Accueil Site Page 2574

L’Etat hors d’état

obertone insecurite valls

Honte à moi ! Plongée dans la confection de ce numéro depuis mon retour de Tunisie, je n’ai toujours pas eu le temps de  me procurer La France Orange mécanique. Ce livre doit bien avoir quelques vertus pour susciter un tel émoi dans la cohorte des prêcheurs qui s’évertuent à expliquer au bon peuple qu’il ne voit pas ce qu’il voit et qu’il ne vit pas ce qu’il vit[1. Sa venue à France Inter, dans « Service Public », l’émission de Guillaume Erner, a fait débat au sein de l’équipe, bien qu’il ait été traité sans le moindre ménagement.] En prime, j’ai peu de chances de trouver ce supposé brûlot dans la dernière librairie de mon quartier : la libraire est de gauche. Je ne saurais donc me prononcer sur les critiques méthodologiques qui se sont abattues sur l’auteur, accusé d’additionner des choux et des navets pour accréditer l’idée que la violence a explosé ces dernières décennies et attiser les peurs incompréhensibles de ces bourriques de Français. Il est vrai que, résumée en quelques chiffres, la réalité qu’il dit observer ressemble à un thriller sanglant : « Toutes les 24 heures, 13 000 vols, 2 000 agressions, 200 viols ». Des chiffres choc  propres à effrayer le bourgeois autant que le prolo. Bien entendu, les données collectées par Laurent Obertone n’ont pas été discutées, mais balayées sans autre examen ou, à l’inverse, admises comme des vérités révélées. Quant à ses conclusions, notamment sur le caractère structurellement plus violent des sociétés multiculturalistes, elles ont évidemment servi à lui accrocher au paletot le grelot « raciste ». Si on ajoute que Marine Le Pen a fait une promotion bruyante du livre, on comprendra que nombre de commentateurs se croient obligés d’afficher leur dégoût moral dès que le nom d’Obertone est prononcé. À lire avec des pincettes, recommande le site du Point. Sans surprise, les sociologues se sont mobilisés pour tailler l’ouvrage en pièces. Obertone suggérant que la fréquence de la récidive décroît en proportion inverse de la longueur de la peine, Laurent Mucchielli, notre marchand de pianos préféré, ferme le ban: « C’est un très vieux débat, agité par l’extrême droite, qui ne repose sur rien. On le voyait déjà à l’époque des discussions sur la peine de mort : il n’y a aucun rapport entre la sévérité de la peine et l’évolution de la délinquance ». En ce cas, il n’y a plus qu’à cesser de les prononcer. Et peut-être faudrait-il désormais, comme le suggérait récemment un autre sociologue sur France Culture, cesser d’employer le terme « délinquant », appellation infamante et excluante, pour parler de nos « compatriotes délinquants » (je n’invente rien, je le jure).
Faute de pouvoir apprécier la pertinence de son sombre diagnostic, il faut tenter de comprendre le succès de son bouquin – 20 000 exemplaires vendus, et pas seulement grâce au concours gracieux du Front national. La plupart des acheteurs ne veulent sans doute pas s’informer sur le niveau réel de l’insécurité. Ils veulent qu’on leur parle d’eux. Et aussi qu’on cesse d’imputer leurs inquiétudes à un inexplicable « sentiment d’insécurité » – teinté de xénophobie. Il est possible que, d’un point de vue statistique, la France ne soit pas plus violente qu’il y a dix, vingt ou trente ans. Mais un nombre croissant de Français a le sentiment que ça peut lui tomber dessus n’importe où et n’importe quand. Cela a peut-être quelque chose à voir avec la réalité.
Il convient bien sûr d’éviter l’exagération autant que la minimisation. Reste qu’on n’a pas attendu Obertone pour constater la montée d’un nouveau type de violence qui peut s’abattre sur le malchanceux pour un regard de travers. Ni pour observer que nous traversons une crise majeure de l’intégration des enfants d’immigrés. Seulement, dans le débat public ou ce qui en tient lieu, cette réalité est le plus souvent ensevelie sous un récit irénique assorti de condamnations morales. Il faut toutefois rendre hommage à Manuel Valls dont la fermeté permettra peut-être à la gauche de conserver une partie de l’électorat populaire. Mais le ministre de l’Intérieur ne saurait, par la seule force de son verbe, redonner confiance à tous ceux qui ont l’impression que les institutions, Justice en tête, ne les protègent plus.
Et ils ne seront pas rassurés par les conclusions de la « conférence de consensus » sur la récidive, réunie à l’initiative de Christiane Taubira. Le jury a en effet considéré qu’il disposait « d’éléments fiables pour remettre en cause l’efficacité de la peine de prison en terme de prévention de la récidive ». Voilà qui promet de bonnes et belles lois.
L’État est aux abonnés absents. Cette impression partagée par un nombre croissant de nos concitoyens est sans doute injuste, car nos gouvernants déploient une énergie considérable pour colmater les brèches du bateau France. Peut-être y a-t-il un pilote dans l’avion.
Mais on dirait bien que les commandes ne répondent plus. Toutefois, ne noircissons pas exagérément le tableau : malgré d’innombrables défaillances, les fonctions régaliennes continuent d’être assurées. Mais en même temps, la puissance publique apparaît de moins en moins capable de jouer son rôle de garante de l’intérêt général.
Or, en France plus qu’ailleurs, quand l’État fout le camp, tout fout le camp. Et ce n’est pas seulement l’État régalien qui semble aujourd’hui saisi par une forme d’impotence, mais plus encore l’État employeur, entrepreneur, stratège. Alors que les plans sociaux se multiplient, le Président a dû admettre que la courbe du chômage ne serait pas plus inversée en 2013 que l’Europe n’a été réorientée en 2012. Marcel Gauchet estimait récemment dans Le Point que François Hollande faisait preuve d’une grande intelligence de la situation mais, ajoutait-il, « on a l’impression qu’il recule devant la difficulté, qu’il biaise avec elle. Or, les circonstances historiques rendent cette méthode de gouvernement intenable. Nous avons des démineurs quand nous aurions besoin d’artilleurs ».
Faute de pouvoir peser sur le cours des choses, nos dirigeants ne peuvent que dispenser de bonnes paroles. Autant dire qu’ils sont aussi nus que le grand-duc du conte d’Andersen (je sais grâce à Philippe Muray qu’il s’agit d’un grand-duc et non d’un roi).
On dira qu’ils l’ont bien cherché. Les raisons de cette paralysie, qui dépassent largement la personnalité du Président, sont connues. Les vieux États d’Europe se sont volontairement dessaisis de leur capacité à agir au profit de la technocratie européenne. Or, comme l’observe encore Marcel Gauchet, ça ne marche pas : « Le problème n’est pas de savoir si Hollande et Merkel s’aiment ou pas, il vient de ce que la mécanique ne répond plus et que, pis encore, elle devient un obstacle, puisque tout ce qu’on pourrait tenter est bloqué d’avance par le système en place. Autrement dit, les gouvernants sont soumis à une machine qui les condamne à l’impuissance ». Les Français le savent. D’où la morosité et peut-être le désespoir de tous ceux qui subissent l’insécurité physique, économique ou culturelle – et souvent les trois.
Il serait cependant hasardeux d’opposer des gouvernants fatigués et incapables d’agir à un peuple plein d’énergie et paré de toutes les vertus. Nous avons tous tendance à nous demander non pas ce que l’État peut, mais ce qu’il doit faire pour nous, plutôt que ce que nous pourrions faire pour lui, autrement dit à nous comporter en créanciers, et en créanciers jaloux, soucieux de ne pas obtenir moins  que le voisin. Tout en exigeant qu’il satisfasse nos moindres désirs, qu’il s’agisse d’avoir des enfants avec une personne du même sexe, un RSA à 1 000 euros, un bureau de Poste dans chaque village, un policier ou un psychologue (selon préférence partisane) dans chaque école, tout cela, bien sûr en payant moins d’impôts. « L’État, c’est moi », dit l’adage. Si ça se trouve, c’est ça le problème.

Cet article en accès libre est issu de Causeur magazine n°57 de mars 2013. Pour lire tous les articles de ce numéro, rendez-vous sur notre boutique en ligne : 6,50 € le numéro / 12,90 €  pour ce numéro + les 2 suivants.

*Photo : mafate69.

Buisson, trop ardent ?

29

buisson nicolas sarkozy

C’est devenu un sport très couru dans le monde politico-médiatique. Quand quelque chose ne va pas comme on le souhaite, quand on a fait soi-même une bêtise ou qu’il nous arrive un imprévu, il suffit de dire que c’est de la faute de Patrick Buisson. La gauche et une grande partie des médias lui reprochent la droitisation du discours Nicolas Sarkozy qui aurait entraîné la droitisation de la France tout court. À droite, François Baroin et NKM en tête, on lui reproche d’être responsable de la défaite de la droite à l’élection présidentielle. Buisson, en nostalgique de Maurras, aurait gouroutisé Nicolas Sarkozy et aurait précipité sa chute. Et cette semaine, c’est même dans l’entourage direct du nouvel Ex[1. L’ Ex (tout court), c’est Giscard, ad vitam.] qu’on trouve de courageux anonymes pour le traiter de fou. Si ça se trouve, Buisson est aussi responsable de la rouste prise par le FC Sochaux sur le terrain d’Evian-Thonon-Gaillard samedi soir, dans le pays de mon camarade Luc Rosenzweig ? Qui sait, après tout ?
Ouvrons une parenthèse. Patrick Buisson ce n’est pas tout à fait ma cup of tea. Non pas que je le considère comme le Diable en personne. Mais j’ai un véritable désaccord politique avec lui. Patrick Buisson considère que pour pallier les transferts de souveraineté acceptés par les élites françaises, il faut tenir aux Français un langage identitaire fort, d’une part, et que ceux-ci s’en contenteront, d’autre part. Je considère au contraire que ce discours  identitaire ne pallie pas cette perte de maîtrise du destin national et qu’une grosse partie des Français non seulement ne sont pas dupes de cette stratégie, mais que cela les rend d’autant plus furieux, car ayant le sentiment légitime d’être pris pour des imbéciles. In fine, ce que je reproche le plus à Patrick Buisson, qui moque souvent la gauche d’être méprisante avec le Peuple, c’est de l’être tout autant et sur les mêmes bases, ce qui est un comble.
Cette parenthèse refermée, examinons maintenant le dernier épisode. Nicolas Sarkozy aurait déjeuné avec le directeur de Valeurs actuelles, lequel aurait publié après coup un article fourmillant de citations que l’on qualifiera de « clivantes »  sur la guerre au Mali, sur les conséquences de la réforme du mariage et surtout, sur le devoir- plutôt que l’envie – qui pourrait le pousser à revenir dans le jeu politique.D’après le JDD, Buisson aurait tout fomenté, piégeant Nicolas Sarkozy en validant l’article et la Une du magazine conservateur, qu’il a dirigé autrefois. Et le pauvre Nicolas, d’après son entourage, aurait appris l’existence de ce papier en catastrophe mercredi matin, « tombant des nues ». Il avait juré ses grands dieux qu’il ne prendrait pas la parole avant les élections municipales, suivant ainsi, entre autres, les conseils d’Edouard Balladur. Et ce dingo de Buisson aurait tout mis par terre ! Qu’on me pardonne, mais c’est à hurler de rire. Qu’importe, après tout, si Kerdrel jure que Nicolas Sarkozy a bien validé le papier lui-même, ou si le premier cercle sarkozyste s’estime piégé. Pour une raison simple : le meilleur spécialiste du monde des médias politiques français, ce n’est pas Patrick Buisson. C’est Nicolas Sarkozy. Il connaît par coeur tous les journalistes français, leurs papiers, leur manière de fonctionner. Il n’y a pas meilleur que lui pour faire comprendre à son interlocuteur journaliste si ce qu’il lui raconte est destiné à être publié aujourd’hui, plus tard, ou jamais. S’agissant de la guerre au Mali, par exemple, nous n’avions pas attendu le papier de Valeurs actuelles pour lire que l’ex-président n’était pas favorable à cet engagement militaire. Le fait qu’il le répète à Kerdrel n’est pas innocent. De toute évidence, il souhaite prendre date et faire passer ce message d’autant plus fort qu’il est extrêmement dissonant dans le spectre politique français, Jean-Luc Mélenchon et Dominique de Villepin étant les seuls, avec lui, à critiquer l’action de François Hollande au Mali.
Certes, beaucoup des amis de Nicolas Sarkozy sont contrariés par ce retour en fanfare dans les médias, lequel peut effectivement apparaître prématuré. Mais ce n’est pas en accusant Patrick Buisson, ce nouveau diable de confort, qu’ils rendent service à leur champion. Mieux vaut laisser l’impression que Nicolas Sarkozy est fidèle à lui-même – et qu’il demeure pour toujours un  « homme pressé » – que de le faire passer pour un homme manipulé par un gourou, un homme « piégé », donc beaucoup plus vulnérable, un homme qui a perdu la main, puisque ne parvenant plus, comme au temps de sa gloire, à faire comprendre au premier journaliste de droite qui passe que ce qu’il lui dit ne doit pas être publié, ou en tout cas pas maintenant. Or, ses confidences au JDD le laissent croire dangereusement. Protégez moi de mes amis…

*Photo : Ammar Abd Rabbo.

Mort de Chavez : tu t’es vu quand t’as twittu ?

Je ne sais pas qui d’Anne Hidalgo (vous savez, la légataire des dossiers secrets de la Collaboration) ou de Jean-Marie Le Guen croisera le fer avec NKM l’an prochain pour décrocher l’Hôtel de Ville, mais le futur heureux élu a déjà du pain sur la planche pour rassembler la gauche parisienne. Car un événement malencontreux vient de mettre le feu aux poudres entre PS et Parti de Gauche : plus que l’obstruction d’une voie sur berge ou l’élection de Mr. string mouillé à Paris-Plage, la mort d’Hugo Chavez vient de disperser les relations mélenchono-delanoïstes façon puzzle. Outre des hommages appuyés allant de la gauche de la gauche au Front National, ce n’est pas le plus mince exploit posthume du Commandante que d’avoir provoqué une foire d’empoigne sur Twitter entre élus de gauche alliés au Conseil de Paris. La semaine dernière, Alexis Corbière, bras droit de Mélenchon proche de la gauche radicale sud-américaine, a tiré le premier sur le thème « Chavez n’est pas mort, son combat continue, etc.». Jusqu’ici rien que de très normal (au PG, tout le monde singe les tics du chef).
Mais voilà t’y pas que Pierre Schapira, adjoint du maire de Paris aux affaires internationales, met son petit grain de sel en se réjouissant de la fin d’une « dictature épouvantable ». Ulcéré par cette bravade, Corbière tacle immédiatement son collègue en criant au mensonge éhonté et promet d’en « rediscuter au Conseil de Paris ». Bonjour l’ambiance… Dernier épisode de la telenovela, Schapira met sa sortie sur le compte d’une bourde : il aurait cliqué par erreur et ainsi rendu public un message destiné à une de ses collaboratrices. On ne glosera pas ici sur les raisons de la bévue (nobody’s perfect, comme on dit en dialecte parigot), pas plus qu’on ne discutera du bien-fondé de la saillie schapiresque – 54% à l’élection présidentielle d’octobre, ce n’est quand même pas terrible pour un dictateur ! En bons samaritains, nous nous contenterons d’adresser un conseil amical à Schapira, histoire d’éviter la guerre des gauches : avant de pratiquer Twitter un brin, n’y mets pas les doigts…
Suite du feuilleton Corbière-Schapira au prochain Conseil de Paris, où Alexis, l’anti-impérialiste qui ose tout, ne manquera pas, on l’espère, de soumettre une motion pour qu’on rebaptise du nom d’Hugo Chavez la station Franklin-Roosevelt ou l’avenue du Président Kennedy…

Fractures françaises, Benoît XVI, Marcela Iacub

alain finkielkraut pape

3 février 2013 : Les nouvelles fractures françaises

Élisabeth Lévy. Fin janvier, Le Monde publiait l’une de ses enquêtes mesurant la progression des idées mauvaises. Fruit d’une collaboration entre le Cevipof et la Sofres, « Les nouvelles fractures françaises » dessine une France de plus en plus crispée et populiste. Qu’on en juge : 62 % des personnes interrogées pensent que la mondialisation est une menace, 70% qu’il y a trop d’étrangers, 74% que l’islam est une religion incompatible avec les valeurs de la République (25 % pour la religion juive) et enfin -résultat très commenté -, 86 % veulent un chef pour restaurer l’autorité. Bref, les Français n’aiment rien de ce qui est moderne et bon pour la santé. La France a-t-elle peur, et a-t-elle des raisons d’avoir peur ?
Alain Finkielkraut. Les journalistes, les sociologues et les historiens se penchent sur l’humeur des Français sans jamais envisager l’hypothèse que cette humeur puisse être une forme de dévoilement de la réalité. Ce sondage est donc une auscultation. Il nous livre un diagnostic sur les Français. Tout le monde est d’accord pour ne pas accorder la moindre parcelle de vérité au diagnostic des Français eux-mêmes. On leur retire l’attribut de l’objectivité. Il y a d’un côté l’expertise qui est objective et, de l’autre côté, l’expérience qui est subjective. Et pas seulement subjective : pathologique. La France va mal, c’est un grand corps malade. Elle est décliniste, elle est pessimiste, elle est crispée et dangereusement xénophobe puisque 70 % des Français pensent qu’il y a trop d’étrangers en France et 62 % que « l’on ne se sent plus chez soi comme avant ». Qu’est-ce que cela veut dire, « ne plus se sentir chez soi comme avant » ?
Dans son livre Voyages en France, le journaliste Éric Dupin fait état du « sentiment un peu pesant de parcourir un territoire presque exclusivement arabe », lorsqu’il traverse les quartiers nord de Tourcoing. Ce n’est pas la peur de l’autre qui ici s’exprime, c’est la stupeur d’être soi-même l’autre, l’étranger.[access capability= »lire_inedits »] Cette stupeur n’est pas coupable. Michel Winock, dans Le Monde, fait la comparaison avec les mouvements populistes des années 1930. Pierre Rosanvallon, dans La Société des égaux, évoque le pamphlet de Barrès Contre les étrangers. De telles analogies historiques ne sont pas éclairantes mais égarantes. Elles oublient, en appliquant le devoir de mémoire, que le présent, c’est, comme le disait Valéry, « l’état des choses en tant qu’il ne s’est jamais présenté ». On répète à juste titre la phrase du philosophe américain George Santayana : « Une civilisation qui oublie son passé est condamnée à le revivre ». Mais il faut aujourd’hui en ajouter une autre : une civilisation qui laisse le passé s’incruster au cœur du présent court le risque de ne pas savoir faire face à ce qui lui arrive. Et ce qui arrive, c’est une crise peut-être irrémédiable de l’intégration.

17 février 2013 : La renonciation du pape Benoît XVI
Le lundi 11 février, en fin de matinée, on apprenait que le pape Benoît XVI, qui avait succédé à Jean Paul II en 2004, quitterait ses fonctions le 28 février. Cette décision, qui semble arracher l’église au droit divin pour la faire entrer dans le pragmatisme démocratique, a été largement saluée, comme si elle constituait, finalement, la plus grande réalisation de son pontificat.
Même ceux, très nombreux, qui n’aiment pas Benoît XVI, et qui ne se gênent pas pour le faire savoir, ont salué son geste. Et pour bien montrer à quel point ils apprécient ce geste, ils l’ont qualifié de « moderne ». Le parangon d’archaïsme qu’est Benoît XVI aurait rejoint, in extremis, l’humanité digne de ce nom ; car, pour un moderne authentiquement moderne, il n’y a de vrai, de beau et de bien que ce qui est moderne. Moderne est le compliment suprême ; les modernes félicitent donc le souverain pontife pour sa démission. Mais précisément, le pape est un souverain, et un souverain ne démissionne pas. Il abdique ou il renonce. Ce qui était frappant dans le geste de Benoît XVI, ce n’est pas sa modernité, c’est sa majesté.
Il a dit, dans cette langue éminemment moderne qu’est le latin : « Je suis parvenu à la certitude que mes forces, en raison de l’avancement de mon âge, ne me permettent plus d’exercer adéquatement le ministère pétrinien. Cependant, dans le monde d’aujourd’hui, sujet à de rapides changements et agité par des questions de grande importance pour la vie de la foi, pour gouverner la barque de saint Pierre et annoncer l’Évangile, la vigueur du corps et de l’esprit est aussi nécessaire, vigueur qui, ces derniers mois, s’est amoindrie en moi d’une telle manière que je dois reconnaître mon incapacité à bien administrer le ministère qui m’a été confié ». Ces paroles admirables ne ressemblent pas à ce que pourraient dire un cadre dirigeant ou un haut fonctionnaire atteints par la limite d’âge. Ces paroles évoquent le discours qu’a prononcé l’empereur Charles Quint le 25 octobre 1555 dans son palais à Bruxelles : « Je me sens maintenant si fatigué que je ne saurais vous être d’aucun secours, comme vous le voyez vous-même. Épuisé et brisé comme je le suis, j’aurais des comptes à rendre à Dieu et aux hommes si je ne renonçais à gouverner ». L’abdication de Charles Quint a bouleversé l’Occident. Montaigne a écrit : « La plus belle des actions de l’empereur Charles cinquième fut celle-là, […] d’avoir su reconnaître que la raison nous commande assez de nous dépouiller, quand nos robes nous chargent et empêchent ; et de nous coucher quand les jambes nous faillent ». Benoît XVI ne règne pas comme régnait Charles Quint : ce n’est pas un souverain temporel, mais il renoue, par cet acte inouï, avec cette modalité fascinante du pouvoir qu’est, selon Jacques Le Brun, le pouvoir d’abdiquer. Et ce faisant, il a choisi de ne pas rééditer la folle imitation de l’agonie du Christ qu’a été le long calvaire de son prédécesseur… Lui qui n’aimait pas la représentation, lui qui avait demandé à Dieu, lors du conclave, de lui éviter la « guillotine » de son élection, lui qui avait dit, une fois élu « Priez pour moi, pour que je ne fuie pas devant les loups » et qui avait tenu tête, il a décidé de se retirer du monde des apparences. Ce n’était ni normal ni moderne, c’était un adieu à la modernité. Il est vrai que les loups ne l’ont pas épargné, ce théologien, cet intellectuel, cette non-star irrémédiable. Dans sa magnifique conférence de Ratisbonne, il rappelle que l’Europe est née de la concordance entre le questionnement grec et la foi biblique qui dit : au commencement est le logos. Or, une double réduction est à l’œuvre aujourd’hui : la Bible devient un message moral, philanthropique, et la raison, méthode. Benoît XVI s’inquiète de voir les grandes interrogations humaines exclues de la raison commune et renvoyées au domaine de la subjectivité. Il ne défend pas la foi contre le rationalisme, il plaide pour ce qu’il appelle le « grand logos » et il cite cette phrase extraordinaire de Socrate dans le Phédon : « On comprendrait aisément que par dépit devant tant de choses fausses, quelqu’un en vienne à haïr et à mépriser tous les discours sur l’Être pour le reste de sa vie. Mais de cette façon, il se priverait de la vérité de l’Être et pâtirait d’un grand dommage ». Ce dommage est ce dont pâtit une Europe oublieuse de son histoire et devenue, hormis pour ce qui concerne la science, subjectiviste et relativiste. Mais rien de cela n’a compté. Le monde n’a retenu que l’introduction, c’est-à- dire le dialogue entre l’empereur Manuel Paléologue II et un interlocuteur persan. La scène se passe pendant le siège de Constantinople à la fin du XIVe siècle. L’empereur aborde le thème du djihad, il refuse d’accorder le moindre crédit à la religion de Mahomet car, dit-il, celui-ci a prescrit de répandre par l’épée la foi qu’il prônait. La diffusion de la foi par la violence est contraire à la raison, dit l’empereur, et ne pas agir selon la raison est contraire à la nature de Dieu. C’est là que la conférence prend son essor et que commence la critique d’une Europe qui ne sait plus ce qu’est le « grand logos ». Cette critique n’a pas été entendue. L’Europe a dénoncé les propos islamophobes du pape.
Et partout dans le monde, des musulmans ont protesté de leur non-violence par des manifestations violentes. Mais peut-être les avertissements de Benoît XVI auraient-ils été mieux entendus s’il avait défendu, sur les questions de mœurs, des positions moins bêtement rigides.
Reste l’affaire de la canonisation de Pie XII, le « pape du silence », qui a évidemment beaucoup ému la communauté juive et les Israéliens.
Il faut d’abord prendre acte de ce travail sur soi qui a été accompli par l’Église depuis Vatican II. Dans la tradition patristique, le peuple juif était déchu et l’Église était le verus Israël. « Ils sont témoins de leur iniquité et de notre vérité », disait saint Augustin. Maintenant, c’est-à-dire après la Shoah, l’Église déclare que l’ancienne Alliance n’a pas été révoquée et que le judaïsme est une réalité vivante à travers le temps. Ainsi, dans son livre Jésus de Nazareth, Joseph Ratzinger cite-t-il à plusieurs reprises l’ouvrage de Jacob Neusner Un rabbin parle avec Jésus. Neusner s’imagine au pied de la montagne, il entend les enseignements de Jésus, mais il y a en lui quelque chose qui résiste. « Qui aime son père et sa mère plus que moi n’est pas digne de moi », affirme Jésus. Et le rabbin Neusner répond qu’abandonner son père et sa mère, ses frères et ses sœurs, sa femme et ses enfants, c’est mettre en péril la survie d’Israël. Un Juif est un fils. Ratzinger n’est pas convaincu par les objections du rabbin, mais il écrit : « Globalement la Chrétienté ferait bien de considérer avec respect cette obéissance d’Israëlet de prendre ainsi la mesure des grands impératifs du Décalogue, qu’elle doit retranscrire dans l’espace de la famille universelle ».
Reste, bien sûr, le processus de béatification de Pie XII entamé par Jean Paul II et poursuivi par son successeur. Pour eux comme pour un certain nombre de chercheurs de l’Église, la retenue du pape pendant la Deuxième Guerre mondiale était tout le contraire d’une indifférence à l’égard des victimes. Tandis qu’il donnait au public l’apparence du silence, la secrétairerie d’État, la nonciature, notamment en Slovaquie, en Croatie, en Roumanie et en Hongrie, harcelaient les gouvernements et les épiscopats afin de susciter un acte de secours. Ce plaidoyer n’est pas convaincant. Si Pie XII s’est abstenu de condamner publiquement l’antisémitisme nazi puis la mise en œuvre de l’extermination, c’est parce qu’il considérait que, pour la civilisation européenne, le grand danger, la menace suprême, c’était le communisme. Les raisons de Benoît XVI ne sont pas ignobles, mais il aurait dû méditer la lettre du cardinal Tisserant, envoyée en juin 1940 au cardinal Suhard, archevêque de Paris. Il rappelle qu’en décembre 1939, il a prié en vain le pape de publier une encyclique sur le dictamen de la conscience car, dit-il, « c’est le principe vital du christianisme ». Et il ajoute ceci : « Je crains que l’histoire n’ait à reprocher au Saint-Siège d’avoir fait une politique de commodité pour soi-même, et pas grand-chose de plus. C’est triste à l’extrême, surtout quand on a vécu sous Pie XI ». Et Pie XI avait dit, en 1938 : « Nous sommes spirituellement dessémites ».

24 février et 3 mars 2013 : Marcela Iacub relate sa relation avec DSK dans un livre intitulé Belle et Bête, paru aux Éditions Stock. Le 21 février, le titre qui s’affiche pleine page à la une de L’Obs est digne du France Dimanche de l’enfance de Jean Daniel – ou du Voici d’aujourd’hui : « Mon histoire avec DSK : le récit explosif de l’écrivain Marcela Iacub ». L’Observateur publie des extraits de ce livre intitulé Belle et Bête, publié chez Stock, où l’intimité réelle ou fantasmée de deux personnes, l’auteur et son amant célèbre, est exposée au grand jour. Aux nombreux détracteurs du procédé, Le Nouvel Observateur et Libération, le lendemain, répondent en substance : l’art a tous les droits. Ce livre est-il de la littérature ?
Quand l’Angleterre fait du trash, elle appelle cela du trash ; quand la France fait du trash, elle appelle cela de la littérature. Voilà ce qui reste de notre identité nationale au siècle de l’autofiction généralisée. Le Murdoch français est cultivé, il est bardé de références, il invoque Kafka, Michel Foucault, Michel Leiris, et même Chesterton pour justifier l’arrachage des rideaux qui protégeaient la vie privée aux temps lointains qu’étaient les Temps modernes.
Parlons maintenant du livre. Je vais en dire du mal et cela m’attriste parce que Marcela Iacub est une personnalité attachante et que, tout en étant radicalement opposé à son individualisme radical, je la lis le plus souvent avec plaisir. Elle est audacieuse et stimulante.
Mais là, je suis accablé, et je me dois de le dire sans tomber, je l’espère, dans la méchanceté. Le livre raconte son histoire avec DSK qui est tutoyé, n’est jamais nommé, mais que tout le monde reconnaît et qu’elle appelle « Le cochon ». Il est le cochon. Ce n’est pas une insulte, c’est un concept ! Et d’ailleurs, le livre est beaucoup plus théorique que littéraire. C’est un cochon, et elle aime en lui le cochon parce qu’elle aime les cochons : « C’est ma compassion pour ces animaux si dénigrés qui a éveillé mon intérêt pour toi ». Cette assertion est ridicule. Car si on aime les cochons, ce qui est mon cas, alors on les délivre de la métaphore qui leur a fait tant de mal. Les cochons ne sont pas des cochons ! C’est d’ailleurs ce que montre très bien Kundera dans le dernier chapitre de L’Insoutenable Légèreté de l’être. Tereza et Tomas se sont réfugiés dans une coopérative agricole et ils deviennent l’ami du président de cette coopérative. Celui-ci a apprivoisé un cochon. Et ce cochon « […] obéissait à la voix, il était propre et rose, et trottinait sur ses petits sabots comme une femme aux gros mollets trottine sur de hauts talons »… Cette image littéraire est renversante ! On ne dit pas que les hommes sont de gros cochons, ce sont les cochons qui ressemblent à des femmes un peu boulottes et néanmoins coquettes. Donc aimer les cochons c’est les décochonéiser, c’est les libérer de l’image diffamatoire que l’on se fait d’eux, quand on dit de tel homme « salace » ou « repoussant » qu’il est un cochon. Si Marcela Iacub éprouvait la compassion qu’elle prétend avoir pour les cochons, elle les laisserait tranquilles. Et voici sa thèse : le problème de DSK, ce n’est pas qu’il soit un cochon, c’est qu’il soit aussi un homme. Le mal en lui vient de l’homme. « La foule disait que tu méprisais les femmes, en vérité c’est le cochon que tu méprisais. Tu méprisais ce frère, ce cousin, ce prochain qui vit en toi tout en étant autre que toi parce que votre société à deux n’est pas du tout égalitaire. C’est toi le maître, il est l’esclave, c’est toi le Blanc, lui c’est le Noir, l’Arabe, le colonisé, c’est toi le riche et lui le pauvre ». Marcela Iacub, ce n’est pas de la littérature, c’est le gauchisme du cochon. Elle recycle les clichés soixante-huitards, la grande bataille bête et savante de l’Eros, de l’économie libidinale, des machines désirantes, contre la civilisation répressive. C’est atterrant de simplisme, le contraire même de la littérature qui est l’objection du concret, du détail, de la singularité à la pensée massive, qui nous rappelle sans cesse que les choses sont plus compliquées que nous le pensons. Elle s’autorise par surcroît de cette philosophie pour hasarder toutes sortes d’hypothèses fantaisistes et scandaleuses, notamment sur l’affaire du Carlton. Elle dit par exemple que ce qu’il aimait lorsqu’il faisait organiser des partouzes, c’est l’humiliation de ses fournisseurs : ceux-là faisaient tout pour le contenter et il jouissait de savoir qu’il ne les paierait pas de retour. Il avait été humilié notamment par sa femme dont il était le caniche et il se vengeait de cette manière. On est dans ce livre comme sur le Net : toutes les distinctions sont abolies, il n’y a plus de frontières entre la fiction et la réalité. Ainsi apprend-on pour finir que DSK a littéralement dévoré l’oreille de son amante.
L’enthousiasme d’éminents critiques du Nouvel Observateur et de Libération répond-il, comme on l’a dit, à des considérations purement mercantiles ?
Le cynisme mercantile a joué, mais, malheureusement, ceux qui parlent de « littérature » à propos de ce livre sont sincères. Ils ont été bluffés par un récit qui pense et qui pense, en outre, dans la grande lignée libertaire de 1968. Peu leur importait que soit bafoué notre droit de ne pas savoir. Au contraire, ils se sont applaudis de reconnaître à la littérature tous les droits. Je leur répondrai qu’il y a un lien originel entre la littérature et la civilité et que l’imagination romanesque est  aussi une manière élégante d’effacer ses traces.
Le 26 février, les éditions Stock et Le Nouvel Observateur ont été condamnés en référé pour atteinte à la vie privée de Dominique Strauss-Kahn. Outre le paiement de dommages et intérêts (50 000 euros pour Stock, 25 000 euros pour Le Nouvel Obs), le tribunal a ordonné l’insertion d’un encart dans le livre et la publication de la condamnation en Une de l’hebdomadaire.
Ce livre, et surtout sa promotion journalistique, ont suscité un haut-le-cœur général. Le sentiment était : « Trop, c’est trop, il y a des limites. » Sentiment que Jean Daniel, fondateur devenu la voix dissidente du Nouvel Observateur, a résumé magnifiquement : « Je veux dire  clairement ici que je reste allergique et hostile  à tout ce qui contribue à maintenir vivante et médiatiquement sulfureuse la descente aux enfers de cet homme ». On ne saurait mieux dire. « No limit » : telle est, à l’inverse, la philosophie de Marcela Iacub. Contre la censure, elle publie ce livre où elle fait l’éloge du cochon, l’être qu’aucune censure externe ou interne n’arrête, l’être qui jouit sans entrave car il n’a pas de surmoi. Elle s’inscrit dans un mouvement très général et déjà ancien qui dit que le mal dans l’homme vient du surmoi. Eh bien, la morale de cette histoire, c’est au contraire que le mal du siècle vient de l’affaiblissement, de l’effacement progressif du surmoi. Et la tâche des psychanalystes à venir sera sans doute de continuer à soigner les vieilles névroses freudiennes, mais aussi de restaurer le surmoi défaillant des nouveaux individus.
En attendant, ils vont se ruer sur le livre…
Oui. Sachons cependant que ce problème est vieux comme le monde ou en tout cas, vieux comme Platon. Dans La République, Socrate parle de Léontios, Léontios qui un jour se promène, remontant le Pirée, et s’aperçoit que des cadavres gisent près de chez l’exécuteur public. Il est partagé entre la fascination qui lui donne envie de regarder et l’indignation qui le pousse à se détourner. Pendant un instant il lutte, et puis il ouvre grand les yeux et dit : « Voici pour vous, génies du mal, rassasiez-vous de ce beau spectacle ». Nous sommes comme Léontios, nous cédons d’autant plus volontiers à la tentation d’y aller voir que notre surmoi est faible et qu’il ne s’agit pas d’un spectacle macabre, mais d’un spectacle cochon.[/access]

Alice chez Orwell

14

alice paul cabine

Alice, de Paul Cabine, est un petit roman joyeux et noir, obscène et insolent, brutal et tonique, écrit et raconté avec une virtuosité vénéneuse qui en fait un objet littéraire pour amateurs de sensations vraiment fortes. Ceux, par exemple, qui ne se laisseront pas enfumer aujourd’hui par les galipettes de Marcela Iacub comme ils ne se laissaient pas enfumer hier par celles de Christine Angot. Christine Angot a beau protester dans Le Monde, qu’elle au moins, fait de la littérature, personne n’y croit. La littérature, c’est être capable de penser le je comme un autre, même dans l’autobiographie. Or Marcela n’est que Marcela dans son roman comme Christine Angot n’est que Christine Angot dans les siens. On appelle ça de l’autofiction alors qu’on reconnaît un écrivain, un vrai, surtout dans sa capacité de devenir autre chose que lui-même dans ce qu’on pourrait appeler une alterfiction : une femme s’il est un homme, un militant fasciste s’il est antifasciste, un hétéro s’il est gay (lisez La Recherche, pour voir) ou une petite fille s’il est un adulte mâle.
C’est le cas dans Alice, de Paul Cabine et l’écrivain réussit son coup, parfaitement. Il nous fait suivre la vie d’Alice entre ses 7 et ses 21 ans à travers des chapitres courts où s’exprime avec un naturel confondant la petite fille, l’adolescente puis la jeune femme. La littérature, c’est d’abord une question de ton, de grain de la voix comme il y a un grain du papier ou de la peau. De temps en temps, un chapitre est consacré aux copains ou aux copines d’Alice, histoire d’avoir un éclairage latéral sur cette  gamine déchaînée dans un monde assez inquiétant.
Il s’agit du nôtre, de monde, mais dans un futur proche. Un monde où, pourrait-on dire, Valls a définitivement gagné sur Taubira. Ça sombre complètement sur le plan social, ça commence sérieusement à dérailler sur le plan écologique mais sur le plan politique, la seule réponse que l’on trouve, c’est la schlague administrée par des gouvernements de plus en plus autoritaires.
Et l’auteur, Paul Cabine, fait grandir Alice parallèlement à ce totalitarisme de moins en moins soft qui s’installe avec des méthodes de plus en plus élaborées pour contrôler les populations. Quand on fait connaissance d’Alice en CE1, elle a déjà parfaitement intégré le système de détection précoce des comportements délinquants dont il fut déjà question dans la tête de nos gouvernants, il n’y a pas si longtemps : « Faut que je vous explique quand même ces histoires de listes, parce que quand on fait des bêtises reconnues par la société (je ne sais pas trop ce que ça veut dire), on vous met sur des listes. Ça commence par la liste jaune et ça va jusqu’à la liste noire, et entre les deux, y a plein de couleurs et plus c’est foncé, plus c’est grave. »
Alice est précoce, très précoce, notamment sur le plan sexuel. C’est sa manière de protester à elle, dans un premier temps. Il faut dire que pour le bien des collégiens, on met des caméras de surveillance dans les toilettes et des bracelets électroniques le temps de la durée des cours. Alice, plus grande et plus forte que ses coreligionnaires du même âge, peut se permettre de ne pas être trop victime, ni des petits caïds, ni des adultes même si elle connaît quelques expériences traumatisantes comme d’être violée par un notable. En plus, à l’école, elle assure le minimum car elle est loin d’être idiote, ce qui lui permet de ne pas trop vite glisser d’une liste à l’autre malgré ses frasques, son goût de la liberté, du sexe, de la drogue, de la poésie et de la pensée libre.
Parce que la pensée libre devient dans Alice un exercice très difficile, au point que d’étranges mutations ont lieu chez certaines personnes. Les « biaiseux » par exemple, minorité reconnue disposant d’élus à la Haute Chambre du Salut Commun: « A force d’éviter de dire ce qu’on pense vraiment, à force de prétendre être une autre personne et projeter de fausses émotions dans chaque situation sociale, à force de ne pas être soi-même et de ne pas dire la vérité, certains êtres humains ont développé une façon de se déplacer « en biais », c’est à dire qu’il ne peuvent plus marcher sur une ligne droite de plus de 2m50 ».
Si vous voulez vous faire une idée du personnage d’Alice, imaginez la Zazie de Queneau avec des drones dans le ciel qui la surveille ou même la Mathilde de la Môle de Stendhal obligé de rentrer chez elle avant le couvre-feu en rusant avec les patrouilles bénévoles des Citoyens Policiers. Ruse et énergie, humour et orgueil, des qualités assez peu appréciées dans les sociétés trop bien ordonnées.
Alice grandit donc dans ce monde devenu un Disneyland toxique et préfasciste mais garde un certaine de joie de vivre sensuelle qui tient lieu de tout quand on a dix sept ans. Puis elle rejoint ce qu’il convient d’appeler la résistance. Alice sait que ce choix de l’action directe est suicidaire. C’est pourtant là l’aspect éminemment optimiste de la fable très sombre de Paul Cabine. Il y a une résistance possible dans monde comme celui-là, pour au moins pouvoir finir en beauté. On voudrait en être aussi certain que lui.

Alice, Paul Cabine (Baleine)

*Photo : PhilippeFabry.

L’après-capitalisme n’est pas pour demain

michea gauche

Après Le Complexe d’Orphée, Jean-Claude Michéa gratifie nos amis degauche d’un nouvel essai méchamment percutant : Les mystères de la gauche. Qu’est-ce donc que la gauche française ? Une alliance entre socialistes et syndicalistes révolutionnaires d’un côté, bourgeois libéraux progressistes de l’autre, nouée à l’issue de l’affaire Dreyfus contre les nostalgiques de l’Ancien Régime, répond l’auteur. Cet attelage boiteux expliquerait le divorce entre un socialisme foncièrement conservateur et une gauche qui applique le programme révolutionnaire du capitalisme. Allons y voir de plus près.
En vulgarisant la notion orwellienne de common decency, le philosophe montpelliérain a érigé la décence commune des petites gens en socle moral contre le règne libéral du Droit et du Marché. Mais en associant systématiquement l’éthique du don – donner, recevoir-rendre – à un peuple idéalisé, notre auteur montre qu’il a légèrement perdu le contact avec les couches populaires. Aussi enracinés soient leurs représentants, ils aspirent néanmoins, dans leur grande majorité, à devenir des consommateurs insérés dans la mondialisation. Après des décennies d’immersion dans le grand bain de la publicité et du marketing, on peut même juger obsolète la distinction qu’établit Christopher Lasch entre « culture de masse » et « culture populaire ». Et le succès passager du slogan sarkozyste « Travaillez plus pour gagner plus » illustre la mainmise de l’imaginaire quantitatif sur le prolo paupérisé. Bref, entre défendre le peuple ou l’idée du peuple, il faut hélas choisir ![access capability= »lire_inedits »]
Toute une tradition occultée du socialisme « utopique » (Leroux, Fourier, Proudhon) et du syndicalisme révolutionnaire (Sorel) a retrouvé une seconde jeunesse par l’entremise de Michéa. Mais suffit-il pour autant d’actualiser les « intuitions fondatrices de la critique socialiste originelle » pour s’émanciper de la société de marché ? Même en cas d’abolition brutale de l’ordre économique capitaliste, la fin de toutes les nuisances – sanitaires, psychologiques, culturelles, etc. – de la modernité n’est pas pour demain. Comme le soulignait le regretté Jaime Semprun, le système de Michéa « fait commodément disparaître le processus d’aliénation de l’ancien mouvement ouvrier, la formation de la bureaucratie moderne, la soumission au développement technologique […] et aussi bien les échéances très concrètes qui marquent la disparition de certaines possibilités historiques, qui ne reviendront plus »[1. René Riesel et Jaime Semprun, Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable, EDN, 2008.]. N’est-il pas déjà trop tard pour lancer une insurrection anthropologique ?
Michéa brise l’idole marxiste de la croissance perpétuelle par le « développement des forces productives ». S’il souhaite un « atterrissage en douceur » vers une société post-capitaliste où l’échange marchand cèderait le pas au don, il reconnaît deux types de difficultés : démanteler l’État-Providence sans casse sociale ; gérer localement les ressources sans risques de pénurie. Que la tentation de Tarnac séduise théoriquement une frange du lectorat de Michéa est une chose, que ces individus – dont je suis – abandonnent concrètement leur confort pour élever des brebis avec René Riesel en est une autre. Car le renoncement à la société d’abondance pourra peut-être se passer d’armes et de haine, certainement pas de violence….
Rarement intellectuel n’aura traqué la bien-pensance libérale de droite (le divin marché) et de gauche (le divin progrès) comme Michéa. Objectons cependant que la conclusion optimiste des Mystères de la gauche – « le monde ne pourra véritablement changer en bien » que si « chacun […] est disposé, dans sa vie quotidienne, à y mettre un peu du sien » – confine au vœu pieux. Camarade, encore un effort pour ne plus être progressiste ![/access]

Jean-Claude Michéa, Les Mystères de la gauche. De l’idéal des Lumières au triomphe du capitalisme absolu (Climats).

Spring Breakers : Sea, sex and guns

Harmony Korine est parti d’une vision : quatre filles en bikini, portant des cagoules roses et braquant des touristes. Il est toujours préférable, quand on fait un film, de partir d’une vision que d’une idée. Encore fallait-il trouver le lieu idéal pour mettre en scène ces quatre ados déjantées qui, sans connaître le père Ubu, avaient d’emblée adopté sa philosophie :  » Un jour je tuerai tout le monde et puis je m’en irai « . C’est une forme de mysticisme qui en vaut bien d’autres. Le lieu donc. Il s’imposa : la Floride lorsque les Spring Breakers y débarquent pour découvrir que la vie ne s’apprend pas que dans les manuels scolaires.
Un film d’initiation donc, mais aussi un poème musical pop. Et, à l’arrivée, par la grâce d’une mise en scène indolente et d’un montage rageur, un chef d’œuvre. Là où on attendait un film d’ado classique, sympa certes, mais convenu dans sa vulgarité, on découvre une œuvre sophistiquée, éclairée avec des bonbons et qui donne envie de lécher l’écran. Exactement ce que voulait Harmony Korine. Bien sûr, le film aguiche. Et alors ? Bien sûr, qu’il ne veut rien signifier. Quel soulagement ! C’est du pur cinéma avec quatre nymphettes en bikini et James Franco en gangsta. C’est un plaisir qu’on ne se refuse pas. Et quand Harmony Korine dit qu’il est le plus américain des cinéastes, à part Clint Eastwood, on se gardera de le contredire. Bien entendu, on a le droit de ne pas aimer le cinéma américain. Mais ce n’est jamais un très bon signe.

Bienvenue en Helvétie

0

stephane denis geneve

Dans un roman de Stéphane Denis, les riches ressemblent vraiment à des riches. En ces temps d’exil, la télévision enquête presque toutes les semaines sur cette étrange peuplade, son goût pour la banlieue de Bruxelles, sa quête obsessionnelle d’« optimisation fiscale » et sa détestation d’une France rancunière et soviétisée. Le plus souvent, le petit écran n’épingle que quelques sportifs professionnels et stars du show-biz qui, malgré les appels répétés à la prudence, ne peuvent se passer du tintamarre médiatique. Ils sont irrécupérables. Leur lourdeur réussit même à irriter d’impassibles banquiers helvètes et des juges à bout de nerfs. La richesse s’accommode mal du tapage, elle se repaît de discrétion et d’opacité. Les avocats d’affaires détestent le scandale. Ils sont payés pour le faire taire. L’argent est une chose trop sérieuse pour en parler publiquement au Journal de 20 heures et exposer ses tracas de fin de mois à l’oreille de la ménagère. Dans son dernier roman Les dormeursStéphane Denis s’intéresse à ces familles dont le patrimoine dépasse allègrement les 200 millions d’euros et flirte, en réalité, avec le milliard. Ces personnes physiques font appel à diverses officines pour mettre à l’abri leurs éconocroques. Philip Julius, le héros du roman, est un homme de confiance installé à Genève et « spécialisé dans les transferts de fonds et la gestion de fortune ». Tour à tour prête-nom, transporteur de valises, homme de paille, avocat inscrit au barreau de New-York et féru de droit maritime, Julius est un fantôme. Insaisissable. « C’est un métier, la fortune des autres » a-t-il coutume de dire. Il passe les frontières comme d’autres ouvrent un livret A à la Caisse d’Epargne. Sans passé, sans avenir, sans attaches. Fatigué par cette vie d’emprunt, il séduit le lecteur par son habileté à se fondre dans un monde clos, ici les « super riches », à en prendre les habitudes dérisoires et les travers meurtriers. Stéphane Denis a toujours excellé dans le portrait sec et évanescent de personnages en rupture de milieu. Si Philip Julius était juste un escroc à la petite semaine ou un magicien capable de faire disparaître une fortune à un endroit et de la faire réapparaître à un autre sans passer par la case « impôts », le roman n’aurait que peu d’intérêt. Ce n’est pas la première fois qu’un écrivain décrypte les turpitudes des évadés fiscaux, les relations d’Etat à Etat, les circuits parallèles, les secrets bancaires et la machine judiciaire prête à s’emballer à la moindre facturette douteuse. Avec Stéphane Denis, vous avez beau vous trouver dans une maison qui vaut entre 6 et 8 millions de francs suisses, posée en plein vignoble, ou dans un Hôtel de luxe, le Beau Rivage, au bord du lac, vous serez toujours ramené à l’Ouest parisien, dans les années 60-70, du côté des immeubles Walter ou de la Villa Herran, rue de la Pompe, Paris XVIe. Cette fidélité géographique, Denis l’explore depuis une vingtaine de romans. Elle est délicieusement mélancolique. Cette musique touche par son écho nostalgique. Ce court roman à suspense (136 pages) vaut par sa précision documentaire, notamment la situation des banques suisses dans un marché financier globalisé où d’autres places, Singapour ou Hong-Kong par exemple, offrent aujourd’hui de très attractives garanties mais aussi par le portrait fidèle de ces milliardaires. Entre les russes « dingues de sécurité » qui se baladent dans de vieux Antonov de l’Armée Rouge et ces familles très fortunées qui détestent le déballage au grand jour, Stéphane Denis a le don pour alpaguer les coureurs de dot, les notaires véreux et ces nouveaux riches, à la réussite financière trop éclatante, qui finiront bientôt en garde à vue.

Les dormeursStéphane Denis (Grasset)

*Photo : Nouhailler.

Staline, l’autopsie

56

staline snyder urss

Il y a tout juste soixante ans, en mars 1953, Staline disparaissait. Il est difficile d’imaginer aujourd’hui l’émotion suscitée par cette nouvelle. Le « Petit père des peuples », le « grand mécanicien de la locomotive de l’Histoire » était considéré comme le principal vainqueur du nazisme et faisait l’objet d’un culte de la personnalité non seulement en URSS et dans les pays du Bloc de l’Est, mais aussi dans tous les partis communistes du monde. Staline, littéralement, était une idole intouchable. Aragon lui-même, pourtant stalinien zélé, l’apprit à ses dépens. Il fut vivement pris à partie par des cadres et des militants du PCF pour avoir osé mettre en une des Lettres françaises un dessin de Picasso en hommage au grand homme disparu, un dessin qui ne répondait pas aux canons de l’esthétique réaliste socialiste et qui fut interprété comme un manque de respect inqualifiable. Aragon dut alors se livrer à une autocritique dont l’absurdité a quelque chose de terrifiant aujourd’hui : « On peut inventer des fleurs, des chèvres, des taureaux, et même des hommes, des femmes  mais notre Staline, on ne peut pas l’inventer. Parce que, pour Staline, l’invention, même si Picasso est l’inventeur est forcément inférieure à la réalité. Incomplète, et par conséquent, infidèle.  »
Pourtant, moins de trois ans plus tard, c’est l’Union soviétique elle-même, par le bais du rapport Khrouchtchev, qui allait révéler au monde, de manière officielle, ce que certains soupçonnaient ou disaient déjà depuis longtemps :  l’horreur d’un système totalitaire qui pratiqua la terreur et le meurtre de masse de manière planifiée.[access capability= »lire_inedits »]
Staline, archétype du dictateur orwellien, Big Brother au bon sourire rétrospectivement effrayant, continue pourtant de poser un certain nombre de problèmes alors que le cas de Hitler a été réglé depuis longtemps. Parce qu’il a commis ses crimes au nom d’une idéologie, le communisme, qui a porté l’espérance de centaines de millions d’hommes, Staline doit-il être considéré comme un monstrueux accident de parcours ou comme faisant partie des gènes mêmes du marxisme ? Et peut-on, dans le même ordre d’idées, penser aujourd’hui une équivalence, voire une identité entre Staline et Hitler sans sombrer dans le contresens ou la relativisation de la Shoah ?
Il a semblé important à Causeur de reformuler ces questions, soixante ans après la mort de Staline,  non seulement en autopsiant l’encombrant cadavre du dictateur  mais aussi en nous intéressant au monumental travail de Timothy Snyder dans Terres de sang. Ce jeune historien américain propose une approche originale et novatrice des interactions entre nazisme et stalinisme, deux idéologies qui, entre 1933 et 1945, se sont côtoyées, succédé ou affrontées et ont fait 14 millions de morts parmi les non-combattants. Unité de temps, unité d’action (le meurtre de masse), unité de lieu (les « terres de sang » qui s’étendent de la Pologne centrale à la Russie occidentale en passant par l’Ukraine et les pays balte) : en mettant l’accent sur le territoire où ont été commis ces crimes, Timothy Snyder redonne à la tragédie européenne une cohérence globale. Et s’il n’apporte pas de réponse à la question comparative –  cela n’est pas son rôle – son ambition, pour le coup, est profondément antitotalitaire : « Et à nous, humanistes, de retransformer ces chiffres en êtres humains. Si nous ne le faisons pas, Hitler et Staline auront façonné non seulement notre monde, mais aussi notre humanité ».[/access]

Terres de sang, l’Europe entre Hitler et Staline, Timothy Snyder, Gallimard, 2012, traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat.

Antiviral, ou la mélodie des miasmes

0

antiviral brandon cronenberg

Antiviral, premier long métrage de Brandon Cronenberg, montre que son réalisateur est bien le fils de son père. On y retrouve en effet des éléments dignes des premières œuvres de David Cronenberg, comme Rage, Chromosome III, Scanners ou Videodrome, voire de ses productions plus récentes comme Crash ou Existenz.
Loin d’être parfait, ce long métrage réalisé à partir d’un scénario écrit en 2004 et qui prit tout d’abord la forme du court-métrage Broken tulips en 2008 peut néanmoins être considéré comme une réussite. Ce n’était pourtant pas gagné d’avance, l’intrigue du film étant pour le moins risquée pour un premier film : à Toronto, dans un futur proche, des hordes de fans nourris à la presse people et la téléréalité sont prêts à vendre père et mère pour se faire injecter les virus, maladies et autres miasmes qui ont infecté leurs idoles et payent même le prix pour fort pour avoir cette chance.
En bonne logique marchande, des sociétés commerciales prospèrent sur le dos de ces aficionados prêts à sacrifier leur santé dans un souci de mimétisme, afin de communier avec leurs idoles dans la souffrance.  Ces sociétés vont jusqu’à vendre des steaks « cellulaires » reconstitués à partir de cellules prélevées sur les stars et qui se négocient à prix d’or, l’adoration pour ces dernières prenant ainsi la forme d’un cannibalisme new age. Dans l’une de ces cliniques spécialisées, un employé du nom de Syd March (interprété par Caleb Landry Jones) fait du marché noir en revendant ces virus à des organisations criminelles. Son activité n’est pas seulement intéressée car ce dernier nourrit aussi une admiration sans faille pour la star Hannah Geist, une des collaboratrices les plus prestigieuses de la clinique et l’un de ses meilleurs faire-valoir.
Cependant, la vie de Syd va basculer le jour où il se trouvera malencontreusement infecté par un virus mortel créé artificiellement pour tuer à petit feu la fameuse Hannah Geist. Il va alors se retrouver la proie des organisations criminelles et autres collectionneurs morbides. Au fur et à mesure que progresse sa maladie et que son corps tombe en décrépitude, il va devoir enquêter sur l’origine de cette dernière et mettre tout en œuvre pour échapper au funeste destin de son idole, la fabrication d’un sérum à partir de la souche originale du virus étant seule à même de le sauver.
Questionnant une certaine superficialité inhérente à notre société et abordant des questions comme la bioéthique, les expérimentations médicales, la marchandisation du corps ou l’espionnage industriel, Antiviral est un long métrage d’anticipation froid et dérangeant avec une esthétique dépouillée à l’extrême que viennent rompre des explosions de violence sanglante.
Les décors se résument à des chambres purement fonctionnelles et à des corridors aux murs d’un blanc immaculé, l’omniprésence de cette non-couleur évoquant explicitement le milieu médical et la mort.
Brandon Cronenberg décrit un monde intrinsèquement malade, uniformisé rongé par le cancer du capitalisme sauvage et produisant en série des individus déprimés. Dans cette optique, le choix d’un acteur de talent comme le britannique Malcom Mc Dowell, connu pour son premier rôle dans Orange mécanique, pour jouer le rôle d’un médecin apparaît pleinement justifié. Cet univers évoque aussi celui  de J.G Ballard, lequel n’est pas étranger au cinéma de Cronenberg senior puisqu’il est l’auteur du roman Crash, adapté à l’écran par ce dernier en 1996. Il faut désormais espérer que Brandon Cronenberg saura par la suite aborder d’autres thèmes et ainsi « tuer le père » pour voler de ses propres ailes.

L’Etat hors d’état

148
obertone insecurite valls

obertone insecurite valls

Honte à moi ! Plongée dans la confection de ce numéro depuis mon retour de Tunisie, je n’ai toujours pas eu le temps de  me procurer La France Orange mécanique. Ce livre doit bien avoir quelques vertus pour susciter un tel émoi dans la cohorte des prêcheurs qui s’évertuent à expliquer au bon peuple qu’il ne voit pas ce qu’il voit et qu’il ne vit pas ce qu’il vit[1. Sa venue à France Inter, dans « Service Public », l’émission de Guillaume Erner, a fait débat au sein de l’équipe, bien qu’il ait été traité sans le moindre ménagement.] En prime, j’ai peu de chances de trouver ce supposé brûlot dans la dernière librairie de mon quartier : la libraire est de gauche. Je ne saurais donc me prononcer sur les critiques méthodologiques qui se sont abattues sur l’auteur, accusé d’additionner des choux et des navets pour accréditer l’idée que la violence a explosé ces dernières décennies et attiser les peurs incompréhensibles de ces bourriques de Français. Il est vrai que, résumée en quelques chiffres, la réalité qu’il dit observer ressemble à un thriller sanglant : « Toutes les 24 heures, 13 000 vols, 2 000 agressions, 200 viols ». Des chiffres choc  propres à effrayer le bourgeois autant que le prolo. Bien entendu, les données collectées par Laurent Obertone n’ont pas été discutées, mais balayées sans autre examen ou, à l’inverse, admises comme des vérités révélées. Quant à ses conclusions, notamment sur le caractère structurellement plus violent des sociétés multiculturalistes, elles ont évidemment servi à lui accrocher au paletot le grelot « raciste ». Si on ajoute que Marine Le Pen a fait une promotion bruyante du livre, on comprendra que nombre de commentateurs se croient obligés d’afficher leur dégoût moral dès que le nom d’Obertone est prononcé. À lire avec des pincettes, recommande le site du Point. Sans surprise, les sociologues se sont mobilisés pour tailler l’ouvrage en pièces. Obertone suggérant que la fréquence de la récidive décroît en proportion inverse de la longueur de la peine, Laurent Mucchielli, notre marchand de pianos préféré, ferme le ban: « C’est un très vieux débat, agité par l’extrême droite, qui ne repose sur rien. On le voyait déjà à l’époque des discussions sur la peine de mort : il n’y a aucun rapport entre la sévérité de la peine et l’évolution de la délinquance ». En ce cas, il n’y a plus qu’à cesser de les prononcer. Et peut-être faudrait-il désormais, comme le suggérait récemment un autre sociologue sur France Culture, cesser d’employer le terme « délinquant », appellation infamante et excluante, pour parler de nos « compatriotes délinquants » (je n’invente rien, je le jure).
Faute de pouvoir apprécier la pertinence de son sombre diagnostic, il faut tenter de comprendre le succès de son bouquin – 20 000 exemplaires vendus, et pas seulement grâce au concours gracieux du Front national. La plupart des acheteurs ne veulent sans doute pas s’informer sur le niveau réel de l’insécurité. Ils veulent qu’on leur parle d’eux. Et aussi qu’on cesse d’imputer leurs inquiétudes à un inexplicable « sentiment d’insécurité » – teinté de xénophobie. Il est possible que, d’un point de vue statistique, la France ne soit pas plus violente qu’il y a dix, vingt ou trente ans. Mais un nombre croissant de Français a le sentiment que ça peut lui tomber dessus n’importe où et n’importe quand. Cela a peut-être quelque chose à voir avec la réalité.
Il convient bien sûr d’éviter l’exagération autant que la minimisation. Reste qu’on n’a pas attendu Obertone pour constater la montée d’un nouveau type de violence qui peut s’abattre sur le malchanceux pour un regard de travers. Ni pour observer que nous traversons une crise majeure de l’intégration des enfants d’immigrés. Seulement, dans le débat public ou ce qui en tient lieu, cette réalité est le plus souvent ensevelie sous un récit irénique assorti de condamnations morales. Il faut toutefois rendre hommage à Manuel Valls dont la fermeté permettra peut-être à la gauche de conserver une partie de l’électorat populaire. Mais le ministre de l’Intérieur ne saurait, par la seule force de son verbe, redonner confiance à tous ceux qui ont l’impression que les institutions, Justice en tête, ne les protègent plus.
Et ils ne seront pas rassurés par les conclusions de la « conférence de consensus » sur la récidive, réunie à l’initiative de Christiane Taubira. Le jury a en effet considéré qu’il disposait « d’éléments fiables pour remettre en cause l’efficacité de la peine de prison en terme de prévention de la récidive ». Voilà qui promet de bonnes et belles lois.
L’État est aux abonnés absents. Cette impression partagée par un nombre croissant de nos concitoyens est sans doute injuste, car nos gouvernants déploient une énergie considérable pour colmater les brèches du bateau France. Peut-être y a-t-il un pilote dans l’avion.
Mais on dirait bien que les commandes ne répondent plus. Toutefois, ne noircissons pas exagérément le tableau : malgré d’innombrables défaillances, les fonctions régaliennes continuent d’être assurées. Mais en même temps, la puissance publique apparaît de moins en moins capable de jouer son rôle de garante de l’intérêt général.
Or, en France plus qu’ailleurs, quand l’État fout le camp, tout fout le camp. Et ce n’est pas seulement l’État régalien qui semble aujourd’hui saisi par une forme d’impotence, mais plus encore l’État employeur, entrepreneur, stratège. Alors que les plans sociaux se multiplient, le Président a dû admettre que la courbe du chômage ne serait pas plus inversée en 2013 que l’Europe n’a été réorientée en 2012. Marcel Gauchet estimait récemment dans Le Point que François Hollande faisait preuve d’une grande intelligence de la situation mais, ajoutait-il, « on a l’impression qu’il recule devant la difficulté, qu’il biaise avec elle. Or, les circonstances historiques rendent cette méthode de gouvernement intenable. Nous avons des démineurs quand nous aurions besoin d’artilleurs ».
Faute de pouvoir peser sur le cours des choses, nos dirigeants ne peuvent que dispenser de bonnes paroles. Autant dire qu’ils sont aussi nus que le grand-duc du conte d’Andersen (je sais grâce à Philippe Muray qu’il s’agit d’un grand-duc et non d’un roi).
On dira qu’ils l’ont bien cherché. Les raisons de cette paralysie, qui dépassent largement la personnalité du Président, sont connues. Les vieux États d’Europe se sont volontairement dessaisis de leur capacité à agir au profit de la technocratie européenne. Or, comme l’observe encore Marcel Gauchet, ça ne marche pas : « Le problème n’est pas de savoir si Hollande et Merkel s’aiment ou pas, il vient de ce que la mécanique ne répond plus et que, pis encore, elle devient un obstacle, puisque tout ce qu’on pourrait tenter est bloqué d’avance par le système en place. Autrement dit, les gouvernants sont soumis à une machine qui les condamne à l’impuissance ». Les Français le savent. D’où la morosité et peut-être le désespoir de tous ceux qui subissent l’insécurité physique, économique ou culturelle – et souvent les trois.
Il serait cependant hasardeux d’opposer des gouvernants fatigués et incapables d’agir à un peuple plein d’énergie et paré de toutes les vertus. Nous avons tous tendance à nous demander non pas ce que l’État peut, mais ce qu’il doit faire pour nous, plutôt que ce que nous pourrions faire pour lui, autrement dit à nous comporter en créanciers, et en créanciers jaloux, soucieux de ne pas obtenir moins  que le voisin. Tout en exigeant qu’il satisfasse nos moindres désirs, qu’il s’agisse d’avoir des enfants avec une personne du même sexe, un RSA à 1 000 euros, un bureau de Poste dans chaque village, un policier ou un psychologue (selon préférence partisane) dans chaque école, tout cela, bien sûr en payant moins d’impôts. « L’État, c’est moi », dit l’adage. Si ça se trouve, c’est ça le problème.

Cet article en accès libre est issu de Causeur magazine n°57 de mars 2013. Pour lire tous les articles de ce numéro, rendez-vous sur notre boutique en ligne : 6,50 € le numéro / 12,90 €  pour ce numéro + les 2 suivants.

*Photo : mafate69.

Buisson, trop ardent ?

29
buisson nicolas sarkozy

buisson nicolas sarkozy

C’est devenu un sport très couru dans le monde politico-médiatique. Quand quelque chose ne va pas comme on le souhaite, quand on a fait soi-même une bêtise ou qu’il nous arrive un imprévu, il suffit de dire que c’est de la faute de Patrick Buisson. La gauche et une grande partie des médias lui reprochent la droitisation du discours Nicolas Sarkozy qui aurait entraîné la droitisation de la France tout court. À droite, François Baroin et NKM en tête, on lui reproche d’être responsable de la défaite de la droite à l’élection présidentielle. Buisson, en nostalgique de Maurras, aurait gouroutisé Nicolas Sarkozy et aurait précipité sa chute. Et cette semaine, c’est même dans l’entourage direct du nouvel Ex[1. L’ Ex (tout court), c’est Giscard, ad vitam.] qu’on trouve de courageux anonymes pour le traiter de fou. Si ça se trouve, Buisson est aussi responsable de la rouste prise par le FC Sochaux sur le terrain d’Evian-Thonon-Gaillard samedi soir, dans le pays de mon camarade Luc Rosenzweig ? Qui sait, après tout ?
Ouvrons une parenthèse. Patrick Buisson ce n’est pas tout à fait ma cup of tea. Non pas que je le considère comme le Diable en personne. Mais j’ai un véritable désaccord politique avec lui. Patrick Buisson considère que pour pallier les transferts de souveraineté acceptés par les élites françaises, il faut tenir aux Français un langage identitaire fort, d’une part, et que ceux-ci s’en contenteront, d’autre part. Je considère au contraire que ce discours  identitaire ne pallie pas cette perte de maîtrise du destin national et qu’une grosse partie des Français non seulement ne sont pas dupes de cette stratégie, mais que cela les rend d’autant plus furieux, car ayant le sentiment légitime d’être pris pour des imbéciles. In fine, ce que je reproche le plus à Patrick Buisson, qui moque souvent la gauche d’être méprisante avec le Peuple, c’est de l’être tout autant et sur les mêmes bases, ce qui est un comble.
Cette parenthèse refermée, examinons maintenant le dernier épisode. Nicolas Sarkozy aurait déjeuné avec le directeur de Valeurs actuelles, lequel aurait publié après coup un article fourmillant de citations que l’on qualifiera de « clivantes »  sur la guerre au Mali, sur les conséquences de la réforme du mariage et surtout, sur le devoir- plutôt que l’envie – qui pourrait le pousser à revenir dans le jeu politique.D’après le JDD, Buisson aurait tout fomenté, piégeant Nicolas Sarkozy en validant l’article et la Une du magazine conservateur, qu’il a dirigé autrefois. Et le pauvre Nicolas, d’après son entourage, aurait appris l’existence de ce papier en catastrophe mercredi matin, « tombant des nues ». Il avait juré ses grands dieux qu’il ne prendrait pas la parole avant les élections municipales, suivant ainsi, entre autres, les conseils d’Edouard Balladur. Et ce dingo de Buisson aurait tout mis par terre ! Qu’on me pardonne, mais c’est à hurler de rire. Qu’importe, après tout, si Kerdrel jure que Nicolas Sarkozy a bien validé le papier lui-même, ou si le premier cercle sarkozyste s’estime piégé. Pour une raison simple : le meilleur spécialiste du monde des médias politiques français, ce n’est pas Patrick Buisson. C’est Nicolas Sarkozy. Il connaît par coeur tous les journalistes français, leurs papiers, leur manière de fonctionner. Il n’y a pas meilleur que lui pour faire comprendre à son interlocuteur journaliste si ce qu’il lui raconte est destiné à être publié aujourd’hui, plus tard, ou jamais. S’agissant de la guerre au Mali, par exemple, nous n’avions pas attendu le papier de Valeurs actuelles pour lire que l’ex-président n’était pas favorable à cet engagement militaire. Le fait qu’il le répète à Kerdrel n’est pas innocent. De toute évidence, il souhaite prendre date et faire passer ce message d’autant plus fort qu’il est extrêmement dissonant dans le spectre politique français, Jean-Luc Mélenchon et Dominique de Villepin étant les seuls, avec lui, à critiquer l’action de François Hollande au Mali.
Certes, beaucoup des amis de Nicolas Sarkozy sont contrariés par ce retour en fanfare dans les médias, lequel peut effectivement apparaître prématuré. Mais ce n’est pas en accusant Patrick Buisson, ce nouveau diable de confort, qu’ils rendent service à leur champion. Mieux vaut laisser l’impression que Nicolas Sarkozy est fidèle à lui-même – et qu’il demeure pour toujours un  « homme pressé » – que de le faire passer pour un homme manipulé par un gourou, un homme « piégé », donc beaucoup plus vulnérable, un homme qui a perdu la main, puisque ne parvenant plus, comme au temps de sa gloire, à faire comprendre au premier journaliste de droite qui passe que ce qu’il lui dit ne doit pas être publié, ou en tout cas pas maintenant. Or, ses confidences au JDD le laissent croire dangereusement. Protégez moi de mes amis…

*Photo : Ammar Abd Rabbo.

Mort de Chavez : tu t’es vu quand t’as twittu ?

9

Je ne sais pas qui d’Anne Hidalgo (vous savez, la légataire des dossiers secrets de la Collaboration) ou de Jean-Marie Le Guen croisera le fer avec NKM l’an prochain pour décrocher l’Hôtel de Ville, mais le futur heureux élu a déjà du pain sur la planche pour rassembler la gauche parisienne. Car un événement malencontreux vient de mettre le feu aux poudres entre PS et Parti de Gauche : plus que l’obstruction d’une voie sur berge ou l’élection de Mr. string mouillé à Paris-Plage, la mort d’Hugo Chavez vient de disperser les relations mélenchono-delanoïstes façon puzzle. Outre des hommages appuyés allant de la gauche de la gauche au Front National, ce n’est pas le plus mince exploit posthume du Commandante que d’avoir provoqué une foire d’empoigne sur Twitter entre élus de gauche alliés au Conseil de Paris. La semaine dernière, Alexis Corbière, bras droit de Mélenchon proche de la gauche radicale sud-américaine, a tiré le premier sur le thème « Chavez n’est pas mort, son combat continue, etc.». Jusqu’ici rien que de très normal (au PG, tout le monde singe les tics du chef).
Mais voilà t’y pas que Pierre Schapira, adjoint du maire de Paris aux affaires internationales, met son petit grain de sel en se réjouissant de la fin d’une « dictature épouvantable ». Ulcéré par cette bravade, Corbière tacle immédiatement son collègue en criant au mensonge éhonté et promet d’en « rediscuter au Conseil de Paris ». Bonjour l’ambiance… Dernier épisode de la telenovela, Schapira met sa sortie sur le compte d’une bourde : il aurait cliqué par erreur et ainsi rendu public un message destiné à une de ses collaboratrices. On ne glosera pas ici sur les raisons de la bévue (nobody’s perfect, comme on dit en dialecte parigot), pas plus qu’on ne discutera du bien-fondé de la saillie schapiresque – 54% à l’élection présidentielle d’octobre, ce n’est quand même pas terrible pour un dictateur ! En bons samaritains, nous nous contenterons d’adresser un conseil amical à Schapira, histoire d’éviter la guerre des gauches : avant de pratiquer Twitter un brin, n’y mets pas les doigts…
Suite du feuilleton Corbière-Schapira au prochain Conseil de Paris, où Alexis, l’anti-impérialiste qui ose tout, ne manquera pas, on l’espère, de soumettre une motion pour qu’on rebaptise du nom d’Hugo Chavez la station Franklin-Roosevelt ou l’avenue du Président Kennedy…

Fractures françaises, Benoît XVI, Marcela Iacub

31
alain finkielkraut pape

alain finkielkraut pape

3 février 2013 : Les nouvelles fractures françaises

Élisabeth Lévy. Fin janvier, Le Monde publiait l’une de ses enquêtes mesurant la progression des idées mauvaises. Fruit d’une collaboration entre le Cevipof et la Sofres, « Les nouvelles fractures françaises » dessine une France de plus en plus crispée et populiste. Qu’on en juge : 62 % des personnes interrogées pensent que la mondialisation est une menace, 70% qu’il y a trop d’étrangers, 74% que l’islam est une religion incompatible avec les valeurs de la République (25 % pour la religion juive) et enfin -résultat très commenté -, 86 % veulent un chef pour restaurer l’autorité. Bref, les Français n’aiment rien de ce qui est moderne et bon pour la santé. La France a-t-elle peur, et a-t-elle des raisons d’avoir peur ?
Alain Finkielkraut. Les journalistes, les sociologues et les historiens se penchent sur l’humeur des Français sans jamais envisager l’hypothèse que cette humeur puisse être une forme de dévoilement de la réalité. Ce sondage est donc une auscultation. Il nous livre un diagnostic sur les Français. Tout le monde est d’accord pour ne pas accorder la moindre parcelle de vérité au diagnostic des Français eux-mêmes. On leur retire l’attribut de l’objectivité. Il y a d’un côté l’expertise qui est objective et, de l’autre côté, l’expérience qui est subjective. Et pas seulement subjective : pathologique. La France va mal, c’est un grand corps malade. Elle est décliniste, elle est pessimiste, elle est crispée et dangereusement xénophobe puisque 70 % des Français pensent qu’il y a trop d’étrangers en France et 62 % que « l’on ne se sent plus chez soi comme avant ». Qu’est-ce que cela veut dire, « ne plus se sentir chez soi comme avant » ?
Dans son livre Voyages en France, le journaliste Éric Dupin fait état du « sentiment un peu pesant de parcourir un territoire presque exclusivement arabe », lorsqu’il traverse les quartiers nord de Tourcoing. Ce n’est pas la peur de l’autre qui ici s’exprime, c’est la stupeur d’être soi-même l’autre, l’étranger.[access capability= »lire_inedits »] Cette stupeur n’est pas coupable. Michel Winock, dans Le Monde, fait la comparaison avec les mouvements populistes des années 1930. Pierre Rosanvallon, dans La Société des égaux, évoque le pamphlet de Barrès Contre les étrangers. De telles analogies historiques ne sont pas éclairantes mais égarantes. Elles oublient, en appliquant le devoir de mémoire, que le présent, c’est, comme le disait Valéry, « l’état des choses en tant qu’il ne s’est jamais présenté ». On répète à juste titre la phrase du philosophe américain George Santayana : « Une civilisation qui oublie son passé est condamnée à le revivre ». Mais il faut aujourd’hui en ajouter une autre : une civilisation qui laisse le passé s’incruster au cœur du présent court le risque de ne pas savoir faire face à ce qui lui arrive. Et ce qui arrive, c’est une crise peut-être irrémédiable de l’intégration.

17 février 2013 : La renonciation du pape Benoît XVI
Le lundi 11 février, en fin de matinée, on apprenait que le pape Benoît XVI, qui avait succédé à Jean Paul II en 2004, quitterait ses fonctions le 28 février. Cette décision, qui semble arracher l’église au droit divin pour la faire entrer dans le pragmatisme démocratique, a été largement saluée, comme si elle constituait, finalement, la plus grande réalisation de son pontificat.
Même ceux, très nombreux, qui n’aiment pas Benoît XVI, et qui ne se gênent pas pour le faire savoir, ont salué son geste. Et pour bien montrer à quel point ils apprécient ce geste, ils l’ont qualifié de « moderne ». Le parangon d’archaïsme qu’est Benoît XVI aurait rejoint, in extremis, l’humanité digne de ce nom ; car, pour un moderne authentiquement moderne, il n’y a de vrai, de beau et de bien que ce qui est moderne. Moderne est le compliment suprême ; les modernes félicitent donc le souverain pontife pour sa démission. Mais précisément, le pape est un souverain, et un souverain ne démissionne pas. Il abdique ou il renonce. Ce qui était frappant dans le geste de Benoît XVI, ce n’est pas sa modernité, c’est sa majesté.
Il a dit, dans cette langue éminemment moderne qu’est le latin : « Je suis parvenu à la certitude que mes forces, en raison de l’avancement de mon âge, ne me permettent plus d’exercer adéquatement le ministère pétrinien. Cependant, dans le monde d’aujourd’hui, sujet à de rapides changements et agité par des questions de grande importance pour la vie de la foi, pour gouverner la barque de saint Pierre et annoncer l’Évangile, la vigueur du corps et de l’esprit est aussi nécessaire, vigueur qui, ces derniers mois, s’est amoindrie en moi d’une telle manière que je dois reconnaître mon incapacité à bien administrer le ministère qui m’a été confié ». Ces paroles admirables ne ressemblent pas à ce que pourraient dire un cadre dirigeant ou un haut fonctionnaire atteints par la limite d’âge. Ces paroles évoquent le discours qu’a prononcé l’empereur Charles Quint le 25 octobre 1555 dans son palais à Bruxelles : « Je me sens maintenant si fatigué que je ne saurais vous être d’aucun secours, comme vous le voyez vous-même. Épuisé et brisé comme je le suis, j’aurais des comptes à rendre à Dieu et aux hommes si je ne renonçais à gouverner ». L’abdication de Charles Quint a bouleversé l’Occident. Montaigne a écrit : « La plus belle des actions de l’empereur Charles cinquième fut celle-là, […] d’avoir su reconnaître que la raison nous commande assez de nous dépouiller, quand nos robes nous chargent et empêchent ; et de nous coucher quand les jambes nous faillent ». Benoît XVI ne règne pas comme régnait Charles Quint : ce n’est pas un souverain temporel, mais il renoue, par cet acte inouï, avec cette modalité fascinante du pouvoir qu’est, selon Jacques Le Brun, le pouvoir d’abdiquer. Et ce faisant, il a choisi de ne pas rééditer la folle imitation de l’agonie du Christ qu’a été le long calvaire de son prédécesseur… Lui qui n’aimait pas la représentation, lui qui avait demandé à Dieu, lors du conclave, de lui éviter la « guillotine » de son élection, lui qui avait dit, une fois élu « Priez pour moi, pour que je ne fuie pas devant les loups » et qui avait tenu tête, il a décidé de se retirer du monde des apparences. Ce n’était ni normal ni moderne, c’était un adieu à la modernité. Il est vrai que les loups ne l’ont pas épargné, ce théologien, cet intellectuel, cette non-star irrémédiable. Dans sa magnifique conférence de Ratisbonne, il rappelle que l’Europe est née de la concordance entre le questionnement grec et la foi biblique qui dit : au commencement est le logos. Or, une double réduction est à l’œuvre aujourd’hui : la Bible devient un message moral, philanthropique, et la raison, méthode. Benoît XVI s’inquiète de voir les grandes interrogations humaines exclues de la raison commune et renvoyées au domaine de la subjectivité. Il ne défend pas la foi contre le rationalisme, il plaide pour ce qu’il appelle le « grand logos » et il cite cette phrase extraordinaire de Socrate dans le Phédon : « On comprendrait aisément que par dépit devant tant de choses fausses, quelqu’un en vienne à haïr et à mépriser tous les discours sur l’Être pour le reste de sa vie. Mais de cette façon, il se priverait de la vérité de l’Être et pâtirait d’un grand dommage ». Ce dommage est ce dont pâtit une Europe oublieuse de son histoire et devenue, hormis pour ce qui concerne la science, subjectiviste et relativiste. Mais rien de cela n’a compté. Le monde n’a retenu que l’introduction, c’est-à- dire le dialogue entre l’empereur Manuel Paléologue II et un interlocuteur persan. La scène se passe pendant le siège de Constantinople à la fin du XIVe siècle. L’empereur aborde le thème du djihad, il refuse d’accorder le moindre crédit à la religion de Mahomet car, dit-il, celui-ci a prescrit de répandre par l’épée la foi qu’il prônait. La diffusion de la foi par la violence est contraire à la raison, dit l’empereur, et ne pas agir selon la raison est contraire à la nature de Dieu. C’est là que la conférence prend son essor et que commence la critique d’une Europe qui ne sait plus ce qu’est le « grand logos ». Cette critique n’a pas été entendue. L’Europe a dénoncé les propos islamophobes du pape.
Et partout dans le monde, des musulmans ont protesté de leur non-violence par des manifestations violentes. Mais peut-être les avertissements de Benoît XVI auraient-ils été mieux entendus s’il avait défendu, sur les questions de mœurs, des positions moins bêtement rigides.
Reste l’affaire de la canonisation de Pie XII, le « pape du silence », qui a évidemment beaucoup ému la communauté juive et les Israéliens.
Il faut d’abord prendre acte de ce travail sur soi qui a été accompli par l’Église depuis Vatican II. Dans la tradition patristique, le peuple juif était déchu et l’Église était le verus Israël. « Ils sont témoins de leur iniquité et de notre vérité », disait saint Augustin. Maintenant, c’est-à-dire après la Shoah, l’Église déclare que l’ancienne Alliance n’a pas été révoquée et que le judaïsme est une réalité vivante à travers le temps. Ainsi, dans son livre Jésus de Nazareth, Joseph Ratzinger cite-t-il à plusieurs reprises l’ouvrage de Jacob Neusner Un rabbin parle avec Jésus. Neusner s’imagine au pied de la montagne, il entend les enseignements de Jésus, mais il y a en lui quelque chose qui résiste. « Qui aime son père et sa mère plus que moi n’est pas digne de moi », affirme Jésus. Et le rabbin Neusner répond qu’abandonner son père et sa mère, ses frères et ses sœurs, sa femme et ses enfants, c’est mettre en péril la survie d’Israël. Un Juif est un fils. Ratzinger n’est pas convaincu par les objections du rabbin, mais il écrit : « Globalement la Chrétienté ferait bien de considérer avec respect cette obéissance d’Israëlet de prendre ainsi la mesure des grands impératifs du Décalogue, qu’elle doit retranscrire dans l’espace de la famille universelle ».
Reste, bien sûr, le processus de béatification de Pie XII entamé par Jean Paul II et poursuivi par son successeur. Pour eux comme pour un certain nombre de chercheurs de l’Église, la retenue du pape pendant la Deuxième Guerre mondiale était tout le contraire d’une indifférence à l’égard des victimes. Tandis qu’il donnait au public l’apparence du silence, la secrétairerie d’État, la nonciature, notamment en Slovaquie, en Croatie, en Roumanie et en Hongrie, harcelaient les gouvernements et les épiscopats afin de susciter un acte de secours. Ce plaidoyer n’est pas convaincant. Si Pie XII s’est abstenu de condamner publiquement l’antisémitisme nazi puis la mise en œuvre de l’extermination, c’est parce qu’il considérait que, pour la civilisation européenne, le grand danger, la menace suprême, c’était le communisme. Les raisons de Benoît XVI ne sont pas ignobles, mais il aurait dû méditer la lettre du cardinal Tisserant, envoyée en juin 1940 au cardinal Suhard, archevêque de Paris. Il rappelle qu’en décembre 1939, il a prié en vain le pape de publier une encyclique sur le dictamen de la conscience car, dit-il, « c’est le principe vital du christianisme ». Et il ajoute ceci : « Je crains que l’histoire n’ait à reprocher au Saint-Siège d’avoir fait une politique de commodité pour soi-même, et pas grand-chose de plus. C’est triste à l’extrême, surtout quand on a vécu sous Pie XI ». Et Pie XI avait dit, en 1938 : « Nous sommes spirituellement dessémites ».

24 février et 3 mars 2013 : Marcela Iacub relate sa relation avec DSK dans un livre intitulé Belle et Bête, paru aux Éditions Stock. Le 21 février, le titre qui s’affiche pleine page à la une de L’Obs est digne du France Dimanche de l’enfance de Jean Daniel – ou du Voici d’aujourd’hui : « Mon histoire avec DSK : le récit explosif de l’écrivain Marcela Iacub ». L’Observateur publie des extraits de ce livre intitulé Belle et Bête, publié chez Stock, où l’intimité réelle ou fantasmée de deux personnes, l’auteur et son amant célèbre, est exposée au grand jour. Aux nombreux détracteurs du procédé, Le Nouvel Observateur et Libération, le lendemain, répondent en substance : l’art a tous les droits. Ce livre est-il de la littérature ?
Quand l’Angleterre fait du trash, elle appelle cela du trash ; quand la France fait du trash, elle appelle cela de la littérature. Voilà ce qui reste de notre identité nationale au siècle de l’autofiction généralisée. Le Murdoch français est cultivé, il est bardé de références, il invoque Kafka, Michel Foucault, Michel Leiris, et même Chesterton pour justifier l’arrachage des rideaux qui protégeaient la vie privée aux temps lointains qu’étaient les Temps modernes.
Parlons maintenant du livre. Je vais en dire du mal et cela m’attriste parce que Marcela Iacub est une personnalité attachante et que, tout en étant radicalement opposé à son individualisme radical, je la lis le plus souvent avec plaisir. Elle est audacieuse et stimulante.
Mais là, je suis accablé, et je me dois de le dire sans tomber, je l’espère, dans la méchanceté. Le livre raconte son histoire avec DSK qui est tutoyé, n’est jamais nommé, mais que tout le monde reconnaît et qu’elle appelle « Le cochon ». Il est le cochon. Ce n’est pas une insulte, c’est un concept ! Et d’ailleurs, le livre est beaucoup plus théorique que littéraire. C’est un cochon, et elle aime en lui le cochon parce qu’elle aime les cochons : « C’est ma compassion pour ces animaux si dénigrés qui a éveillé mon intérêt pour toi ». Cette assertion est ridicule. Car si on aime les cochons, ce qui est mon cas, alors on les délivre de la métaphore qui leur a fait tant de mal. Les cochons ne sont pas des cochons ! C’est d’ailleurs ce que montre très bien Kundera dans le dernier chapitre de L’Insoutenable Légèreté de l’être. Tereza et Tomas se sont réfugiés dans une coopérative agricole et ils deviennent l’ami du président de cette coopérative. Celui-ci a apprivoisé un cochon. Et ce cochon « […] obéissait à la voix, il était propre et rose, et trottinait sur ses petits sabots comme une femme aux gros mollets trottine sur de hauts talons »… Cette image littéraire est renversante ! On ne dit pas que les hommes sont de gros cochons, ce sont les cochons qui ressemblent à des femmes un peu boulottes et néanmoins coquettes. Donc aimer les cochons c’est les décochonéiser, c’est les libérer de l’image diffamatoire que l’on se fait d’eux, quand on dit de tel homme « salace » ou « repoussant » qu’il est un cochon. Si Marcela Iacub éprouvait la compassion qu’elle prétend avoir pour les cochons, elle les laisserait tranquilles. Et voici sa thèse : le problème de DSK, ce n’est pas qu’il soit un cochon, c’est qu’il soit aussi un homme. Le mal en lui vient de l’homme. « La foule disait que tu méprisais les femmes, en vérité c’est le cochon que tu méprisais. Tu méprisais ce frère, ce cousin, ce prochain qui vit en toi tout en étant autre que toi parce que votre société à deux n’est pas du tout égalitaire. C’est toi le maître, il est l’esclave, c’est toi le Blanc, lui c’est le Noir, l’Arabe, le colonisé, c’est toi le riche et lui le pauvre ». Marcela Iacub, ce n’est pas de la littérature, c’est le gauchisme du cochon. Elle recycle les clichés soixante-huitards, la grande bataille bête et savante de l’Eros, de l’économie libidinale, des machines désirantes, contre la civilisation répressive. C’est atterrant de simplisme, le contraire même de la littérature qui est l’objection du concret, du détail, de la singularité à la pensée massive, qui nous rappelle sans cesse que les choses sont plus compliquées que nous le pensons. Elle s’autorise par surcroît de cette philosophie pour hasarder toutes sortes d’hypothèses fantaisistes et scandaleuses, notamment sur l’affaire du Carlton. Elle dit par exemple que ce qu’il aimait lorsqu’il faisait organiser des partouzes, c’est l’humiliation de ses fournisseurs : ceux-là faisaient tout pour le contenter et il jouissait de savoir qu’il ne les paierait pas de retour. Il avait été humilié notamment par sa femme dont il était le caniche et il se vengeait de cette manière. On est dans ce livre comme sur le Net : toutes les distinctions sont abolies, il n’y a plus de frontières entre la fiction et la réalité. Ainsi apprend-on pour finir que DSK a littéralement dévoré l’oreille de son amante.
L’enthousiasme d’éminents critiques du Nouvel Observateur et de Libération répond-il, comme on l’a dit, à des considérations purement mercantiles ?
Le cynisme mercantile a joué, mais, malheureusement, ceux qui parlent de « littérature » à propos de ce livre sont sincères. Ils ont été bluffés par un récit qui pense et qui pense, en outre, dans la grande lignée libertaire de 1968. Peu leur importait que soit bafoué notre droit de ne pas savoir. Au contraire, ils se sont applaudis de reconnaître à la littérature tous les droits. Je leur répondrai qu’il y a un lien originel entre la littérature et la civilité et que l’imagination romanesque est  aussi une manière élégante d’effacer ses traces.
Le 26 février, les éditions Stock et Le Nouvel Observateur ont été condamnés en référé pour atteinte à la vie privée de Dominique Strauss-Kahn. Outre le paiement de dommages et intérêts (50 000 euros pour Stock, 25 000 euros pour Le Nouvel Obs), le tribunal a ordonné l’insertion d’un encart dans le livre et la publication de la condamnation en Une de l’hebdomadaire.
Ce livre, et surtout sa promotion journalistique, ont suscité un haut-le-cœur général. Le sentiment était : « Trop, c’est trop, il y a des limites. » Sentiment que Jean Daniel, fondateur devenu la voix dissidente du Nouvel Observateur, a résumé magnifiquement : « Je veux dire  clairement ici que je reste allergique et hostile  à tout ce qui contribue à maintenir vivante et médiatiquement sulfureuse la descente aux enfers de cet homme ». On ne saurait mieux dire. « No limit » : telle est, à l’inverse, la philosophie de Marcela Iacub. Contre la censure, elle publie ce livre où elle fait l’éloge du cochon, l’être qu’aucune censure externe ou interne n’arrête, l’être qui jouit sans entrave car il n’a pas de surmoi. Elle s’inscrit dans un mouvement très général et déjà ancien qui dit que le mal dans l’homme vient du surmoi. Eh bien, la morale de cette histoire, c’est au contraire que le mal du siècle vient de l’affaiblissement, de l’effacement progressif du surmoi. Et la tâche des psychanalystes à venir sera sans doute de continuer à soigner les vieilles névroses freudiennes, mais aussi de restaurer le surmoi défaillant des nouveaux individus.
En attendant, ils vont se ruer sur le livre…
Oui. Sachons cependant que ce problème est vieux comme le monde ou en tout cas, vieux comme Platon. Dans La République, Socrate parle de Léontios, Léontios qui un jour se promène, remontant le Pirée, et s’aperçoit que des cadavres gisent près de chez l’exécuteur public. Il est partagé entre la fascination qui lui donne envie de regarder et l’indignation qui le pousse à se détourner. Pendant un instant il lutte, et puis il ouvre grand les yeux et dit : « Voici pour vous, génies du mal, rassasiez-vous de ce beau spectacle ». Nous sommes comme Léontios, nous cédons d’autant plus volontiers à la tentation d’y aller voir que notre surmoi est faible et qu’il ne s’agit pas d’un spectacle macabre, mais d’un spectacle cochon.[/access]

Alice chez Orwell

14
alice paul cabine

alice paul cabine

Alice, de Paul Cabine, est un petit roman joyeux et noir, obscène et insolent, brutal et tonique, écrit et raconté avec une virtuosité vénéneuse qui en fait un objet littéraire pour amateurs de sensations vraiment fortes. Ceux, par exemple, qui ne se laisseront pas enfumer aujourd’hui par les galipettes de Marcela Iacub comme ils ne se laissaient pas enfumer hier par celles de Christine Angot. Christine Angot a beau protester dans Le Monde, qu’elle au moins, fait de la littérature, personne n’y croit. La littérature, c’est être capable de penser le je comme un autre, même dans l’autobiographie. Or Marcela n’est que Marcela dans son roman comme Christine Angot n’est que Christine Angot dans les siens. On appelle ça de l’autofiction alors qu’on reconnaît un écrivain, un vrai, surtout dans sa capacité de devenir autre chose que lui-même dans ce qu’on pourrait appeler une alterfiction : une femme s’il est un homme, un militant fasciste s’il est antifasciste, un hétéro s’il est gay (lisez La Recherche, pour voir) ou une petite fille s’il est un adulte mâle.
C’est le cas dans Alice, de Paul Cabine et l’écrivain réussit son coup, parfaitement. Il nous fait suivre la vie d’Alice entre ses 7 et ses 21 ans à travers des chapitres courts où s’exprime avec un naturel confondant la petite fille, l’adolescente puis la jeune femme. La littérature, c’est d’abord une question de ton, de grain de la voix comme il y a un grain du papier ou de la peau. De temps en temps, un chapitre est consacré aux copains ou aux copines d’Alice, histoire d’avoir un éclairage latéral sur cette  gamine déchaînée dans un monde assez inquiétant.
Il s’agit du nôtre, de monde, mais dans un futur proche. Un monde où, pourrait-on dire, Valls a définitivement gagné sur Taubira. Ça sombre complètement sur le plan social, ça commence sérieusement à dérailler sur le plan écologique mais sur le plan politique, la seule réponse que l’on trouve, c’est la schlague administrée par des gouvernements de plus en plus autoritaires.
Et l’auteur, Paul Cabine, fait grandir Alice parallèlement à ce totalitarisme de moins en moins soft qui s’installe avec des méthodes de plus en plus élaborées pour contrôler les populations. Quand on fait connaissance d’Alice en CE1, elle a déjà parfaitement intégré le système de détection précoce des comportements délinquants dont il fut déjà question dans la tête de nos gouvernants, il n’y a pas si longtemps : « Faut que je vous explique quand même ces histoires de listes, parce que quand on fait des bêtises reconnues par la société (je ne sais pas trop ce que ça veut dire), on vous met sur des listes. Ça commence par la liste jaune et ça va jusqu’à la liste noire, et entre les deux, y a plein de couleurs et plus c’est foncé, plus c’est grave. »
Alice est précoce, très précoce, notamment sur le plan sexuel. C’est sa manière de protester à elle, dans un premier temps. Il faut dire que pour le bien des collégiens, on met des caméras de surveillance dans les toilettes et des bracelets électroniques le temps de la durée des cours. Alice, plus grande et plus forte que ses coreligionnaires du même âge, peut se permettre de ne pas être trop victime, ni des petits caïds, ni des adultes même si elle connaît quelques expériences traumatisantes comme d’être violée par un notable. En plus, à l’école, elle assure le minimum car elle est loin d’être idiote, ce qui lui permet de ne pas trop vite glisser d’une liste à l’autre malgré ses frasques, son goût de la liberté, du sexe, de la drogue, de la poésie et de la pensée libre.
Parce que la pensée libre devient dans Alice un exercice très difficile, au point que d’étranges mutations ont lieu chez certaines personnes. Les « biaiseux » par exemple, minorité reconnue disposant d’élus à la Haute Chambre du Salut Commun: « A force d’éviter de dire ce qu’on pense vraiment, à force de prétendre être une autre personne et projeter de fausses émotions dans chaque situation sociale, à force de ne pas être soi-même et de ne pas dire la vérité, certains êtres humains ont développé une façon de se déplacer « en biais », c’est à dire qu’il ne peuvent plus marcher sur une ligne droite de plus de 2m50 ».
Si vous voulez vous faire une idée du personnage d’Alice, imaginez la Zazie de Queneau avec des drones dans le ciel qui la surveille ou même la Mathilde de la Môle de Stendhal obligé de rentrer chez elle avant le couvre-feu en rusant avec les patrouilles bénévoles des Citoyens Policiers. Ruse et énergie, humour et orgueil, des qualités assez peu appréciées dans les sociétés trop bien ordonnées.
Alice grandit donc dans ce monde devenu un Disneyland toxique et préfasciste mais garde un certaine de joie de vivre sensuelle qui tient lieu de tout quand on a dix sept ans. Puis elle rejoint ce qu’il convient d’appeler la résistance. Alice sait que ce choix de l’action directe est suicidaire. C’est pourtant là l’aspect éminemment optimiste de la fable très sombre de Paul Cabine. Il y a une résistance possible dans monde comme celui-là, pour au moins pouvoir finir en beauté. On voudrait en être aussi certain que lui.

Alice, Paul Cabine (Baleine)

*Photo : PhilippeFabry.

L’après-capitalisme n’est pas pour demain

21
michea gauche

michea gauche

Après Le Complexe d’Orphée, Jean-Claude Michéa gratifie nos amis degauche d’un nouvel essai méchamment percutant : Les mystères de la gauche. Qu’est-ce donc que la gauche française ? Une alliance entre socialistes et syndicalistes révolutionnaires d’un côté, bourgeois libéraux progressistes de l’autre, nouée à l’issue de l’affaire Dreyfus contre les nostalgiques de l’Ancien Régime, répond l’auteur. Cet attelage boiteux expliquerait le divorce entre un socialisme foncièrement conservateur et une gauche qui applique le programme révolutionnaire du capitalisme. Allons y voir de plus près.
En vulgarisant la notion orwellienne de common decency, le philosophe montpelliérain a érigé la décence commune des petites gens en socle moral contre le règne libéral du Droit et du Marché. Mais en associant systématiquement l’éthique du don – donner, recevoir-rendre – à un peuple idéalisé, notre auteur montre qu’il a légèrement perdu le contact avec les couches populaires. Aussi enracinés soient leurs représentants, ils aspirent néanmoins, dans leur grande majorité, à devenir des consommateurs insérés dans la mondialisation. Après des décennies d’immersion dans le grand bain de la publicité et du marketing, on peut même juger obsolète la distinction qu’établit Christopher Lasch entre « culture de masse » et « culture populaire ». Et le succès passager du slogan sarkozyste « Travaillez plus pour gagner plus » illustre la mainmise de l’imaginaire quantitatif sur le prolo paupérisé. Bref, entre défendre le peuple ou l’idée du peuple, il faut hélas choisir ![access capability= »lire_inedits »]
Toute une tradition occultée du socialisme « utopique » (Leroux, Fourier, Proudhon) et du syndicalisme révolutionnaire (Sorel) a retrouvé une seconde jeunesse par l’entremise de Michéa. Mais suffit-il pour autant d’actualiser les « intuitions fondatrices de la critique socialiste originelle » pour s’émanciper de la société de marché ? Même en cas d’abolition brutale de l’ordre économique capitaliste, la fin de toutes les nuisances – sanitaires, psychologiques, culturelles, etc. – de la modernité n’est pas pour demain. Comme le soulignait le regretté Jaime Semprun, le système de Michéa « fait commodément disparaître le processus d’aliénation de l’ancien mouvement ouvrier, la formation de la bureaucratie moderne, la soumission au développement technologique […] et aussi bien les échéances très concrètes qui marquent la disparition de certaines possibilités historiques, qui ne reviendront plus »[1. René Riesel et Jaime Semprun, Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable, EDN, 2008.]. N’est-il pas déjà trop tard pour lancer une insurrection anthropologique ?
Michéa brise l’idole marxiste de la croissance perpétuelle par le « développement des forces productives ». S’il souhaite un « atterrissage en douceur » vers une société post-capitaliste où l’échange marchand cèderait le pas au don, il reconnaît deux types de difficultés : démanteler l’État-Providence sans casse sociale ; gérer localement les ressources sans risques de pénurie. Que la tentation de Tarnac séduise théoriquement une frange du lectorat de Michéa est une chose, que ces individus – dont je suis – abandonnent concrètement leur confort pour élever des brebis avec René Riesel en est une autre. Car le renoncement à la société d’abondance pourra peut-être se passer d’armes et de haine, certainement pas de violence….
Rarement intellectuel n’aura traqué la bien-pensance libérale de droite (le divin marché) et de gauche (le divin progrès) comme Michéa. Objectons cependant que la conclusion optimiste des Mystères de la gauche – « le monde ne pourra véritablement changer en bien » que si « chacun […] est disposé, dans sa vie quotidienne, à y mettre un peu du sien » – confine au vœu pieux. Camarade, encore un effort pour ne plus être progressiste ![/access]

Jean-Claude Michéa, Les Mystères de la gauche. De l’idéal des Lumières au triomphe du capitalisme absolu (Climats).

Spring Breakers : Sea, sex and guns

4

Harmony Korine est parti d’une vision : quatre filles en bikini, portant des cagoules roses et braquant des touristes. Il est toujours préférable, quand on fait un film, de partir d’une vision que d’une idée. Encore fallait-il trouver le lieu idéal pour mettre en scène ces quatre ados déjantées qui, sans connaître le père Ubu, avaient d’emblée adopté sa philosophie :  » Un jour je tuerai tout le monde et puis je m’en irai « . C’est une forme de mysticisme qui en vaut bien d’autres. Le lieu donc. Il s’imposa : la Floride lorsque les Spring Breakers y débarquent pour découvrir que la vie ne s’apprend pas que dans les manuels scolaires.
Un film d’initiation donc, mais aussi un poème musical pop. Et, à l’arrivée, par la grâce d’une mise en scène indolente et d’un montage rageur, un chef d’œuvre. Là où on attendait un film d’ado classique, sympa certes, mais convenu dans sa vulgarité, on découvre une œuvre sophistiquée, éclairée avec des bonbons et qui donne envie de lécher l’écran. Exactement ce que voulait Harmony Korine. Bien sûr, le film aguiche. Et alors ? Bien sûr, qu’il ne veut rien signifier. Quel soulagement ! C’est du pur cinéma avec quatre nymphettes en bikini et James Franco en gangsta. C’est un plaisir qu’on ne se refuse pas. Et quand Harmony Korine dit qu’il est le plus américain des cinéastes, à part Clint Eastwood, on se gardera de le contredire. Bien entendu, on a le droit de ne pas aimer le cinéma américain. Mais ce n’est jamais un très bon signe.

Bienvenue en Helvétie

0
stephane denis geneve

stephane denis geneve

Dans un roman de Stéphane Denis, les riches ressemblent vraiment à des riches. En ces temps d’exil, la télévision enquête presque toutes les semaines sur cette étrange peuplade, son goût pour la banlieue de Bruxelles, sa quête obsessionnelle d’« optimisation fiscale » et sa détestation d’une France rancunière et soviétisée. Le plus souvent, le petit écran n’épingle que quelques sportifs professionnels et stars du show-biz qui, malgré les appels répétés à la prudence, ne peuvent se passer du tintamarre médiatique. Ils sont irrécupérables. Leur lourdeur réussit même à irriter d’impassibles banquiers helvètes et des juges à bout de nerfs. La richesse s’accommode mal du tapage, elle se repaît de discrétion et d’opacité. Les avocats d’affaires détestent le scandale. Ils sont payés pour le faire taire. L’argent est une chose trop sérieuse pour en parler publiquement au Journal de 20 heures et exposer ses tracas de fin de mois à l’oreille de la ménagère. Dans son dernier roman Les dormeursStéphane Denis s’intéresse à ces familles dont le patrimoine dépasse allègrement les 200 millions d’euros et flirte, en réalité, avec le milliard. Ces personnes physiques font appel à diverses officines pour mettre à l’abri leurs éconocroques. Philip Julius, le héros du roman, est un homme de confiance installé à Genève et « spécialisé dans les transferts de fonds et la gestion de fortune ». Tour à tour prête-nom, transporteur de valises, homme de paille, avocat inscrit au barreau de New-York et féru de droit maritime, Julius est un fantôme. Insaisissable. « C’est un métier, la fortune des autres » a-t-il coutume de dire. Il passe les frontières comme d’autres ouvrent un livret A à la Caisse d’Epargne. Sans passé, sans avenir, sans attaches. Fatigué par cette vie d’emprunt, il séduit le lecteur par son habileté à se fondre dans un monde clos, ici les « super riches », à en prendre les habitudes dérisoires et les travers meurtriers. Stéphane Denis a toujours excellé dans le portrait sec et évanescent de personnages en rupture de milieu. Si Philip Julius était juste un escroc à la petite semaine ou un magicien capable de faire disparaître une fortune à un endroit et de la faire réapparaître à un autre sans passer par la case « impôts », le roman n’aurait que peu d’intérêt. Ce n’est pas la première fois qu’un écrivain décrypte les turpitudes des évadés fiscaux, les relations d’Etat à Etat, les circuits parallèles, les secrets bancaires et la machine judiciaire prête à s’emballer à la moindre facturette douteuse. Avec Stéphane Denis, vous avez beau vous trouver dans une maison qui vaut entre 6 et 8 millions de francs suisses, posée en plein vignoble, ou dans un Hôtel de luxe, le Beau Rivage, au bord du lac, vous serez toujours ramené à l’Ouest parisien, dans les années 60-70, du côté des immeubles Walter ou de la Villa Herran, rue de la Pompe, Paris XVIe. Cette fidélité géographique, Denis l’explore depuis une vingtaine de romans. Elle est délicieusement mélancolique. Cette musique touche par son écho nostalgique. Ce court roman à suspense (136 pages) vaut par sa précision documentaire, notamment la situation des banques suisses dans un marché financier globalisé où d’autres places, Singapour ou Hong-Kong par exemple, offrent aujourd’hui de très attractives garanties mais aussi par le portrait fidèle de ces milliardaires. Entre les russes « dingues de sécurité » qui se baladent dans de vieux Antonov de l’Armée Rouge et ces familles très fortunées qui détestent le déballage au grand jour, Stéphane Denis a le don pour alpaguer les coureurs de dot, les notaires véreux et ces nouveaux riches, à la réussite financière trop éclatante, qui finiront bientôt en garde à vue.

Les dormeursStéphane Denis (Grasset)

*Photo : Nouhailler.

Staline, l’autopsie

56
staline snyder urss

staline snyder urss

Il y a tout juste soixante ans, en mars 1953, Staline disparaissait. Il est difficile d’imaginer aujourd’hui l’émotion suscitée par cette nouvelle. Le « Petit père des peuples », le « grand mécanicien de la locomotive de l’Histoire » était considéré comme le principal vainqueur du nazisme et faisait l’objet d’un culte de la personnalité non seulement en URSS et dans les pays du Bloc de l’Est, mais aussi dans tous les partis communistes du monde. Staline, littéralement, était une idole intouchable. Aragon lui-même, pourtant stalinien zélé, l’apprit à ses dépens. Il fut vivement pris à partie par des cadres et des militants du PCF pour avoir osé mettre en une des Lettres françaises un dessin de Picasso en hommage au grand homme disparu, un dessin qui ne répondait pas aux canons de l’esthétique réaliste socialiste et qui fut interprété comme un manque de respect inqualifiable. Aragon dut alors se livrer à une autocritique dont l’absurdité a quelque chose de terrifiant aujourd’hui : « On peut inventer des fleurs, des chèvres, des taureaux, et même des hommes, des femmes  mais notre Staline, on ne peut pas l’inventer. Parce que, pour Staline, l’invention, même si Picasso est l’inventeur est forcément inférieure à la réalité. Incomplète, et par conséquent, infidèle.  »
Pourtant, moins de trois ans plus tard, c’est l’Union soviétique elle-même, par le bais du rapport Khrouchtchev, qui allait révéler au monde, de manière officielle, ce que certains soupçonnaient ou disaient déjà depuis longtemps :  l’horreur d’un système totalitaire qui pratiqua la terreur et le meurtre de masse de manière planifiée.[access capability= »lire_inedits »]
Staline, archétype du dictateur orwellien, Big Brother au bon sourire rétrospectivement effrayant, continue pourtant de poser un certain nombre de problèmes alors que le cas de Hitler a été réglé depuis longtemps. Parce qu’il a commis ses crimes au nom d’une idéologie, le communisme, qui a porté l’espérance de centaines de millions d’hommes, Staline doit-il être considéré comme un monstrueux accident de parcours ou comme faisant partie des gènes mêmes du marxisme ? Et peut-on, dans le même ordre d’idées, penser aujourd’hui une équivalence, voire une identité entre Staline et Hitler sans sombrer dans le contresens ou la relativisation de la Shoah ?
Il a semblé important à Causeur de reformuler ces questions, soixante ans après la mort de Staline,  non seulement en autopsiant l’encombrant cadavre du dictateur  mais aussi en nous intéressant au monumental travail de Timothy Snyder dans Terres de sang. Ce jeune historien américain propose une approche originale et novatrice des interactions entre nazisme et stalinisme, deux idéologies qui, entre 1933 et 1945, se sont côtoyées, succédé ou affrontées et ont fait 14 millions de morts parmi les non-combattants. Unité de temps, unité d’action (le meurtre de masse), unité de lieu (les « terres de sang » qui s’étendent de la Pologne centrale à la Russie occidentale en passant par l’Ukraine et les pays balte) : en mettant l’accent sur le territoire où ont été commis ces crimes, Timothy Snyder redonne à la tragédie européenne une cohérence globale. Et s’il n’apporte pas de réponse à la question comparative –  cela n’est pas son rôle – son ambition, pour le coup, est profondément antitotalitaire : « Et à nous, humanistes, de retransformer ces chiffres en êtres humains. Si nous ne le faisons pas, Hitler et Staline auront façonné non seulement notre monde, mais aussi notre humanité ».[/access]

Terres de sang, l’Europe entre Hitler et Staline, Timothy Snyder, Gallimard, 2012, traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat.

Antiviral, ou la mélodie des miasmes

0
antiviral brandon cronenberg

antiviral brandon cronenberg

Antiviral, premier long métrage de Brandon Cronenberg, montre que son réalisateur est bien le fils de son père. On y retrouve en effet des éléments dignes des premières œuvres de David Cronenberg, comme Rage, Chromosome III, Scanners ou Videodrome, voire de ses productions plus récentes comme Crash ou Existenz.
Loin d’être parfait, ce long métrage réalisé à partir d’un scénario écrit en 2004 et qui prit tout d’abord la forme du court-métrage Broken tulips en 2008 peut néanmoins être considéré comme une réussite. Ce n’était pourtant pas gagné d’avance, l’intrigue du film étant pour le moins risquée pour un premier film : à Toronto, dans un futur proche, des hordes de fans nourris à la presse people et la téléréalité sont prêts à vendre père et mère pour se faire injecter les virus, maladies et autres miasmes qui ont infecté leurs idoles et payent même le prix pour fort pour avoir cette chance.
En bonne logique marchande, des sociétés commerciales prospèrent sur le dos de ces aficionados prêts à sacrifier leur santé dans un souci de mimétisme, afin de communier avec leurs idoles dans la souffrance.  Ces sociétés vont jusqu’à vendre des steaks « cellulaires » reconstitués à partir de cellules prélevées sur les stars et qui se négocient à prix d’or, l’adoration pour ces dernières prenant ainsi la forme d’un cannibalisme new age. Dans l’une de ces cliniques spécialisées, un employé du nom de Syd March (interprété par Caleb Landry Jones) fait du marché noir en revendant ces virus à des organisations criminelles. Son activité n’est pas seulement intéressée car ce dernier nourrit aussi une admiration sans faille pour la star Hannah Geist, une des collaboratrices les plus prestigieuses de la clinique et l’un de ses meilleurs faire-valoir.
Cependant, la vie de Syd va basculer le jour où il se trouvera malencontreusement infecté par un virus mortel créé artificiellement pour tuer à petit feu la fameuse Hannah Geist. Il va alors se retrouver la proie des organisations criminelles et autres collectionneurs morbides. Au fur et à mesure que progresse sa maladie et que son corps tombe en décrépitude, il va devoir enquêter sur l’origine de cette dernière et mettre tout en œuvre pour échapper au funeste destin de son idole, la fabrication d’un sérum à partir de la souche originale du virus étant seule à même de le sauver.
Questionnant une certaine superficialité inhérente à notre société et abordant des questions comme la bioéthique, les expérimentations médicales, la marchandisation du corps ou l’espionnage industriel, Antiviral est un long métrage d’anticipation froid et dérangeant avec une esthétique dépouillée à l’extrême que viennent rompre des explosions de violence sanglante.
Les décors se résument à des chambres purement fonctionnelles et à des corridors aux murs d’un blanc immaculé, l’omniprésence de cette non-couleur évoquant explicitement le milieu médical et la mort.
Brandon Cronenberg décrit un monde intrinsèquement malade, uniformisé rongé par le cancer du capitalisme sauvage et produisant en série des individus déprimés. Dans cette optique, le choix d’un acteur de talent comme le britannique Malcom Mc Dowell, connu pour son premier rôle dans Orange mécanique, pour jouer le rôle d’un médecin apparaît pleinement justifié. Cet univers évoque aussi celui  de J.G Ballard, lequel n’est pas étranger au cinéma de Cronenberg senior puisqu’il est l’auteur du roman Crash, adapté à l’écran par ce dernier en 1996. Il faut désormais espérer que Brandon Cronenberg saura par la suite aborder d’autres thèmes et ainsi « tuer le père » pour voler de ses propres ailes.