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Six carnages en quête d’auteur

Six carnages en quête d’auteur

staline hitler snyder

Les historiens des massacres de masse, surtout quand ils s’adressent au grand public, doivent concilier deux impératifs contraires, la rigueur scientifique et l’empathie humaine pour les victimes. À trop recourir à la froideur statistique, ils sembleraient oublier l’humanité des victimes − exactement comme le firent les assassins. Dans Terres de sang, livre paru aux États-Unis en 2010 (et traduit depuis dans de nombreuses langues, notamment en Europe de l’Est), l’historien américain Timothy Snyder évite cet écueil en rappelant sans cesse que les 14 millions de non-combattants tués entre 1930 et 1945 par les régimes nazi et bolchevique sur un territoire continu s’étendant de la Pologne centrale à la Russie orientale en passant par l’Ukraine, la Biélorussie et les pays baltes (les « terres de sang »), ne furent pas seulement des victimes. Ainsi, ce n’est pas pour contester la spécificité du massacre des juifs qu’il le replace dans le cadre de ce gigantesque meurtre de masse, mais, en quelque sorte, pour réintégrer les juifs dans le monde où ils vivaient. Que la remise en cause de cette spécificité soit ou non l’une des conséquences de son approche est, on le verra, l’un des points litigieux.   
Si l’on ajoute à l’audace de la thèse le talent d’écrivain de Snyder, on comprend que Terres de sang ait séduit un public dépassant largement le cercle restreint des professionnels. Mais ce succès expose l’ouvrage et l’auteur à d’autres difficultés : pour nombre de lecteurs, Terres de sang est devenu une référence, parfois leur unique source sur le sujet qu’ils vont lire. Or, Terres de sang repose sur des choix méthodologiques et théoriques, parfaitement légitimes, mais tout aussi contestables. Et ces choix sont présentés comme des évidences, alors même qu’ils concernent des sujets qui divisent profondément la communauté savante : la spécificité de l’extermination des juifs d’une part et, d’autre part, l’équation Hitler = Staline, nazisme = stalinisme, rouge = brun.[access capability= »lire_inedits »] Ses collègues n’ont pas manqué de les souligner dans une multitude de textes critiques publiés dans les revues professionnelles.
Concernant la spécificité de la Shoah, la logique même de Terres de sang aboutit à un message clair : un massacre de masse est un massacre de masse, quels que soient ses victimes et ses bourreaux. Au cœur du livre de Snyder se trouve l’analyse de six épisodes survenus entre 1933 et 1945, entre l’accession au pouvoir de Hitler et la fin de la guerre: la famine en Ukraine (1932-1933 : 3,3 millions de morts), la « Grande Terreur » (1937-1938 : 700 000 morts), la destruction des élites polonaises par les nazis et les Soviétiques des deux côtés de la « ligne Molotov-Ribbentrop » (1939-1941 : 200 000 morts), le massacre par la faim des citoyens soviétiques considérés comme « bouches inutiles » par les nazis (1941-1944 : 4,2 millions de morts), la guerre « anti-partisane » menée par les nazis (1941-1944 : 700 000 morts), l’extermination des juifs (1941-1945 : 5,4 millions de morts). Ces tueries se sont toutes déroulées sur un vaste territoire qui, entre 1939 et 1945 n’a cessé de changer de maîtres entre Soviétiques et Allemands, passant d’une terreur à l’autre et devenu un piège mortel pour ses habitants, pris en otages par deux super-États dotés de redoutables appareils militaires, administratifs et logistiques mobilisés au service d’idéologies révolutionnaires impitoyables.
Le problème n’est évidemment pas que les juifs soient obligés de partager la « vedette » avec des Polonais, Ukrainiens, Biélorusses ainsi que des dizaines d’autres peuples ou groupes massacrés par les nazis et/ou les Soviétiques, mais, soulignent des historiens comme David Katz[1. East European Jewish Affair(e)s, vol. 41, décembre 2011.], que pour Snyder, tous ces massacres obéissent à une seule et même logique, ce qui efface la singularité de l’entreprise d’extermination des juifs, en particulier le fait qu’elle n’a pu avoir cette « efficacité » que grâce à la complicité active ou passive d’une partie des populations locales – également et lourdement victimes par ailleurs.
Ainsi, pour Snyder, dans un premier temps, les juifs ont été massacrés parce que, en 1941, les Allemands n’avaient pas réussi à arriver à Moscou et à mettre hors-jeu l’État soviétique. Ils avaient besoin de désigner un bouc émissaire et de réduire le nombre de bouches à nourrir. Dans un second temps, quand les bonnes nouvelles du front sont devenues rarissimes, les Allemands se seraient acharnés sur les juifs pour montrer que, malgré les échecs, ils parvenaient à terrasser l’ennemi principal. Cette hypothèse cadre mal avec le fait que, sur ces mêmes « terres de sang », les forces allemandes qui avaient franchi la « ligne Ribbentrop-Molotov », le 22 juin 1941, avaient été les témoins du premier acte de l’Holocauste, perpétré sans elles par des autochtones. Dans plusieurs régions, notamment les pays baltes, beaucoup de gens n’avaient pas attendu les nazis pour se livrer avec enthousiasme à l’assassinat de leurs voisins juifs. Cela donna  aux Allemands l’excellente idée de s’appuyer sur eux dans la construction de la « machine à exterminer » tous les juifs. Relativement peu d’Allemands furent directement impliqués dans la mise à mort organisée des juifs, l’essentiel de la main d’œuvre ayant été assurée par les  « bourreaux volontaires de Hitler », pour reprendre l’expression de Daniel Goldhagen. Timothy Snyder ne l’ignore pas mais n’en tire pas, non plus, toutes les conséquences.
La formule « Staline = Hitler » constitue la réponse la plus simple à l’objection précédente. En effet, la seule façon d’expédier rapidement le problème de la participation et de l’adhésion des populations locales à l’extermination des juifs est de faire « porter le chapeau » au « Petit père des peuples ». Les juifs ont été tués car ils étaient associés aux Bolcheviks et/ou parce qu’ils avaient profité des vingt-deux mois d’occupation soviétique (septembre 1939-juillet 1941). Ainsi, plus on dénigre Staline, plus on amoindrit le rôle des Lituaniens, Ukrainiens et autres dans le massacre des juifs, d’autant plus que les assassins sont souvent des champions de causes nationales antirusses et anti-communistes locales.
À vrai dire, au-delà de ce point précis, la question Staline-Hitler est loin d’être tranchée et ne le sera jamais, pas par les historiens en tout cas − Vassili Grossman est peut-être celui qui a dit le mieux en quoi ils étaient semblables et en quoi différents. Chez les historiens, c’est Ernst Nolte qui a allumé la mèche en 1986 dans La Guerre civile européenne où il avance que le « meurtre de race » perpétré par les nazis a été une réaction au « meurtre de classe » commis par les Soviétiques. D’autres insistent toujours, non sans naïveté, sur la différence des intentions idéologiques, soulignant que les Soviétiques prétendaient inclure toute l’humanité par amour de l’égalité, quand les nazis voulaient en exclure l’écrasante majorité au nom de leur supériorité. Pour les victimes tombées, une balle dans la nuque, dans des fosses communes, ces finasseries ont peu compté. Le problème reste donc ouvert.
Timothy Snyder n’est certainement pas « au service » de quiconque, et ses positions sur ces deux questions sont nuancées, légitimes et partagées par d’autres chercheurs. On peut être en désaccord avec certaines de ses interprétations. Il faut en tout cas saluer son effort pour inscrire l’Holocauste dans un contexte plus vaste, dont les frontières spatiales et temporelles sont méthodologiquement justifiées, pour ne pas y voir un événement hors-sol et presque métaphysique, bref pour l’extraire du « ghetto intellectuel » d’une histoire uniquement juive.[/access]

Terres de sang, l’Europe entre Hitler et Staline, Timothy Snyder, Gallimard, 2012, traduit de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat.

Mars 2013 . N°57

Article extrait du Magazine Causeur



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est historien et directeur de la publication de Causeur.

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