Accueil Site Page 2576

Causeur n°57 : l’impuissance publique, c’est maintenant…

Causeur Hessel Kalfon Woerth Staline

« Paix et dialogue ». Prononcés par Benoît Hamon au sujet de l’amnistie sociale votée par le Sénat, ces deux mots résument à eux seuls la moraline de l’époque. Un esprit de guimauve qui pallie l’incapacité du politique à changer la vie, comme on disait au siècle dernier. Devant l’impasse sur laquelle ont successivement buté Chirac, Sarkozy et Hollande, nous nous sommes dit que « l’impuissance publique » ferait un sujet parfait pour notre livraison de mars, dans la continuité de notre dernier numéro sur la « fracture sociétale ».
Le 27 février, deux événements ont incarné ce mélange d’impuissance et de morale creuse. Ce jour-là, « le théoricien de l’indignation généralisée » Stéphane Hessel rendait l’âme.  Pour notre chère Elisabeth Lévy et Gil Mihaely, malgré l’obsession anti-israélienne de son auteur, l’engouement autour d’Indignez-vous exprime moins un regain d’antisémitisme qu’un « renoncement à penser la complexité du monde ». Une vision des choses que partage Alain Finkielkraut qui nous rappelle que « l’on s’indigne toujours contre l’Autre ». Son journal du mois, extrait des meilleurs moments de « L’esprit de l’escalier » sur RCJ, revient notamment sur la disparition de Stéphane Hessel et le désamour de l’intelligentsia pour le pape Benoît XVI, décidément trop catholique.
Autre dégât collatéral de notre paresse intellectuelle, la loi d’« amnistie sociale » confère à nos « gouvernants le droit de décréter arbitrairement que certaines opinions sont légales et d’autres pas ». Comme l’explique notre rédactrice en chef, l’annulation des « sanctions pénales et disciplinaires prononcées pour des destructions commises au cours de mouvements sociaux » entre 2007 et le 6 mai 2012 définit les bornes du délit d’opinion autorisé. En gros, défense de vandaliser une préfecture après l’éviction de Sarkozy ou de sortir du cadre autorisé par la gauche morale.  Prolos en colère, tenez-le vous pour dit !
Mais entrons dans le vif du sujet. Chômage – Insécurité – Austérité : nous voilà dans le dur de la crise. Pour ne pas souffrir d’hémiplégie, nous avons auditionné, pardon interviewé, deux responsables politiques spécialistes des affaires économiques et sociales. Eric Woerth, ancien ministre de Chirac et Sarkozy, nous livre son diagnostic de l’immobilisme : à l’entendre, notre pays manquerait d’audace dans les réformes, de dialogue social et de sens de l’intérêt général. Un constat que partage au moins en partie le socialiste François Kalfon, créateur du collectif de la Gauche Populaire, qui appelle Hollande à engager une véritable révolution fiscale. Pour ne pas désespérer Billancourt (ou ce qu’il en reste…), Kalfon vante la « flexi-sécurité », le made in France et l’innovation technologique. De quoi rompre avec les « quarante ans d’agonie de l’Etat » que retrace Jean-Luc Gréau au fil des occupants successifs de l’Elysée et de Matignon ? Le lecteur tranchera.
Qui dit impuissance publique ne dit pas forcément atrophie intellectuelle. Ainsi, à l’occasion du soixantenaire de la mort de Staline, un entretien fleuve avec l’historien des totalitarismes Timothy Snyder, auteur de la somme Terres de sang,  ouvre notre volet culturel. Notre dossier Staline, concocté par Gil Mihaely, Jérôme Leroy, Luc Rosenzweig et Frédéric Rouvillois, vous fera sortir du mythe pour affronter la grande hache de l’Histoire.
Sortis du goulag, vous rebasculerez dans le IIIe millénaire, ère post-nationale où les grandes écoles françaises speak English, ou plutôt globish, comme le déplore Emmanuel Constantin. Et si vous n’avez pas votre lot de critique sociale, vous attendent nos lectures critiques des dernières parutions de Jacques Ellul et Jean-Claude Michéa, deux références incontournables pour tous ceux qui ne font pas rimer socialisme avec progressisme.
Enfin, pour reprendre un peu d’air frais, n’hésitez pas à feuilleter nos pages International qui vous emmèneront de Tunis – un reportage exclusif d’Elisabeth Lévy-  à Tombouctou en passant par Saint-Pierre de Rome et Bilbao. Une fois de plus, notre agence de voyages s’est mise en quatre… avant d’atterrir en kiosques dès le 4 avril. Rendez-vous est pris !

Pour lire ce numéro, vous pouvez comme chaque mois l’acheter sur notre kiosque en ligne pour 6,50 € (port compris)… ou vous abonner (à partir de 12,90 € pour la formule Découverte 3 numéros). Il est déjà accessible en ligne pour les abonnés et devrait être dans leur boîte en début de semaine prochaine.

   

Bientôt un pape branché ?

benoit pape conclave

Quelle que soit l’issue du Conclave, il y a fort à parier que le nouvel élu suscite assez rapidement la déception parmi certaines élites occidentales. Non pas qu’on ait hissé la barre trop haut pour le successeur de Benoît XVI. Ce ne sera pas une question de personne, ni de sensibilité. Plus vraisemblablement, cette attente déçue résultera comme toujours d’un simple mais irréformable malentendu entre l’Eglise et les prescripteurs culturels de la modernité. Depuis cinquante ans, ceux-ci attendent toujours que Rome fasse allégeance à leur credo libéral. Une certaine lecture de Vatican II avait jadis suscité parmi eux l’espérance que la chaire de saint Pierre finirait tôt ou tard par se rallier à leur doxa. Las ! Il fallut déchanter. Les pontificats de Jean-Paul II et de Benoît XVI n’ont offert aucun signe d’ouverture à ce sujet. On sait que pour la novlangue de la modernité, ce terme désigne le ralliement aux thèses prônées par ses partisans et devient vite synonyme, pour les autres, d’abdication de leurs convictions. Et l’ouverture, dans l’esprit d’un libéral-libertaire, se résume en un seul mot pour ce qui touche la sphère religieuse : Vatican II. Le souvenir de Jean XXIII entretient toujours la flamme de l’espoir parmi les progressistes qui ne désespèrent pas de voir un jour l’Eglise se ranger à leurs opinions. Comme si le bon pape Jean n’avait pas été aussi conservateur que Jean-Paul ou Benoît ! Il faudrait lire les textes du Concile avant d’en faire un mantra anti-romain.   
Alors, la question se pose : à quoi rêvent  ces curieux observateurs ? Imaginent-ils que Rome finira par donner son aval à la libéralisation des mœurs ? Par souscrire à l’euthanasie ? Au « mariage pour tous » ? Comment expliquer pareille méprise ? Est-ce effronterie ? Arrogance d’une idéologie triomphante dont la mondialisation consacre chaque jour un peu plus la prégnance sur les esprits en voie d’uniformisation, esprits que la puissance de feu médiatique formate à leur convenance ? N’est-ce pas plutôt l’effet d’une ignorance, elle-même fruit d’une carence de transmission culturelle autant que religieuse ? Comment expliquer autrement cette illusion d’un possible ralliement de l’Eglise aux valeurs du monde libéral triomphant ? Comme si la barque de Pierre allait soudain accoster aux rivages du paradis en abordant les côtes de la cité ultra-séculière et sans Dieu ! Comme si Jésus l’avait fondée en rêvant de l’instant où elle se dissoudrait dans un monde qui tourne le dos à son Père !
L’Eglise ne peut que décevoir de telles attentes. Non pas qu’elle s’ingénie à prendre systématiquement le contre-pied de l’opinion dominante. Elle n’a que faire qu’adopter une rebel attitude. Elle ne tient pas non plus à chagriner personne. Seulement son but, c’est l’éternité. Ses moyens, le Dieu invisible les lui fournit, notamment par les sacrements, mais aussi par tous les pauvres qui la peuplent, et qui ont autre chose à faire que se torturer l’esprit pour savoir s’ils sont à la page d’une quelconque contre-culture lorsque leurs estomacs crient famine.
L’Eglise croit en l’invisible et en l’éternel. A priori, elle ne nourrit aucune acrimonie contre notre civilisation de l’image et de l’instantanéité. Elle utilisera tous les médias disponibles afin de continuer d’annoncer l’Evangile dans l’idiome de chacun : le christianisme ne possède pas de langue sacrée. Le numérique et la planète du Net ne suscitent chez elle aucun réflexe phobique. Cependant, qu’elle parle à chacun pour être compris de tous ne signifie pas qu’elle se soumettra aux diktats de ses adversaires. Ses regards portent plus loin. Ses détracteurs, qui ne la verraient pas d’un mauvais œil renoncer à une partie de ses articles de foi, se doutent-ils de ce décalage entre ses visées et les leurs ? Soupçonnent-ils que l’Eglise, sans se désintéresser des problèmes de ce monde, et en continuant à lutter de toutes ses forces contres toutes les formes d’injustice, a reçu comme mission de conduire l’humanité au port de l’éternité ? Qu’elle est obligée, de par sa nature, de porter sa sollicitude plus haut?
Le successeur de Benoît XVI ne se résignera pas en tout cas à cet état d’hostilité. Peut-être en sera-t-il blessé, parce qu’il portera le souci de toute l’humanité, et que toute ingratitude l’atteindra au cœur. Mais d’autres populations l’attendent : l’Occident n’épuise pas toute l’humanité.

*Photo : gwen.

Voir Zanzibar et mourir avec classe

zanzibar thibault montaigu

Thibault de Montaigu est l’écrivain des peuplades bizarres et des contrées difficiles. Dès son premier roman, Les Anges brûlent, il s’est intéressé à la jeunesse dorée d’Auteuil qu’il a ensuite emmenée, dans Un jeune homme triste, sur la côte normande, déguster des fruits de mer en buvant du pouilly-fumé. Plus tard, Les grands gestes la nuit nous a tout dit de la vie des playboys français et des minettes délurées de bonne famille, au cœur des sixties, entre Paris, Megève et Saint-Tropez. Avec Zanzibar, Montaigu va plus loin : il suit les traces de deux journalistes, Vasconcelos et Klein, dont la ligne de vie – insolente, flamboyante et hasardeuse – se brise sur l’archipel de l’océan Indien. L’un a été retrouvé pendu au ventilateur de la chambre de sa luxueuse villa ; l’autre, ligoté à un poteau maritime, s’est fait grignoter les entrailles par des barracudas.
Vasconcelos écrivait des articles touristiques ; Klein était photographe. Ils possédaient un certain charme : lunettes noires, mots à l’assaut, filles faciles à leur cou. Klein, notamment, avait rencontré une très jeune Islandaise : sur le Web, ils échangeaient mots doux et coquineries. Dans les gazettes, les premiers reportages des duettistes avaient la cote. Il y avait une langue, un style, des angles de vue. Klein et Vasconcelos ont très vite compris, pourtant, que ça ne payait guère. Leur idée de génie : quitte à toucher une misère pour écrire beaucoup et prendre de trop nombreux clichés, autant paresser à l’œil dans des palaces.[access capability= »lire_inedits »]
Avec leurs cartes estampillées L’Officiel Voyage, Tourisme Magazine ou même New York Times, et quelques attachées de presse dans leur poche et ailleurs, ils promettaient des merveilles. Il leur fallait juste avoir le temps de s’imprégner des lieux, dans le confort et l’abondance de cadeaux. Ça a marché un temps. Ils ont passé des mois entre l’île de Jura, en Ecosse, le Grand Hôtel Europe de Saint-Pétersbourg, la Mamounia ou le Lake Palace d’Udaipur. Ils ont joué aux rock-stars : mangeant, buvant, baisant sans fin. Un jour, on s’est rendu compte qu’aucun texte ne paraissait. Fureur des payeurs. Des plaintes ont été déposées. Vasconcelos et Klein ont fait la « une » des magazines : des escrocs, la honte de leur noble profession. Les intellectuels se sont écharpés autour de leur cas. Des livres, des films ont vu le jour. Pour certains, ils avaient dynamité de l’intérieur le système pourri du gagnant-gagnant touristique : je t’invite, tu m’encenses. Ultime touche de mystère : la fin tragique des deux gandins qui voulaient voir la vie comme une partie de plaisir loin des figures imposées du quotidien.
Meurtres ou suicides : chacun ses goûts. Montaigu ne choisit pas : « Peu importent les livres, les voyages : on en revient toujours au même point. Et la seule gloire qui nous est échue est celle d’avoir essayé quand bien même nous savions que tout était vain et perdu d’avance ».
On le voit, Montaigu est un lointain petit cousin des dandys de la bande à Vadim. Il a le goût des titres qui claquent au vent, un style chic et dilettante comme un costume de lin froissé, au petit matin, un jour d’été. Il nous offre, avec Zanzibar, un roman de soleil pâle, de fugue et de mélancolie sur le rebord des tombes…[/access]

*Photo : eutrophication&hypoxia.

Thibault de Montaigu, Zanzibar (Fayard).

Mariage gay : Delevoye sans voix

delevoye mariage gay

De 2004 à 2010, Jean-Paul Delevoye a été médiateur de la République. Organe administratif créé en 1973, cette institution a pour but de suppléer les carences des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire sans toutefois se substituer à eux et en leur laissant toujours le privilège du préalable. Sur le modèle de l’ombudsman scandinave, il s’agit d’installer une forte mais souple autorité morale capable d’apprécier les situations d’administrés s’estimant lésés par l’administration. Mais la réforme constitutionnelle de 2008 est venue signer l’aveu d’échec de cette institution morte de son manque d’audace et l’a remplacée par le poste de défenseur des droits, accordé à l’ancien maire de Toulouse Dominique Baudis.
En 2010, Jean-Paul Delevoye rejoint le Conseil économique, social et environnemental en tant que Président. Le parcours semble logique. Comme l’ombudsman qui a vocation à jouer un rôle de contrepoids aux parlements et à l’action politique au quotidien pour rapprocher administrés et administration, le Conseil économique, social et environnemental, troisième assemblée de la République, se veut une martingale populaire supplémentaire. Les forces vives de la nation pour donner leur avis, plutôt que le député godillot, voilà de quoi raviver la flamme démocratique des plus sceptiques. Surtout lorsque le CESE peut-être saisi par le peuple lui-même.
L’année 2013 aurait pu être celle de la consécration du CESE. Pour la première fois de son histoire, le Conseil était saisi par 700 000 citoyens pour « donner son avis sur le projet de loi ouvrant le mariage aux couples de personnes de même sexe et son contenu ». La symbolique était immense. Le CESE tenait là une occasion unique de chasser à tout jamais son image de comité Théodule. Mais Jean-Paul Delevoye aura joué petit. Le jour même du dépôt des pétitions, il sollicitait directement l’avis du Premier ministre par courrier  en ces termes : « Dans la perspective du prochain bureau du CESE fixé au 26 février 2013, je me permets d’appeler votre attention sur les questions liées à la recevabilité de cette pétition ». Trois jours plus tard, le secrétaire général du gouvernement adressait au Palais d’Iéna deux pages d’analyse justifiant la non-recevabilité de la pétition. Interrogé le 22 février sur la décision qu’il serait amené à rendre, le Président lâchait le morceau au prix d’un beau mensonge et avant même d’avoir statué dans les règles : « La pétition demande que le Cese se prononce pour ou contre la loi. Constitutionnellement, c’est impossible. C’est donc irrecevable sur le fond ». Puis le 26 février la décision tombe : « Le bureau a constaté que les conditions de nombre et de forme étaient réunies […] Pour autant, et en vertu de l’article 69 de la Constitution et de l’article 2 de l’ordonnance du 29 décembre 1958 portant loi organique relative au Conseil économique social et environnemental, la saisine du Cese pour avis sur un projet de loi relève exclusivement du Premier ministre ». Interrogé la semaine dernière par nos confrères du Figaro, le professeur Didier Maus, spécialiste de droit constitutionnel, voyait pourtant l’issue de cette saisine d’un autre œil : « Rien n’empêche le Cese de se pencher sur des “évolutions sociales”, un terme à l’interprétation plus large qui figure dans la modification de la loi organique de 2010, ni de remplir un rôle d’expertise dans le domaine de l’actualité législative ».
Qui a déjà vu un organisme indépendant et souverain venir prendre ses ordres auprès du pouvoir politique, à part en Union soviétique ? Et arguer du droit pour mieux le renier ? « Tout votre beau système de droit n’est que négation du droit, injustice suprême », aurait hurlé le Doyen Carbonnier s’il avait été de ce monde pour assister à cette ineptie.
Si le général de Gaulle avait eu l’impuissance de Delevoye en 1962, nous ne bénéficierions peut-être pas du suffrage universel qu’il eut le culot d’imposer par référendum en se soustrayant à l’exigence de modification constitutionnelle du Parlement. Si les sages du Conseil constitutionnel avaient partagé le manque d’audace de Delevoye en 1971, ils n’auraient pas eu l’audace d’élargir eux-mêmes leur champ de compétence au bloc de constitutionnalité pour protéger toujours plus l’Etat de droit. Si les juristes du XIXème siècle avaient eu la faiblesse de Delevoye, jamais la prérogative de puissance publique n’aurait pu être limitée par le droit administratif dont Prosper Weil qualifiait l’existence de miracle.
Ce sont les hommes qui font l’institution. Que Jean-Paul Delevoye médite cette maxime.

*Photo : Pierre Numérique.

Un assassinat sordide ? Cherchez la femme !

Vendredi dernier, Aurélie Filippetti, ministre de la culture et de la Communication, installait un « Comité chargé de suivre l’évolution de la place des femmes dans le champ culturel et médiatique ». Dressant un « constat très amer et très peu satisfaisant : la situation des femmes [restant] extrêmement défavorable, qu’il s’agisse des femmes dirigeantes des établissements culturels, des femmes qui sont dans les programmations artistiques », elle a d’ailleurs trouvé en cette semaine le renfort de Sylvie Pierre-Brossolette, ancienne journaliste du Point, nouvellement nommée au CSA, qui se fait fort, elle aussi, de veiller à la parité dans les émissions d’information, et notamment chez les experts appelés à s’exprimer à la radio et à la télé. Mais notre ministre, elle, va plus loin. Reprenant la « boutade » d’un membre du comité, elle a expliqué qu’il faudrait calculer le nombre « de femmes assassinées chaque semaine à la télévision dans les scénarii » qui donne, selon elle « des représentations parfois inquiétantes ». Même Libération a moqué cette déclaration et a procédé un décompte dans son blog chargé des médias « Ecrans ». Pour notre part, nous pensons qu’Aurélie Filippetti ne devrait pas s’arrêter en si bon chemin. Tant qu’à décompter les femmes assassinées dans nos séries, et donc souhaiter in fine un rééquilibrage dans le meurtre scénarisé, pourquoi ne pas exiger la stricte parité du côté des assassins ? En effet, il n’échappe pas à nous autres téléspectateurs qu’une surreprésentation du genre masculin du côté meurtrier comporte un effet stigmatisant indéniable. Mauvaises langues que nous sommes ! Et si Aurélie Filippetti voulait envoyer un signe à la société en souhaitant qu’on associe moins les femmes à la position de victimes ? Cette initiative irait alors à rebours du discours habituel, mais pourrait lui valoir quelques ennuis du côté du cabinet de Najat Vallaud-Belkacem. Affaire à suivre… Ou pas.

 

 

 

Chavez est mort : le cancer serait-il de droite ?

346

chavez hugo mort

Mercredi matin 6 mars, la rédaction de France Culture était en ordre de bataille. Ce n’est pas à cette éminente bande de journalistes la plus à gauche sur la place de Paris, nourrie depuis l’enfance au lait du Monde diplo, que l’on allait ôter le plaisir amer de la désolation face à la mort de l’une de ses idoles, le «  Commandante  Hugo Chavez ». Il faut dire que cette petite troupe de pleureurs et de pleureuses n’avait pas encore eu le temps de rompre les rangs serrés rassemblés à l’occasion de l’hommage funèbre hyperbolique offert par cette même chaîne à Stéphane Hessel.
Comme ce décès était pour le moins attendu, on sentait que tout était prêt pour donner à cet événement l’écho qu’il méritait. L’« experte » convoquée pour l’occasion était bien entendu Jeannette Habel, ancienne trotskiste ayant viré mélenchoniste, thuriféraire patentée dans l’université française de la dictature cubaine depuis près de cinq décennies. Invité avant que ne fut connue la mort de Chavez, le philosophe Jean-Claude Michéa, pourfendeur de la gauche molle occidentale, ne pouvait que se faire l’avocat de la pureté politique et éthique de cette gauche populiste sud-américaine épargnée, selon lui, par le virus néo-libéral qui frappe les vieux partis sociaux-démocrates européens.
Les « bons mots » de Chavez, insultant les Etats-Unis et Israël, tressant des louanges à Ahmadinejad, Bachar Al-Assad et Mouammar Kadhafi étaient traités avec l’indulgence d’un sociologue des banlieues analysant les productions d’un groupe de rap hurlant à la mort contre les keufs. On sentait en plus de la jubilation à voir que le coup politique de Nicolas Sarkozy évoquant son éventuel retour en politique avait été pourri par la dernière idée géniale de Chavez, mourir justement ce jour là…
La réalité du chavisme ne fut abordée que de manière indirecte, en évoquant, dans une revue de presse, quelques faits relatifs à l’état de l’économie et de la société vénézuéliennes. Il n’est quand même pas courant ni banal de voir un pays disposant d’une rente pétrolière phénoménale se trouver à court de devises, en proie à une inflation galopante et produisant un déficit budgétaire annuel de 20% de son PIB.
Le « socialisme bolivarien » n’est rien d’autre qu’une forme de redistribution de la rente pétrolière vers des catégories de la population qui n’en voyaient pas la couleur avant la prise de pouvoir par Chavez en 1999 : ce dernier s’est constitué une clientèle électorale à coups de subventions aux produits de consommation courante, d’un gonflement inouï de la fonction publique, et de constructions de logements à bas prix dans des régions jusque là délaissées par le pouvoir central. Tout cela est fort sympathique, montre un réel souci des petites gens, mais transforme toute une partie de la population en une immense armée d’assistés. Les Chinois, qui sont toujours à l’affût d’une bonne affaire, se sont portés ces dernières années au secours d’une trésorerie vénézuélienne mise à mal par la démagogie distributrice de l’autocrate de Caracas : ils ont acheté et payé d’avance d’énormes quantités de pétrole non encore extraites, à des pris cassés. Par chez moi, cela s’appelle vendre son blé en herbe, et cette pratique ne jouit pas d’une excellente réputation dans le milieu des fermiers.
Peu importe, Chavez fait rêver nos intellos de la gauche radicale qui applaudit, comme à Guignol, le petit qui n’a pas peur des gros.

*Photo : ¡Que comunismo!.

Salut camarade Chavez !

hugo chavez venezuela

Pas de chagrin en ce matin de mars, de l’émotion mais pas de chagrin.
Je me souviens de cette fascination de jeunesse pour l’Amérique latine. De ces images de la mort de Guevara. De la libération de Régis Debray. Du romantisme de nos 20 ans.
Je me souviens de la fête de l’Huma en septembre 1973 et des Quilapayun sur la grande scène. « El pueblo unido jamás sera vincido ». Tu parles ! Je me souviens du moment où j’ai appris à la radio le coup d’état du 11 septembre et la mort d’Allende. Je me souviens de la manifestation « des forces de gauche », avenue de la Tour-Maubourg devant l’ambassade du Chili. Des visages ravagés, de ce cortège qui se savait funèbre.
Je me souviens de ce meeting à la Mutualité où Krivine et ses amis, toujours réalistes, réclamaient des « brigades internationales pour le Chili » !
Je me souviens de l’horreur absolue ressentie après coup d’état en Argentine. De mon incompréhension devant les orientations du Parti Communiste argentin. De mes discussions sans fin avec mon ami David Naishtat, dirigeant de ce même parti essayant de soutenir cette ligne de composition avec l’insoutenable. De ma résignation à l’annonce de son suicide. Je me souviens de ces amis exilés argentins et chiliens, qui avaient connu dans leur chair les subtilités du « plan Condor ». Je me souviens de Marcelle Bernard, digne vieille dame, qui se rendait régulièrement au Chili en prenant tous les risques. Et qui me répondait que ce n’était pas plus dangereux que la Résistance qu’elle avait faite.
Du sentiment d’impuissance qui ne me quitta jamais, alors que je présidais « France Amérique latine ».
Je me souviens de l’insurrection au Nicaragua, du prix humain payé pour la chute de Somoza, ignoble brute corrompue, dont Roosevelt aurait dit en 1939 : « c’est un fils de pute, mais c’est NOTRE fils de pute ». Je me souviens de cette tournée dans la zone où les «contras » armés et payés par les États-Unis menaient une contre-révolution. De mon garde du corps, qui fut tué le lendemain. De cette bouleversante messe chantée  dans un bidonville de Managua.
Je me souviens de la première rencontre entre Luis Carlos Prestes, le « chevalier de l’espérance » brésilien et Tomas Borge, le fondateur mythique du Front Sandiniste. De l’abrazo qu’ils me donnèrent ce jour-là et que je vécu comme un adoubement
De mon impression, malgré l’exaltation, que cela ne marcherait probablement pas.
Je me souviens de l’insurrection au Guatemala qui déboucha sur un bain de sang.
Je me souviens, de tous ces amis, morts ou perdus de vue, mes camarades.
Je me souviens de tous ces enterrements, où il fallut ensevelir des amis ou des espoirs.

La première fois que je vis Chavez, il était en uniforme. Pour moi, c’était bon signe. Par atavisme familial, et depuis le 25 avril 1974 au Portugal, j’aime bien les militaires. Surtout s’ils se rangent aux côtés du peuple.
Ensuite, contrairement à ce que beaucoup pensent, ce n’était pas un romantique.
Courageux, bravache, contradictoire, voire fantasque, mais pas romantique.
Leader charismatique, bien sûr, mais constamment réélu.
Face au géant américain ? Même pas peur !
Et voilà que sur cette ligne-là, le sous-continent s’ébroue, d’autres apparaissent, Bolivie, Équateur. Eux aussi réélus.
À leur façon, Brésil, Argentine s’y mettent aussi. Et l’Uruguay…
Au moment où les médiacrates français ignorants vont abreuver Hugo Chavez et sa mémoire d’insultes (le titre de Libération ce matin !), Il m’a semblé, que notre génération, avait peut-être une petite dette. Le romantisme est parti avec les années.
Grâce à Chavez, le deuil en sera plus facile.
Salut camarade commandant, et merci.

*Photo : Globovisión.

Femmes, je vous aîîîîme

83

femen fourest sabour

Le bêlement de notre Julien national est quand même plus sexy que ces hurlements chevalins et cochons qui  crèvent nos tympans depuis quelques jours, non ? Je l’avoue, dans l’ambiance animalière du pays, ma préférence à moi, c’est lui.
Plus sérieusement, les femmes sont en colère. Et elles le disent chacune à leur manière. Exhibition mammaire des Femen, cri de Joumana Haddad dans son livre Superman est arabe ou chuchotement d’une Afghane dans le film Syngué Sabour (Pierre de Patience).Trois façons différentes pour les femmes de défendre leur liberté.
Les Femen pour commencer. Qui sont ces jeunes femmes auxquelles Caroline Fourest et Nadia El Fani consacrent un documentaire, « Nos seins, nos armes », diffusé ce soir sur France 2 ? Au départ, une dizaine de superbes jeune filles ukrainiennes  menée par Inna Shevchenko. Leur apparition médiatique commence après l’arrestation des Pussy Riot. En signe de protestation, la belle Inna tronçonne une croix orthodoxe. On observe leurs actions en Biélorussie ou aux JO de Londres. À Paris, elles envahissent Notre-Dame pour protester contre le Pape, « chef de file de la mafia catholique ». Pas de discours, des actions, rien que des actions. Toujours torse nu, et slogans écrits sur la peau, une bizarre couronne de fleurs sur la tête. Ces guerrières, comme elles se nomment elles-mêmes, dénoncent dans le même sac les méfaits de la religion, les dictatures, le machisme, la crise économique, la violence. On les voit affronter les militants de Civitas pendant la manifestation « contre le mariage pour tous » et exposer sur leur ventre la Bible, le Coran ou la Torah, tels des objets sataniques. On les écoute. On a du mal à comprendre leur pensée. Ça sonne comme un fatras marxisto-feministo-lesbien inaudible. C’est faible au niveau-théorique, comme on disait au siècle dernier. Invitée à témoigner, Liliane Kandel, grande figure du féminisme des années 70, nous éclaire. O tempora o mores, on la sent désarçonnée, bien qu’elle tente d’esquisser une analyse : ces  filles viennent d’Ukraine, un pays où le commerce du corps fleurit, où les femmes sont à vendre, soit par mariage soit comme prostituées. Elle rappelle qu’à son époque, les féministes bénéficiaient d’une base forte,  d’un mouvement solide pour soutenir leur combat, alors que les Femen n’ont rien de tout ça. Après la chute du Mur, l’Eglise s’est imposée et a fait régresser le droit des femmes. Il faut reconnaître qu’elles n’ont pas froid aux yeux ni peur des coups.
Soit. Kandel a raison. C’est l’existence qui détermine la conscience, comme le martelait notre chef trotskiste en 68. À l’Est, les actions des Femen peuvent être une réponse à cette violence particulière faites aux femmes. À cause de ce rapport de forces vide qui ne s’appuie sur aucun discours mais uniquement sur le fric et la testostérone. Pour les Femen, tout ça c’est la faute à l’Eglise.
Mais cette exhibition de seins nus associée à des slogans tels que mariage pour tous, anti-islamisme ou encore cet affrontement programmé avec quelques poignées d’extrémistes cathos peut-il faire avancer le schmilblick des femmes ? Quel écho peuvent-elles déclencher dans nos démocraties laïques ? Les passants sourient et les voyeurs se rincent l’œil, tant elles sont canons. So what ? Pourquoi n’y a-t-il pas parmi elles de filles pas belles et mal foutues ? Et pourquoi cette fixation sur les seins ? Pourquoi ne montrent-elles pas leur sexe ? C’est pourtant par le sexe qu’on se fait violer. C’est le sexe des femmes, cette « origine du monde » qui obsède jusqu’à la folie les mâles hystériques et haineux, bien plus que les seins. C’est ce qu’a parfaitement compris Alya Almanady, cette égyptienne de 20 ans qui avait mis sur Facebook sa photo entièrement nue, en signe de protestation contre les islamistes. Déterminée, mais  réservée, sa présence dans ce documentaire est de ce fait troublante et lumineuse. Elle se dit « individualiste et athée » et cible avec précision les ennemis qu’elle combat. On peut d’ailleurs se demander si elle a choisi le bon endroit, chez les Femen, pour mener sa lutte ? À suivre. Pour l’instant, elle vit cachée.
Autre révolte, le cri de l’écrivaine libanaise Joumana Haddad, qui, s’il se dit militant, vise la réconciliation entre les sexes. Dans son livre Superman est arabe, elle dénonce ces hommes qu’elle compare à Superman, ce héros censé protéger et défendre les femmes. C’est là le piège. Superman c’est de la fiction. Ces mecs sont les pires machos. Avec rage et humour, l’auteur nous décrit un large éventail de l’espèce. Du macho familial de base, du quotidien, qui sévit sur son épouse ou ses sœurs jusqu’aux « gangsters mystiques », du Hezbollah et d’Al-Qaïda, violeurs et assassins en masse. Elle dénonce le harcèlement sexuel dans les pays arabes, réalité de plus en plus effrayante. Elle nous rappelle plusieurs faits récents dont l’histoire de Maha, en Jordanie, enceinte de son violeur et tuée par son frère qui ne supporte pas le déshonneur. La mort de la jeune femme ne suffit pas au frangin, il la dépèce. Il ne prendra que 6 mois de prison.
Entre colère, ironie et rires, Joumana Haddad met en scène sa propre vie, ses histoires d’amour et de sexe. À distance. Sans exhibitionnisme. Sans vulgarité. Cette scène  dans un hôtel où elle fait l’amour avec son amant, qui à l’appel du muezzin bondit du lit à poil pour se mettre à 4 pattes sur une serviette éponge et prier, est hilarante. Mais elle dénonce aussi sans ménagement ces femmes complices qui jouent le jeu des Superman et se font entretenir par eux en maintenant ainsi l’inégalité et la soumission. Ces mères qui éduquent leurs fils comme des petits dieux arrogants et leurs filles comme des barbies à vendre. Pour que « la bombe de la femme arabe explose », à savoir sa liberté et son indépendance, il faut une vraie révolution, qui commence par  l’éducation, répond l’auteur. Afin d’inventer enfin l’harmonie et la joie entre hommes et femmes. Les Femen devraient le lire.
Enfin, plus feutré, le chuchotement rebelle de l’héroïne de Syngué Sabour, le film tiré du livre de Atiq Rahimi. Aux pieds des montagnes de Kaboul, un village en guerre. On assiste à un huis clos au cours duquel une femme veille son mari mourant, un presque cadavre, blessé d’une balle dans le crâne. Elle lui prodigue des soins avec un infini dévouement. Elle lui parle. De sa peur de rester seule. De ces hommes stupides comme lui qui jouent à la guerre. De sa solitude. De la famille qui s’est enfuie lâchement, la laissant avec ce moribond et leurs deux petites filles. La douceur de sa voix, son empathie pour l’homme, ses gestes de soignante vont se transformer peu à peu en dureté implacable, en révélations précises et de plus en plus inouïes.
Elle n’est ni sadique ni folle, elle se libère, elle aussi se met à nue, mais par le langage. Elle déchire  sa burqa intérieure, se rebelle et se métamorphose devant nous. Femme sublime (jouée par Golshifteh Farahani) qui nous bouleverse par son élégance à combattre sans haine, en intime, en solo, la bêtise et la cruauté des hommes de là-bas. Avec comme seules armes la puissance des mots et les gestes de la tendresse.
Et pendant ce temps-là, en Tunisie, la veuve de l’avocat assassiné Chokri Belaïd, Basma Khalfaoui, est en train de devenir une figure majeure du pays. Quant à Raja Benslama, psychanalyste et professeur à l’université de la Manouba, accusée de blasphème, elle aussi se bat pour la liberté. Ces femmes courage luttent sans se dévêtir. À mains nues, c’est vrai.

*Photo : angel_kulikov

La tranquillité n’a pas de prix, mais elle a un salaire

Les lecteurs fidèles de Causeur ont pris l’habitude qu’on leur cause de Philippe Muray, le prophète clairvoyant de malheur, dont le succès posthume n’étonne plus personne jusque dans les théâtres, merci Monsieur Luchini.
Il se passe rarement une semaine sans que les cauchemars désopilants de Muray se matérialisent sous nos yeux, poussés par les flatulences du Progrès. On peut même affirmer que la tendance s’accélère : depuis que la Gauche Morale a supplanté la Droite Immorale, il n’est plus un seul jour sans perle, toutes les huitres de la république bananière sont porteuses d’avancées sociétales qui, Euh merci[1. La laïcité pour tous m’oblige à m’abstenir d’user du nom de qui vous savez, je l’ai remplacé par le phonème favori de notre président bien-aimé.], nous extirpent des ténèbres de la Barbarie. Jusque dans nos villes et nos campagnes. Ainsi, dans mon journal de samedi cette petite annonce publiée par la municipalité socialiste de Metz (Moselle) :

J’allais dire qu’elle se passe de commentaires, mais grâce aux « médiateurs de tranquillité », le vivre-ensemble nocturne dans le centre ville ne sera désormais que Paix et Amour, Dialogue et Entraide, avant que d’être Luxe Calme et Volupté. Euhmen.

Italie : Beppe Grillo, le mégaphone et la cuisinière

beppe grillo italie

De quoi Beppe Grillo est-il le nom ? Grâce à Michel Kessler, nous avions vu venir de longue date la vague grilliste qui vient d’emporter sur son passage l’expertocrate Monti, en même temps qu’elle occultait l’éternel retour de la social-démocratie et de son meilleur ennemi berlusconiste. Avec plus qu’un quart des suffrages, le Mouvement cinq étoiles créé par le virevoltant Beppe est bel et bien devenu le premier parti d’Italie à l’issue des élections parlementaires du mois dernier, devançant ses rivaux coalisés de droite et de gauche. Mais cela ne répond pas à notre question, le succès n’ayant jamais constitué une feuille de route politique.
Et l’étiquette de « populiste » assombrit un peu plus la vue des analystes égarés dans le marais transalpin. Pour dessiller, relisons Michel Kessler, encore et toujours, à qui nous devons la traduction d’une des plus fameuses saillies de Grillo décochée en novembre 2011 contre l’ancien président du Conseil du Monti, alors au faîte de sa popularité. L’ancien comique Grillo s’y pose en représentant du « pays réel, le pays des corporations et des associations » avant d’énumérer une série de revendications disparates allant de « l’abandon du nucléaire » à l’abrogation des nouvelles taxes sur « la résidence principale » et le « patrimoine ». Au milieu de ce salmigondis mi-décroissant mi-poujadiste (sus au fiscalisme ! criait le papetier de Saint-Céré), surnage le thème du bon père de famille qui gèrerait l’économie avec bon sens, et préserverait le pays de l’appétit vorace des requins de la finance. Contre cette fable si douce à entendre, un collectif post-situationniste italien a publié un petit brûlot anti-grilliste dont les meilleurs passages rappellent les analyses de Debord et Sanguinetti sur l’imposture du terrorisme transalpin. Écrit sous le pseudonyme de Wu Ming, cette tribune a été traduite par l’auteur de polars Serge Quadruppani. On la lira sur son blog.
« Le mouvement 5 étoiles a défendu le système » annonce-t-elle tout de go. Wu Ming décrypte par le menu détail l’idéologie managériale au fond de sauce populiste qui balise l’alpha et l’oméga doctrinal de Grillo. Comme Lénine, l’ancienne vedette de la télévision estime qu’une cuisinière pourrait gouverner le pays tout aussi bien que des professionnels de la politique. Or, par la magie de son « programme confusionniste où coexistent propositions néolibérales et anti-néolibérales, centralistes et fédéralistes, libertaires et sécuritaires », Grillo a canalisé la grogne de l’Italien contre les mesures de rigueur… en la privant de ses potentialités subversives. Malgré de sévères coupes dans les dépenses publiques, Monti n’a en effet essuyé ni révolte, ni émeute, ni même une mobilisation sociale digne du mouvement anti-Juppé de l’hiver 1995. Bref, à peine quelques « feux de paille, mais pas d’étincelle qui ait mis le feu à la prairie ».  Avec comme seul débouché politique l’incendie de la semaine dernière, ayant envoyé 162 parlementaires grillistes votant « au cas par cas » à la Chambre des députés et au Sénat italiens. Une majorité introuvable qui a tout l’air d’une débandade pour les amoureux du grand soir, puisque lesdits parlementaires administreront le désastre, selon la belle expression de Riesel et Semprun, comme ils le font déjà à l’échelle locale, dans leur mairie de Parme.
Ne dites surtout pas à Grillo qu’il représente le salut idéologique de l’Italie. Lui se défend de toute parure idéologique, prétend déjouer les classifications et imposer les lois de la raison au bon vieux capitalisme patrimonial ressuscité. Parme contre la City et Wall Street : l’affiche est belle mais le scénario aussi indigeste que les bluettes télévisuelles que le cathodique Grillo a si longtemps cautionnées. Comme au temps béni de la campagne ségoléniste de 2007, Grillo se contente d’incarner les « désirs d’avenirs » de ses électeurs, la rhétorique anti-système en plus, ce qui ne gâche rien électoralement parlant. Sa fonction tribunicienne en fait une sorte de Poujade post-moderne, qui aurait chipé le mégaphone de Besancenot pour parler plus vite et plus fort aux masses inertes. Partant, il n’est pas un révolutionnaire persécuté par le pouvoir mais plutôt le troubadour d’un réformisme creux, dont la virulence verbale n’égale que l’inconséquence – comment d’un même élan fustiger les méfaits de l’industrie et défendre une utopie citoyenne virtuelle ultra-technicienne ?
Adressons une supplique aux adversaires momentanés du mouvement 5 étoiles. Plutôt que de pleurer sur le lait renversé en nous expliquant que les Italiens ont mal voté, ces zélateurs de Monti devraient investir tous leurs efforts dans la formation d’une grande coalition droite-gauche autour du consensus de Bruxelles. Sitôt écarté le bruyant obstacle Berlusconi, au besoin en lui confiant la présidence d’une des deux assemblées, la majorité écrasante ainsi formée pourra poursuivre la tâche de l’ancien commissaire européen avec un supplément d’âme démocratique. Pendant ce temps, les grillistes regarderont passer les wagons de réformes en s’y raccrochant par intermittences. Qui sait combien de leurs étoiles pâliront devant les tentatives de débauchages des deux grands blocs ? Mais ne nous arrêtons pas sur l’anecdote des probables futures défections grillistes.
L’essentiel est qu’admirateurs comme pourfendeurs de l’hydre populiste Grillo méditent la leçon du Guépard : dans l’Italie de 2013 comme dans celle du Risorgimento, on dirait que tout change pour que rien ne change

*Photo : 20centesimi.

Causeur n°57 : l’impuissance publique, c’est maintenant…

8
Causeur Hessel Kalfon Woerth Staline

Causeur Hessel Kalfon Woerth Staline

« Paix et dialogue ». Prononcés par Benoît Hamon au sujet de l’amnistie sociale votée par le Sénat, ces deux mots résument à eux seuls la moraline de l’époque. Un esprit de guimauve qui pallie l’incapacité du politique à changer la vie, comme on disait au siècle dernier. Devant l’impasse sur laquelle ont successivement buté Chirac, Sarkozy et Hollande, nous nous sommes dit que « l’impuissance publique » ferait un sujet parfait pour notre livraison de mars, dans la continuité de notre dernier numéro sur la « fracture sociétale ».
Le 27 février, deux événements ont incarné ce mélange d’impuissance et de morale creuse. Ce jour-là, « le théoricien de l’indignation généralisée » Stéphane Hessel rendait l’âme.  Pour notre chère Elisabeth Lévy et Gil Mihaely, malgré l’obsession anti-israélienne de son auteur, l’engouement autour d’Indignez-vous exprime moins un regain d’antisémitisme qu’un « renoncement à penser la complexité du monde ». Une vision des choses que partage Alain Finkielkraut qui nous rappelle que « l’on s’indigne toujours contre l’Autre ». Son journal du mois, extrait des meilleurs moments de « L’esprit de l’escalier » sur RCJ, revient notamment sur la disparition de Stéphane Hessel et le désamour de l’intelligentsia pour le pape Benoît XVI, décidément trop catholique.
Autre dégât collatéral de notre paresse intellectuelle, la loi d’« amnistie sociale » confère à nos « gouvernants le droit de décréter arbitrairement que certaines opinions sont légales et d’autres pas ». Comme l’explique notre rédactrice en chef, l’annulation des « sanctions pénales et disciplinaires prononcées pour des destructions commises au cours de mouvements sociaux » entre 2007 et le 6 mai 2012 définit les bornes du délit d’opinion autorisé. En gros, défense de vandaliser une préfecture après l’éviction de Sarkozy ou de sortir du cadre autorisé par la gauche morale.  Prolos en colère, tenez-le vous pour dit !
Mais entrons dans le vif du sujet. Chômage – Insécurité – Austérité : nous voilà dans le dur de la crise. Pour ne pas souffrir d’hémiplégie, nous avons auditionné, pardon interviewé, deux responsables politiques spécialistes des affaires économiques et sociales. Eric Woerth, ancien ministre de Chirac et Sarkozy, nous livre son diagnostic de l’immobilisme : à l’entendre, notre pays manquerait d’audace dans les réformes, de dialogue social et de sens de l’intérêt général. Un constat que partage au moins en partie le socialiste François Kalfon, créateur du collectif de la Gauche Populaire, qui appelle Hollande à engager une véritable révolution fiscale. Pour ne pas désespérer Billancourt (ou ce qu’il en reste…), Kalfon vante la « flexi-sécurité », le made in France et l’innovation technologique. De quoi rompre avec les « quarante ans d’agonie de l’Etat » que retrace Jean-Luc Gréau au fil des occupants successifs de l’Elysée et de Matignon ? Le lecteur tranchera.
Qui dit impuissance publique ne dit pas forcément atrophie intellectuelle. Ainsi, à l’occasion du soixantenaire de la mort de Staline, un entretien fleuve avec l’historien des totalitarismes Timothy Snyder, auteur de la somme Terres de sang,  ouvre notre volet culturel. Notre dossier Staline, concocté par Gil Mihaely, Jérôme Leroy, Luc Rosenzweig et Frédéric Rouvillois, vous fera sortir du mythe pour affronter la grande hache de l’Histoire.
Sortis du goulag, vous rebasculerez dans le IIIe millénaire, ère post-nationale où les grandes écoles françaises speak English, ou plutôt globish, comme le déplore Emmanuel Constantin. Et si vous n’avez pas votre lot de critique sociale, vous attendent nos lectures critiques des dernières parutions de Jacques Ellul et Jean-Claude Michéa, deux références incontournables pour tous ceux qui ne font pas rimer socialisme avec progressisme.
Enfin, pour reprendre un peu d’air frais, n’hésitez pas à feuilleter nos pages International qui vous emmèneront de Tunis – un reportage exclusif d’Elisabeth Lévy-  à Tombouctou en passant par Saint-Pierre de Rome et Bilbao. Une fois de plus, notre agence de voyages s’est mise en quatre… avant d’atterrir en kiosques dès le 4 avril. Rendez-vous est pris !

Pour lire ce numéro, vous pouvez comme chaque mois l’acheter sur notre kiosque en ligne pour 6,50 € (port compris)… ou vous abonner (à partir de 12,90 € pour la formule Découverte 3 numéros). Il est déjà accessible en ligne pour les abonnés et devrait être dans leur boîte en début de semaine prochaine.

   

Bientôt un pape branché ?

113
benoit pape conclave

benoit pape conclave

Quelle que soit l’issue du Conclave, il y a fort à parier que le nouvel élu suscite assez rapidement la déception parmi certaines élites occidentales. Non pas qu’on ait hissé la barre trop haut pour le successeur de Benoît XVI. Ce ne sera pas une question de personne, ni de sensibilité. Plus vraisemblablement, cette attente déçue résultera comme toujours d’un simple mais irréformable malentendu entre l’Eglise et les prescripteurs culturels de la modernité. Depuis cinquante ans, ceux-ci attendent toujours que Rome fasse allégeance à leur credo libéral. Une certaine lecture de Vatican II avait jadis suscité parmi eux l’espérance que la chaire de saint Pierre finirait tôt ou tard par se rallier à leur doxa. Las ! Il fallut déchanter. Les pontificats de Jean-Paul II et de Benoît XVI n’ont offert aucun signe d’ouverture à ce sujet. On sait que pour la novlangue de la modernité, ce terme désigne le ralliement aux thèses prônées par ses partisans et devient vite synonyme, pour les autres, d’abdication de leurs convictions. Et l’ouverture, dans l’esprit d’un libéral-libertaire, se résume en un seul mot pour ce qui touche la sphère religieuse : Vatican II. Le souvenir de Jean XXIII entretient toujours la flamme de l’espoir parmi les progressistes qui ne désespèrent pas de voir un jour l’Eglise se ranger à leurs opinions. Comme si le bon pape Jean n’avait pas été aussi conservateur que Jean-Paul ou Benoît ! Il faudrait lire les textes du Concile avant d’en faire un mantra anti-romain.   
Alors, la question se pose : à quoi rêvent  ces curieux observateurs ? Imaginent-ils que Rome finira par donner son aval à la libéralisation des mœurs ? Par souscrire à l’euthanasie ? Au « mariage pour tous » ? Comment expliquer pareille méprise ? Est-ce effronterie ? Arrogance d’une idéologie triomphante dont la mondialisation consacre chaque jour un peu plus la prégnance sur les esprits en voie d’uniformisation, esprits que la puissance de feu médiatique formate à leur convenance ? N’est-ce pas plutôt l’effet d’une ignorance, elle-même fruit d’une carence de transmission culturelle autant que religieuse ? Comment expliquer autrement cette illusion d’un possible ralliement de l’Eglise aux valeurs du monde libéral triomphant ? Comme si la barque de Pierre allait soudain accoster aux rivages du paradis en abordant les côtes de la cité ultra-séculière et sans Dieu ! Comme si Jésus l’avait fondée en rêvant de l’instant où elle se dissoudrait dans un monde qui tourne le dos à son Père !
L’Eglise ne peut que décevoir de telles attentes. Non pas qu’elle s’ingénie à prendre systématiquement le contre-pied de l’opinion dominante. Elle n’a que faire qu’adopter une rebel attitude. Elle ne tient pas non plus à chagriner personne. Seulement son but, c’est l’éternité. Ses moyens, le Dieu invisible les lui fournit, notamment par les sacrements, mais aussi par tous les pauvres qui la peuplent, et qui ont autre chose à faire que se torturer l’esprit pour savoir s’ils sont à la page d’une quelconque contre-culture lorsque leurs estomacs crient famine.
L’Eglise croit en l’invisible et en l’éternel. A priori, elle ne nourrit aucune acrimonie contre notre civilisation de l’image et de l’instantanéité. Elle utilisera tous les médias disponibles afin de continuer d’annoncer l’Evangile dans l’idiome de chacun : le christianisme ne possède pas de langue sacrée. Le numérique et la planète du Net ne suscitent chez elle aucun réflexe phobique. Cependant, qu’elle parle à chacun pour être compris de tous ne signifie pas qu’elle se soumettra aux diktats de ses adversaires. Ses regards portent plus loin. Ses détracteurs, qui ne la verraient pas d’un mauvais œil renoncer à une partie de ses articles de foi, se doutent-ils de ce décalage entre ses visées et les leurs ? Soupçonnent-ils que l’Eglise, sans se désintéresser des problèmes de ce monde, et en continuant à lutter de toutes ses forces contres toutes les formes d’injustice, a reçu comme mission de conduire l’humanité au port de l’éternité ? Qu’elle est obligée, de par sa nature, de porter sa sollicitude plus haut?
Le successeur de Benoît XVI ne se résignera pas en tout cas à cet état d’hostilité. Peut-être en sera-t-il blessé, parce qu’il portera le souci de toute l’humanité, et que toute ingratitude l’atteindra au cœur. Mais d’autres populations l’attendent : l’Occident n’épuise pas toute l’humanité.

*Photo : gwen.

Voir Zanzibar et mourir avec classe

0
zanzibar thibault montaigu

zanzibar thibault montaigu

Thibault de Montaigu est l’écrivain des peuplades bizarres et des contrées difficiles. Dès son premier roman, Les Anges brûlent, il s’est intéressé à la jeunesse dorée d’Auteuil qu’il a ensuite emmenée, dans Un jeune homme triste, sur la côte normande, déguster des fruits de mer en buvant du pouilly-fumé. Plus tard, Les grands gestes la nuit nous a tout dit de la vie des playboys français et des minettes délurées de bonne famille, au cœur des sixties, entre Paris, Megève et Saint-Tropez. Avec Zanzibar, Montaigu va plus loin : il suit les traces de deux journalistes, Vasconcelos et Klein, dont la ligne de vie – insolente, flamboyante et hasardeuse – se brise sur l’archipel de l’océan Indien. L’un a été retrouvé pendu au ventilateur de la chambre de sa luxueuse villa ; l’autre, ligoté à un poteau maritime, s’est fait grignoter les entrailles par des barracudas.
Vasconcelos écrivait des articles touristiques ; Klein était photographe. Ils possédaient un certain charme : lunettes noires, mots à l’assaut, filles faciles à leur cou. Klein, notamment, avait rencontré une très jeune Islandaise : sur le Web, ils échangeaient mots doux et coquineries. Dans les gazettes, les premiers reportages des duettistes avaient la cote. Il y avait une langue, un style, des angles de vue. Klein et Vasconcelos ont très vite compris, pourtant, que ça ne payait guère. Leur idée de génie : quitte à toucher une misère pour écrire beaucoup et prendre de trop nombreux clichés, autant paresser à l’œil dans des palaces.[access capability= »lire_inedits »]
Avec leurs cartes estampillées L’Officiel Voyage, Tourisme Magazine ou même New York Times, et quelques attachées de presse dans leur poche et ailleurs, ils promettaient des merveilles. Il leur fallait juste avoir le temps de s’imprégner des lieux, dans le confort et l’abondance de cadeaux. Ça a marché un temps. Ils ont passé des mois entre l’île de Jura, en Ecosse, le Grand Hôtel Europe de Saint-Pétersbourg, la Mamounia ou le Lake Palace d’Udaipur. Ils ont joué aux rock-stars : mangeant, buvant, baisant sans fin. Un jour, on s’est rendu compte qu’aucun texte ne paraissait. Fureur des payeurs. Des plaintes ont été déposées. Vasconcelos et Klein ont fait la « une » des magazines : des escrocs, la honte de leur noble profession. Les intellectuels se sont écharpés autour de leur cas. Des livres, des films ont vu le jour. Pour certains, ils avaient dynamité de l’intérieur le système pourri du gagnant-gagnant touristique : je t’invite, tu m’encenses. Ultime touche de mystère : la fin tragique des deux gandins qui voulaient voir la vie comme une partie de plaisir loin des figures imposées du quotidien.
Meurtres ou suicides : chacun ses goûts. Montaigu ne choisit pas : « Peu importent les livres, les voyages : on en revient toujours au même point. Et la seule gloire qui nous est échue est celle d’avoir essayé quand bien même nous savions que tout était vain et perdu d’avance ».
On le voit, Montaigu est un lointain petit cousin des dandys de la bande à Vadim. Il a le goût des titres qui claquent au vent, un style chic et dilettante comme un costume de lin froissé, au petit matin, un jour d’été. Il nous offre, avec Zanzibar, un roman de soleil pâle, de fugue et de mélancolie sur le rebord des tombes…[/access]

*Photo : eutrophication&hypoxia.

Thibault de Montaigu, Zanzibar (Fayard).

Mariage gay : Delevoye sans voix

86
delevoye mariage gay

delevoye mariage gay

De 2004 à 2010, Jean-Paul Delevoye a été médiateur de la République. Organe administratif créé en 1973, cette institution a pour but de suppléer les carences des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire sans toutefois se substituer à eux et en leur laissant toujours le privilège du préalable. Sur le modèle de l’ombudsman scandinave, il s’agit d’installer une forte mais souple autorité morale capable d’apprécier les situations d’administrés s’estimant lésés par l’administration. Mais la réforme constitutionnelle de 2008 est venue signer l’aveu d’échec de cette institution morte de son manque d’audace et l’a remplacée par le poste de défenseur des droits, accordé à l’ancien maire de Toulouse Dominique Baudis.
En 2010, Jean-Paul Delevoye rejoint le Conseil économique, social et environnemental en tant que Président. Le parcours semble logique. Comme l’ombudsman qui a vocation à jouer un rôle de contrepoids aux parlements et à l’action politique au quotidien pour rapprocher administrés et administration, le Conseil économique, social et environnemental, troisième assemblée de la République, se veut une martingale populaire supplémentaire. Les forces vives de la nation pour donner leur avis, plutôt que le député godillot, voilà de quoi raviver la flamme démocratique des plus sceptiques. Surtout lorsque le CESE peut-être saisi par le peuple lui-même.
L’année 2013 aurait pu être celle de la consécration du CESE. Pour la première fois de son histoire, le Conseil était saisi par 700 000 citoyens pour « donner son avis sur le projet de loi ouvrant le mariage aux couples de personnes de même sexe et son contenu ». La symbolique était immense. Le CESE tenait là une occasion unique de chasser à tout jamais son image de comité Théodule. Mais Jean-Paul Delevoye aura joué petit. Le jour même du dépôt des pétitions, il sollicitait directement l’avis du Premier ministre par courrier  en ces termes : « Dans la perspective du prochain bureau du CESE fixé au 26 février 2013, je me permets d’appeler votre attention sur les questions liées à la recevabilité de cette pétition ». Trois jours plus tard, le secrétaire général du gouvernement adressait au Palais d’Iéna deux pages d’analyse justifiant la non-recevabilité de la pétition. Interrogé le 22 février sur la décision qu’il serait amené à rendre, le Président lâchait le morceau au prix d’un beau mensonge et avant même d’avoir statué dans les règles : « La pétition demande que le Cese se prononce pour ou contre la loi. Constitutionnellement, c’est impossible. C’est donc irrecevable sur le fond ». Puis le 26 février la décision tombe : « Le bureau a constaté que les conditions de nombre et de forme étaient réunies […] Pour autant, et en vertu de l’article 69 de la Constitution et de l’article 2 de l’ordonnance du 29 décembre 1958 portant loi organique relative au Conseil économique social et environnemental, la saisine du Cese pour avis sur un projet de loi relève exclusivement du Premier ministre ». Interrogé la semaine dernière par nos confrères du Figaro, le professeur Didier Maus, spécialiste de droit constitutionnel, voyait pourtant l’issue de cette saisine d’un autre œil : « Rien n’empêche le Cese de se pencher sur des “évolutions sociales”, un terme à l’interprétation plus large qui figure dans la modification de la loi organique de 2010, ni de remplir un rôle d’expertise dans le domaine de l’actualité législative ».
Qui a déjà vu un organisme indépendant et souverain venir prendre ses ordres auprès du pouvoir politique, à part en Union soviétique ? Et arguer du droit pour mieux le renier ? « Tout votre beau système de droit n’est que négation du droit, injustice suprême », aurait hurlé le Doyen Carbonnier s’il avait été de ce monde pour assister à cette ineptie.
Si le général de Gaulle avait eu l’impuissance de Delevoye en 1962, nous ne bénéficierions peut-être pas du suffrage universel qu’il eut le culot d’imposer par référendum en se soustrayant à l’exigence de modification constitutionnelle du Parlement. Si les sages du Conseil constitutionnel avaient partagé le manque d’audace de Delevoye en 1971, ils n’auraient pas eu l’audace d’élargir eux-mêmes leur champ de compétence au bloc de constitutionnalité pour protéger toujours plus l’Etat de droit. Si les juristes du XIXème siècle avaient eu la faiblesse de Delevoye, jamais la prérogative de puissance publique n’aurait pu être limitée par le droit administratif dont Prosper Weil qualifiait l’existence de miracle.
Ce sont les hommes qui font l’institution. Que Jean-Paul Delevoye médite cette maxime.

*Photo : Pierre Numérique.

Un assassinat sordide ? Cherchez la femme !

22

Vendredi dernier, Aurélie Filippetti, ministre de la culture et de la Communication, installait un « Comité chargé de suivre l’évolution de la place des femmes dans le champ culturel et médiatique ». Dressant un « constat très amer et très peu satisfaisant : la situation des femmes [restant] extrêmement défavorable, qu’il s’agisse des femmes dirigeantes des établissements culturels, des femmes qui sont dans les programmations artistiques », elle a d’ailleurs trouvé en cette semaine le renfort de Sylvie Pierre-Brossolette, ancienne journaliste du Point, nouvellement nommée au CSA, qui se fait fort, elle aussi, de veiller à la parité dans les émissions d’information, et notamment chez les experts appelés à s’exprimer à la radio et à la télé. Mais notre ministre, elle, va plus loin. Reprenant la « boutade » d’un membre du comité, elle a expliqué qu’il faudrait calculer le nombre « de femmes assassinées chaque semaine à la télévision dans les scénarii » qui donne, selon elle « des représentations parfois inquiétantes ». Même Libération a moqué cette déclaration et a procédé un décompte dans son blog chargé des médias « Ecrans ». Pour notre part, nous pensons qu’Aurélie Filippetti ne devrait pas s’arrêter en si bon chemin. Tant qu’à décompter les femmes assassinées dans nos séries, et donc souhaiter in fine un rééquilibrage dans le meurtre scénarisé, pourquoi ne pas exiger la stricte parité du côté des assassins ? En effet, il n’échappe pas à nous autres téléspectateurs qu’une surreprésentation du genre masculin du côté meurtrier comporte un effet stigmatisant indéniable. Mauvaises langues que nous sommes ! Et si Aurélie Filippetti voulait envoyer un signe à la société en souhaitant qu’on associe moins les femmes à la position de victimes ? Cette initiative irait alors à rebours du discours habituel, mais pourrait lui valoir quelques ennuis du côté du cabinet de Najat Vallaud-Belkacem. Affaire à suivre… Ou pas.

 

 

 

Chavez est mort : le cancer serait-il de droite ?

346
chavez hugo mort

chavez hugo mort

Mercredi matin 6 mars, la rédaction de France Culture était en ordre de bataille. Ce n’est pas à cette éminente bande de journalistes la plus à gauche sur la place de Paris, nourrie depuis l’enfance au lait du Monde diplo, que l’on allait ôter le plaisir amer de la désolation face à la mort de l’une de ses idoles, le «  Commandante  Hugo Chavez ». Il faut dire que cette petite troupe de pleureurs et de pleureuses n’avait pas encore eu le temps de rompre les rangs serrés rassemblés à l’occasion de l’hommage funèbre hyperbolique offert par cette même chaîne à Stéphane Hessel.
Comme ce décès était pour le moins attendu, on sentait que tout était prêt pour donner à cet événement l’écho qu’il méritait. L’« experte » convoquée pour l’occasion était bien entendu Jeannette Habel, ancienne trotskiste ayant viré mélenchoniste, thuriféraire patentée dans l’université française de la dictature cubaine depuis près de cinq décennies. Invité avant que ne fut connue la mort de Chavez, le philosophe Jean-Claude Michéa, pourfendeur de la gauche molle occidentale, ne pouvait que se faire l’avocat de la pureté politique et éthique de cette gauche populiste sud-américaine épargnée, selon lui, par le virus néo-libéral qui frappe les vieux partis sociaux-démocrates européens.
Les « bons mots » de Chavez, insultant les Etats-Unis et Israël, tressant des louanges à Ahmadinejad, Bachar Al-Assad et Mouammar Kadhafi étaient traités avec l’indulgence d’un sociologue des banlieues analysant les productions d’un groupe de rap hurlant à la mort contre les keufs. On sentait en plus de la jubilation à voir que le coup politique de Nicolas Sarkozy évoquant son éventuel retour en politique avait été pourri par la dernière idée géniale de Chavez, mourir justement ce jour là…
La réalité du chavisme ne fut abordée que de manière indirecte, en évoquant, dans une revue de presse, quelques faits relatifs à l’état de l’économie et de la société vénézuéliennes. Il n’est quand même pas courant ni banal de voir un pays disposant d’une rente pétrolière phénoménale se trouver à court de devises, en proie à une inflation galopante et produisant un déficit budgétaire annuel de 20% de son PIB.
Le « socialisme bolivarien » n’est rien d’autre qu’une forme de redistribution de la rente pétrolière vers des catégories de la population qui n’en voyaient pas la couleur avant la prise de pouvoir par Chavez en 1999 : ce dernier s’est constitué une clientèle électorale à coups de subventions aux produits de consommation courante, d’un gonflement inouï de la fonction publique, et de constructions de logements à bas prix dans des régions jusque là délaissées par le pouvoir central. Tout cela est fort sympathique, montre un réel souci des petites gens, mais transforme toute une partie de la population en une immense armée d’assistés. Les Chinois, qui sont toujours à l’affût d’une bonne affaire, se sont portés ces dernières années au secours d’une trésorerie vénézuélienne mise à mal par la démagogie distributrice de l’autocrate de Caracas : ils ont acheté et payé d’avance d’énormes quantités de pétrole non encore extraites, à des pris cassés. Par chez moi, cela s’appelle vendre son blé en herbe, et cette pratique ne jouit pas d’une excellente réputation dans le milieu des fermiers.
Peu importe, Chavez fait rêver nos intellos de la gauche radicale qui applaudit, comme à Guignol, le petit qui n’a pas peur des gros.

*Photo : ¡Que comunismo!.

Salut camarade Chavez !

78
hugo chavez venezuela

hugo chavez venezuela

Pas de chagrin en ce matin de mars, de l’émotion mais pas de chagrin.
Je me souviens de cette fascination de jeunesse pour l’Amérique latine. De ces images de la mort de Guevara. De la libération de Régis Debray. Du romantisme de nos 20 ans.
Je me souviens de la fête de l’Huma en septembre 1973 et des Quilapayun sur la grande scène. « El pueblo unido jamás sera vincido ». Tu parles ! Je me souviens du moment où j’ai appris à la radio le coup d’état du 11 septembre et la mort d’Allende. Je me souviens de la manifestation « des forces de gauche », avenue de la Tour-Maubourg devant l’ambassade du Chili. Des visages ravagés, de ce cortège qui se savait funèbre.
Je me souviens de ce meeting à la Mutualité où Krivine et ses amis, toujours réalistes, réclamaient des « brigades internationales pour le Chili » !
Je me souviens de l’horreur absolue ressentie après coup d’état en Argentine. De mon incompréhension devant les orientations du Parti Communiste argentin. De mes discussions sans fin avec mon ami David Naishtat, dirigeant de ce même parti essayant de soutenir cette ligne de composition avec l’insoutenable. De ma résignation à l’annonce de son suicide. Je me souviens de ces amis exilés argentins et chiliens, qui avaient connu dans leur chair les subtilités du « plan Condor ». Je me souviens de Marcelle Bernard, digne vieille dame, qui se rendait régulièrement au Chili en prenant tous les risques. Et qui me répondait que ce n’était pas plus dangereux que la Résistance qu’elle avait faite.
Du sentiment d’impuissance qui ne me quitta jamais, alors que je présidais « France Amérique latine ».
Je me souviens de l’insurrection au Nicaragua, du prix humain payé pour la chute de Somoza, ignoble brute corrompue, dont Roosevelt aurait dit en 1939 : « c’est un fils de pute, mais c’est NOTRE fils de pute ». Je me souviens de cette tournée dans la zone où les «contras » armés et payés par les États-Unis menaient une contre-révolution. De mon garde du corps, qui fut tué le lendemain. De cette bouleversante messe chantée  dans un bidonville de Managua.
Je me souviens de la première rencontre entre Luis Carlos Prestes, le « chevalier de l’espérance » brésilien et Tomas Borge, le fondateur mythique du Front Sandiniste. De l’abrazo qu’ils me donnèrent ce jour-là et que je vécu comme un adoubement
De mon impression, malgré l’exaltation, que cela ne marcherait probablement pas.
Je me souviens de l’insurrection au Guatemala qui déboucha sur un bain de sang.
Je me souviens, de tous ces amis, morts ou perdus de vue, mes camarades.
Je me souviens de tous ces enterrements, où il fallut ensevelir des amis ou des espoirs.

La première fois que je vis Chavez, il était en uniforme. Pour moi, c’était bon signe. Par atavisme familial, et depuis le 25 avril 1974 au Portugal, j’aime bien les militaires. Surtout s’ils se rangent aux côtés du peuple.
Ensuite, contrairement à ce que beaucoup pensent, ce n’était pas un romantique.
Courageux, bravache, contradictoire, voire fantasque, mais pas romantique.
Leader charismatique, bien sûr, mais constamment réélu.
Face au géant américain ? Même pas peur !
Et voilà que sur cette ligne-là, le sous-continent s’ébroue, d’autres apparaissent, Bolivie, Équateur. Eux aussi réélus.
À leur façon, Brésil, Argentine s’y mettent aussi. Et l’Uruguay…
Au moment où les médiacrates français ignorants vont abreuver Hugo Chavez et sa mémoire d’insultes (le titre de Libération ce matin !), Il m’a semblé, que notre génération, avait peut-être une petite dette. Le romantisme est parti avec les années.
Grâce à Chavez, le deuil en sera plus facile.
Salut camarade commandant, et merci.

*Photo : Globovisión.

Femmes, je vous aîîîîme

83
femen fourest sabour

femen fourest sabour

Le bêlement de notre Julien national est quand même plus sexy que ces hurlements chevalins et cochons qui  crèvent nos tympans depuis quelques jours, non ? Je l’avoue, dans l’ambiance animalière du pays, ma préférence à moi, c’est lui.
Plus sérieusement, les femmes sont en colère. Et elles le disent chacune à leur manière. Exhibition mammaire des Femen, cri de Joumana Haddad dans son livre Superman est arabe ou chuchotement d’une Afghane dans le film Syngué Sabour (Pierre de Patience).Trois façons différentes pour les femmes de défendre leur liberté.
Les Femen pour commencer. Qui sont ces jeunes femmes auxquelles Caroline Fourest et Nadia El Fani consacrent un documentaire, « Nos seins, nos armes », diffusé ce soir sur France 2 ? Au départ, une dizaine de superbes jeune filles ukrainiennes  menée par Inna Shevchenko. Leur apparition médiatique commence après l’arrestation des Pussy Riot. En signe de protestation, la belle Inna tronçonne une croix orthodoxe. On observe leurs actions en Biélorussie ou aux JO de Londres. À Paris, elles envahissent Notre-Dame pour protester contre le Pape, « chef de file de la mafia catholique ». Pas de discours, des actions, rien que des actions. Toujours torse nu, et slogans écrits sur la peau, une bizarre couronne de fleurs sur la tête. Ces guerrières, comme elles se nomment elles-mêmes, dénoncent dans le même sac les méfaits de la religion, les dictatures, le machisme, la crise économique, la violence. On les voit affronter les militants de Civitas pendant la manifestation « contre le mariage pour tous » et exposer sur leur ventre la Bible, le Coran ou la Torah, tels des objets sataniques. On les écoute. On a du mal à comprendre leur pensée. Ça sonne comme un fatras marxisto-feministo-lesbien inaudible. C’est faible au niveau-théorique, comme on disait au siècle dernier. Invitée à témoigner, Liliane Kandel, grande figure du féminisme des années 70, nous éclaire. O tempora o mores, on la sent désarçonnée, bien qu’elle tente d’esquisser une analyse : ces  filles viennent d’Ukraine, un pays où le commerce du corps fleurit, où les femmes sont à vendre, soit par mariage soit comme prostituées. Elle rappelle qu’à son époque, les féministes bénéficiaient d’une base forte,  d’un mouvement solide pour soutenir leur combat, alors que les Femen n’ont rien de tout ça. Après la chute du Mur, l’Eglise s’est imposée et a fait régresser le droit des femmes. Il faut reconnaître qu’elles n’ont pas froid aux yeux ni peur des coups.
Soit. Kandel a raison. C’est l’existence qui détermine la conscience, comme le martelait notre chef trotskiste en 68. À l’Est, les actions des Femen peuvent être une réponse à cette violence particulière faites aux femmes. À cause de ce rapport de forces vide qui ne s’appuie sur aucun discours mais uniquement sur le fric et la testostérone. Pour les Femen, tout ça c’est la faute à l’Eglise.
Mais cette exhibition de seins nus associée à des slogans tels que mariage pour tous, anti-islamisme ou encore cet affrontement programmé avec quelques poignées d’extrémistes cathos peut-il faire avancer le schmilblick des femmes ? Quel écho peuvent-elles déclencher dans nos démocraties laïques ? Les passants sourient et les voyeurs se rincent l’œil, tant elles sont canons. So what ? Pourquoi n’y a-t-il pas parmi elles de filles pas belles et mal foutues ? Et pourquoi cette fixation sur les seins ? Pourquoi ne montrent-elles pas leur sexe ? C’est pourtant par le sexe qu’on se fait violer. C’est le sexe des femmes, cette « origine du monde » qui obsède jusqu’à la folie les mâles hystériques et haineux, bien plus que les seins. C’est ce qu’a parfaitement compris Alya Almanady, cette égyptienne de 20 ans qui avait mis sur Facebook sa photo entièrement nue, en signe de protestation contre les islamistes. Déterminée, mais  réservée, sa présence dans ce documentaire est de ce fait troublante et lumineuse. Elle se dit « individualiste et athée » et cible avec précision les ennemis qu’elle combat. On peut d’ailleurs se demander si elle a choisi le bon endroit, chez les Femen, pour mener sa lutte ? À suivre. Pour l’instant, elle vit cachée.
Autre révolte, le cri de l’écrivaine libanaise Joumana Haddad, qui, s’il se dit militant, vise la réconciliation entre les sexes. Dans son livre Superman est arabe, elle dénonce ces hommes qu’elle compare à Superman, ce héros censé protéger et défendre les femmes. C’est là le piège. Superman c’est de la fiction. Ces mecs sont les pires machos. Avec rage et humour, l’auteur nous décrit un large éventail de l’espèce. Du macho familial de base, du quotidien, qui sévit sur son épouse ou ses sœurs jusqu’aux « gangsters mystiques », du Hezbollah et d’Al-Qaïda, violeurs et assassins en masse. Elle dénonce le harcèlement sexuel dans les pays arabes, réalité de plus en plus effrayante. Elle nous rappelle plusieurs faits récents dont l’histoire de Maha, en Jordanie, enceinte de son violeur et tuée par son frère qui ne supporte pas le déshonneur. La mort de la jeune femme ne suffit pas au frangin, il la dépèce. Il ne prendra que 6 mois de prison.
Entre colère, ironie et rires, Joumana Haddad met en scène sa propre vie, ses histoires d’amour et de sexe. À distance. Sans exhibitionnisme. Sans vulgarité. Cette scène  dans un hôtel où elle fait l’amour avec son amant, qui à l’appel du muezzin bondit du lit à poil pour se mettre à 4 pattes sur une serviette éponge et prier, est hilarante. Mais elle dénonce aussi sans ménagement ces femmes complices qui jouent le jeu des Superman et se font entretenir par eux en maintenant ainsi l’inégalité et la soumission. Ces mères qui éduquent leurs fils comme des petits dieux arrogants et leurs filles comme des barbies à vendre. Pour que « la bombe de la femme arabe explose », à savoir sa liberté et son indépendance, il faut une vraie révolution, qui commence par  l’éducation, répond l’auteur. Afin d’inventer enfin l’harmonie et la joie entre hommes et femmes. Les Femen devraient le lire.
Enfin, plus feutré, le chuchotement rebelle de l’héroïne de Syngué Sabour, le film tiré du livre de Atiq Rahimi. Aux pieds des montagnes de Kaboul, un village en guerre. On assiste à un huis clos au cours duquel une femme veille son mari mourant, un presque cadavre, blessé d’une balle dans le crâne. Elle lui prodigue des soins avec un infini dévouement. Elle lui parle. De sa peur de rester seule. De ces hommes stupides comme lui qui jouent à la guerre. De sa solitude. De la famille qui s’est enfuie lâchement, la laissant avec ce moribond et leurs deux petites filles. La douceur de sa voix, son empathie pour l’homme, ses gestes de soignante vont se transformer peu à peu en dureté implacable, en révélations précises et de plus en plus inouïes.
Elle n’est ni sadique ni folle, elle se libère, elle aussi se met à nue, mais par le langage. Elle déchire  sa burqa intérieure, se rebelle et se métamorphose devant nous. Femme sublime (jouée par Golshifteh Farahani) qui nous bouleverse par son élégance à combattre sans haine, en intime, en solo, la bêtise et la cruauté des hommes de là-bas. Avec comme seules armes la puissance des mots et les gestes de la tendresse.
Et pendant ce temps-là, en Tunisie, la veuve de l’avocat assassiné Chokri Belaïd, Basma Khalfaoui, est en train de devenir une figure majeure du pays. Quant à Raja Benslama, psychanalyste et professeur à l’université de la Manouba, accusée de blasphème, elle aussi se bat pour la liberté. Ces femmes courage luttent sans se dévêtir. À mains nues, c’est vrai.

*Photo : angel_kulikov

La tranquillité n’a pas de prix, mais elle a un salaire

4

Les lecteurs fidèles de Causeur ont pris l’habitude qu’on leur cause de Philippe Muray, le prophète clairvoyant de malheur, dont le succès posthume n’étonne plus personne jusque dans les théâtres, merci Monsieur Luchini.
Il se passe rarement une semaine sans que les cauchemars désopilants de Muray se matérialisent sous nos yeux, poussés par les flatulences du Progrès. On peut même affirmer que la tendance s’accélère : depuis que la Gauche Morale a supplanté la Droite Immorale, il n’est plus un seul jour sans perle, toutes les huitres de la république bananière sont porteuses d’avancées sociétales qui, Euh merci[1. La laïcité pour tous m’oblige à m’abstenir d’user du nom de qui vous savez, je l’ai remplacé par le phonème favori de notre président bien-aimé.], nous extirpent des ténèbres de la Barbarie. Jusque dans nos villes et nos campagnes. Ainsi, dans mon journal de samedi cette petite annonce publiée par la municipalité socialiste de Metz (Moselle) :

J’allais dire qu’elle se passe de commentaires, mais grâce aux « médiateurs de tranquillité », le vivre-ensemble nocturne dans le centre ville ne sera désormais que Paix et Amour, Dialogue et Entraide, avant que d’être Luxe Calme et Volupté. Euhmen.

Italie : Beppe Grillo, le mégaphone et la cuisinière

22
beppe grillo italie

beppe grillo italie

De quoi Beppe Grillo est-il le nom ? Grâce à Michel Kessler, nous avions vu venir de longue date la vague grilliste qui vient d’emporter sur son passage l’expertocrate Monti, en même temps qu’elle occultait l’éternel retour de la social-démocratie et de son meilleur ennemi berlusconiste. Avec plus qu’un quart des suffrages, le Mouvement cinq étoiles créé par le virevoltant Beppe est bel et bien devenu le premier parti d’Italie à l’issue des élections parlementaires du mois dernier, devançant ses rivaux coalisés de droite et de gauche. Mais cela ne répond pas à notre question, le succès n’ayant jamais constitué une feuille de route politique.
Et l’étiquette de « populiste » assombrit un peu plus la vue des analystes égarés dans le marais transalpin. Pour dessiller, relisons Michel Kessler, encore et toujours, à qui nous devons la traduction d’une des plus fameuses saillies de Grillo décochée en novembre 2011 contre l’ancien président du Conseil du Monti, alors au faîte de sa popularité. L’ancien comique Grillo s’y pose en représentant du « pays réel, le pays des corporations et des associations » avant d’énumérer une série de revendications disparates allant de « l’abandon du nucléaire » à l’abrogation des nouvelles taxes sur « la résidence principale » et le « patrimoine ». Au milieu de ce salmigondis mi-décroissant mi-poujadiste (sus au fiscalisme ! criait le papetier de Saint-Céré), surnage le thème du bon père de famille qui gèrerait l’économie avec bon sens, et préserverait le pays de l’appétit vorace des requins de la finance. Contre cette fable si douce à entendre, un collectif post-situationniste italien a publié un petit brûlot anti-grilliste dont les meilleurs passages rappellent les analyses de Debord et Sanguinetti sur l’imposture du terrorisme transalpin. Écrit sous le pseudonyme de Wu Ming, cette tribune a été traduite par l’auteur de polars Serge Quadruppani. On la lira sur son blog.
« Le mouvement 5 étoiles a défendu le système » annonce-t-elle tout de go. Wu Ming décrypte par le menu détail l’idéologie managériale au fond de sauce populiste qui balise l’alpha et l’oméga doctrinal de Grillo. Comme Lénine, l’ancienne vedette de la télévision estime qu’une cuisinière pourrait gouverner le pays tout aussi bien que des professionnels de la politique. Or, par la magie de son « programme confusionniste où coexistent propositions néolibérales et anti-néolibérales, centralistes et fédéralistes, libertaires et sécuritaires », Grillo a canalisé la grogne de l’Italien contre les mesures de rigueur… en la privant de ses potentialités subversives. Malgré de sévères coupes dans les dépenses publiques, Monti n’a en effet essuyé ni révolte, ni émeute, ni même une mobilisation sociale digne du mouvement anti-Juppé de l’hiver 1995. Bref, à peine quelques « feux de paille, mais pas d’étincelle qui ait mis le feu à la prairie ».  Avec comme seul débouché politique l’incendie de la semaine dernière, ayant envoyé 162 parlementaires grillistes votant « au cas par cas » à la Chambre des députés et au Sénat italiens. Une majorité introuvable qui a tout l’air d’une débandade pour les amoureux du grand soir, puisque lesdits parlementaires administreront le désastre, selon la belle expression de Riesel et Semprun, comme ils le font déjà à l’échelle locale, dans leur mairie de Parme.
Ne dites surtout pas à Grillo qu’il représente le salut idéologique de l’Italie. Lui se défend de toute parure idéologique, prétend déjouer les classifications et imposer les lois de la raison au bon vieux capitalisme patrimonial ressuscité. Parme contre la City et Wall Street : l’affiche est belle mais le scénario aussi indigeste que les bluettes télévisuelles que le cathodique Grillo a si longtemps cautionnées. Comme au temps béni de la campagne ségoléniste de 2007, Grillo se contente d’incarner les « désirs d’avenirs » de ses électeurs, la rhétorique anti-système en plus, ce qui ne gâche rien électoralement parlant. Sa fonction tribunicienne en fait une sorte de Poujade post-moderne, qui aurait chipé le mégaphone de Besancenot pour parler plus vite et plus fort aux masses inertes. Partant, il n’est pas un révolutionnaire persécuté par le pouvoir mais plutôt le troubadour d’un réformisme creux, dont la virulence verbale n’égale que l’inconséquence – comment d’un même élan fustiger les méfaits de l’industrie et défendre une utopie citoyenne virtuelle ultra-technicienne ?
Adressons une supplique aux adversaires momentanés du mouvement 5 étoiles. Plutôt que de pleurer sur le lait renversé en nous expliquant que les Italiens ont mal voté, ces zélateurs de Monti devraient investir tous leurs efforts dans la formation d’une grande coalition droite-gauche autour du consensus de Bruxelles. Sitôt écarté le bruyant obstacle Berlusconi, au besoin en lui confiant la présidence d’une des deux assemblées, la majorité écrasante ainsi formée pourra poursuivre la tâche de l’ancien commissaire européen avec un supplément d’âme démocratique. Pendant ce temps, les grillistes regarderont passer les wagons de réformes en s’y raccrochant par intermittences. Qui sait combien de leurs étoiles pâliront devant les tentatives de débauchages des deux grands blocs ? Mais ne nous arrêtons pas sur l’anecdote des probables futures défections grillistes.
L’essentiel est qu’admirateurs comme pourfendeurs de l’hydre populiste Grillo méditent la leçon du Guépard : dans l’Italie de 2013 comme dans celle du Risorgimento, on dirait que tout change pour que rien ne change

*Photo : 20centesimi.