Accueil Site Page 2607

Un Rigaut peut en cacher un autre

On sait qu’allumer la radio en voiture peut être dangereux : Mitterrand avait failli verser dans le fossé plusieurs fois en tombant sur une déclaration de son ministre des relations extérieures Cheysson. C’est ce qui a failli m’arriver il ya quelques jours en entendant l’annonce d’une soirée d’hommage à Jacques Rigaut. Surtout que j’étais sur ma radio favorite, RTL, pas vraiment spécialisée dans la littérature de l’entre-deux-guerres.

En fait, il s’agissait d’un homonyme (peut-être avec une orthographe différente), apparemment ancien administrateur de la radio, qui venait de casser sa pipe. Il aurait aimé ça, Rigaut (le vrai), lui qui a si bien écrit sur l’ennui, qu’on le confonde avec un de ces pesants bureaucrates décorés de la Légion d’honneur. Mais qu’importe, c’est là l’occasion d’avoir une pensée pour l’authentique Jacques Rigaut (1898-1929), feu follet de la littérature, qui, outre l’ennui, a écrit de belles choses sur la richesse : « la petite V… vient d’épouser un riche garçon ; elle l’aime. Ce n’est pas son argent qu’elle aime, elle l’aime parce qu’il est riche. La richesse est une qualité morale. Les yeux, les fourrures, la santé, les jambes, les mains, la 12 Packard, la peau, la démarche, la réputation, les perles, les partis pris, le parfum, les dents, l’ardeur, les robes qui sortent de chez le grand couturier, les seins, la voix, l’hôtel Avenue du Bois, la fantaisie, le rang dans la société, les chevilles, les fards, la tendresse, l’adresse au tennis, le sourire, les cheveux, la soie, je en fais pas de différence entre ces choses, et aucune d’entre elles n’est moins capable de me séduire que les autres. », sur les indignés : « La révolte est une forme d’optimisme à peine moins répugnante que l’optimisme courant. », et bien entendu sur le suicide : le fameux « Essayez, si vous le pouvez, d’arrêter un homme qui voyage avec son suicide à la boutonnière. ». Le fondateur de l’Agence Générale du Suicide, « l’AGS offre enfin un moyen un peu correct de quitter la vie, la mort étant de toutes les défaillances celle dont on ne s’excuse jamais. »  est de ceux qui vont au bout de ses idées : il se tirera une balle en plein cœur à l’âge de trente ans.

S’il fallait recommander un livre de Rigaut, ce serait celui édité par Cent pages, rien que pour le titre : Le jour se lève ça vous apprendra.

Philosophie en sous-sol

6

chestov tragedie dostoievski

La fin du monde annoncée n’a pas eu lieu le 21 décembre 2012. Quotidiennement, d’innombrables apocalypses se déroulent pourtant sous nos yeux languides de cynisme. Qui ignore les millions de morts innocentes, le bonheur immanent des salauds ? Sur ce putride fumier, poussent  les creuses utopies, la froide rêverie d’une humanité régénérée par l’Idée.

Ces mystifications matérialistes inspirèrent un essai à Léon Chestov en 1900, La philosophie de la tragédie chez Dostoïevski et Nietzsche, que Le Bruit du temps vient de rééditer. Né juif russe, marié à une orthodoxe, Chestov a construit une œuvre philosophique traversée par la révélation christique, dont il n’a cessé d’interroger la signification spirituelle et morale par un cheminement sinueux entre Pascal, Kierkegaard, Tolstoï, Nietzsche et Dostoïevski. Sous la tutelle de ces deux derniers esprits bouillonnants, l’écrivain russe et le philosophe allemand, l’épileptique et le syphilitique, Léon Chestov tire à hue et à dia sur les marchands d’idéals abstraits et leur camelote humanitariste. Un homme naturellement bon, brinquebalé par les affres du destin, telle est la fable que Chestov abat avec la complicité post mortem d’un idéaliste kantien repenti, Fédor Dostoïevski. Car il y a deux Dosto, séparés par l’épreuve du bagne et son cortège de fantômes rabougris : l’auteur empathique des Pauvres gens, d’Humiliés et offensés, célébré par l’intelligentsia progressiste de son temps ; et le « talent cruel », portraitiste d’une âme humaine putréfiée par les miasmes de l’existence. Là où le premier redoublait de compassion pour les souffreteux, le second se révèle d’un pessimisme frôlant le cynisme, tant certains personnages des Possédés, des Frères Karamazov ou même de L’Eternel mari rappellent l’égoïsme viscéral des bagnards qui rudoyèrent Dostoïevski en Sibérie en dépit de leur commune infortune.

« Tout ici-bas se termine toujours par une bassesse » (L’Adolescent, Dostoïevski)

En 1861, les Carnets du sous-sol consacrèrent la transmutation du désormais quadragénaire romancier. Nul doute n’est permis selon Chestov : « l’homme du souterrain » dostoïevskien, qui crache son venin antihumaniste du fond de sa géhenne, préfigure le surhomme nietzschéen rejetant toutes les valeurs existantes pour aller « par delà bien et mal ». Sous ses dehors narcissiques, le sinistre habitant de la cave camoufle une effroyable lucidité. Il résume d’un trait foudroyant l’inévitable égoïsme de la nature humaine : « « que l’univers disparaisse ou bien que je boive pas mon thé ? je répondrai : que l’univers disparaisse, mais que je boive mon thé. ». Fidèle à ce credo réaliste, l’homme du souterrain avance une vision de l’homme profondément inégalitaire, que le personnage de Raskolnikov explicitera dans un article scandalisant ses amis bien-pensants : il y aurait la morale des gens ordinaires d’un côté, l’éthique héroïque des personnes « extraordinaires » de l’autre. Les premiers maquilleraient leur faiblesse en ressentiment, prétextes à de grands principes humanitaires, suivant la mécanique que Nietzsche met au jour dans sa Généalogie de la morale. Alors que l’homme d’exception « accepte son égoïsme comme un fait qui n’exige aucune explication ; il n’y voit aucune cruauté, ni violence, ni arbitraire, mais le considère plutôt comme le descendant des lois de l’univers » (Nietzsche). La philosophie de la tragédie n’est pas une morale, mais une libération.

L’homme du souterrain refuse l’endoctrinement moral ou rationaliste. Contrairement à sa caricature fasciste, il n’exalte pas la force pour la force. Eriger la brutalité en valeur revient à basculer dans le piège de la morale, en se contentant d’en inverser les termes[1. On pensera notamment à ce superbe passage du Crépuscule des Idoles : « celui qui est habitué à la souffrance, celui qui cherche la souffrance, l’homme héroïque célèbre son existence dans la tragédie – c’est seulement à sa propre vie que l’artiste tragique offre la coupe de cette cruauté, la plus douce ».]. Or, l’homme du sous-sol ne craint rien tant que la compassion,  qui nie la volonté personnelle et enterre l’humain sous un catafalque de moraline. Un célèbre passage d’Ainsi parlait Zarathoustra nous confronte à « l’homme le plus laid du monde » qui apostrophe ainsi le promeneur venu à sa rencontre : « Que ce soit la pitié d’un Dieu ou la pitié des hommes : la compassion est une offense à la pudeur. Et le refus d’aider peut être plus noble que cette vertu trop empressée à secourir. » Voilà qui pose son homme. Nietzsche reconnaissait d’ailleurs une dette intellectuelle à l’égard de Dostoïevski, parvenu jusqu’à lui par la force du vent spirituel boréal. Malgré quelques artifices formels, les grandes œuvres dostoïevskiennes se savourent avec amour et cruauté, à coups d’allers retours permanents entre la foi orthodoxe et les tiraillements philosophiques de leur démiurge. Pour le grand pétersbourgeois, Dieu n’est ni l’amour pur et universel de Tolstoï ni le grand maître de l’univers positiviste. En chrétien conséquent, Dostoïevski conditionne la possibilité du salut à l’immortalité de l’âme. Il faut entendre la maxime nietzschéenne « Rien n’est vrai, tout est permis » comme une clé soumettant nos préceptes à un libre examen, loin de l’étiquette de dandy nihiliste dont on a souvent affublé Nietzsche.

Avant la mort, l’homme libre doit donc se contenter de ses seuls outils sceptiques et pessimistes pour philosopher, c’est-à-dire questionner, et non répondre. « Nulle transformation ne pourra transformer la tragédie de la vie et il semble que le moment soit venu de ne plus nier la souffrance comme une réalité fictive dont on peut se débarrasser (…) mais de l’accepter, de l’admettre, et peut-être enfin de la comprendre » conclut Chestov. Après tout, la philosophie n’est pas tant l’amour de la sagesse que la quête sans fin de chemins inexplorés.

La philosophie de la tragédie chez Dostoïevski et Nietzsche, Léon Chestov (Le bruit du temps), traduction de Boris de Schloezer, postface de George Steiner.

*Photo : guatman.

Les cathos de gauche ont déserté la politique

37

cathos gauche gay

Où trouve-t-on encore des « cathos de gauche » aujourd’hui ?

Ils ne se revendiquent plus, en tout cas ouvertement, « cathos de gauche », mais après tout c’est ce que certains voulaient dans les années 1960-1970 : se dissoudre pour devenir le « levain dans la pâte » de la société. Ils restent assez fortement présents dans les grandes associations caritatives, y compris non confessionnelles (Restos du cœur), mais aussi dans l’altermondialisme. On les trouve également parmi les élus locaux (comme maires ou dans les conseils municipaux), et dans tout le secteur associatif de « services » (aide aux personnes, solidarités). On observe sans doute une certaine « tentation de société civile », plus que d’engagement politique. Enfin, dans l’Église même, ils supportent mal tout ce qui leur semble un recul par rapport au concile Vatican II et, en ce sens, ils peuvent être très critiques envers Benoît XVI.

Depuis quelques années, face à la montée du communautarisme musulman, on a l’impression que les catholiques s’expriment comme une « majorité opprimée » soucieuse de préserver l’identité culturelle et morale d’une France historiquement chrétienne. Observez-vous une « communautarisation », voire une droitisation des « cathos » ?

En effet, cette « droitisation » existe, mais je ne vois pas de « communautarisation ».[access capability= »lire_inedits »] Je constate plutôt le retour à une identité catholique affirmée, un peu traditionnelle, voire traditionaliste, en phase avec l’enseignement du pape, y compris son enseignement social.

Est-ce une question de génération ?

Sans doute. Les générations de catholiques « JMJistes » (ceux qui ont participé depuis 1980 aux Journées mondiales de la jeunesse) sont en général extrêmement « ultramontains » ou « légitimistes », alignées derrière Rome et le slogan : « Touche pas à mon pape ! » Politiquement, ces générations, surtout les plus récentes, sont marquées à droite. Une frange très droitière est séduite par Marine Le Pen ou le sarkozysme façon Patrick Buisson, avec le rejet marqué des musulmans et le rappel de l’identité culturelle de la France chrétienne. J’ajouterai que les socialistes n’ont pas fait grand-chose pour attirer de jeunes chrétiens…

Cela dit, la question des musulmans de France pose un problème, même à des « cathos de droite »: depuis les années 1980, l’Église catholique prône la compréhension, le dialogue institutionnel, des relations amicales dans les quartiers, bref, elle défend l’immigré. D’où un malaise par rapport aux politiques policières de l’immigration de Nicolas Sarkozy et de Manuel Valls.

Assisterait-on au retour d’un certain évangélisme chrétien ?

C’est possible. Mais on ne peut nier qu’il y ait dans l’Évangile des paroles fortes sur l’ « accueil de l’étranger » : comme le prisonnier, le pauvre et le petit, c’est une figure du Christ. Pour les cathos qui prétendent s’inspirer prioritairement de l’Évangile, parfois contre l’Église, cela peut créer de l’inconfort, voire de la culpabilité.

Mais l’islam, ce n’est pas seulement l’immigration, c’est aussi une autre façon de vivre la religion, une autre place pour la religion dans l’espace public…

Le paysage religieux a profondément changé ces dernières années. La pluralité religieuse est devenue considérable, les religions revendiquent l’égalité de traitement (qui leur est souvent accordée par les pouvoirs publics), elles se manifestent parfois de façon irritante dans l’espace public et l’Église catholique devient, du coup, « une parmi d’autres ».

L’Église jouit-t-elle toujours d’une place à part, grâce au poids du passé et au nombre de ses croyants ? 

Oui, elle reste la plus puissante, tout en éprouvant le sentiment de son propre déclin. À certains égards, ce qui se passe à propos du mariage homosexuel est assez symbolique : quand l’Église s’oppose massivement à cette politique, elle ne parvient sans doute pas à l’empêcher, mais elle arrive encore à interpeller l’opinion, à faire évoluer les sondages, à créer un débat sur une question où socialistes et associations homosexuelles considèrent toute remise en question comme inutile, voire illégitime. Mais d’un autre côté, elle assied son image très conservatrice à propos de la morale sexuelle et conjugale, tout ce qui concerne la « politique du corps » et de l’intime, d’où le malaise des catholiques soucieux de proximité avec la société moderne telle qu’elle évolue.

En tout cas, il n’y a plus de question laïque, si ?

Non, l’Église se veut officiellement « laïque », elle soutient la laïcité française, mais comme Sarkozy, elle ajoute volontiers un adjectif  : « laïcité positive », « ouverte », ce qui a le don d’irriter fortement les militants de la « laïcité sans épithète ». Une question fondamentale reste malgré tout d’actualité : l’Église doit-elle se contenter du social et de la morale sans faire de politique ? Peut-être est-elle aujourd’hui tentée par cette stratégie dans nos démocraties européennes fatiguées, mais cela peut aussi cacher un repli assez confortable. Elle lance, certes, des appels aux catholiques pour qu’ils n’hésitent pas à s’engager en politique, ce qui est une manière d’envoyer les laïcs au front sans s’impliquer en tant qu’institution. Et en face, toute une tradition laïque, contestable à mon sens, aimerait reléguer l’Église à la sacristie, dans le privé. C’est ce qu’on observe à propos du mariage homosexuel.

Quelle position doit-elle avoir ?

Personnellement, je trouve d’abord que son intervention publique est absolument légitime. Jürgen Habermas, le philosophe allemand si rationaliste, défend aussi cette opinion : devant la modernité qui « déraille » (c’est le mot qu’il emploie), il demande aux démocraties d’écouter (pas nécessairement d’approuver) la voix de la tradition et de la sagesse que représentent les grandes religions. Mais intervenir publiquement, c’est bien entendu s’exposer, c’est risquer l’erreur et aussi le retour de bâton de la critique. Dans l’affaire en cours du mariage gay (et de ses conséquences pour la famille), je trouve que l’Église et les religions parlent plus juste et plus profond que la gauche et les associations LGBT : les premières mettent en scène un débat de fond que les secondes veulent éviter. Seules importent à ces derniers des droits nouveaux, même liberté et même égalité pour tous les individus. C’est là le progrès, et basta ! Je dis cela et pourtant, personnellement ,je ne suis pas convaincu non plus par la « rupture anthropologique » et l’apocalypse de la famille annoncées par l’Église…

Mais quelle influence peut-elle avoir ?

Faible, déjà parce qu’elle est très affaiblie quantitativement, et aussi parce que, à tort ou à raison, son passé et son présent grèvent lourdement et délégitiment sa parole. C’est un angle d’attaque essentiel, actuellement, de la critique des socialistes et des gays contre l’Église.

Au fond, on dirait que le clivage entre « cathos » de gauche et de droite porte avant tout sur l’interprétation du message christique. Jésus a-t-il énoncé une doctrine sociale universelle ou une éthique personnelle ?

Oui et non, car le clivage entre ces deux interprétations de l’Évangile − l’une plus politique, l’autre plus morale − ne passe pas entre gauche et droite : les uns et les autres ont eu la prétention ou la tentation, à divers moments de l’histoire, d’interpréter le message de Jésus comme une doctrine sociale universelle, qui pourrait être mise en œuvre par la politique. Cette hésitation révèle probablement une difficulté chrétienne de fond et, qui sait, il est peut-être préférable qu’il en soit ainsi.[/access]

Jean-Louis Schlegel et Denis Pelletier : À la gauche du Christ. Les chrétiens de gauche en France de 1945 à nos jours, Seuil, 2012.

*Photo : European Parliament.

Nom de Dieu ! Querelle de genre en Allemagne

19

Madame Kristina Schröder, ministre de la famille dans le gouvernement d’Angela Merkel est une bonne chrétienne, membre de l’Eglise luthérienne indépendante, une obédience protestante minoritaire, qui n’est pas trop regardante sur les écarts doctrinaux de ses ouailles. La période des fêtes de fin d’année donne souvent l’occasion aux cendrillons de la vie politique d’attirer l’attention des médias qui les snobent en temps ordinaires.

Cherchant ce qui pourrait lui valoir sa photo dans le tabloïd à grand tirage Bildzeitung, la ministre, après avoir un temps songé à rejoindre les Ukrainiennes de Femen, s’est finalement résolu à un coup d’éclat féministe et linguistique. Il serait plus conforme, selon elle, à l’évolution des mentalités et à la nécessaire émancipation des femmes de modifier le genre du mot allemand désignant le présumé Créateur. Comme on ne possède aucune expertise biologique déterminant avec certitude si le Maître des cieux possède des chromosomes XY ou XX, Mme Schröder, qui n’est pas une extrémiste, puisqu’elle est chrétienne-démocrate, propose que le mot Gott (Dieu en allemand) soit désormais affublé du genre neutre, qui existe dans la langue de Goethe. On dira désormais das liebe Gott et non plus der liebe Gott. Traduit en français cela ne se voit pas, car cela fait longtemps que nous nous sommes débarrassés du neutre latin pour adopter une logique binaire en matière de genre, ce qui explique pas mal de choses sur le fossé qui nous sépare des anglo-saxons.

Evidemment, Kristina Schröder a réussi son coup : son nom est passé avant celui de son homonyme, l’ancien chancelier Gerhard Schröder, dans le référencement google. Pour que cette percée médiatique se confirme, il faudrait que la ministre enfonce le clou. Il ne lui aura pas échappé que la plus usitée des prières chrétiennes, commençant par ces mots : « Notre père » etc., devient incompatible avec la révolution grammaticale proposée. Pour être raccord, il faudrait remplacer le mot « père » par « schtroumpf », qui ne mange pas de pain bénit, et laisse à chaque fidèle la liberté d’imaginer son Dieu dans toutes les figures possibles de l’incarnation sexuée.

Marseille capitale

15

– Dans huit jours, Marseille est donc capitale européenne de la culture…
(Applaudissements hésitants — puis courte rafale de rires — enfin, hilarité franche. Alors le bateleur, courroucé, s’avance vers le devant de la scène).
– Bande de pas-grand-chose et de Parisiens, éructe-t-il…
(La foule gronde).
– … J’adore cette ville, et vous n’y connaissez rien (les huées peu à peu s’apaisent). À vrai dire, les édiles qui font semblant de la gouverner (croyez-vous sincèrement qu’une cité qui s’est ouvertement soulevée contre le Roi-Soleil, qui n’était pas un plaisantin mais craignait si fort la cité qu’il fit construire les forts Saint-Jean et Saint-Nicolas de façon à ce qu’ils puissent canonner la ville, soit « gouvernée » par qui que ce soit ?) n’y connaissent eux-mêmes pas grand-chose. D’ailleurs, dans toutes les crises qui secouent Marseille, on ne les voit guère. La grève du ramassage des ordures, en octobre 2010, fit sortir les rats, mais pas le maire ni ses conseillers — pas au point en tout cas de mettre la main à la pelle. Les représentants du Défi suisse, qui cherchaient un port un peu venté pour y faire courir la Coupe de l’America, arrivèrent à Marseille sur ces entrefaites, et s’enfuirent bien vite à Valence. Sûr que Marseille n’est pas Genève, ni Lausaaânne.

« Depuis la mort de Defferre sur un parquet trop dur et la disparition de Vigouroux dans un dernier whisky, c’est « le petit Gaudin », comme disait Gaston, qui dirige la ville d’une main plus habituée aux onctions papales et aux pince-fesses sénatoriaux qu’aux battoirs des poissardes du Quai de Rive-Neuve. Quant à ceux qui aujourd’hui mouillent leur culotte à l’idée de le remplacer, je préfère ne rien en dire : ce sont des zéros qui ne multiplient que parce qu’ils sont conseillers municipaux, généraux, régionaux, députés — bref, des politichiens de garde.

« Mais qu’importe aux Marseillais ? Casanova parlait déjà, au XVIIIème siècle, de leur « férocité » — d’aucuns devraient s’en souvenir avant de se présenter à leurs suffrages. Et se rappeler cette réflexion de Ian Fleming (oui, l’auteur des James Bond — c’est dans Au service secret de Sa Majesté qu’il fait de Marseille un portrait flatteur et chatoyant), selon laquelle « avec du safran, la chair humaine reste très comestible ».
(Applaudissements des cannibales de la salle — il y en a toujours plus que l’on ne pense).
« Quant à la culture… Marseille a peu de théâtre, de moins en moins de cinémas, sinon dans des centres commerciaux lointains et improbables, c’est la seule ville de France qui n’ait pas rénové son centre, ce qui a permis la lente acquisition de la Canebière et des rues adjacentes par des foules bigarrées, et elle est dans le peloton de tête des villes les plus embouteillées d’Europe (1). Devant Paris…
(Cocoricos dans le lointain — avé l’accent…)

« Alors, Marseille n’est pas forcément la ville la mieux placée pour représenter la culture européenne — d’autant qu’elle regarde surtout au Sud, vers la Corse et le Maghreb (beaucoup vers le Maghreb, depuis une trentaine d’années…). Mais elle a une culture — la sienne.
« Depuis que Protis, le chef des Phocéens (je me demande combien de Marseillais savent pourquoi on appelle l’OM le « club phocéen »), qui, de leur lointaine Asie mineure, cherchaient des comptoirs abrités du mistral, a débarqué dans la calanque qui forme aujourd’hui le Vieux-Port et séduit Gyptis, la fille du chef gaulois local, bien des cultures se sont mêlées dans cette cité — grecque, gauloise, latine, catalane, corse (ces mêmes Phocéens ont fondé en Corse la ville d’Alalia, là où se situe aujourd’hui Aleria — nous sommes cousins, qui s’en étonnera, vu le nombre d’insulaires dans la « cité phocéenne » ?) — et arabe. La Méditerranée résumée en 240km2. Sans compter que nous (j’y suis né, dans l’hôpital de la Conception où était venu mourir Rimbaud — la Nature cherche toujours à compenser…) avons des ancêtres fort lointains, qui ont laissé de leur long séjour une grotte pleine de peintures rupestres, et des grands-parents plus récents, au Néolithique, établis sur ce qui est aujourd’hui la colline Saint-Charles. Là où est aujourd’hui installée la gare du même nom, dont on sort pour descendre des escaliers calqués sur ceux d’Odessa — ceux où Eiseinstein faisait dévaler un landau dans Potemkine…
(Rumeur parmi les cinéphiles…)

« On aura compris que j’adore cette ville, si mal comprise dès que l’on dépasse la « Porte d’Aix », cet arc de triomphe avec lequel on compare ici ce que Fanny a de si précieux dans son anatomie qu’on le baise dès que l’on perd aux boules. J’adore habiter à deux pas de Saint-Victor (on m’y a baptisé, à mon grand dam, paraît-il — j’ai hurlé tout du long, me dit ma mère, et une vapeur diabolique est montée de mon front quand on m’a ondoyé), et renifler chaque jour, en passant, l’odeur exquise du Four des navettes. J’adore courir le long de la Corniche, des Catalans au David, et repérer au Vallon des Auffes, en passant, la devanture claire de Fonfon, où en attendant de cuire de la chair de politicard corrompu on sert l’une des seules vraies bouillabaisses de Marseille — qui en propose bien d’autres, tant pis si les touristes se laissent prendre aux sirènes des usines du quai de Rive-Neuve. J’adore le Panier, et sa Vieille Charité (ici, court moment d’émotion en souvenir d’un pot pris sur une terrasse de ce quartier mal famé, surplombant le port dans un soleil couchant commandé tout exprès par le maître et la maîtresse de maison — exemplaires en cela comme en toutes choses…). J’adore manger mes pizzas Chez Etienne, où l’on ne paie qu’en liquide — une idée du patron —, et mes fruits de mer chez Toinou. Ou le couscous du Femina. Ou la viande de la Côte de bœuf. Ou la cuisine exotique du Pavillon thaï. Ou…

« Bref, c’est une ville vivante, même si le métro s’arrête de rouler à 21 heures, sauf les soirs de matchs (de l’OM je ne dirai rien — mes illusions sur le foot se sont écroulées avec les tribunes de Bastia en 1992). Même si les Vélib n’y sont plus disponibles entre 11 heures du soir et 6 heures du matin — le lobby des taxis, dans cette ville, c’est quelque chose. Même si les quartiers Nord ressemblent de plus en plus à la Bosnie — dont ils ont récupéré les ustensiles…
« Quant aux souvenirs personnels… Stendhal, qui y a vécu un an (qui le sait, parmi les édiles — savent-ils d’ailleurs qui est Stendhal ? « Rouge et noir, disent-ils, c’est Toulouse, té, pas Marseille… ») se remémorait avec émotion le corps nu de sa maîtresse jouant dans les eaux claires de l’Huveaune (dont on ne voit plus rien, les rues ont heureusement depuis lurette recouvert ce qui était devenu un égout à ciel ouvert). Moi, je me souviens de chaque rue, de chaque rendez-vous, de chaque naïade aussi — et de l’archipel du Frioul. Je me rappelle un sourire gare Saint-Charles, les étreintes du lycée Thiers — quand j’y étais élève, hé, patate, pas depuis que j’y suis prof ! —, les demis de bière engloutis au Taxi-Bar, dans des époques plus héroïques que la nôtre — et aujourd’hui une autre terrasse quelque part vers la Pointe rouge. La nostalgie donne au présent son goût particulier, que je n’échangerais contre rien. Parce qu’elle est l’épice du futur.

« Et la culture dans tout ça ? Ma foi, les seules cultures qui valent la peine sont celles que l’on bâtit, au jour le jour. Après tout, une ville qui a vu, dans la même salle de classe, Marcel Pagnol et Albert Cohen n’a rien à envier à qui que ce soit. Une ville qui a enfanté la fiction de Monte-Cristo peut en remontrer à beaucoup. Sans compter Izzo et son Total Khéops, sans doute l’un des meilleurs romans noirs des années 1990.

« J’aime même les cagoles marseillaises… Ici, même la vulgarité a du style.
« Il faudrait peut-être signaler aux archontes qui feignent de nous gouverner qu’une culture ne se réduit pas à quelques commémorations prétextes à gueuletons aux frais du contribuable. Une culture, c’est vivant, ça s’emporte à la semaine de ses souliers, ça irradie — ça ne se réduit pas au pastis et à la bonne franquette, ça se chante et ça s’appelle la Marseillaise. Rien que pour ça, nous avons bien mérité de la patrie. »
(La foule, subjuguée, se tait à présent. L’orateur a un geste de la main, comme pour dire au revoir — et laisser la parole aux autres. Mais on se doute bien, en même temps, qu’il reviendra l’année prochaine — il n’est pas homme à se taire).

image : Marseille, le chantier du Musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée.
Flickr: Rudy Ricciotti / Roland Carta

Les cathos se droitisent

4

MRP cathos GAUCHE

Causeur. Dans À la gauche du Christ, le livre que vous avez coécrit avec Denis Pelletier, vous retracez l’histoire de ceux qu’on appelle « cathos de gauche » qui ont connu leur heure de gloire après la Libération. Quand ce courant politique est-il né ?

Jean-Louis Schlegel. Il faut chercher les racines de cette mouvance au début du XIXe siècle, dans une Église catholique traumatisée par la Révolution et qui tentait alors de s’ériger en contre-société. À partir de 1830, on peut distinguer quelques intellectuels et hommes politiques, des catholiques fervents, souvent issus de la bourgeoisie éclairée comme Lamennais, Lacordaire et Montalembert, qui demandent à l’Église d’admettre les libertés modernes proclamées par la Révolution (ce qui leur vaut le qualificatif de « libéraux »), mais aussi de reconsidérer la question du régime : monarchie ou république. Ceux-là sont condamnés par le Syllabus (1864), avec sa célèbre phrase finale : sont anathèmes ceux qui pensent que « le Pontife romain peut et doit se réconcilier et transiger avec le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne ». Voilà l’acte de naissance de l’Église intransigeante contre le monde moderne. Selon certains, elle est toujours d’actualité.

Après la question des libertés et du régime (république ou monarchie), c’est le socialisme qui, depuis la fin du XIXe siècle, structure la gauche française. Quel rapport ont entretenu les catholiques modernes avec les nouvelles thèses de la gauche ? 

Dans les années 1880, l’Église commence à percevoir le « socialisme », au sens large, comme un danger. Elle le condamne et définit sa propre doctrine sociale avec l’encyclique Rerum novarum (1891). C’est dans ce contexte que naît le catholicisme social, qui tente de concilier les consignes papales et les idées nouvelles, et dont l’incarnation la plus connue est la mouvance politico-religieuse du Sillon de Marc Sangnier. À partir de 1894, celui-ci milite pour la réconciliation entre l’Église et la République. Mais en 1910, il est condamné par le pape. Vingt ans plus tard, en 1931, le pape Pie XI écrit, dans Quadragesimo Anno, que le socialisme est « on ne peut plus contraire à la vérité chrétienne ». En 1937, huit jours avant l’encyclique contre le nazisme Mit brennender Sorge, il publie l’encyclique Divini Redemptoris « contre le communisme athée », qualifié d’« intrinsèquement pervers ».[access capability= »lire_inedits »] En même temps, une différence est malgré tout établie implicitement entre socialisme (social-démocrate) et communisme, ce qui n’est pas insignifiant par temps de « fronts populaires ». Mais en 1945, alors que les catholiques, y compris à Rome, se sont ralliés à la République et à la démocratie, l’Église continue à prôner le vote en faveur du parti chrétien, partout où il existe − en France, il s’agit du Mouvement républicain populaire, le MRP.

L’Église aurait donc une tendance institutionnelle à s’ancrer à droite, du côté de l’ordre et du conservatisme…

Effectivement. L’Église a longtemps été politiquement de droite, en se commettant sans vergogne ni recul dans des politiques conservatrices qu’elle jugeait uniquement à l’aune des faveurs que le pouvoir lui accordait. En France, où la laïcité est née contre l’Église (avec le conflit sur l’École libre qui traverse le siècle), l’Église s’est aussi fortement compromise avec Vichy. Est-elle structurellement  à droite ? Certaines tendances vont dans ce sens − goût de l’ordre, de l’autorité, de la tradition −, mais d’autres poussent en sens inverse − rejet du tout-libéralisme économique, politique, moral, engagement social et « altruiste » volontariste…

Le catholicisme de gauche serait donc un catholicisme contre l’Église ?  

On peut dire qu’après Mai-68, une certaine gauche catholique a été tentée par un « tout politique de gauche » selon l’Évangile, adoptant en outre l’« outil marxiste » de transformation de la société. Cette option a parfois impliqué aussi une vive critique de l’Église.

Justement, parlons des années 1950-1960 : quelle a été l’attitude des chrétiens pendant la guerre d’Algérie ? 

Les chrétiens de gauche qui se sont fortement engagés contre le colonialisme et ses injustices, contre la torture et pour l’indépendance algérienne, se séparent alors du MRP − opposé à la décolonisation − tout en rejetant la politique algérienne de la gauche socialiste laïque. Ils se sont ensuite retrouvés en masse au Parti socialiste unifié (PSU) dont on estime qu’ils constituaient un tiers des effectifs. Cet engagement « à gauche de la gauche » fut peut-être déterminé par un réflexe évangélique et une forme de purisme politique.

Et en Mai-68, sont-ils actifs ?

En Mai-68, ils ne furent pas au premier rang sur les barricades parce que les mouvements chrétiens étudiants étaient en pleine crise : leurs dirigeants, du côté catholique et protestant, avaient été écartés par leurs Églises après de vifs différends − qui portaient précisément sur l’engagement politique. Après Mai-68 émergea un gauchisme chrétien, très minoritaire mais très activiste. Surtout, les militants d’Action catholique, du mouvement Vie nouvelle et de la CFDT déconfessionnalisée rejoignirent en masse le Parti socialiste. Ils affluaient surtout vers ses deux courants « modernistes » : le Ceres de Chevènement et le courant autogestionnaire de Rocard, sans oublier quelques partisans de Jean Poperen, comme Jean-Marc Ayrault. Du côté de la JOC (Jeunesse ouvrière chrétienne) et de l’ACO (Action catholique ouvrière), il y eut des adhésions − minoritaires − au PC : en 1968, la JOC avait critiqué la révolution étudiante car réalisée par et pour les enfants de bourgeois… Exactement comme la CGT.

Mais sur la libération des mœurs, on imagine que les cathos étaient plutôt hostiles…

Ce n’est pas si simple ! Les cathos de gauche rejetèrent, parfois violemment, l’encyclique de Paul VI Humanae Vitae (juillet 68) qui interdisait la pilule contraceptive. Pourtant, ils sont tout sauf libertaires ! Ce seraient plutôt des « austères », mais ils n’admettent plus que l’Église dicte les normes sexuelles dans la vie du couple, ou qu’elle régente la venue au monde des enfants.

La victoire de la gauche, en 1981, a-t-elle constitué un tournant majeur dans leur histoire politique ?

Sans nul doute, 1981 a marqué une incontestable rupture : pour la première fois, un nombre important de catholiques (évêques et prêtres compris) se sont reconnus dans un gouvernement de gauche. Ce qui veut dire qu’ils n’étaient plus dans l’opposition, mais du côté des vainqueurs et qu’il fallait digérer, si l’on peut dire, la victoire. En fait, ils ne l’ont pas bien digérée : membres de la « deuxième gauche » ou non, ils se sont ou ont été dissous sous Mitterrand, que beaucoup d’entre eux n’aimaient pas, et qui d’ailleurs le leur rendait bien ![/access]

La suite demain…

Jean-Louis Schlegel et Denis Pelletier : À la gauche du Christ. Les chrétiens de gauche en France de 1945 à nos jours, Seuil, 2012.

Front Populaire, tout le monde descend

69

Depuis mardi 18 décembre 2012, une nouvelle station de métro, sur la ligne 12, est en service. Elle a pour nom Front Populaire. On rappellera que le Front Populaire a vu arriver au pouvoir en mai 1936 un gouvernement de coalition SFIO et radicaux, dirigé par le socialiste Léon Blum et soutenu sans participation par les communistes.

L’élection de cette nouvelle majorité, dont le programme était relativement modéré et réaliste, comme on dit, fut suivie d’un mouvement de grève sans précédent en juin dans tous le pays qui eut pour conséquence les accord de Matignon prévoyant une augmentation des salaires de 12% en moyenne, la semaine de 40 heures, le droit syndical reconnu dans les entreprises et deux semaines de congés payés.
En face, le Medef qui s’appelait le comité des Forges ainsi que les « deux cents familles » planquaient l’argenterie et expliquaient, la main sur le cœur, que ces mesures allaient ruiner l’économie, que c’en était fini de la France.

L’histoire ne se répète pas, ou alors en farce disait Marx citant Hegel. Effectivement, il semble depuis le 6 mai qu’on ait toujours « le mur de l’argent », qu’on appelle les marchés et que les « pigeons » et autres exilés fiscaux médiatiques aient remplacé les deux cents familles. Mais la nouveauté, c’est qu’ils jouent à se faire peur, histoire d’en obtenir plus d’un gouvernement qui en aurait presque honte d’être de gauche. Hollande n’est pas Blum ni Léo Lagrange Michel Sapin. Et, à l’Intérieur, Manuel Valls est beaucoup plus apprécié par la droite que Salengro qui se suicida après une campagne de diffamation.
En même temps, il y a des signes qui ne trompent pas. La nouvelle station Front populaire fait également office, sur la ligne 12, de… terminus. Front populaire : tout le monde descend.

Lionnel Luca va-t-il rejoindre le Front De Gauche ?

38

lionnel luca texas

Un député, on le sait bien, c’est un mandat un rien ambigu dans sa définition-même. Élu dans et par une circonscription, il est pourtant membre d’une Assemblée Nationale et représentant du peuple français dans son ensemble au nom du pouvoir législatif. Cette dichotomie discrète mais prégnante aboutit parfois à des choses étonnantes.

Prenons le député Lionnel Luca : cet élu de la sixième circonscription des Alpes-Maritimes a appris comme ses administrés, mardi 18 décembre, que le groupe américain Texas Instruments a annoncé la suppression de 517 emplois sur l’usine de microprocesseurs de Villeneuve-Loubet, près de Nice. C’est le deuxième plan social sur ce site, après celui de 2008 où un peu plus de 300 postes avaient été supprimés.
Texas Instruments, comme la plupart des entreprises prédatrices aujourd’hui, est un groupe qui licencie parce que l’emploi est une variable d’ajustement comme les autres. Et non parce qu’elle serait acculée par une situation économique difficile puisque Texas Instruments, excusez du peu, a dégagé plus de 2 milliards de dollars de bénéfices l’an dernier. Sans compter, en France, quelques millions d’euros glanés grâce au crédit impôt recherches. Le député Lionnel Luca, une épée de la droite dure et populaire, comme on dit, avait voté et approuvé le versement de tous ces cadeaux faits sans contrepartie.

Aujourd’hui, il parle comme un vrai partageux du Front de gauche, rappelle que 100 millions d’euros en cinq ans ont été versés pour le maintien de l’emploi et l’innovation et affirme que Texas Instruments devrait rembourser vite, très vite parce que sinon, ce serait du vol. Mais le directeur France de Texas Instruments, Christian Tordo, lui a fait un joli bras d’honneur : site non rentable, adios !
Lionnel Luca aurait peut-être pu penser, à l’époque, à déposer un amendement un peu contraignant, histoire que ce remboursement soit légalement exigible. Mais non. Lionnel Luca n’est pas archaïque, il croit que les entreprises multinationales sont responsables, qu’il suffit de leur créer un climat favorable et qu’ainsi comme le dit le prophète Isaïe, le lion dormira avec l’agneau même si comme le rajoutait Woody Allen, l’agneau sera tout de même un petit peu nerveux.
Luca doit se sentir un peu cocu. S’il veut rendre service, on a bien une idée. Il peut toujours demander une loi pour qu’on revoie les vingt milliards d’allègements de charges pour les entreprises, justement prévus sous forme de crédits d’impôts, pour qu’elles embauchent. Allègements voulus par le gouvernement socialiste dont le nouveau petit livre rouge est le rapport Gallois sur le choc de compétitivité.
Parce que là non plus, pour ces vingt milliards d’euros, ni contrepartie ni sanction prévue, ni filets de sécurité. Nib, macache, bonnot ! Inutile de vous dire que les entourloupes façon Texas Instruments vont se multiplier en 2013 comme Che Guevara souhaitait que se multiplient les Vietnam dans les années 60.

Demandez à Lionel Lucca. Lui, maintenant, il sait. La différence entre un homme politique de droite et un homme politique de gauche (vraiment à gauche, il n’y en a plus beaucoup), c’est que l’homme politique de gauche n’a pas besoin de se de se coincer les doigts dans la porte pour savoir que ça fait atrocement mal. On ne dira pas que l’homme de gauche est plus intelligent ou plus empathique, non simplement, empiriquement, il sait que depuis vingt-cinq ans, ce genre de scénario se répète comme se répète la névrose ou l’échec de Sisyphe.

Encore un effort, Lionnel, et tu feras un excellent opposant de gauche au gouvernement Ayrault. Si, si, ça vient. Et à l’avenir, ne te coince plus les doigts dans la porte.

*Photo : MediaCam13/Philippe Marc.

Le mariage est l’union d’un homme et d’une femme

3

opus dei rochebrune

Propos recueillis par Jacques de Guillebon et Gil Mihaely

Dans un précédent numéro de Causeur, Paul Thibaud estimait que, pour blasphémer, il faut être croyant. Quand Charlie Hebdo caricature le pape ou Jésus, s’agit-il de blasphème ? Et faut-il aller devant les tribunaux ?

Je ne vais pas entrer dans la théologie morale, mais il y a une moralité objective et une moralité subjective. Je n’ai pas la place pour m’étendre sur cette explication, mais, même de la part d’un incroyant, on peut avoir l’intuition qu’il n’y a rien de vraiment indifférent. Cela dit, puisque vous évoquez les tribunaux, et non pas la morale religieuse, il me semble qu’en droit civil, on est attentif à la notion de provocation, d’injure… En France, le droit de la presse est très vigilant pour protéger la liberté d’expression, et les journaux satiriques bénéficient à cet égard d’une jurisprudence fort bienveillante. Cela doit-il constituer un frein pour aller aux tribunaux ? Vous serez d’accord avec moi que, s’il y a une liberté de la presse, il y a aussi une liberté de porter plainte.[access capability= »lire_inedits »]

Quel est votre point de vue sur les chrétiens qui manifestent contre une pièce de théâtre ou un film qui leur déplaît ? Ne devraient-ils pas tendre la joue gauche ?

Je peux évoquer notre expérience face à la sortie du film Da Vinci Code, qui fut une opération commerciale gigantesque et, finalement, une œuvre d’un goût artistique assez faible. Le public ne s’y est pas trompé. Nous avons pris le parti de la gentillesse, de la bonne humeur, voire de l’humour. Résultat : la presse a été unanime à faire les louanges de la communication de l’Opus Dei autour de ce film. Cela étant dit, notre démocratie permet à tout citoyen et à tout groupe de manifester contre quelque chose qui ne plaît pas, dans les limites de l’ordre public. C’est une stratégie comme une autre. Personnellement, dans le cas de créations artistiques, je la trouve peu convaincante. En général, je constate que, lorsque l’art sert de prétexte pour choquer des croyants, le résultat est d’une grande faiblesse : le silence pourrait être une réponse adéquate.

Estimez-vous qu’aujourd’hui, comme on l’entend fréquemment, on peut attaquer le catholicisme bien plus violemment que les autres religions ?

Je le constate. Probablement parce qu’on ne craint pas les réactions des catholiques… Je comprends que certains puissent combattre des idées, y compris des idées religieuses, mais sans appel à la haine ou à des mécanismes totalitaires qui conduisent à exclure l’Église ou les chrétiens du débat public.

GM. Dans une démocratie, tout est théoriquement amendable, y compris le mariage et la place du dimanche comme jour férié. Estimez-vous qu’il y a un noyau dur de valeurs et traditions que la loi de la majorité elle-même ne peut pas modifier ?

Bien sûr. Le mariage est un bon exemple : la majorité élue ne peut pas le changer, et elle n’en a pas le droit, même si elle le fait malgré tout. En même temps, si la République décide de promulguer des lois néfastes, nous le regrettons mais nous les subirons.

Qu’est-ce qui vous choque le plus dans le mariage et l’adoption pour tous ? Après tout, le mariage civil n’est pas, de votre point de vue, un sacrement… 

L’un des buts essentiels du mariage, c’est de créer une famille, d’avoir des enfants. Évidemment, il y a une crainte concernant le mariage homosexuel car on a l’impression d’être dans la nouveauté. L’Église est − selon l’expression bien connue − experte en humanité. La famille est un élément structurant fondamental pour la société.  On ne prend pas de risque − semble-t-il − avec les OGM… En prendrait-on pour la société ? L’Église n’a pas la vocation de s’occuper uniquement des baptisés et de leur mariage sacramentel, mais elle a une vision universelle, et elle apporte sa contribution au bien commun. Dans ce cadre, le mariage des non-baptisés ne lui est pas indifférent, donc le mariage civil est un sujet majeur. De plus, sans être juriste, d’un simple point de vue conceptuel, réfléchissons un petit peu : le mariage est l’union définitive d’un homme et d’une femme (c’est la définition universelle). Nous, Français, avons la prétention de supprimer cette réalité et d’en créer une autre qui porterait le nom de « mariage »… Je comprends le concept de « supercherie » évoqué par le cardinal Vingt-Trois. Il est effrayant de constater que le législateur aurait le projet d’agir contre l’avis unanime de toutes les grandes religions présentes en France.

GM. Mais cet État devenu neutre, voire hostile, n’oblige-t-il pas les catholiques à se comporter comme une communauté opprimée défendant ses intérêts catégoriels ? Autrement dit, pour défendre des valeurs et des traditions, peut-on se passer d’un rapport de force ?

Je n’ai pas le sentiment qu’on soit arrivé à cette situation. Même il y a trente ans, quand il était question de l’École libre, les chrétiens n’ont pas agi en tant que communauté. Il y a eu une mobilisation forte et une alliance politique non pas parce que les catholiques voulaient protéger leurs écoles, mais par un souci légitime de la liberté d’éducation et au nom de l’intérêt général.

GM. Cela prouve qu’on peut tisser des alliances avec d’autres communautés pour agir politiquement.

Je ne sais pas si cette manière de présenter les choses est conforme à ce que l’Église catholique, comme institution, veut faire aujourd’hui. Le cardinal Vingt-Trois aime dire qu’on est passé du christianisme sociologique d’une majorité à un christianisme de conviction, responsable et personnel. Dans le débat sur le mariage et l’adoption, les évêques ont rencontré les responsables des autres religions, et chacun a agi comme il l’entendait. Je vous fais d’ailleurs remarquer que l’Église a choisi de donner des arguments de bon sens et pas seulement des arguments religieux.

GM. Et la stratégie « Civitas », mélange de militantisme et d’occupation de l’espace médiatique, la rejetez-vous ?

Ce n’est pas mon approche, mais je suis pour la liberté. Nous sommes dans un pays où beaucoup de manières de penser différentes doivent coexister. Mon point de vue est le suivant : l’Église proclame la Vérité, et elle demande à l’État de la respecter sans utiliser la force − censure ou interdiction − contre ceux qui pensent autrement.

GM. La présence croissante de l’islam dans l’espace et le débat public change-t-elle la donne ? Sommes-nous en train de réinterpréter la laïcité ?

La question de l’islam en France n’est pas encore mûre. C’est à l’État de régler les choses, mais l’équilibre est délicat, et la France reste un pays d’équilibres. Changer quelque chose dans un domaine fondamental comme la religion, cela fait peur. Il faut beaucoup de réflexion et de philosophie avant d’agir. Il y a aujourd’hui un consensus important sur les équilibres, même si le pays évolue. Je ne sais dans quelle direction les choses vont aller. Vous savez, l’Église donne aujourd’hui encore des signes magnifiques de vitalité, y compris numériquement. Je pense à la foule immense, en 2008, lors de la messe de Benoît XVI aux Invalides, par exemple. N’enterrons pas les catholiques trop vite.

GM. Sans doute, mais il n’en est pas moins vrai que le regain de religiosité concerne avant tout la communauté musulmane française. D’ailleurs, comprenez-vous ce qui pousse nombre de musulmans à vouloir vivre leur religion de manière plus libre et ostentatoire ?

Nous sommes un pays de liberté où les catholiques ne ressentent pas de problème pour vivre leur religion. Être en faveur de la liberté religieuse, ce n’est pas situer toutes les religions sur le même plan du point de vue de la Vérité, mais affirmer que toute religion dispose d’un droit de pratique en France. Tout le monde s’y retrouve aujourd’hui, selon moi. Et j’ajoute ce que disait Benoît XVI dans son dernier livre d’entretiens [Lumière du monde] : « En ce qui concerne la burqa, je ne vois pas de raison à une interdiction générale. »

JdG. À l’image des musulmans français, les catholiques ne devraient-ils pas jouer davantage sur leur poids pour être entendus ?

C’est là que nous ne sommes pas arrivés à la perfection. Beaucoup de laïcs catholiques qui ont du talent et des responsabilités sociales et politiques n’ont pas le courage d’affirmer leurs opinions. J’ai du mal à comprendre ceux qui font la distinction entre leurs opinions privées et leur action politique. Il faut dépasser cette double personnalité pour que les catholiques adoptent une cohérence complète, qu’ils soient courageux et sachent que leur cohérence plaira. Le virage de Vatican II, notamment avec le décret sur la liberté religieuse, postule que les catholiques doivent forger eux-mêmes leur conscience propre en vue de l’action. C’est ce vers quoi il faut tendre toujours plus, dans le respect du pluralisme.

GM. Justement, Vatican II a aussi lancé un appel universel à la sainteté. Dans le même esprit, l’Opus Dei remet en cause la séparation entre clercs et laïcs. Est-ce justement une nouvelle stratégie pour investir l’espace public et politique ?

Vous parlez de « stratégie », mais ce n’est pas ma vision des choses. Pour moi, Dieu suscite des manières différentes d’être chrétien suivant les temps. L’Opus Dei a, en effet, accompagné Vatican II à travers l’idée qu’on peut être pleinement catholique et pleinement dans le monde, autrement dit vivre sa foi sans se retirer du monde. L’aboutissement d’un itinéraire spirituel ne se trouve pas forcément dans le sacerdoce. Le chrétien baptisé, dans quelque état qu’il soit, peut vivre sa relation avec Dieu en plénitude dans la vie courante. Socialement, cela a un intérêt très grand. Mais cela n’abolit pas du tout la différence entre clerc et laïc. À moins de penser qu’un laïc qui veut vivre sa foi intégralement est un clerc en civil… ce qui n’est pas ma façon de voir !

GM. Un homme politique membre de l’Opus Dei adoptera-t-il des positions différentes des autres ?

Il n’ira pas chercher ses ordres auprès de la hiérarchie catholique, c’est absolument contraire à notre esprit. Il travaillera pour se former une conviction personnelle conforme à sa foi, sans accepter d’être piloté par d’autres personnes. Aujourd’hui, on se heurte à certaines évolutions de la société qui posent des problèmes d’objection de conscience, et il faut savoir naviguer sur mer agitée. Tout n’est pas blanc ou noir. Un homme politique doit avancer comme il peut avec droiture et cohérence. La foi donne des points de repère et fixe des bornes claires. C’est très libérateur.

GM. Concrètement, en tant que responsable de l’Opus Dei en France, quelles sont aujourd’hui vos missions principales ?

L’Opus Dei est une institution qui dispense une formation spirituelle et chrétienne aux laïcs pour leur apprendre à témoigner de leur foi. Dans ce contexte, nous montrons un intérêt très grand pour la famille, l’éducation, la jeunesse et la préparation de l’avenir. En matière éducative, l’attitude de l’Opus Dei est un peu révolutionnaire par rapport à un modèle d’Église dont les écoles émanent des diocèses ou de congrégations religieuses. Nous suggérons, par exemple, que les laïcs chrétiens se responsabilisent eux-mêmes pour créer leurs écoles. Mais c’est compatible avec l’autre modèle, bien sûr : c’est juste une liberté en plus.

GM. On dit souvent que, contrairement au fondateur de l’Opus Dei qui officiait principalement auprès des pauvres et des malades, vous êtes très ancré dans la bourgeoisie. Est-ce vrai ?

Cela dépend. Dans tous les pays où l’Opus Dei agit, vous trouverez des initiatives en faveur des plus pauvres, et cela est vrai pour la France aussi. Mais du point de vue de l’évangélisation, il est normal de s’intéresser à ceux qui peuvent avoir une influence. S’adresser à des intellectuels, à des universitaires qui, par leur métier, ont un rayonnement social important a potentiellement une grande portée, même si chacun est appelé à évangéliser son propre milieu.[/access]

Miracle de Noël : le Bon Dieu et les seins

4

On se souvient de la bible salvatrice qui, dans Les 39 Marches d’Alfred Hitchcock, sauve la vie du héros, qui avait eu la bonne idée de placer le livre sacré dans la poche intérieure gauche de son veston, d’où elle bloqua la balle tirée par un Écossais peu sympathique.

Figurez–vous que quasiment la même aventure vient d’arriver à une compatriote du héros hitchcockien (celui-ci, Richard Hannay, était censément canadien). Mais autre temps, autre mœurs : même les paroissiennes du Nouveau-Brunswick ou du Manitoba s’intéressent moins au Good Book qu’au good look. Le Bon Dieu, semble-t-il, ne leur en veut même pas, et prodigue volontiers ses miracles aux pécheresses.

Ce n’est en effet pas par les Écritures que le cœur d’Eileen Likness a été préservé de la balle de 9 mm que lui destinait son époux… mais par ses faux seins ! « Mes implants ont encaissé le coup », a-t-elle déclaré lors du procès de l’accusé, dont elle a très légitimement divorcé depuis les faits.

D’après l’agence de presse québécoise QMI, le projectile a effleuré le bras droit de la victime pour ensuite pénétrer dans ses deux seins siliconés et ressortir à travers son bras gauche.

Eileen Likness a ajouté que la balle tirée par son ex-epoux avait complètement détruit ses prothèses. Elle a précisé toutefois qu’après la guérison de ses blessures, elle a subi une autre opération pour avoir de nouveaux implants.

Un Rigaut peut en cacher un autre

5

On sait qu’allumer la radio en voiture peut être dangereux : Mitterrand avait failli verser dans le fossé plusieurs fois en tombant sur une déclaration de son ministre des relations extérieures Cheysson. C’est ce qui a failli m’arriver il ya quelques jours en entendant l’annonce d’une soirée d’hommage à Jacques Rigaut. Surtout que j’étais sur ma radio favorite, RTL, pas vraiment spécialisée dans la littérature de l’entre-deux-guerres.

En fait, il s’agissait d’un homonyme (peut-être avec une orthographe différente), apparemment ancien administrateur de la radio, qui venait de casser sa pipe. Il aurait aimé ça, Rigaut (le vrai), lui qui a si bien écrit sur l’ennui, qu’on le confonde avec un de ces pesants bureaucrates décorés de la Légion d’honneur. Mais qu’importe, c’est là l’occasion d’avoir une pensée pour l’authentique Jacques Rigaut (1898-1929), feu follet de la littérature, qui, outre l’ennui, a écrit de belles choses sur la richesse : « la petite V… vient d’épouser un riche garçon ; elle l’aime. Ce n’est pas son argent qu’elle aime, elle l’aime parce qu’il est riche. La richesse est une qualité morale. Les yeux, les fourrures, la santé, les jambes, les mains, la 12 Packard, la peau, la démarche, la réputation, les perles, les partis pris, le parfum, les dents, l’ardeur, les robes qui sortent de chez le grand couturier, les seins, la voix, l’hôtel Avenue du Bois, la fantaisie, le rang dans la société, les chevilles, les fards, la tendresse, l’adresse au tennis, le sourire, les cheveux, la soie, je en fais pas de différence entre ces choses, et aucune d’entre elles n’est moins capable de me séduire que les autres. », sur les indignés : « La révolte est une forme d’optimisme à peine moins répugnante que l’optimisme courant. », et bien entendu sur le suicide : le fameux « Essayez, si vous le pouvez, d’arrêter un homme qui voyage avec son suicide à la boutonnière. ». Le fondateur de l’Agence Générale du Suicide, « l’AGS offre enfin un moyen un peu correct de quitter la vie, la mort étant de toutes les défaillances celle dont on ne s’excuse jamais. »  est de ceux qui vont au bout de ses idées : il se tirera une balle en plein cœur à l’âge de trente ans.

S’il fallait recommander un livre de Rigaut, ce serait celui édité par Cent pages, rien que pour le titre : Le jour se lève ça vous apprendra.

Philosophie en sous-sol

6
chestov tragedie dostoievski

chestov tragedie dostoievski

La fin du monde annoncée n’a pas eu lieu le 21 décembre 2012. Quotidiennement, d’innombrables apocalypses se déroulent pourtant sous nos yeux languides de cynisme. Qui ignore les millions de morts innocentes, le bonheur immanent des salauds ? Sur ce putride fumier, poussent  les creuses utopies, la froide rêverie d’une humanité régénérée par l’Idée.

Ces mystifications matérialistes inspirèrent un essai à Léon Chestov en 1900, La philosophie de la tragédie chez Dostoïevski et Nietzsche, que Le Bruit du temps vient de rééditer. Né juif russe, marié à une orthodoxe, Chestov a construit une œuvre philosophique traversée par la révélation christique, dont il n’a cessé d’interroger la signification spirituelle et morale par un cheminement sinueux entre Pascal, Kierkegaard, Tolstoï, Nietzsche et Dostoïevski. Sous la tutelle de ces deux derniers esprits bouillonnants, l’écrivain russe et le philosophe allemand, l’épileptique et le syphilitique, Léon Chestov tire à hue et à dia sur les marchands d’idéals abstraits et leur camelote humanitariste. Un homme naturellement bon, brinquebalé par les affres du destin, telle est la fable que Chestov abat avec la complicité post mortem d’un idéaliste kantien repenti, Fédor Dostoïevski. Car il y a deux Dosto, séparés par l’épreuve du bagne et son cortège de fantômes rabougris : l’auteur empathique des Pauvres gens, d’Humiliés et offensés, célébré par l’intelligentsia progressiste de son temps ; et le « talent cruel », portraitiste d’une âme humaine putréfiée par les miasmes de l’existence. Là où le premier redoublait de compassion pour les souffreteux, le second se révèle d’un pessimisme frôlant le cynisme, tant certains personnages des Possédés, des Frères Karamazov ou même de L’Eternel mari rappellent l’égoïsme viscéral des bagnards qui rudoyèrent Dostoïevski en Sibérie en dépit de leur commune infortune.

« Tout ici-bas se termine toujours par une bassesse » (L’Adolescent, Dostoïevski)

En 1861, les Carnets du sous-sol consacrèrent la transmutation du désormais quadragénaire romancier. Nul doute n’est permis selon Chestov : « l’homme du souterrain » dostoïevskien, qui crache son venin antihumaniste du fond de sa géhenne, préfigure le surhomme nietzschéen rejetant toutes les valeurs existantes pour aller « par delà bien et mal ». Sous ses dehors narcissiques, le sinistre habitant de la cave camoufle une effroyable lucidité. Il résume d’un trait foudroyant l’inévitable égoïsme de la nature humaine : « « que l’univers disparaisse ou bien que je boive pas mon thé ? je répondrai : que l’univers disparaisse, mais que je boive mon thé. ». Fidèle à ce credo réaliste, l’homme du souterrain avance une vision de l’homme profondément inégalitaire, que le personnage de Raskolnikov explicitera dans un article scandalisant ses amis bien-pensants : il y aurait la morale des gens ordinaires d’un côté, l’éthique héroïque des personnes « extraordinaires » de l’autre. Les premiers maquilleraient leur faiblesse en ressentiment, prétextes à de grands principes humanitaires, suivant la mécanique que Nietzsche met au jour dans sa Généalogie de la morale. Alors que l’homme d’exception « accepte son égoïsme comme un fait qui n’exige aucune explication ; il n’y voit aucune cruauté, ni violence, ni arbitraire, mais le considère plutôt comme le descendant des lois de l’univers » (Nietzsche). La philosophie de la tragédie n’est pas une morale, mais une libération.

L’homme du souterrain refuse l’endoctrinement moral ou rationaliste. Contrairement à sa caricature fasciste, il n’exalte pas la force pour la force. Eriger la brutalité en valeur revient à basculer dans le piège de la morale, en se contentant d’en inverser les termes[1. On pensera notamment à ce superbe passage du Crépuscule des Idoles : « celui qui est habitué à la souffrance, celui qui cherche la souffrance, l’homme héroïque célèbre son existence dans la tragédie – c’est seulement à sa propre vie que l’artiste tragique offre la coupe de cette cruauté, la plus douce ».]. Or, l’homme du sous-sol ne craint rien tant que la compassion,  qui nie la volonté personnelle et enterre l’humain sous un catafalque de moraline. Un célèbre passage d’Ainsi parlait Zarathoustra nous confronte à « l’homme le plus laid du monde » qui apostrophe ainsi le promeneur venu à sa rencontre : « Que ce soit la pitié d’un Dieu ou la pitié des hommes : la compassion est une offense à la pudeur. Et le refus d’aider peut être plus noble que cette vertu trop empressée à secourir. » Voilà qui pose son homme. Nietzsche reconnaissait d’ailleurs une dette intellectuelle à l’égard de Dostoïevski, parvenu jusqu’à lui par la force du vent spirituel boréal. Malgré quelques artifices formels, les grandes œuvres dostoïevskiennes se savourent avec amour et cruauté, à coups d’allers retours permanents entre la foi orthodoxe et les tiraillements philosophiques de leur démiurge. Pour le grand pétersbourgeois, Dieu n’est ni l’amour pur et universel de Tolstoï ni le grand maître de l’univers positiviste. En chrétien conséquent, Dostoïevski conditionne la possibilité du salut à l’immortalité de l’âme. Il faut entendre la maxime nietzschéenne « Rien n’est vrai, tout est permis » comme une clé soumettant nos préceptes à un libre examen, loin de l’étiquette de dandy nihiliste dont on a souvent affublé Nietzsche.

Avant la mort, l’homme libre doit donc se contenter de ses seuls outils sceptiques et pessimistes pour philosopher, c’est-à-dire questionner, et non répondre. « Nulle transformation ne pourra transformer la tragédie de la vie et il semble que le moment soit venu de ne plus nier la souffrance comme une réalité fictive dont on peut se débarrasser (…) mais de l’accepter, de l’admettre, et peut-être enfin de la comprendre » conclut Chestov. Après tout, la philosophie n’est pas tant l’amour de la sagesse que la quête sans fin de chemins inexplorés.

La philosophie de la tragédie chez Dostoïevski et Nietzsche, Léon Chestov (Le bruit du temps), traduction de Boris de Schloezer, postface de George Steiner.

*Photo : guatman.

Les cathos de gauche ont déserté la politique

37
cathos gauche gay

cathos gauche gay

Où trouve-t-on encore des « cathos de gauche » aujourd’hui ?

Ils ne se revendiquent plus, en tout cas ouvertement, « cathos de gauche », mais après tout c’est ce que certains voulaient dans les années 1960-1970 : se dissoudre pour devenir le « levain dans la pâte » de la société. Ils restent assez fortement présents dans les grandes associations caritatives, y compris non confessionnelles (Restos du cœur), mais aussi dans l’altermondialisme. On les trouve également parmi les élus locaux (comme maires ou dans les conseils municipaux), et dans tout le secteur associatif de « services » (aide aux personnes, solidarités). On observe sans doute une certaine « tentation de société civile », plus que d’engagement politique. Enfin, dans l’Église même, ils supportent mal tout ce qui leur semble un recul par rapport au concile Vatican II et, en ce sens, ils peuvent être très critiques envers Benoît XVI.

Depuis quelques années, face à la montée du communautarisme musulman, on a l’impression que les catholiques s’expriment comme une « majorité opprimée » soucieuse de préserver l’identité culturelle et morale d’une France historiquement chrétienne. Observez-vous une « communautarisation », voire une droitisation des « cathos » ?

En effet, cette « droitisation » existe, mais je ne vois pas de « communautarisation ».[access capability= »lire_inedits »] Je constate plutôt le retour à une identité catholique affirmée, un peu traditionnelle, voire traditionaliste, en phase avec l’enseignement du pape, y compris son enseignement social.

Est-ce une question de génération ?

Sans doute. Les générations de catholiques « JMJistes » (ceux qui ont participé depuis 1980 aux Journées mondiales de la jeunesse) sont en général extrêmement « ultramontains » ou « légitimistes », alignées derrière Rome et le slogan : « Touche pas à mon pape ! » Politiquement, ces générations, surtout les plus récentes, sont marquées à droite. Une frange très droitière est séduite par Marine Le Pen ou le sarkozysme façon Patrick Buisson, avec le rejet marqué des musulmans et le rappel de l’identité culturelle de la France chrétienne. J’ajouterai que les socialistes n’ont pas fait grand-chose pour attirer de jeunes chrétiens…

Cela dit, la question des musulmans de France pose un problème, même à des « cathos de droite »: depuis les années 1980, l’Église catholique prône la compréhension, le dialogue institutionnel, des relations amicales dans les quartiers, bref, elle défend l’immigré. D’où un malaise par rapport aux politiques policières de l’immigration de Nicolas Sarkozy et de Manuel Valls.

Assisterait-on au retour d’un certain évangélisme chrétien ?

C’est possible. Mais on ne peut nier qu’il y ait dans l’Évangile des paroles fortes sur l’ « accueil de l’étranger » : comme le prisonnier, le pauvre et le petit, c’est une figure du Christ. Pour les cathos qui prétendent s’inspirer prioritairement de l’Évangile, parfois contre l’Église, cela peut créer de l’inconfort, voire de la culpabilité.

Mais l’islam, ce n’est pas seulement l’immigration, c’est aussi une autre façon de vivre la religion, une autre place pour la religion dans l’espace public…

Le paysage religieux a profondément changé ces dernières années. La pluralité religieuse est devenue considérable, les religions revendiquent l’égalité de traitement (qui leur est souvent accordée par les pouvoirs publics), elles se manifestent parfois de façon irritante dans l’espace public et l’Église catholique devient, du coup, « une parmi d’autres ».

L’Église jouit-t-elle toujours d’une place à part, grâce au poids du passé et au nombre de ses croyants ? 

Oui, elle reste la plus puissante, tout en éprouvant le sentiment de son propre déclin. À certains égards, ce qui se passe à propos du mariage homosexuel est assez symbolique : quand l’Église s’oppose massivement à cette politique, elle ne parvient sans doute pas à l’empêcher, mais elle arrive encore à interpeller l’opinion, à faire évoluer les sondages, à créer un débat sur une question où socialistes et associations homosexuelles considèrent toute remise en question comme inutile, voire illégitime. Mais d’un autre côté, elle assied son image très conservatrice à propos de la morale sexuelle et conjugale, tout ce qui concerne la « politique du corps » et de l’intime, d’où le malaise des catholiques soucieux de proximité avec la société moderne telle qu’elle évolue.

En tout cas, il n’y a plus de question laïque, si ?

Non, l’Église se veut officiellement « laïque », elle soutient la laïcité française, mais comme Sarkozy, elle ajoute volontiers un adjectif  : « laïcité positive », « ouverte », ce qui a le don d’irriter fortement les militants de la « laïcité sans épithète ». Une question fondamentale reste malgré tout d’actualité : l’Église doit-elle se contenter du social et de la morale sans faire de politique ? Peut-être est-elle aujourd’hui tentée par cette stratégie dans nos démocraties européennes fatiguées, mais cela peut aussi cacher un repli assez confortable. Elle lance, certes, des appels aux catholiques pour qu’ils n’hésitent pas à s’engager en politique, ce qui est une manière d’envoyer les laïcs au front sans s’impliquer en tant qu’institution. Et en face, toute une tradition laïque, contestable à mon sens, aimerait reléguer l’Église à la sacristie, dans le privé. C’est ce qu’on observe à propos du mariage homosexuel.

Quelle position doit-elle avoir ?

Personnellement, je trouve d’abord que son intervention publique est absolument légitime. Jürgen Habermas, le philosophe allemand si rationaliste, défend aussi cette opinion : devant la modernité qui « déraille » (c’est le mot qu’il emploie), il demande aux démocraties d’écouter (pas nécessairement d’approuver) la voix de la tradition et de la sagesse que représentent les grandes religions. Mais intervenir publiquement, c’est bien entendu s’exposer, c’est risquer l’erreur et aussi le retour de bâton de la critique. Dans l’affaire en cours du mariage gay (et de ses conséquences pour la famille), je trouve que l’Église et les religions parlent plus juste et plus profond que la gauche et les associations LGBT : les premières mettent en scène un débat de fond que les secondes veulent éviter. Seules importent à ces derniers des droits nouveaux, même liberté et même égalité pour tous les individus. C’est là le progrès, et basta ! Je dis cela et pourtant, personnellement ,je ne suis pas convaincu non plus par la « rupture anthropologique » et l’apocalypse de la famille annoncées par l’Église…

Mais quelle influence peut-elle avoir ?

Faible, déjà parce qu’elle est très affaiblie quantitativement, et aussi parce que, à tort ou à raison, son passé et son présent grèvent lourdement et délégitiment sa parole. C’est un angle d’attaque essentiel, actuellement, de la critique des socialistes et des gays contre l’Église.

Au fond, on dirait que le clivage entre « cathos » de gauche et de droite porte avant tout sur l’interprétation du message christique. Jésus a-t-il énoncé une doctrine sociale universelle ou une éthique personnelle ?

Oui et non, car le clivage entre ces deux interprétations de l’Évangile − l’une plus politique, l’autre plus morale − ne passe pas entre gauche et droite : les uns et les autres ont eu la prétention ou la tentation, à divers moments de l’histoire, d’interpréter le message de Jésus comme une doctrine sociale universelle, qui pourrait être mise en œuvre par la politique. Cette hésitation révèle probablement une difficulté chrétienne de fond et, qui sait, il est peut-être préférable qu’il en soit ainsi.[/access]

Jean-Louis Schlegel et Denis Pelletier : À la gauche du Christ. Les chrétiens de gauche en France de 1945 à nos jours, Seuil, 2012.

*Photo : European Parliament.

Nom de Dieu ! Querelle de genre en Allemagne

19

Madame Kristina Schröder, ministre de la famille dans le gouvernement d’Angela Merkel est une bonne chrétienne, membre de l’Eglise luthérienne indépendante, une obédience protestante minoritaire, qui n’est pas trop regardante sur les écarts doctrinaux de ses ouailles. La période des fêtes de fin d’année donne souvent l’occasion aux cendrillons de la vie politique d’attirer l’attention des médias qui les snobent en temps ordinaires.

Cherchant ce qui pourrait lui valoir sa photo dans le tabloïd à grand tirage Bildzeitung, la ministre, après avoir un temps songé à rejoindre les Ukrainiennes de Femen, s’est finalement résolu à un coup d’éclat féministe et linguistique. Il serait plus conforme, selon elle, à l’évolution des mentalités et à la nécessaire émancipation des femmes de modifier le genre du mot allemand désignant le présumé Créateur. Comme on ne possède aucune expertise biologique déterminant avec certitude si le Maître des cieux possède des chromosomes XY ou XX, Mme Schröder, qui n’est pas une extrémiste, puisqu’elle est chrétienne-démocrate, propose que le mot Gott (Dieu en allemand) soit désormais affublé du genre neutre, qui existe dans la langue de Goethe. On dira désormais das liebe Gott et non plus der liebe Gott. Traduit en français cela ne se voit pas, car cela fait longtemps que nous nous sommes débarrassés du neutre latin pour adopter une logique binaire en matière de genre, ce qui explique pas mal de choses sur le fossé qui nous sépare des anglo-saxons.

Evidemment, Kristina Schröder a réussi son coup : son nom est passé avant celui de son homonyme, l’ancien chancelier Gerhard Schröder, dans le référencement google. Pour que cette percée médiatique se confirme, il faudrait que la ministre enfonce le clou. Il ne lui aura pas échappé que la plus usitée des prières chrétiennes, commençant par ces mots : « Notre père » etc., devient incompatible avec la révolution grammaticale proposée. Pour être raccord, il faudrait remplacer le mot « père » par « schtroumpf », qui ne mange pas de pain bénit, et laisse à chaque fidèle la liberté d’imaginer son Dieu dans toutes les figures possibles de l’incarnation sexuée.

Marseille capitale

15

– Dans huit jours, Marseille est donc capitale européenne de la culture…
(Applaudissements hésitants — puis courte rafale de rires — enfin, hilarité franche. Alors le bateleur, courroucé, s’avance vers le devant de la scène).
– Bande de pas-grand-chose et de Parisiens, éructe-t-il…
(La foule gronde).
– … J’adore cette ville, et vous n’y connaissez rien (les huées peu à peu s’apaisent). À vrai dire, les édiles qui font semblant de la gouverner (croyez-vous sincèrement qu’une cité qui s’est ouvertement soulevée contre le Roi-Soleil, qui n’était pas un plaisantin mais craignait si fort la cité qu’il fit construire les forts Saint-Jean et Saint-Nicolas de façon à ce qu’ils puissent canonner la ville, soit « gouvernée » par qui que ce soit ?) n’y connaissent eux-mêmes pas grand-chose. D’ailleurs, dans toutes les crises qui secouent Marseille, on ne les voit guère. La grève du ramassage des ordures, en octobre 2010, fit sortir les rats, mais pas le maire ni ses conseillers — pas au point en tout cas de mettre la main à la pelle. Les représentants du Défi suisse, qui cherchaient un port un peu venté pour y faire courir la Coupe de l’America, arrivèrent à Marseille sur ces entrefaites, et s’enfuirent bien vite à Valence. Sûr que Marseille n’est pas Genève, ni Lausaaânne.

« Depuis la mort de Defferre sur un parquet trop dur et la disparition de Vigouroux dans un dernier whisky, c’est « le petit Gaudin », comme disait Gaston, qui dirige la ville d’une main plus habituée aux onctions papales et aux pince-fesses sénatoriaux qu’aux battoirs des poissardes du Quai de Rive-Neuve. Quant à ceux qui aujourd’hui mouillent leur culotte à l’idée de le remplacer, je préfère ne rien en dire : ce sont des zéros qui ne multiplient que parce qu’ils sont conseillers municipaux, généraux, régionaux, députés — bref, des politichiens de garde.

« Mais qu’importe aux Marseillais ? Casanova parlait déjà, au XVIIIème siècle, de leur « férocité » — d’aucuns devraient s’en souvenir avant de se présenter à leurs suffrages. Et se rappeler cette réflexion de Ian Fleming (oui, l’auteur des James Bond — c’est dans Au service secret de Sa Majesté qu’il fait de Marseille un portrait flatteur et chatoyant), selon laquelle « avec du safran, la chair humaine reste très comestible ».
(Applaudissements des cannibales de la salle — il y en a toujours plus que l’on ne pense).
« Quant à la culture… Marseille a peu de théâtre, de moins en moins de cinémas, sinon dans des centres commerciaux lointains et improbables, c’est la seule ville de France qui n’ait pas rénové son centre, ce qui a permis la lente acquisition de la Canebière et des rues adjacentes par des foules bigarrées, et elle est dans le peloton de tête des villes les plus embouteillées d’Europe (1). Devant Paris…
(Cocoricos dans le lointain — avé l’accent…)

« Alors, Marseille n’est pas forcément la ville la mieux placée pour représenter la culture européenne — d’autant qu’elle regarde surtout au Sud, vers la Corse et le Maghreb (beaucoup vers le Maghreb, depuis une trentaine d’années…). Mais elle a une culture — la sienne.
« Depuis que Protis, le chef des Phocéens (je me demande combien de Marseillais savent pourquoi on appelle l’OM le « club phocéen »), qui, de leur lointaine Asie mineure, cherchaient des comptoirs abrités du mistral, a débarqué dans la calanque qui forme aujourd’hui le Vieux-Port et séduit Gyptis, la fille du chef gaulois local, bien des cultures se sont mêlées dans cette cité — grecque, gauloise, latine, catalane, corse (ces mêmes Phocéens ont fondé en Corse la ville d’Alalia, là où se situe aujourd’hui Aleria — nous sommes cousins, qui s’en étonnera, vu le nombre d’insulaires dans la « cité phocéenne » ?) — et arabe. La Méditerranée résumée en 240km2. Sans compter que nous (j’y suis né, dans l’hôpital de la Conception où était venu mourir Rimbaud — la Nature cherche toujours à compenser…) avons des ancêtres fort lointains, qui ont laissé de leur long séjour une grotte pleine de peintures rupestres, et des grands-parents plus récents, au Néolithique, établis sur ce qui est aujourd’hui la colline Saint-Charles. Là où est aujourd’hui installée la gare du même nom, dont on sort pour descendre des escaliers calqués sur ceux d’Odessa — ceux où Eiseinstein faisait dévaler un landau dans Potemkine…
(Rumeur parmi les cinéphiles…)

« On aura compris que j’adore cette ville, si mal comprise dès que l’on dépasse la « Porte d’Aix », cet arc de triomphe avec lequel on compare ici ce que Fanny a de si précieux dans son anatomie qu’on le baise dès que l’on perd aux boules. J’adore habiter à deux pas de Saint-Victor (on m’y a baptisé, à mon grand dam, paraît-il — j’ai hurlé tout du long, me dit ma mère, et une vapeur diabolique est montée de mon front quand on m’a ondoyé), et renifler chaque jour, en passant, l’odeur exquise du Four des navettes. J’adore courir le long de la Corniche, des Catalans au David, et repérer au Vallon des Auffes, en passant, la devanture claire de Fonfon, où en attendant de cuire de la chair de politicard corrompu on sert l’une des seules vraies bouillabaisses de Marseille — qui en propose bien d’autres, tant pis si les touristes se laissent prendre aux sirènes des usines du quai de Rive-Neuve. J’adore le Panier, et sa Vieille Charité (ici, court moment d’émotion en souvenir d’un pot pris sur une terrasse de ce quartier mal famé, surplombant le port dans un soleil couchant commandé tout exprès par le maître et la maîtresse de maison — exemplaires en cela comme en toutes choses…). J’adore manger mes pizzas Chez Etienne, où l’on ne paie qu’en liquide — une idée du patron —, et mes fruits de mer chez Toinou. Ou le couscous du Femina. Ou la viande de la Côte de bœuf. Ou la cuisine exotique du Pavillon thaï. Ou…

« Bref, c’est une ville vivante, même si le métro s’arrête de rouler à 21 heures, sauf les soirs de matchs (de l’OM je ne dirai rien — mes illusions sur le foot se sont écroulées avec les tribunes de Bastia en 1992). Même si les Vélib n’y sont plus disponibles entre 11 heures du soir et 6 heures du matin — le lobby des taxis, dans cette ville, c’est quelque chose. Même si les quartiers Nord ressemblent de plus en plus à la Bosnie — dont ils ont récupéré les ustensiles…
« Quant aux souvenirs personnels… Stendhal, qui y a vécu un an (qui le sait, parmi les édiles — savent-ils d’ailleurs qui est Stendhal ? « Rouge et noir, disent-ils, c’est Toulouse, té, pas Marseille… ») se remémorait avec émotion le corps nu de sa maîtresse jouant dans les eaux claires de l’Huveaune (dont on ne voit plus rien, les rues ont heureusement depuis lurette recouvert ce qui était devenu un égout à ciel ouvert). Moi, je me souviens de chaque rue, de chaque rendez-vous, de chaque naïade aussi — et de l’archipel du Frioul. Je me rappelle un sourire gare Saint-Charles, les étreintes du lycée Thiers — quand j’y étais élève, hé, patate, pas depuis que j’y suis prof ! —, les demis de bière engloutis au Taxi-Bar, dans des époques plus héroïques que la nôtre — et aujourd’hui une autre terrasse quelque part vers la Pointe rouge. La nostalgie donne au présent son goût particulier, que je n’échangerais contre rien. Parce qu’elle est l’épice du futur.

« Et la culture dans tout ça ? Ma foi, les seules cultures qui valent la peine sont celles que l’on bâtit, au jour le jour. Après tout, une ville qui a vu, dans la même salle de classe, Marcel Pagnol et Albert Cohen n’a rien à envier à qui que ce soit. Une ville qui a enfanté la fiction de Monte-Cristo peut en remontrer à beaucoup. Sans compter Izzo et son Total Khéops, sans doute l’un des meilleurs romans noirs des années 1990.

« J’aime même les cagoles marseillaises… Ici, même la vulgarité a du style.
« Il faudrait peut-être signaler aux archontes qui feignent de nous gouverner qu’une culture ne se réduit pas à quelques commémorations prétextes à gueuletons aux frais du contribuable. Une culture, c’est vivant, ça s’emporte à la semaine de ses souliers, ça irradie — ça ne se réduit pas au pastis et à la bonne franquette, ça se chante et ça s’appelle la Marseillaise. Rien que pour ça, nous avons bien mérité de la patrie. »
(La foule, subjuguée, se tait à présent. L’orateur a un geste de la main, comme pour dire au revoir — et laisser la parole aux autres. Mais on se doute bien, en même temps, qu’il reviendra l’année prochaine — il n’est pas homme à se taire).

image : Marseille, le chantier du Musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée.
Flickr: Rudy Ricciotti / Roland Carta

Les cathos se droitisent

4
MRP cathos GAUCHE

MRP cathos GAUCHE

Causeur. Dans À la gauche du Christ, le livre que vous avez coécrit avec Denis Pelletier, vous retracez l’histoire de ceux qu’on appelle « cathos de gauche » qui ont connu leur heure de gloire après la Libération. Quand ce courant politique est-il né ?

Jean-Louis Schlegel. Il faut chercher les racines de cette mouvance au début du XIXe siècle, dans une Église catholique traumatisée par la Révolution et qui tentait alors de s’ériger en contre-société. À partir de 1830, on peut distinguer quelques intellectuels et hommes politiques, des catholiques fervents, souvent issus de la bourgeoisie éclairée comme Lamennais, Lacordaire et Montalembert, qui demandent à l’Église d’admettre les libertés modernes proclamées par la Révolution (ce qui leur vaut le qualificatif de « libéraux »), mais aussi de reconsidérer la question du régime : monarchie ou république. Ceux-là sont condamnés par le Syllabus (1864), avec sa célèbre phrase finale : sont anathèmes ceux qui pensent que « le Pontife romain peut et doit se réconcilier et transiger avec le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne ». Voilà l’acte de naissance de l’Église intransigeante contre le monde moderne. Selon certains, elle est toujours d’actualité.

Après la question des libertés et du régime (république ou monarchie), c’est le socialisme qui, depuis la fin du XIXe siècle, structure la gauche française. Quel rapport ont entretenu les catholiques modernes avec les nouvelles thèses de la gauche ? 

Dans les années 1880, l’Église commence à percevoir le « socialisme », au sens large, comme un danger. Elle le condamne et définit sa propre doctrine sociale avec l’encyclique Rerum novarum (1891). C’est dans ce contexte que naît le catholicisme social, qui tente de concilier les consignes papales et les idées nouvelles, et dont l’incarnation la plus connue est la mouvance politico-religieuse du Sillon de Marc Sangnier. À partir de 1894, celui-ci milite pour la réconciliation entre l’Église et la République. Mais en 1910, il est condamné par le pape. Vingt ans plus tard, en 1931, le pape Pie XI écrit, dans Quadragesimo Anno, que le socialisme est « on ne peut plus contraire à la vérité chrétienne ». En 1937, huit jours avant l’encyclique contre le nazisme Mit brennender Sorge, il publie l’encyclique Divini Redemptoris « contre le communisme athée », qualifié d’« intrinsèquement pervers ».[access capability= »lire_inedits »] En même temps, une différence est malgré tout établie implicitement entre socialisme (social-démocrate) et communisme, ce qui n’est pas insignifiant par temps de « fronts populaires ». Mais en 1945, alors que les catholiques, y compris à Rome, se sont ralliés à la République et à la démocratie, l’Église continue à prôner le vote en faveur du parti chrétien, partout où il existe − en France, il s’agit du Mouvement républicain populaire, le MRP.

L’Église aurait donc une tendance institutionnelle à s’ancrer à droite, du côté de l’ordre et du conservatisme…

Effectivement. L’Église a longtemps été politiquement de droite, en se commettant sans vergogne ni recul dans des politiques conservatrices qu’elle jugeait uniquement à l’aune des faveurs que le pouvoir lui accordait. En France, où la laïcité est née contre l’Église (avec le conflit sur l’École libre qui traverse le siècle), l’Église s’est aussi fortement compromise avec Vichy. Est-elle structurellement  à droite ? Certaines tendances vont dans ce sens − goût de l’ordre, de l’autorité, de la tradition −, mais d’autres poussent en sens inverse − rejet du tout-libéralisme économique, politique, moral, engagement social et « altruiste » volontariste…

Le catholicisme de gauche serait donc un catholicisme contre l’Église ?  

On peut dire qu’après Mai-68, une certaine gauche catholique a été tentée par un « tout politique de gauche » selon l’Évangile, adoptant en outre l’« outil marxiste » de transformation de la société. Cette option a parfois impliqué aussi une vive critique de l’Église.

Justement, parlons des années 1950-1960 : quelle a été l’attitude des chrétiens pendant la guerre d’Algérie ? 

Les chrétiens de gauche qui se sont fortement engagés contre le colonialisme et ses injustices, contre la torture et pour l’indépendance algérienne, se séparent alors du MRP − opposé à la décolonisation − tout en rejetant la politique algérienne de la gauche socialiste laïque. Ils se sont ensuite retrouvés en masse au Parti socialiste unifié (PSU) dont on estime qu’ils constituaient un tiers des effectifs. Cet engagement « à gauche de la gauche » fut peut-être déterminé par un réflexe évangélique et une forme de purisme politique.

Et en Mai-68, sont-ils actifs ?

En Mai-68, ils ne furent pas au premier rang sur les barricades parce que les mouvements chrétiens étudiants étaient en pleine crise : leurs dirigeants, du côté catholique et protestant, avaient été écartés par leurs Églises après de vifs différends − qui portaient précisément sur l’engagement politique. Après Mai-68 émergea un gauchisme chrétien, très minoritaire mais très activiste. Surtout, les militants d’Action catholique, du mouvement Vie nouvelle et de la CFDT déconfessionnalisée rejoignirent en masse le Parti socialiste. Ils affluaient surtout vers ses deux courants « modernistes » : le Ceres de Chevènement et le courant autogestionnaire de Rocard, sans oublier quelques partisans de Jean Poperen, comme Jean-Marc Ayrault. Du côté de la JOC (Jeunesse ouvrière chrétienne) et de l’ACO (Action catholique ouvrière), il y eut des adhésions − minoritaires − au PC : en 1968, la JOC avait critiqué la révolution étudiante car réalisée par et pour les enfants de bourgeois… Exactement comme la CGT.

Mais sur la libération des mœurs, on imagine que les cathos étaient plutôt hostiles…

Ce n’est pas si simple ! Les cathos de gauche rejetèrent, parfois violemment, l’encyclique de Paul VI Humanae Vitae (juillet 68) qui interdisait la pilule contraceptive. Pourtant, ils sont tout sauf libertaires ! Ce seraient plutôt des « austères », mais ils n’admettent plus que l’Église dicte les normes sexuelles dans la vie du couple, ou qu’elle régente la venue au monde des enfants.

La victoire de la gauche, en 1981, a-t-elle constitué un tournant majeur dans leur histoire politique ?

Sans nul doute, 1981 a marqué une incontestable rupture : pour la première fois, un nombre important de catholiques (évêques et prêtres compris) se sont reconnus dans un gouvernement de gauche. Ce qui veut dire qu’ils n’étaient plus dans l’opposition, mais du côté des vainqueurs et qu’il fallait digérer, si l’on peut dire, la victoire. En fait, ils ne l’ont pas bien digérée : membres de la « deuxième gauche » ou non, ils se sont ou ont été dissous sous Mitterrand, que beaucoup d’entre eux n’aimaient pas, et qui d’ailleurs le leur rendait bien ![/access]

La suite demain…

Jean-Louis Schlegel et Denis Pelletier : À la gauche du Christ. Les chrétiens de gauche en France de 1945 à nos jours, Seuil, 2012.

Front Populaire, tout le monde descend

69

Depuis mardi 18 décembre 2012, une nouvelle station de métro, sur la ligne 12, est en service. Elle a pour nom Front Populaire. On rappellera que le Front Populaire a vu arriver au pouvoir en mai 1936 un gouvernement de coalition SFIO et radicaux, dirigé par le socialiste Léon Blum et soutenu sans participation par les communistes.

L’élection de cette nouvelle majorité, dont le programme était relativement modéré et réaliste, comme on dit, fut suivie d’un mouvement de grève sans précédent en juin dans tous le pays qui eut pour conséquence les accord de Matignon prévoyant une augmentation des salaires de 12% en moyenne, la semaine de 40 heures, le droit syndical reconnu dans les entreprises et deux semaines de congés payés.
En face, le Medef qui s’appelait le comité des Forges ainsi que les « deux cents familles » planquaient l’argenterie et expliquaient, la main sur le cœur, que ces mesures allaient ruiner l’économie, que c’en était fini de la France.

L’histoire ne se répète pas, ou alors en farce disait Marx citant Hegel. Effectivement, il semble depuis le 6 mai qu’on ait toujours « le mur de l’argent », qu’on appelle les marchés et que les « pigeons » et autres exilés fiscaux médiatiques aient remplacé les deux cents familles. Mais la nouveauté, c’est qu’ils jouent à se faire peur, histoire d’en obtenir plus d’un gouvernement qui en aurait presque honte d’être de gauche. Hollande n’est pas Blum ni Léo Lagrange Michel Sapin. Et, à l’Intérieur, Manuel Valls est beaucoup plus apprécié par la droite que Salengro qui se suicida après une campagne de diffamation.
En même temps, il y a des signes qui ne trompent pas. La nouvelle station Front populaire fait également office, sur la ligne 12, de… terminus. Front populaire : tout le monde descend.

Lionnel Luca va-t-il rejoindre le Front De Gauche ?

38
lionnel luca texas

lionnel luca texas

Un député, on le sait bien, c’est un mandat un rien ambigu dans sa définition-même. Élu dans et par une circonscription, il est pourtant membre d’une Assemblée Nationale et représentant du peuple français dans son ensemble au nom du pouvoir législatif. Cette dichotomie discrète mais prégnante aboutit parfois à des choses étonnantes.

Prenons le député Lionnel Luca : cet élu de la sixième circonscription des Alpes-Maritimes a appris comme ses administrés, mardi 18 décembre, que le groupe américain Texas Instruments a annoncé la suppression de 517 emplois sur l’usine de microprocesseurs de Villeneuve-Loubet, près de Nice. C’est le deuxième plan social sur ce site, après celui de 2008 où un peu plus de 300 postes avaient été supprimés.
Texas Instruments, comme la plupart des entreprises prédatrices aujourd’hui, est un groupe qui licencie parce que l’emploi est une variable d’ajustement comme les autres. Et non parce qu’elle serait acculée par une situation économique difficile puisque Texas Instruments, excusez du peu, a dégagé plus de 2 milliards de dollars de bénéfices l’an dernier. Sans compter, en France, quelques millions d’euros glanés grâce au crédit impôt recherches. Le député Lionnel Luca, une épée de la droite dure et populaire, comme on dit, avait voté et approuvé le versement de tous ces cadeaux faits sans contrepartie.

Aujourd’hui, il parle comme un vrai partageux du Front de gauche, rappelle que 100 millions d’euros en cinq ans ont été versés pour le maintien de l’emploi et l’innovation et affirme que Texas Instruments devrait rembourser vite, très vite parce que sinon, ce serait du vol. Mais le directeur France de Texas Instruments, Christian Tordo, lui a fait un joli bras d’honneur : site non rentable, adios !
Lionnel Luca aurait peut-être pu penser, à l’époque, à déposer un amendement un peu contraignant, histoire que ce remboursement soit légalement exigible. Mais non. Lionnel Luca n’est pas archaïque, il croit que les entreprises multinationales sont responsables, qu’il suffit de leur créer un climat favorable et qu’ainsi comme le dit le prophète Isaïe, le lion dormira avec l’agneau même si comme le rajoutait Woody Allen, l’agneau sera tout de même un petit peu nerveux.
Luca doit se sentir un peu cocu. S’il veut rendre service, on a bien une idée. Il peut toujours demander une loi pour qu’on revoie les vingt milliards d’allègements de charges pour les entreprises, justement prévus sous forme de crédits d’impôts, pour qu’elles embauchent. Allègements voulus par le gouvernement socialiste dont le nouveau petit livre rouge est le rapport Gallois sur le choc de compétitivité.
Parce que là non plus, pour ces vingt milliards d’euros, ni contrepartie ni sanction prévue, ni filets de sécurité. Nib, macache, bonnot ! Inutile de vous dire que les entourloupes façon Texas Instruments vont se multiplier en 2013 comme Che Guevara souhaitait que se multiplient les Vietnam dans les années 60.

Demandez à Lionel Lucca. Lui, maintenant, il sait. La différence entre un homme politique de droite et un homme politique de gauche (vraiment à gauche, il n’y en a plus beaucoup), c’est que l’homme politique de gauche n’a pas besoin de se de se coincer les doigts dans la porte pour savoir que ça fait atrocement mal. On ne dira pas que l’homme de gauche est plus intelligent ou plus empathique, non simplement, empiriquement, il sait que depuis vingt-cinq ans, ce genre de scénario se répète comme se répète la névrose ou l’échec de Sisyphe.

Encore un effort, Lionnel, et tu feras un excellent opposant de gauche au gouvernement Ayrault. Si, si, ça vient. Et à l’avenir, ne te coince plus les doigts dans la porte.

*Photo : MediaCam13/Philippe Marc.

Le mariage est l’union d’un homme et d’une femme

3
opus dei rochebrune

opus dei rochebrune

Propos recueillis par Jacques de Guillebon et Gil Mihaely

Dans un précédent numéro de Causeur, Paul Thibaud estimait que, pour blasphémer, il faut être croyant. Quand Charlie Hebdo caricature le pape ou Jésus, s’agit-il de blasphème ? Et faut-il aller devant les tribunaux ?

Je ne vais pas entrer dans la théologie morale, mais il y a une moralité objective et une moralité subjective. Je n’ai pas la place pour m’étendre sur cette explication, mais, même de la part d’un incroyant, on peut avoir l’intuition qu’il n’y a rien de vraiment indifférent. Cela dit, puisque vous évoquez les tribunaux, et non pas la morale religieuse, il me semble qu’en droit civil, on est attentif à la notion de provocation, d’injure… En France, le droit de la presse est très vigilant pour protéger la liberté d’expression, et les journaux satiriques bénéficient à cet égard d’une jurisprudence fort bienveillante. Cela doit-il constituer un frein pour aller aux tribunaux ? Vous serez d’accord avec moi que, s’il y a une liberté de la presse, il y a aussi une liberté de porter plainte.[access capability= »lire_inedits »]

Quel est votre point de vue sur les chrétiens qui manifestent contre une pièce de théâtre ou un film qui leur déplaît ? Ne devraient-ils pas tendre la joue gauche ?

Je peux évoquer notre expérience face à la sortie du film Da Vinci Code, qui fut une opération commerciale gigantesque et, finalement, une œuvre d’un goût artistique assez faible. Le public ne s’y est pas trompé. Nous avons pris le parti de la gentillesse, de la bonne humeur, voire de l’humour. Résultat : la presse a été unanime à faire les louanges de la communication de l’Opus Dei autour de ce film. Cela étant dit, notre démocratie permet à tout citoyen et à tout groupe de manifester contre quelque chose qui ne plaît pas, dans les limites de l’ordre public. C’est une stratégie comme une autre. Personnellement, dans le cas de créations artistiques, je la trouve peu convaincante. En général, je constate que, lorsque l’art sert de prétexte pour choquer des croyants, le résultat est d’une grande faiblesse : le silence pourrait être une réponse adéquate.

Estimez-vous qu’aujourd’hui, comme on l’entend fréquemment, on peut attaquer le catholicisme bien plus violemment que les autres religions ?

Je le constate. Probablement parce qu’on ne craint pas les réactions des catholiques… Je comprends que certains puissent combattre des idées, y compris des idées religieuses, mais sans appel à la haine ou à des mécanismes totalitaires qui conduisent à exclure l’Église ou les chrétiens du débat public.

GM. Dans une démocratie, tout est théoriquement amendable, y compris le mariage et la place du dimanche comme jour férié. Estimez-vous qu’il y a un noyau dur de valeurs et traditions que la loi de la majorité elle-même ne peut pas modifier ?

Bien sûr. Le mariage est un bon exemple : la majorité élue ne peut pas le changer, et elle n’en a pas le droit, même si elle le fait malgré tout. En même temps, si la République décide de promulguer des lois néfastes, nous le regrettons mais nous les subirons.

Qu’est-ce qui vous choque le plus dans le mariage et l’adoption pour tous ? Après tout, le mariage civil n’est pas, de votre point de vue, un sacrement… 

L’un des buts essentiels du mariage, c’est de créer une famille, d’avoir des enfants. Évidemment, il y a une crainte concernant le mariage homosexuel car on a l’impression d’être dans la nouveauté. L’Église est − selon l’expression bien connue − experte en humanité. La famille est un élément structurant fondamental pour la société.  On ne prend pas de risque − semble-t-il − avec les OGM… En prendrait-on pour la société ? L’Église n’a pas la vocation de s’occuper uniquement des baptisés et de leur mariage sacramentel, mais elle a une vision universelle, et elle apporte sa contribution au bien commun. Dans ce cadre, le mariage des non-baptisés ne lui est pas indifférent, donc le mariage civil est un sujet majeur. De plus, sans être juriste, d’un simple point de vue conceptuel, réfléchissons un petit peu : le mariage est l’union définitive d’un homme et d’une femme (c’est la définition universelle). Nous, Français, avons la prétention de supprimer cette réalité et d’en créer une autre qui porterait le nom de « mariage »… Je comprends le concept de « supercherie » évoqué par le cardinal Vingt-Trois. Il est effrayant de constater que le législateur aurait le projet d’agir contre l’avis unanime de toutes les grandes religions présentes en France.

GM. Mais cet État devenu neutre, voire hostile, n’oblige-t-il pas les catholiques à se comporter comme une communauté opprimée défendant ses intérêts catégoriels ? Autrement dit, pour défendre des valeurs et des traditions, peut-on se passer d’un rapport de force ?

Je n’ai pas le sentiment qu’on soit arrivé à cette situation. Même il y a trente ans, quand il était question de l’École libre, les chrétiens n’ont pas agi en tant que communauté. Il y a eu une mobilisation forte et une alliance politique non pas parce que les catholiques voulaient protéger leurs écoles, mais par un souci légitime de la liberté d’éducation et au nom de l’intérêt général.

GM. Cela prouve qu’on peut tisser des alliances avec d’autres communautés pour agir politiquement.

Je ne sais pas si cette manière de présenter les choses est conforme à ce que l’Église catholique, comme institution, veut faire aujourd’hui. Le cardinal Vingt-Trois aime dire qu’on est passé du christianisme sociologique d’une majorité à un christianisme de conviction, responsable et personnel. Dans le débat sur le mariage et l’adoption, les évêques ont rencontré les responsables des autres religions, et chacun a agi comme il l’entendait. Je vous fais d’ailleurs remarquer que l’Église a choisi de donner des arguments de bon sens et pas seulement des arguments religieux.

GM. Et la stratégie « Civitas », mélange de militantisme et d’occupation de l’espace médiatique, la rejetez-vous ?

Ce n’est pas mon approche, mais je suis pour la liberté. Nous sommes dans un pays où beaucoup de manières de penser différentes doivent coexister. Mon point de vue est le suivant : l’Église proclame la Vérité, et elle demande à l’État de la respecter sans utiliser la force − censure ou interdiction − contre ceux qui pensent autrement.

GM. La présence croissante de l’islam dans l’espace et le débat public change-t-elle la donne ? Sommes-nous en train de réinterpréter la laïcité ?

La question de l’islam en France n’est pas encore mûre. C’est à l’État de régler les choses, mais l’équilibre est délicat, et la France reste un pays d’équilibres. Changer quelque chose dans un domaine fondamental comme la religion, cela fait peur. Il faut beaucoup de réflexion et de philosophie avant d’agir. Il y a aujourd’hui un consensus important sur les équilibres, même si le pays évolue. Je ne sais dans quelle direction les choses vont aller. Vous savez, l’Église donne aujourd’hui encore des signes magnifiques de vitalité, y compris numériquement. Je pense à la foule immense, en 2008, lors de la messe de Benoît XVI aux Invalides, par exemple. N’enterrons pas les catholiques trop vite.

GM. Sans doute, mais il n’en est pas moins vrai que le regain de religiosité concerne avant tout la communauté musulmane française. D’ailleurs, comprenez-vous ce qui pousse nombre de musulmans à vouloir vivre leur religion de manière plus libre et ostentatoire ?

Nous sommes un pays de liberté où les catholiques ne ressentent pas de problème pour vivre leur religion. Être en faveur de la liberté religieuse, ce n’est pas situer toutes les religions sur le même plan du point de vue de la Vérité, mais affirmer que toute religion dispose d’un droit de pratique en France. Tout le monde s’y retrouve aujourd’hui, selon moi. Et j’ajoute ce que disait Benoît XVI dans son dernier livre d’entretiens [Lumière du monde] : « En ce qui concerne la burqa, je ne vois pas de raison à une interdiction générale. »

JdG. À l’image des musulmans français, les catholiques ne devraient-ils pas jouer davantage sur leur poids pour être entendus ?

C’est là que nous ne sommes pas arrivés à la perfection. Beaucoup de laïcs catholiques qui ont du talent et des responsabilités sociales et politiques n’ont pas le courage d’affirmer leurs opinions. J’ai du mal à comprendre ceux qui font la distinction entre leurs opinions privées et leur action politique. Il faut dépasser cette double personnalité pour que les catholiques adoptent une cohérence complète, qu’ils soient courageux et sachent que leur cohérence plaira. Le virage de Vatican II, notamment avec le décret sur la liberté religieuse, postule que les catholiques doivent forger eux-mêmes leur conscience propre en vue de l’action. C’est ce vers quoi il faut tendre toujours plus, dans le respect du pluralisme.

GM. Justement, Vatican II a aussi lancé un appel universel à la sainteté. Dans le même esprit, l’Opus Dei remet en cause la séparation entre clercs et laïcs. Est-ce justement une nouvelle stratégie pour investir l’espace public et politique ?

Vous parlez de « stratégie », mais ce n’est pas ma vision des choses. Pour moi, Dieu suscite des manières différentes d’être chrétien suivant les temps. L’Opus Dei a, en effet, accompagné Vatican II à travers l’idée qu’on peut être pleinement catholique et pleinement dans le monde, autrement dit vivre sa foi sans se retirer du monde. L’aboutissement d’un itinéraire spirituel ne se trouve pas forcément dans le sacerdoce. Le chrétien baptisé, dans quelque état qu’il soit, peut vivre sa relation avec Dieu en plénitude dans la vie courante. Socialement, cela a un intérêt très grand. Mais cela n’abolit pas du tout la différence entre clerc et laïc. À moins de penser qu’un laïc qui veut vivre sa foi intégralement est un clerc en civil… ce qui n’est pas ma façon de voir !

GM. Un homme politique membre de l’Opus Dei adoptera-t-il des positions différentes des autres ?

Il n’ira pas chercher ses ordres auprès de la hiérarchie catholique, c’est absolument contraire à notre esprit. Il travaillera pour se former une conviction personnelle conforme à sa foi, sans accepter d’être piloté par d’autres personnes. Aujourd’hui, on se heurte à certaines évolutions de la société qui posent des problèmes d’objection de conscience, et il faut savoir naviguer sur mer agitée. Tout n’est pas blanc ou noir. Un homme politique doit avancer comme il peut avec droiture et cohérence. La foi donne des points de repère et fixe des bornes claires. C’est très libérateur.

GM. Concrètement, en tant que responsable de l’Opus Dei en France, quelles sont aujourd’hui vos missions principales ?

L’Opus Dei est une institution qui dispense une formation spirituelle et chrétienne aux laïcs pour leur apprendre à témoigner de leur foi. Dans ce contexte, nous montrons un intérêt très grand pour la famille, l’éducation, la jeunesse et la préparation de l’avenir. En matière éducative, l’attitude de l’Opus Dei est un peu révolutionnaire par rapport à un modèle d’Église dont les écoles émanent des diocèses ou de congrégations religieuses. Nous suggérons, par exemple, que les laïcs chrétiens se responsabilisent eux-mêmes pour créer leurs écoles. Mais c’est compatible avec l’autre modèle, bien sûr : c’est juste une liberté en plus.

GM. On dit souvent que, contrairement au fondateur de l’Opus Dei qui officiait principalement auprès des pauvres et des malades, vous êtes très ancré dans la bourgeoisie. Est-ce vrai ?

Cela dépend. Dans tous les pays où l’Opus Dei agit, vous trouverez des initiatives en faveur des plus pauvres, et cela est vrai pour la France aussi. Mais du point de vue de l’évangélisation, il est normal de s’intéresser à ceux qui peuvent avoir une influence. S’adresser à des intellectuels, à des universitaires qui, par leur métier, ont un rayonnement social important a potentiellement une grande portée, même si chacun est appelé à évangéliser son propre milieu.[/access]

Miracle de Noël : le Bon Dieu et les seins

4

On se souvient de la bible salvatrice qui, dans Les 39 Marches d’Alfred Hitchcock, sauve la vie du héros, qui avait eu la bonne idée de placer le livre sacré dans la poche intérieure gauche de son veston, d’où elle bloqua la balle tirée par un Écossais peu sympathique.

Figurez–vous que quasiment la même aventure vient d’arriver à une compatriote du héros hitchcockien (celui-ci, Richard Hannay, était censément canadien). Mais autre temps, autre mœurs : même les paroissiennes du Nouveau-Brunswick ou du Manitoba s’intéressent moins au Good Book qu’au good look. Le Bon Dieu, semble-t-il, ne leur en veut même pas, et prodigue volontiers ses miracles aux pécheresses.

Ce n’est en effet pas par les Écritures que le cœur d’Eileen Likness a été préservé de la balle de 9 mm que lui destinait son époux… mais par ses faux seins ! « Mes implants ont encaissé le coup », a-t-elle déclaré lors du procès de l’accusé, dont elle a très légitimement divorcé depuis les faits.

D’après l’agence de presse québécoise QMI, le projectile a effleuré le bras droit de la victime pour ensuite pénétrer dans ses deux seins siliconés et ressortir à travers son bras gauche.

Eileen Likness a ajouté que la balle tirée par son ex-epoux avait complètement détruit ses prothèses. Elle a précisé toutefois qu’après la guérison de ses blessures, elle a subi une autre opération pour avoir de nouveaux implants.