Dans son article « Euthanasie : un Homme, combien d’éléphants ? » publié dans nos colonnes vendredi , Théophane Le Méné avance une hypothèse dérangeante : et si derrière le projet affiché de permettre à certains malades de “mourir dans la dignité”, se cachait la volonté d’« arrêter les frais »  lorsque certaines vies  coûteuses sont jugées pire que la mort ? Formulée ainsi, la question du « coût de la vie » ou plus exactement du coût du maintien en vie, choque.  À la réflexion, elle mérite pourtant d’être posée, avancée et débattue. Aussi difficile à admettre que cela puisse paraître, la vie a un prix et puisque nous vivons dans un monde où les ressources sont limitées le terme « prix » n’évoque pas un vulgaire chiffre qu’on peut traiter par le mépris mais pose la question de l’alternative : à quoi renonce-t-on quand on fait un choix quelconque ? Dans le contexte de la politique de santé, cette question sera formulée ainsi : les moyens consacrés à maintenir un malade en grande souffrance et sans espoir de guérison ne pourront pas être investis ailleurs pour soigner ou sauver quelqu’un d’autre.

En politique comme en économie, nous gérons des ressources limitées. Faute de moyens disponibles pour tout le monde, il faut réguler : par le libre consentement, la coercition, la contrainte du prix ou de l’attente, le tout est de décider qui obtiendra quoi et quand. Tout en n’étant pas un produit comme un autre, la santé n’échappe pas à cette règle. Il existe donc une politique et une économie de la santé, donc de la vie. À l’examen, l’adage « la vie n’a pas prix » s’avère donc faux. Le problème est d’un autre ordre : alors que la personne concernée par l’euthanasie est assez facilement identifiable, le malade qui paiera le prix de la prolongation de cette vie est inconnue, c’est une abstraction. On ne saura jamais qui aurait pu être opérée si l’argent consacrée à la prolongation d’une vie avait été investi dans d’autres services. La surmortalité causée par la fermeture de certaines maternités en régions nous offre un parfait exemple des conséquences des choix opérés par notre politique de santé publique.

Ainsi, la décision politico-économique que nous aurons à prendre sur la question de l’euthanasie nous rendra aussi responsables de ces vies-là . Cela ne veut pas dire que nous n’avons pas le droit de rejeter en bloc l’idée même d’euthanasie, mais que nous devons nous prononcer en connaissance de cause en assumant la responsabilité de nos choix.

*Photo : Fotos Gov/Ba.

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Gil Mihaely
est historien et directeur de la publication de Causeur.Né en Israël en 1965, Gil Mihaely a fait des études d’histoire et de Philosophie à l’Université de Tel-Aviv. Docteur de l’EHESS où il a soutenu en 2004 une thèse d’histoire, il vit en France depuis 1999. En 2007 il a créé, avec Élisabeth Lévy ...