Deux ans après le début du soulèvement de 2011 qui a conduit à la démission d’Ali Abdallah Saleh, président depuis 33 ans, le Yémen se prépare à des négociations multipartites, dans le cadre du très officiel « Dialogue national ». Ce pays pauvre, d’à peine vingt-cinq millions d’habitants, tombe à première vue dans tous les clichés de l’Orient compliqué et dangereux : risque de fracture entre le Nord et le Sud, tribus farouches, rebelles indépendantistes de diverses provinces, militants d’Al-Qaïda, enlèvements, attaques terroristes, tensions interconfessionnelles (chiites-sunnites), armes envoyées en douce d’Iran, de Turquie et… drones américains qui tombent régulièrement.
Pourtant, le soulèvement de 2011 était pacifique – malgré sa répression par le gouvernement de l’époque. On peut s’enthousiasmer de la présence massive de jeunes et de femmes dans cette mobilisation qui dura de longs mois. Mais la révolution a fait long feu, nombre de caciques de l’ancien régime étant encore au pouvoir.
Commençons par les rebelles Houthis (du nom d’un de leurs leaders). On raconte tout et n’importe quoi sur ce mouvement rebelle zaydite – le zaydisme est une branche du chiisme – armé, actif dans le Nord du pays. Il souhaiterait le rétablissement de l’imamat zaydite d’avant 1962, bénéficierait du soutien de l’Iran voire de la bénédiction de l’ancien président Saleh. « Les Houthis sont devenus très populaires très rapidement,  y compris à Sanaa. Ceux qui ne sont ni Houthis ni Zaydites ont tendance à assimiler ces deux groupes, mais les Zaydites démentent – même si, au fond, ils sympathisent avec la cause » explique Stephen J. Steinbeiser, directeur du Centre de recherches américaines (AIYS) basé au Yémen. Leurs revendications ne sont pas très claires. Ils souhaitent voir juger les responsables des nombreuses exactions qu’ils ont subies ces dix dernières années. Ils prétendent également que le gouvernement aurait employé des militants d’Al-Qaïda pour les combattre. Dans le même temps, les tensions intercommunautaires entre zaydites et salafistes s’exacerbent.
Les indépendantistes du Sud ont créé le mouvement des Hirak (autour d’Aden), qui réclame le retour à l’État indépendant du Sud d’avant 1990.
D’autres régions rechignent à obéir à l’autorité centrale, comme la province du Hadramout. Cette dernière dispose par suffisamment de ressources (pétrole et gaz) pour être autonome. Beaucoup de familles locales sont très liées à l’Arabie saoudite (comme celle de Ben Laden par exemple) et en perçoivent des subsides. Le royaume wahhabbite voulait d’ailleurs installer un oléoduc dans la région – ce que Saleh a toujours refusé.
Sur le front de la lutte antiterroriste, le gouvernement yéménite dit avoir réussi à contenir l’avancée d’Al-Qaïda dans la Péninsule Arabique (AQPA), qui avait profité de l’affaiblissement de l’armée pour s’étendre. On reproche beaucoup à Saleh d’avoir exagéré la menace d’Al-Qaïda pour obtenir des financements antiterroristes en provenance des Etats-Unis. Certains expliquent en outre la popularité croissante d’AQPA au Yémen comme un effet pervers des frappes des drones américains.
Une chose est sûre : plus que jamais, beaucoup réclament le départ définitif de la scène politique de l’ancien président Ali Abdallah Saleh. Ce dernier n’avait accepté de démissionner en 2011 qu’en échange de l’impunité. Son départ négocié avait alors évité une nouvelle guerre civile. Mais Saleh dirige toujours son parti, le Congrès populaire Général. Il reste beaucoup de ses hommes au gouvernement et dans l’armée. Ainsi, le général Ali Mohsen, longtemps allié du président déchu, dirige toujours en sous-main une grande partie de l’armée. Quant au fils de Saleh, il est à la tête d’une faction rivale des forces armées ! Aujourd’hui, le chef de l’Etat yéménite est l’ancien vice-président de Saleh, Abd-Rabo Mansour Hadi. Cet homme du Sud  adepte de  la répression a été élu en février de l’année dernière,  à l’issue d’une élection où il n’affrontait aucun concurrent. Hadi a tenté de mettre fin aux divisions des forces armées en démantelant formellement les unités rivales, mais de manière encore peu concluante.
Le Yémen peine encore à établir un gouvernement stable face aux pressions extérieures. Il semble ainsi être un terrain d’affrontements indirects entre l’Iran et l’Arabie saoudite, alliée des Etats-Unis dans la région. On accuse en effet constamment l’Iran d’armer tous les groupes rebelles. Quant à  l’Arabie saoudite, elle n’a jamais vraiment accepté que le Yémen devienne une république. Elle s’était même ingérée dans la guerre civile qui avait abouti à la création de la République du Yémen du Nord. Aujourd’hui, elle n’hésite pas à intervenir pour essayer de restaurer le calme chez son voisin.
Des négociations doivent bientôt s’ouvrir entre les différents groupes et partis de la scène politique, conformément au plan de sortie de crise des pays du Golfe que l’ONU a repris et complété. Mais ces discussions risquent d’être à nouveau reportées, car certains groupes menacent de les  boycotter. Si elles échouent, la rédaction d’une nouvelle Constitution serait encore ajournée, et les élections prévues pour 2014 repoussées. Bis repetita…

*Photo : Al Jazeera English.

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