À l’unisson avec la plupart des confrères qui en parlent, je n’ai bien sûr pas lu Le Choc des civilisations de Samuel Huntington et n’en connais donc que le titre – et vaguement le pitch (pardonnez-moi, chers François Taillandier et Philippe Barthelet). Je pourrais d’ailleurs en dire autant de La Fin de l’Histoire de Francis Fukuyama, du Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir ou encore de La Tentation de Venise d’Alain Juppé , éminents best-sellers dont je n’ai vaguement retenu que la première et la quatrième de couv’, tout ce qui se trouve entre les deux me paraissant peu indispensable (donc dispensable, comme dit joliment l’ami Basile).
Mais bon, revenons à nos civilisations et à leur entrechoquement : la preuve que plusieurs types de civilisations existent (et donc, pour parler clair, pas seulement plusieurs degrés) et qu’elles peuvent coexister pacifiquement, vous la trouverez sur l’excellent blog de l’excellent David Abiker, qui vient de publier une interview délicieuse du délicieux François d’Orcival. Les amateurs de litotes se régaleront dès son titre, puisque l’éditorialiste de Valeurs Actuelles y proclame, plus pince-sans-rire que jamais : « Nous n’avons pas le même public que Technikart. »
Plus largement, lisez et méditez cette interview, vous y trouverez aussi la preuve tangible que le choc des civilisations, ou, si vous préférez des cultures, peut donner un résultat autrement plus plaisant que la bouillie convenue qu’on nous sert sous l’appellation usurpée de multiculturalisme. Merci, messieurs !
François d’Orcival face à David Abiker : le choc !
Mélenchon n’est pas antisémite, mais Moscovici n’est pas un salopard

Jean Quatremer, Jean-Michel Apathie et Harlem Désir, superbe trio d’intelligence française, ont lancé au moment du congrès du parti de gauche un buzz accusant Jean-Luc Mélenchon d’être antisémite. Déclenchant immédiatement les surenchères, les références aux « années noires », les rappels à Doriot, à Déat. Premier arrivé au point Godwin !
Cela s’est dégonflé rapidement, heureusement. L’utilisation systématique de la qualification d’ « antisémite » commence à être très usée, et nombreux sont ceux qui craignent qu’elle soit désormais très contre-productive. Voir à ce propos la sortie de Pierre Bergé sur « l’humus antisémite » dont seraient issus les opposants au mariage gay. Cela me rappelle le petit conte de mon enfance sur l’enfant qui criait au loup.
Donc, bien évidemment, Jean-Luc Mélenchon n’est pas antisémite. Il est probablement plein d’autres choses. Certains le traitent de « Petit Timonier », d’autres de successeur de Kim Il-sung ou de réincarnation de Staline. Tout ceci étant probablement usurpé. Pour ma part, j’ai du mal à le voir autrement que le trotskiste (et lambertiste en plus !) qu’il fut. Maxime Gremetz, dans sa rustique jovialité, va jusqu’à considérer qu’il est socialiste !
Mais ce qui est intéressant, c’est l’attitude politique qui est la sienne depuis l’élection de François Hollande. Ce que Libération, mieux inspiré que d’habitude a appelé « la lutte des clashs ». L’absence de ligne politique lisible, le soutien de béton armé aux initiatives sociétales du PS, la contradiction entre l’appel à la Raison et l’adoption des coquecigrues écolos, l’impossibilité de mordre au-delà du périmètre classique du gauchisme, tout cela doit être masqué par une surenchère de vitupérations.
Quelles sont les phrases récentes qui ont donné lieu à polémique ? « petit intelligent qui a fait l’ENA, qui a le comportement irresponsable de quelqu’un qui ne pense plus en français, qui pense dans la langue de la finance internationale »
Et puis la contribution d’un porte-flingue qui a dénoncé : « les 17 salopards de l’Europe. Dans ces 17 salopards, il y a un Français, il a un nom, il a une adresse, il s’appelle Pierre Moscovici et il est membre du Parti Socialiste »[1. Un petit préalable. Le mot d’ordre du congrès du Parti de Gauche du week-end dernier était : « on lâche rien ! ». Et bien désolé, lorsque l’on reproche à quelqu’un de « ne plus penser en français », la moindre des choses est de soi-même s’exprimer correctement dans cette langue. La suppression volontaire de la négation, ça fait peuple ? Le Parti Communiste Français (le vrai) ne se serait jamais permis cette facilité. Il veillait au contraire à la syntaxe de son expression officielle. Probablement par respect pour les gens auxquels il s’adressait.].
Tout est déplaisant dans ces sorties démagogiques. Pas antisémite, mais déplaisant.
D’abord, l’attaque ad hominem, est un exercice qui, s’il n’est pas manié avec beaucoup de circonspection, peut vite se retourner contre l’auteur. Ensuite, l’utilisation de la vieille ficelle démagogique anti-ENA. C’est déshonorant d’avoir fait l’ENA ? Non, c’est une chance que beaucoup tentent au travers d’un concours difficile et sélectif. Il faut peut-être rappeler que c’est une école qui a été créée par Michel Debré en 1946 pour mettre fin au système de cooptation dans la haute fonction publique d’État qui avait donné les résultats que l’on connaît avec l’effondrement de l’administration en 1940. Il y a eu bien évidemment des effets pervers, formatage, esprit de corps. Comme dans toutes les grandes écoles. Mais que l’on conserve car elles sont un des éléments de la méritocratie républicaine.
Enfin, la dénonciation de Pierre Moscovici comme représentant d’un européisme anti-France. C’est tout simplement un contresens. À mon avis, il n’y a pas de doute que Pierre Moscovici pense, de bonne foi, servir l’intérêt de son pays. Et je crois même qu’il est patriote. En tout cas je lui en fais le crédit.
Le problème n’est pas là, il appartient à une élite (au sens des fonctions occupées) qui a une vision de l’avenir de la France comme étant celle d’une puissance de troisième ordre, en déclin, qui doit, pour conserver une petite place, se plier aux exigences des dominants que sont le capitalisme financier, les États-Unis et surtout en Europe, l’Allemagne.
Commence à émerger un parallèle terrible, avec la situation de la France en 1940. Dans les années 1930, les élites ont failli par faiblesse, par lâcheté, avant d’accepter la défaite et à chercher les accommodements avec l’occupant. Nous avons aujourd’hui, comme à l’époque, ceux qui nous disent que nous l’avons mérité, que nous avons vécu au-dessus de nos moyens (l’esprit de jouissance n’est-ce pas ?), que nous devons accepter l’austérité, la destruction de notre système de santé, le délitement de notre enseignement, la mise à bas de notre système de retraite, l’abandon de nos programmes de recherche. Par la mise en place d’un système d’austérité imbécile qui, sous prétexte de diminuer les dépenses pour rembourser la dette, va déboucher sur le tarissement des recettes, et par conséquent plus d’austérité, ad infinitum. Seule, l’Allemagne, à la place où elle est aujourd’hui, en profitera. Obtenant par l’économie ce qu’elle n’a pu gagner par les armes. Avec une fois de plus la complaisance des élites et des couches moyennes. Emmanuel Todd disait, en forme de provocation, validant le parallèle entre les élites de la France de 1940 et celles d’aujourd’hui, qu’il fallait un choc pour qu’elles s’effondrent et disparaissent. Pour être remplacées par de nouvelles comme cela s’est passé après la seconde guerre mondiale.
Nous verrons, mais ce qui est sûr c’est qu’il existe aujourd’hui comme hier, dans les élites françaises un courant de résignation et d’accommodement. Rappelons quand même, que le 10 juillet 1940, à Vichy, la majorité du groupe socialiste au Parlement vota les pleins pouvoirs à Pétain et l’abolition de la République. Non pas parce qu’ils croyaient à la « Révolution nationale », mais par peur. Et par volonté de se soumettre. Le Parti socialiste qui a très souvent capitulé dans son histoire, a une vraie culture de la soumission. La capitulation n’est pas la trahison, mais elle peut y mener.
Rappelons à ceux, hommes politiques, journalistes, hauts fonctionnaires, qui nous demandent de nous résigner, qui nous disent qu’il n’y a pas d’alternative, qu’on peut mal aimer et défendre son pays. Et de leur dire que c’est peut-être le moment de relire L’étrange défaite de Marc Bloch.
Le 18 juin 1941, pour le premier anniversaire de l’Appel, Charles De Gaulle fit un discours au Caire qui commençait par ces mots : « Le 17 juin 1940 disparaissait à Bordeaux le dernier gouvernement régulier de la France. L’équipe mixte du défaitisme et de la trahison s’emparait du pouvoir dans un pronunciamento de panique. Une clique de politiciens tarés, d’affairistes sans honneur, de fonctionnaires arrivistes et de mauvais généraux se ruait à l’usurpation en même temps qu’à la servitude. Un vieillard de quatre-vingt-quatre ans, triste enveloppe d’une gloire passée, était hissé sur le pavois de la défaite pour endosser la capitulation et tromper le peuple stupéfait. »
La perfection. L’Histoire écrite en quatre phrases. Rien à ajouter. Rien à retrancher.
Aujourd’hui, les politiciens tarés, les affairistes sans honneur, et les fonctionnaires arrivistes, nous en avons notre part. Les mauvais généraux ? Nous n’allons peut-être pas tarder à les connaître.
La presse annonce qu’est présenté au Conseil de Défense un plan d’économies drastiques (30 régiments supprimés, arrêt de la plupart des programmes techniques de l’armement et la vente (!) ou la « mise sous cocon » du porte-avions Charles De Gaulle.) Dans un éditorial étonnamment sévère, le journal Le Monde du 26 mars s’indigne de ces propositions.
La dissuasion nucléaire ne perd rien pour attendre.
« En un mot, la France changerait de rang. Au moment où la Grande-Bretagne choisit, hélas, le même chemin, la France renoncerait à appartenir au club des puissances militaires qui comptent encore et placerait de facto sa sécurité sous le parapluie américain. C’est absurde stratégiquement ».
Alors, Jean-Luc Mélenchon, voilà un sujet qui concerne très directement l’intérêt national. C’est peut-être l’occasion de montrer, au-delà des effets de tribune, que vous êtes un homme politique conséquent…
*Photo : World Economic Forum.
Ligue arabe : caisse de résonance ou coquille vide ?

C’est une lapalissade que de le dire mais quelque chose a définitivement changé après les « printemps arabes » de l’année 2011. Des dynasties républicaines entières ont vacillé, plongeant leur nation dans l’incertitude (Tunisie), le désarroi (Yémen, Egypte) ou la guerre civile (Syrie). L’inimaginable s’est produit, sans que l’on sache très bien quelles parts du gâteau révolutionnaire attribuer aux revendications démocratiques des élites ou à la lassitude d’une jeunesse frustrée par le népotisme et la corruption. « L’Histoire n’est pas finie » pourrait désormais figurer au fronton du siège d’une Ligue des Etats arabes chamboulée par le printemps des peuples.
Pour défendre et illustrer ce principe, la Ligue vient d’accueillir en son sein la Coalition nationale de l’opposition syrienne, représentée par son président démissionnaire Moaz al-Khatib. Pour la première fois, une structure non-étatique supplante un Etat membre de la Ligue, exclu pour crimes de guerre et irrespect des droits de l’homme (deux chefs d’inculpation qui feraient frémir nombre de satrapes arabes…). Sous la pression du Qatar, qui héberge la première ambassade de l’opposition syrienne, la vingtaine d’Etats composant la Ligue a donc bouleversé le statu quo, malgré l’opposition farouche de l’Algérie et de l’Irak, rejoints par un Liban neutre envers son ancien occupant. Quoi qu’on pense des légitimités respectives du régime de Bachar Al-Assad et de l’opposition en exil, l’intégration de cette dernière à la Ligue arabe pose question.
Détail ubuesque, la Coalition nationale syrienne était représentée au dernier sommet de Doha par Moaz al-Khatib, une personnalité proche des Frères Musulmans qui vient de démissionner de son poste pour prendre ses distances avec le premier ministre de l’opposition syrienne imposé par le Qatar, un certain Ghassan Hitto. Or, malgré sa défection, c’est bel et bien al-Khatib qui prononça le discours d’intronisation de la Coalition au sein de la Ligue. Une intervention fort remarquée, puisqu’elle se bornait à réclamer une « solution politique » sans « ingérences étrangères » au règlement de la crise syrienne, indépendamment de l’aide humanitaire, notamment américaine, dispensée aux combattants de l’Armée Syrienne Libre. La modération de l’allocution d’al-Khatib fut même saluée par le député libanais Michel Aoun, dont on connaît la proximité avec Damas. Pour le moment, son appel au déploiement d’un bouclier anti-missiles protégeant la Syrie des attaques aériennes de l’armée loyaliste reste lettre morte, malgré la présence massive de troupes otaniennes à la frontière turque.
Et malgré les embrassades (pour ne pas dire les salamaleks) de fin de discours, l’ambiance n’était peut-être pas à la fête chez nombre de délégués arabes. L’entrée des opposants syriens dans le saint des saints de la Ligue crée en effet un précédent inquiétant pour nombre de pétromonarchies en sursis (Arabie Saoudite) et de gérontocraties usées (Algérie). Il est loin le temps du sommet de Damas en 2008, lorsque Bachar accueillait tout sourire Kadhafi, l’anti-impérialisme en bandoulière pour narguer les monarchies du Golfe. Loin aussi la réunion de Tunis en 2004, reportée maintes fois en raison du refus de Ben Ali de condamner l’assassinat ciblé par l’armée israélienne du fondateur du Hamas. Comme diraient les technocrates, la Ligue a changé de paradigme. Portée par le soft power diplomatique du Qatar, la confédération se révèle toujours minée par les divisions tandis que sa raison d’être originelle – la lutte contre Israël – n’est plus qu’un mot d’ordre creux, aussi moribond et incantatoire que l’initiative de paix arabe.
Simple caisse de résonance des rapports de force mondiaux, la Ligue se contente d’enregistrer l’état de fait géostratégique du moment. Ainsi en 2008, alors que l’axe syro-iranien était au faîte de sa gloire, que les masses arabes respiraient au rythme des interventions télévisées du chef du Hezbollah, le sommet arabe fut boycotté par le gouvernement libanais haririste de l’époque, avant que le Qatar (déjà !) aide opportunément à réconcilier les différentes factions du pays du Cèdre. Quatre ans plus tard, inutile de vous faire un dessin : l’islam de marché inonde les premières urnes non bourrées du monde arabe, le glas des dictatures nationalistes a sonné, au bénéfice des modèles idéologiques promus par Doha, Ankara et Washington.
Aux nostalgiques de l’ordre ancien de méditer cette antienne : cours camarade, le vieux monde arabe est derrière toi !
*Photo : Bahrain Ministry of Foreign Affairs.
Honneur à Gentil

Ce billet sera long, forcément long.
Je ne connais pas le magistrat Jean-Michel Gentil pas plus que les deux collègues instruisant avec lui, à Bordeaux, l’affaire dans laquelle l’ancien président de la République Nicolas Sarkozy vient d’être mis en examen pour abus de faiblesse le 20 mars après avoir été placé sous le statut de témoin assisté le 22 novembre 2012 (Libération, Le Monde, Le Parisien).
Magistrat, je n’avais pas pour habitude – on me l’a assez reproché – de venir au secours du corporatisme des juges s’indignant à la plus petite atteinte. Magistrat honoraire, je n’ai pas davantage pris le pli d’un soutien automatique aux susceptibilités parfois trop vives du corps judiciaire.
Aussi me semble-t-il que ma réaction d’aujourd’hui, qui manifeste un engagement total pour la défense du juge Gentil et contre la haine collective qui s’est exprimée à son encontre par une part dévoyée de l’UMP, donnera la mesure exacte de ce qui s’est produit depuis la soirée du 20 mars et qui n’est rien de moins qu’un coup de force contre la démocratie dans son incarnation essentielle : l’Etat de droit.
Après la mise en examen de Nicolas Sarkozy, écoutons les aboyeurs éructant sur commande.
Dans le lot, il en est dont on ne présumait que le pire et il est survenu.
Patrick Balkany qui déclare à un contradicteur : « je vous emmerde », dénonce « l’ignominie » – de ce spécialiste, c’est une garantie ! -, Nadine Morano met en cause le caractère « grotesque et abject » et fait référence à Outreau (oui!), Geoffroy Didier condamne « l’acharnement » et Christian Estrosi « les relents politiques et l’instrumentalisation ». N’oublions pas Brice Hortefeux et Lionnel Luca : ce serait dommage.
Il en est d’autres dont on espérait la tenue, la retenue et qui, plus par tactique que par conviction pour certains, ont lâché scandaleusement la bonde. Un Claude Guéant, un Laurent Wauquiez, un François Fillon incriminant une décision « injuste et insupportable » et surtout un Henri Guaino au comble de l’ignorance et de la vulgarité : « La façon de travailler du juge indigne… il a déshonoré un homme, les institutions, la justice…la qualification d’abus de faiblesse grotesque, insupportable…il est irresponsable de diffuser une telle image du pays, de la République, de nos institutions… ». Cette dernière charge, qui porte précisément gravement atteinte à nos institutions et à la République, serait comique si elle concernait un sujet mineur.
Guaino, depuis, continue à tenir des propos de plus en plus virulents et approximatifs dans une surenchère inspirée par l’amitié et par la jouissance de sa propre fureur largement fabriquée.
Face à ce torrent délirant – au point qu’il est légitime de le croire au fond destiné scandaleusement presque plus à l’homme Gentil qu’au magistrat -, Jean-François Copé, avec son « incompréhension » et même Rachida Dati, avec sa relative mesure, semblent presque raisonnables. Le premier, sans doute étonné par son langage acceptable, éprouve tout de même le besoin de faire acte de solidarité, mais judiciaire, avec Guaino (nouvelobs.com). Quel courage !
Je relève avec bonheur que la sobriété d’Alain Juppé, pour une fois, lui a servi puisqu’il s’est contenté de rappeler la présomption d’innocence. Je félicite Jean-Pierre Raffarin et Valérie Pécresse de s’être abstenus.
Force est de constater que depuis la première cohabitation qui a fait prendre conscience aux politiques de l’enjeu de la justice dans le combat pour la conquête ou la sauvegarde du Pouvoir, on n’a jamais connu un tel déferlement collectif d’insanités odieuses.
Il aurait fallu être « sidéré » suite à la mise en examen de NS si on avait suivi la tonalité dominante des médias qui appellent séisme ce qui les surprend parce qu’ils sont incapables d’anticiper le cours d’une justice par nature imprévisible et lourde d’éléments ignorés et accumulés entre le 22 novembre 2012 et le 20 mars 2013 et durant cette dernière journée. Pour ma part, je suis saisi d’effarement devant ces violences ineptes de la part de membres d’un parti qui, dans notre espace démocratique, est censé porter la parole de l’opposition dite commodément républicaine. Tous ces médiocres Fouquier-Tinville n’ont, et pour cause, jamais eu l’occasion de connaître le fond de ce dossier et s’ils en savent quelque chose, c’est seulement sur la base de la relation directe ou indirecte propagée par le principal intéressé à l’égard duquel, à la longue, leur inconditionnalité va fondre comme neige au soleil. Ce qui est dramatique c’est de constater à quel point leur attitude globalement indécente est dévastatrice pour certains citoyens qui se croient autorisés par elle à diffuser par exemple de véritables menaces de mort à l’encontre du juge Gentil.
Il paraît que Nicolas Sarkozy a choisi de ne pas s’exprimer à la télévision parce qu’il craignait, à cause de son intervention, de « solidariser » les magistrats. Qu’il ne le craigne plus : c’est déjà fait, et qu’on arrête de suspecter ceux-ci de ne se préoccuper que d’eux-mêmes alors que leur révolte en l’occurrence – c’est trop rare pour ne pas être souligné et j’ose les grands mots – les place à l’avant-garde d’une République qui est menacée aujourd’hui par ceux-là même qui l’invoquent sans pudeur.
Le concert partisan contre Gentil a choisi, faute de pouvoir répliquer efficacement à une administration de la Justice préjudiciable à sa cause, de s’en prendre au juge et de l’accabler au prétexte qu’il serait partial et animé par des intentions malignes à l’encontre du seul NS puisque celui-ci, il ne faut pas l’oublier, est en bonne compagnie avec d’autres mis en examen.
Parce que JMG a été président de l’association des magistrats instructeurs et qu’il a écrit, avec d’autres, le 27 juin 2012 un article pour dénoncer la corruption, ses actes ultérieurs de juge seraient forcément inspirés par la malveillance à l’encontre de son illustre et difficile mis en examen n’hésitant pas, à la fin de la journée du 20 mars, à déclarer au magistrat : « Ne vous inquiétez pas, je n’en resterai pas là » ?
Cette thèse absurde, de même d’ailleurs que celle qui laisserait croire à un quelconque lien avec l’ouverture d’information dans le dossier Cahuzac comme si JMG pouvait prévoir les développements de celui-ci à Paris, n’est destinée qu’à tenter de « tuer » le juge faute de pouvoir valablement battre en brèche son action.
Pour adopter le même schéma pervers, parce que NS a détesté la magistrature durant ses cinq années de présidence (sauf les quelques magistrats inconditionnels et soumis à sa botte), a-t-on jamais contesté au président Sarkozy l’honneur d’être le garant de l’unité et de l’indépendance du corps judiciaire alors que la réalité de sa pratique n’inclinait guère à cette confiance ?
Autour de l’ex-président, on n’entend que : « Il est sincère, il est innocent, il est honnête » pour manifester à quel point l’écart serait énorme entre sa personne et l’infraction qui lui est imputée et qui n’exige pas que matériellement il soit venu lui-même lors de sa ou ses rencontres chez les Bettencourt, homme ou femme, solliciter l’argent octroyé par abus d’une faiblesse. Combien de fois , dans ma vie professionnelle – la comparaison ne se veut pas offensante-, ai-je entendu ce propos convenu que l’accusé ne ressemblait pas à son crime ou à son délit !
Il convient aussi de prendre la mesure qu’un ancien président de la République demeure, en dépit ce qui lui est reproché ou qu’il a accompli, protégé par le souvenir de la fonction qu’il a exercée et que cette dernière a une solennité, une dignité abstraites qui empêchent d’aller au bout de toutes les malhonnêtetés concrètes, d’analyser celles-ci et de les condamner médiatiquement, politiquement, comme la morale publique le commanderait. On n’ose pas penser qu’un ancien président puisse être gravement impliqué, surtout dans un processus aussi indélicat. Pourtant, pour peu qu’on se penche avec finesse, acuité et talent sur « Les lois du sarkozysme » comme l’a fait Thomas Clay dans un livre récent, on comprend aisément le venin subtil que ce quinquennat a fait couler dans nos veines.
Sur ce plan, d’ailleurs, qui de bonne foi, sans jamais se mentir, de droite ou de gauche, a jamais pu estimer improbable, irréaliste l’idée que NS ait pu être d’une intégrité toute relative ? Avec une éthique souple ? Qu’on se rappelle les Hauts-de-Seine, son appartement, ses arrangements, sa pratique de l’Etat, l’affaire Tapie-Lagarde, ses visites officielles et privées comme au Mexique notamment, sa passion avouée de l’argent, les obscurités suspectes, dévoilées sortant de son quinquennat ou de sa périphérie comme des champignons en leur saison, qu’on se souvienne de la manière dont il a traité par exemple les relations Woerth-Bettencourt et soudoyé par l’amitié et le favoritisme le procureur Courroye, qu’on garde en mémoire la pantalonnade « royale » de l’Epad et les mille épisodes médiatiques et politiques qui montraient que la République irréprochable était restée enkystée dans le paysage du candidat en 2007 : au regard de tout cela, avons-nous eu en Nicolas Sarkozy un de Gaulle à la moralité personnelle impeccable ou un homme rompu à toutes les manoeuvres et prêt à toutes les audaces, même celles de la transgression ? On nous décrit un sulpicien alors que c’est un cynique qui nous a éblouis, conquis, trompés et quittés contre son gré. Tout sera possible le concernant, sur tous les plans.
JMG a décidé de porter plainte contre Henri Guaino. L’offense qui lui a été faite justifie amplement cette initiative mais je crains que judiciairement il ait eu tort de faire passer sa blessure personnelle avant l’exigence absolue de mener son instruction à son terme. Pour le déstabiliser et ruiner cette procédure, NS utilisera, j’en suis persuadé, tous les moyens. J’évoque seulement l’ex-président et non pas son avocat l’excellent Thierry Herzog. Je ne reconnais plus celui-ci. Un homme si respectueux de l’Etat de droit, pugnace certes mais toujours courtois avec les magistrats, lucide, fin, quasiment infaillible sur le plan de l’analyse juridique, a été transformé d’une manière telle qu’à l’évidence c’est NS qui a gangrené, mal conseillé son conseil. La contagion de NS sur Thierry Herzog est dévastatrice. Psychologiquement, le 22 novembre 2012, ce dernier commet une maladresse en se moquant d’une prétendue erreur du juge. Juridiquement, il en commet une autre en laissant entendre que son client, témoin assisté, est nécessairement à l’abri d’une mise en examen. Au lieu d’apaiser son rapport avec le magistrat pour mieux sauvegarder les intérêts de NS, il adhère à la stratégie de tension de celui-ci et joue un rôle à la fois peu conforme à sa qualité et à mon sens guère efficace. Certes il va engager un recours contre la mise en examen. Peut-être la Chambre de l’instruction de Bordeaux lui donnera-t-elle raison ? Il fait allusion aussi à une possible requête en suspicion légitime contre le juge à cause de son article du mois de juin 2012. Il écrit dans le JDD un article très partisan, avec une citation erronée, où il feint de s’interroger sur les motivations de JMG pour laisser croire à la partialité politique de ce dernier. Je redoute je ne sais quoi, mais de mauvais augure pour Gentil, avec un Thierry Herzog chauffé à blanc et préparé à tirer toutes les conséquences de l’action pourtant légitime de Gentil contre Guaino. Tout sera mis en oeuvre pour que le sort judiciaire de NS lui permette encore un avenir politique.
Je suis d’autant plus persuadé qu’on se trouve confronté à une configuration exceptionnelle pour le meilleur et pour le pire qu’à ma grande stupéfaction j’ai pu lire un article de Me Georges Kiejman venant se mêler d’une affaire à laquelle, il est vrai, il n’était pas totalement étranger mais qui ne nécessitait pas de sa part un avis qui ne lui était pas demandé sur l’infraction d’abus de faiblesse et sur son imputabilité en l’occurrence à NS qui n’est que mis en examen de ce chef, donc présumé innocent, donc aussi assujetti à un avenir judiciaire incertain. Qu’un avocat avec le talent, l’histoire, l’influence de Me Kiejman se soit aventuré dans une telle prise de position anticipée, inutile et imprudente – « mauvais coup à la justice » ! – manifeste comme des forces troubles se coalisent pour freiner, délégitimer avant l’heure une instruction qui doit être bien peu critiquable et bien conforme à la vérité pour qu’on veuille ainsi s’acharner contre elle et faire douter des capacités juridiques de ceux qui la mènent !
Un garde des Sceaux pas seulement enivrée par l’encens parlementaire du mariage pour tous aurait mis depuis longtemps un holà décisif à ces offensives qui n’ont rien à voir avec la contradiction au coeur d’une bonne justice mais tout avec une machine de guerre pour empêcher que justice, quelle qu’elle soit, soit faite. Christiane Taubira est confrontée à une restriction de ses crédits. Est-elle la cause ou la conséquence de son action seulement verbale ? Sauf pour la gauche énamourée et nostalgique, elle n’a plus de crédit comme ministre parce qu’elle n’a su depuis le début que résister à la tentation de l’action concrète et opératoire. Le verbe s’est fait Taubira mais la politique pénale n’a pas suivi. Elle ne s’est pas immiscée dans le cours de ces affaires sensibles et cette heureuse abstention lui a interdit aussi, par là même, de pourfendre l’attitude d’une opposition qui a lâché sa bride comme elle désirait. CT n’a fait que le service minimal pour défendre Gentil parce que partisane et sectaire, décrédibilisée, dépassée, elle regarde, parle et poursuit son inaction.
JMG n’est pas seul. Il doit le savoir. J’ai honte de cette droite. Cette gauche n’est guère irréprochable. Il y a les citoyens.
Puisqu’avec NS, la politique n’est jamais loin du judiciaire, gardons en mémoire une autre promesse trahie : « Si je perds, vous n’entendrez plus jamais parler de moi ». Cet engagement date du mois de janvier 2012.
Oui, honneur à Jean-Michel Gentil, à la Justice, à l’Etat de droit, à une authentique démocratie, honte aux aboyeurs qui la déshonorent.
Franchement, même avec un pouvoir socialiste qui peine, avec un ministre de la Justice qui échoue, avec un président de la République qu’on accable de sarcasmes, même en chanson, et qui tient son cap, avec ou sans NS en 2017 avez-vous vraiment envie de les voir revenir, ceux qui ont tout oublié des cinq ans passés, dépassés et rien appris de leur défaite ?
*Photo : dennis and aimee jonez.
Quarante ans d’agonie de l’Etat

Notre époque n’aime plus l’Histoire, même celle, récente, qui pourrait lui parler de façon familière. Nous vivons dans une actualité formatée par les chaînes d’information en continu. À Causeur, on sait que ce dispositif favorise l’ignorance, faute de tri entre le bon grain et l’ivraie, tout en créant une sorte d’ivresse des profondeurs de la communication.
Or, la question de l’impuissance publique peut être revisitée à la lumière des épisodes qui ont vu notre système étatique passer d’une prétention dérisoire à la maîtrise des choses, au tout début des années 1970, à la proclamation de son impuissance.
Lorsque VGE s’installe à l’Élysée, en mai 1974, l’économie française enregistre son pic d’inflation et de hausse des salaires de l’après-guerre[1. 17 % et 21 % en rythmes annuels respectifs au deuxième trimestre 1974.]. On s’inquiète du choc pétrolier qui a multiplié le prix du baril par six. On ne prête attention ni à l’excès des salaires, ni à la montée du chômage qui vont miner en profondeur l’économie et le système public. Les syndicats ouvriers sont en position de force, y compris dans les canards boiteux tels que Lip et Manufrance. L’économiste siégeant à l’Élysée se préoccupe surtout de réformes sociétales (déjà !). Il lance Simone Veil dans la bataille de l’IVG et tente d’inaugurer un style de gouvernement délivré des ornements monarchiques. Pour le reste, il croit en la pérennité des Trente Glorieuses, à la nécessité du dirigisme économique à la française[2. Il dira aux représentants du patronat que « la liberté des prix [n’était] pas moderne » !] et à l’invulnérabilité du système de redistribution. Durant ses sept années de mandat, les dépenses publiques passeront de 35 % à 42 % du PIB,
malgré une croissance qui, quoique réduite, ferait aujourd’hui se pavaner le « président normal » et ses ministres.[access capability= »lire_inedits »] Le chômage est indemnisé à 100 % du salaire perdu, diverses allocations sont créées, dont l’aide personnalisée au logement. Mais le septennat de VGE est aussi celui de la rupture entre le Président et le grand parti de droite. Jacques Chirac mène contre l’Élysée une guérilla qui use le crédit présidentiel et favorise l’ambition de François Mitterrand. Car ils sont trois à s’aveugler sur l’épisode en cours. VGE, Chirac et Mitterrand vivent dans le monde économique, financier et social de l’après-guerre. Ce monde, identifié à la surpuissance de la grande firme[3. John Kenneth Galbraith en a été le meilleur théoricien dans Le Nouvel État industriel, paru en 1967.] qui impulse l’investissement, la recherche et l’embauche, et à l’État social qui a fait sortir les Occidentaux d’une précarité archi-millénaire, vacille sur ses bases. L’efficacité de la grande entreprise s’érode, l’État social peine à boucler ses fins de mois. Par-dessus tout, le modèle keynésien est mis en échec. On relance partout pour retrouver la grande croissance, mais chaque relance s’avère moins efficace que les précédentes. C’est alors que s’instille dans les esprits l’idée selon laquelle « L’État n’est pas la solution, il est le problème ». Le second Premier ministre de VGE a entrevu le problème. Raymond Barre ne croit plus au dopage keynésiste. Il prêche les vertus de l’épargne et de l’investissement, comme le faisaient les économistes de l’époque « manchestérienne ». Il voudrait résorber le déficit public. Mais il ne parvient pas à identifier la source de cette inflation qui ne cesse de le mettre en échec. Beaucoup d’économistes incriminent alors les anticipations des agents économiques, face auxquelles les pouvoirs publics seraient désarmés. Selon leur analyse, les producteurs et les consommateurs entretiendraient ensemble la spirale inflationniste. En bon scolastique, le nouveau Premier ministre, nommé en 1976, penche pour une autre cause, monétaire, celle du crédit trop facile. Mais chaque fois que la Banque de France resserre sa politique monétaire, sur son ordre, ce ne sont pas les prix qui se modèrent mais le chômage qui s’accroît. La performance économique des gouvernements Barre restera entachée par cet échec à renouer avec l’inflation raisonnable des années 1960. L’inflation a sa source dans la hausse disproportionnée des salaires. Les grandes professions d’un côté, les syndicats de l’autre, s’entendent pour maintenir des majorations trimestrielles qui contraignent les entreprises à relever constamment leurs prix de vente. Les deux hommes clefs de la conjuration salariale s’appellent François Ceyrac, président du CNPF, et son ami André Bergeron, secrétaire général de Force ouvrière. Ni l’un ni l’autre ne veulent prendre le risque d’un réajustement qui pourrait ouvrir la voie à des grèves massives et à l’arrivée au pouvoir des partis de gauche, liés par le Programme commun de 1972. Raymond Barre se laisse abuser par ses interlocuteurs patronaux et syndicaux. Il renonce à mettre en place le dispositif, appelé « serisette », qui aurait fait décélérer l’inflation salariale en pénalisant les entreprises les plus généreuses. VGE et lui-même ne se remettront jamais de cet échec et du deuxième choc pétrolier qui fait basculer l’Occident tout entier dans la récession en 1980.
Quand, le 10 mai 1981, la France « passe de l’ombre à la lumière » (selon la formule de Jack Lang qui va s’installer rue de Valois), Margaret Thatcher a pris le pouvoir, Ronald Reagan va bientôt suivre. Leurs personnalités vont occulter le grand tournant déjà pris par les pays phares de la future révolution néolibérale : leurs Banques centrales ont repris le contrôle de l’inflation. Faute de pouvoir agir directement sur les salaires, elles pratiquent un véritable matraquage monétaire qui oblige les entreprises à casser la mécanique salariale. Or, ce sont des institutions publiques ! Ainsi l’expérience néolibérale va-t-elle se déployer, de manière paradoxale, à partir d’une démonstration de l’efficacité de l’action publique. Le plan de relance français de 1981 échouera, comme tous les autres. Mais son échec sera fondateur. Il précède en effet un double virage de la politique budgétaire et salariale, sans précédent et sans équivalent dans tout l’après-guerre. C’est encore, à l’évidence, une démonstration de la capacité des politiques à réorienter l’économie, le social et les finances publiques.
Mais la droite et la gauche vont retenir de cet épisode crucial la conviction contraire que l’État est devenu impuissant. En enterrant l’État keynésien, on enterre l’État tout court, l’État en tant que puissance normative qui peut encadrer l’action des agents économiques par de grandes règles. Selon l’adage, « on jette le bébé avec l’eau du bain ». Il est vrai que le chant des sirènes néolibérales a commencé à s’élever dans l’espace médiatique. On assiste à des conversions en masse d’anciens communistes, trotskystes, maoïstes, voire PSU. Le programme de Marx était certes celui du dépérissement de l’État dans le socialisme.
Mais l’expérience néolibérale, à laquelle l’entourage de Mitterrand va se ranger sans états d’âme, institue un monde nouveau, celui d’une économie et d’une société régulées par les marchés financiers, à partir des choix innombrables, effectués en continu par des armées d’opérateurs. Une croyance nouvelle s’installe. Elle touche tous les pays, bien au-delà de la sphère anglo-américaine, et favorise la prise de pouvoir par les grands banquiers occidentaux. C’est au cours des années 1980 qu’a lieu cette passation de pouvoirs historique. Nous en vivons les conséquences lointaines : les deux grandes crises des dettes publiques et privées, des deux côtés de l’Atlantique, se sont cristallisées au terme d’une longue dérive du système financier occidental, favorisée par le retrait stratégique de l’État normatif.
On retient aujourd’hui de François Mitterrand qu’il fut l’homme de l’aggiornamento libéral de la France, encore prisonnière de son étatisme et de son dirigisme quand la droite gouvernait. De fait, le tournant de la politique française, entre 1982 et 1984, a marqué les esprits.
Mais il y a un autre virage, plus essentiel : c’est le choix européen qui a permis à François Mitterrand de retrouver une légitimité sur une nouvelle base idéologique après la disparition sans gloire du socialisme à la française. Choix idéologique, mais non idéaliste. Pour l’aventurier florentin, il s’agit de mettre à la fois son opposition de droite et sa majorité de gauche dans une nasse. L’Europe devient « notre destin », formule vide de sens, comme toutes celles du langage communicant, qui révèle cependant la préférence pour une Europe « intégrée » plutôt que pour une Europe coopérative qui aurait multiplié les partenariats comme ceux de la CECA et de l’Euratom. Par ce choix qui ne s’imposait en rien, Mitterrand a été le grand embrouilleur de notre histoire d’après-guerre. Si le retrait stratégique de l’État devant les banquiers et les marchés a été général en Occident, la France s’est singularisée en s’immolant sur l’autel de l’Europe, alors que Margaret Thatcher et Ronald Reagan avaient réactivé le patriotisme anglais et américain. Le soldat français a abandonné son poste de combat historique au nom d’un leurre idéologique.
Une chattemite de sacristie : on ne voit guère mieux pour identifier Jacques Delors. Ce démocrate-chrétien a compris qu’en politique, le centre ne mène à rien d’autre qu’au centre, lieu vide de pouvoir. C’est donc en se proclamant socialiste qu’il parvient à la présidence de la Commission européenne, poste stratégique à partir duquel il mènera son projet de dissolution des nations européennes. Car autant le bureaucrate est terne, son verbe médiocre, sa couardise devant l’électeur manifeste, autant son ambition de participer à l’élaboration d’un monde nouveau est grande. « Ouverture » est son maître-mot. C’est au nom de l’ouverture qu’il lance, avec la bénédiction de Mitterrand et de la bureaucratie européenne, les deux grands chantiers de l’Acte unique, appliqué à compter du 1er janvier 1993, et de la monnaie unique, entrée en vigueur le 1er janvier 1999. Son talent fait merveille dans les sérails bureaucratiques, à la Banque de France, au Parti socialiste, à Bruxelles. L’Acte unique inaugure un changement de paradigme économique qui complète la déréglementation financière. Il institue, sous le nom de marché unique, un marché du consommateur. Outre d’innombrables dispositions particulières, il donne force de loi à la doctrine de la concurrence européenne qui entérine le principe de la libre circulation des marchandises et des capitaux et interdit aux États de mener des politiques industrielles ou de protéger les secteurs stratégiques ou les entreprises performantes menacés par une concurrence inéquitable ou par les raids des prédateurs. La monnaie unique complète formellement et substantiellement l’Acte unique, du moins dans l’espace de la zone euro. La nouvelle monnaie, assise sur la force économique des pays les plus compétitifs, permet aux moins compétitifs d’emprunter à bon compte : nous en avons observé les dommages collatéraux. Elle interdit les changements de parité monétaire qui permettaient à tous les pays dépourvus de gènes allemands de surmonter leurs difficultés épisodiques. Les interdits européens sont le pendant de la déréglementation économique et financière. Dès lors, nous comprenons mieux le tour de force : la double opération de l’Acte unique et de la monnaie unique n’a pas organisé le transfert d’une fraction du pouvoir des États et des Banques centrales nationales vers les hauteurs, mais institué un impouvoir. En désarmant les autorités publiques nationales, Jacques Delors a fait bifurquer la construction européenne. Comme si, pour lui, l’État était l’incarnation d’une sorte de vice économique.
Après Mitterrand et Delors, l’affaire est consommée. Un pseudo-gaulliste, en la personne de Chirac, un trotskyste repenti, en celle de Jospin, devront, sous le regard sourcilleux des médias conformes, s’aligner sur la double priorité de l’euro et de l’Europe. Leurs degrés respectifs de conviction n’importent guère. Plus personne n’est dupe des airs de matamore que Jacques Chirac affichait avant son arrivée à la présidence, l’homme a entériné sans émotion tous les traités européens. Lionel Jospin, plus sincère, voyait dans l’Europe un succédané plausible de l’internationalisme de sa jeunesse. Mais tout s’est passé comme si leur seule mission était de garder la Torah européenne. Nicolas Sarkozy, qui prétendait restaurer le volontarisme politique, est le symbole le plus éclatant de cet enfermement dans l’impouvoir européen. Élu par la France qui a rejeté le traité constitutionnel en 2005, il aurait pu s’appuyer sur le vote de ses compatriotes pour demander une refondation européenne, à partir d’un bilan objectif de ses résultats. Et, sait-on jamais, une révision de la doctrine de la concurrence européenne et un suivi rigoureux de la compétitivité des économies placées dans le carcan de la monnaie unique auraient pu en découler. Il s’est rendu coupable d’une forfaiture – crime commis par un vassal (le Président) contre son seigneur (le peuple), en faisant adopter le traité de Lisbonne qui reprend l’essentiel du texte rejeté par les électeurs. Il a poussé les feux des plans de sauvegarde et d’austérité aveugles qui ont plongé les peuples dans le désespoir. Décrié à juste titre pour son agitation, il a creusé avec une sorte de frénésie le sillon de Jacques le matamore et de Lionel le fataliste. Voici maintenant venu François II. Sera-t-il la huitième figure représentative de l’impuissance publique française ou l’homme de la rupture ? Nous le voyons collectionner avec une conviction apparente les schémas, les stéréotypes et les slogans de la nomenklatura européenne. L’Europe est toujours « notre destin », l’euro est « irréversible », le protectionnisme est un danger. La pauvreté du verbe le dispute au conformisme de la pensée. Cependant, le malaise français dégénère en crise larvée de confiance.
Quelque chose d’inédit se prépare, alors que nous sommes plongés dans une crise économique sans terme assignable. Ou bien le sursaut nécessaire, ou bien le déclin accepté. Nous verrons bientôt cela.[/access]
*Photo : European Parliament.
Le mage Raffarin craint le retour de la lutte des classes
Ce qu’il y a de bien, avec Jean-Pierre Raffarin, ce ne sont pas seulement les immortelles raffarinades, « Les veuves vivent plus longtemps que leur mari », c’est qu’il est centriste. On peut se moquer des centristes mais ils sont tellement habitués à humer le sens du vent pour rallier le plus fort – et pile au bon moment ! – que cela développe chez eux une manière de sixième sens politique.
Dans un entretien donné aux Echos mercredi 27 mars, l’ancien premier ministre a des propos qui ne sont pas sans rappeler sa jeunesse giscardienne, quand tout ce petit monde-là adorait la chine de Mao. On a l’impression de lire, à certains moments, un poème de Wang Wei : « Aujourd’hui, les capitaux sont nomades, les talents sont mobiles, les entreprises sont voyageuses. » Ce n’est pas difficile, on en arriverait à trouver belle la mondialisation financière. Bien sûr, juste après arrive le mot « compétitivité » et « attractivité », ce qui incite beaucoup moins à la rêverie. On apprend aussi que Raffarin votera le crédit d’impôt compétitivité-emploi proposé par le gouvernement, ce qui prouve bien qu’il n’y a qu’une seule et même vision de l’économie du PS à l’UMP, mais ça on s’en doutait.
Pour le reste, il indique qu’il faudrait que Hollande écoute la rue. On remarquera qu’il avait dit à peu près le contraire à l’époque où il était à Matignon, mais le plus amusant n’est pas là. On pourrait penser qu’il parlait des manifestations des anti-mariage pour tous. Il ne les évoque qu’implicitement. Non, ce qui inquiète Raffarin, c’est la colère sociale : « La vision de Français résignés est une vision qui ressemble à celle que certains avaient du pays en janvier 1968. La colère aujourd’hui est sourde. Elle est très personnelle et elle ne se déclenchera que sur des événements exceptionnels mais dans tous les départements français il existe un dossier du type de « Vilvoorde, Lu ou Moulinex » qui peut enflammer la situation. » Et il sait que dans ce cas-là, les victimes des affreuses violences policières de la manif du 24, Christine Boutin en tête, pourront comparer ce que ça donne quand la police se met vraiment à cogner. Allez savoir pourquoi on a l’impression que leur indignation sera beaucoup moins bruyante quand on dégagera les piquets de grève ou qu’on dispersera les manifs pour l’emploi à coups de canons à eau et de tirs horizontaux de grenades lacrymogènes.
Mais, comme le disait Raffarin en son temps : « Si on met la voiture France à l’envers, nous n’aurons plus la capacité de rebondir. »
Les mésaventures de Lord Ahmed

Le 15 mars 2013, le parti travailliste britannique a exclu de ses rangs Lord Ahmed pour les propos antisémites qu’il a tenus au cours d’une interview télévisée en marge d’un meeting à Haripur (Pakistan) en avril 2012. Lord Ahmed, membre travailliste de la chambre des Lords depuis 1998, était jusque-là connu pour sa lutte contre la discrimination religieuse et les mariages forcés, et pour son investissement dans le dialogue inter-religieux.
« L’antisémitisme a le sommeil léger » rappelle l’éditorialiste du Times. C’est ce que confirme la déclaration du premier lord musulman du Royaume-Uni, par ailleurs condamné à seize semaines de prison pour son implication dans un accident de voiture mortel. L’ancien espoir du Labour a déclaré à une télévision pakistanaise : « Mon affaire s’est compliquée parce que je suis allé à Gaza soutenir les Palestiniens. Ça a déplu à mes amis juifs qui sont les patrons des journaux et des chaînes de télévision. » En outre, alors que trois juges de la cour d’Appel avaient refusé d’annuler la condamnation et réclamé l’exécution immédiate de la peine, il prétendait que le juge Wilkie qui l’avait condamné devait sa nomination à Tony Blair pour l’avoir aidé « dans une affaire délicate concernant un de nos collègues [députés] juifs ».
Levée de boucliers unanime dans les rangs travaillistes, tandis qu’un éditorial du Times évoque des relents des Protocoles des Sages de Sion, et que l’un des adjoints musulmans de Lord Ahmed au conseil municipal de Rotherham déplore la stigmatisation d’une communauté (juive, en l’occurrence). Lord Ahmed est un clown, et c’est un boulet pour les autres Musulmans, commente en substance Maajid Nawaz[1. Auteur de Radical : My Journey from Islamist Extremism to a Democratic Awakening.], cofondateur et président de la Quilliam Foundation, le premier think tank contre l’extrémisme- et prioritairement l’islamisme. Nawaz précise au passage que sur les 600 à 1 000 actes antisémites répertoriés dans l’année, 53% sont le fait d’ « Européens blancs » – le reste incombant probablement « de façon disproportionnée » à des Musulmans.
À vrai dire, Lord Ahmed est une créature de Tony Blair, une jeune pousse de son jardin, et un triste exemple de la discrimination positive à l’anglaise. Né en 1957 au Cachemire, immigré à l’âge de 12 ans, originaire d’une famille modeste, Nazir Ahmed, devenu étudiant, est entré au Parti travailliste dès 18 ans. Tony Blair l’a fait anoblir en 1998, un an après son entrée en fonction et son jeune protégé est vite devenu l’un des hommes politiques musulmans les plus puissants du Royaume-Uni. Mais depuis quelques années, ses mauvais coups se multiplient. Certains estiment que dans sa hâte à voir des Musulmans le représenter à la chambre des Lords, le Parti travailliste n’a pas su choisir des modèles de modération et de tolérance.
Depuis les attentats de Londres, en 2005, on pourrait se demander quelle mouche a piqué le Lord. Sur le coup, il exhorte les Musulmans à regarder en eux-mêmes. De son côté, Tony Blair crée un « groupe de réflexion » sur l’extrémisme islamique, auquel il convie Tariq Ramadan, qui était en visite à Oxford.
Mais en 2006, changement de ton. Lord Ahmed invite l’écrivain et journaliste Israel Shamir, un antisémite délirant aux multiples pseudos et à l’identité obscure, à la Chambre des Lords pour le lancement de son livre, lui offrant ainsi une tribune de choix pour parler du complot juif. En 2007, alors que Gordon Brown vient de succéder à Blair, Lord Ahmed s’insurge quand Salman Rushdie reçoit le titre de chevalier. Le Pakistan est furieux et le conseiller de Rotherham s’en fait l’écho. C’est une insulte à tous les Musulmans, car, selon lui, l’auteur des Versets sataniques a « du sang sur les mains ».
Puis, quand le Times lui demande de s’expliquer sur cette fameuse interview télévisée de 2012 où il traîne le juge Wilkie dans la boue, calomnie son ancien mentor Tony Blair et tient des propos nauséabonds sur les Juifs, le lord ne se souvient de rien. Pirouettes et mensonges. Apprenant alors que le journal dispose de la vidéo, il nie : « J’ai donné beaucoup d’interviews. Si vous dites que vous avez vu cette séquence, c’est possible, mais alors, il faut que je la voie et que je consulte mes avocats. »
Le 15 mars, Lord Ahmed a été une nouvelle fois exclu[1. Il avait été exclu une première fois du Labour pour avoir proposé une prime de 10 millions de livres pour la capture de Barak Obama ou de George W. Bush en soutien au groupe terroriste Lashkar-e-Taiba auquel on attribue la responsabilité des attentats de Bombay en 2008.] du Parti travailliste. Pour combien de temps cette fois ? « Le Parti ne tolérera aucune forme d’antisémitisme » affirme un porte-parole travailliste.
Petite précision au passage : le titre de Lord est attribué à vie, mais il n’est pas héréditaire.
*Photo : Lord Ahmed (aheavens).
Le marché turc, un truc qui marche

On apprenait récemment que, « dopée par la forte croissance économique du pays, Istanbul est devenue le foyer d’un intense foisonnement créatif, qui est en passe de l’imposer comme une place importante du marché de l’art contemporain » (AFP).
Nul n’aurait le mauvais goût de reprocher à l’Istanbul Museum of Modern Art la vocation qu’il revendique de « présenter l’héritage artistique de la Turquie » – et Allah sait s’il est riche et passionnant -, « la créativité, l’identité culturelle et les valeurs universelles que la Turquie détient ».
Passons sur les « valeurs universelles » de l’art dit contemporain. L’AC est surtout une valeur refuge internationale au même titre que l’or, ce que les spéculateurs soucieux de faire fructifier leur patrimoine sont loin d’ignorer : « Face à la tendance cyclique accélérée des crises financières, explique un magazine expert, le marché de l’art s’impose comme un investissement alternatif particulièrement rentable sur le marché haut de gamme. » Les investisseurs locaux emboîtent donc logiquement le pas aux plaques tournantes de ce marché en expansion que sont Londres, Venise, Paris, Berlin, Dublin, New York et auxquelles se sont ajoutées Hong Kong, Pékin, Saõ Paulo et Dubaï.
Nul ne s’étonnera donc qu’aux abords de ce nouveau temple dédié aux performances, installations et autres créations plurielles fleurissent galeries marchandes et galeries d’art financées par les principales banques nationales. Le projet a été soutenu par le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan, et ce secteur en plein boom a favorisé une croissance de 8% du PIB en 2010 et 2011.
Signe d’ouverture à cette merveilleuse modernité mondiale, le gouvernement islamo-conservateur d’Ankara n’entretiendrait « pas de trop mauvaises relations notoires avec le monde culturel », puisque selon le commissaire-priseur Kerem Topuz, « la place de la religion et des symboles religieux a pris plus de poids dans le pays depuis dix ans, mais pas au point de constituer un danger pour l’art ». Ouf ! Manquerait plus que ça !
Peu importe que la Turquie soit classée au 154e rang mondial (sur 179) en ce qui concerne la liberté de la presse, qu’elle soit la première prison au monde pour les journalistes, qu’elle instruise des procès contre les généraux d’une armée autrefois garante de la laïcité, qu’elle figure notamment aux côtés de la Chine, de l’Arabie Saoudite, de la Syrie, de l’Iran, du Yémen et de la Corée du Nord parmi les vingt-six pays pratiquant les plus grosses censures d’internet, qu’elle procèderait encore à des arrestations arbitraires d’opposants, et interdise plus ou moins subtilement une conférence sur l’égalité des sexes, ou des publications académiques sur les questions kurdes et environnementales.
Peu importent les réalités politiques et sociales lorsque « le monde de l’art mondial », comme le définit si justement Levent Calikoglu, conservateur de l’Istanbul Museum of Modern Art, peut se réjouir sans entraves. Puisque le gotha international a consacré une nouvelle place des ventes de ce « grand champ d’épandage visuel »[1. Marc Fumaroli à propos de l’art contemporain, dans Paris-New York et retour. Voyage dans les arts et les images, Fayard, 2009.], la pensée peut continuer à croupir dans les geôles.
*Photo : pirano Bob R.
Biofric et embryons humains : c’est ça, maintenant, le changement
Sauf surprise, l’Assemblée nationale lèvera cette semaine l’interdiction d’utiliser des embryons humains dans la recherche médicale. Le comité de bioéthique n’a pas été consulté, lit-on dans l’éditorial de La Croix du lundi 20 mars, qui pointe le silence dont a été entouré ce projet de loi[1. Dominique Quinio, « La recherche sur l’embryon humain bientôt autorisée ? », 20/03/2013.]. Jusqu’à présent, des dérogations étaient possibles, pourvu qu’une possibilité thérapeutique puisse être invoquée. Cela a été le cas pour la recherche sur les cellules souches. Désormais, il ne sera plus nécessaire de les demander. Cependant, contrairement à ce que semble croire l’éditorialiste, l’enjeu ne concerne plus seulement la recherche scientifique.
L’Office Parlementaire d’Évaluation des Choix Scientifiques et Technologiques (OPECST), qui a officiellement pour mission « d’informer le Parlement des conséquences des choix de caractère scientifique et technologique afin d’éclairer ses décisions », indique dans une étude de 2011, que l’autorisation d’utiliser les cellules souches d’embryons humains « permettrait, à terme, de diminuer le coût de fabrication des médicaments, limiter les essais sur les animaux et les hommes »[2. Rapport sur l’évaluation de l’application de la loi n° 2004‐800 du 6 août 2004 relative à la bioéthique (2011), cité dans Jean-René Binet, « Recherche sur l’embryon : loi de bioéthique ou loi de marché ? », Revue Lamy Droit Civil, n°102, mars 2013, p. 71.].
Voir l’embryon humain comme matière première vivante de choix pour les tests de l’industrie pharmaceutique, c’est, au-delà de la recherche scientifique, voir l’enjeu d’une rentabilité commerciale dans un processus industriel.
Alors pas besoin de s’interroger longtemps sur les motifs qui font court-circuiter l’avis du comité de bioéthique, ni sur les motifs qui ont fait enclencher le processus législatif à l’opposé des dispositions de la législation actuelle, la loi du 7 juillet 2011, qui posait, comme condition à ses modifications ultérieures, la tenue d’États Généraux[3. Coline Garré, « Recherche sur l’embryon : l’Assemblée nationale dit oui en commission, malgré des oppositions », Le quotidien du médecin, 20/03/2013.]. Où la gauche morale est-elle donc passée ?
Adieu États Généraux… Adieu débats… Adieu bioéthique…
Bonjour le biofric. C’est ça, maintenant, le changement.
Mariage pour tous les conseillers généraux !

S’il existe, en France, une institution politique qui fonctionne à la satisfaction générale, ce sont bien les assemblées départementales, dits Conseils généraux depuis la loi du 28 Pluviôse de l’an VIII, promulguée en un temps où Napoléon perçait sous Bonaparte… Si l’on veut bien considérer comme exceptionnelles les turpitudes altoséquanaises, buccorhodaniennes ou ultramarines qui ont, ces derniers temps, défrayé la chronique, on peut considérer les départements comme un échelon plutôt vertueux de la démocratie locale. Composés de notables locaux ancrés dans leur territoire, les Conseils généraux s’occupent des routes départementales, des collèges, des personnes âgées, de l’aide sociale. Les lois de décentralisation successives depuis 1982 leur ont accordé des pouvoirs et des compétences détenus jusque-là par le préfet représentant l’État. Tout cela ne marche pas trop mal : les étrangers de passage sont admiratifs du bon état de notre réseau routier secondaire, les vieux trouvent un abri lorsque le grand âge les rend dépendants. Les enseignants des collèges vont très rarement demander « Des sous ! » sur l’air des lampions devant l’Hôtel du département. Ces bâtiments, soit dit en passant, n’ont pas, pour la plupart, versé dans l’ostentation mégalomaniaque des sièges de Conseils régionaux, par lesquels leurs présidents veulent montrer qu’ils en ont, eux, du pouvoir…[access capability= »lire_inedits »]
Que fait un énarque membre de cabinet ministériel lorsqu’il constate qu’une institution travaille bien sans être totalement sous la coupe de la caste des hauts fonctionnaires surdiplômés ? Il s’efforce de trouver un moyen de faire cesser ce scandale, et de déstabiliser ces élus locaux qui ont le toupet de se faire régulièrement réélire par des citoyens estimant que la plupart d’entre eux ont rempli leur mandat de manière satisfaisante. La droite sarkozyste avait imaginé de faire fusionner les Conseils généraux avec les Conseils régionaux, éloignant ainsi le pouvoir local des administrés. La gauche, dès son arrivée au pouvoir en mai 2012, passe à la trappe ce projet de réforme, mais ne renonce pas à dynamiter l’institution départementale. Cette dernière présente, aux yeux des faiseurs patentés de l’air du temps, un vice rédhibitoire : la parité homme-femme, ce n’est pas son truc, et les conseillères générales ne constituent que 13,4% de l’effectif. Il fallait donc trouver une mesure radicale pour mettre un terme à cette scandaleuse anomalie, tout en maintenant le lien des élus avec leur territoire, ce qui interdit le scrutin proportionnel départemental. L’imagination énarchique étant sans rivale lorsqu’il s’agit de construire des machines à compliquer les choses, les grosses têtes du pouvoir socialiste ont sorti de leur sac à malices le scrutin le plus baroque jamais conçu dans notre République. Les élections cantonales de 2015 se feront au scrutin duonominal à deux tours. Comment ça marche ? Chaque canton sera représenté par deux conseillers généraux élus solidairement au scrutin majoritaire, chaque paire étant obligatoirement composée d’un homme et d’une femme. Pour cela, on supprimera la moitié des cantons, pour ne pas faire augmenter le nombre des élus. Il suffira donc d’une seule élection cantonale pour tripler, au minimum, le nombre de dames dans les Conseils généraux, et d’éjecter simultanément un nombre équivalent de messieurs qui auraient, dans l’ancien système, pour la plupart retrouvé leur siège. Mais à malin, malin et demi : il me parvient, dans ma montagne, que des conseillers généraux sortants envisagent de se marier électoralement, qui avec sa maîtresse, qui avec sa secrétaire ou encore avec sa belle-sœur pour pouvoir demeurer le baron du canton sans que la baronne ne vienne lui disputer la prééminence.
Résultat : un certain nombre de potiches décoratives viendront remplacer des élus expérimentés, dont le seul défaut est d’être pourvu d’une paire de chromosomes XY. Peu importe, car la cause des femmes doit avancer, et vite, même au prix d’un affaiblissement de la puissance publique.[/access]
*Photo : Gertjan Baarda.
François d’Orcival face à David Abiker : le choc !
À l’unisson avec la plupart des confrères qui en parlent, je n’ai bien sûr pas lu Le Choc des civilisations de Samuel Huntington et n’en connais donc que le titre – et vaguement le pitch (pardonnez-moi, chers François Taillandier et Philippe Barthelet). Je pourrais d’ailleurs en dire autant de La Fin de l’Histoire de Francis Fukuyama, du Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir ou encore de La Tentation de Venise d’Alain Juppé , éminents best-sellers dont je n’ai vaguement retenu que la première et la quatrième de couv’, tout ce qui se trouve entre les deux me paraissant peu indispensable (donc dispensable, comme dit joliment l’ami Basile).
Mais bon, revenons à nos civilisations et à leur entrechoquement : la preuve que plusieurs types de civilisations existent (et donc, pour parler clair, pas seulement plusieurs degrés) et qu’elles peuvent coexister pacifiquement, vous la trouverez sur l’excellent blog de l’excellent David Abiker, qui vient de publier une interview délicieuse du délicieux François d’Orcival. Les amateurs de litotes se régaleront dès son titre, puisque l’éditorialiste de Valeurs Actuelles y proclame, plus pince-sans-rire que jamais : « Nous n’avons pas le même public que Technikart. »
Plus largement, lisez et méditez cette interview, vous y trouverez aussi la preuve tangible que le choc des civilisations, ou, si vous préférez des cultures, peut donner un résultat autrement plus plaisant que la bouillie convenue qu’on nous sert sous l’appellation usurpée de multiculturalisme. Merci, messieurs !
Mélenchon n’est pas antisémite, mais Moscovici n’est pas un salopard

Jean Quatremer, Jean-Michel Apathie et Harlem Désir, superbe trio d’intelligence française, ont lancé au moment du congrès du parti de gauche un buzz accusant Jean-Luc Mélenchon d’être antisémite. Déclenchant immédiatement les surenchères, les références aux « années noires », les rappels à Doriot, à Déat. Premier arrivé au point Godwin !
Cela s’est dégonflé rapidement, heureusement. L’utilisation systématique de la qualification d’ « antisémite » commence à être très usée, et nombreux sont ceux qui craignent qu’elle soit désormais très contre-productive. Voir à ce propos la sortie de Pierre Bergé sur « l’humus antisémite » dont seraient issus les opposants au mariage gay. Cela me rappelle le petit conte de mon enfance sur l’enfant qui criait au loup.
Donc, bien évidemment, Jean-Luc Mélenchon n’est pas antisémite. Il est probablement plein d’autres choses. Certains le traitent de « Petit Timonier », d’autres de successeur de Kim Il-sung ou de réincarnation de Staline. Tout ceci étant probablement usurpé. Pour ma part, j’ai du mal à le voir autrement que le trotskiste (et lambertiste en plus !) qu’il fut. Maxime Gremetz, dans sa rustique jovialité, va jusqu’à considérer qu’il est socialiste !
Mais ce qui est intéressant, c’est l’attitude politique qui est la sienne depuis l’élection de François Hollande. Ce que Libération, mieux inspiré que d’habitude a appelé « la lutte des clashs ». L’absence de ligne politique lisible, le soutien de béton armé aux initiatives sociétales du PS, la contradiction entre l’appel à la Raison et l’adoption des coquecigrues écolos, l’impossibilité de mordre au-delà du périmètre classique du gauchisme, tout cela doit être masqué par une surenchère de vitupérations.
Quelles sont les phrases récentes qui ont donné lieu à polémique ? « petit intelligent qui a fait l’ENA, qui a le comportement irresponsable de quelqu’un qui ne pense plus en français, qui pense dans la langue de la finance internationale »
Et puis la contribution d’un porte-flingue qui a dénoncé : « les 17 salopards de l’Europe. Dans ces 17 salopards, il y a un Français, il a un nom, il a une adresse, il s’appelle Pierre Moscovici et il est membre du Parti Socialiste »[1. Un petit préalable. Le mot d’ordre du congrès du Parti de Gauche du week-end dernier était : « on lâche rien ! ». Et bien désolé, lorsque l’on reproche à quelqu’un de « ne plus penser en français », la moindre des choses est de soi-même s’exprimer correctement dans cette langue. La suppression volontaire de la négation, ça fait peuple ? Le Parti Communiste Français (le vrai) ne se serait jamais permis cette facilité. Il veillait au contraire à la syntaxe de son expression officielle. Probablement par respect pour les gens auxquels il s’adressait.].
Tout est déplaisant dans ces sorties démagogiques. Pas antisémite, mais déplaisant.
D’abord, l’attaque ad hominem, est un exercice qui, s’il n’est pas manié avec beaucoup de circonspection, peut vite se retourner contre l’auteur. Ensuite, l’utilisation de la vieille ficelle démagogique anti-ENA. C’est déshonorant d’avoir fait l’ENA ? Non, c’est une chance que beaucoup tentent au travers d’un concours difficile et sélectif. Il faut peut-être rappeler que c’est une école qui a été créée par Michel Debré en 1946 pour mettre fin au système de cooptation dans la haute fonction publique d’État qui avait donné les résultats que l’on connaît avec l’effondrement de l’administration en 1940. Il y a eu bien évidemment des effets pervers, formatage, esprit de corps. Comme dans toutes les grandes écoles. Mais que l’on conserve car elles sont un des éléments de la méritocratie républicaine.
Enfin, la dénonciation de Pierre Moscovici comme représentant d’un européisme anti-France. C’est tout simplement un contresens. À mon avis, il n’y a pas de doute que Pierre Moscovici pense, de bonne foi, servir l’intérêt de son pays. Et je crois même qu’il est patriote. En tout cas je lui en fais le crédit.
Le problème n’est pas là, il appartient à une élite (au sens des fonctions occupées) qui a une vision de l’avenir de la France comme étant celle d’une puissance de troisième ordre, en déclin, qui doit, pour conserver une petite place, se plier aux exigences des dominants que sont le capitalisme financier, les États-Unis et surtout en Europe, l’Allemagne.
Commence à émerger un parallèle terrible, avec la situation de la France en 1940. Dans les années 1930, les élites ont failli par faiblesse, par lâcheté, avant d’accepter la défaite et à chercher les accommodements avec l’occupant. Nous avons aujourd’hui, comme à l’époque, ceux qui nous disent que nous l’avons mérité, que nous avons vécu au-dessus de nos moyens (l’esprit de jouissance n’est-ce pas ?), que nous devons accepter l’austérité, la destruction de notre système de santé, le délitement de notre enseignement, la mise à bas de notre système de retraite, l’abandon de nos programmes de recherche. Par la mise en place d’un système d’austérité imbécile qui, sous prétexte de diminuer les dépenses pour rembourser la dette, va déboucher sur le tarissement des recettes, et par conséquent plus d’austérité, ad infinitum. Seule, l’Allemagne, à la place où elle est aujourd’hui, en profitera. Obtenant par l’économie ce qu’elle n’a pu gagner par les armes. Avec une fois de plus la complaisance des élites et des couches moyennes. Emmanuel Todd disait, en forme de provocation, validant le parallèle entre les élites de la France de 1940 et celles d’aujourd’hui, qu’il fallait un choc pour qu’elles s’effondrent et disparaissent. Pour être remplacées par de nouvelles comme cela s’est passé après la seconde guerre mondiale.
Nous verrons, mais ce qui est sûr c’est qu’il existe aujourd’hui comme hier, dans les élites françaises un courant de résignation et d’accommodement. Rappelons quand même, que le 10 juillet 1940, à Vichy, la majorité du groupe socialiste au Parlement vota les pleins pouvoirs à Pétain et l’abolition de la République. Non pas parce qu’ils croyaient à la « Révolution nationale », mais par peur. Et par volonté de se soumettre. Le Parti socialiste qui a très souvent capitulé dans son histoire, a une vraie culture de la soumission. La capitulation n’est pas la trahison, mais elle peut y mener.
Rappelons à ceux, hommes politiques, journalistes, hauts fonctionnaires, qui nous demandent de nous résigner, qui nous disent qu’il n’y a pas d’alternative, qu’on peut mal aimer et défendre son pays. Et de leur dire que c’est peut-être le moment de relire L’étrange défaite de Marc Bloch.
Le 18 juin 1941, pour le premier anniversaire de l’Appel, Charles De Gaulle fit un discours au Caire qui commençait par ces mots : « Le 17 juin 1940 disparaissait à Bordeaux le dernier gouvernement régulier de la France. L’équipe mixte du défaitisme et de la trahison s’emparait du pouvoir dans un pronunciamento de panique. Une clique de politiciens tarés, d’affairistes sans honneur, de fonctionnaires arrivistes et de mauvais généraux se ruait à l’usurpation en même temps qu’à la servitude. Un vieillard de quatre-vingt-quatre ans, triste enveloppe d’une gloire passée, était hissé sur le pavois de la défaite pour endosser la capitulation et tromper le peuple stupéfait. »
La perfection. L’Histoire écrite en quatre phrases. Rien à ajouter. Rien à retrancher.
Aujourd’hui, les politiciens tarés, les affairistes sans honneur, et les fonctionnaires arrivistes, nous en avons notre part. Les mauvais généraux ? Nous n’allons peut-être pas tarder à les connaître.
La presse annonce qu’est présenté au Conseil de Défense un plan d’économies drastiques (30 régiments supprimés, arrêt de la plupart des programmes techniques de l’armement et la vente (!) ou la « mise sous cocon » du porte-avions Charles De Gaulle.) Dans un éditorial étonnamment sévère, le journal Le Monde du 26 mars s’indigne de ces propositions.
La dissuasion nucléaire ne perd rien pour attendre.
« En un mot, la France changerait de rang. Au moment où la Grande-Bretagne choisit, hélas, le même chemin, la France renoncerait à appartenir au club des puissances militaires qui comptent encore et placerait de facto sa sécurité sous le parapluie américain. C’est absurde stratégiquement ».
Alors, Jean-Luc Mélenchon, voilà un sujet qui concerne très directement l’intérêt national. C’est peut-être l’occasion de montrer, au-delà des effets de tribune, que vous êtes un homme politique conséquent…
*Photo : World Economic Forum.
Ligue arabe : caisse de résonance ou coquille vide ?

C’est une lapalissade que de le dire mais quelque chose a définitivement changé après les « printemps arabes » de l’année 2011. Des dynasties républicaines entières ont vacillé, plongeant leur nation dans l’incertitude (Tunisie), le désarroi (Yémen, Egypte) ou la guerre civile (Syrie). L’inimaginable s’est produit, sans que l’on sache très bien quelles parts du gâteau révolutionnaire attribuer aux revendications démocratiques des élites ou à la lassitude d’une jeunesse frustrée par le népotisme et la corruption. « L’Histoire n’est pas finie » pourrait désormais figurer au fronton du siège d’une Ligue des Etats arabes chamboulée par le printemps des peuples.
Pour défendre et illustrer ce principe, la Ligue vient d’accueillir en son sein la Coalition nationale de l’opposition syrienne, représentée par son président démissionnaire Moaz al-Khatib. Pour la première fois, une structure non-étatique supplante un Etat membre de la Ligue, exclu pour crimes de guerre et irrespect des droits de l’homme (deux chefs d’inculpation qui feraient frémir nombre de satrapes arabes…). Sous la pression du Qatar, qui héberge la première ambassade de l’opposition syrienne, la vingtaine d’Etats composant la Ligue a donc bouleversé le statu quo, malgré l’opposition farouche de l’Algérie et de l’Irak, rejoints par un Liban neutre envers son ancien occupant. Quoi qu’on pense des légitimités respectives du régime de Bachar Al-Assad et de l’opposition en exil, l’intégration de cette dernière à la Ligue arabe pose question.
Détail ubuesque, la Coalition nationale syrienne était représentée au dernier sommet de Doha par Moaz al-Khatib, une personnalité proche des Frères Musulmans qui vient de démissionner de son poste pour prendre ses distances avec le premier ministre de l’opposition syrienne imposé par le Qatar, un certain Ghassan Hitto. Or, malgré sa défection, c’est bel et bien al-Khatib qui prononça le discours d’intronisation de la Coalition au sein de la Ligue. Une intervention fort remarquée, puisqu’elle se bornait à réclamer une « solution politique » sans « ingérences étrangères » au règlement de la crise syrienne, indépendamment de l’aide humanitaire, notamment américaine, dispensée aux combattants de l’Armée Syrienne Libre. La modération de l’allocution d’al-Khatib fut même saluée par le député libanais Michel Aoun, dont on connaît la proximité avec Damas. Pour le moment, son appel au déploiement d’un bouclier anti-missiles protégeant la Syrie des attaques aériennes de l’armée loyaliste reste lettre morte, malgré la présence massive de troupes otaniennes à la frontière turque.
Et malgré les embrassades (pour ne pas dire les salamaleks) de fin de discours, l’ambiance n’était peut-être pas à la fête chez nombre de délégués arabes. L’entrée des opposants syriens dans le saint des saints de la Ligue crée en effet un précédent inquiétant pour nombre de pétromonarchies en sursis (Arabie Saoudite) et de gérontocraties usées (Algérie). Il est loin le temps du sommet de Damas en 2008, lorsque Bachar accueillait tout sourire Kadhafi, l’anti-impérialisme en bandoulière pour narguer les monarchies du Golfe. Loin aussi la réunion de Tunis en 2004, reportée maintes fois en raison du refus de Ben Ali de condamner l’assassinat ciblé par l’armée israélienne du fondateur du Hamas. Comme diraient les technocrates, la Ligue a changé de paradigme. Portée par le soft power diplomatique du Qatar, la confédération se révèle toujours minée par les divisions tandis que sa raison d’être originelle – la lutte contre Israël – n’est plus qu’un mot d’ordre creux, aussi moribond et incantatoire que l’initiative de paix arabe.
Simple caisse de résonance des rapports de force mondiaux, la Ligue se contente d’enregistrer l’état de fait géostratégique du moment. Ainsi en 2008, alors que l’axe syro-iranien était au faîte de sa gloire, que les masses arabes respiraient au rythme des interventions télévisées du chef du Hezbollah, le sommet arabe fut boycotté par le gouvernement libanais haririste de l’époque, avant que le Qatar (déjà !) aide opportunément à réconcilier les différentes factions du pays du Cèdre. Quatre ans plus tard, inutile de vous faire un dessin : l’islam de marché inonde les premières urnes non bourrées du monde arabe, le glas des dictatures nationalistes a sonné, au bénéfice des modèles idéologiques promus par Doha, Ankara et Washington.
Aux nostalgiques de l’ordre ancien de méditer cette antienne : cours camarade, le vieux monde arabe est derrière toi !
*Photo : Bahrain Ministry of Foreign Affairs.
Honneur à Gentil

Ce billet sera long, forcément long.
Je ne connais pas le magistrat Jean-Michel Gentil pas plus que les deux collègues instruisant avec lui, à Bordeaux, l’affaire dans laquelle l’ancien président de la République Nicolas Sarkozy vient d’être mis en examen pour abus de faiblesse le 20 mars après avoir été placé sous le statut de témoin assisté le 22 novembre 2012 (Libération, Le Monde, Le Parisien).
Magistrat, je n’avais pas pour habitude – on me l’a assez reproché – de venir au secours du corporatisme des juges s’indignant à la plus petite atteinte. Magistrat honoraire, je n’ai pas davantage pris le pli d’un soutien automatique aux susceptibilités parfois trop vives du corps judiciaire.
Aussi me semble-t-il que ma réaction d’aujourd’hui, qui manifeste un engagement total pour la défense du juge Gentil et contre la haine collective qui s’est exprimée à son encontre par une part dévoyée de l’UMP, donnera la mesure exacte de ce qui s’est produit depuis la soirée du 20 mars et qui n’est rien de moins qu’un coup de force contre la démocratie dans son incarnation essentielle : l’Etat de droit.
Après la mise en examen de Nicolas Sarkozy, écoutons les aboyeurs éructant sur commande.
Dans le lot, il en est dont on ne présumait que le pire et il est survenu.
Patrick Balkany qui déclare à un contradicteur : « je vous emmerde », dénonce « l’ignominie » – de ce spécialiste, c’est une garantie ! -, Nadine Morano met en cause le caractère « grotesque et abject » et fait référence à Outreau (oui!), Geoffroy Didier condamne « l’acharnement » et Christian Estrosi « les relents politiques et l’instrumentalisation ». N’oublions pas Brice Hortefeux et Lionnel Luca : ce serait dommage.
Il en est d’autres dont on espérait la tenue, la retenue et qui, plus par tactique que par conviction pour certains, ont lâché scandaleusement la bonde. Un Claude Guéant, un Laurent Wauquiez, un François Fillon incriminant une décision « injuste et insupportable » et surtout un Henri Guaino au comble de l’ignorance et de la vulgarité : « La façon de travailler du juge indigne… il a déshonoré un homme, les institutions, la justice…la qualification d’abus de faiblesse grotesque, insupportable…il est irresponsable de diffuser une telle image du pays, de la République, de nos institutions… ». Cette dernière charge, qui porte précisément gravement atteinte à nos institutions et à la République, serait comique si elle concernait un sujet mineur.
Guaino, depuis, continue à tenir des propos de plus en plus virulents et approximatifs dans une surenchère inspirée par l’amitié et par la jouissance de sa propre fureur largement fabriquée.
Face à ce torrent délirant – au point qu’il est légitime de le croire au fond destiné scandaleusement presque plus à l’homme Gentil qu’au magistrat -, Jean-François Copé, avec son « incompréhension » et même Rachida Dati, avec sa relative mesure, semblent presque raisonnables. Le premier, sans doute étonné par son langage acceptable, éprouve tout de même le besoin de faire acte de solidarité, mais judiciaire, avec Guaino (nouvelobs.com). Quel courage !
Je relève avec bonheur que la sobriété d’Alain Juppé, pour une fois, lui a servi puisqu’il s’est contenté de rappeler la présomption d’innocence. Je félicite Jean-Pierre Raffarin et Valérie Pécresse de s’être abstenus.
Force est de constater que depuis la première cohabitation qui a fait prendre conscience aux politiques de l’enjeu de la justice dans le combat pour la conquête ou la sauvegarde du Pouvoir, on n’a jamais connu un tel déferlement collectif d’insanités odieuses.
Il aurait fallu être « sidéré » suite à la mise en examen de NS si on avait suivi la tonalité dominante des médias qui appellent séisme ce qui les surprend parce qu’ils sont incapables d’anticiper le cours d’une justice par nature imprévisible et lourde d’éléments ignorés et accumulés entre le 22 novembre 2012 et le 20 mars 2013 et durant cette dernière journée. Pour ma part, je suis saisi d’effarement devant ces violences ineptes de la part de membres d’un parti qui, dans notre espace démocratique, est censé porter la parole de l’opposition dite commodément républicaine. Tous ces médiocres Fouquier-Tinville n’ont, et pour cause, jamais eu l’occasion de connaître le fond de ce dossier et s’ils en savent quelque chose, c’est seulement sur la base de la relation directe ou indirecte propagée par le principal intéressé à l’égard duquel, à la longue, leur inconditionnalité va fondre comme neige au soleil. Ce qui est dramatique c’est de constater à quel point leur attitude globalement indécente est dévastatrice pour certains citoyens qui se croient autorisés par elle à diffuser par exemple de véritables menaces de mort à l’encontre du juge Gentil.
Il paraît que Nicolas Sarkozy a choisi de ne pas s’exprimer à la télévision parce qu’il craignait, à cause de son intervention, de « solidariser » les magistrats. Qu’il ne le craigne plus : c’est déjà fait, et qu’on arrête de suspecter ceux-ci de ne se préoccuper que d’eux-mêmes alors que leur révolte en l’occurrence – c’est trop rare pour ne pas être souligné et j’ose les grands mots – les place à l’avant-garde d’une République qui est menacée aujourd’hui par ceux-là même qui l’invoquent sans pudeur.
Le concert partisan contre Gentil a choisi, faute de pouvoir répliquer efficacement à une administration de la Justice préjudiciable à sa cause, de s’en prendre au juge et de l’accabler au prétexte qu’il serait partial et animé par des intentions malignes à l’encontre du seul NS puisque celui-ci, il ne faut pas l’oublier, est en bonne compagnie avec d’autres mis en examen.
Parce que JMG a été président de l’association des magistrats instructeurs et qu’il a écrit, avec d’autres, le 27 juin 2012 un article pour dénoncer la corruption, ses actes ultérieurs de juge seraient forcément inspirés par la malveillance à l’encontre de son illustre et difficile mis en examen n’hésitant pas, à la fin de la journée du 20 mars, à déclarer au magistrat : « Ne vous inquiétez pas, je n’en resterai pas là » ?
Cette thèse absurde, de même d’ailleurs que celle qui laisserait croire à un quelconque lien avec l’ouverture d’information dans le dossier Cahuzac comme si JMG pouvait prévoir les développements de celui-ci à Paris, n’est destinée qu’à tenter de « tuer » le juge faute de pouvoir valablement battre en brèche son action.
Pour adopter le même schéma pervers, parce que NS a détesté la magistrature durant ses cinq années de présidence (sauf les quelques magistrats inconditionnels et soumis à sa botte), a-t-on jamais contesté au président Sarkozy l’honneur d’être le garant de l’unité et de l’indépendance du corps judiciaire alors que la réalité de sa pratique n’inclinait guère à cette confiance ?
Autour de l’ex-président, on n’entend que : « Il est sincère, il est innocent, il est honnête » pour manifester à quel point l’écart serait énorme entre sa personne et l’infraction qui lui est imputée et qui n’exige pas que matériellement il soit venu lui-même lors de sa ou ses rencontres chez les Bettencourt, homme ou femme, solliciter l’argent octroyé par abus d’une faiblesse. Combien de fois , dans ma vie professionnelle – la comparaison ne se veut pas offensante-, ai-je entendu ce propos convenu que l’accusé ne ressemblait pas à son crime ou à son délit !
Il convient aussi de prendre la mesure qu’un ancien président de la République demeure, en dépit ce qui lui est reproché ou qu’il a accompli, protégé par le souvenir de la fonction qu’il a exercée et que cette dernière a une solennité, une dignité abstraites qui empêchent d’aller au bout de toutes les malhonnêtetés concrètes, d’analyser celles-ci et de les condamner médiatiquement, politiquement, comme la morale publique le commanderait. On n’ose pas penser qu’un ancien président puisse être gravement impliqué, surtout dans un processus aussi indélicat. Pourtant, pour peu qu’on se penche avec finesse, acuité et talent sur « Les lois du sarkozysme » comme l’a fait Thomas Clay dans un livre récent, on comprend aisément le venin subtil que ce quinquennat a fait couler dans nos veines.
Sur ce plan, d’ailleurs, qui de bonne foi, sans jamais se mentir, de droite ou de gauche, a jamais pu estimer improbable, irréaliste l’idée que NS ait pu être d’une intégrité toute relative ? Avec une éthique souple ? Qu’on se rappelle les Hauts-de-Seine, son appartement, ses arrangements, sa pratique de l’Etat, l’affaire Tapie-Lagarde, ses visites officielles et privées comme au Mexique notamment, sa passion avouée de l’argent, les obscurités suspectes, dévoilées sortant de son quinquennat ou de sa périphérie comme des champignons en leur saison, qu’on se souvienne de la manière dont il a traité par exemple les relations Woerth-Bettencourt et soudoyé par l’amitié et le favoritisme le procureur Courroye, qu’on garde en mémoire la pantalonnade « royale » de l’Epad et les mille épisodes médiatiques et politiques qui montraient que la République irréprochable était restée enkystée dans le paysage du candidat en 2007 : au regard de tout cela, avons-nous eu en Nicolas Sarkozy un de Gaulle à la moralité personnelle impeccable ou un homme rompu à toutes les manoeuvres et prêt à toutes les audaces, même celles de la transgression ? On nous décrit un sulpicien alors que c’est un cynique qui nous a éblouis, conquis, trompés et quittés contre son gré. Tout sera possible le concernant, sur tous les plans.
JMG a décidé de porter plainte contre Henri Guaino. L’offense qui lui a été faite justifie amplement cette initiative mais je crains que judiciairement il ait eu tort de faire passer sa blessure personnelle avant l’exigence absolue de mener son instruction à son terme. Pour le déstabiliser et ruiner cette procédure, NS utilisera, j’en suis persuadé, tous les moyens. J’évoque seulement l’ex-président et non pas son avocat l’excellent Thierry Herzog. Je ne reconnais plus celui-ci. Un homme si respectueux de l’Etat de droit, pugnace certes mais toujours courtois avec les magistrats, lucide, fin, quasiment infaillible sur le plan de l’analyse juridique, a été transformé d’une manière telle qu’à l’évidence c’est NS qui a gangrené, mal conseillé son conseil. La contagion de NS sur Thierry Herzog est dévastatrice. Psychologiquement, le 22 novembre 2012, ce dernier commet une maladresse en se moquant d’une prétendue erreur du juge. Juridiquement, il en commet une autre en laissant entendre que son client, témoin assisté, est nécessairement à l’abri d’une mise en examen. Au lieu d’apaiser son rapport avec le magistrat pour mieux sauvegarder les intérêts de NS, il adhère à la stratégie de tension de celui-ci et joue un rôle à la fois peu conforme à sa qualité et à mon sens guère efficace. Certes il va engager un recours contre la mise en examen. Peut-être la Chambre de l’instruction de Bordeaux lui donnera-t-elle raison ? Il fait allusion aussi à une possible requête en suspicion légitime contre le juge à cause de son article du mois de juin 2012. Il écrit dans le JDD un article très partisan, avec une citation erronée, où il feint de s’interroger sur les motivations de JMG pour laisser croire à la partialité politique de ce dernier. Je redoute je ne sais quoi, mais de mauvais augure pour Gentil, avec un Thierry Herzog chauffé à blanc et préparé à tirer toutes les conséquences de l’action pourtant légitime de Gentil contre Guaino. Tout sera mis en oeuvre pour que le sort judiciaire de NS lui permette encore un avenir politique.
Je suis d’autant plus persuadé qu’on se trouve confronté à une configuration exceptionnelle pour le meilleur et pour le pire qu’à ma grande stupéfaction j’ai pu lire un article de Me Georges Kiejman venant se mêler d’une affaire à laquelle, il est vrai, il n’était pas totalement étranger mais qui ne nécessitait pas de sa part un avis qui ne lui était pas demandé sur l’infraction d’abus de faiblesse et sur son imputabilité en l’occurrence à NS qui n’est que mis en examen de ce chef, donc présumé innocent, donc aussi assujetti à un avenir judiciaire incertain. Qu’un avocat avec le talent, l’histoire, l’influence de Me Kiejman se soit aventuré dans une telle prise de position anticipée, inutile et imprudente – « mauvais coup à la justice » ! – manifeste comme des forces troubles se coalisent pour freiner, délégitimer avant l’heure une instruction qui doit être bien peu critiquable et bien conforme à la vérité pour qu’on veuille ainsi s’acharner contre elle et faire douter des capacités juridiques de ceux qui la mènent !
Un garde des Sceaux pas seulement enivrée par l’encens parlementaire du mariage pour tous aurait mis depuis longtemps un holà décisif à ces offensives qui n’ont rien à voir avec la contradiction au coeur d’une bonne justice mais tout avec une machine de guerre pour empêcher que justice, quelle qu’elle soit, soit faite. Christiane Taubira est confrontée à une restriction de ses crédits. Est-elle la cause ou la conséquence de son action seulement verbale ? Sauf pour la gauche énamourée et nostalgique, elle n’a plus de crédit comme ministre parce qu’elle n’a su depuis le début que résister à la tentation de l’action concrète et opératoire. Le verbe s’est fait Taubira mais la politique pénale n’a pas suivi. Elle ne s’est pas immiscée dans le cours de ces affaires sensibles et cette heureuse abstention lui a interdit aussi, par là même, de pourfendre l’attitude d’une opposition qui a lâché sa bride comme elle désirait. CT n’a fait que le service minimal pour défendre Gentil parce que partisane et sectaire, décrédibilisée, dépassée, elle regarde, parle et poursuit son inaction.
JMG n’est pas seul. Il doit le savoir. J’ai honte de cette droite. Cette gauche n’est guère irréprochable. Il y a les citoyens.
Puisqu’avec NS, la politique n’est jamais loin du judiciaire, gardons en mémoire une autre promesse trahie : « Si je perds, vous n’entendrez plus jamais parler de moi ». Cet engagement date du mois de janvier 2012.
Oui, honneur à Jean-Michel Gentil, à la Justice, à l’Etat de droit, à une authentique démocratie, honte aux aboyeurs qui la déshonorent.
Franchement, même avec un pouvoir socialiste qui peine, avec un ministre de la Justice qui échoue, avec un président de la République qu’on accable de sarcasmes, même en chanson, et qui tient son cap, avec ou sans NS en 2017 avez-vous vraiment envie de les voir revenir, ceux qui ont tout oublié des cinq ans passés, dépassés et rien appris de leur défaite ?
*Photo : dennis and aimee jonez.
Quarante ans d’agonie de l’Etat

Notre époque n’aime plus l’Histoire, même celle, récente, qui pourrait lui parler de façon familière. Nous vivons dans une actualité formatée par les chaînes d’information en continu. À Causeur, on sait que ce dispositif favorise l’ignorance, faute de tri entre le bon grain et l’ivraie, tout en créant une sorte d’ivresse des profondeurs de la communication.
Or, la question de l’impuissance publique peut être revisitée à la lumière des épisodes qui ont vu notre système étatique passer d’une prétention dérisoire à la maîtrise des choses, au tout début des années 1970, à la proclamation de son impuissance.
Lorsque VGE s’installe à l’Élysée, en mai 1974, l’économie française enregistre son pic d’inflation et de hausse des salaires de l’après-guerre[1. 17 % et 21 % en rythmes annuels respectifs au deuxième trimestre 1974.]. On s’inquiète du choc pétrolier qui a multiplié le prix du baril par six. On ne prête attention ni à l’excès des salaires, ni à la montée du chômage qui vont miner en profondeur l’économie et le système public. Les syndicats ouvriers sont en position de force, y compris dans les canards boiteux tels que Lip et Manufrance. L’économiste siégeant à l’Élysée se préoccupe surtout de réformes sociétales (déjà !). Il lance Simone Veil dans la bataille de l’IVG et tente d’inaugurer un style de gouvernement délivré des ornements monarchiques. Pour le reste, il croit en la pérennité des Trente Glorieuses, à la nécessité du dirigisme économique à la française[2. Il dira aux représentants du patronat que « la liberté des prix [n’était] pas moderne » !] et à l’invulnérabilité du système de redistribution. Durant ses sept années de mandat, les dépenses publiques passeront de 35 % à 42 % du PIB,
malgré une croissance qui, quoique réduite, ferait aujourd’hui se pavaner le « président normal » et ses ministres.[access capability= »lire_inedits »] Le chômage est indemnisé à 100 % du salaire perdu, diverses allocations sont créées, dont l’aide personnalisée au logement. Mais le septennat de VGE est aussi celui de la rupture entre le Président et le grand parti de droite. Jacques Chirac mène contre l’Élysée une guérilla qui use le crédit présidentiel et favorise l’ambition de François Mitterrand. Car ils sont trois à s’aveugler sur l’épisode en cours. VGE, Chirac et Mitterrand vivent dans le monde économique, financier et social de l’après-guerre. Ce monde, identifié à la surpuissance de la grande firme[3. John Kenneth Galbraith en a été le meilleur théoricien dans Le Nouvel État industriel, paru en 1967.] qui impulse l’investissement, la recherche et l’embauche, et à l’État social qui a fait sortir les Occidentaux d’une précarité archi-millénaire, vacille sur ses bases. L’efficacité de la grande entreprise s’érode, l’État social peine à boucler ses fins de mois. Par-dessus tout, le modèle keynésien est mis en échec. On relance partout pour retrouver la grande croissance, mais chaque relance s’avère moins efficace que les précédentes. C’est alors que s’instille dans les esprits l’idée selon laquelle « L’État n’est pas la solution, il est le problème ». Le second Premier ministre de VGE a entrevu le problème. Raymond Barre ne croit plus au dopage keynésiste. Il prêche les vertus de l’épargne et de l’investissement, comme le faisaient les économistes de l’époque « manchestérienne ». Il voudrait résorber le déficit public. Mais il ne parvient pas à identifier la source de cette inflation qui ne cesse de le mettre en échec. Beaucoup d’économistes incriminent alors les anticipations des agents économiques, face auxquelles les pouvoirs publics seraient désarmés. Selon leur analyse, les producteurs et les consommateurs entretiendraient ensemble la spirale inflationniste. En bon scolastique, le nouveau Premier ministre, nommé en 1976, penche pour une autre cause, monétaire, celle du crédit trop facile. Mais chaque fois que la Banque de France resserre sa politique monétaire, sur son ordre, ce ne sont pas les prix qui se modèrent mais le chômage qui s’accroît. La performance économique des gouvernements Barre restera entachée par cet échec à renouer avec l’inflation raisonnable des années 1960. L’inflation a sa source dans la hausse disproportionnée des salaires. Les grandes professions d’un côté, les syndicats de l’autre, s’entendent pour maintenir des majorations trimestrielles qui contraignent les entreprises à relever constamment leurs prix de vente. Les deux hommes clefs de la conjuration salariale s’appellent François Ceyrac, président du CNPF, et son ami André Bergeron, secrétaire général de Force ouvrière. Ni l’un ni l’autre ne veulent prendre le risque d’un réajustement qui pourrait ouvrir la voie à des grèves massives et à l’arrivée au pouvoir des partis de gauche, liés par le Programme commun de 1972. Raymond Barre se laisse abuser par ses interlocuteurs patronaux et syndicaux. Il renonce à mettre en place le dispositif, appelé « serisette », qui aurait fait décélérer l’inflation salariale en pénalisant les entreprises les plus généreuses. VGE et lui-même ne se remettront jamais de cet échec et du deuxième choc pétrolier qui fait basculer l’Occident tout entier dans la récession en 1980.
Quand, le 10 mai 1981, la France « passe de l’ombre à la lumière » (selon la formule de Jack Lang qui va s’installer rue de Valois), Margaret Thatcher a pris le pouvoir, Ronald Reagan va bientôt suivre. Leurs personnalités vont occulter le grand tournant déjà pris par les pays phares de la future révolution néolibérale : leurs Banques centrales ont repris le contrôle de l’inflation. Faute de pouvoir agir directement sur les salaires, elles pratiquent un véritable matraquage monétaire qui oblige les entreprises à casser la mécanique salariale. Or, ce sont des institutions publiques ! Ainsi l’expérience néolibérale va-t-elle se déployer, de manière paradoxale, à partir d’une démonstration de l’efficacité de l’action publique. Le plan de relance français de 1981 échouera, comme tous les autres. Mais son échec sera fondateur. Il précède en effet un double virage de la politique budgétaire et salariale, sans précédent et sans équivalent dans tout l’après-guerre. C’est encore, à l’évidence, une démonstration de la capacité des politiques à réorienter l’économie, le social et les finances publiques.
Mais la droite et la gauche vont retenir de cet épisode crucial la conviction contraire que l’État est devenu impuissant. En enterrant l’État keynésien, on enterre l’État tout court, l’État en tant que puissance normative qui peut encadrer l’action des agents économiques par de grandes règles. Selon l’adage, « on jette le bébé avec l’eau du bain ». Il est vrai que le chant des sirènes néolibérales a commencé à s’élever dans l’espace médiatique. On assiste à des conversions en masse d’anciens communistes, trotskystes, maoïstes, voire PSU. Le programme de Marx était certes celui du dépérissement de l’État dans le socialisme.
Mais l’expérience néolibérale, à laquelle l’entourage de Mitterrand va se ranger sans états d’âme, institue un monde nouveau, celui d’une économie et d’une société régulées par les marchés financiers, à partir des choix innombrables, effectués en continu par des armées d’opérateurs. Une croyance nouvelle s’installe. Elle touche tous les pays, bien au-delà de la sphère anglo-américaine, et favorise la prise de pouvoir par les grands banquiers occidentaux. C’est au cours des années 1980 qu’a lieu cette passation de pouvoirs historique. Nous en vivons les conséquences lointaines : les deux grandes crises des dettes publiques et privées, des deux côtés de l’Atlantique, se sont cristallisées au terme d’une longue dérive du système financier occidental, favorisée par le retrait stratégique de l’État normatif.
On retient aujourd’hui de François Mitterrand qu’il fut l’homme de l’aggiornamento libéral de la France, encore prisonnière de son étatisme et de son dirigisme quand la droite gouvernait. De fait, le tournant de la politique française, entre 1982 et 1984, a marqué les esprits.
Mais il y a un autre virage, plus essentiel : c’est le choix européen qui a permis à François Mitterrand de retrouver une légitimité sur une nouvelle base idéologique après la disparition sans gloire du socialisme à la française. Choix idéologique, mais non idéaliste. Pour l’aventurier florentin, il s’agit de mettre à la fois son opposition de droite et sa majorité de gauche dans une nasse. L’Europe devient « notre destin », formule vide de sens, comme toutes celles du langage communicant, qui révèle cependant la préférence pour une Europe « intégrée » plutôt que pour une Europe coopérative qui aurait multiplié les partenariats comme ceux de la CECA et de l’Euratom. Par ce choix qui ne s’imposait en rien, Mitterrand a été le grand embrouilleur de notre histoire d’après-guerre. Si le retrait stratégique de l’État devant les banquiers et les marchés a été général en Occident, la France s’est singularisée en s’immolant sur l’autel de l’Europe, alors que Margaret Thatcher et Ronald Reagan avaient réactivé le patriotisme anglais et américain. Le soldat français a abandonné son poste de combat historique au nom d’un leurre idéologique.
Une chattemite de sacristie : on ne voit guère mieux pour identifier Jacques Delors. Ce démocrate-chrétien a compris qu’en politique, le centre ne mène à rien d’autre qu’au centre, lieu vide de pouvoir. C’est donc en se proclamant socialiste qu’il parvient à la présidence de la Commission européenne, poste stratégique à partir duquel il mènera son projet de dissolution des nations européennes. Car autant le bureaucrate est terne, son verbe médiocre, sa couardise devant l’électeur manifeste, autant son ambition de participer à l’élaboration d’un monde nouveau est grande. « Ouverture » est son maître-mot. C’est au nom de l’ouverture qu’il lance, avec la bénédiction de Mitterrand et de la bureaucratie européenne, les deux grands chantiers de l’Acte unique, appliqué à compter du 1er janvier 1993, et de la monnaie unique, entrée en vigueur le 1er janvier 1999. Son talent fait merveille dans les sérails bureaucratiques, à la Banque de France, au Parti socialiste, à Bruxelles. L’Acte unique inaugure un changement de paradigme économique qui complète la déréglementation financière. Il institue, sous le nom de marché unique, un marché du consommateur. Outre d’innombrables dispositions particulières, il donne force de loi à la doctrine de la concurrence européenne qui entérine le principe de la libre circulation des marchandises et des capitaux et interdit aux États de mener des politiques industrielles ou de protéger les secteurs stratégiques ou les entreprises performantes menacés par une concurrence inéquitable ou par les raids des prédateurs. La monnaie unique complète formellement et substantiellement l’Acte unique, du moins dans l’espace de la zone euro. La nouvelle monnaie, assise sur la force économique des pays les plus compétitifs, permet aux moins compétitifs d’emprunter à bon compte : nous en avons observé les dommages collatéraux. Elle interdit les changements de parité monétaire qui permettaient à tous les pays dépourvus de gènes allemands de surmonter leurs difficultés épisodiques. Les interdits européens sont le pendant de la déréglementation économique et financière. Dès lors, nous comprenons mieux le tour de force : la double opération de l’Acte unique et de la monnaie unique n’a pas organisé le transfert d’une fraction du pouvoir des États et des Banques centrales nationales vers les hauteurs, mais institué un impouvoir. En désarmant les autorités publiques nationales, Jacques Delors a fait bifurquer la construction européenne. Comme si, pour lui, l’État était l’incarnation d’une sorte de vice économique.
Après Mitterrand et Delors, l’affaire est consommée. Un pseudo-gaulliste, en la personne de Chirac, un trotskyste repenti, en celle de Jospin, devront, sous le regard sourcilleux des médias conformes, s’aligner sur la double priorité de l’euro et de l’Europe. Leurs degrés respectifs de conviction n’importent guère. Plus personne n’est dupe des airs de matamore que Jacques Chirac affichait avant son arrivée à la présidence, l’homme a entériné sans émotion tous les traités européens. Lionel Jospin, plus sincère, voyait dans l’Europe un succédané plausible de l’internationalisme de sa jeunesse. Mais tout s’est passé comme si leur seule mission était de garder la Torah européenne. Nicolas Sarkozy, qui prétendait restaurer le volontarisme politique, est le symbole le plus éclatant de cet enfermement dans l’impouvoir européen. Élu par la France qui a rejeté le traité constitutionnel en 2005, il aurait pu s’appuyer sur le vote de ses compatriotes pour demander une refondation européenne, à partir d’un bilan objectif de ses résultats. Et, sait-on jamais, une révision de la doctrine de la concurrence européenne et un suivi rigoureux de la compétitivité des économies placées dans le carcan de la monnaie unique auraient pu en découler. Il s’est rendu coupable d’une forfaiture – crime commis par un vassal (le Président) contre son seigneur (le peuple), en faisant adopter le traité de Lisbonne qui reprend l’essentiel du texte rejeté par les électeurs. Il a poussé les feux des plans de sauvegarde et d’austérité aveugles qui ont plongé les peuples dans le désespoir. Décrié à juste titre pour son agitation, il a creusé avec une sorte de frénésie le sillon de Jacques le matamore et de Lionel le fataliste. Voici maintenant venu François II. Sera-t-il la huitième figure représentative de l’impuissance publique française ou l’homme de la rupture ? Nous le voyons collectionner avec une conviction apparente les schémas, les stéréotypes et les slogans de la nomenklatura européenne. L’Europe est toujours « notre destin », l’euro est « irréversible », le protectionnisme est un danger. La pauvreté du verbe le dispute au conformisme de la pensée. Cependant, le malaise français dégénère en crise larvée de confiance.
Quelque chose d’inédit se prépare, alors que nous sommes plongés dans une crise économique sans terme assignable. Ou bien le sursaut nécessaire, ou bien le déclin accepté. Nous verrons bientôt cela.[/access]
*Photo : European Parliament.
Le mage Raffarin craint le retour de la lutte des classes
Ce qu’il y a de bien, avec Jean-Pierre Raffarin, ce ne sont pas seulement les immortelles raffarinades, « Les veuves vivent plus longtemps que leur mari », c’est qu’il est centriste. On peut se moquer des centristes mais ils sont tellement habitués à humer le sens du vent pour rallier le plus fort – et pile au bon moment ! – que cela développe chez eux une manière de sixième sens politique.
Dans un entretien donné aux Echos mercredi 27 mars, l’ancien premier ministre a des propos qui ne sont pas sans rappeler sa jeunesse giscardienne, quand tout ce petit monde-là adorait la chine de Mao. On a l’impression de lire, à certains moments, un poème de Wang Wei : « Aujourd’hui, les capitaux sont nomades, les talents sont mobiles, les entreprises sont voyageuses. » Ce n’est pas difficile, on en arriverait à trouver belle la mondialisation financière. Bien sûr, juste après arrive le mot « compétitivité » et « attractivité », ce qui incite beaucoup moins à la rêverie. On apprend aussi que Raffarin votera le crédit d’impôt compétitivité-emploi proposé par le gouvernement, ce qui prouve bien qu’il n’y a qu’une seule et même vision de l’économie du PS à l’UMP, mais ça on s’en doutait.
Pour le reste, il indique qu’il faudrait que Hollande écoute la rue. On remarquera qu’il avait dit à peu près le contraire à l’époque où il était à Matignon, mais le plus amusant n’est pas là. On pourrait penser qu’il parlait des manifestations des anti-mariage pour tous. Il ne les évoque qu’implicitement. Non, ce qui inquiète Raffarin, c’est la colère sociale : « La vision de Français résignés est une vision qui ressemble à celle que certains avaient du pays en janvier 1968. La colère aujourd’hui est sourde. Elle est très personnelle et elle ne se déclenchera que sur des événements exceptionnels mais dans tous les départements français il existe un dossier du type de « Vilvoorde, Lu ou Moulinex » qui peut enflammer la situation. » Et il sait que dans ce cas-là, les victimes des affreuses violences policières de la manif du 24, Christine Boutin en tête, pourront comparer ce que ça donne quand la police se met vraiment à cogner. Allez savoir pourquoi on a l’impression que leur indignation sera beaucoup moins bruyante quand on dégagera les piquets de grève ou qu’on dispersera les manifs pour l’emploi à coups de canons à eau et de tirs horizontaux de grenades lacrymogènes.
Mais, comme le disait Raffarin en son temps : « Si on met la voiture France à l’envers, nous n’aurons plus la capacité de rebondir. »
Les mésaventures de Lord Ahmed

Le 15 mars 2013, le parti travailliste britannique a exclu de ses rangs Lord Ahmed pour les propos antisémites qu’il a tenus au cours d’une interview télévisée en marge d’un meeting à Haripur (Pakistan) en avril 2012. Lord Ahmed, membre travailliste de la chambre des Lords depuis 1998, était jusque-là connu pour sa lutte contre la discrimination religieuse et les mariages forcés, et pour son investissement dans le dialogue inter-religieux.
« L’antisémitisme a le sommeil léger » rappelle l’éditorialiste du Times. C’est ce que confirme la déclaration du premier lord musulman du Royaume-Uni, par ailleurs condamné à seize semaines de prison pour son implication dans un accident de voiture mortel. L’ancien espoir du Labour a déclaré à une télévision pakistanaise : « Mon affaire s’est compliquée parce que je suis allé à Gaza soutenir les Palestiniens. Ça a déplu à mes amis juifs qui sont les patrons des journaux et des chaînes de télévision. » En outre, alors que trois juges de la cour d’Appel avaient refusé d’annuler la condamnation et réclamé l’exécution immédiate de la peine, il prétendait que le juge Wilkie qui l’avait condamné devait sa nomination à Tony Blair pour l’avoir aidé « dans une affaire délicate concernant un de nos collègues [députés] juifs ».
Levée de boucliers unanime dans les rangs travaillistes, tandis qu’un éditorial du Times évoque des relents des Protocoles des Sages de Sion, et que l’un des adjoints musulmans de Lord Ahmed au conseil municipal de Rotherham déplore la stigmatisation d’une communauté (juive, en l’occurrence). Lord Ahmed est un clown, et c’est un boulet pour les autres Musulmans, commente en substance Maajid Nawaz[1. Auteur de Radical : My Journey from Islamist Extremism to a Democratic Awakening.], cofondateur et président de la Quilliam Foundation, le premier think tank contre l’extrémisme- et prioritairement l’islamisme. Nawaz précise au passage que sur les 600 à 1 000 actes antisémites répertoriés dans l’année, 53% sont le fait d’ « Européens blancs » – le reste incombant probablement « de façon disproportionnée » à des Musulmans.
À vrai dire, Lord Ahmed est une créature de Tony Blair, une jeune pousse de son jardin, et un triste exemple de la discrimination positive à l’anglaise. Né en 1957 au Cachemire, immigré à l’âge de 12 ans, originaire d’une famille modeste, Nazir Ahmed, devenu étudiant, est entré au Parti travailliste dès 18 ans. Tony Blair l’a fait anoblir en 1998, un an après son entrée en fonction et son jeune protégé est vite devenu l’un des hommes politiques musulmans les plus puissants du Royaume-Uni. Mais depuis quelques années, ses mauvais coups se multiplient. Certains estiment que dans sa hâte à voir des Musulmans le représenter à la chambre des Lords, le Parti travailliste n’a pas su choisir des modèles de modération et de tolérance.
Depuis les attentats de Londres, en 2005, on pourrait se demander quelle mouche a piqué le Lord. Sur le coup, il exhorte les Musulmans à regarder en eux-mêmes. De son côté, Tony Blair crée un « groupe de réflexion » sur l’extrémisme islamique, auquel il convie Tariq Ramadan, qui était en visite à Oxford.
Mais en 2006, changement de ton. Lord Ahmed invite l’écrivain et journaliste Israel Shamir, un antisémite délirant aux multiples pseudos et à l’identité obscure, à la Chambre des Lords pour le lancement de son livre, lui offrant ainsi une tribune de choix pour parler du complot juif. En 2007, alors que Gordon Brown vient de succéder à Blair, Lord Ahmed s’insurge quand Salman Rushdie reçoit le titre de chevalier. Le Pakistan est furieux et le conseiller de Rotherham s’en fait l’écho. C’est une insulte à tous les Musulmans, car, selon lui, l’auteur des Versets sataniques a « du sang sur les mains ».
Puis, quand le Times lui demande de s’expliquer sur cette fameuse interview télévisée de 2012 où il traîne le juge Wilkie dans la boue, calomnie son ancien mentor Tony Blair et tient des propos nauséabonds sur les Juifs, le lord ne se souvient de rien. Pirouettes et mensonges. Apprenant alors que le journal dispose de la vidéo, il nie : « J’ai donné beaucoup d’interviews. Si vous dites que vous avez vu cette séquence, c’est possible, mais alors, il faut que je la voie et que je consulte mes avocats. »
Le 15 mars, Lord Ahmed a été une nouvelle fois exclu[1. Il avait été exclu une première fois du Labour pour avoir proposé une prime de 10 millions de livres pour la capture de Barak Obama ou de George W. Bush en soutien au groupe terroriste Lashkar-e-Taiba auquel on attribue la responsabilité des attentats de Bombay en 2008.] du Parti travailliste. Pour combien de temps cette fois ? « Le Parti ne tolérera aucune forme d’antisémitisme » affirme un porte-parole travailliste.
Petite précision au passage : le titre de Lord est attribué à vie, mais il n’est pas héréditaire.
*Photo : Lord Ahmed (aheavens).
Le marché turc, un truc qui marche

On apprenait récemment que, « dopée par la forte croissance économique du pays, Istanbul est devenue le foyer d’un intense foisonnement créatif, qui est en passe de l’imposer comme une place importante du marché de l’art contemporain » (AFP).
Nul n’aurait le mauvais goût de reprocher à l’Istanbul Museum of Modern Art la vocation qu’il revendique de « présenter l’héritage artistique de la Turquie » – et Allah sait s’il est riche et passionnant -, « la créativité, l’identité culturelle et les valeurs universelles que la Turquie détient ».
Passons sur les « valeurs universelles » de l’art dit contemporain. L’AC est surtout une valeur refuge internationale au même titre que l’or, ce que les spéculateurs soucieux de faire fructifier leur patrimoine sont loin d’ignorer : « Face à la tendance cyclique accélérée des crises financières, explique un magazine expert, le marché de l’art s’impose comme un investissement alternatif particulièrement rentable sur le marché haut de gamme. » Les investisseurs locaux emboîtent donc logiquement le pas aux plaques tournantes de ce marché en expansion que sont Londres, Venise, Paris, Berlin, Dublin, New York et auxquelles se sont ajoutées Hong Kong, Pékin, Saõ Paulo et Dubaï.
Nul ne s’étonnera donc qu’aux abords de ce nouveau temple dédié aux performances, installations et autres créations plurielles fleurissent galeries marchandes et galeries d’art financées par les principales banques nationales. Le projet a été soutenu par le Premier ministre Recep Tayyip Erdogan, et ce secteur en plein boom a favorisé une croissance de 8% du PIB en 2010 et 2011.
Signe d’ouverture à cette merveilleuse modernité mondiale, le gouvernement islamo-conservateur d’Ankara n’entretiendrait « pas de trop mauvaises relations notoires avec le monde culturel », puisque selon le commissaire-priseur Kerem Topuz, « la place de la religion et des symboles religieux a pris plus de poids dans le pays depuis dix ans, mais pas au point de constituer un danger pour l’art ». Ouf ! Manquerait plus que ça !
Peu importe que la Turquie soit classée au 154e rang mondial (sur 179) en ce qui concerne la liberté de la presse, qu’elle soit la première prison au monde pour les journalistes, qu’elle instruise des procès contre les généraux d’une armée autrefois garante de la laïcité, qu’elle figure notamment aux côtés de la Chine, de l’Arabie Saoudite, de la Syrie, de l’Iran, du Yémen et de la Corée du Nord parmi les vingt-six pays pratiquant les plus grosses censures d’internet, qu’elle procèderait encore à des arrestations arbitraires d’opposants, et interdise plus ou moins subtilement une conférence sur l’égalité des sexes, ou des publications académiques sur les questions kurdes et environnementales.
Peu importent les réalités politiques et sociales lorsque « le monde de l’art mondial », comme le définit si justement Levent Calikoglu, conservateur de l’Istanbul Museum of Modern Art, peut se réjouir sans entraves. Puisque le gotha international a consacré une nouvelle place des ventes de ce « grand champ d’épandage visuel »[1. Marc Fumaroli à propos de l’art contemporain, dans Paris-New York et retour. Voyage dans les arts et les images, Fayard, 2009.], la pensée peut continuer à croupir dans les geôles.
*Photo : pirano Bob R.
Biofric et embryons humains : c’est ça, maintenant, le changement
Sauf surprise, l’Assemblée nationale lèvera cette semaine l’interdiction d’utiliser des embryons humains dans la recherche médicale. Le comité de bioéthique n’a pas été consulté, lit-on dans l’éditorial de La Croix du lundi 20 mars, qui pointe le silence dont a été entouré ce projet de loi[1. Dominique Quinio, « La recherche sur l’embryon humain bientôt autorisée ? », 20/03/2013.]. Jusqu’à présent, des dérogations étaient possibles, pourvu qu’une possibilité thérapeutique puisse être invoquée. Cela a été le cas pour la recherche sur les cellules souches. Désormais, il ne sera plus nécessaire de les demander. Cependant, contrairement à ce que semble croire l’éditorialiste, l’enjeu ne concerne plus seulement la recherche scientifique.
L’Office Parlementaire d’Évaluation des Choix Scientifiques et Technologiques (OPECST), qui a officiellement pour mission « d’informer le Parlement des conséquences des choix de caractère scientifique et technologique afin d’éclairer ses décisions », indique dans une étude de 2011, que l’autorisation d’utiliser les cellules souches d’embryons humains « permettrait, à terme, de diminuer le coût de fabrication des médicaments, limiter les essais sur les animaux et les hommes »[2. Rapport sur l’évaluation de l’application de la loi n° 2004‐800 du 6 août 2004 relative à la bioéthique (2011), cité dans Jean-René Binet, « Recherche sur l’embryon : loi de bioéthique ou loi de marché ? », Revue Lamy Droit Civil, n°102, mars 2013, p. 71.].
Voir l’embryon humain comme matière première vivante de choix pour les tests de l’industrie pharmaceutique, c’est, au-delà de la recherche scientifique, voir l’enjeu d’une rentabilité commerciale dans un processus industriel.
Alors pas besoin de s’interroger longtemps sur les motifs qui font court-circuiter l’avis du comité de bioéthique, ni sur les motifs qui ont fait enclencher le processus législatif à l’opposé des dispositions de la législation actuelle, la loi du 7 juillet 2011, qui posait, comme condition à ses modifications ultérieures, la tenue d’États Généraux[3. Coline Garré, « Recherche sur l’embryon : l’Assemblée nationale dit oui en commission, malgré des oppositions », Le quotidien du médecin, 20/03/2013.]. Où la gauche morale est-elle donc passée ?
Adieu États Généraux… Adieu débats… Adieu bioéthique…
Bonjour le biofric. C’est ça, maintenant, le changement.
Mariage pour tous les conseillers généraux !

S’il existe, en France, une institution politique qui fonctionne à la satisfaction générale, ce sont bien les assemblées départementales, dits Conseils généraux depuis la loi du 28 Pluviôse de l’an VIII, promulguée en un temps où Napoléon perçait sous Bonaparte… Si l’on veut bien considérer comme exceptionnelles les turpitudes altoséquanaises, buccorhodaniennes ou ultramarines qui ont, ces derniers temps, défrayé la chronique, on peut considérer les départements comme un échelon plutôt vertueux de la démocratie locale. Composés de notables locaux ancrés dans leur territoire, les Conseils généraux s’occupent des routes départementales, des collèges, des personnes âgées, de l’aide sociale. Les lois de décentralisation successives depuis 1982 leur ont accordé des pouvoirs et des compétences détenus jusque-là par le préfet représentant l’État. Tout cela ne marche pas trop mal : les étrangers de passage sont admiratifs du bon état de notre réseau routier secondaire, les vieux trouvent un abri lorsque le grand âge les rend dépendants. Les enseignants des collèges vont très rarement demander « Des sous ! » sur l’air des lampions devant l’Hôtel du département. Ces bâtiments, soit dit en passant, n’ont pas, pour la plupart, versé dans l’ostentation mégalomaniaque des sièges de Conseils régionaux, par lesquels leurs présidents veulent montrer qu’ils en ont, eux, du pouvoir…[access capability= »lire_inedits »]
Que fait un énarque membre de cabinet ministériel lorsqu’il constate qu’une institution travaille bien sans être totalement sous la coupe de la caste des hauts fonctionnaires surdiplômés ? Il s’efforce de trouver un moyen de faire cesser ce scandale, et de déstabiliser ces élus locaux qui ont le toupet de se faire régulièrement réélire par des citoyens estimant que la plupart d’entre eux ont rempli leur mandat de manière satisfaisante. La droite sarkozyste avait imaginé de faire fusionner les Conseils généraux avec les Conseils régionaux, éloignant ainsi le pouvoir local des administrés. La gauche, dès son arrivée au pouvoir en mai 2012, passe à la trappe ce projet de réforme, mais ne renonce pas à dynamiter l’institution départementale. Cette dernière présente, aux yeux des faiseurs patentés de l’air du temps, un vice rédhibitoire : la parité homme-femme, ce n’est pas son truc, et les conseillères générales ne constituent que 13,4% de l’effectif. Il fallait donc trouver une mesure radicale pour mettre un terme à cette scandaleuse anomalie, tout en maintenant le lien des élus avec leur territoire, ce qui interdit le scrutin proportionnel départemental. L’imagination énarchique étant sans rivale lorsqu’il s’agit de construire des machines à compliquer les choses, les grosses têtes du pouvoir socialiste ont sorti de leur sac à malices le scrutin le plus baroque jamais conçu dans notre République. Les élections cantonales de 2015 se feront au scrutin duonominal à deux tours. Comment ça marche ? Chaque canton sera représenté par deux conseillers généraux élus solidairement au scrutin majoritaire, chaque paire étant obligatoirement composée d’un homme et d’une femme. Pour cela, on supprimera la moitié des cantons, pour ne pas faire augmenter le nombre des élus. Il suffira donc d’une seule élection cantonale pour tripler, au minimum, le nombre de dames dans les Conseils généraux, et d’éjecter simultanément un nombre équivalent de messieurs qui auraient, dans l’ancien système, pour la plupart retrouvé leur siège. Mais à malin, malin et demi : il me parvient, dans ma montagne, que des conseillers généraux sortants envisagent de se marier électoralement, qui avec sa maîtresse, qui avec sa secrétaire ou encore avec sa belle-sœur pour pouvoir demeurer le baron du canton sans que la baronne ne vienne lui disputer la prééminence.
Résultat : un certain nombre de potiches décoratives viendront remplacer des élus expérimentés, dont le seul défaut est d’être pourvu d’une paire de chromosomes XY. Peu importe, car la cause des femmes doit avancer, et vite, même au prix d’un affaiblissement de la puissance publique.[/access]
*Photo : Gertjan Baarda.

