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Schnock n°6 : Gainsbarre à la barre !

L’ennui avec Schnock, c’est que chacun de ses numéros est un obstacle tenace à la morosité et au mauvais esprit qui nous servent parfois de parades à la déprime. Du coup, sans autre forme de provocation, on est obligé de s’extasier devant ces mooks si bien chiadés : du dessin de couverture signé Erwann Terrier à ses drôles de verbatims, « la revue des vieux de 27 à 87 ans » nous démontre que le kitsch n’a pas d’âge.
Depuis mercredi, Serge Gainsbourg est à l’honneur du numéro de printemps, la clope et la barbe de trois jours au vent, avec comme inévitable légende : « La Nostalgie, camarades ! ».
Au programme, back to the seventies, lorsque le quasi quinquagénaire Lucien Ginsburg rongeait son frein, ringardisé par la modernité musicale du moment. À l’écart des sentiers battus, Schnock a retrouvé le groupe Bijou, avec lequel Gainsbarre orchestra son come-back avant d’enregistrer « Aux armes et cetera » dès 1979. Une période occultée mais essentielle de la bio gainsbourienne, comme le confirme le grand Jacky Jacubowicz, interrogé par Laurent Jaoui. Quoique sincèrement admiratif,  Schnock ne donne pas dans la flagornerie ou l’admiration béate. « Quand Gainsbourg se goure », ou le top eight de ses pires errances musicales vous le confirmera : de Viktor Lazlo à Claude François et Martin Circus, les victimes des pannes d’inspiration de Gainsbourg se comptent sur les doigts de deux mains !
Mais Schnock, c’est aussi la sélection des meilleurs apéritifs (mention spéciale aux stars sur le retour comme la noix de cajou et le saucisson à l’ail), une recension signée… Arnaud Le Guern, les tribulations cinématographiques du bull-terrier Baxter et le récit de l’étrange histoire entre Jean Seberg et Romain Gary. Que demander de plus ?

Schnock n°6 « La nostalgie, camarade » (La Tengo éditions).

Six carnages en quête d’auteur

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staline hitler snyder

Les historiens des massacres de masse, surtout quand ils s’adressent au grand public, doivent concilier deux impératifs contraires, la rigueur scientifique et l’empathie humaine pour les victimes. À trop recourir à la froideur statistique, ils sembleraient oublier l’humanité des victimes − exactement comme le firent les assassins. Dans Terres de sang, livre paru aux États-Unis en 2010 (et traduit depuis dans de nombreuses langues, notamment en Europe de l’Est), l’historien américain Timothy Snyder évite cet écueil en rappelant sans cesse que les 14 millions de non-combattants tués entre 1930 et 1945 par les régimes nazi et bolchevique sur un territoire continu s’étendant de la Pologne centrale à la Russie orientale en passant par l’Ukraine, la Biélorussie et les pays baltes (les « terres de sang »), ne furent pas seulement des victimes. Ainsi, ce n’est pas pour contester la spécificité du massacre des juifs qu’il le replace dans le cadre de ce gigantesque meurtre de masse, mais, en quelque sorte, pour réintégrer les juifs dans le monde où ils vivaient. Que la remise en cause de cette spécificité soit ou non l’une des conséquences de son approche est, on le verra, l’un des points litigieux.   
Si l’on ajoute à l’audace de la thèse le talent d’écrivain de Snyder, on comprend que Terres de sang ait séduit un public dépassant largement le cercle restreint des professionnels. Mais ce succès expose l’ouvrage et l’auteur à d’autres difficultés : pour nombre de lecteurs, Terres de sang est devenu une référence, parfois leur unique source sur le sujet qu’ils vont lire. Or, Terres de sang repose sur des choix méthodologiques et théoriques, parfaitement légitimes, mais tout aussi contestables. Et ces choix sont présentés comme des évidences, alors même qu’ils concernent des sujets qui divisent profondément la communauté savante : la spécificité de l’extermination des juifs d’une part et, d’autre part, l’équation Hitler = Staline, nazisme = stalinisme, rouge = brun.[access capability= »lire_inedits »] Ses collègues n’ont pas manqué de les souligner dans une multitude de textes critiques publiés dans les revues professionnelles.
Concernant la spécificité de la Shoah, la logique même de Terres de sang aboutit à un message clair : un massacre de masse est un massacre de masse, quels que soient ses victimes et ses bourreaux. Au cœur du livre de Snyder se trouve l’analyse de six épisodes survenus entre 1933 et 1945, entre l’accession au pouvoir de Hitler et la fin de la guerre: la famine en Ukraine (1932-1933 : 3,3 millions de morts), la « Grande Terreur » (1937-1938 : 700 000 morts), la destruction des élites polonaises par les nazis et les Soviétiques des deux côtés de la « ligne Molotov-Ribbentrop » (1939-1941 : 200 000 morts), le massacre par la faim des citoyens soviétiques considérés comme « bouches inutiles » par les nazis (1941-1944 : 4,2 millions de morts), la guerre « anti-partisane » menée par les nazis (1941-1944 : 700 000 morts), l’extermination des juifs (1941-1945 : 5,4 millions de morts). Ces tueries se sont toutes déroulées sur un vaste territoire qui, entre 1939 et 1945 n’a cessé de changer de maîtres entre Soviétiques et Allemands, passant d’une terreur à l’autre et devenu un piège mortel pour ses habitants, pris en otages par deux super-États dotés de redoutables appareils militaires, administratifs et logistiques mobilisés au service d’idéologies révolutionnaires impitoyables.
Le problème n’est évidemment pas que les juifs soient obligés de partager la « vedette » avec des Polonais, Ukrainiens, Biélorusses ainsi que des dizaines d’autres peuples ou groupes massacrés par les nazis et/ou les Soviétiques, mais, soulignent des historiens comme David Katz[1. East European Jewish Affair(e)s, vol. 41, décembre 2011.], que pour Snyder, tous ces massacres obéissent à une seule et même logique, ce qui efface la singularité de l’entreprise d’extermination des juifs, en particulier le fait qu’elle n’a pu avoir cette « efficacité » que grâce à la complicité active ou passive d’une partie des populations locales – également et lourdement victimes par ailleurs.
Ainsi, pour Snyder, dans un premier temps, les juifs ont été massacrés parce que, en 1941, les Allemands n’avaient pas réussi à arriver à Moscou et à mettre hors-jeu l’État soviétique. Ils avaient besoin de désigner un bouc émissaire et de réduire le nombre de bouches à nourrir. Dans un second temps, quand les bonnes nouvelles du front sont devenues rarissimes, les Allemands se seraient acharnés sur les juifs pour montrer que, malgré les échecs, ils parvenaient à terrasser l’ennemi principal. Cette hypothèse cadre mal avec le fait que, sur ces mêmes « terres de sang », les forces allemandes qui avaient franchi la « ligne Ribbentrop-Molotov », le 22 juin 1941, avaient été les témoins du premier acte de l’Holocauste, perpétré sans elles par des autochtones. Dans plusieurs régions, notamment les pays baltes, beaucoup de gens n’avaient pas attendu les nazis pour se livrer avec enthousiasme à l’assassinat de leurs voisins juifs. Cela donna  aux Allemands l’excellente idée de s’appuyer sur eux dans la construction de la « machine à exterminer » tous les juifs. Relativement peu d’Allemands furent directement impliqués dans la mise à mort organisée des juifs, l’essentiel de la main d’œuvre ayant été assurée par les  « bourreaux volontaires de Hitler », pour reprendre l’expression de Daniel Goldhagen. Timothy Snyder ne l’ignore pas mais n’en tire pas, non plus, toutes les conséquences.
La formule « Staline = Hitler » constitue la réponse la plus simple à l’objection précédente. En effet, la seule façon d’expédier rapidement le problème de la participation et de l’adhésion des populations locales à l’extermination des juifs est de faire « porter le chapeau » au « Petit père des peuples ». Les juifs ont été tués car ils étaient associés aux Bolcheviks et/ou parce qu’ils avaient profité des vingt-deux mois d’occupation soviétique (septembre 1939-juillet 1941). Ainsi, plus on dénigre Staline, plus on amoindrit le rôle des Lituaniens, Ukrainiens et autres dans le massacre des juifs, d’autant plus que les assassins sont souvent des champions de causes nationales antirusses et anti-communistes locales.
À vrai dire, au-delà de ce point précis, la question Staline-Hitler est loin d’être tranchée et ne le sera jamais, pas par les historiens en tout cas − Vassili Grossman est peut-être celui qui a dit le mieux en quoi ils étaient semblables et en quoi différents. Chez les historiens, c’est Ernst Nolte qui a allumé la mèche en 1986 dans La Guerre civile européenne où il avance que le « meurtre de race » perpétré par les nazis a été une réaction au « meurtre de classe » commis par les Soviétiques. D’autres insistent toujours, non sans naïveté, sur la différence des intentions idéologiques, soulignant que les Soviétiques prétendaient inclure toute l’humanité par amour de l’égalité, quand les nazis voulaient en exclure l’écrasante majorité au nom de leur supériorité. Pour les victimes tombées, une balle dans la nuque, dans des fosses communes, ces finasseries ont peu compté. Le problème reste donc ouvert.
Timothy Snyder n’est certainement pas « au service » de quiconque, et ses positions sur ces deux questions sont nuancées, légitimes et partagées par d’autres chercheurs. On peut être en désaccord avec certaines de ses interprétations. Il faut en tout cas saluer son effort pour inscrire l’Holocauste dans un contexte plus vaste, dont les frontières spatiales et temporelles sont méthodologiquement justifiées, pour ne pas y voir un événement hors-sol et presque métaphysique, bref pour l’extraire du « ghetto intellectuel » d’une histoire uniquement juive.[/access]

Terres de sang, l’Europe entre Hitler et Staline, Timothy Snyder, Gallimard, 2012, traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat.

Pour en finir avec le mythe des « privilèges des retraités »

Le rapport de la Cour des comptes de septembre 2012 sur la Sécurité sociale a le mérite de la clarté : il faut combler tout ou partie du trou de la Sécurité sociale. Pour ce faire, la Cour désigne une cible de choix : les retraités, inconscients de l’ampleur des privilèges dont ils bénéficient. Ainsi, pour égaliser revenus et patrimoines entre actifs et retraités, la Cour propose diverses mesures correctives, toutes à la charge des retraités. Mais cette démarche volontaire repose sur des références biaisées qui ne résistent pas à l’examen des chiffres récents du Conseil d’orientation des retraites (COR).
La première erreur de la Cour est de considérer de manière uniforme tous les régimes de retraite, alors que les avantages sont très inégalement distribués entre un secteur public très largement protégé et un secteur privé exposé à tous les vents mauvais de la démographie et de la conjoncture. Dans ces conditions, l’amplitude des écarts de richesse entre retraités est souvent telle que les moyennes y perdent beaucoup de leur sens.
Les magistrats ne tiennent pas non plus compte des charges et contraintes liées à l’âge : l’alourdissement continu des dépenses de santé, avec des primes d’assurance complémentaire individuelle (2 à 4 milliers d’euros par an pour un couple), lié au vieillissement. Or, non seulement ces dépenses supplémentaires ne sont pas prises en charge par un employeur – il s’agit de retraités ! -, mais l’Administration refuse aux retraités le droit – qu’ont pourtant nombre d’actifs –  de les déduire de leurs revenus imposables. Faut-il rappeler en outre que près de 20 % des retraités qui ont dépassé l’âge de 75 ans commencent ou continuent à développer un syndrome d’Alzheimer et qu’un quart des plus de 85 ans sont contraints de rejoindre une maison de retraite, souvent médicalisée, dont le coût mensuel moyen se situe à 1 857 euros par personne ?
En revanche, la Cour ne se prive pas de reprocher aux seniors de générer la moitié des dépenses de maladie, alors qu’ils ne représentent qu’un quart de la population du pays. Mais si on veut jouer à ce jeu-là, il faut rappeler à la Cour que les retraités ne coûtent rien en indemnités journalières ni en allocations familiales, ou en indemnités de chômage…
La deuxième erreur de la Cour concerne le patrimoine des retraités. La Cour constate que le niveau de leurs biens patrimoniaux a tendance à dépasser celui des actifs plus jeunes. Sauf que la gestion normale de la plupart des actifs les conduit à accumuler au fil des ans une épargne dont ils disposeront lors de leur retraite. Comment  peut-on considérer comme une inégalité injuste les fruits d’une vie de travail et d’épargne ? La comparaison est en grande partie tronquée  : une comparaison honnête des patrimoines des actifs avec ceux des retraités aurait dû prendre en compte l’actualisation des flux de  pensions à recevoir par les uns et les autres jusqu’au terme de leur espérance de vie. Ainsi, si l’on fixe une espérance de vie commune  jusqu’à 82 ans avec un départ à la retraite à 65 ans, il faut rajouter en les actualisant 17  annuités de retraite à échoir au patrimoine du salarié de 50 ans, contre seulement 5 annuités à échoir au retraité de 77 ans. Il est dommage que cette technique usuelle – qui aurait sans nul doute changé les choses – n’ait pas réussi à franchir la lourde porte de la rue Cambon…
À ces considérations, la Cour ajoute quelques griefs fiscaux dont le premier a trait à l’abattement fiscal de 10 % pour frais professionnels, dont les retraités continuent à bénéficier alors qu’ils n’engagent plus ce genre de frais. Mais la Cour omet d’observer que bien des salariés, dont les frais de trajet et de nourriture sont partiellement pris en charge par l’employeur, n’engagent pas, non plus, un dixième de leur paye en frais professionnels, alors que, de leur côté, leurs nombreux engagements associatifs (plus d’un retraité sur deux fait partie d’au moins une association) amènent régulièrement les retraités à assumer, souvent dans l’intérêt général, des frais plus ou moins contraints qui allègent la dépense publique (que deviendraient les « Restos du Cœur » sans bénévoles ?).
Quant à la CSG, les retraités n’acquittent en effet qu’un taux de 6,6 % sur leurs pensions, contre  7,5 % sur les salaires. Toutefois, la Cour ne prend pas en compte que les retraités acquittent la CSG sur la totalité de leur retraite, tandis que les salariés bénéficient d’un abattement de 1,75 % au titre de leurs frais professionnels. En outre, la Cour oublie un peu trop légèrement que le taux de 6,6 %  provient de la volonté du législateur de moins taxer les revenus de remplacement ! Et d’ailleurs, lorsque la Cour des Comptes propose de supprimer cet avantage aux retraités, elle se garde bien de signaler qu’il faudrait, en toute équité, procéder de même à l’égard des trois millions de chômeurs indemnisés et des très nombreux bénéficiaires d’indemnités journalières…
Au-delà de ces « omissions », pour ce qui s’agit de la soi-disant aisance de retraités, selon le dernier rapport du Conseil d’Orientation des Retraites (COR) paru le 22 janvier 2013, la Cour se trompe tout simplement quant au niveau de vie des retraités. Si on retient les chiffres du COR pour 2010, le niveau de vie moyen des retraités – 1 913 euros par unité de consommation – correspond à très peu de choses près au niveau de vie moyen de l’ensemble de la nation (1 883 euros), mais demeure assez nettement (de 4,45%) inférieur à celui des actifs (2 002 euros). Mais si les actifs ont souvent l’espoir de voir, au fil de leur carrière, progresser sensiblement leur pouvoir d’achat, c’est l’inverse que les retraités ont à redouter. Car la garantie du pouvoir d’achat n’existe juridiquement pas pour tous les régimes de retraite complémentaire du privé, dont la plupart, fort mal en point vont freiner ou ont déjà freiné, voire parfois stoppé la revalorisation de leurs pensions. Pire, cette garantie risque fort  d’être très prochainement remise en cause.
On s’amusera enfin que la Cour ait cru pouvoir rajouter le produit d’un loyer fictif aux revenus des propriétaires de leur habitat. Quand on sait qu’en près de quarante ans, l’Administration fiscale, avec tous les moyens dont elle dispose,  s’est révélée incapable d’établir de façon correcte les valeurs locatives cadastrales sur lesquelles reposent nos taxes foncières et nos taxes d’habitation, on peut à bon droit nourrir quelque doute à la fois quant à la pertinence du calcul de ces loyers fictifs et au sérieux des résultats ainsi obtenus.
Dans ces conditions, que penser de ce rapport et de ses conclusions assassines pour les retraités, auxquels de plus en plus d’actifs reprochent à voix de moins en moins basse de vivre à leurs crochets ?
Dans le marbre de la devise de la République, est gravé le mot de fraternité. La Cour des comptes semble hélas l’avoir oublié, car son rôle n’est pas de dresser – abusivement et on l’a vu,  souvent à tort – les Français les uns contre les autres. En réalité, les magistrats de la rue Cambon, mal inspirés, ont instruit iniquement un mauvais procès contre 16 millions de retraités qui ont assumé loyalement leur part dans le développement du pays. Derrière cet acharnement, se profile une dangereuse fracture. On aimerait en effet que notre fragile système de répartition ne glisse pas vers une logique sournoise d’appauvrissement et d’exclusion de tous ceux dont le seul tort est d’avoir rempli en leur temps l’intégralité de leur devoir de solidarité envers leurs aînés.

*Photo : Neil. Moralee.

L’idéologie managériale est en faillite

bigot sarkozy hollande sncf

Guillaume Bigot, auteur de La trahison des chefs, a accepté de répondre à nos questions. Il est essayiste et dirige un groupe d’écoles de commerce.
David Desgouilles : Dans votre livre, vous opposez « l’art du commandement » aux « sciences managériales » en prenant clairement le parti du premier. À vous croire, l’idéologie managériale serait à l’origine de presque tous nos maux, nous faisant passer de la lumière des Trente glorieuses à l’ombre des Trente piteuses. N’exagérez-vous pas un chouïa ?
Guillaume Bigot : Le management a consacré le droit à «  jouir et à faire du profit sans entraves », ce qui a profondément déréglé nos sociétés. Mais il n’est pas la cause de tous nos malheurs. On lui attribue généralement un excès de mérites. Or, les spectaculaires gains de productivité  des Trente piteuses (faisant qu’une firme comme Zara est désormais capable de renouveler et de distribuer une nouvelle collection en 15 jours) sont davantage la conséquence de la diffusion des NTIC et du toyotisme que le fruit du coaching ou des délocalisations.
DD : Les délocalisations seraient donc les filles légitimes du management ? 
Elles le sont deux fois. Primo, la baisse des coûts n’est pas le seul motif incitant les managers à délocaliser. Faire travailler des gens que l’on ne voit pas, qui ne se syndiquent pas, parfois des femmes ou des enfants, c’est plus facile que de se faire obéir de ses troupes, comme on le faisait jadis. L’adage « loin des yeux, loin du cœur » pèse ainsi dans l’équation des délocalisations. Et plus on délocalise, plus l’on délocalisera car plus on fera croître le chômage et les charges sociales. Ce cercle vicieux renchérit le coût du travail « indigène » et offre donc de nouveaux prétextes au dépaysement de la production.
Secundo, l’objectif même de la délocalisation n’est pas de développer l’entreprise ou de conquérir de nouveaux marchés mais d’enrichir l’actionnaire. La boucle est réellement bouclée et le masque du chantage à la compétitivité et de la nécessaire adaptation à la globalisation tombe lorsque les actionnaires majoritaires décident eux-mêmes de “délocaliser” leur patrimoine. Les amarres de l’intérêt général sont alors rompues… par ceux-là même qui devaient le défendre.
DD : Les syndicats ont-ils accompagné le triomphe du management moderne ?
GB : Oui et non. Oui car l’humanité reste marquée par un puissant effet mimétique à l’égard du dominant. Les syndicalistes ne font pas exception et tendent à imiter les patrons. Ils ne sont guère plus dévoués au bien commun que les actionnaires. La CGT a été traînée aux Prudhommes par ses salariés. Et les caciques des centrales sont devenus des managers comme les autres : narcissiques, carriéristes, manipulateurs, etc.
Non car la responsabilité des dirigeants – que sont les patrons – et celle des dirigés – dont font partie les syndicats- sont incomparables.
Ce qui est étrange, ce n’est pas que Sud-SNCF cherche à défendre son bout de bifteck en brandissant le service public, c’est que Guillaume Pépy n’invoque jamais le service public mais le client et qu’il consacre l’essentiel de son budget com’ à se mettre lui-même en scène.
DD : Avec ses airs bourrus et provocateurs, Maurice Taylor est-il un patron à l’ancienne ou le symbole du management des années 2010 ?

GB
 : C’est un manager caricatural. Maurice Taylor est bourru avec l’État dont il attend des subventions. Il est grossier à l’égard d’un pays qui accueille ses usines. Il est impitoyable avec ses salariés qu’il licencie sans vergogne. Mais il se couche devant ses actionnaires et paraît nettement moins viril face à ses concurrents. Le chef « à l’ancienne » possède certes une dimension brutale (c’est toujours le plus dangereux qui domine) mais cette brutalité est destinée à protéger ses gens, ses citoyens, ses employés, sa collectivité, petite ou grande, publique ou privée, celle dont il ou elle a la charge. Or, Taylor agresse d’abord ceux qui lui sont soumis.
DD : Comment inverser la tendance ?
GB
 : D’abord en bridant le bon plaisir individuel à l’école et en rétablissant la frustration comme ingrédient indispensable de la civilisation. À cet égard, le fait que les enfants et les adolescents aient de moins en moins l’occasion de vivre en collectivité et de découvrir l’existence d’un intérêt général qui les dépasse et qui n’est pas celui de « papa maman » me paraît essentiel.
Ensuite, en rétablissant la culture générale et le sens de la synthèse. Diriger, c’est toujours faire prévaloir le bon sens et le bien commun sur le « petit bout de la lorgnette » des experts.
Il faudrait aussi cesser de croire que l’on ne doit promouvoir que ceux qui sortent des écoles de gestion ou des grandes écoles. Un diplômé des beaux-arts ou un autodidacte peuvent faire des chefs exceptionnels. Un jeune homme sorti d’HEC ou un énarque peuvent être des zéros absolus dans ce domaine. Enfin, il faut aguerrir les chefs, les mettre à l’épreuve, tester leur courage physique et moral ce que le principe de précaution nous interdit de faire !
DD : La dissertation de culture générale et la note de synthèse ont justement été supprimés des concours externes de catégorie B de la fonction publique, remplacés par une sorte de QCM et l’étude d’un cas pratique ! Selon vous, le sarkozysme a t-il été le point culminant du triomphe managérial dans notre pays, au grand dam des lecteurs de La Princesse de Clèves ?
Il est certain qu’en poussant son soupir d’aise au lendemain de son élection : « je suis le numéro un, je vais pouvoir me lâcher ! » et en adressant à ses ministres des feuilles de route concoctées par des cabinets privés de consulting, Sarkozy a collé jusqu’à la caricature à la notion de manager d’État. Cependant, soyons juste, il faut reconnaître que d’autres traits de sa personnalité, l’imagination, l’audace, le courage, se situent aux antipodes du modèle managérial. Par son côté “normal”, “monsieur Homais de la politique” et par sa prudence poussée jusqu’à l’attentisme, François Hollande éclaire une autre facette du management : le principe de précaution. C’est un chef qui se couvre ! Or, un vrai chef doit à la fois être posé et mettre les formes comme le fait Hollande et trancher comme le faisait Sarkozy.

Guillaume Bigot, La trahison des chefs (Fayard).

 

*Photo : Alex van Herwijnen.

La Trahison des chefs

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I’m Going Home : Alvin Lee s’en est allé vers sa dernière demeure

Je suis un type sans cœur ; depuis quelques semaines les nécrologies tombent comme à Gravelotte : c’est la fin de l’hiver il est temps de rejoindre l’au-delà. Curieusement, ni la mort de Hessel, ni celle de Savary, ni même celle toute fraîche de Chavez ne m’ont arraché une larme , quand je vous dis que je suis un type sans cœur ! Je ne vais pas disserter des plombes durant sur le pourquoi du qu’est-ce : chacun ici même y est allé de son commentaire plus ou moins élogieux du défunt idoine.  Stéphane Hessel, passons, trop d’humanisme tue l’Humanisme, et trop d’unanimisme aussi. Alain Savary, à vrai dire ça n’est pas trop ma tasse de thé – ah on me souffle dans l’oreille que c’est Jérôme le théâtreux, pas Alain le ministre oublié, au temps pour moi : je ne vais jamais au théâtre. Quant à Chavez Hugo, je ne vais quand même pas rajouter de quoi attrister ceux qui croient encore à la possibilité du socialisme réel, ni abonder dans le sens des autres, quelques fragments de solidarité égarés dans la jungle et l’Art me suffisent amplement : je n’irai de toute façon pas en vacances au Venezuela, je me contenterai de la douceur angevine. Ceci étant, Heu merci, mon cœur a battu ce matin en ouvrant mon ordinateur (les journaux n’arrivent pas encore dans mes confins) : Alvin Lee s’en est allé lui aussi ! « I’m going home » remember Ten Years After camarades, ben voilà…J’ai toujours eu un faible pour les guitar heroes, Jeff Beck, Jimmy Page, Jimmy Hendrix, Johnny Winter, Ted Nugent, et j’en passe, même si mon cœur (encore lui) balance plutôt vers le jazz et Wes Montgomery, the boss. Alvin Lee est parti, pas trop vieux, encore plein de doigts dans les mains, sa virtuosité vaine et un peu ringarde mais qui fait du bien et sa voix éraillée, « des complications dues à une hospitalisation » disent les média, des choses qui arrivent et le lascar n’a pas du s’économiser sa vie durant : RIP Alvin.

 

 

 

Tunisie, an II

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ennahda jebali ghannouchi

« Modernistes » : quand on demande à des Tunisiens comment ils qualifieraient les partis laïques, tous, y compris les islamistes, s’accordent sur le même terme. Dans les années 1990, la rue algérienne ironisait sur les « démocrates ». Avec des guillemets. Cette nuance lexicale est peut-être moins anecdotique qu’il n’y paraît. Elle montre que les laïques, même quand ils combattent les « Frères » (Ennahda est la branche tunisienne des Frères musulmans), ne leur dénient pas la qualité de démocrates. Du reste, la sémantique reflète la politique puisque la ligne de partage entre gouvernement et opposition ne recoupe pas le clivage islamistes/laïques, trois partis, dont celui du Président Moncef Marzouki et Ettakatol, seule formation tunisienne à faire partie de l’Internationale socialiste, ayant rejoint les islamistes au gouvernement.
Après les élections d’octobre 2011, où Ennahda était arrivé en tête avec 35 % des voix, nombre d’observateurs s’étaient émus ou indignés de cette alliance qu’ils jugeaient contre-nature, estimant qu’il aurait fallu appliquer à Ennahda la tactique du cordon sanitaire qui a eu en France les heureux résultats que l’on sait avec le Front national. Pourtant cette configuration qui contraint les islamistes à participer aux combinazione de la vie parlementaire permettra peut-être à la Tunisie d’être le laboratoire dans le monde arabe d’un islamisme à visage humain.
Tous démocrates, donc (même ceux dont on soupçonne qu’ils ne le seront pas toujours) et, dans la foulée, ce qui est plus important encore, tous Tunisiens. Cela ne règle pas tout, sans doute, mais cela exclut le scénario d’une guerre civile. Il y a bien deux Tunisie qui s’ignorent ou s’affrontent.[access capability= »lire_inedits »] Mais à en croire Zyed Krishen, le directeur de Maghreb, un quotidien en langue arabe né dans la foulée du Printemps tunisien « ce n’est pas le Liban des années 1970 ni l’Algérie des années 1990, plutôt la France des années 1950 ». Comme on ne voit ni gaullistes, ni communistes à l’horizon, cette phrase un peu énigmatique fait sans doute référence à la réconciliation nationale.
Professeur de physique et veuve d’un ministre de l’Education de Ben Ali, Faouzia Charfi a assisté, dans les années 1980, à la poussée islamiste dans les facs sur fond de répression brutale. Aujourd’hui, elle ne cache pas son inquiétude: « Depuis deux ans, Ennahda s’est par exemple attaqué à la petite enfance, un secteur délaissé par l’Etat. Et maintenant, dans certains jardins d’enfants, on sépare les filles des garçons et on leur fait réciter des sourates ». Au sein de l’élite, beaucoup restent convaincus que, malgré les discours apaisants de ses dirigeants, et les nombreuses concessions de Rached Ghannouchi, le leader historique rentré de son exil londonien, Ennahda n’a pas abandonné son projet d’islamiser la société et de la soumettre à la charia. Il est vrai que Ghannouchi lui-même a multiplié les appels du pied aux extrémistes regroupés dans les Comités de protection de la Révolution, sortes de milices de quartiers: « Vous êtes l’âme de la Révolution », avait-il lancé en décembre après une bataille rangée avec des syndicalistes. « Ghannouchi veut vraiment greffer le modèle wahhabbite sur la Tunisie », soupire un journaliste. Mais comme le dit Zyad Ladhari, jeune député ennahdiste de Sousse, « Ghannouchi est un élément du spectre. Il n’est pas tout le spectre ».
En attendant, à l’Assemblée constituante, les islamistes ont dû renoncer à substituer la notion de complémentarité entre les hommes et les femmes à celle de l’égalité, ainsi qu’à la création d’un délit de blasphème. Faouzia aurait pu s’installer en France: « Il n’en est pas question, je suis tunisienne à 100 %. J’ai toujours pensé que, par le dialogue, on pourrait démontrer qu’une société attachée aux valeurs musulmanes peut rester une société ouverte ».
Ennahda est-il prêt à jouer le jeu et à perdre le pouvoir conquis dans les urnes après trente ans de répression féroce et de clandestinité ? C’est tout l’enjeu de la crise politique inaugurée par l’assassinat du leader de l’opposition Chokri Belaïd, le 6 février devant son domicile Tunisois, qui a conduit à la démission du Premier ministre ennahdiste, Hamadi Jebali.
En réalité, c’est peut-être à l’intérieur d’Ennahda que se joue l’avenir de la Tunisie. De ce point de vue, l’évolution de l’ex-Premier ministre Hamadi Jebali, est peut-être encourageante. Considéré comme un dur il y a deux ans (on se rappelle de ses déclarations sur le califat), Jebali apparaît aujourd’hui comme un pragmatique, et même pour certains de ses « frères », comme un renégat: c’est lui qui, au lendemain de l’assassinat de Belaïd, a proposé de former un gouvernement de techniciens, en privant son propre parti des ministères de souveraineté. Jebali a été désavoué par le parlement du mouvement, mais la solution qu’il préconisait l’a tout de même emporté. Ennahda devrait notamment renoncer au ministère de l’Intérieur, dont beaucoup redoutaient qu’il l’utilise comme base de conquête du pouvoir en mettant ses hommes aux postes-clés. Reste à savoir si le gouvernement dirigé par Ali Larayedh, l’ex-ministre de l’Intérieur, saura remettre sur les rails le processus constitutionnel – et l’économie tunisienne qui s’enfonce dans le marasme.
Ce n’est sans doute pas un hasard si la plupart des modérés du parti islamiste se recrutent parmi les anciens « taulards » plutôt que parmi ceux qui « fumaient de la chicha et préparaient la révolution islamique mondiale à Londres », comme le dit un journaliste. Cette opposition entre les exilés et ceux de l’intérieur rappelle celle de l’OLP de la grande époque. Jebali a passé quinze ans en prison, dont dix à l’isolement. On imagine qu’il verrait d’un assez mauvais œil les anciens exilés reprendre les commandes. Au début des années 2000, beaucoup sont sortis de prison et en 2005, ils ont rejoint le mouvement du 18 octobre, initié en marge du Sommet de l’Information, pour protester contre l’absence de libertés, et signé la plate-forme de l’opposition, s’engageant de ce fait à respecter les acquis de la société tunisienne, notamment en matière de droit des femmes. Cet accord avait été salué comme une grande victoire par la direction londonienne qui avait alors annoncé son retour tout en promettant de laisser le pouvoir au sein du parti à ceux de l’intérieur. Seule la première promesse a été tenue.
Même les membres les plus éradicateurs de l’élite de l’élite laïque ne prétendent pas exclure les barbus du pouvoir – en réalité, la plupart sont en costume-cravate et arborent des barbes maigrichonnes ou pas de barbe du tout. Zyed Krishen se rappelle, amusé, un voyage avec deux membres du bureau exécutif: « Ils étaient obsédés par le shopping. Beaucoup ont découvert les belles voitures, les bons restaus, les gardes du corps ». L’islamisme tunisien est peut-être soluble dans le confort bourgeois.[/access]

Elisabeth Lévy s’est rendue en Tunisie fin février pour réaliser ce reportage.

*Photo : Magherebia.

Yémen, la révolution oubliée

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yemen saleh al qaida

Deux ans après le début du soulèvement de 2011 qui a conduit à la démission d’Ali Abdallah Saleh, président depuis 33 ans, le Yémen se prépare à des négociations multipartites, dans le cadre du très officiel « Dialogue national ». Ce pays pauvre, d’à peine vingt-cinq millions d’habitants, tombe à première vue dans tous les clichés de l’Orient compliqué et dangereux : risque de fracture entre le Nord et le Sud, tribus farouches, rebelles indépendantistes de diverses provinces, militants d’Al-Qaïda, enlèvements, attaques terroristes, tensions interconfessionnelles (chiites-sunnites), armes envoyées en douce d’Iran, de Turquie et… drones américains qui tombent régulièrement.
Pourtant, le soulèvement de 2011 était pacifique – malgré sa répression par le gouvernement de l’époque. On peut s’enthousiasmer de la présence massive de jeunes et de femmes dans cette mobilisation qui dura de longs mois. Mais la révolution a fait long feu, nombre de caciques de l’ancien régime étant encore au pouvoir.
Commençons par les rebelles Houthis (du nom d’un de leurs leaders). On raconte tout et n’importe quoi sur ce mouvement rebelle zaydite – le zaydisme est une branche du chiisme – armé, actif dans le Nord du pays. Il souhaiterait le rétablissement de l’imamat zaydite d’avant 1962, bénéficierait du soutien de l’Iran voire de la bénédiction de l’ancien président Saleh. « Les Houthis sont devenus très populaires très rapidement,  y compris à Sanaa. Ceux qui ne sont ni Houthis ni Zaydites ont tendance à assimiler ces deux groupes, mais les Zaydites démentent – même si, au fond, ils sympathisent avec la cause » explique Stephen J. Steinbeiser, directeur du Centre de recherches américaines (AIYS) basé au Yémen. Leurs revendications ne sont pas très claires. Ils souhaitent voir juger les responsables des nombreuses exactions qu’ils ont subies ces dix dernières années. Ils prétendent également que le gouvernement aurait employé des militants d’Al-Qaïda pour les combattre. Dans le même temps, les tensions intercommunautaires entre zaydites et salafistes s’exacerbent.
Les indépendantistes du Sud ont créé le mouvement des Hirak (autour d’Aden), qui réclame le retour à l’État indépendant du Sud d’avant 1990.
D’autres régions rechignent à obéir à l’autorité centrale, comme la province du Hadramout. Cette dernière dispose par suffisamment de ressources (pétrole et gaz) pour être autonome. Beaucoup de familles locales sont très liées à l’Arabie saoudite (comme celle de Ben Laden par exemple) et en perçoivent des subsides. Le royaume wahhabbite voulait d’ailleurs installer un oléoduc dans la région – ce que Saleh a toujours refusé.
Sur le front de la lutte antiterroriste, le gouvernement yéménite dit avoir réussi à contenir l’avancée d’Al-Qaïda dans la Péninsule Arabique (AQPA), qui avait profité de l’affaiblissement de l’armée pour s’étendre. On reproche beaucoup à Saleh d’avoir exagéré la menace d’Al-Qaïda pour obtenir des financements antiterroristes en provenance des Etats-Unis. Certains expliquent en outre la popularité croissante d’AQPA au Yémen comme un effet pervers des frappes des drones américains.
Une chose est sûre : plus que jamais, beaucoup réclament le départ définitif de la scène politique de l’ancien président Ali Abdallah Saleh. Ce dernier n’avait accepté de démissionner en 2011 qu’en échange de l’impunité. Son départ négocié avait alors évité une nouvelle guerre civile. Mais Saleh dirige toujours son parti, le Congrès populaire Général. Il reste beaucoup de ses hommes au gouvernement et dans l’armée. Ainsi, le général Ali Mohsen, longtemps allié du président déchu, dirige toujours en sous-main une grande partie de l’armée. Quant au fils de Saleh, il est à la tête d’une faction rivale des forces armées ! Aujourd’hui, le chef de l’Etat yéménite est l’ancien vice-président de Saleh, Abd-Rabo Mansour Hadi. Cet homme du Sud  adepte de  la répression a été élu en février de l’année dernière,  à l’issue d’une élection où il n’affrontait aucun concurrent. Hadi a tenté de mettre fin aux divisions des forces armées en démantelant formellement les unités rivales, mais de manière encore peu concluante.
Le Yémen peine encore à établir un gouvernement stable face aux pressions extérieures. Il semble ainsi être un terrain d’affrontements indirects entre l’Iran et l’Arabie saoudite, alliée des Etats-Unis dans la région. On accuse en effet constamment l’Iran d’armer tous les groupes rebelles. Quant à  l’Arabie saoudite, elle n’a jamais vraiment accepté que le Yémen devienne une république. Elle s’était même ingérée dans la guerre civile qui avait abouti à la création de la République du Yémen du Nord. Aujourd’hui, elle n’hésite pas à intervenir pour essayer de restaurer le calme chez son voisin.
Des négociations doivent bientôt s’ouvrir entre les différents groupes et partis de la scène politique, conformément au plan de sortie de crise des pays du Golfe que l’ONU a repris et complété. Mais ces discussions risquent d’être à nouveau reportées, car certains groupes menacent de les  boycotter. Si elles échouent, la rédaction d’une nouvelle Constitution serait encore ajournée, et les élections prévues pour 2014 repoussées. Bis repetita…

*Photo : Al Jazeera English.

AQMI : gare aux mots qui tuent.

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aqmi tchad moukhtar

Le plus grand flou continue d’obscurcir le détail des opérations ayant conduit – ou pas – à la mort des deux dirigeants d’AQMI, Abou Zeid et Mokhtar Belmokhtar. Le Tchad affirme haut et fort qu’ils ne sont plus de ce monde, renforçant au passage la réputation d’efficacité de son armée nationale en zone désertique – on parle ici de désert au sens propre, pas des centres-villes des Yvelines après 20 heures.
En France, on est beaucoup plus circonspect sur ces trépas au Sahara. Une prudence qui s’explique bien sûr par la multiplication récente du nombre d’otages de chez nous détenus par AQMI ou l’une de ses franchises. Même si ces ravisseurs sont réputés pragmatiques et plus intéressés par un virement bancaire immédiat qu’une perspective lointaine de rétablissement du califat, ils pourraient quand même prendre la mouche si les autorités françaises sablaient le champagne en revendiquant ce tableau de chasse – et pas seulement à cause de la boisson contraire aux prescriptions coraniques citée quelque part au fin fond de cette phrase qui n’en finit pas.
L’autre explication de la discrétion française tient aux certitudes, disons pas ci certaines que ça, quant à la disparition prématurée de ces deux garçons. Ça serait assez désolant pour Jean-Yves Le Drian, Laurent Fabius et leurs supérieurs hiérarchiques (mais je vous le demande : Lolo peut-il avoir un supérieur ?). Imaginez le buzz si quelques jours après un communiqué triomphal des autorités civiles ou militaires françaises, un des deux macchabées supposés réapparaissait hilare sur Youtube en tenant à la main le dernier numéro des Inrocks ? Comme le disait un vieil adage souvent cité du temps de leur splendeur par les communicants d’Euro RSCG, heu pardon d’HavasMachinchose, enfin par Séguéla et Fouks, quoi : il n’y a pas loin du storytelling too much au French bashing trop moche.
Quelles sont en effet les preuves tangibles de ces deux décès ? Pour Abou Zeid, j’en sais trop rien, mis à part les communiqués tchadiens glanés çà et là sur le web. Avec quelques quarts d’heure de recherches supplémentaires, je pourrais jouer les experts façon C dans l’Air, mais ma femme exige que j’aille au plus vite acheter du pain, et à la maison, contrairement à la rubrique Brèves, c’est pas vraiment moi le chef.
En revanche, avant de filer chercher une tradi chez mon boulanger, j’ai eu le temps de zyeuter un peu les témoignages sur la mort de Mokhtar Belmokhtar (qu’on tachera de ne pas confondre avec Mondo Belmondo). Mokhtar, alias Le Borgne, fut, rappelons-le, le grand ordonnateur de la tuerie peu raffinée à la raffinerie d’In Amenas. À ce titre, et peut-être à d’autres, il était activement recherché par tout ce que la région compte de troupes d’élites, africaines ou gauloises, lesquelles avaient pour mission de le ramener mort ou mort.
Une mission accomplie au dire de Madjiasra Nako, correspondant permanent de Radio France International au Tchad. Celui-ci a eu l’occasion de se rendre dans la région où les Aqmistes auraient été liquidés. Il a pu reproduire une photo présentée par des soldats comme étant celle du corps de Mokhtar Belmokhtar. Manque de bol, le cliché est flou et Photoshop est tout-puissant. Reste le témoignage desdits soldats. Notre confrère de RFI les aurait entendus se vanter d’avoir « tué le borgne ». Et c’est là que le fin linguiste qui sommeille en moi se réveille brutalement et crie « Halte là ! » Qu’a entendu exactement le correspondant aux armées ? A-t-il précisément ouï les troufions du désert affirmer qu’ils avaient occis leur client par balles ? À la roquette ? Au couteau ? En lui faisant visionner le dernier concert des Enfoirés ? Des précisions s’imposent. Et si l’on venait  à apprendre que finalement Mokhtar est mouru par strangulation, alors toute l’histoire de cette victoire du désert serait à réécrire.
Car en argot de fantassin francophone, l’expression « étrangler le borgne » a un sens bien précis. Il désigne une activité qui n’est nullement condamnée par les lois de la guerre, et encore moins en temps de paix – sauf par l’Eglise catholique et les rabbins old school. On la retrouve d’ailleurs dans la chanson de Renaud Le déserteur, où celui-ci explique au Président Mitterrand qu’il ne souhaite pas endosser l’uniforme parce qu’entre autres raisons, il n’ « aime pas étrangler le borgne plus souvent qu’il ne faut ». Bref, sans verser dans le scabreux, disons que cette expression se rapporte à la pratique de l’onanisme. Or, on sait que cette activité physique est abondamment pratiquée dans toutes les armées du monde, surtout depuis que la morale a proscrit les Bordels Militaires de Campagne.
Alors, exécution sommaire ou banale vantardise sexuelle ? Une plus ample vérification des faits s’impose. Dans le journalisme moderne, seul le factchecking compte. Tout le reste, c’est de la branlette.

*Photo : Magharebia.

Papy faisait la révolution

stephane hessel libe

De mortuis nil nisi bonum – « Des morts, on ne dit rien, sinon du bien ». Dans les jours qui ont suivi la disparition de Stéphane Hessel, le 27 février, rares sont les commentateurs qui ont osé transgresser cet usage de bon aloi. On commencera donc par saluer, et sans arrière-pensée, la mémoire du résistant et du déporté. Ceux qui, dès 1940, ont fait le bon choix, cumulant lucidité et courage, méritent à jamais notre reconnaissance.
L’ennui, c’est que ce n’est pas le résistant de 1940, mais l’« indigné » de 2010 qui, avant d’être porté en terre, a été enseveli sous un tombereau d’éloges – dont 32 pages de Libération inaugurées par un éditorial de Nicolas Demorand sobrement intitulé « Je l’aimais ». Et ce qui est encore plus problématique, c’est que ses innombrables orphelins (spirituels, voyons !) aient entériné la confusion qu’il avait orchestrée entre l’un et l’autre.
En effet, c’est en plaquant la grammaire de la Résistance sur la prose de la politique démocratique que Stéphane Hessel a acquis le statut de héros national, en tout cas de best-seller, avec 4 millions d’exemplaires de Indignez-vous !, vendus en 34 langues.
Tombant dans le piège de l’analogie, et réduisant la complexité du monde à l’affrontement des victimes et des bourreaux, le vieil homme indigné voyait l’histoire qui se fait comme un éternel remake de la Résistance au nazisme. Pour lui, les enfants de Gaza, mais aussi les sans-papiers et même les manifestants défendant leurs retraites (mais attention, contre un gouvernement de droite) étaient peu ou prou les fantômes des insurgés du ghetto de Varsovie.[access capability= »lire_inedits »] On aurait pu mettre ce tropisme au seul compte d’une juste colère restée intacte ; l’ennui, c’est que si le monde est peuplé de nouvelles figures du juif gazé, il faut aussi trouver toutes sortes d’incarnations des nazis. Comme l’affirmait Alain Finkielkraut dans ces colonnes il y a deux ans, « c’est toujours l’Autre qui nous indigne »[1. « C’est toujours l’Autre qui nous indigne », entretien avec Alain Finkielkraut, Causeur Magazine n°32, février 2011.]. Certes, Stéphane Hessel n’a jamais explicitement comparé Nétanyahou ou Sarkozy à Hitler, mais il suffisait au lecteur de pousser un peu plus loin sa logique pour arriver tout seul à ce genre d’âneries. Ainsi la conjonction du relativisme et du manichéisme lui permettait-elle de nous présenter « un monde très agréablement simplifié dans lequel manifester contre la prolongation de la durée légale du travail, c’est résister et s’indigner, c’est faire de la politique », disait encore Finkielkraut.
On a célébré à l’envi son engagement auprès des plus jeunes – et de fait il a dû consacrer une bonne partie de ses dernières années à faire les tournées des popotes lycéennes. Il croyait former la jeunesse. Il contribuait à la formater en lui répétant qu’on a toujours raison de s’indigner.
L’indignation avait été son moteur contre le nazisme. Il en a fait un programme politique pour le monde et la France d’aujourd’hui. Programme largement incantatoire et dont le principal mérite est d’ailleurs de mettre en valeur ceux de ses défenseurs. On comprend que Stéphane Hessel soit promptement devenu l’icône d’une certaine gauche qui, faute de pouvoir changer la marche du monde, croit faire illusion en la désapprouvant bruyamment et qui, de surcroît, doit sans cesse dénoncer la « bête immonde » pour interdire toute velléité de contester sa suprématie morale.
L’ennemi, c’est comme l’indignation : à chacun de choisir les siens. Les plus paresseux avaient Sarkozy. Stéphane Hessel avait Israël. S’agissant d’Israël, son indignation était en effet une obsession. Aucun des massacres qui rythment l’actualité, aucune des turpitudes reprochées aux tyrans de par le monde ne semblait mieux mériter ses foudres que les fautes – et parfois les crimes – commis par le gouvernement et par l’armée d’Israël. Hessel, contrairement à ce qu’il prétendait, ne s’est pas contenté de critiquer la politique d’un gouvernement. Il a mis ses bonnes manières et son affabilité de grand-père dont on rêve au service de la démonologie néo-gauchiste qui a fait de l’État juif le premier fauteur de troubles planétaire – l’occupant, le colon, l’exploiteur. Et il en a fabriqué une version à la fois souriante et sommaire parfaitement adaptée au format télé.
Hessel ne voyait pas le mal partout, il avait même une fâcheuse tendance à le voir dans un seul lieu ; donc, ce qui est tout aussi fâcheux et peut-être plus, à ne pas toujours le voir là où il sévit.
France Info a – peut-être par la petite cruauté d’un journaliste excédé par la déferlante superlative suscitée par sa disparition – diffusé un extrait dans lequel il s’émerveillait du caractère pacifique de la rébellion en Syrie et, plus largement, des révolutions arabes (100 000 personnes au moins sont mortes, essentiellement en Libye et en Syrie). Admettons que ce jugement d’une pertinence pour le moins discutable traduisait un enthousiasme louable et sympathique. Moins sympathique était son indulgence pour les crimes  du Hamas – qui n’a pu empêcher, disait-il dans Indignez-vous!, que « des rockets soient tirées sur Israël », forme passive qui indique bien qu’il n’y a pas de coupable et d’ailleurs pas de crime. Comme si, à ses yeux, tous les moyens étaient bons quand la fin consistait à s’en prendre à l’État juif.
Stéphane Hessel, et plus encore la hesselmania qui a saisi la France (en tout cas les médias, car peut-être faudrait-il aller y voir de plus près) est un symptôme, mais pas un symptôme de la haine des juifs et d’Israël qui sévirait en France[2. Il nous semble que les Français ont surtout envie de ne pas être sans cesse requis par un conflit qui ne concerne pas leurs intérêts vitaux et ne fait pas des milliers de victimes.]. La ferveur peut-être excessive des commentaires qui ont suivi sa disparition est bien un signe inquiétant, mais pas pour les juifs de France: pour la France elle-même. Elle ne témoigne pas d’un regain de l’antisémitisme, mais d’un renoncement à penser la complexité du monde, à comprendre la dialectique du possible et du souhaitable qui détermine l’action politique, au profit d’un conte de fées, à prétention moralisante de surcroît. Les lecteurs ravis de Indignez-vous !, n’ont pas aimé un pamphlet anti-israélien (ce qu’il n’est pas ou pas seulement), ils ont acheté une indulgence. Trois euros pour être un héros : qui résisterait à une telle proposition ?[/access]

*Photo : jmayrault.

C’est toujours la crise… méfiez-vous des buveurs d’eau !

Il ne sera pas aisé pour les historiens, dans deux cent ans, d’expliquer l’extravagante concomitance de la mort d’Hugo Chavez et de l’entrée en politique de Véronique Genest. Il ne sera pas non plus très simple pour eux de décrypter les mille signes de la crise économique qui ravage nos villes et nos compagnes. On avait déjà raconté il y a quelques semaines les aventures plutôt tragiques d’un limougeaud qui avait débité un poteau d’éclairage à la hache pour se faire du bois de chauffage). On avait aussi souligné le cas de ce bosnien comique, mais néanmoins ferrailleur, qui avait volé un pont en métal par pur appât du gain. Plus tôt, nous évoquions un patron de supérette qui luttait contre les voleurs de lasagnes au poney en plaçant sur les denrées alimentaires de sa boutique des antivols destinés aux vêtements.
La rapinerie et le brigandage se portent toujours très bien. Le quotidien La Montagne nous apprend qu’une opération digne de l’attaque du train postal a eu lieu dans le Puy-de-Dôme le week-end dernier. Une aventure digne des plus grands esprits criminels. Un larcin considérable dont l’ampleur historique lui vaut d’être inscrit dès à présent en bonne place dans les annales de la pègre auvergnate… : le vol de 700 bouteilles d’eau minérale, dans un wagon de fret qui était sur le point de partir de la gare d’échange, proche de l’usine des Eaux de Volvic. « Quatre personnes ont été prises en flagrant délit de vol de bouteilles d’eau, dimanche après-midi, par les gendarmes de Volvic et de Riom. Tous de la même famille, ils avaient entassé à l’arrière de leur camionnette 700 bouteilles, soit plus d’une tonne d’eau« . Les perspectives d’enrichissement sur un vol de ce type donnent le vertige – surtout lorsque l’on corrèle la valeur potentielle de revente de la bouteille de Volvic sur le marché parallèle, le risque pris à attaquer un wagon en pleine gare de fret, et la dépense physique nécessaire pour déplacer une tonne d’eau. Les animaux les plus rudimentaires savent pourtant bien qu’il est inutile, pour capturer une proie, d’engager une dépense calorique supérieure à ce que peut apporter cette proie. Mais ne minorons pas ici la valeur de l’eau de Volvic qui, comme la plupart de ce qui vient d’Auvergne est non seulement volcanique, mais hautement consistant. Le quotidien montagnard précise : «  Deux hommes, domiciliés à Lempdes et âgés de 21 et 34 ans, sont poursuivis. Ils feront l’objet d’une procédure de comparution sur reconnaissance préalable de culpabilité. Les Eaux de Volvic ont porté plainte. C’est la troisième fois depuis un mois que la société est victime d’un tel vol. Les gendarmes avaient accru leur surveillance, ces derniers jours ».

C’est la crise…

Schnock n°6 : Gainsbarre à la barre !

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L’ennui avec Schnock, c’est que chacun de ses numéros est un obstacle tenace à la morosité et au mauvais esprit qui nous servent parfois de parades à la déprime. Du coup, sans autre forme de provocation, on est obligé de s’extasier devant ces mooks si bien chiadés : du dessin de couverture signé Erwann Terrier à ses drôles de verbatims, « la revue des vieux de 27 à 87 ans » nous démontre que le kitsch n’a pas d’âge.
Depuis mercredi, Serge Gainsbourg est à l’honneur du numéro de printemps, la clope et la barbe de trois jours au vent, avec comme inévitable légende : « La Nostalgie, camarades ! ».
Au programme, back to the seventies, lorsque le quasi quinquagénaire Lucien Ginsburg rongeait son frein, ringardisé par la modernité musicale du moment. À l’écart des sentiers battus, Schnock a retrouvé le groupe Bijou, avec lequel Gainsbarre orchestra son come-back avant d’enregistrer « Aux armes et cetera » dès 1979. Une période occultée mais essentielle de la bio gainsbourienne, comme le confirme le grand Jacky Jacubowicz, interrogé par Laurent Jaoui. Quoique sincèrement admiratif,  Schnock ne donne pas dans la flagornerie ou l’admiration béate. « Quand Gainsbourg se goure », ou le top eight de ses pires errances musicales vous le confirmera : de Viktor Lazlo à Claude François et Martin Circus, les victimes des pannes d’inspiration de Gainsbourg se comptent sur les doigts de deux mains !
Mais Schnock, c’est aussi la sélection des meilleurs apéritifs (mention spéciale aux stars sur le retour comme la noix de cajou et le saucisson à l’ail), une recension signée… Arnaud Le Guern, les tribulations cinématographiques du bull-terrier Baxter et le récit de l’étrange histoire entre Jean Seberg et Romain Gary. Que demander de plus ?

Schnock n°6 « La nostalgie, camarade » (La Tengo éditions).

Six carnages en quête d’auteur

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staline hitler snyder

staline hitler snyder

Les historiens des massacres de masse, surtout quand ils s’adressent au grand public, doivent concilier deux impératifs contraires, la rigueur scientifique et l’empathie humaine pour les victimes. À trop recourir à la froideur statistique, ils sembleraient oublier l’humanité des victimes − exactement comme le firent les assassins. Dans Terres de sang, livre paru aux États-Unis en 2010 (et traduit depuis dans de nombreuses langues, notamment en Europe de l’Est), l’historien américain Timothy Snyder évite cet écueil en rappelant sans cesse que les 14 millions de non-combattants tués entre 1930 et 1945 par les régimes nazi et bolchevique sur un territoire continu s’étendant de la Pologne centrale à la Russie orientale en passant par l’Ukraine, la Biélorussie et les pays baltes (les « terres de sang »), ne furent pas seulement des victimes. Ainsi, ce n’est pas pour contester la spécificité du massacre des juifs qu’il le replace dans le cadre de ce gigantesque meurtre de masse, mais, en quelque sorte, pour réintégrer les juifs dans le monde où ils vivaient. Que la remise en cause de cette spécificité soit ou non l’une des conséquences de son approche est, on le verra, l’un des points litigieux.   
Si l’on ajoute à l’audace de la thèse le talent d’écrivain de Snyder, on comprend que Terres de sang ait séduit un public dépassant largement le cercle restreint des professionnels. Mais ce succès expose l’ouvrage et l’auteur à d’autres difficultés : pour nombre de lecteurs, Terres de sang est devenu une référence, parfois leur unique source sur le sujet qu’ils vont lire. Or, Terres de sang repose sur des choix méthodologiques et théoriques, parfaitement légitimes, mais tout aussi contestables. Et ces choix sont présentés comme des évidences, alors même qu’ils concernent des sujets qui divisent profondément la communauté savante : la spécificité de l’extermination des juifs d’une part et, d’autre part, l’équation Hitler = Staline, nazisme = stalinisme, rouge = brun.[access capability= »lire_inedits »] Ses collègues n’ont pas manqué de les souligner dans une multitude de textes critiques publiés dans les revues professionnelles.
Concernant la spécificité de la Shoah, la logique même de Terres de sang aboutit à un message clair : un massacre de masse est un massacre de masse, quels que soient ses victimes et ses bourreaux. Au cœur du livre de Snyder se trouve l’analyse de six épisodes survenus entre 1933 et 1945, entre l’accession au pouvoir de Hitler et la fin de la guerre: la famine en Ukraine (1932-1933 : 3,3 millions de morts), la « Grande Terreur » (1937-1938 : 700 000 morts), la destruction des élites polonaises par les nazis et les Soviétiques des deux côtés de la « ligne Molotov-Ribbentrop » (1939-1941 : 200 000 morts), le massacre par la faim des citoyens soviétiques considérés comme « bouches inutiles » par les nazis (1941-1944 : 4,2 millions de morts), la guerre « anti-partisane » menée par les nazis (1941-1944 : 700 000 morts), l’extermination des juifs (1941-1945 : 5,4 millions de morts). Ces tueries se sont toutes déroulées sur un vaste territoire qui, entre 1939 et 1945 n’a cessé de changer de maîtres entre Soviétiques et Allemands, passant d’une terreur à l’autre et devenu un piège mortel pour ses habitants, pris en otages par deux super-États dotés de redoutables appareils militaires, administratifs et logistiques mobilisés au service d’idéologies révolutionnaires impitoyables.
Le problème n’est évidemment pas que les juifs soient obligés de partager la « vedette » avec des Polonais, Ukrainiens, Biélorusses ainsi que des dizaines d’autres peuples ou groupes massacrés par les nazis et/ou les Soviétiques, mais, soulignent des historiens comme David Katz[1. East European Jewish Affair(e)s, vol. 41, décembre 2011.], que pour Snyder, tous ces massacres obéissent à une seule et même logique, ce qui efface la singularité de l’entreprise d’extermination des juifs, en particulier le fait qu’elle n’a pu avoir cette « efficacité » que grâce à la complicité active ou passive d’une partie des populations locales – également et lourdement victimes par ailleurs.
Ainsi, pour Snyder, dans un premier temps, les juifs ont été massacrés parce que, en 1941, les Allemands n’avaient pas réussi à arriver à Moscou et à mettre hors-jeu l’État soviétique. Ils avaient besoin de désigner un bouc émissaire et de réduire le nombre de bouches à nourrir. Dans un second temps, quand les bonnes nouvelles du front sont devenues rarissimes, les Allemands se seraient acharnés sur les juifs pour montrer que, malgré les échecs, ils parvenaient à terrasser l’ennemi principal. Cette hypothèse cadre mal avec le fait que, sur ces mêmes « terres de sang », les forces allemandes qui avaient franchi la « ligne Ribbentrop-Molotov », le 22 juin 1941, avaient été les témoins du premier acte de l’Holocauste, perpétré sans elles par des autochtones. Dans plusieurs régions, notamment les pays baltes, beaucoup de gens n’avaient pas attendu les nazis pour se livrer avec enthousiasme à l’assassinat de leurs voisins juifs. Cela donna  aux Allemands l’excellente idée de s’appuyer sur eux dans la construction de la « machine à exterminer » tous les juifs. Relativement peu d’Allemands furent directement impliqués dans la mise à mort organisée des juifs, l’essentiel de la main d’œuvre ayant été assurée par les  « bourreaux volontaires de Hitler », pour reprendre l’expression de Daniel Goldhagen. Timothy Snyder ne l’ignore pas mais n’en tire pas, non plus, toutes les conséquences.
La formule « Staline = Hitler » constitue la réponse la plus simple à l’objection précédente. En effet, la seule façon d’expédier rapidement le problème de la participation et de l’adhésion des populations locales à l’extermination des juifs est de faire « porter le chapeau » au « Petit père des peuples ». Les juifs ont été tués car ils étaient associés aux Bolcheviks et/ou parce qu’ils avaient profité des vingt-deux mois d’occupation soviétique (septembre 1939-juillet 1941). Ainsi, plus on dénigre Staline, plus on amoindrit le rôle des Lituaniens, Ukrainiens et autres dans le massacre des juifs, d’autant plus que les assassins sont souvent des champions de causes nationales antirusses et anti-communistes locales.
À vrai dire, au-delà de ce point précis, la question Staline-Hitler est loin d’être tranchée et ne le sera jamais, pas par les historiens en tout cas − Vassili Grossman est peut-être celui qui a dit le mieux en quoi ils étaient semblables et en quoi différents. Chez les historiens, c’est Ernst Nolte qui a allumé la mèche en 1986 dans La Guerre civile européenne où il avance que le « meurtre de race » perpétré par les nazis a été une réaction au « meurtre de classe » commis par les Soviétiques. D’autres insistent toujours, non sans naïveté, sur la différence des intentions idéologiques, soulignant que les Soviétiques prétendaient inclure toute l’humanité par amour de l’égalité, quand les nazis voulaient en exclure l’écrasante majorité au nom de leur supériorité. Pour les victimes tombées, une balle dans la nuque, dans des fosses communes, ces finasseries ont peu compté. Le problème reste donc ouvert.
Timothy Snyder n’est certainement pas « au service » de quiconque, et ses positions sur ces deux questions sont nuancées, légitimes et partagées par d’autres chercheurs. On peut être en désaccord avec certaines de ses interprétations. Il faut en tout cas saluer son effort pour inscrire l’Holocauste dans un contexte plus vaste, dont les frontières spatiales et temporelles sont méthodologiquement justifiées, pour ne pas y voir un événement hors-sol et presque métaphysique, bref pour l’extraire du « ghetto intellectuel » d’une histoire uniquement juive.[/access]

Terres de sang, l’Europe entre Hitler et Staline, Timothy Snyder, Gallimard, 2012, traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat.

Pour en finir avec le mythe des « privilèges des retraités »

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Le rapport de la Cour des comptes de septembre 2012 sur la Sécurité sociale a le mérite de la clarté : il faut combler tout ou partie du trou de la Sécurité sociale. Pour ce faire, la Cour désigne une cible de choix : les retraités, inconscients de l’ampleur des privilèges dont ils bénéficient. Ainsi, pour égaliser revenus et patrimoines entre actifs et retraités, la Cour propose diverses mesures correctives, toutes à la charge des retraités. Mais cette démarche volontaire repose sur des références biaisées qui ne résistent pas à l’examen des chiffres récents du Conseil d’orientation des retraites (COR).
La première erreur de la Cour est de considérer de manière uniforme tous les régimes de retraite, alors que les avantages sont très inégalement distribués entre un secteur public très largement protégé et un secteur privé exposé à tous les vents mauvais de la démographie et de la conjoncture. Dans ces conditions, l’amplitude des écarts de richesse entre retraités est souvent telle que les moyennes y perdent beaucoup de leur sens.
Les magistrats ne tiennent pas non plus compte des charges et contraintes liées à l’âge : l’alourdissement continu des dépenses de santé, avec des primes d’assurance complémentaire individuelle (2 à 4 milliers d’euros par an pour un couple), lié au vieillissement. Or, non seulement ces dépenses supplémentaires ne sont pas prises en charge par un employeur – il s’agit de retraités ! -, mais l’Administration refuse aux retraités le droit – qu’ont pourtant nombre d’actifs –  de les déduire de leurs revenus imposables. Faut-il rappeler en outre que près de 20 % des retraités qui ont dépassé l’âge de 75 ans commencent ou continuent à développer un syndrome d’Alzheimer et qu’un quart des plus de 85 ans sont contraints de rejoindre une maison de retraite, souvent médicalisée, dont le coût mensuel moyen se situe à 1 857 euros par personne ?
En revanche, la Cour ne se prive pas de reprocher aux seniors de générer la moitié des dépenses de maladie, alors qu’ils ne représentent qu’un quart de la population du pays. Mais si on veut jouer à ce jeu-là, il faut rappeler à la Cour que les retraités ne coûtent rien en indemnités journalières ni en allocations familiales, ou en indemnités de chômage…
La deuxième erreur de la Cour concerne le patrimoine des retraités. La Cour constate que le niveau de leurs biens patrimoniaux a tendance à dépasser celui des actifs plus jeunes. Sauf que la gestion normale de la plupart des actifs les conduit à accumuler au fil des ans une épargne dont ils disposeront lors de leur retraite. Comment  peut-on considérer comme une inégalité injuste les fruits d’une vie de travail et d’épargne ? La comparaison est en grande partie tronquée  : une comparaison honnête des patrimoines des actifs avec ceux des retraités aurait dû prendre en compte l’actualisation des flux de  pensions à recevoir par les uns et les autres jusqu’au terme de leur espérance de vie. Ainsi, si l’on fixe une espérance de vie commune  jusqu’à 82 ans avec un départ à la retraite à 65 ans, il faut rajouter en les actualisant 17  annuités de retraite à échoir au patrimoine du salarié de 50 ans, contre seulement 5 annuités à échoir au retraité de 77 ans. Il est dommage que cette technique usuelle – qui aurait sans nul doute changé les choses – n’ait pas réussi à franchir la lourde porte de la rue Cambon…
À ces considérations, la Cour ajoute quelques griefs fiscaux dont le premier a trait à l’abattement fiscal de 10 % pour frais professionnels, dont les retraités continuent à bénéficier alors qu’ils n’engagent plus ce genre de frais. Mais la Cour omet d’observer que bien des salariés, dont les frais de trajet et de nourriture sont partiellement pris en charge par l’employeur, n’engagent pas, non plus, un dixième de leur paye en frais professionnels, alors que, de leur côté, leurs nombreux engagements associatifs (plus d’un retraité sur deux fait partie d’au moins une association) amènent régulièrement les retraités à assumer, souvent dans l’intérêt général, des frais plus ou moins contraints qui allègent la dépense publique (que deviendraient les « Restos du Cœur » sans bénévoles ?).
Quant à la CSG, les retraités n’acquittent en effet qu’un taux de 6,6 % sur leurs pensions, contre  7,5 % sur les salaires. Toutefois, la Cour ne prend pas en compte que les retraités acquittent la CSG sur la totalité de leur retraite, tandis que les salariés bénéficient d’un abattement de 1,75 % au titre de leurs frais professionnels. En outre, la Cour oublie un peu trop légèrement que le taux de 6,6 %  provient de la volonté du législateur de moins taxer les revenus de remplacement ! Et d’ailleurs, lorsque la Cour des Comptes propose de supprimer cet avantage aux retraités, elle se garde bien de signaler qu’il faudrait, en toute équité, procéder de même à l’égard des trois millions de chômeurs indemnisés et des très nombreux bénéficiaires d’indemnités journalières…
Au-delà de ces « omissions », pour ce qui s’agit de la soi-disant aisance de retraités, selon le dernier rapport du Conseil d’Orientation des Retraites (COR) paru le 22 janvier 2013, la Cour se trompe tout simplement quant au niveau de vie des retraités. Si on retient les chiffres du COR pour 2010, le niveau de vie moyen des retraités – 1 913 euros par unité de consommation – correspond à très peu de choses près au niveau de vie moyen de l’ensemble de la nation (1 883 euros), mais demeure assez nettement (de 4,45%) inférieur à celui des actifs (2 002 euros). Mais si les actifs ont souvent l’espoir de voir, au fil de leur carrière, progresser sensiblement leur pouvoir d’achat, c’est l’inverse que les retraités ont à redouter. Car la garantie du pouvoir d’achat n’existe juridiquement pas pour tous les régimes de retraite complémentaire du privé, dont la plupart, fort mal en point vont freiner ou ont déjà freiné, voire parfois stoppé la revalorisation de leurs pensions. Pire, cette garantie risque fort  d’être très prochainement remise en cause.
On s’amusera enfin que la Cour ait cru pouvoir rajouter le produit d’un loyer fictif aux revenus des propriétaires de leur habitat. Quand on sait qu’en près de quarante ans, l’Administration fiscale, avec tous les moyens dont elle dispose,  s’est révélée incapable d’établir de façon correcte les valeurs locatives cadastrales sur lesquelles reposent nos taxes foncières et nos taxes d’habitation, on peut à bon droit nourrir quelque doute à la fois quant à la pertinence du calcul de ces loyers fictifs et au sérieux des résultats ainsi obtenus.
Dans ces conditions, que penser de ce rapport et de ses conclusions assassines pour les retraités, auxquels de plus en plus d’actifs reprochent à voix de moins en moins basse de vivre à leurs crochets ?
Dans le marbre de la devise de la République, est gravé le mot de fraternité. La Cour des comptes semble hélas l’avoir oublié, car son rôle n’est pas de dresser – abusivement et on l’a vu,  souvent à tort – les Français les uns contre les autres. En réalité, les magistrats de la rue Cambon, mal inspirés, ont instruit iniquement un mauvais procès contre 16 millions de retraités qui ont assumé loyalement leur part dans le développement du pays. Derrière cet acharnement, se profile une dangereuse fracture. On aimerait en effet que notre fragile système de répartition ne glisse pas vers une logique sournoise d’appauvrissement et d’exclusion de tous ceux dont le seul tort est d’avoir rempli en leur temps l’intégralité de leur devoir de solidarité envers leurs aînés.

*Photo : Neil. Moralee.

L’idéologie managériale est en faillite

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bigot sarkozy hollande sncf

bigot sarkozy hollande sncf

Guillaume Bigot, auteur de La trahison des chefs, a accepté de répondre à nos questions. Il est essayiste et dirige un groupe d’écoles de commerce.
David Desgouilles : Dans votre livre, vous opposez « l’art du commandement » aux « sciences managériales » en prenant clairement le parti du premier. À vous croire, l’idéologie managériale serait à l’origine de presque tous nos maux, nous faisant passer de la lumière des Trente glorieuses à l’ombre des Trente piteuses. N’exagérez-vous pas un chouïa ?
Guillaume Bigot : Le management a consacré le droit à «  jouir et à faire du profit sans entraves », ce qui a profondément déréglé nos sociétés. Mais il n’est pas la cause de tous nos malheurs. On lui attribue généralement un excès de mérites. Or, les spectaculaires gains de productivité  des Trente piteuses (faisant qu’une firme comme Zara est désormais capable de renouveler et de distribuer une nouvelle collection en 15 jours) sont davantage la conséquence de la diffusion des NTIC et du toyotisme que le fruit du coaching ou des délocalisations.
DD : Les délocalisations seraient donc les filles légitimes du management ? 
Elles le sont deux fois. Primo, la baisse des coûts n’est pas le seul motif incitant les managers à délocaliser. Faire travailler des gens que l’on ne voit pas, qui ne se syndiquent pas, parfois des femmes ou des enfants, c’est plus facile que de se faire obéir de ses troupes, comme on le faisait jadis. L’adage « loin des yeux, loin du cœur » pèse ainsi dans l’équation des délocalisations. Et plus on délocalise, plus l’on délocalisera car plus on fera croître le chômage et les charges sociales. Ce cercle vicieux renchérit le coût du travail « indigène » et offre donc de nouveaux prétextes au dépaysement de la production.
Secundo, l’objectif même de la délocalisation n’est pas de développer l’entreprise ou de conquérir de nouveaux marchés mais d’enrichir l’actionnaire. La boucle est réellement bouclée et le masque du chantage à la compétitivité et de la nécessaire adaptation à la globalisation tombe lorsque les actionnaires majoritaires décident eux-mêmes de “délocaliser” leur patrimoine. Les amarres de l’intérêt général sont alors rompues… par ceux-là même qui devaient le défendre.
DD : Les syndicats ont-ils accompagné le triomphe du management moderne ?
GB : Oui et non. Oui car l’humanité reste marquée par un puissant effet mimétique à l’égard du dominant. Les syndicalistes ne font pas exception et tendent à imiter les patrons. Ils ne sont guère plus dévoués au bien commun que les actionnaires. La CGT a été traînée aux Prudhommes par ses salariés. Et les caciques des centrales sont devenus des managers comme les autres : narcissiques, carriéristes, manipulateurs, etc.
Non car la responsabilité des dirigeants – que sont les patrons – et celle des dirigés – dont font partie les syndicats- sont incomparables.
Ce qui est étrange, ce n’est pas que Sud-SNCF cherche à défendre son bout de bifteck en brandissant le service public, c’est que Guillaume Pépy n’invoque jamais le service public mais le client et qu’il consacre l’essentiel de son budget com’ à se mettre lui-même en scène.
DD : Avec ses airs bourrus et provocateurs, Maurice Taylor est-il un patron à l’ancienne ou le symbole du management des années 2010 ?

GB
 : C’est un manager caricatural. Maurice Taylor est bourru avec l’État dont il attend des subventions. Il est grossier à l’égard d’un pays qui accueille ses usines. Il est impitoyable avec ses salariés qu’il licencie sans vergogne. Mais il se couche devant ses actionnaires et paraît nettement moins viril face à ses concurrents. Le chef « à l’ancienne » possède certes une dimension brutale (c’est toujours le plus dangereux qui domine) mais cette brutalité est destinée à protéger ses gens, ses citoyens, ses employés, sa collectivité, petite ou grande, publique ou privée, celle dont il ou elle a la charge. Or, Taylor agresse d’abord ceux qui lui sont soumis.
DD : Comment inverser la tendance ?
GB
 : D’abord en bridant le bon plaisir individuel à l’école et en rétablissant la frustration comme ingrédient indispensable de la civilisation. À cet égard, le fait que les enfants et les adolescents aient de moins en moins l’occasion de vivre en collectivité et de découvrir l’existence d’un intérêt général qui les dépasse et qui n’est pas celui de « papa maman » me paraît essentiel.
Ensuite, en rétablissant la culture générale et le sens de la synthèse. Diriger, c’est toujours faire prévaloir le bon sens et le bien commun sur le « petit bout de la lorgnette » des experts.
Il faudrait aussi cesser de croire que l’on ne doit promouvoir que ceux qui sortent des écoles de gestion ou des grandes écoles. Un diplômé des beaux-arts ou un autodidacte peuvent faire des chefs exceptionnels. Un jeune homme sorti d’HEC ou un énarque peuvent être des zéros absolus dans ce domaine. Enfin, il faut aguerrir les chefs, les mettre à l’épreuve, tester leur courage physique et moral ce que le principe de précaution nous interdit de faire !
DD : La dissertation de culture générale et la note de synthèse ont justement été supprimés des concours externes de catégorie B de la fonction publique, remplacés par une sorte de QCM et l’étude d’un cas pratique ! Selon vous, le sarkozysme a t-il été le point culminant du triomphe managérial dans notre pays, au grand dam des lecteurs de La Princesse de Clèves ?
Il est certain qu’en poussant son soupir d’aise au lendemain de son élection : « je suis le numéro un, je vais pouvoir me lâcher ! » et en adressant à ses ministres des feuilles de route concoctées par des cabinets privés de consulting, Sarkozy a collé jusqu’à la caricature à la notion de manager d’État. Cependant, soyons juste, il faut reconnaître que d’autres traits de sa personnalité, l’imagination, l’audace, le courage, se situent aux antipodes du modèle managérial. Par son côté “normal”, “monsieur Homais de la politique” et par sa prudence poussée jusqu’à l’attentisme, François Hollande éclaire une autre facette du management : le principe de précaution. C’est un chef qui se couvre ! Or, un vrai chef doit à la fois être posé et mettre les formes comme le fait Hollande et trancher comme le faisait Sarkozy.

Guillaume Bigot, La trahison des chefs (Fayard).

 

*Photo : Alex van Herwijnen.

La Trahison des chefs

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I’m Going Home : Alvin Lee s’en est allé vers sa dernière demeure

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Je suis un type sans cœur ; depuis quelques semaines les nécrologies tombent comme à Gravelotte : c’est la fin de l’hiver il est temps de rejoindre l’au-delà. Curieusement, ni la mort de Hessel, ni celle de Savary, ni même celle toute fraîche de Chavez ne m’ont arraché une larme , quand je vous dis que je suis un type sans cœur ! Je ne vais pas disserter des plombes durant sur le pourquoi du qu’est-ce : chacun ici même y est allé de son commentaire plus ou moins élogieux du défunt idoine.  Stéphane Hessel, passons, trop d’humanisme tue l’Humanisme, et trop d’unanimisme aussi. Alain Savary, à vrai dire ça n’est pas trop ma tasse de thé – ah on me souffle dans l’oreille que c’est Jérôme le théâtreux, pas Alain le ministre oublié, au temps pour moi : je ne vais jamais au théâtre. Quant à Chavez Hugo, je ne vais quand même pas rajouter de quoi attrister ceux qui croient encore à la possibilité du socialisme réel, ni abonder dans le sens des autres, quelques fragments de solidarité égarés dans la jungle et l’Art me suffisent amplement : je n’irai de toute façon pas en vacances au Venezuela, je me contenterai de la douceur angevine. Ceci étant, Heu merci, mon cœur a battu ce matin en ouvrant mon ordinateur (les journaux n’arrivent pas encore dans mes confins) : Alvin Lee s’en est allé lui aussi ! « I’m going home » remember Ten Years After camarades, ben voilà…J’ai toujours eu un faible pour les guitar heroes, Jeff Beck, Jimmy Page, Jimmy Hendrix, Johnny Winter, Ted Nugent, et j’en passe, même si mon cœur (encore lui) balance plutôt vers le jazz et Wes Montgomery, the boss. Alvin Lee est parti, pas trop vieux, encore plein de doigts dans les mains, sa virtuosité vaine et un peu ringarde mais qui fait du bien et sa voix éraillée, « des complications dues à une hospitalisation » disent les média, des choses qui arrivent et le lascar n’a pas du s’économiser sa vie durant : RIP Alvin.

 

 

 

Tunisie, an II

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ennahda jebali ghannouchi

ennahda jebali ghannouchi

« Modernistes » : quand on demande à des Tunisiens comment ils qualifieraient les partis laïques, tous, y compris les islamistes, s’accordent sur le même terme. Dans les années 1990, la rue algérienne ironisait sur les « démocrates ». Avec des guillemets. Cette nuance lexicale est peut-être moins anecdotique qu’il n’y paraît. Elle montre que les laïques, même quand ils combattent les « Frères » (Ennahda est la branche tunisienne des Frères musulmans), ne leur dénient pas la qualité de démocrates. Du reste, la sémantique reflète la politique puisque la ligne de partage entre gouvernement et opposition ne recoupe pas le clivage islamistes/laïques, trois partis, dont celui du Président Moncef Marzouki et Ettakatol, seule formation tunisienne à faire partie de l’Internationale socialiste, ayant rejoint les islamistes au gouvernement.
Après les élections d’octobre 2011, où Ennahda était arrivé en tête avec 35 % des voix, nombre d’observateurs s’étaient émus ou indignés de cette alliance qu’ils jugeaient contre-nature, estimant qu’il aurait fallu appliquer à Ennahda la tactique du cordon sanitaire qui a eu en France les heureux résultats que l’on sait avec le Front national. Pourtant cette configuration qui contraint les islamistes à participer aux combinazione de la vie parlementaire permettra peut-être à la Tunisie d’être le laboratoire dans le monde arabe d’un islamisme à visage humain.
Tous démocrates, donc (même ceux dont on soupçonne qu’ils ne le seront pas toujours) et, dans la foulée, ce qui est plus important encore, tous Tunisiens. Cela ne règle pas tout, sans doute, mais cela exclut le scénario d’une guerre civile. Il y a bien deux Tunisie qui s’ignorent ou s’affrontent.[access capability= »lire_inedits »] Mais à en croire Zyed Krishen, le directeur de Maghreb, un quotidien en langue arabe né dans la foulée du Printemps tunisien « ce n’est pas le Liban des années 1970 ni l’Algérie des années 1990, plutôt la France des années 1950 ». Comme on ne voit ni gaullistes, ni communistes à l’horizon, cette phrase un peu énigmatique fait sans doute référence à la réconciliation nationale.
Professeur de physique et veuve d’un ministre de l’Education de Ben Ali, Faouzia Charfi a assisté, dans les années 1980, à la poussée islamiste dans les facs sur fond de répression brutale. Aujourd’hui, elle ne cache pas son inquiétude: « Depuis deux ans, Ennahda s’est par exemple attaqué à la petite enfance, un secteur délaissé par l’Etat. Et maintenant, dans certains jardins d’enfants, on sépare les filles des garçons et on leur fait réciter des sourates ». Au sein de l’élite, beaucoup restent convaincus que, malgré les discours apaisants de ses dirigeants, et les nombreuses concessions de Rached Ghannouchi, le leader historique rentré de son exil londonien, Ennahda n’a pas abandonné son projet d’islamiser la société et de la soumettre à la charia. Il est vrai que Ghannouchi lui-même a multiplié les appels du pied aux extrémistes regroupés dans les Comités de protection de la Révolution, sortes de milices de quartiers: « Vous êtes l’âme de la Révolution », avait-il lancé en décembre après une bataille rangée avec des syndicalistes. « Ghannouchi veut vraiment greffer le modèle wahhabbite sur la Tunisie », soupire un journaliste. Mais comme le dit Zyad Ladhari, jeune député ennahdiste de Sousse, « Ghannouchi est un élément du spectre. Il n’est pas tout le spectre ».
En attendant, à l’Assemblée constituante, les islamistes ont dû renoncer à substituer la notion de complémentarité entre les hommes et les femmes à celle de l’égalité, ainsi qu’à la création d’un délit de blasphème. Faouzia aurait pu s’installer en France: « Il n’en est pas question, je suis tunisienne à 100 %. J’ai toujours pensé que, par le dialogue, on pourrait démontrer qu’une société attachée aux valeurs musulmanes peut rester une société ouverte ».
Ennahda est-il prêt à jouer le jeu et à perdre le pouvoir conquis dans les urnes après trente ans de répression féroce et de clandestinité ? C’est tout l’enjeu de la crise politique inaugurée par l’assassinat du leader de l’opposition Chokri Belaïd, le 6 février devant son domicile Tunisois, qui a conduit à la démission du Premier ministre ennahdiste, Hamadi Jebali.
En réalité, c’est peut-être à l’intérieur d’Ennahda que se joue l’avenir de la Tunisie. De ce point de vue, l’évolution de l’ex-Premier ministre Hamadi Jebali, est peut-être encourageante. Considéré comme un dur il y a deux ans (on se rappelle de ses déclarations sur le califat), Jebali apparaît aujourd’hui comme un pragmatique, et même pour certains de ses « frères », comme un renégat: c’est lui qui, au lendemain de l’assassinat de Belaïd, a proposé de former un gouvernement de techniciens, en privant son propre parti des ministères de souveraineté. Jebali a été désavoué par le parlement du mouvement, mais la solution qu’il préconisait l’a tout de même emporté. Ennahda devrait notamment renoncer au ministère de l’Intérieur, dont beaucoup redoutaient qu’il l’utilise comme base de conquête du pouvoir en mettant ses hommes aux postes-clés. Reste à savoir si le gouvernement dirigé par Ali Larayedh, l’ex-ministre de l’Intérieur, saura remettre sur les rails le processus constitutionnel – et l’économie tunisienne qui s’enfonce dans le marasme.
Ce n’est sans doute pas un hasard si la plupart des modérés du parti islamiste se recrutent parmi les anciens « taulards » plutôt que parmi ceux qui « fumaient de la chicha et préparaient la révolution islamique mondiale à Londres », comme le dit un journaliste. Cette opposition entre les exilés et ceux de l’intérieur rappelle celle de l’OLP de la grande époque. Jebali a passé quinze ans en prison, dont dix à l’isolement. On imagine qu’il verrait d’un assez mauvais œil les anciens exilés reprendre les commandes. Au début des années 2000, beaucoup sont sortis de prison et en 2005, ils ont rejoint le mouvement du 18 octobre, initié en marge du Sommet de l’Information, pour protester contre l’absence de libertés, et signé la plate-forme de l’opposition, s’engageant de ce fait à respecter les acquis de la société tunisienne, notamment en matière de droit des femmes. Cet accord avait été salué comme une grande victoire par la direction londonienne qui avait alors annoncé son retour tout en promettant de laisser le pouvoir au sein du parti à ceux de l’intérieur. Seule la première promesse a été tenue.
Même les membres les plus éradicateurs de l’élite de l’élite laïque ne prétendent pas exclure les barbus du pouvoir – en réalité, la plupart sont en costume-cravate et arborent des barbes maigrichonnes ou pas de barbe du tout. Zyed Krishen se rappelle, amusé, un voyage avec deux membres du bureau exécutif: « Ils étaient obsédés par le shopping. Beaucoup ont découvert les belles voitures, les bons restaus, les gardes du corps ». L’islamisme tunisien est peut-être soluble dans le confort bourgeois.[/access]

Elisabeth Lévy s’est rendue en Tunisie fin février pour réaliser ce reportage.

*Photo : Magherebia.

Yémen, la révolution oubliée

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yemen saleh al qaida

yemen saleh al qaida

Deux ans après le début du soulèvement de 2011 qui a conduit à la démission d’Ali Abdallah Saleh, président depuis 33 ans, le Yémen se prépare à des négociations multipartites, dans le cadre du très officiel « Dialogue national ». Ce pays pauvre, d’à peine vingt-cinq millions d’habitants, tombe à première vue dans tous les clichés de l’Orient compliqué et dangereux : risque de fracture entre le Nord et le Sud, tribus farouches, rebelles indépendantistes de diverses provinces, militants d’Al-Qaïda, enlèvements, attaques terroristes, tensions interconfessionnelles (chiites-sunnites), armes envoyées en douce d’Iran, de Turquie et… drones américains qui tombent régulièrement.
Pourtant, le soulèvement de 2011 était pacifique – malgré sa répression par le gouvernement de l’époque. On peut s’enthousiasmer de la présence massive de jeunes et de femmes dans cette mobilisation qui dura de longs mois. Mais la révolution a fait long feu, nombre de caciques de l’ancien régime étant encore au pouvoir.
Commençons par les rebelles Houthis (du nom d’un de leurs leaders). On raconte tout et n’importe quoi sur ce mouvement rebelle zaydite – le zaydisme est une branche du chiisme – armé, actif dans le Nord du pays. Il souhaiterait le rétablissement de l’imamat zaydite d’avant 1962, bénéficierait du soutien de l’Iran voire de la bénédiction de l’ancien président Saleh. « Les Houthis sont devenus très populaires très rapidement,  y compris à Sanaa. Ceux qui ne sont ni Houthis ni Zaydites ont tendance à assimiler ces deux groupes, mais les Zaydites démentent – même si, au fond, ils sympathisent avec la cause » explique Stephen J. Steinbeiser, directeur du Centre de recherches américaines (AIYS) basé au Yémen. Leurs revendications ne sont pas très claires. Ils souhaitent voir juger les responsables des nombreuses exactions qu’ils ont subies ces dix dernières années. Ils prétendent également que le gouvernement aurait employé des militants d’Al-Qaïda pour les combattre. Dans le même temps, les tensions intercommunautaires entre zaydites et salafistes s’exacerbent.
Les indépendantistes du Sud ont créé le mouvement des Hirak (autour d’Aden), qui réclame le retour à l’État indépendant du Sud d’avant 1990.
D’autres régions rechignent à obéir à l’autorité centrale, comme la province du Hadramout. Cette dernière dispose par suffisamment de ressources (pétrole et gaz) pour être autonome. Beaucoup de familles locales sont très liées à l’Arabie saoudite (comme celle de Ben Laden par exemple) et en perçoivent des subsides. Le royaume wahhabbite voulait d’ailleurs installer un oléoduc dans la région – ce que Saleh a toujours refusé.
Sur le front de la lutte antiterroriste, le gouvernement yéménite dit avoir réussi à contenir l’avancée d’Al-Qaïda dans la Péninsule Arabique (AQPA), qui avait profité de l’affaiblissement de l’armée pour s’étendre. On reproche beaucoup à Saleh d’avoir exagéré la menace d’Al-Qaïda pour obtenir des financements antiterroristes en provenance des Etats-Unis. Certains expliquent en outre la popularité croissante d’AQPA au Yémen comme un effet pervers des frappes des drones américains.
Une chose est sûre : plus que jamais, beaucoup réclament le départ définitif de la scène politique de l’ancien président Ali Abdallah Saleh. Ce dernier n’avait accepté de démissionner en 2011 qu’en échange de l’impunité. Son départ négocié avait alors évité une nouvelle guerre civile. Mais Saleh dirige toujours son parti, le Congrès populaire Général. Il reste beaucoup de ses hommes au gouvernement et dans l’armée. Ainsi, le général Ali Mohsen, longtemps allié du président déchu, dirige toujours en sous-main une grande partie de l’armée. Quant au fils de Saleh, il est à la tête d’une faction rivale des forces armées ! Aujourd’hui, le chef de l’Etat yéménite est l’ancien vice-président de Saleh, Abd-Rabo Mansour Hadi. Cet homme du Sud  adepte de  la répression a été élu en février de l’année dernière,  à l’issue d’une élection où il n’affrontait aucun concurrent. Hadi a tenté de mettre fin aux divisions des forces armées en démantelant formellement les unités rivales, mais de manière encore peu concluante.
Le Yémen peine encore à établir un gouvernement stable face aux pressions extérieures. Il semble ainsi être un terrain d’affrontements indirects entre l’Iran et l’Arabie saoudite, alliée des Etats-Unis dans la région. On accuse en effet constamment l’Iran d’armer tous les groupes rebelles. Quant à  l’Arabie saoudite, elle n’a jamais vraiment accepté que le Yémen devienne une république. Elle s’était même ingérée dans la guerre civile qui avait abouti à la création de la République du Yémen du Nord. Aujourd’hui, elle n’hésite pas à intervenir pour essayer de restaurer le calme chez son voisin.
Des négociations doivent bientôt s’ouvrir entre les différents groupes et partis de la scène politique, conformément au plan de sortie de crise des pays du Golfe que l’ONU a repris et complété. Mais ces discussions risquent d’être à nouveau reportées, car certains groupes menacent de les  boycotter. Si elles échouent, la rédaction d’une nouvelle Constitution serait encore ajournée, et les élections prévues pour 2014 repoussées. Bis repetita…

*Photo : Al Jazeera English.

AQMI : gare aux mots qui tuent.

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aqmi tchad moukhtar

aqmi tchad moukhtar

Le plus grand flou continue d’obscurcir le détail des opérations ayant conduit – ou pas – à la mort des deux dirigeants d’AQMI, Abou Zeid et Mokhtar Belmokhtar. Le Tchad affirme haut et fort qu’ils ne sont plus de ce monde, renforçant au passage la réputation d’efficacité de son armée nationale en zone désertique – on parle ici de désert au sens propre, pas des centres-villes des Yvelines après 20 heures.
En France, on est beaucoup plus circonspect sur ces trépas au Sahara. Une prudence qui s’explique bien sûr par la multiplication récente du nombre d’otages de chez nous détenus par AQMI ou l’une de ses franchises. Même si ces ravisseurs sont réputés pragmatiques et plus intéressés par un virement bancaire immédiat qu’une perspective lointaine de rétablissement du califat, ils pourraient quand même prendre la mouche si les autorités françaises sablaient le champagne en revendiquant ce tableau de chasse – et pas seulement à cause de la boisson contraire aux prescriptions coraniques citée quelque part au fin fond de cette phrase qui n’en finit pas.
L’autre explication de la discrétion française tient aux certitudes, disons pas ci certaines que ça, quant à la disparition prématurée de ces deux garçons. Ça serait assez désolant pour Jean-Yves Le Drian, Laurent Fabius et leurs supérieurs hiérarchiques (mais je vous le demande : Lolo peut-il avoir un supérieur ?). Imaginez le buzz si quelques jours après un communiqué triomphal des autorités civiles ou militaires françaises, un des deux macchabées supposés réapparaissait hilare sur Youtube en tenant à la main le dernier numéro des Inrocks ? Comme le disait un vieil adage souvent cité du temps de leur splendeur par les communicants d’Euro RSCG, heu pardon d’HavasMachinchose, enfin par Séguéla et Fouks, quoi : il n’y a pas loin du storytelling too much au French bashing trop moche.
Quelles sont en effet les preuves tangibles de ces deux décès ? Pour Abou Zeid, j’en sais trop rien, mis à part les communiqués tchadiens glanés çà et là sur le web. Avec quelques quarts d’heure de recherches supplémentaires, je pourrais jouer les experts façon C dans l’Air, mais ma femme exige que j’aille au plus vite acheter du pain, et à la maison, contrairement à la rubrique Brèves, c’est pas vraiment moi le chef.
En revanche, avant de filer chercher une tradi chez mon boulanger, j’ai eu le temps de zyeuter un peu les témoignages sur la mort de Mokhtar Belmokhtar (qu’on tachera de ne pas confondre avec Mondo Belmondo). Mokhtar, alias Le Borgne, fut, rappelons-le, le grand ordonnateur de la tuerie peu raffinée à la raffinerie d’In Amenas. À ce titre, et peut-être à d’autres, il était activement recherché par tout ce que la région compte de troupes d’élites, africaines ou gauloises, lesquelles avaient pour mission de le ramener mort ou mort.
Une mission accomplie au dire de Madjiasra Nako, correspondant permanent de Radio France International au Tchad. Celui-ci a eu l’occasion de se rendre dans la région où les Aqmistes auraient été liquidés. Il a pu reproduire une photo présentée par des soldats comme étant celle du corps de Mokhtar Belmokhtar. Manque de bol, le cliché est flou et Photoshop est tout-puissant. Reste le témoignage desdits soldats. Notre confrère de RFI les aurait entendus se vanter d’avoir « tué le borgne ». Et c’est là que le fin linguiste qui sommeille en moi se réveille brutalement et crie « Halte là ! » Qu’a entendu exactement le correspondant aux armées ? A-t-il précisément ouï les troufions du désert affirmer qu’ils avaient occis leur client par balles ? À la roquette ? Au couteau ? En lui faisant visionner le dernier concert des Enfoirés ? Des précisions s’imposent. Et si l’on venait  à apprendre que finalement Mokhtar est mouru par strangulation, alors toute l’histoire de cette victoire du désert serait à réécrire.
Car en argot de fantassin francophone, l’expression « étrangler le borgne » a un sens bien précis. Il désigne une activité qui n’est nullement condamnée par les lois de la guerre, et encore moins en temps de paix – sauf par l’Eglise catholique et les rabbins old school. On la retrouve d’ailleurs dans la chanson de Renaud Le déserteur, où celui-ci explique au Président Mitterrand qu’il ne souhaite pas endosser l’uniforme parce qu’entre autres raisons, il n’ « aime pas étrangler le borgne plus souvent qu’il ne faut ». Bref, sans verser dans le scabreux, disons que cette expression se rapporte à la pratique de l’onanisme. Or, on sait que cette activité physique est abondamment pratiquée dans toutes les armées du monde, surtout depuis que la morale a proscrit les Bordels Militaires de Campagne.
Alors, exécution sommaire ou banale vantardise sexuelle ? Une plus ample vérification des faits s’impose. Dans le journalisme moderne, seul le factchecking compte. Tout le reste, c’est de la branlette.

*Photo : Magharebia.

Papy faisait la révolution

stephane hessel libe

stephane hessel libe

De mortuis nil nisi bonum – « Des morts, on ne dit rien, sinon du bien ». Dans les jours qui ont suivi la disparition de Stéphane Hessel, le 27 février, rares sont les commentateurs qui ont osé transgresser cet usage de bon aloi. On commencera donc par saluer, et sans arrière-pensée, la mémoire du résistant et du déporté. Ceux qui, dès 1940, ont fait le bon choix, cumulant lucidité et courage, méritent à jamais notre reconnaissance.
L’ennui, c’est que ce n’est pas le résistant de 1940, mais l’« indigné » de 2010 qui, avant d’être porté en terre, a été enseveli sous un tombereau d’éloges – dont 32 pages de Libération inaugurées par un éditorial de Nicolas Demorand sobrement intitulé « Je l’aimais ». Et ce qui est encore plus problématique, c’est que ses innombrables orphelins (spirituels, voyons !) aient entériné la confusion qu’il avait orchestrée entre l’un et l’autre.
En effet, c’est en plaquant la grammaire de la Résistance sur la prose de la politique démocratique que Stéphane Hessel a acquis le statut de héros national, en tout cas de best-seller, avec 4 millions d’exemplaires de Indignez-vous !, vendus en 34 langues.
Tombant dans le piège de l’analogie, et réduisant la complexité du monde à l’affrontement des victimes et des bourreaux, le vieil homme indigné voyait l’histoire qui se fait comme un éternel remake de la Résistance au nazisme. Pour lui, les enfants de Gaza, mais aussi les sans-papiers et même les manifestants défendant leurs retraites (mais attention, contre un gouvernement de droite) étaient peu ou prou les fantômes des insurgés du ghetto de Varsovie.[access capability= »lire_inedits »] On aurait pu mettre ce tropisme au seul compte d’une juste colère restée intacte ; l’ennui, c’est que si le monde est peuplé de nouvelles figures du juif gazé, il faut aussi trouver toutes sortes d’incarnations des nazis. Comme l’affirmait Alain Finkielkraut dans ces colonnes il y a deux ans, « c’est toujours l’Autre qui nous indigne »[1. « C’est toujours l’Autre qui nous indigne », entretien avec Alain Finkielkraut, Causeur Magazine n°32, février 2011.]. Certes, Stéphane Hessel n’a jamais explicitement comparé Nétanyahou ou Sarkozy à Hitler, mais il suffisait au lecteur de pousser un peu plus loin sa logique pour arriver tout seul à ce genre d’âneries. Ainsi la conjonction du relativisme et du manichéisme lui permettait-elle de nous présenter « un monde très agréablement simplifié dans lequel manifester contre la prolongation de la durée légale du travail, c’est résister et s’indigner, c’est faire de la politique », disait encore Finkielkraut.
On a célébré à l’envi son engagement auprès des plus jeunes – et de fait il a dû consacrer une bonne partie de ses dernières années à faire les tournées des popotes lycéennes. Il croyait former la jeunesse. Il contribuait à la formater en lui répétant qu’on a toujours raison de s’indigner.
L’indignation avait été son moteur contre le nazisme. Il en a fait un programme politique pour le monde et la France d’aujourd’hui. Programme largement incantatoire et dont le principal mérite est d’ailleurs de mettre en valeur ceux de ses défenseurs. On comprend que Stéphane Hessel soit promptement devenu l’icône d’une certaine gauche qui, faute de pouvoir changer la marche du monde, croit faire illusion en la désapprouvant bruyamment et qui, de surcroît, doit sans cesse dénoncer la « bête immonde » pour interdire toute velléité de contester sa suprématie morale.
L’ennemi, c’est comme l’indignation : à chacun de choisir les siens. Les plus paresseux avaient Sarkozy. Stéphane Hessel avait Israël. S’agissant d’Israël, son indignation était en effet une obsession. Aucun des massacres qui rythment l’actualité, aucune des turpitudes reprochées aux tyrans de par le monde ne semblait mieux mériter ses foudres que les fautes – et parfois les crimes – commis par le gouvernement et par l’armée d’Israël. Hessel, contrairement à ce qu’il prétendait, ne s’est pas contenté de critiquer la politique d’un gouvernement. Il a mis ses bonnes manières et son affabilité de grand-père dont on rêve au service de la démonologie néo-gauchiste qui a fait de l’État juif le premier fauteur de troubles planétaire – l’occupant, le colon, l’exploiteur. Et il en a fabriqué une version à la fois souriante et sommaire parfaitement adaptée au format télé.
Hessel ne voyait pas le mal partout, il avait même une fâcheuse tendance à le voir dans un seul lieu ; donc, ce qui est tout aussi fâcheux et peut-être plus, à ne pas toujours le voir là où il sévit.
France Info a – peut-être par la petite cruauté d’un journaliste excédé par la déferlante superlative suscitée par sa disparition – diffusé un extrait dans lequel il s’émerveillait du caractère pacifique de la rébellion en Syrie et, plus largement, des révolutions arabes (100 000 personnes au moins sont mortes, essentiellement en Libye et en Syrie). Admettons que ce jugement d’une pertinence pour le moins discutable traduisait un enthousiasme louable et sympathique. Moins sympathique était son indulgence pour les crimes  du Hamas – qui n’a pu empêcher, disait-il dans Indignez-vous!, que « des rockets soient tirées sur Israël », forme passive qui indique bien qu’il n’y a pas de coupable et d’ailleurs pas de crime. Comme si, à ses yeux, tous les moyens étaient bons quand la fin consistait à s’en prendre à l’État juif.
Stéphane Hessel, et plus encore la hesselmania qui a saisi la France (en tout cas les médias, car peut-être faudrait-il aller y voir de plus près) est un symptôme, mais pas un symptôme de la haine des juifs et d’Israël qui sévirait en France[2. Il nous semble que les Français ont surtout envie de ne pas être sans cesse requis par un conflit qui ne concerne pas leurs intérêts vitaux et ne fait pas des milliers de victimes.]. La ferveur peut-être excessive des commentaires qui ont suivi sa disparition est bien un signe inquiétant, mais pas pour les juifs de France: pour la France elle-même. Elle ne témoigne pas d’un regain de l’antisémitisme, mais d’un renoncement à penser la complexité du monde, à comprendre la dialectique du possible et du souhaitable qui détermine l’action politique, au profit d’un conte de fées, à prétention moralisante de surcroît. Les lecteurs ravis de Indignez-vous !, n’ont pas aimé un pamphlet anti-israélien (ce qu’il n’est pas ou pas seulement), ils ont acheté une indulgence. Trois euros pour être un héros : qui résisterait à une telle proposition ?[/access]

*Photo : jmayrault.

C’est toujours la crise… méfiez-vous des buveurs d’eau !

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Il ne sera pas aisé pour les historiens, dans deux cent ans, d’expliquer l’extravagante concomitance de la mort d’Hugo Chavez et de l’entrée en politique de Véronique Genest. Il ne sera pas non plus très simple pour eux de décrypter les mille signes de la crise économique qui ravage nos villes et nos compagnes. On avait déjà raconté il y a quelques semaines les aventures plutôt tragiques d’un limougeaud qui avait débité un poteau d’éclairage à la hache pour se faire du bois de chauffage). On avait aussi souligné le cas de ce bosnien comique, mais néanmoins ferrailleur, qui avait volé un pont en métal par pur appât du gain. Plus tôt, nous évoquions un patron de supérette qui luttait contre les voleurs de lasagnes au poney en plaçant sur les denrées alimentaires de sa boutique des antivols destinés aux vêtements.
La rapinerie et le brigandage se portent toujours très bien. Le quotidien La Montagne nous apprend qu’une opération digne de l’attaque du train postal a eu lieu dans le Puy-de-Dôme le week-end dernier. Une aventure digne des plus grands esprits criminels. Un larcin considérable dont l’ampleur historique lui vaut d’être inscrit dès à présent en bonne place dans les annales de la pègre auvergnate… : le vol de 700 bouteilles d’eau minérale, dans un wagon de fret qui était sur le point de partir de la gare d’échange, proche de l’usine des Eaux de Volvic. « Quatre personnes ont été prises en flagrant délit de vol de bouteilles d’eau, dimanche après-midi, par les gendarmes de Volvic et de Riom. Tous de la même famille, ils avaient entassé à l’arrière de leur camionnette 700 bouteilles, soit plus d’une tonne d’eau« . Les perspectives d’enrichissement sur un vol de ce type donnent le vertige – surtout lorsque l’on corrèle la valeur potentielle de revente de la bouteille de Volvic sur le marché parallèle, le risque pris à attaquer un wagon en pleine gare de fret, et la dépense physique nécessaire pour déplacer une tonne d’eau. Les animaux les plus rudimentaires savent pourtant bien qu’il est inutile, pour capturer une proie, d’engager une dépense calorique supérieure à ce que peut apporter cette proie. Mais ne minorons pas ici la valeur de l’eau de Volvic qui, comme la plupart de ce qui vient d’Auvergne est non seulement volcanique, mais hautement consistant. Le quotidien montagnard précise : «  Deux hommes, domiciliés à Lempdes et âgés de 21 et 34 ans, sont poursuivis. Ils feront l’objet d’une procédure de comparution sur reconnaissance préalable de culpabilité. Les Eaux de Volvic ont porté plainte. C’est la troisième fois depuis un mois que la société est victime d’un tel vol. Les gendarmes avaient accru leur surveillance, ces derniers jours ».

C’est la crise…