contre les responsables russes qui les bafouent. »

Voilà une ligne que tout ami des droits de l’Homme ne peut qu’applaudir. Après tout nous n’avons pas besoin de commercer avec des pays qui comme la Russie (ou la Chine) piétinent allègrement nos valeurs les plus sacrées.

Après tout, de l’Arabie Saoudite au Gabon en passant par nos bons amis algériens, il y a tant de pays à qui on peut vendre des armes et acheter du pétrole sans se salir les mains…

Euthanasie : la société doit savoir ce qu’elle veut

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euthanasie hopital sante

euthanasie hopital sante

Dans son article « Euthanasie : un Homme, combien d’éléphants ? » publié dans nos colonnes vendredi , Théophane Le Méné avance une hypothèse dérangeante : et si derrière le projet affiché de permettre à certains malades de “mourir dans la dignité”, se cachait la volonté d’« arrêter les frais »  lorsque certaines vies  coûteuses sont jugées pire que la mort ? Formulée ainsi, la question du « coût de la vie » ou plus exactement du coût du maintien en vie, choque.  À la réflexion, elle mérite pourtant d’être posée, avancée et débattue. Aussi difficile à admettre que cela puisse paraître, la vie a un prix et puisque nous vivons dans un monde où les ressources sont limitées le terme « prix » n’évoque pas un vulgaire chiffre qu’on peut traiter par le mépris mais pose la question de l’alternative : à quoi renonce-t-on quand on fait un choix quelconque ? Dans le contexte de la politique de santé, cette question sera formulée ainsi : les moyens consacrés à maintenir un malade en grande souffrance et sans espoir de guérison ne pourront pas être investis ailleurs pour soigner ou sauver quelqu’un d’autre.

En politique comme en économie, nous gérons des ressources limitées. Faute de moyens disponibles pour tout le monde, il faut réguler : par le libre consentement, la coercition, la contrainte du prix ou de l’attente, le tout est de décider qui obtiendra quoi et quand. Tout en n’étant pas un produit comme un autre, la santé n’échappe pas à cette règle. Il existe donc une politique et une économie de la santé, donc de la vie. À l’examen, l’adage « la vie n’a pas prix » s’avère donc faux. Le problème est d’un autre ordre : alors que la personne concernée par l’euthanasie est assez facilement identifiable, le malade qui paiera le prix de la prolongation de cette vie est inconnue, c’est une abstraction. On ne saura jamais qui aurait pu être opérée si l’argent consacrée à la prolongation d’une vie avait été investi dans d’autres services. La surmortalité causée par la fermeture de certaines maternités en régions nous offre un parfait exemple des conséquences des choix opérés par notre politique de santé publique.

Ainsi, la décision politico-économique que nous aurons à prendre sur la question de l’euthanasie nous rendra aussi responsables de ces vies-là . Cela ne veut pas dire que nous n’avons pas le droit de rejeter en bloc l’idée même d’euthanasie, mais que nous devons nous prononcer en connaissance de cause en assumant la responsabilité de nos choix.

*Photo : Fotos Gov/Ba.

L’Eglise new-look, c’est pas cool

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eglise cure bourgogne

eglise cure bourgogne

L’autre jour, dans mon village bourguignon, nous avons enterré un pote.

Et mon curé n’a pas souhaité célébrer l’office des funérailles. (Quand je dis « mon curé », c’est façon de parler. Fils impénitent, bien qu’intermittent, de la « maison mère », bref, du tronc qui a engendré le rameau du Christ, du « verus verus Israël » légitimé, après des siècles, par l’Église, je n’en tiens pas moins, dur comme fer, au curé de la paroisse.)

Mon curé, je peux le comprendre : par ces temps de pénurie des vocations, il doit courir d’une paroisse à l’autre pour pourvoir aux services spirituels de tout un canton.

Mais non, ce n’est pas la véritable raison. Mon curé, jeune prêtre frais émoulu du séminaire, fort docte au demeurant, redoutable dialecticien, préfère « l’Église de la vie », non « l’Église self-service », selon ses termes.[access capability= »lire_inedits »]

Du coup, on a tiré de sa retraite le vieux curé, plus que nonagénaire, qui s’est acquitté de son sacerdoce avec une bonne volonté digne d’éloges.

Non que mon pote fût particulièrement dévot, et même, je me souviens de tirades fort peu chrétiennes dans sa bouche. Mais baptisé il fut, baptisé donc, il mourut. Ce que le sage prêtre eut l’ingéniosité d’avancer pour se tirer d’un éloge funèbre un peu compliqué (ce qui me mit en mémoire la ritournelle de plus d’un rabbin, maintes fois entendue : « Je n’ai pas connu le défunt, mais, à en juger par la foule qui l’entoure pour son dernier voyage, c’était un homme de bien… » Ça ne mange pas de pain, et ça fait toujours plaisir aux survivants.)

La foule qui accompagnait mon pote, famille, amis, habitants du village, elle aussi, avait besoin de ce rite immémorial. Certains signes de croix ne trompent pas. On naît, on est baptisé, on fait sa communion (le cas échéant), on se marie (de moins en moins souvent) et on meurt dans l’église de son coin. Qu’on appelle cela « christianisme sociologique » ou non, il tient encore au corps de la France.

Pour ma part, outre l’hommage rendu à un ami, j’aime beaucoup les célébrations d’église. Rien de pervers là-dedans, pour peu que l’Église sache me renvoyer l’écho des siècles de beauté qu’elle a su dispenser. Oui, je l’avoue, ses ors et ses pompes me plaisent.

Patatras ! La nouvelle liturgie est un tue-l’amour théologique, esthétique, émotionnel. Ainsi, depuis que le curé sert la messe face aux fidèles, les nouveaux autels sont d’une laideur effarante : le plus souvent, du teck-torturé-biscornu-moderne-kitsch-accueillant-non-clivant… Du Le Corbusier mal dégluti. Du vintage années 1970, même pas digne d’une sous-FIAC ecclésiastique.

Quant à l’office… Voix aigrelettes de chaisières essoufflées, textes anémiques en français sur des airs de colonies de vacances et, pis, le massacre du « Notre Père ». Passe encore pour le tutoiement… Mais pourquoi, diable (pardon !), avoir changé le « vienne » en « arrive », le « pain quotidien » en « pain de ce jour » ? Et être « soumis à la tentation » est-il plus hype que « succomber à la tentation » ?

Le coup de grâce (si j’ose dire) : le chant Ce n’est n’est qu’un au-revoir, mon frère, entonné au moment du départ de la bière vers le cimetière. Soudain, je me suis revu, en culottes courtes, foulard au cou, chapeau de brousse sur le crâne, dans un lointain jamboree scout où nous bramions cet hymne, les larmes aux yeux.

La tradition catholique a-t-elle produit tant de chefs-d’œuvre pour voir son répertoire réduit à ces mômeries ? Décidément, à force de vouloir rattraper son siècle, l’Église a liquidé ceux, glorieux, de son histoire.

Et encore, je n’évoque pas ici la querelle lilliputienne des cloches qui a agité, cet été, notre village. Une nouvelle arrivante, se disant incommodée par leur sonnerie matinale, a réussi à les faire taire, avec l’agrément de notre nouveau curé (« Les cloches sont faites pour rassembler, non pour diviser », s’est-il dédouané benoîtement en abandonnant la décision au maire). Nous n’avons dû qu’à un début de jacquerie de la population, athées et mécréants en tête, le rétablissement de nos chères cloches.

Le marketing new age, pop voire hip-hop, convivial, et l’éloge insatiable du « partage » ne sauveront pas l’Église. En l’occurrence, c’est comme au football : pour gagner, pour ne pas être relégué dans une division inférieure, il faut s’en tenir aux fondamentaux.[/access]

*Photo : Bourguiboeuf.

Depardieu en Cyrano ? À vue de nez, ça m’étonnerait

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depardieu kaplan cyrano

depardieu kaplan cyrano

Le problème, avec les références littéraires, c’est qu’elles sont à manier avec précaution, comme la nitroglycérine ou les statistiques données par les économistes libéraux. Notre ami Kaplan, empressé à défendre Gérard Depardieu et son comportement minable (pour une fois que Jean-Marc Ayrault avait un mot juste) veut en trouver l’antithèse dans Cyrano de Bergerac. Gérard Depardieu, à l’époque où il était encore un peu lui- a en effet incarné dans un film potable de Rappeneau, un Cyrano de Bergerac tel que l’imaginaire national l’aime. Héroïque, épris de liberté et de panache, en un mot français.

Le succès phénoménal de la pièce d’Edmond Rostand a donné à ce personnage qui a réellement existé au XVIIème siècle une dimension profondément politique. Seulement, ce n’est pas tout a fait celle que Kaplan cherche à lui donner ; c’est même un contresens que seule explique la hâte de sa récupération pour montrer à quel point un exilé fiscal c’est beau, c’est un symbole de la liberté face à des envieux pétris de ressentiment,  à des assistés économiquement faibles, à de minables acteurs qui ne lui arrivent pas à la cheville.

Le problème, c’est que Cyrano de Bergerac est avant tout une pièce patriotique. Sa première représentation date de la fin du XIXème siècle. Le succès est immense parce que la France est en proie au doute, et même un peu plus que ça. Elle se remet à peine du traumatisme de 1870, de la perte de l’Alsace-Lorraine, de la Commune et des difficultés de la République à s’installer définitivement. Cyrano devient donc un symbole, et certainement pas celui d’une liberté qui s’affranchirait des frontières, surtout pour des raisons telles que l’abus de pognon qui comme celui d’alcool, nuit à la santé.

Cyrano de Bergerac, pour Rostand, c’est la France contre l’Allemagne (tiens, tiens), c’est la capacité de transcender la disgrâce par le verbe, (la fameuse scène du balcon avec Roxane), c’est encore la prise en compte du plus faible (sauver des soldats affamés à Arras contre toute logique stratégique), c’est aussi savoir que l’on peut avoir raison à un contre cent, et là je retourne la proposition implicite de Kaplan,  ce n’est pas Depardieu qui est à un contre cent, c’est ceux qui pensent que le partage et la solidarité valent mieux que l’égoïsme, même théorisé par la romancière à thèse la plus lourdingue du XXème siècle, Ayn Rand.

Mais ce n’est pas tout, si l’on décide de s’intéresser au Cyrano ayant réellement existé, nous allons sombrer dans le cauchemar pour n’importe quel libéral : Cyrano de Bergerac est en effet, parmi tant d’autres choses, l’auteur d’une utopie en deux parties racontant un Voyage dans les états et empires de la lune puis du soleil.  Considéré comme le premier roman de science-fiction, d’une poésie merveilleuse, ce texte révèle la véritable personnalité de l’auteur, ses aspirations profondes. Pour aller vite, il est bisexuel, écologiste, et rêve d’une société où l’individu émancipé peut choisir le genre qui lui convient  tout au cours de sa vie. Un vrai bobo, Cyrano.

Mais il y a mieux : dans ce livre, Cyrano met en avant les valeurs exactement inverses à celles de Kaplan et à sa nouvelle idole. Cyrano prône les allocations familiales : « Quand une famille a plus d’enfant qu’elle n’en peux nourrir, la République les entretient ».  Comme Rosa Luxembourg ou les trotskistes, il prône la révolution permanente  et le conseillisme: « Chaque semaine le roi tient les Etats. S’il se rencontre seulement trois oiseaux mal satisfaits de son gouvernement, il est dépossédé et l’on procède à une nouvelle élection ».

Mais surtout, coup de grâce pour notre ami Kaplan, Cyrano aime la liberté mais il sait qu’elle ne peut s’exercer que dans l’égalité :  « La première loi […] pour la manutention de la République, c’est l’égalité »

Alors voilà, il ne s’agit pas seulement, cher  Georges, d’une image d’Epinal employée à contresens, mais tout simplement une conception différente, opposée de ce que recouvre le mot liberté. L’idée que la force de Cyrano, sa merveilleuse désinvolture, son courage lui confèrent plus de responsabilités et de devoirs vis-à-vis des autres que de droits.

Son individualisme n’est pas celui du trouillard poujadiste qui craint pour son bas de laine, c’est celui, aristocratique et libertaire, chevaleresque, de l’homme d’honneur qui se doit à lui-même.

Et aux autres.

*Photo : Luca Ciriani.

Dr Schnock ausculte les Trente Glorieuses

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schnock pere noel

schnock pere noel

Sous la plume de Jérôme Leroy, d’Arnaud Le Guern et de votre serviteur, nous avons déjà écrit tout le bien que nous pensons de Schnock, « la revue des Vieux de 27 à 87 ans ». Heureusement, pas besoin d’avoir atteint cet âge canonique  pour apprécier les numéros sur Jean-Pierre Marielle, Amanda Lear, Jean Yanne et Daniel Prévost. De la bande du « Petit Rapporteur » à l’équipe du Splendid, il n’y a d’ailleurs qu’un pas que Schnock franchit allègrement avec ce cinquième opus consacré aux trente ans du Père Noël est une ordure ![access capability= »lire_inedits »] Grâce  aux investigations poussées de nos amis schnockards, vous pourrez briller dans les dîners mondains après avoir potassé l’origine des gloubitchous et de la cultissime réplique du pharmacien Jacques François devant sa blouse blanche maculée de kloug : « C’est de la merde ? ».

Entre une enquête nostalgique sur les dames pipi, une interview de l’éternel second rôle maigrichon Michel Crémadès, un beau portrait du regretté Maurice Ronet et un dossier poussé sur les Jeunes Giscardiens (si, si, ils ont existé, entre le néolithique et aujourd’hui), c’est  toute une certaine France des Trente Glorieuses qui revit. Vous savez, l’époque bénie des Dieux  par Jérôme Leroy, où les communistes et les gaullistes faisaient semblant de s’étriper pour mieux conforter le compromis  social et moral issu de l’après-guerre.

Les comédiens du Splendid ont incarné la génération qui a eu vingt ans entre Mai-68 et mai 81, une ère « décontractée du gland », comme le disait Patrick Dewaere dans Les Valseuses. Avec le plein-emploi, l’illusion lyrique du progrès pensait avoir de beaux jours devant elle, la gauche promise à une opposition  perpétuelle se payait même le luxe de critiquer un capitalisme national  qu’elle ne songe même plus à ressusciter  en ces temps de mondialisation heureuse. Et si on s’exclamait avec Jean- Marie Poiré, le réalisateur du Père Noël : « Je suis pour la France de Louis VI le Gros » ? Ne soyons passchnock, voyons ![/access]

Schnock n°5, « 30 ans toujours une ordure ! Le Père Noël » (La Tengo Editions)

Cinquante nuances de plaisir

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theodeme godard aucourt

theodeme godard aucourt

On savait l’Amérique au bord de la crise de nerfs. Grand pays infantile où le moindre téton turgescent dévoilé à la télévision provoque l’hystérie des mères de famille. À observer leurs mœurs rétrogrades, on est partagé entre le sourire et l’accablement. Puis, âme charitable, on les plaint de vivre dans cette schizophrénie perpétuelle, cette affreuse confusion mentale faite de puritanisme et d’exhibitionnisme. Pays à la fois de la fesse triste et de l’industrie pornographique florissante, l’Amérique ne sait plus à quel sein se vouer. La sortie planétaire  de Cinquante nuances de Gris, le roman de EL James en est une pathétique illustration. Que retrouve-t-on dans cette œuvre censée raviver la sexualité des femmes mariées ? Un anti-manuel du petit bricoleur érotique, cravache, gode, menottes et fessée à l’usage des épouses en manque d’orgasmes. L’Amérique ne nous déçoit jamais dans sa représentation grotesque et attardée des rapports intimes, du plaisir, de la place des femmes et de son inévitable apologie de la société marchande. C’est aussi réactionnaire que risible. Ne parlons même pas ici du style, négation totale de l’acte littéraire, simplification à outrance du discours et de la pensée, nous assistons à la naissance du « junk-book ». Alors, par souci d’information et d’émancipation, nous aimerions enlever la camisole de force qui drape l’honneur d’une Amérique aussi peu experte sur les choses de l’amour. Il serait bon que les américains (re)découvrent les vertus de l’irrévérence, de la transgression, du raffinement et tout simplement de la liberté. Pour les éclairer sur les tourments et les délices de la chair, nous leur conseillons vivement la lecture d’un court roman libertin paru en 1745 et republié cet automne par la collection de poche des éditions de la Table Ronde, La Petite Vermillon.

Thémidore ou Mon histoire & celle de ma maîtresse est l’œuvre d’un certain Godard d’Aucourt né à Langres en 1716 qui fut fermier général, puis receveur général des finances à Alençon. Guy de Maupassant qualifia ce roman de chef d’œuvre, il écrira même que Thémidore est « un vrai miroir enfin de la débauche spirituelle, élégante, bien née et bien portée de cette fin de siècle amoureuse ». EL James peut remballer sa quincaillerie et son fatras idéologiques. Godard d’Aucourt place le plaisir au pinacle. Chez lui, les femmes ne sont pas des instruments dociles mais de véritables dévotes de l’amour physique. Les honnêtes hommes qui ont le cœur noble reconnaissent en elles des âmes pures, les seules capables de déclencher les abandons sincères et les jouissances extrêmes. Godard d’Aucourt vous évitera les descriptions anatomiques, absurdes et indélicates, de l’acte en lui-même, le garçon a des lettres et un style « grand siècle », tournures suaves où la profondeur des sentiments et des opinions crépitent sur plus de cent cinquante pages. Le charme de d’Aucourt réside dans son art de la périphrase, il effleure, il contourne, il suggère sans jamais se perdre dans la banalité friponne. C’est un exploit littéraire que de retenir son souffle sans faire suffoquer le lecteur.

Au contraire, on suit avec passion les aventures de Thémidore, un  jeune conseiller au Parlement qui s’éprend de Rozette, une adorable libertine. Son père qui désapprouve cette chamade, fait enfermer la belle au couvent de Sainte-Pélagie, se met alors en place un roman d’espionnage pour la faire libérer. Quiproquos, déguisements, mensonges, conquêtes à la hussarde, Thémidore use de toutes les malices pour arriver à ses fins. C’est joliment écrit, habilement emmené et sur le fond, féroce de lucidité sur les mœurs de l’époque. Les ecclésiastiques ne sont pas épargnés à l’image de M. le Doux, confesseur ordinaire du père de Thémidore : « il tire beaucoup d’argent de mon père pour les pauvres, entre lesquels je crois qu’il se met au premier rang, et pour plus d’une part ». Superbe démonstration d’équilibre et de persiflage. La noblesse en prend également pour son grade à propos d’une intrusion chez l’habitant en pleine nuit : « c’est la première fois qu’une visite de gens de robe ait apporté de l’argent dans un logis ». Godard d’Aucourt n’a pas son pareil pour railler les puissants et surtout insuffler la passion amoureuse : « De la morale au plaisir, il n’est souvent qu’un pas » ou « Pourquoi la nature a-t-elle borné nos forces, et étendu si loin nos désirs ? ». Quant au portrait de sa tendre amie : « Prude par accès, tendre par caractère, dans un moment son caprice vous désespère ; dans un autre sa passion vous enivre des idées les plus délicieuses », comment ne pas tomber sous le charme ? Vous comprendrez que l’on préfère la compagnie de Rozette sous Louis XV à celle d’une héroïne américaine formatée sous Obama.

Thémidore ou Mon histoire & celle de ma maîtresse, Godard d’Aucourt (La petite vermillon)